‹ Le caractère empirique et la personneChapitre 5 sur 33 · CHAPITRE PREMIER SOUVENIR · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER SOUVENIR

Le souvenir de soi.

Il ne nous semble pas que les philosophes aient jamais entièrement rendu justice au rôle que joue la mémoire dans la conscience. Elle est la fonction maîtresse de la vie mentale, la fonction qui implique toutes les autres. Si on la supprime tout disparaît, la vie ellemême. Pourrait-on comprendre ce que serait la vie sans le souvenir? On a dit souvent : vivre c'est agir. 11 serait plus exact de dire : vivre c'est se souvenir, du moins pour la conscience. C'est que l'action, quelle qu'elle soit, n'est signe de vie pour nous qu'à la condition seulement que l'acte que nous venons d'accomplir puisse être rattaché par la conscience à la chaîne des actes antérieurement accomplis. C'est la vie même de la pensée.

La mémoire est non seulement utile, mais partout nécessaire. Une pensée, un sentiment, une passion, une volition n'existent pour nous que dans la mesure où nous nous souvenons. Sans le souvenir nous ne pour-

rions rien savoir des choses, ou de nous, si peu d'ailleurs que nous les connaissions ou si mal, si mal ou si peu que nous nous connaissions nous-mêmes. Les choses ne sont et nous-mêmes nous ne sommes, pour notre pensée, que le souvenir que nous en conservons. Il est donc permis d'affirmer que, de ce point de vue, le souvenir est la raison d'être des choses et notre propre raison d'être. Nous ne saurions même pas que nous existons si nous ne pouvions nous souvenir. Bien plus, si nous n'étions pas capables de nous souvenir, il ne nous serait pas possible de percevoir.

Qu'est-ce en effet que percevoir ? Percevoir un objet c'est le distinguer d'un autre, ou, tout au moins, c'est le comparer à un autre antérieurement connu. Une chose qu'on ne pourrait distinguer d'une autre ou comparer à une autre, ne saurait être en aucune façon qualifiée, et, par conséquent, n'existerait pas pour nous puisque nous ne pourrions dire ce qu'elle est. Si une chose existe, si nous la connaissons, c'est que nous avons pu la rapporter à une autre chose que nous connaissions déjà. Elle est exactement pour nous la pensée que nous prenons d'elle, au moment où nous la connaissons, en rapport avec d'autres pensées antérieures. Il résulte nécessairement de là que le présent ne se peut situer dans la conscience qu'en rapport avec le passé. Le présent n'est, à la lettre, que ce lien qui rattache le passé à l'avenir. Sinon, il n'y aurait pas de changement pour nous, il n'y aurait pas de vie. C'est justement parce que nous vivons que le présent ne peut être considéré en lui-même. Il est insaisissable, il n'apparaît que pour disparaître ; en fait nous ne vivons que dans le passé par le souvenir, ou que dans l'avenir par la prévision. Et, qu'on y prenne garde, s'il est vrai que nous ne pouvons percevoir sans nous souvenir, la prévision, qui est elle aussi une perception d'un ordre

LE SOUVENIR il

particulier, impliquera la mémoire. Prévoir ce sera deviner l'avenir en le comparant au passé, ou au présent qui n'est que le plus jeune des passés. Ce sera déduire ou induire, selon les cas, ce qui sera de ce qui a été, ou, plus exactement, de ce qui est au moment où nous nous souvenons qu'il a été.

Il ne faudrait pas pourtant conclure de là que la perception et la prévision ne peuvent pas être distinguées de la mémoire. 11 est vrai qu'il ne nous est pas possible de voir eXde pre'voir sans nous souvenir, mais la mémoire n'en a pas moins son caractère propre : elle est la fonction de revoir.

Comment expliquer que nous sommes capables de revoir ? Que nous ne puissions percevoir ou prévoir sans revoir, cela se comprend, mais cela ne nous explique pas ce qu'est en lui-même l'acte de la revision.

Une difficulté se présente qui, à première vue du moins, semble inextricable : Si nous ne pouvons percevoir qu'à la condition de nous souvenir, de quoi nous souvenons-nous ou de qui, la première fois que nous percevons ? En d'autres termes que peut être, pour une conscience, un état que nous appellerons premier ? 11 ne peut être présent qu'à la condition d'être rattaché à un autre (jui le précède, dès lors comment dire qu'il est premier? Et s'il est premier il ne peut être distingué d'un autre, il ne peut donc pas être perçu. Comment pourrait-il occuper une situation dans la conscience puisque, s'il est premier, il n'est en rapport ni avec un passé qui n'a jamais existé, ni avec un avenir qui n'existe pas encore. Le fait de se souvenir serait-il donc inexplicable ?

Une seule solution nous semble possible à cette difficulté : ou bien il faudra soutenir que la perception première a lieu sans l'intervention de la mémoire, — et comment pourrait-on soutenir cette thèse? — , ou bien

il ne faudra pas hésiter à déclarer que c'est du souvenir que nous avons conservé de nous-mêmes que nous avons pu distinguer notre -première perception.

Mais, s'il est vrai que, la première fois que nous percevons, nous ayons de nous un souvenir, si confus soit-il, c'est que notre première perception n'est pas à vrai dire la première. En effet ce souvenir de nous est nécessairement complexe ; il enveloppe une synthèse. Ce nous que nous sommes avant d'avoir perçu implique déjà lui-même la distinction du moi d'avec un non moi. Il est, très vague sans doute, une représentation ; or, toute représentation est la représentation de quelque chose pour quelqu'un. Si donc, dans la vie actuelle, nous ne pouvons nous expliquer notre première perception qu'à la condition d'admettre que nous nous sommes souvenus de nous, il en résulte que nous nous connaissions avant de percevoir; que, tout au moins, nous savions que nous existions. Dès lors, notre existence présente nous apparaît comme ayant été précédée d'une autre existence dont le souvenir s'est perdu, mais non pas à ce point que nous ne puissions pas nous distinguer de ce qui n'est pas nous. Par l'acte de la perception, nous ne faisons pas autre chose que rattacher un nouvel anneau à une chaîne antérieure ; nous avons le sentiment, non pas de commencer la vie, mais de la continuer, ou plutôt de la recommencer.

La solution que nous proposons est-elle concluante? Remarquons que notre analyse n'a pas résolu la difîjculté fondamentale qui reste attachée au problème de la perception. Nous n'avons pas montré en effet comment un rapport pouvait être établi entre le moi qui perçoit et le non moi qui est perçu. Et le problème est radicalement insoluble. Pour expliquer comment un rapport peut s'établir entre le moi et le non moi, il faudrait pouvoir s'élever au-dessus de ce rapport, et cela est impossible,

LE SOUVENIR 'i3

puisque toute connaissance se résout en un système de relations, puisque nous ne pouvons connaître que par comparaison, soit que nous voulions assimiler une chose à une autre, soit que nous voulions distinguer une chose d'une autre. Nous ne pouvons pas nous dépasser nous-mêmes pour juger comment il se peut que nous soyons tels que nous sommes et non pas autrement. Bon gré mal gré nous devons nous prendre tels ([ue nous sommes, avec notre nature propre. Nous ne pouvons donc que constater le rapport qui s'établit, dans l'acte de la perception, entre le moi et le non moi, nous ne pouvons pas l'expliquer. Mais si nous ne pouvons pas expliquer la perception, il n'en est pas moins vrai que toute perception implique le souvenir et que, par conséquent, pour percevoir une première fois, il est nécessaire que nous nous souvenions de nous. Et nous ne pouvons nous souvenir de nous qu'à la condition d'exister avant d'avoir perçu.

C'est donc une question, et des plus importantes, puisqu'elle est à la racine même de la psj'chologie, de se demander si une méthode peut être découverte qui permettrait à l'homme d'atteindre et définir cette vie antérieure à la vie que nous vivons, à laquelle nous nous rattachons par l'acte de la perception première. Nous ne pouvons, une première fois, nous distinguer de ce qui n'est pas nous, c'est-à-dire percevoir, connaître, penser, vivre en un mot et savoir que nous vivons, qu'en nous souvenant, si peu que ce soit, non pas sans doute de ce que nous avons été et de ce que nous avons fait, mais d'avoir été quelqu'un et d'avoir fait quelque chose. La première fois que nous percevons nous reconnaissons notre moi ; nous le retrouvons, ou tout au moins nous le distinguons de ce qui n'est pas lui.

§ I. — La reconnaissance de soi.

Le souvenir a été très exactement défini une vision dans le temps. Se souvenir c'est descendre dans le passé, c'est ressusciter dans la conscience et revoir quelque chose qui a été et qui n'est plus, ou qui, du moins, n'est plus tel qu'il a été. Mais se souvenir c'est autre chose encore, c'est se revoir soi-même dans le passé. Chaque fois que l'on revoit on se revoit tel qu'on était au moment où l'on a perçu l'objet dont on se souvient. Bien plus, quand nous nous souvenons, ce ne sont pas seulement ces revisions du passé qui nous intéressent, c'est nous-mêmes. Nous sommes plus curieux de nous que des choses, de ce que nous avons été et de ce que nous avons l'ait, que de ce que nous avons vu.

Sans doute, il arrive souvent que nous ressuscitons les choses uniquement dans les rapports qu'elles soutiennent entre elles ; c'est-à-dire que nous pouvons, en les revoyant, faire abstraction de notre moi. C'est même le cas le plus commun et le plus fréquent ; mais nous pouvons aussi nous revoir en revoyant les choses, et c'est le cas le plus intéressant du souvenir. Se souvenir, ce sera donc, de ce point de vue, se reconnaître ; ce sera se reconnaître en distinguant son existence passée de l'existence passée des choses que l'on revoit. Et si ces choses, que nous ressuscitons par le souvenir, sont nos pensées d'autrefois que nous mettons maintenant en rapport et peut-être en oppositon avec nos pensées d'aujourd'hui, il faudra dire que c'est en nous distinguant de nous-mêmes, en distinguant ce que nous avons été de ce que nous sommes, que nous pouvons nous reconnaître.

Se reconnaître ! est-ce possible ? Il semble tout d'abord que pour se reconnaître, il est nécessaire d'être le même. Pourtant nous ne sommes pas le même homme, nous ne sommes le même ni au point de vue de notre intelligence qui varie constamment, ni au point de vue de la passion plus variable encore, ni au point de vue de la volonté. Vivre, en effet, c'est devenir autre, c'est changer, c'est modifier les choses, c'est encore être modifié par elles. Nous ne sommes donc pas le même homme dans le cours de notre vie. Il ne se peut donc pas que nous nous voyons le même par le souvenir, puisque nous ne sommes pas le même. Et cependant nous nous reconnaissons. Il faut bien que nous nous reconnaissions puisque nous nous souvenons de nous.

Les souvenirs, que nous pouvons recueillir touchant les diverses périodes de notre vie, peuvent nous montrer non pas que nous sommes le même homme mais au contraire que nous ne sommes pas le même homme. Ils nous montrent le plus souvent que nous avons été successivement des êtres fort différents les uns des autres et qui tous diffèrent, plus ou moins, de l'être que nous sommes actuellement. Pourtant tous ces êtres divers qui, au moment où nous nous souvenons, se succèdent, sur le théâtre de la conscience, devant le moi actuel, spectateur à la fois et arbitre, sont reconnus comme sie?îs et parfois orgueilleusement revendiqués par le moi actuel. C'est que le moi a pu descendre de ses états dont il a une conscience présente à ces moi passés qu'il compare entre eux, qu'il apprécie, qu'il juge.

En effet, il est capable de percevoir. Or, percevoir n'est possible qu'à la condition de rattacher le présent au passé, et ce passé redevient présent à son tour en se rattachant à un passé plus éloigné encore, et ainsi desuite jusqu'au moment où parle l'ait de cette fouille dans notre for intérieur, remontent au premier plan et

46 GOMMENT SE CONSTITUE LE CARACTÈRE ExMPlRIQUE

revivent nos pensées anciennes, et nos sentiments, et nos passions, et nos actes qui, dans certains cas, forment une synthèse distincte, la synthèse des états de conscience qui constituent, par exemple, notre moi de la vingtième année. Or, ce moi, par le seul fait que nous pouvons, par le souvenir, nous rapprocher de lui et l'atteindre, dès que nous l'avons revu, nous le faisons nôtre, nous l'adoptons, et si différent qu'il soit de nous, nous déclarons qu'il est nous.

Comment une telle adoption nous serait-elle possible, si nous n'admettions pas que tous ces moi divers sont, les uns et les autres, des formes particulières, particularisées par le milieu, par l'expérience, par les nécessités de la vie, de ce moi primitif et que nous avons presque entièrement oublié, et que nous situons au delà de notre expérience présente, mais sans l'existence duquel notre expérience présente ne pourrait elle-même être située. C'est le souvenir de ce moi, très vague sans doute, qui persiste successivement à la fois dans nos moi successifs et dans notre moi présent, et c'est toujours ce moi essentiel et réel que nous voulons retrouver à travers tous nos changements, parce que nous le regardons comme notre être véritable, celui que nous devons connaître pour nous connaître. Nos moi successifs, ceux-là que le souvenir nous transmet et fait revivre un moment, ne sont que des moi qui passent ; lui seul est réel parce qu'il est stable ; il est celui qui est ; il est notre moi.

Ainsi nos souvenirs, quand ils se rapportent à la suscitation, dans le moi présent, de tous nos moi passés, apparaissent dans la conscience comme un héritage qu'elle vient de faire comme» un héritage qu'il ne lui est pas permis toujours de refuser. Ce sont nos morts qui ressuscitent en nous. Ils ressuscitent en effet; au moment où nous les revoyons, où nous nous

instituons leur juge, ils rentrent dans la vie présente, ils s'incorporent de nouveau à notre être, et, le plus souvent, ils nous servent de point d'appui pour nous élancer vers l'avenir, pour tenter, ou tout au moins pour prévoir une nouvelle vie. Auguste Comte disait profondément: L'humanité est plus encore composée de morts que de vivants. Cette maxime qui est vraie, quand on l'applique à l'humanité, ne l'est pas moins pour chacun des hommes. De chacun de nous on peut dire que c'est surtout de nos morts qu'est faite notre vie présente. Le passé retentit toujours dans le présent; c'est le conseiller, c'est le guide, c'est lui qui nous montre nos erreurs et nos fautes, que nous avons chèrement payées. Nous ne pourrions pas vivre si nous ne pouvions pas nous souvenir.

Mais, d'une autre part, chaque fois que, par le souvenir, nous évoquons nos moi passés, nous ne manquons pas de les apprécier et de les juger en les comparant à notre moi présent. Notre souvenir même ne devient exact et précis que par ce jugement que le présent porte sur le passé. Ce n'est pas à dire que notre moi actuel soit de bonne foi toujours et impartial alors qu'il condamne ou qu'il approuve les moi qui l'ont précédé et dont il est, en grande partie du moins, la résultante. 11 est juge à la fois et partie ; il est indulgent le plus souvent. Il est même des cas, mais cela n'est pas vrai pour tous nos souvenirs, où c'est une joie pour nous de voir se dérouler devant nos yeux la chaîne des événements passés ; nous nous exaltons en présence de tous les souvenirs qui suscitent à nos yeux une belle image. Je ne veux pas seulement parler des souvenirs de bonheur, qui sont rares pour tous les hommes, mais de tous ceux qui nous montrent grandis, pour ainsi parler, parce que nous avons triomphé en partie des hommes et des choses. Un moment arrive dans la vie, où chaque

homme revoit avec complaisance le chemin qu'il a parcouru et tous les obstacles qu'il lui a fallu surmonter. Certes, les souffrances, elles aussi, se réveillent en même temps dans le cœur pour le faire souffrir encore. Mais cette douleur qu'évoque le souvenir, si elle n'est pas un remords, est toujours accompagnée delà joie très vive et très noble qui s'élève en nous de cette constatation que nous avons vaincu la souffrance. C'est pourtant moi, nous disons nous à nous-mêmes, c'est moi qui ai subi toutes ces épreuves et je suis encore là, prêt à lutter encore.

Peu à peu, dans cette contemplation de notre vie passée, l'attention s'aiguise, se fixe et nos souvenirs s'éveillent plus nombreux et plus précis. Nous sommes les spectateurs de nous-mêmes, nous nous voyons ressusciter. C'est le charme du souvenir. Nous descendons en nous, le long de nos pensées, de nos sentiments, de nos passions. Et nous redevenons tels que nous avons été afin de nous revoir exactement tels que nous avons été. Et nous revivons notre passé. Ce n'est qu'à la condition de le revivre que nous le pouvons revoir. Nous aimons parfois oublier ce que nous sommes pour nous refaire tels que nous avons été. Evoquer le passé, se souvenir, c'est se refaire, ou, plus exactement, se retrouver.

Quelquefois même cette résurrection du passé est plus exacte et plus précise que nous ne l'aurions voulue. A côté des souvenirs que nous regardons avec complaisance, il en est d'autres que nous aimerions autant ne pas voir et qui se présentent à nous éveillés par les premiers. Ce sont des importuns qu'on n'ose pas chasser. On ne peut guère se dissimuler à soi-jnême qu'ils font partie de la famille. Le passé en effet ne ressuscite pas seulement en nous dans ses notes principales, mais encore, si l'on peut ainsi parler, dans ses harmoniques. Ce n'est

Lb: SOUVENIR 49

jDas seulement l'idée que l'on voulait évoquer qui renaît dans la conscience, mais d'autres idées qu'elle semble entraîner avec elle, d'autres sentiments encore, d'autres passions. Idées, sentiments, passions s'informent de nouveau dans la conscience, comme s'ils obéissaient à la baofuetle d'un magicien.

11 nous arrive parfois alors de porter plainte contre notre mémoire, nous lui en voulons de nous montrer des parties de nous-mêmes que nous aimerions mieux ne pas revoir. C'est que ces passions lointaines et que nous pensions mortes tout à fait, et qui nous ont fait souffrir, et qui nous ont laissés diminués à nos propres yeux, viennent nous hanter de nouveau et nous faire souffrir encore. Et voici que les décisions prises autrefois reparaissent dans la conscience. Nous les revoyons avec leur caractère irrévocable, et pourtant, quoiqu'il nous fût impossible, au moment où nous avons agi, de prévoir les conséquences oîi elles nous entraînaient, il nous semble que nous aurions pu agir autrement que nous n'avons agi. Et nous nous accusons. C'est l'heure des reo^rets, des reg-rets inutiles et vains. C'est la tristesse des souvenirs.

De même qu'il existe des hommes qui emploient à rêver le meilleur de leur vie, il en est d'autres, des vieillards le plus souvent, cjui ne vivent guère que dans le passé. Ils remâchent leur vie. Toutefois le cas est rare, plus qu'on ne le croit peut-être. La vie nous pousse et il nous faut agir. On jette un voile sur le passé, on lui accorde un regret, dans certains cas, et l'on va de l'avant soutenus de nouveau par l'espérance de rencontrer une vie plus belle.

C'est pourquoi, quand il revit le passé, notre moi présent ne subit pas longtemps son prestige. Il sait bien qu'il laul regarder en avant et non pas en arrière. Si l'avenir est incertain, le passé est irrévocable. Le

l'itAT. — (Caractère. 4

oO COMMENT SE CONSTITUE LE CAKAGTÈRE EMPIRIQUE

passé c'est Texpérience, Tavenir c'est la vie, la conquête à faire et dont nous jouissons par avance. Comme Panurge la plupart des hommes mangent leur blé en herbe; ils vivent les yeux tournés vers l'avenir. Nous n'apprécions notre passé, nous ne le jugeons que pour préparer notre avenir.

§ II. — L'oubli.

Un problème reste encore à résoudre. Comment nous est-il possible d'apprécier notre passé et de le juger ? Porter un jugement sur une chose c'est l'examiner à part, c'est l'abstraire de toutes les choses qui l'enveloppent, afin de pouvoir ensuite plus sûrement la rapprocher des autres choses auxquelles on la veut comparer. 11 résulte de là que nous serions incapables d'abstraire si nous n'étions pas capables d'oublier. L'oubli n'est pas seulement, ainsi que l'ont reconnu les psychologues nos contemporains, une condition du souvenir, c'est sa condition essentielle. Si nous ne savions pas abstraire, c'est-à-dire si nous ne savions pas oublier, nous verrions, sinon toutes les choses, ainsi que Dieu les voit, s'il faut en croire saint Thomas, dans un éternel présent, mais un seul objet toujours présent à nos yeux. Et ce ne serait pas un avantage. Autant dire en effet que nous n'aurions pas conscience de quoi que ce soit. Que pourrait être en effet une conscience qui ne serait pas soumise à la loi du temps ; incapable d'oublier momentanément certains de ses états pour en rappeler d'autres ([ui sont évanouis et qu'elle veut faire revivre. Se souvenir, c'est voir dans le temps.

On peut encore ajouter, peut-être ne l'a-t-on pas assez remarqué, que la notion d'espace joue un rôle, et très important, dans la reconstitution de nos souvenirs. Ce

LE SOUVENIR ol

n'est pas à dire que nous ne puissions pas nous souvenir sans que la notion d'espace intervienne. Des idées ressuscitent souvent dans le moi, et même des passions, mais plus rarement, sans être localisées dans Tespace. Il arrive môme que nous nous souvenons de certains faits ou de certaines idées, sans que nous puissions exactement les situer dans le temps. Nous savons seulement qu'elles font partie de notre passé. Nous disons alors : celte chose que le souvenir ressuscite en nous, nous advint quelque part, autrefois. Mais ce sont là des souvenirs imparfaits. Nous ne nous souvenons avec exactitude et précision qu'alors seulement que nous revoyons les choses passées dans le temps à la fois et dans l'espace. Le passé ne renaît complètement que s'il est évoqué en même temps que son milieu.

Mais quand c'est de moi, d'un de mes états de conscience passés que je veux me souvenir, l'imagination qui, dans le cas précédent, n'intervient que quelquefois, intervient ici toujours. Pour me souvenir de moi, je dois non seulement me situer dans le passé, mais me localiser. Je ne puis pas me revoir sans m'imaginer de nouveau; je revois mon image ancienne, je me revois enfant, je me revois jeune homme. Et si le souvenir est une reperception^ il n'est pas étonnant que l'imagination soit nécessaire à l'évocation de nos perceptions passées. C'est grâce à l'imagination que nous pouvons les revoir parce que c'est grâce à elle que nous avons pu les voir ; les revoir, c'est-à-dire les reconnaître.

^Nlais nous ne pouvons ressusciter une partie quelconque de notre vie passée, c'est-à-dire la situer dans le temps et l'imaginer à nouveau, qu'à la condition de porter sur elle, tantôt volontairement, tantôt ne le voulant pas, toute notre attention. Dans les deux cas on ne se souvient exactement de l'état de conscience qu'on réveille, qu'à la condition d'oublier tous les autres. Si

nous ne savons pas les oublier, ce passé que nous évoquons se refusera à revivre. Ce sera plus vrai encore s'il s'agit non plus de moi, mais de personnes ou de choses qui ont été en rapport avec moi. C'est en vain que je chercherai à les rappeler si je ne fais pas ajjstraction de mes préoccupations présentes. Obstinément, d'autres idées, ou d'autres images, ou d'autres mots, viendront, en ce cas, contrarier l'apparition de l'idée, de l'image, ou du mot que je voudrais revoir. Je trouverai ce que je ne cherche pas, je ne pourrai trouver ce que je cherche. D'autrefois, le souvenir s'éveille, mais confus, incomplet. Je sais par exemple et très exactement que c'est le nom d'un homme que je cherche avec qui j'ai vécu familièrement, dans telle ville où j'étais étudiant ; je vois même très nettement la physionomie de cet homme et je pourrais la décrire, je serais capable de citer certains traits de sa vie, d'apprécier son intelligence ou son caractère et, quelle que soit la tension de mon esprit et son application dans la recherche, je ne sais pas retrouver son nom.

Pourquoi le nom ne reparaît-il pas en même temps que reparaît en nous la personne qu'il désigne ? C'est qu'un autre nom, qui ne ressemble parfois que de très loin à celui que nous ne savons pas reconstituer, occupe dans la conscience une place qui revenait au nom que nous cherchons. Incapables d'oublier le premier nous ne pouvons plus nous souvenir du second ; et nous ne pourrons nous souvenir qu'après avoir écarté ce mot qui nous gêne, dont la présence nous obsède. C'est en effet ce que toujours, dans ce cas, nous essayons de faire.

Nous cherchons autre chose, tantôt à côté de ce nom qui est implanté dans la conscience, tantôt en dehors. Nous cherchons même une méthode qui augmentera nos chances de trouver ; d'autrefois notre intelligence

LE SOUVENIR o3

tâtonne, elle fait r(''cole buissonnière, comptant sur le hasard pour que tout à coup surgisse devant elle ce mot qu'elle veut à toutes forces retrouver. Par moments, elle croit avoir une perception vague de la figure de ce nom, elle sait bien qu'elle saurait le reconnaître si elle le voyait écrit, ou si elle l'entendait prononcer ; elle sait bien que c'est lui qu'elle cherche et non pas un autre. Et ce n'est pas seulement l'intelligence qui cherche, la langue entre enjeu, elle voudrait parler ce nom que l'intelligence poursuit ; il semble qu'elle voudrait l'aider, comme si, elle aussi, était intéressée dans cette recherche. De là cette expression très jolie et forl exacte : le mot est au bout de ma langue. Il y est en effet, mais le plus souvent il se refuse à en sortir.

L'intelligence pourtant ne se rebute pas dans sa recherche. Est-ce bien l'intelligence qu'il faut dire ? N'estce pas plutôt la volonté de se souvenir? On se dit : le nom commence par telle lettre ; il finit par telle syllabe. Et ce n'est pas toujours vrai. On fait plus encore. On s'applique plus exactement à revoir le personnage dont le nom nous échappe, on le replace dans son milieu, avec cette espérance que, si nous revoyons, dans toute sa netteté, l'image que le nom désigne, ce nom nous apparaîtra tout à coup et que nous n'aurons plus qu'à le saisir au passage. Et il peut arriver que tous ces efforts soient inutiles. Bien plus, on n'a pas le droit, pour aboutir dans sa recherche, de trop compter sur l'aide d'un ami. Certes, il arrive souvent que, plus heureux que nous ou plus habile, il découvrira du premier coup le nom que nous ne réussissons pas à reconstituer, mais il pourra arriver aussi, tout le monde a pu le remarquer, que ne le trouvant pas, il ait gagné simplement cette maladie de le chercher avec nous et aussi inutilement que nous-même. C'est que nous avons brusquement interrompu le cours de ses idées. Lancé

tout à coup sur une nouvelle piste son esprit est dérouté. Comme nous il revient bredouille de la chasse au nom. Le meilleur moyen de dérouter un candidat dans un examen, c'est de lui poser coup sur coup et sans lui laisser le temps d'achever chacune des expositions partielles, plusieurs questions sans rapport entre elles. S'il ne se trouble pas, c'est qu'il n'a guère l'habitude de réfléchir, ou bien c'est qu'un dieu le protège.

C'est parce que notre intelligence ne réussit pas à s'abstraire d'une chose qu'elle voit, qu'elle est incapable de revoir ce qu'elle voudrait revoir, c'est-à-dire de se souvenir. C'est donc à la lettre, et si paradoxale que semljle la formule, parce que nous ne savons pas oublier que nous ne pouvons pas nous souvenir. L'oubli explique non seulement le souvenir, mais l'oubli.

On n'oublie que parce qu'on se souvient d'autre chose, d'autre chose dont il ne faudrait pas se souvenir pour pouvoir se souvenir. D'une autre part, se souvenir c'est faire abstraction de tout ce qui ne se rapporte pas immédiatement et directement à la chose dont on veut se souvenir, c'est par conséquent écarter de la conscience tous les phénomènes qui se présentent à elle et dont la présence empêcherait la résurrection du phénomène que la conscience se propose de réveiller. L'oubli ne se comprend que par le souvenir, le. souvenir ne se comprend que par l'oubli. Les deux termes sont corrélatifs et s'impliquent.

Page 1