‹ Le caractère empirique et la personneChapitre 7 sur 33 · I.K SOUVKNIU o · texte numérisé non relu

I.K SOUVKNIU o

sans oubli, qu'il n'y a de volonté sans nolonté. Des conséquences nouvelles et qui nous semblent rigoureuses se dégagent de ce rapprochement que nous venons d'établir entre la nolonté et l'oubli. Elles pi'ésentent sous un jour nouveau la thèse que nous nous proposons de soutenir.

Nous avons essayé de montrer plus haut qu'il ne nous était pas possible de percevoir sans nous souvenir et que le souvenir est lui-même une perception, puisqu'il est une reperception. Se souvenir n'est pas pourtant la même chose que percevoir. Nous ne revoyons pas les phénomènes que nous avons vus autrefois, exactement tels que nous les avons vus. Nous les reconnaissons sans doute mais ils ne sont pas tels qu'ils ont été, ou plutôt, ce qui revient au même, nous ne les voyons pas tels qu'ils ont été, parce que, au moment où nous les revoyons, nous ne sommes plus l'homme que nous étions au moment où nous les avons vus pour la première fois. Il en est de nos souvenirs, pour peu qu'ils soient lointains, comme de ces personnes que nous retrouvons, dans le cours de notre vie, après les avoir longtemps perdues de vue. Nous les reconnaissons sans doute, mais nous ne pouvons nous empêcher de dire : comme elles ont changé! De même nous reconnaissons le passé, notre passé, mais il n'est plus le même, ou nous ne dévoyons plus le même, parce que nous n'avons plus les mêmes yeux pour le regarder. Nous avons vécu, nous avons changé. D'une façon continue, au sré des circonstances le plus souvent, quelquefois peut-être sous l'effort de notre volonté, si notre volonté s'est proposée un but à atteindre, notre corps se modifie et, avec lui, notre àmc et ses modifications peuvent être telles que les autres nous disent parfois qu'ils ne nous reconnaissent plus. Et nous nous disons aussi, on plaisantant, que nous ne nous reconnaissons pas. Sans doute les

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autres nous reconnaissent et nous nous reconnaissons fort bien, mais cette façon de parler, assez fréquente, prouve néanmoins que, souvent, nos pensées actuelles ou nos sentiments, quand on les compare à nos pensées ou à nos sentiments passés, provocjuent Tétonnement chez les autres ou chez nous ; c'est comme s'ils nous disaient, ou si nous nous disions : je ne te croyais pas capable de faire ce que tu as fait, de dire ce que tu as dit ; je m'étais trompé sur ton compte. Tu n'es pas celui que je croyais que tu étais et je ne sais plus au juste maintenant qui tu es.

Si nous pouvons nous reconnaître, quoique devenant à chaque instant différents de nous-même, c'est que les modifications que nous subissons ou que nous nous imprimons à nous-mêmes sont continues. Nous ne les .apercevons pas. C'est d'ailleurs pour cette raison que nous ne nous voyons pas vieillir et que nous ne voyons pas vieillir les personnes qui partagent notre vie. Mais quand, par un brusque saut dans le passé, et voulant nous souvenir, nous nous trouvons en présence d'un de 710S anciens moi, quand est rompue cette apparente continuité qui forme la trame de notre vie, notre moi actuel — celui qui se souvient, celui qui juge, — mesure la dislance psychique qui sépare le passé du présent. Il est étonné d'abord, puis surpris, quelquefois scandalisé : Se peut-il que tu sois ce même homme qui ait autrefois accompli cette action qu'aujourd'hui tu réprouves, aujourd'hui que tu la revois par le souvenir? C'est que, au moment où nous nous représentons de nouveau nos actions passées, au moment où nous les jugeons, nous nous regardons comme n'étant pas le même homme qui a agi autrefois et .qui se souvient aujourd'hui. Nous reconnaissons cet acte et nous nous reconnaissons parce que redescendant en nous, nous nous voyons l'accomplir, mais si nous réprouvons cet

acte maintenant, c'est comme si nous voulions ne pas l'avoir accompli. Nous ne voulons plus être le môme homme qui Ta accompli. Ce passé qui ressuscite c'est quelque chose de nous qui n'est plus digne de nous. Nous voulons le réjeter et l'oublier. Cet ancien moi qui nous est représenté c'est un moi qui est mort et que nous préférons ne plus revoir. Et nos récriminations contre ce moi que nous réprouvons se présentent en foule: Comme j'étais sot, alors, comme j'étais naïf! Est-ce bien moi qui ai fait une telle chose ! Sans doute c'est toi, mais c'est un toi cpii n'est plus toi; tu ne commettrais pas aujourd'hui les mêmes sottises. Ce n'est pas à dire que tu ne commettras plus de sottises.

Nous ne sommes pas le même homme ; d'autres habitudes sont venues s'asseoir dans la conscience, provoquées par des désirs, des pensées, des sentiments, des passions ou des actes dont nous n'aurions même pu autrefois prévoir la possibilité. Que reste-t-il dans la conscience d'un homme de quarante ans, qui a l'expérience de la vie et de la souffrance, de toutes ces aspirations de la première jeunesse, généreuses qu'elles aient été ou mauvaises ? II ne peut se revoir et se reconnaître qu'en reconnaissant en même temps qu'il nest plus lui et cela quel que soit le jugement, favorable ou défavorable, qu'il porte sur son compte. Les hommes qui affirment orgueilleusement, ils sont en grand nombre, que leur mentalité n'a pas changé le long de leur vie, qui prétendent voir aujourd'hui les hommes et les choses du même oeil qu'ils les voyaient autrefois, ou bien, pensent qu'il est conforme à l'intérêt de présenter de soi aux autres une image qui ne varie pas, et dans ce cas le rôle qu'ils jouent se rapproche de celui de l'hypocrite, ou bien, s'ils sont sincères, si la vie n'a pas modifié leur conscience c'est que leur conscience était du nombre de celles qui ne savent pas réagir contre

CO CO.MMf:XT SE CONSTITUE LE CARACTÈRE EMPIRIQUE

les choses. Ils ont suivi le courant. Ils ont été entraînés et ne s'en doutent pas. L'homme qui a pris l'habitude d'observer les autres et lui-même ne manque pas de s'apercevoir de toutes les modifications que la rencontre des choses et des hommes ont apportées à son âme et celles aussi qu'il regarde comme étant l'œuvre propre de sa volonté. Il est bien obligé de se reconnaître puisqu'il se revoit, mais, en se reconnaissant, il reconnaît aussi qu'il n'est plus lui.

Etrange conflit de sentiments! Comment peut-on se reconnaître puisqu'on n'est pas le même ? Et si c'était un autre moi que nous reconnaissions à travers celui que nous croyons reconnaître et non pas celui que nous croyons reconnaître ?

Puisqu'il ne nous est pas possible de percevoir sans nous souvenir, il est nécessaire, nous avons essayé de l'établir plus haut, que notre perception première soit rattachée à un moi qui existe antérieurement à la perception. De l'existence de ce moi, nous avons conservé un souvenir très vague sans doute, suffisant toutefois pour distinguer de lui ce qui n'est pas lui. Ainsi notre perception première ne serait pas autre chose que le rattachement de l'existence actuelle à une existence antérieure. L'analyse que nous venons de faire nous conduit à la même conclusion.

Tous ces moi successifs qui nous apparaissent comme notre moi, en tant que le souvenir nous permet de les reconstituer et de les reconstruire, mais qui sont parfois si différents les uns des autres que, rapprochés, ils formeraient un tout disparate et je ne sais quel monstre psychique, tous ces moi qui ne revivent que pour un moment en nous, suscités successivement par la volonté, ou par le hasard, et dont l'existence par conséquent est si précaire, ne sont pas à vrai dire notre moi mais les expériences successives de notre moi, les épreuves qu'il a subies.

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C'est au delà de ces expériences et de ces épreuves que notre intelligence devrait remonter, et peut-être aussi notre cœur et encore notre volonté pour retrouver, dans son intégralité, notre nature première. Elle est le fonds de tous ces moi divers, elle est commune à tous. C'est pour cette raison que nous pouvons, ])ar le souvenir, descendre des uns aux autres et, de chacun, remonter au moi actuel qui les juge tous. 11 n'est pas cependant plus réel que les autres. A son tour il pourra être jugé et répudié par un moi qui n'existera que plus tard et qui sera peut-être aussi différent du moi actuel, que le moi actuel est lui-même différent de tous ces moi qui l'ont précédé. S'il en est ainsi, nous pouvons vouloir ne pas ce ([ue nous avons été et nous pourrons aussi plus tard vouloir ne pas ce que nous sommes aujourd'hui. Or, cela ne nous est possible que si nous conservons précieusement au fond de nous-mêmes, quoique sans nous en rendre compte, cette conviction que tous ces moi que l'expérience nous présente ne sont pas notre moi véritajjle. Si nous pouvons, les uns après les autres, les rejeter dans l'oubli, si nous voulons même, dans certains cas, ne plus les reconnaître, c'est qu'ils ne sont pas nous. Ils sont de nous, mais ils ne sont pas nous.

Cet acte de la nolonté par lequel nous nous débarrassons, comme d'un fardeau inutile, des désirs, des sentiments, des passions, des idées, et, jusqu'à un certain point, des actions elles-mêmes qui ont été les nôtres, est un signe sans doute que nous n'avons pas encore découvert notre véritable nature, mais c'est un signe aussi que nous voulons la découvrir et que nous la cherchons. Hélas ! nous ne faisons pas autre chose durant notre vie que de nous chercher. Nous nous cherchons à travers les expériences et les épreuves de tout ordre et nous ne nous trouvons pas. Tantôt nous nous

trompons de bonne foi, séduits que nous sommes par des images qui se présentent à nos yeux et que nous prenons pour la vérité. D'autres fois, elles excitent notre désir et nous attirent comme si elles devaient nous conduire au bonheur; tantôt ce sont les hommes qui nous trompent, tantôt encore, par une inexplicable folie, nous nous appliquons à nous tromper nous-mêmes. Et nous savons pourtant que nous nous trompons.

Mais, si sujets que nous soyons à l'erreur, si prompts à prendre de faux biens pour le bien véritable, nos expériences successives, dont nous faisons toujours les frais, nous font pour ainsi dire toucher du doigt nos erreurs et nous mettent en garde contre nous-même. Nous devenons prudents, avisés, sages. Dès que nous souffrons de nos erreurs ou de nos fautes, nous devons • bien les reconnaître pour des erreurs et pour des fautes. C'est alors que la nolonté intervient pour les désavouer. Elle les répudie, elle les rejette, elle les oublie. Et c'est alors aussi que nous reconnaissons, pour la première fois, que nous ne sommes pas tels que nous devrions être et que nous nous demandons s'il ne nous serait pas possible de nous faire tels que nous voudrions être. Nous nous disons : c'est parce que nous avons oublié notre véritable nature que nous sommes incapables de nous définir. Pourrons-nous arracher tous ces masques successifs qui recouvrent notre visage ? Pourrons-nous, pour retrouver notre être, remonter au delà de l'expérience, atteindre le moi primitif? Ce ne serait pas là retrouver au delà des phénomènes la substance qui les soutient et qui les produit, mais bien le moi intégral et réel qui existerait à la fois par rapport à lui-même et par rapport aux choses, le moi fijii ainsi que disaient les anciens, c'est-à-dire exactement limité dans sa nature et dans ses fonctions, un moi qui serait le moi véritable parce que, dans le cours de son évolution,

il saurait la raison de cette évolution. II connaîtrait la loi de ses lois, et saurait à la fois ce qu'il doit penser pour penser vrai et aussi ce qu'il doit faire pour agir conformément à ce qui doit être fait.

Âlais, quels que soient nos efforts, nous ne pouvons jamais, par le souvenir, nous retrouver. Après avoir écarté tous ces moi apparents qui masquent notre vrai visage, le vrai visage n'apparait pas. Vivant dans l'expérience nous ne pouvons pas remonter au delà de l'expérience. Nous pouvons croire que notre existence présente n'est pas notre existence première, mais nous ne savons rien de ce que nous étions avant d'être tels que nous sommes. Nous avons beau sacrifier en nous tous les vieux hommes que l'expérience nous présente successivement, nous ne parvenons pas à découvrir l'homme véritable.

Pourtant, cet homme que le souvenir ne nous permet pas de faire revivre, nous pouvons, après avoir écarté tous ces êtres factices qui sont de nous mais qui ne sont pas nous, l'imaginer. Et si nous l'imaginons tel qu'il devrait être, peut-être alors que nous le reconnaîtrons pour notre être véritable et que, luttant contre toutes les apparences qui nous séduisent et qui nous trompent, nous ferons effort pour le réaliser. Dès lors nous voudrons nous faire pour nous connaître et nous nous reconnaîtrons aussi en nous connaissant:

Nous aurons à examiner plus loin, quand nous étudierons le rôle de l'imagination dans la formation du caractère et de la personne, s'il nous est possible de nous imaginer et de nous faire, mais il est certain que nous ne pouvons nous imaginer autres que nous sommes que si nous j)Ouvons oublier ce que nous sommes actuellement.

Que nous puissions écarter de nous, momentanément, certains états de conscience, c'est ce que nous pensons

avoir établi. Il ne nous serait pas possible de nous souvenir si nous ne pouvions pas oublier. Mais ces oublis ne sont pas définitifs, ils ne sont pas Foubli : nous pourrons vouloir nous souvenir demain de ce que nous avons voulu oublier aujourd'hui. C'est une autre question de se demander si les idées que nous avons eues, ou des sentiments que nous avons éprouvés, ou des passions anciennes, alors que ces idées, ces sentiments et ces passions laissent des traces dans notre moi actuel, qui est en grande partie leur héritier, peuvent disparaître à jamais de la conscience, être pour elle comme s'ils n'avaient jamais existé ?

Si nous ne pouvions pas nous oublier, — soit que de nouvelles idées, ou des sentiments nouveaux, vinssent effacer les premiers en occupant définitivement leurs ." places pour diriger notre activité dans une voie nouvelle, soit encore que ce pouvoir appartint en propre à notre nolonté, d'écarter du seuil de la conscience, au moment où ils se présentent, tous les souvenirs importuns et c|ui la gêneraient pour son développement à venir, — nous pourrions peut-être encore imaginer un idéal de nous-mêmes, mais cet idéal resterait hors de notre atteinte. Nous serions rivés pour toujours au monde de l'expérience, nous ne pourrions connaître de nous que ce que l'expérience nous en montre.

Nous avons signalé plus haut le caractère obsédant de certains de nos souvenirs. Le passé, dont nous sommes le fils, retentit douloureusement en nous. Nous lui sommes liés par des attaches si profondes, que, à chaque instant, du fond de nous-même, il remonte à la surlace et se découvre à notre vue. Nous en répondons, nous en supportons les conséquences physiques et morales. Ce que nous avons pensé, ce que nous avons dit, ce que nous avons fait, influe nécessairement sur nos actions à venir. C'est ainsi que notre passé nous

est toujours quelque peu présent. Dès lors comment pourrions-nous l'oublier ?

D'une autre part, nous avons dit, et cette constatation vient aussi à l'encontre de notre thèse, que la plupart des hommes aimaient à évoquer leurs souvenirs, à se revoir dans leur vie passée pour de nouveau la revivre. Sans doute il est, dans notre vie, des épisodes que nous aimons à ressusciter. Ceux-là nous les rappelons fréquemment. Ils constituent notre passé, celui que nous avouons et que nous aimons. Ce passé représente, le plus souvent, la période vraiment agissante de notre vie, quand notre volonté, à la poursuite du bonheur, déployait son énergie pleinement, séduite si souvent hélas ! par des chimères. C'est notre vie belle et nous aimons la revivre ? C'est un fait que, presque toujours, pres(|ue tous, nous idéalisons notre passé alors que nous avons atteint cet âge où Ton n'ose plus espérer en l'avenir. Et notre souvenir évoque, non pas le personnage que nous avons joué, mais plutôt celui que nous aurions voulu jouer. Mais, s'il en est ainsi, c'est que nous pouvons oublier, c'est-à-dire écarter volontairement une infinité d'images du passé dont la réapparition empêcherait de renaître en nous, ce personnage, en partie imaginaire, que nous nous plaisons à contempler.

En effet tous les souvenirs qui ne nous font pas honneur, ceux que nous n'aimons pas, nous voulons les oublier, lia nolonté les écarte du seuil de la conscience à mesure qu'ils se présentent. Ils viendraient brouiller, enlaidir surtout, cette image de nous que nous avons pu, non sans peine, fixer. Ces souvenirs nous les renions, nous ne voulons plus qu'ils soient nôtres, et, peu à peu, ils finissent par s'effacer et disparaissent de la .conscience. Cela est si vrai que, quand nous rencontrons sur notre route des hommes, près desquels nous

Phat. — Gaructérc. 3

avons vécu autrefois, et dont la présence suffît à réveiller en nous le souvenir de ces choses, pensées ou actes, que nous avions décidé d'oublier, nous ne sommes pas loin de les regarder comme des ennemis. Cela se comprend. La présence de ces hommes a ressuscité des morts que nous pensions avoir définitivement rejetés dans l'oubli et leurs fantômes viennent nous hanter encore. Quel est en effet celui qui n'a de graves raisons pour oublier telle ou telle autre partie de son passé ? Quel est l'homme qui n'a à rougir de quelques-unes de ses pensées d'autrefois et, peut-être aussi, de quelquesunes de ses actions ? Or, quand, malgré lui, des circonstances inattendues, ou les hasards de la vie, ramènent sur le théâtre de la conscience, ces revenants qu'il pensait avoir chassés à jamais, ils reviennent toujours avec la douleur pour compagne, quand ce n'est pas le remords.

Si notre analyse est exacte, il en résulte que non seulement l'homme peut oublier, oublier, même définitivement, certains de ses états de conscience passés qui ne peuvent dès lors reparaître en lui qu'accidentellement et, pour ainsi dire, ramenés par la présence inattendue de témoins, mais encore que l'homme n'aime à se souvenir que dans la mesure où il pense qu'il y a pour lui quelque avantage. Le plus souvent il ne ressuscite du passé, pour le comparer au présent, que ce qu'il faut pour préparer l'avenir.

Nous pouvons donc oublier le passé, si nous le voulons. Bien plus et ceci nous semble une preuve tout à fait concluante, nous ne pourrions pas vivre si nous n'étions pas capables d'oublier.

Que l'on se représente en imagiijation ce que serait la vie d'un homme qui aurait atteint l'extrême vieillesse, d'un homme qui n'aurait pas su oublier. Devant ses yeux, comme sur un écran où vont se projeter, dans

une succession 1res rapide, les images d'un cinématographe, viendraient se dérouler les diverses épreuves qu'il a dû subir. Avec elles seraient évoquées les souffrances physiques et morales qui les ont accompagnées et que le souvenir lui ferait éprouver de nouveau, et encore les dangers qu'il a courus et tous les obstacles qui se dressaient devant lui et qu'il a fallu abattre. Ce ne serait pas seulement ses propres souffrances qui se réveilleraient en lui, elles rappeleraient inévitablement toutes ces douleurs que, tantôt le voulant, tantôt ne le voulant pas, il a lui-même imposé aux autres. Et reparaîtraient aussi, à tour de rôle, tous les spectacles dont il a été le témoin durant sa longue vie : les hontes, les lâchetés, les turpitudes des hommes, et les vilenies et les forfaitures et les crimes ! Que l'on place maintenant comme il est juste, dans l'autre plateau de la balance, les quelques plaisirs que lui a offerts la vie, ou qu'il a su lui ravir, et les quelques joies qu'il a d'ailleurs chèrement payées. Alors, embrassant d'un regard lucide tout ce qu'il a vécu, tout ce qu'il a souffert, le revivant de nouveau en imagination et de nouveau le souffrant par le souvenir, ce vieillard, dont nous parlons, ne manquerait pas de reprendre, pour son propre compte, la terrible parole inscrite sur les portes de bronze de l'enfer du Dante : Lasciate ogni speranza ! Comment serait-il possible d'espérer encore à qui ne peut pas oublier. C'est parce que nous pouvons oublier, parce que nous finissons par oublier, que l'espérance ne nous abandonne jamais entièrement. Si nous ne pouvions pas oublier nous n'aurions pas le courage de vivre. On pourrait même aller jusqu'à dire : apprendre à vivre, c'est apprendre à oublier.

. En effet ce n'est (ju'après avoir beaucoup oublié de ce qu'ils ont vu, de ce qu'ils ont fait, que les hommes arrivent à conquérir, à l'automne de la vie, le calme et

la quiétude de l'àme qui seuls rendent la vie supportable. Si, pendant la jeunesse, la vie semble à la plupart des hommes agréable à vivre, c'est que la nécessité d'agir est cause qu'ils font aisément abstraction du passé. Ils vivent dans le présent. Peut-être même que les plus nombreux sont ceux qui sont toujours en avance ' sur eux-mêmes, uniquement préoccupés de conquérir des joies à venir qui leur semblent toujours à portée de leur main et qui se dérobent à leur approche. Ce sont les mirages de l'âme et dont tous les hommes ont subi l'enchantement. Mais, quel que soit l'homme que l'on interroge, sa réponse sera toujours que la vie qu'il a vécue jusqu'à ce jour n'est pas celle qu'il aurait voulu vivre. Certes, il se souvient avec plaisir des quelques .bonheurs qui lui sont échus, mais ils ne sont rien, dès qu'il les compare aux douleurs de toute sorte qui sont venues le surprendre : la balance des deux cotés est loin d'être égale. Il n'est peut-être pas un seul homme au monde, de ceux qui pensent et qui réfléchissent, qui voulût recommencer sa vie et la revivre telle qu'il l'a vécue. Si l'espérance malgré tout persiste dans notre cœur et nous soutient, si nous ne voulons pas mourir, c'est que nous supposons toujours que l'avenir nous tient en réserve la joie que nous avons, jusqu'à ce jour, cherchée en vain dans la vie, et que la vie, semble-t-il nous devait. Si nous voulons vivre dans l'avenir, c'est parce que nous pouvons oublier le passé.

Nous le pouvons. Il sufîit de vouloir fermement oublier pour que, les préoccupations toujours nouvelles de la vie aidant, les souvenirs, même les plus obsédants, même ceux dont il nous semblait que nous ne pourrions jamais nous délivrer, disparaissent peu à peu et s'effacent et enfin s'évanouissent. Si, accidentellement, ils se représentent à nous, ramenés sur le seuil de la conscience par d'imprévues associations d'idées de l'heure

présente, nous pouvons ne prêter à ces fantômes aucune attention. Xous sommes décidés à ne pas les reconnaître nous passons sans les regarder. C'est parce que nous pouvons voir en avant de nous et nous situer dans Tavenir que la nolonté oppose son droit de veto à toutes ces images du passé qui nous gêneraient pour nous faire ce que nous voulons être. Elle les empêche d'entrer ou les écarte si elles sont entrées malgré elle. Et nous affirmons que notre véritable vie n'est pas celle que nous avons vécue, mais celle que nous voulons vivre. Et, puisque nous pouvons la prévoir, nous nous disons qu'il dépend de nous de tendre vers elle et de faire effort pour la réaliser, pour nous réaliser. Mais, que peut être, que doit être cet idéal de soimême que chaque homme, s'il le voulait bien, pourrait et devrait se proposer? N'est-il pas vrai que chaque homme a un idéal et qu'il y tend ? L'expérience lui montre qu'il s'est trompé autrefois, que l'idéal qu'il a poursuivi jusqu'à ce jour était illusoire, qui pourra le convaincre que le nouvel idéal, qui se présente à lui maintenant et qui sollicite son énergie tout entière, n'est par lui-même une trompeuse image que sa fantaisie a créée ? La question est capitale, et nous aurons à l'examiner plus loin, quand le moment viendra de définir ce que peut être pour nous la vérité oîi nous pouvons tendre. Une autre question doit être traitée auparavant qui se rattache plus étroitement au problème du souvenir: S'il est vrai que tous les hommes se peuvent proposer un idéal de vie et y tendre, pourquoi tant d'hommes arrivés, comme ils disent, à l'âge oii les illusions ne peuvent plus les séduire, se résignent-ils, méprisant peut-être tous ceux qui ne vivent pas à leur manière, à vivre uniquement la vie que les hommes et les choses leur ont faite, leur imposent ?

§ IV. — Le souvenir et le caractère.

On a souvent remarqué que l'habitude, dans la vie de l'homme, joue un rôle plus important que n'est celui de la réflexion et de l'attention. Cela ne nous doit pas surprendre ; nous suivons tous naturellement la loi du moindre effort. Il nous est beaucoup plus commode et il est moins fatigant aussi de repenser ce qu'on a pensé, de refaire ce qu'on a fait, que de se lancer à la découverte d'une nouvelle manière de penser, que de risquer un acte nouveau. La plupart des hommes s'assagissent de bonne heure, l'enthousiasme s'éteint en eux et l'esprit d'aventures. Ils s'adaptent à leur milieu, ils se fixent définitivement, ils ne sont plus que des habitudes vivantes. Ils se continuent, ils ne se renouvellent pas; ils subissent la vie, mécaniquement.

On ne peut arriver à cet esclavage de l'habitude, qui est la forme la plus commune de la résignation à la vie, qu'à la condition de mettre une fois pour toutes de l'ordre dans ses souvenirs. On fait un triage ; on garde précieusement à portée de la main tout ce que l'on veut conserver de soi, et l'on abandonne à l'oubli toutes ces choses, pensées ou actes, que l'on préfère ne plus revoir. On les renie, on n'y pense plus parce qu'on veut ne plus y penser. La mémoire se confond ainsi avec l'habitude et se fixe avec elle. En effet tous ces souvenirs que l'on a conservés de soi, on les rappelle sans cesse et sans cesse on les revit. Ils sont dans la conscience à demeure fixe. Sans doute sont-ils utiles pour vivre la vie qu'on est obligé de vivre ? peut-être encore, dans certains cas, (|ue l'image qu'ils présentent à nos yeux, vraie qu'elle soit ou fausse, nous semble belle et que nous ne sommes pas fâchés de la montrer aux autres

hommes; peut-être enfin simplement que, pour obéir à une coutume ou à une mode, nous voulons jouer un personnage, dont nous imitons tout au moins les attitudes et les gestes, dont nous prenons Thabit à défaut d'autre chose, parce que nous savons que ce personnage, autrefois, par ses pensées ou par ses actes, a provoqué l'attention des foules.

Ainsi, une fois domptées et assagies par l'expérience, toutes nos énergies propres, qui avaient tenté de se produire pendant la première jeunesse, s'en vont, usées, les unes après les autres, par les hommes et par les choses. Et le caractère se constitue, fabriqué de toutes pièces, en partie par l'éducation, en partie par les accidents de la vie, si nombreux toujours, et dont le rôle est si important, et encore par les nécessités de la A'ie, ou sous l'empire d'une passion noble qu'elle soit ou vulgaire: ambition ou désir de richesses. Quelquefois enfin il se constitue en obéissant à la coutume ou à la mode. Dans tous les cas il est une adaptation au milieu.

Or, ce caractère, dès qu'on le veut définir, n'est pas autre chose, pour la conscience, qu'un ensemble de souvenirs si non harmoniques du moins harmonisés. Leur ensemble forme, pour ainsi parler, une image complexe de nous-même et que nous saisissons immédiatement dans sa complexité, parce que, fixée, elle est toujours présente en nous. Ces souvenirs de nous ou des choses que nous avons adoptées et qui sont intégrées maintenant dans cet être artificiel que nous prenons pour notre être, sont toujours à notre portée, à notre service. C'est dans ce tas que nous puisons tout ce qui est nécessaire à la vie mentale de chaque jour. C'est là notre bibliothèque portative^ que nous consultons à notre gré, selon nos désirs et selon nos besoins.

Il ne faudrait pas s'exagérer pourtant l'importance de cette bibliothèque; il est rare qu'elle soit riche, le plus

souvent, elle se réduit à bien peu de chose. En effet, ce sont toujours les mêmes souvenirs que nous aimons à revivre. L'homme se répète beaucoup. Et c'est pour cette raison que les nouveautés sont si souvent mal accueillies du public. Elles viennent troubler ses habitudes, elles le gênent, elles l'obligent à un effort, le plus souvent elles l'effraient, tandis que les fausses nouveautés, celles qui n'ont que l'apparence de la nouveauté, l'amusent toujours. 11 les recherche et il les loue ; il se retrouve en elles sans effort comme il dit; c'est donc que ces nouveautés ne sont pas nouvelles. On n'aime pas en effet à changer le point de vue de sa vie. De là ces formules courantes et sionifîcatives : il faut me prendre tel que je suis ; je suis trop vieux pour changer; à mon âge on ne se refait pas. A mon âge, répondait Royer-Gollard à un candidat académicien qui lui demandait s'il avait lu ses œuvres : à mon âge, monsieur, on ne lit pas, on relit. Autant dire : à mon âge on n'a plus de courage que pour se souvenir !

Dès que notre caractère est fixé, dès que nous connaissons ce moi artificiel que les hommes et les choses nous ont façonné, dès que l'imitation ou la coutume nous ont enseigné à orienter notre vie, il est inutile que d'autres hommes s'appliquent à nous démontrer que nous vivons dans l'erreur. Il est trop tard, notre siège est fait. Nous avons devant les yeux l'image que nous avons réussi à prendre denous-méme, nous avons à notre disposition un certain nombre de souvenirs, toujours actuels, d'après lesquels nous nous jugeons et nous jugeons les autres. Et nous déclarons bien haut que nous nous connaissons dès que nous reconnaissons le sceau qui nous a été* imposé et qui nous marque. Pourquoi nous demanderait-on de nous chercher encore, alors que nous affirmons que nous nous sommes trouvés, puisque nous pouvons nous voir. Une

preuve que nous existons réellement, fixés par le milieu où nous vivons, c'est que, du premier coup, sans réflexion, nous savons maintenant, dans n'importe quelle circonstance que ce soit, ce que nous avons à dire et ce que nous avons à faire. Il nous suffit de fouiller dans notre fonds ; nos souvenirs, s'ils sont bien organisés, notre expérience, comme nous disons, nous permet de résoudre toutes les difficultés. Nous avons pris possession de notre moi, et comme nous croyons savoir ce que nous voulons, nous sommes persuadés aussi que nous savons qui nous sommes.

Nous subissons à tel point cette illusion de nous connaître, dès que l'habitude nous a fixés, que nous ne tardons pas à laisser déborder de tous cotés ce moi que l'expérience a constitué en nous et qui masque notre moi véritable. Il s'étale dans ce milieu où il est naturellement adapté parce qu'il est un produit de ce milieu. C'est alors que, sûrs de notre fait, à tout propos, hors de propos, nous voulons imposer aux autres, qui eux aussi, doivent s'adapter à cette société, dont ils sont comme nous les membres, nos pensées et nos actes. Et cela s'appelle faire montre de son caractère.

Pourtant, à partir du moment où notre caractère est définitivement fixé, la curiosité intellectuelle s'amoindrit et aussi la curiosité du cœur. Nous ne voulons plus tenter des aventures. Nous vivons sur notre passé ou d'après notre passé ; le moindre changement apporté à nos habitudes nous heurte de front et nous blesse. L'avenir doit être la continuation du passé, demain ressemblera à aujourd'hui. C'est alors que nous voulons toujours éprouver, à heure fixe, les mêmes sensations suscitées par les mêmes désirs, ce sont toujours les mêmes pensées, ou du même ordre, qui se présentent à nous, c'est toujours la même passion, assagie, que nous ti'ouvons installée à demeure dans notre âme.

Nous sommes adaptés et nous nous laissons vivre. Aucune nouveauté ne vierit trancher sur la banalité de notre vie, les vieilles passions qui nous éperonnaient autrefois et nous lançaient violemment à la conquête de l'inconnu, sont mortes maintenant ; il y a beau temps que nous ne savons plus ce qu'est l'enthousiasme. Et nos années s'écoulent rapidement, monotones, n'apportant ni grandes joies, ni grandes douleurs. Et notre vie devient une routine, une routine de plus en plus routinière. Nous ne pouvons plus, nous ne voulons plus sortir des habitudes qui, peu à peu, nous ont conquis. Est-ce là vivre ? n'est-ce pas plutôt se souvenir seulement et végéter?

La fin que doit se proposer d'atteindre la conscience humaine serait-elle de se constituer comme un mécanisme de souvenirs toujours présents, harmonisés plus bu moins exactement à un milieu ? A cette question il faut répondre : non ! Les hommes et les choses, le milieu dans lequel nous vivons, nous imposent, si nous n'y prenons garde, une marque indélébile. Mais, ce caractère, ce n'est pas nous. C'est le masque, ce n'est pas le visage.

Comment pourrait-on soutenir en effet que le caractère est notre œuvre et non pas le produit des hommes et des choses en nous. Que chaque homme remonte par le souvenir à ces années de jeunesse où, vivant dans l'avenir plus encore que dans le présent, il rêvait de conquérir la vie belle. Que ces rêves sont loin maintenant ! Quelle chute, quand il compare la vie qu'il est contraint de vivre à la vie qu'il avait entrevue autrefois. De ce point de vue, on peut dire de tous les hommes qu'ils sont, plus ou moins, des ratéa de la vie.

Un moment arrive même, de bonhe heure pour les uns, plus tard pour les autres, où nous acceptons avec résignation la vie que les hommes et les choses nous

LE SOUVENIR 7o

ont faite. Dès que nous nous acceptons tels que nous nous voyons, nous sommes convaincus que nous sommes devenus ce que nous devions être. Notre destinée est remplie. Comment croire en effet que ce qui a été, et que ce qui est, aurait pu ne pas être, alors que nous constatons qu'il a été, qu'il est.

Mais, quelle que soit notre résignation, nous ne sommes jamais pleinement satisfaits delà vie que nous menons. Occupés par une besogne journalière, remplissant une fonction que nous pouvons croire utile et dont parfois nous sommes fiers, quand par hasard il nous arrive de nous interroger sur nous-mêmes, alors, l'instinct de la liberté reprend le dessus et nous sommes mécontents des autres, de tous ceux qui par persuasion et par violence ont changé le cours de notre destinée, et de nous qui n'avons pas su leur résister. Et ce n'est pas sans amertume que nous traînons, comme on dit, notre boulet. Mais, encore une fois, il faut bien se résigner et l'on est résigné tout à fait quand arrive la vieillesse qui, pour la plupart des hommes, est la vieillesse de l'intelligence en même temps que la vieillesse du cœur. Cœur vieux, cœur sec, dit un proverbe. C'est l'âge où l'homme est avisé dans les petits détails, prudent et méfiant. Egoïste, il défend ses restes obstinément, et il donne largement aux jeunes gens des conseils de sagesse.

C'est pourtant, pendant sa vieillesse, que l'homme, par une sorte de contradiction étrange et qui serait inexplicable si elle n'était le témoignage que la vie que nous vivons n'est pas celle que nous voudrions vivre, c'est pendant ses vieux ans, disons-nous, que l'homme redescend avec le plus de complaisance dans sa vie passée. Il se désintéresse, pourrait-on dire, à la fois du présent et de l'avenir. L'oubli du présent devient même, dans certains cas, à tel point définitif que certains vieil-

lards passent entièrement clans le passé les derniers jours de leur vie. C'est un certain passé, celui qu'ils aiment, parce qu'il les rapproche le plus sans doute de la vie qu'ils avaient choisie comme la meilleure et la plus belle, qu'ils ne se lassent pas de revoir et de raconter.

Puis ils font en eux-mêmes un dernier voyage. Ils redescendent rapidement la côte qui a été si rude à gravir, et la descente devient de plus en plus rapide. Et si, à un moment donné, ils veulent de nouveau la remonter, dès qu'ils cherchent à rattacher au présent le passé si lointain, leurs forces les trahissent, ils hésitent, ils trébuchent, ils balbutient, ils ne savent plus. Ils redescendent encore jusqu'au moment où, arrivés au dernier terme, à l'enfance, dont les impressions fortes et vivaces rejaillissent devant leurs yeux dans leur netteté première, ne se souvenant plus que de leurs premiers ans, certains vieillards redeviennent petits enfants et de nouveau sourient à la vie, comme pour se préparer à tenter une nouvelle épreuve.

Il résulte de notre analyse que tous les hommes même les plus intelligents, même les meilleurs, sont, non pas les ouvriers de leur âme et de leur vie, mais, en très grande partie du moins, des êtres artificiels, des produits du milieu. Mais, parce que, d'une part, ils sont capables d'oublier, et qu'ils peuvent, d'autre part, arrêter et fixer dans leur conscience quelques-uns de leurs souvenirs qui s'harmonisent entre eux, ils deviennent les jouets d'une illusion. Ils prennent pour leur être véritable ce moi apparent qui se dresse devant leurs yeux. Parce qu'ils se voient et qu'ils croient se connaître, ils allirment qu'ils existent. Ils ne sont pourtant que ce que les ont faits les hommes et les choses.

Qui oserait aflîrmer que ce n'est pas de tous les accidents, des grands et des petits, de tout ce qui nous est advenu et qui aurait pu, du moins nous le croyons dans ces moments où l'instinct de la liberté proteste en nous et élève la voix, ne pas nous advenir, qu'est faite la trame de notre vie. Il faut encore sans doute faire entrer en ligne de compte, l'éducation que nous avons reçue et les coutumes t[ui se sont imposées à nous et que nous avons naïvement adoptées, à l'âge où notre intelligence était incapal)le de les discuter. Et, s'il est vrai que nous soyons libres, de quel poids, en présence de tous ces accidents, de toutes ces fatalités et en conflit avec eux, les libres décisions de notre volonté ontelles pu peser ?

Mais, pouvons-nous nous imaginer autres que nous ne sommes et pouvons-nous nous faire tels que nous voudrions, tels que nous devrions être ? pouvonsnous en un mot devenir les ouvriers de nous-mêmes, après avoir rejeté dans Toubli tout ce qui dans notre caractère présent nous a été imposé par le dehors, par Texpérience ? Tel est le problème que nous nous proposons d'aborder.

Le souvenir nous a présenté notre caractère tout fait ; il s'agit de rechercher maintenant comment le caractère peu à peu se forme en nous et se fixe, quand nos habitudes sont suffisamment enracinées, et par les images qui nous viennent du dehors et qui sollicitent à chaque instant nos désirs et nos passions, et encore par la volonté des autres qui s'impose à notre volonté et la contraint. Seulement alors, s'il est vrai que nous avons ce pouvoir de nous oublier, c'est-à-dire de nous défaire, nous pourrons, grâce à la libre nolonté, après avoir décidé quel être nous devons être, après avoir, en imagination, sculpté, comme disaient les anciens, notre belle statue, rompre le charme qui nous lie à notre être

apparent, et, après l'avoir répudié, marcher résolument à la conquête de notre être véritable : la personne ! Il faut retrouver l'être que nous avons été en nous faisant tels que nous devons être. Selon la profonde formule de Jules Lequier, le dernier mot de la philosophie n'est pas : devenir, inau faire et en faisant se faire \ Nous dirions volontiers, modifiant quelque peu la belle maxime: Le dernier mot de la philosophie c'est se faire et, en se faisant, faire !

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