CHAPITRE II
Imaginer n'est pas exactement la même chose que percevoir. L'image estime perception, mais d'un ordre particulier, toutes nos perceptions ne sont pas des images. C'est par un singulier abus de langage que certains psychologues, nos contemporains, ont appelé images les sensations ou perceptions olfactives, gustatives, tactiles : sensations de heurt, de piqûre, de déchirement. Donner le nom d'image à la sensation éprouvée par suite de la pénétration d'une aiguille dans les chairs, c'est, selon nous, ne pas comprendre le rôle propre de l'imagination dans l'organisation des phénomènes mentaux.
Ce n'est pas à dire que la fonction d'imaginer ne s'applique pas à nos sensations de quelque nature qu'elles soient. Nous pouvons imaginer, avec plus ou moins de facilité, une saveur, une odeur, une sensation de traction sur l'un de nos membres ; nous pouvons même imaginer une lésion, mais ces diverses sensations ne peuvent être imaginées qu'après avoir été subies. Primitivement elles ne sont pas des images, elles ne sont pas des représentations. On ne se représente pas une piqûre, on se représente l'aiguille pénétrant dans les chairs. La piqûre est une sensation, l'aiguille est une image. Ce que nous disons des sensations tactiles est
m COMMENT SE CONSTITUE LE CARACTÈRE EMPIRIQUE
tout aussi vrai des sensations auditives et des sensations visuelles. A proprement parler elles ne sont pas primitivement des images.
Percevoir le clair et l'obscur, par exemple, c'est-àdire distinguer le clair de l'obscur ce n'est pas imaginer ; ce n'est pas non plus imaginer que de distinguer le grave de l'aigu. Une perception n'est pas nécessairement une représentation. L'acte de la perception nous apprend d'abord que nous ne sommes pas seuls à exister, que notre existence est liée à l'existence de toutes sortes d'objets, encore indéterminés pour nous. Elle nous révèle que nous sentons quelque chose, ou ([ue nous goûtons quelque chose, ou que nous eiitenc/ons quelque chose, ou encore que nous touchons quelque chose ou que nous sommes touchés par quelque chose, que nous Jieurt07is un objet ou que nous sommes heurtés par lui, que nous frappons ou que nous sommes frappés, etc., etc. La perception nous fournit la notiori d'altérité, grâce à elle nous savons qu'il existe autre chose que nous, avant que nous sachions au juste ce (.[u esicette autre chose .^ows ne le saurons que plus tard, (j uand cette autre chose sera devenue une représentation pour nous, c'est-à-dire quand elle aura été localisée, située dans l'espace. Situer les perceptions dans l'espace c'est l'ouvrage premier, essentiel, de l'imagination.
L'imagination peut donc être définie cette fonction du moi (|ui se représente le non moi dans le moi comme situé hors du moi. Imaginer c'est objectiver, or c'est le moi, c'est le représentatif qui objective, c'est-à-dire qui localise des images et qui s'apparaît à lui-même comme une image qu'il situe au dehors et qu'il se représente de la même manière qu'il se représente les autres images extérieures. Nous »voyons les choses et nous nous voyons nous-mêmes comme une chose.
Il semble cependant étrange que le moi puisse s'ap-
r paraître à lui-même et se représenter comme s'il était un objet. Les faits mentaux, sensations, idées, sentiments, passions, désirs, volitions ne sont pas des images. On ne peut pas localiser une idée ; elle est une représentation de quelque chose mais on ne peut pas se la représenter elle-même.
D'où vient donc que nous pouvons nous voir, nous situer dans l'espace? nous imaginer? Le problème serait-il insoluble, ou bien faut-il dire qu'il n'y a pas de problème, que c'est un fait que nous nous imagi- , nons, que nous nous voyons, et que nous devons nous contenter de constater ce fait. A. Comte affirmait qu'il nous était impossible de nous mettre à la fenêtre pour nous regarder passer dans la rue ; c'est peut-être inexplicable, mais ce n'est certainement pas impossible, nous ne faisons pas autre chose notre vie durant. Nous ne pouvons pas regarder une chose sans nous voir nous-mêmes ; nous ne la voyons que parce que nous nous voyons. Sans doute nous ne nous regardons pas penser, la célèbre formule est vide de sens, mais nous ne pouvons pas penser un objet sans nous représenter cet objet, sans nous distinguer de cet objet que nous nous représentons, et, si nous nous distinguons de cet objet, c'est que nous nous voyons nousmêmes en le voyant. Pas de représentation qui ne soit la représentation de quelque chose pour quelqu'un.
Mais la difficulté subsiste : comment pouvons-nous nous représenter les objets dans l'espace ? comment pouvons-nous nous nous représenter nous-mêmes comme un objet dans l'espace ?
Tout d'abord, qu'est-ce que l'espace ? Existe-t-il réellement hors de nous ? Nous ne pourrions l'affirmer qu'à la condition d'affirmer en môme temps qu'il nous •est possible de sortir de nous-mêmes. Que les choses existent en dehors de nous, nous pouvons le croire, Pbat. — Caractère. 6
nous voulons le croire, mais il faut bien reconnaître qu'elles ne sont pour nous que les représentations que nous prenons d'elles. Or, c'est en nous que nous nous les représentons. Nous nous les représentons en les distinguant de nous, en les situant hors de nous, mais ce dehors est encore en nous. Le dehors est, en nous, ce que nous reconnaissons n'être pas nous-mêmes. L'espace ne peut donc être que la fonction, qui appartient au moi, de situer les objets. 11 est une idée innée, comme on disait autrefois, une fonction naturelle et nécessaire du moi. Il appartient au moi, né et développé dans les conditions de la nature, d'ordonner ses perceptions, de se les représenter comme coexistantes alors qu'en fait il ne \es jjerçoit (\ue successivement. L'idée d'espace complète l'idée de temps, de même que l'imagination complète la mémoire. L'espace fixe le temps, ou, si Ton préfère, l'image fixe la perception : on pourrait dire l'image fixe le souvenir. S'il est impossible de se représenter un objet sans se souvenir d'autres objets, on ne peut pas davantage se souvenir sans imaginer, c'est-à-dire sans localiser, plus ou moins exactement, dansl'espace, l'objet du souvenir.
Il résulte de là que nous ne pouvons pas nous représenter un espace vide. Dès lors, l'espace n'est et ne peut être que la situation de chaque objet que nous nous représentons, situation délimitée en rapport avec des situations d'autres objets. Si l'on supprime les objets on supprime les situations et l'on supprime l'espace. Les objets ne peuvent nous être représentés que s'ils sont situés; par conséquent la représentation d'un objet implique toujours la représentation d'un espace ou intervalle. Les objets existent pour nous situés dans l'espace mais l'espace est en nous. L'imagination peut donc être définie la représentation' interne de l'externe.
D'une autre part, nous ne nous représentons pas tous les objets que le monde externe nous présente. Ce
L'IMAGINATION. — I/IMAf.INATION DE SOI 83
n'est pas à dire que nous faisons un choix parmi l'innombrable multitude d'images que nous offre le dehors. IVous nous adaptons spontanément à celles des images présentes qui s'harmonisent naturellement à notre mentalité. Nous ne regardons des choses que celles qui nous intéressent ou qui nous plaisent, ou qui semblent nous attirer; nous passons à côté de toutes les autres sans les voir, ou, plus exactement, si nous les percevons vaguement, nous ne nous les représentons pas.
Nous les percevons, elles arrivent jusqu'au seuil de la conscience, mais elles restent inaperçues parce que nous nous refusons à les regarder: soit que nous regardions autre chose, soit que nous décidions de ne pas les voir. Nous les percevons tout de même d'une façon confuse, nous savons qu'elles. sont là. Nos sens ont rempli leur fonction qui est de nous mettre en rapport avec le dehors, mais, tandis que nous faisions bon accueil à certaines des images qu'ils nous offraient, nous rejetions toutes les autres. Spontanément une sorte de triage se faisait, nous regardions certains objets et nous écartions comme inutile ou inopportun tout le reste.
Les images subsumées par l'entendement, pour employer le terme de Kant, ne sont qu'une infinitésimale partie de celles qui nous sont présentées par les sens. Nous ne sentons que quelques-unes seulement de toutes les odeurs qui affectent notre odorat; nous ne (joùUms pas toujours les mets dont nous mangeons ; nous nenlendom pas tous les bruits qui frappent notre ouïe, nous ne touchons pas tout ce que nous palpons, nous n'apercevons pas tout ce que nous voyons. Cela est évident. Personne n'ignore que le paysan ne regarde pas un paysage avec les yeux du peintre ; il a une autre mentalité, d'autres préoccupations. Il n'existe peut-être pas un seul homme qui n'ait été, à un moment de sa
vie, surpris et étonné d'apercevoir pour la première fois, c'est-à-dire de se représenter exactement, une image qui était depuis longtemps devant ses yeux, depuis des années. On sait que l'objet est là, mais on n'y prend pas garde ; on l'a vu sans doute, mais on ne l'a pas aperçu ; on ne l'a pas regardé.
Or, ce n'est qu'à partir du moment où elle est aperçue, c'est-à-dire exactement localisée, que l'image fait partie intégrante de la conscience. Elle est devenue alors un état actuel mais momentané du moi. Après avoir été aperçue elle pourra, en effet, être oubliée. Cette image, le moi, en la subsumant, l'a acceptée, l'a adoptée ; elle est sienne. Dès qu'elle est sienne il ne l'aperçoit plus au dehors, il la connaît au dedans, elle est une idée. L'idée est donc une image subsumée par l'entendement. Ce n'est pas à dire, ainsi que le prétend Hume, que l'idée est une copie de l'impression ou de l'image ; elle est tout autre chose, un phénomène mental et abstrait, une représentation qui jouera un rôle dans la vie mentale, dans le développement ultérieur de la conscience. Dans le moi, elle se modifie aussitôt qu'elle se trouve en présence des idées qui composent déjà sa mentalité. Elle n'est plus aperçue, elle lui est représentée in ahstracto. Dès qu'elle est intégrée, l'intelligence peut l'analyser et la classer, la comparer à d'autres idées. Elle est pesée, pensée, mise en rapport ou en équation avec d'autres idées, elle est objet de connaissance ou de science. Elle reste toujours pour la conscience un objet qu'elle se représente.
Mais c'est à tort et par abus de langage que l'on a donné le nom d'idée aux fonctions primitives et constitutives du moi, du sujet. La notion de rapport, la notion d'espace, la notion de cause, la notion de fin ne sont pas des idées. C'est grâce à ces notions que nous pouvons nous représenter des images ou des idées, mais ces no-
tions elles-mêmes nous ne pouvons pas nous les représenter. Quelle que soit Tautorité d'Aristote, la formule: la pensée est la pensée de la pensée est vide de sens. Le moi pense mais ne se regarde pas penser. Et c'est pour cette raison, parce qu'il ne peut pas s'objectiver, qu'il ne peut pas se connaître.
Les idées sont les objets immédiats de l'intelligence. Elle peut les apprécier et les juger; c'est sa fonction principale. Mais, d'une autre part, mêlées à notre vie dont elles forment la trame, les idées sont des énergies. Elles vivent en nous et, d'elles-mêmes, tendent à l'acte. Si nous n'y prenons garde, nous devrons subir les conséquences des actes où elles nous auront entraînés sans attendre notre consentement. Elles sont en effet des motifs : tantôt des motifs d'espérance ou de crainte, tantôt des motifs d'amour ou de haine. Enfin, il arrive parfois que l'une d'entre elles s'implante si fortement dans la conscience qu'elle la domine. Elle se subordonne toutes les autres, elle nous commande, elle nous dirige, ou plus exactement, elle nous pousse à agir sans laisser à notre réflexion le temps d'intervenir. Et c'est le point de départ d'une passion.
Pourtant, bien qu'elles soient nos idées, nous pouvons opposer notre énergie propre à leur énergie. Nous pouvons lutter contre ces tentations d'agir irréfléchies, maintenir nos idées à l'état de possibles, user de notre droit de veto. L'acte que nous désirions accomplir parce que nous aurons voulu qu'il ne lut pas accompli, ne sera pas accompli. Il restera dans les limbes de la conscience à l'état d'acte possible et dont nous nous souviendrons peut-être unjour comme de quelque chose que nous aurions pu faire, que nous avons eu envie de faire, mais que nous avons voulu ne pas faire. Nous avons dit : je veux ne pas et nous avons triomphé de nous-mêmes, de cette partie de nous-mêmes qui nous
apparaît indisciplinée, désobéissante et qui se lance, tête baissée, à la poursuite ou à la conquête de tous ces biens apparents qui ne sont peut-être que de faux biens.
Nous avons triomphé de nous-mêmes ! est-ce bien sur? Il y a eu coml)at. Nous avons été le témoin du combat, de quel droit pouvons-nous alTirmer que nous avons été vainqueur?
Si j'ai exécuté l'acte sans réfléchir, c'est apparemment que la réflexion était inutile, c'est que les motifs ([ui m'ont incliné à l'acte étaient plus forts que ceux qui m'en ont détourné. Si j'ai refusé d'agir, c'est sans doute que j'avais des raisons pour n'agir pas. Ne pas agir c'est encore agir et mes raisons c'est toujours moi. Que pourrait être ma volonté en dehors de ses motifs? Je m'apparais à moi-même comme voulant tantôt, tantôt ne voulant pas, comme voulant tantôt telle chose, tantôt telle autre ; c'est donc que je suis poussé tantôt à vouloir, tantôt à ne pas vouloir. Dans le cas où je reste en suspens, hésitant devant l'acte à accomplir, c'est évidemment que les motifs qui m'inclinent à agir et ceux qui m'éloignent de l'action sont d'égale force. Si je n'agis pas c'est que je suis en même temps celui qui veut agir et celui qui veut ne pas agir. Mais, que j'agisse ou non, je ne suis pas à vrai dire l'acteur, je suis le théâtre de l'action, ou, si l'on préfère, le spectateur de l'acte. Au lieu de commander à mes idées, je suis leur résultante, leur produit. Ce n'est pas moi qui les modifie, ce sont elles qui me modifient, au gré de leurs combinaisons naturelles, au hasard des circonstances. Et le drame de la vie se déroule devant mes yeux à mesure qu'il se joue. Je voudrais pourtant être autre chose qu'un produit; je voudrais agir, être moi*
-Que le moi existe indépendamment de ses idées, quoique, d'autre part, il soit constitué par elles, du
moins en partie, c'est ce qui nous seni])le incontestable. Son existence est indéjiendante de l'existence de ses idées, puisque, en tant qu'il réfléchit, il les apprécie, il les juge.
On dira peut-être que le moi pourrait les juger encore et les apprécier tout en étant leur résultante et leur produit. Pourquoi non ? Pour soutenir le contraire, il l'audrait démontrer que le moi opposant son veto à des idées qui spontanément le poussent à agir dans un sens particulier se suscite de nouveaux motifs d'action qui lui viennent non plus du dehors mais du dedans, de son propre Tonds. Est-ce possible ?
Remarquons que les idées, quand elles nous poussent à l'acte, nous attirent vers le dehors. Il semble que nous soyons fascinés par la vision très belle d'un bien extérieur. On pourrait donc dire que toutes les fois qu'il y a lutte entre le vouloir et le vouloir ne pas, si c'est le vouloir ne pas qui triomphe c'est que le bien extérieur, quel qu'il soit, qui est représenté à la conscience, n'est pas considéré comme un bien par une partie de nousmêmes. De là conflit, et, dans ce conflit, le vouloir ne pas l'a emporté sur le vouloir.
Pourtant, si nous considérons comme un faux bien cette image extérieure que nous nous représentons et ([ui, d'autre part, nous attire, c'est que nous opposons à cette image une autre image : l'image du mal qui pourrait résulter pour nous, dans l'avenir, de l'action que nous avons été sur le point d'accomplir. Et c'est en tant que cette image nous apparaît et que nous l'opposons à l'autre, que nous pouvons dire : je veux ne pas. Nous avons délibéré, nous avons réfléchi, nous avons prévu les conséquences de l'acte ; elles sont là présentes devant nous, nous les voyons, et c'est parce que nous les voyons, que nous pouvons répondre non à toutes les attirances du dehors. Nous pouvons donc écarter
l'acte ; nous pouvons aussi ne pas l'écarter. Le plus souvent, on ne le sait que trop, l'image extérieure nous séduit. Etourdiment nous nous lançons à sa conquête. Mais, que nous résistions ou non à l'image, nous croyons du moins qu'il dépend de nous d'agir ou de n'agir pas, c'est-à-dire d'opposer à la vision qui nous attire à l'acte, une prévision qui nous en éloigne.
Or cette prévision ne peut pas nous venir du dehors, au moins directement. Elle ne vient pas du dehors puisqu'elle s'oppose à l'image qui nous est présentée par le dehors. Comment pourrait-elle venir du dehors, puisqu'elle est, non pas l'image de ce qui est, mais l'image de ce qui sera, ou de ce qui pourra être. Que les souvenirs de nos erreurs passées interviennent pour nous mettre en garde contre des erreurs nouvelles, on ne le conteste pas ; que nous jugions notre avenir en le comparant au passé, c'est ce que tout le monde accorde. Quand nous essayons de prévoir les conséquences d'un acte, que nous sommes tentés d'accomplir, nous ne faisons donc, le plus souvent, qu'opposer des images anciennes, ressuscitées pour la circonstance, à une image présente.
Mais, si nos souvenirs sont la matière de nos prévi* sions, si nous opposons le passé au présent pour préparer l'avenir, c'est que nous avons porté un jugement sur le passé. Si nous opposons à l'actuelle tentation d'agir, l'image des souffrances que nous avons subies autrefois, dans des conditions analogues, c'est que nous pouvons juger par avance cet acte que nous n'avons pas accompli et décider en nous-même si nous devons ou non l'accomplir. 11 se peut que l'image, selon laquelle nous nous représentons les conséquences de l'acte avant même de l'avoir accompli, nous soit fournie par la mémoire, mais c'est la réflexion qui l'a suscitée et réveillée. Et c'est en ce sens qu'elle est non plus une
image extérieure mais intérieure, en partie créée par le moi. Nous ne pouvons prévoir et nous prévoir qu'en opposant ce que nous sommes tentés de faire à ce que nous voulons ne pas faire. Or, en tant que nous voyons par avance les conséquences d'un acte qui n'existe pas encore, nous sommes évidemment autre chose qu'un assemblage d'idées, qu'un reflet dudehors ; nous sommes la puissance de contrôler ces idées devenues des motifs de nos actions, la puissance de les juger, de les rejeter même, alors, par exemple, que nous comparons ce que nous avons fait autrefois à ce que nous voulons faire aujourd'hui. Nous dominons les choses et nous dominons notre moi apparent alors que nous prévoyons ce que les choses pourraient être, et ce que nous pourrions devenir.
Nous pouvons même, si étrange que puisse sembler cette association de mots, nous prévoir dans le passé. 11 nous arrive parfois de porter notre attention sur notre vie passée. Les actes autrefois accomplis et dont nous subissons les conséquences nous apparaissent avec leur caractère irrévocable ; nous voyons aussi les idées qui les ont suscités ou les passions qui nous ont poussés à les accomplir. Ces idées et ces passions, nous en savons les suites maintenant; nous pouvons les juger en connaissance de cause et nous les jugeons. C'est alors que, juges de notre vie passée, nous opposons à notre vie telle qu'elle a été, l'image d'une autre vie, de la vie que nous aurions aimé vivre. Et cette image est une prévision. Nous prévoyons dans le passé exactement de la même manière r|ue nous prévoyons dans l'avenir. Nous opposons à ce ({ui a été ce qui aurait pu être, ce que nous aurions mieux aimé qui fut; de même, alors que nous prévoyons les conséquences fâcheuses de l'acte que nous sommes tentés d'accomplir, nous opposons, à l'image fournie par le dehors et qui nous attire,
une image intérieure résultant du travail de notre intelligence sur nos idées, sur nos souvenirs. Cette image met immédiatement en présence dans le champ de la conscience, l'idée de l'action à faire, suscitée par la représentation d'une image extérieure, et l'idée de ne pas faire cet acte, suscitée par la représentation d'une image, interne celle-là, qui est la représentation hors de nous de ce qui nous pourrait arriver si nous accomplissons cet acte. Quand nous prévoyons dans le passé, nous refaisons en esprit notre existence, quand nous prenons en nous une vision de l'avenir, nous voulons faire notre vie, ou tout au moins, nous ne voulons pas que les choses la fassent à notre place et sans notre consentement.
Nous pouvons nous imaginer dans le passé, nous voir autres que nous n'avons été ; nous pouvons nous imaginer dans l'avenir tels que nous voudrions être, autrement que nous ne serons. Par rapport à notre passé, il arrive parfois à quelques hommes, à ceux qui, plus facilement que les autres, savent combiner les images, de se voir pires ou plus malheureux qu'ils n'ont été. C'est ce que l'on appelle communément broijcr du noir. Certains hommes broient du noir, c'est-à-dire se suscitent, dans le passé comme dans l'avenir, toutes sortes d'obstacles et toutes sortes de dangers, ne serait-ce que pour se donner la joie d'en triompher. C'est une sorte de jeu mélodramatique de l'imagination. Mais ceux-là sont plus nombreux à coup sûr qui font l'uckronie de leur passé et de leur avenir.
On se dit, par exemple : si je n'avais trouvé sur mon chemin, dans cette période critique de ma vie, ces hommes avec lesquels je me suis lié et qui m'ont conduit dans une fausse directiofi, je ne serais pas aujourd'hui riionime que je suis. .J'aurais fait telles choses (|ue je n'ai pas pu faire, je serais devenu
riiomme que j'aurais pu, que j'aurais dû devenir. x\ussitôt cet homme que nous n'avons pas été, et qui ne sera jamais, puisque, au moment où nous le voyons, nous le situons dans le passé, surgit dans notre conscience. Il nous apparaît. Nous apercevons exactement, dans tous les détails, l'iiomme que nous n'avons pas été, et (pie nous aurions pu être, si nous avions été plus Iial)iles, plus adroits, moins paresseux ou si, simplemont, la ])oiinc chance nous avait favorisés, comme elle a, |)ensons-nous, favorisé tant d'autres.
11 n'est pas un homme qui n'ait mentalement refait sa vie passée, parce qu'il n'est pas un homme qui n'ait eu de sérieuses raisons de regretter sinon tout son passé, du moins une [)artie. Chacun de nous conserve au fond de lui-même cette conviction bien arrêtée, qu'il n'est pas celui qu'il devrait être. Ce sentiment nous le traduisons familièrement par cette formule, les jours où nous consentons à être francs envers nous-même : nous avons gâché notre vie. Certes, le plus souvent, nous nous refusons à en convenir ; nous trouvons toujours des excuses à nos actes qu'ils aient été ou non délibérés. Nous disons qu'il ne dépendait pas de nous de faire mieux, mais nous le disons du bout des lèvres. Au fond, notre moi proteste et c'est parce qu'il proteste (|u'il oppose, à l'image de son expérience passée et qu'il réprouve, l'image, tii"ée de son propre fonds, de la vie qu'il n'a pas vécue, qu'il ne vivra pas, qu'il eût voulu vivre.
^Nlais le passé est irrévocable el tous nos regrets sont vains. Pourtant cette prévision du passé n'est pas inutile. C'est en rapprochant du souvenir de notre vie passée l'image de la vie que nous aurions voulu vivre, que nous pourrons préparer notre vie à venir. 11 déj)end de nous en elfet de nous prévoir. Sans doute nos [)i'évisions nous peuvent tromper, [)eut-ctre reconnaîtrons-
nous plus tard que la vie, que nous préimaginons maintenant, si les circonstances et les hommes nous permettent de la réaliser, ne sera pas plus heureuse, ou j)lus belle que la vie que nous avons antérieurement vécue. Rien ne nous garantit que nous ne nous tromperons pas dans l'avenir comme nous nous sommes trompés dans le passé. Nous savons du moins que nos erreurs, dans le passé, et nos souffrances résultent, en très grande partie de ce fait, que nous avons cédé, sans réflexion, à Tattrait des images que le dehors à chaque instant nous présente et qui nous ont séduits. Nous ne voulons plus être séduits. Nous croyons, à tort ou à raison, qu'il dépend de nous de nous faire tels que nous voulons être, de résister aux images qui nous attirent, d'écarter toutes celles qui ne pourraient pas s'harmoniser avec cette image que nous avons prévue de nous et, vers laquelle, de toute notre énergie propre, nous voulons tendre. Nous nous sommes donnés une méthode d'agir, parce que nous nous avons pris la décision de devenir les ouvriers de nous-mêmes, de sculpter notre idéale statue. C'est là se faire, or, nous ne pouvons nous faire qu'après nous être préimaginés.
Que nous puissions préimaginer, dans le détail comme dans l'ensemble, notre vie à venir, c'est ce que personne ne contestera. Quel est l'homme qui ne s'est vu par avance heureux amant ou heureux père de famille, ayant réalisé un rêve de bonheur, de fortune, d'ambition. Non seulement nous pouvons prévoir notre avenir, nous pouvons encore prévoir l'avenir des autres. Mis en présence d'un enfant dont il a soigneusement étudié les qualités, les défauts et les vices, le psychologue s'amusera parfois à construire la vie à venir de cet enfant. Sans doute il induira l'avenir du passé, mais il devra bien, pour peu (|u'il soit habile, tenir compte de ce fait que l'enfant pourra résister à l'attrait des
images que le dehors lui présente, qu'il ne doit pas être nécessairement un produit de son milieu. Qui ne sait d'autre part que le romancier et le poète dramatique construisent, en imitation de la vie réelle, la vie imaginaire de leurs personnages. Sans doute ils donnent avec raison une grande importance aux passions qui sont, dans la plupart des cas, le principal facteur des actes humains, mais ce qui, par-dessus tout, intéresse le lecteur pour peu qu'il soit psychologue, c'est la lutte de ce personnage, qu'on lui représente, contre les choses qui le veulent séduire, qui le séduisent souvent, et qu'il croit dominer. Qu'il s'agisse d'analyses psychologiques ou d'œuvres d'imagination pure, le psychologue et l'artiste mettront toujours en présence, dans l'analyse des caractères qu'ils nous montrent, l'attrait des choses sur la conscience et la lutte du moi contre les choses.
Ainsi nous pouvons être faits, nous pouvons n'être que le produit ou que le reflet des images, mais nous croyons aussi qu'il dépend de nous de nous faire, en opposant une image tout intérieure aux images externes : image intérieure qui résulte non pas, du moins pas toujours, du libre jeu de nos idées mais du travail de la réflexion et de l'attention portée sur nos idées, sur nos souvenirs, sur nos passions," image dont on peut dire par conséquent qu'elle est notre œuvre, notre création.
Si l'imagination est donc, à proprement parler, une représentation interne de l'externe, la préimagination ou prévision, que cette prévision d'ailleurs porte sur le passé ou sur l'avenir, peut être définie une représentation externe de l'interne. C'est le dedans que nous projetons au dehors quand nous voulons nous voir dans le passé ou dans l'avenir. Et c'est ce dedans que nous pouvons opposer au dehors pour réagir contre ce dehors.
Ce n'est |)as à dire qu'il existe deux sortes d'imagina-
tion. L'imagination reste toujours la fonction de se représenter des images, c'est-à-dire de localiser des o])jets. Mais il est pour nous deux sortes d'images, les premières nous sont fournies par le dehors et nous apparaissent dès qu'elles sont subsumées par la conscience, les autres nous sont fournies directement parla conscience et résultent des opérations mêmes delà pensée cpii pense, au moment où elle juge et où elle apprécie ses idées, ses sentiments et ses passions. Les images venues de nous mais projetées au dehors de nous et pour ainsi dire réalisées, concrétisées, pourront devenir l'idéal même vers lequel notre activité voudra tendre. Cela revient à dire que nous ne pouvons nous représenter les choses qu'en les intégrant en nous et que nous ne pouvons nous représenter nous-mêmes qu'en nous situant hors de nous, parmi les choses.
Le plus souvent, sans doute, alors que nous sommes préoccupés de nous faire, mentalement, dans l'avenir, nous songeons soit à notre intérêt, soit au plaisir, soit au bonheur. L'effet de la réflexion est de combiner les idées, les souvenirs, de manière à nous représenter une vie heureuse, une vie belle. Je me verrai par exemple dans une maison qui n'est pas encore bâtie et que je pourrais pourtant décrire dans tous les détails, disant telle parole, remplissant telle ionction, vivant avec des personnes réelles que je connais, ou bien avec des personnes qui n'existent pas, qui n'existeront peut-être jamais et que j'imagine librement. Je susciterai à mes yeux l'apparition des enfants qui seront mes enfants. J'apercevrai nettement leur physionomie mobile, leur doux regard. Ils sont là devant moi, boucles brunes, boucles blondes, qui jouent. Je les entends, ils remjilissent la maison de leurs cris. C'est ainsi que, par l'élaboration de notre expérience passée, nous voulons nous préparer notre vie à venir. Celle vie à venir nous
pouvons l'imaginer et la prévoir à chaque instant d'une façon nouvelle ; il n'y a pas de limites à notre pouvoir de combiner nos idées de manière à nous représenter cette image de nous que nous voulons prévoir, parfois simplement pour jouer. L'imagnation est pour riiomme le plus précieux de tous ses jouets, peut-être son jouet unique.
Mais, si intéressant que soit le drame que l'on se joue à soi-même et dont on est à la fois l'acteur, l'auteur et le spectateur, on ne peut pas toujours jouer. C'est une chose sérieuse que la douloureuse vie. Il faut vivre, il faut agir. Dès qu'on a décidé de ne plus se laisser entraîner à l'acte au gré des circonstances, le problème qui se pose à nous est le suivant: Que pouvons-nous faire pour atteindre cette fin, qui est le bonheur pour nous, que nous nous proposons d'atteindre. Et plus lard quand de multiples expériences nous ont enseigné que la vie heureuse n'a été et ne pouvait être qu'un beau rêve, une autre question, à moins, et c'est ce qui arrive le plus souvent, que nous ne finissions parnous résigner à la vie que les hommes et les choses nous imposent, une autre question, disons-nous, se présente à la [)ensée : Que pouvons-nous faire, pour faire dans le monde ce que nous devons faire ?
De même que nous avons cette conviction très arrêtée en nous que les images successives que nous prenons de nous-même ne sont pas notre véritable image, et que, par conséquent, nous ne sommes pas tels que nous devrions être, de même, ni les choses, ni les hommes ne nous semi)lent tels qu'ils devraient êirc. fl y a donc quchpie chose que nous devons faire, pour nous faire tels que nous devons être. Et celte chose qui est ce qui doil être fait en opposition avec ce qui est et que nous ne voulons pas qui soit, cette chose, c'est la justice. La question est de savoir si nous pouvons nous
imaginer et les hommes et les choses selon la justice. Cette image, s'il est possible de la projeter devant nos yeux, ne saurait nous venir du dehors, puisqu'elle est en opposition avec le dehors, ni de notre propre expérience qui a toujours été hélas ! le théâtre de l'injusiice. Il reste donc qu'elle nous soit immédiatement et directement présentée par le moi, parce qu'elle fait partie intégrante de sa nature première. Et comment le moi pourrait-il avoir l'idée de la justice s'il n'avait autrefois vécu selon la justice ?
Mais, pour s'imaginer et pour se faire selon la justice, il est nécessaire de réagir de toute notre énergie contre l'invasion des choses en nous qui, si nous n'y prenons garde, nous feront autres que nous ne devons être. Or, ces choses nous pouvons les rejeter, ne pas les vouloir, pour nous vouloir. Toute notre puissance réside dans l'énergie de notre nolonté.
Nous sommes à la fois les acteurs et les témoins d'un combat dont notre conscience est le théâtre. Et nous ne sortons pas toujours vainqueurs de ce combat. Les images extérieures en effet, ainsi que nous le verrons dans les chapitres suivants, nous attirent, nous séduisent et nous trompent, elles nous présentent de faux biens que nous poursuivons étourdiment, jusqu'au jour où la souffrance nous apprend que nous avons été dupes. C'est pourquoi on peut dire de tout homme qu'il ne peut songer à se faire qu'après s'être défait.