Homme de Surippak, fils d'Ubara-Tutu (Otiartes
22. quitte ta demeure, construis un navire; sauve ceux des êtres vivants, que tu pourras trouver ;
23. ils (les dieux) veulent anéantir la semence de la vie ; mais toi, conserve ;
24 et recueille dans ton navire des semences de vie, de toute espèce. »
Suess, se basant sur ce que la personnification et la déification des forces de la nature constituent le procédé habituel du récit chaldéen, conclut de ce passage que les avertissements en question ont été, eux aussi, des phénomènes naturels ; des ras de marée, faibles d*abord, puis augmentant d'intensité, causés par de petites secousses, préludes de la période d'activité sismique qui se préparait.
Ces premières secousses inondèrent le rivage, firent déborder TEuphrate et jetèrent l'épouvante dans la ville de Surippak, bâtie non loin de la mer. Comprenant le danger dont ces phénomènes étaient l'annonce, un homme prudent nommé Hasis- Adra, ce qui veut dire : le sage craignant Dieu, bâtit un navire et se prépare à fuir avec les siens.
Voilà l'interprétation de Suess (p. Id). Elle tend à faire rentrer tout l'incident dans le cadre d'un événement purement naturel en en bannissant complètement l'intervention directe de Dieu.
Or, quoique nous ne soyons point enclin, on a déjà pu s'en apercevoir, à jouer du miracle à tout propos, cette manière de voir nous semble se heurter à des difficultés sérieuses. Comme nous le disions déjà dans un travail précédent *, il nous paraît difficile de ne pas reconnaître dans les avertissements adressés â Hasis-Adra, ou Noé, puisque c'est un seul et même personnage, l'intervention directe de Dieu.
1 Sintfluth, p. 15.
• Monai'Rosen du 15 mai 1892, p. 4T9.
LE DÉLUOB 6
En effet, on peut faire sur la nature de ces avertissements deux hypothèses :
Ou bien Dieu a réellement parlé à Noé, comme le dit la Genèse, c'est-à-dire qu'il lui a inspiré, et à lui seul, la prévision de ce qui allait arriver, sans qu'aucun phénomène physique prémonitoire se produisit, et alors la question est toute tranchée.
Ou bien Dieu produisit une série de phénomènes prémonitoires de nature à avertir Noé du danger qu'il allait courir (et, dans ce cas, ce sont bien les ras de marée dont parle Suess qui étaient le plus en rapport à la fois avec le but poursuivi et avec la nature du cataclysme imminent), mais en même temps. Il fit que Noé seul comprit le àens de ces avertissements donnés par la mer.
Or il est absolument inadmissible, au point de vue naturel, que dans une population maritime comme Tétait celle de Surippak, un seul homme fût en état de comprendre ces avertissements.
Voilà un peuple de marins, qui tous les jours navigue, qui depuis son enfance connaît la mer et toutes ses particularités. Or un jour, il se produit dans la mer un phénomène tout nouveau, inconnu jusqu'alors, qui dévaste tout le littoral et cause du dégât jusque dans l'intérieur des terres. Que va-t-il arriver? La panique va être générale, tout le monde va comprendre, en voyant ces terribles ras de marée se renouveler et devenir de plus en plus violents, qu'il se prépare quelque chose d'insolite et de terrible.
En outre, les rivières débordent, les nappes souterraines jaillissent du sol fissuré, les secousses sismiques se succèdent avec une force croissante, les édifices sont ébranlés, bref un cataclysme terrible se prépare. Tout le peuple va fuir, il va abandonner la ville et le bord de la mer, se retirer aussi loin que possible dans l'intérieur et sur les rares éminences que présente le pays. Et ils auront le temps de fuir puisque le dernier avertissement est donné sept jours avant le commencement de l'inondation (Gen. vu, 4); les premiers ayant eu lieu depuis longtemps puisque, depuis lors, Noé a eu le temps de construire l'arche.
Ils auront le temps de fuir et ils fuiront, c'est évident.
Mais non, pas du tout. Personne ne comprend de quoi il s'agit, tout le monde demeure dans une quiétude parfaite. Un seul homme, un vieillard, sent venir le danger et prépare un
navire pour se sauver. Au lieu de l'imiter, la population et les anciens du peuple se moquent de lui (Izdubar, Col., i, 28-31), ce qui prouve assez qu'ils n'étaient point effrayés, comme le prétend Suess.
N'est-ce pas extraordinaire, incompréhensible, disons le mot, miraculeux. N'est-ce pas le cas de répéter € Quos perdere vult Jupiter cœcat » !
Enfin est-il possible de ne pas reconnaître dans tout cela l'action directe de Dieu agissant dans le but exprès de perdre tous les habitants du pays sauf Noé et les siens ?
Et n'avons-nous pas raison quand nous disons que le déluge, providentiel dans son but, naturel dans son essence, est encore providentiel et miraculeux dans les avertissements qui le précèdent ?
Qu'on y prenne bien garde, nous ne voulons point nier que les avertissements ont pu venir de la mer, consister en las de marée répétés, comme Suess le déduit avec beaucoup de vraisemblance du texte chaldéen; nous accordons, en un mot, que ces avertissements ont très bien pu être des phénomènes naturels prémonitoires.
Mais ce qui n'est pas naturel, ce qui n'a pas pu l'être, c'est que Noé seul comprit ces averlissements et que seul il prit des mesures pour se sauver. L'aveuglement du reste du peuple est un fait évidemment providentiel, c'est une dérogation flagrante aux lois ordinaires du sens commun, c'est un miracle.
Nous sommes donc d'accord avec M. Jean d'Estienne lorsqu'il dit * que, « dans cette partie du récit qu'on pourrait appeler jes préliminaires du déluge, tout est en dehors des conditions ordinaires et naturelles des rapports de l'homme avec Dieu. Dieu y parle directement à Noé. Il lui prédit, dans toute son intensité et son horreur, le châtiment qui va fondre sur l'humanité, et le plan descriptif et détaillé de l'arche à édifier, son mode de construction, son aménagement, les êtres et objets qu'elle doit contenir, tout est déterminé par la parole directe de Dieu à son serviteur. »
« Ici le miracle est patent, manifeste. A ceux qui, à priori, refusent toute croyance à la possibilité même du miracle, de la
« Les théories du déluge, Revue des questions scientifiques de Bruxelles, d'avril 1881, p. 436.
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même manière que dans les mathématiques on repousse sans démonstration une proposition qui serait contraire à Tun des axiomes fondamentaux sur lesquels ces sciences reposent, à ceux-là nous n'avons pas d'explication à donner sur ce point, pas d'interprétation particulière à offrir. )►
Au reste, le dernier avertissement, celui qui précède immédiatement rembarquement de Hasis-Adra, est d'une toute autre nature que les précédents. Nous lisons, en effet : Col. II, 30. € Lorsque le soleil eut marqué le temps fixé, 31. une voix(?) s'éleva et dit : Ce soir, les cieux pleuvront la ruine (sur la terre).