Videns autem Deus »; 6. « Pœnituit eum »; 7. « Delebo
înqult, hominem » et 8. « Noë vero invenit gratiam.. .. >
Enfin, à propos du verset 9, il fait les remarques suivantes qui tendent au même but : « Llmportance de Noé dans l'histoire du monde et de la religion consiste, dit-il (p. 88). en ce que c'est par lui que riiumanité a été préservée d'une ruine totale, pour commencer dans ses fils une nouvelle phase de son existence. La piété de Noé, sa conservation pendant le déluge, et l'alliance par laquelle Dieu fait de lui le réparateur du genre humain purifié par les eaux sous lesquelles ont été ensevelis ses crimes, sont les trois points dans lesquels se résume cette partie de la Genèse. Le premier n'est présenté qu'en quelques mots, mais d'une vaste signification; le second, par contre, c'est-à-dire, la ruine de l'ancien monde et la conservation de Noé avec les animaux qui étaient aussi dans l'arche, est exposé avec beaucoup de détail, comme étant un événement d'une importance capitale pour l'histoire du royaume de Dieu. C'est un jugement d'une rigueur et d'une extension comme il n'y en aura plus jusqu'à celui qui, placé aux limites du temps, fermera l'histoire de ce monde; mais c'e>t tout ensemble un jugement salutaire, une figure du baptême, I Petr. m, 21, et de la vie qui se relève de la mort et du tombeau. (Voy. Keil et Dolitzsch.) Perfectus, € intègre », parfait, irréprochable, in generationibus suis, «dans ses générations », c'est à-dire, dans les générations de son temps, parmi ses contemporains. La vertu de Noé, déjà si admirable par elle-même, reçoit encore un nouveau lustre de la corruption universelle au milieu de laquelle elle a su se conserver. Elle est ensuite dépeinte par les mêmes expressions que celle d'Hénoch.
Ti, 9. — Jlœ sunt generationes Noë : Noë vir Jutus atque perfectus fuit in generationibus suis, cum Deo ambulavit.
V, 22. — Et ambulavit Henoch cum Deo : et viœit, postquani genuit.,. Dans l'hébreu on ne lit pas ici : « et vixit », mais seulement : « Et Henoch marcha avec Dieu, après qu'il eut engendré Mathusalem, trois cents ans ». Cette expression, marcher avec Dieu, marque les rapports les plus intimes, le commerce le plus familier avec Dieu, une vie passée avec lui et sous sa direction. Il ne faut pas la confondre avec marcher en la présence de Dieu ou après Dieu, qui marque une conduite pieuse et irréprochable d'après les prescriptions de la loi divine.
Elle ne se rencontre plus que dans Malachie, ir, 6, pour énoncer les rapports particuliers des prêtres avec Jéliovah. Elle est employée ici deux fois : la première, pour indiquer le caractère de la vie d'Hénoch; la seconde, pour motiver son miraculeux enlèvement, (v. 24.) >.
Plus loin (p. 92), la reconnaissance du caractère moral apparaît à propos de vi, 18 et il en est de même (p. 105) dans la discussion de viii, 20. « Aedifîcavit autem Noè altare Domino... > et 21. € Odor^atusque est Doininus odorem suavitatis, et ait... > mais nous ne nous arrêterons pas davantage sur ce point, destiné à être traité abondamment ailleurs, et nous passerons immédiatement à la recherche du caractère essentiel de l'événement.
A propos de vi, 15. — Trecentorum cubitorum , notre
auteur se livre aux réflexions suivantes, dans lesquelles il est impossible de découvrir rien qui indique la croyance au caractère miraculeux :
« Ces mesures, dit-il, (p. 90) dans Thypothèse très vraisemblable que Tarche n'était pas construite en Ibrme de navire, mais de coffre, sans quille, avec fond plat, ressemblant plutôt à une maison qu'à un vaisseau, d'autant qu'elle était destinée, non à naviguer, mais à flotter sur les eaux, donnent une superficie de 15,000 coudées carrées, et un espace vide de 450,000 coudées cubes. Il y a quelque difficulté relativement à l'espèce de coudée dont il s'agit; mais on ne saurait guère douter que ce ne soit la coudée commune des Hébreux, la coudée d'homme, comme Moïse s'exprime ailleurs (Deut. m, 11), c'est-à-dire, qui se mesurait du coude à l'extrémité du doigt du milieu, et était de six palmes ou vingt-quatre doigts. Telle était aussi la longueur de la coudée égyptienne dite royale, d'après laquelle sont mesurés la plupart des anciens édifices d'Egypte, et que le commerce habituel des Israélites avec les Egyptiens, pendant le long séjour qu'ils avaient fait dans leur pays,, avait dû presque nécessairement leur faire adopter avec leurs autres mesures. D'après les recherches les plus récentes, dit Champollion-Figeac, celle-ci était égale à 444 de nos millimètres (Egypte anc, p. 232). Selon d'autres, les diverses échelles qui nous en restent, combinées avec les mesures de plusieurs monuments égyptiens, donnent pour terme moyen à peu près 525 millimètres (Munk, Palest., p. 397). Le Pelletier l'évaluait à vingt pouces -, ou à
peu près vingt pouces et demi, de Paris. L*arche était ainsi cinq fois plus longue, passé deux fois plus larçe que le temple de Salomon. De si énormes dimensions ont déjà provoqué les railleries de Celse; mais les constructions les plus gigantesques et les plus durables ne sont-elles pas précisément celles qui remontent à une antiquité immémoriale? Telles sont, par exemple, les pyramides d'Egypte ; telles sont surtout les ruines de Balbek. Dans ces dernier^, on peut encore voir aujourd'hui des pierres qui ont jusqu'à 69 pieds de long, dix-huit de large et treize de haut, élevées à dix-huit pieds au-dessus du sol. < Il y en a trois placées à la suite Tune de l'autre, dit Mgr Mislin, qui ont ensemble une longueur de cent quatre-vingt-dix pieds... La carrière d'où on les a tirées, est à un quart de lieue de là : quels moyens de transport avaient donc les hommes de ce temps-là? Les deux colonnes de Venise, les monolithes de Rome, l'obélisque de la place de la Concorde ne sont que des jouets d'enfants à côté des pierres de Balbek... Il ne reste du grand temple que les six magnifiques colonnes d'ordre corinthien que la peinture et la gravure ont si souvent reproduites ; elles ont vingt et un pieds huit pouces de circonférence, et, avec leur entablement, soixante-douze pieds de hauteur. Elles étaient primitivement au nombre de quarante-cinq, formant le péristyle de ce temple, dont la longueur était de deux cent soixante-huit pieds, et la largeur de cent quarante-six > (Saints Lieuœ, t. P"*, p. 584, 3® éd.). L'arche de Noé était-elle donc plus difflcile à construire que des masses telles que les pierres de Bal bec à transporter si loin et à hisser si haut ? — A peine est-il besoin de dire que, pour ce travail, Noé n'a pas été réduit à ses propres forces : il s'entend de soi qu'il s'est adjoint les ouvriers dont il avait besoin, et qui ont pu lui prêter leur concours sans sortir de leur incrédulité. — Il résulte des expérience faites en Hollande au commencement du XVIP siècle que la disposition de l'arche était en parfaite harmonie avec le but auquel elle était destinée. Un vaisseau construit à Hoorn par P. Jansen sur son modèle, dans des proportions réduites, ne fut pas trouvé propre à naviguer, mais bien à flotter sur les eaux et à porter une charge plus forte du tiers que celle des autres bâtiments de même contenance cubique. »
Et il ajoute (p. 93), à propos du verset 19 : « Et de tout ce qui vit, de toute chair, tu en fera entrer deux de tous dans
Tarche, pour les conserver en vie avec toi : mâle et femelle ils seront ». Il ne s'agit ici, cela s'entend assez de soi, que des animaux terrestres qui ne peuvent pas vivre dans Teau, c'est-àdire, de la majeure partie des oiseaux et des mammifères. Les incrédules ont prétendu que l'arche, avec les dimensions que lui donne Moïse, n'aurait pu contenir le nombre d'animaux que supposent les espèces actuelles. Mais il faut observer que la science est encore dans la plus «complète incertitude sur le nombre des espèces primitives, (?) qu'il faudrait cependant pouvoir déterminer pour faire de cette objection une difficulté sérieuse. En attendant qu'elle sache à quoi s'en tenir, < si l'on veut, dit M. Glaire, se donner la peine de visiter le Musée de Paris, qui est sans contredit un des plus complets du monde, on verra que les salles qui contiennent la plus grande partie des espèces de mammifères et d'oiseaux dans leur grandeur naturelle forment à peine un étage d'un bâtiment qui est loin d'avoir les dimensions de l'arche de Noé > {Les Lii^, saints veng,, t. I«^ p. 293, 1™ éd.). Aussi les calculs les plus exacts et les plus précis ont-ils montré que l'arche contenait très largement l'espace nécessaire pour tous les animaux qu'elle devait renfermer. Voy. Bible de Vence, Dissert, sur Varche de Noé, t. I«^ p. 404 et suiv. (5« éd.); Wagner, Gesch, der Urwelt, 1, p. 533. >
Enfin, le verset 21 lui suggère des réflexions du même genre inspirées, elles aussi, du même esprit : « 21. — Toiles igitur tecum eœ 07}inibus escis,.. Littéralement, d'après l'hébreu : € Et toi, prends de toute nourriture qui se mange, et tu la réuniras vers toi ; et elle sera à toi et à eux pour nourriture >. On a encore objecté l'impossibilité pour huit personnes, dont se composait la famille de Noé, de suffire aux soins que nécessitait la présence de tant d'hôtes pendant une année qu'ils passèrent dans l'arche. Mais il était facile de ménager dans chaque compartiment un espace propre à recevoir une certaine quantité de provisions, sans qu'il fût besoin d'un service journalier. L'eau pouvait être aussi distribuée dans tout l'intérieur de l'arche au moyende canaux, et faciliter beaucoup le nettoyage des étables Mais,môme sans cola, quelques heures chaque jour eussent été suffisantes pour le travail nécessaire. >
Mentionnons encore, pour en finir avec les difficultés secondaires de la question, le v. 17 : « Kcce ego adducam aquas diluvii super terra o) », dans lequel l'action divine, expres-
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sèment indiquée, marque évidemment le caractère providentiel que récrivain attribuait à l'événement, sans qu'il faille, croyonsnous, en déduire immédiatement une intervention spéciale entraînant un mode préternaturel.
Avec le chap. vu, nous entrons dans le vif de la question et le V. 7. — Propter aqtcas diluvii, ou d'après Thébreu : a fade aquarum diluvii, nous montre immédiatement, surtout si on le joint au v. 6. — « et le déluge avait lieu, des eaux sur la terre >, qu'il s'agit d'une invasion des eaux marines sur la terre ferme, bien plus que d'une inondation causée principalement par les pluies. C'est la conclusion à laquelle arrive Suess * par l'étude de Tensemble des caractères de la catastrophe, tels qu'ils ressortent surtout du récit cunéiforme. Il remarque que les phénomènes qui accompagnèrent le cataclysme ou qui le constituèrent sont de ceux qui, de nos jours, ne se produisent que sur les côtes basses et dans les plaines renfermant le cours inférieur des grands fleuves, surtout à leurs embouchures. Il en conclut que l'inondation diluvienne dut provenir principalement de la mer, tandis que les pluies et le jaillissement des eaux souterraines n'en furent que des phénomènes concomitants. Cette remarque viendrait alors à l'appui de l'interprétation qui, en Gen. VI, 17 et vu, 6, lit mijam au lieu de majim, interprétation proposée déjà par J. D. Michaelis, Hensler et Schulz et reprise par Suess ; condamnée par Dillmann ^ en vue du rôle important assigné parle texte aux pluies (Knobel); et tolérée par Delitzsch^ surtout eu égard à vu, 6, mais avec la réserve que l'inondation ne soit pas attribuée exclusivement à l'invasion de la mer sur les terres. Ce dernier auteur remarque même que, selon toute probabilité, si l'écrivain avait admis l'action de la mer dans le cataclysme, il l'eût indiquée plus explicitement que par un seul mot. Quoi qu'il en soit, l'expression le déluge des eaux (que la Vulgate rend par les eaux du déluge, vi, 17 et vu, 6) serait alors remplacée par le déluge venant de la mer et le des indiquerait, dans nos deux passages, la provenance des flots, au lieu de marquer seulement un génitif (Delitzsch) ou une apposition
» Sintflulh, p. 49 et 50.
« Oenesis, p. 141.
» Neuer Commentar, p. 172.
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explicative d'un terme vieilli (Dillmaiin, Budde; Reuss, Hist. sainte et Loi, i, 322; et autres).
Mais revenons à Crelier et à son commentaire. Les remarques qu'il fait à propos du v. 11 témoignent du désir d'expliquer le cataclysme par des phénomènes naturels :
4C Rupti sunt omnes fontes àbyssi magnœ. Dans l'hébreu : < en ce jour-là se fendaient», s'entr'ouvmient, faisaient irruption, € toutes les sources du grand abîme, et les écluses des cieux s'ouvraient ». Les < sources du grand abime » ou de la mer sont toutes les sources, tous les réservoirs souterrains qui l'alimentent, soit immédiatement, soit médiatement, lesquels, faisant irruption, la poussèrent violemment hors de son lit. Et qui pourrait dire la quantité d'eau cachée dans les entrailles de la terre? -Les « écluses des cieux », qui en s'ouvrant laissent échapper des cataractes, sont les nuages d'où la pluie s'échappe par torrents. Ainsi le ciel et les profondeurs de la terre se réunirent pour verser toutes leurs eaux sur la surface du globe. »
On peut, sans doute, quoique cette opinion soit très répandue parmi les interprètes *, contester que le grand abime (tehom) signifie nécessairement ici la mer, et qtie, par conséquent, les
« Elle est tenue en particulier par Reuss (Histoire sainte et Loi, I, 323) qui traduit « les sources du grand océan » et les interprète dans le sens des « eaux des profondeurs de la terre » où, dit-il, la physique des Hébreux plaçait une nappe d'eaux souterraines. Dillmann (Genesis, 143) est à peu près du même avis : pour lui, il s'agit de cette partie des eaux primordiales qui, lors de la séparation du chaos, furent réunies sous le nom « d'eaux inférieures » (i, 6-9) et qui, d'après une conception extrêmement antique, seraient confinées à une grande profondeur sous les terres, d'où elles alimenteraient, par des canaux inconnus, la mer et toutes les eaux continentales. Ps. 24, 2 nous montre aussi cette antique conception d'après laquelle les terres sont fondées sur les eaux (Dill. 23 et 18). Ces canaux, ces sources, habituellement bouchés ou d'un faible débit, venant à se rompre, les eaux primordiales se précipitèrent en haut, grossissant démesurément la mer, les fleuves et toutes les eaux de surface, comme si le cliaos eut repris possession de la terre. Dillmann ajoute que cette idée d'eaux contenues dans l'intérieur de la terre se retrouve chez les Grecs et les Romains (Plat. Phaedr., p. lll s. Steph., Senec. nat. qu. 3, 15 s.) dont plusieurs expliquaient ainsi le phénomène des marées (Plut. plac. phil. 3, 17; Philostr. vit. Apoll. 5, 2; Mêla, 3, 1).
€ sources du grand abîme » soient les sources qui alimentent la mer. On peut, avec Delitzsch ^ préférer l'interprétation de Suess qui voit dans les fontes abyssi de»la Genèse le parallèle des Ànunnaki du texte cunéiforme, génies des profondeurs souterraines vomissant des flots, c'est-à-dire les nappes souterraines jaillissant, sous l'impulsion des ébranlements sismiques, du sol alluvial Assuré. Au point de vue qui nous occupe, cette discussion n'a qu'un intérêt secondaire, car, dans l'une comme dans l'autre interprétation, le caractère sismique et par conséquent naturel de la catastrophe ressort clairement du texte. En effet, si le jaillissement des eaux souterraines est caractéristique des tremblements déterre en terrain alluvial, l'invasion momentanée des terres basses par les eaux marines n'est possible qu'à la faveur d'un ras de marée, phénomène dont l'origine est nettement sismique aussi *.
Verset 13. — In articulo diei îlliics, « en ce même jour > qui vient d'être indiqué, ingressus est Noè et Sem... Selon Keil, bâh, que la Vulgate rend par < ingressus est », est le plus-qué-parfait : < était entré », et non : « entra » ou « entrait ». Ainsi, remarque Crelier, le sens n'est pas que Noé n'entra que ce jour-là avec sa famille et les animaux dans l'arche, mais qu'alors il y était entré, qu'il y avait effectué son entrée pendant les sept jours qui s'étaient écoulés depuis que Dieu lui en avait donné l'ordre jusqu'au commencement du déluge. Dillmann conteste cette explication, et prétend qu'il faut traduire bâh par < entra » ou € entrait (trat ein) ». Ce sens admis, il faudra dire que l'historien
Delitzsch (Neûer Commentar, 176) dit aussi que par fontes abyssi (tehom rabah) il faut entendre avant tout la mer (Is. 51, 10), pui^ les eaux situées sous la terre ferme (Ex. 20, 4 Dt. 4, 18.5, 8), comprenant toutes celles qui irriguent et fertilisent de bas en haut les continents (Dt. 33, 13. Am.7,4) et parmi lesquelles figure, bien que plus rarement, l'abîme (tehom) sur lequel la terre est fondée (Ps. 24, 2. 136, 6). Les sources de l'abîme sont alors (Cf. Prov. 8, 28. Job. 38, 16) ses centres souterrains supposés où s'alimentent la mer et toutes les eaux de la surface. Ce sont ces réservoirs souterrains que Delitzsch fait s'épancher à travers les fissures du sol, donnant ainsi à la théorie sismique de Suess un appui dans l'une des conceptions géogéniques des Hébreux. —
« Neûer Commentar, p. 176.
« Cf. de Lapparent, Traité de géologie, p. 527.
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ne mentionne ici que ce jour, parce que c'est celui où s'achève rentrée dans l'arche, et par suite celui qui, comme décisif pour le sort des êtres vivants, attire particulièrement son attention.
Mais, ajoute encore notre auteur, évidemment dans le but de sauvegarder le caractère naturel, cela ne signifie nullement que pour une si vaste opération il n'ait été employé que ce jour là. Au contraire, le v. 4. — Adhioc enim et poèt dies septem,,., doit s'entendre en ce sens qu'une semaine est donnée pour effectuer l'entrée dans l'arche.
Verset 17. — Factumque est diluvium quadraginta dielms super terram; et multiplicatce sunt aquœ, ces mots, ditCrelier, se rapportent à la pluie de quarante jours, jointe à l'irruption des eaux souterraines. On peut ajouter que ce verset, ainsi que les V. 11 et 12 qui nous renseignent sur la nature même du cataclysme, ne contiennent que l'énoncé très simple de causes purement naturelles. C'est ce qui a fait dire à plus d'un interprète que, le texte ne faisant nulle mention de procédés miraculeux, nous n'avions pas le droit d'en supposer. Nous savons bien cependant quel tel n'est pas l'avis unanime et que plusieurs exégètes ne voient dans la sobriété de ton des versets en cause qu'une question de style incapable de préjuger le débat.
Verset 19. — Et aquœ prœvaluerunt nimis,,. L'hébreu : « Et les eaux devenaient fortes beaucoup, beaucoup », extrêmement, « sur la terre; et toutes les hautes montagnes qui sont sous les deux furent couvertes >. Cette description est majestueuse dans sa simplicité. D'un côté, la justice de Dieu, qui s'exerce d'une manière si terrible ; de l'autre, sa bonté, dont les rayons qui brillent sur l'arche à travers les nuages de sa colère ont d'autant plus d'éclat, tiennent l'historien dans une émotion mêlée de crainte et d'amour. Des répétitions, qui, ailleui*s, auraient quelque chose de tautologique, ne font ici que mieux peindre cette eflft^yante uniformité d'une mer sans bornes qui couvre la terre.
Oinnia pontus erant, deerant quoque littora ponto.
« Les eaux couvrent « toutes les hautes montagnes qui sont sous tous les cieux >, sous toute l'étendue de la voûte céleste. Il semble, remarque Crelier, que l'universalité du déluge ne pouvait être plus clairement exprimée. Cependant, comme le
w^ j «rt*
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mont Ararat, que plusieurs pensent avec assez de vraisemblance avoir été pour Noé la mesure de la hauteur des eaux, n'a que 16,254 pieds, tandis que les sommités les plus hautes de l'Himalaya et des Cordillères s'élèvent jusqu'à 26,843 pieds, on en a conclu que ces sommités n'ont pu être atteintes par l'inondation, de sorte que les expressions de Moïse ne doivent pas se prendre à la rigueur, mais dans un sens oratoire, comme au Deutéronome, ii, 25, et iv, 19. Mais, répond Keil, quand même les quelques pointes de montagnes plus élevées que l'Ararat ne se seraient pas trouvées sous les eaux, il n'en résulterait nullement que le déluge ne dût être considéré que comme partiel, non seulement parce que, à côté du reste de la surface terrestre inondée, ce ne sont que des points imperceptibles, mais encore parce que, couvertes de neiges étemelles, elles ne peuvent servir de demeure à aucun être vivant, de manière qu'elles n'auraient pas formé une exception qui méritât d'être mentionnée, puisqu'elles n'auraient pas empêché que tout ce qui n'était pas dans l'arche ne pérît dans cette catastrophe. Au reste, une inondation qui s'élevait de quinze coudées au-dessus de l'Ararat, ne pouvait naturellement rester partielle, n'eût-elle duré que quelques jours, à plus forte raison ayant été quarante jours en état de croissance et s'étant maintenue cent cinquante jours à toute sa hauteur. Dans de telles conditions, quand elle n'aurait éclaté que sur un point du globe, elle devait s'étendre partout, et partout atteindre le même niveau. »
€ Au reste, ajoute Crelier, exécutant un de ces bizarres retours en arrière, indices d'une hésitation peut-être inconsciente, comme nous en avons déjà signalé plus d'une fois dans l'école miraculiste, que la science soit hors d'état de s'expliquer un déluge universel d'une pareille élévation et d'une pareille durée par les lois et les forces de la nature qui lui sont connues, peu importe. Le déluge est-il donc attribué par l'historien sacré à l'action de ces lois? n'est-ce pas plutôt à une intervention immédiate de la Divinité ? Or, refusera-t-on à Dieu le pouvoir de • couvrir d'eau la terre qu'il a eu le pouvoir de créer? Quoi ! on a calculé que les plus hautes montagnes qui se trouvent à la surface du globe terrestre sont en réalité moins de chose, relativement à son volume, que les rugosités qui se remarquent à la surface d'une orange, et que les eaux du déluge ne sont pas en plus ftrte proportion avec sa masse totale qu'une sueur
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générale avec celle du corps humain : et Dieu serait impuissant à couvrir d'eau cette orange tout entière jusqu'au sommet de ses aspérités! et s'il voulait envoyer un déluge universel, il serait obligé d'y renoncer faute de pouvoir se procurer une quantité d'eau suffisante I Qu'on suppose une orange déjà couverte de liquide dans la même proportion que la terre, osera-t-on dire que, en y joignant encore ce qu'il en faudrait à l'intérieur pour correspondre aux eaux souterraines, une puissance quelconque n'y trouverait pas de quoi produire à sa surface un phénomène analogue au déluge ? — Il n'est cependant pas nécessaire, pour sauver la vérité du texte sacré, et c'est au fond la seule chose qui nous importe véritablement, que le déluge ait été d'une universalité absolue ; il suffit, à la rigueur, qu'il se soit étendu à toute la partie du globe alors connue, à toutes les contrées habitées par l'homme, de manière que sur tout cet espace ni les animaux, ni dans l'univers entier aucun être humain n'ait échappé, hormis les hommes et les animaux qui étaient dans l'arche. Beaucoup de savants, d'une orthodoxie non suspecte, restreignent même aujourd'hui l'universalité du déluge à ce sens. Comme principaux représentants de cette opinion, que lui-même partage, M. Vigoureux cite plusieurs € Pères de la Compagnie de Jésus : le P. Pianciani, qui Ta exposée et soutenue à Rome; le P. Bellynck, le P. Schouppe, le P. Nicolai, etc. » Il ajoute : « Elle est généralement admise par ceux qui se sont occupés récemment de l'accord de la Bible avec les sciences naturelles. Malgré des apparences contraires, elle n'est point en contradiction avec le texte inspiré. < La « sainte Ecriture ne parle de l'universalité du déluge que pour « la terre habitée , non pour la terre en général ; elle n'a « point à s'occuper de l'universalité du déluge comme tel, mais € seulement de l'universalité du déluge comme châtiment contre « l'ancien monde. Les saints Livres ne disent qu'une seule € chose : c'est que, à part une famille, tout le genre humain, € avec tous les animaux de son voisinage, fut anéanti sur la « terre » (F. Delitzsch, Die Genesis, 2^ éd., 1853, p. 255). ~ Au moment où eut lieu la grande catastrophe, toute la terre habitable n'était pas encore peuplée. Noé et Moïse n'entendaient pas, par la terre entière, le globe terrestre tel qu'il nous est connu aujourd'hui depuis la découverte de l'Amérique et après toutes les explorations modernes, mais la partie du monde alorf habitée*
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€ Nous ne sommes pas injustes envers Noé et ses fils, non plus € qu'envers le libérateur d'Israël, dit le P. Pianciani, quand € nous supposons que, comme leurs contemporains et leurs « descendants, ils ignoraient l'existence de l'Amérique et de € l'Australie, qu'ils ne savaient rien sur ces contrées et sur les « parties les plus éloignées du monde ancien, par exemple, le «cap de Bonne-Espérance; qu'ils n'avaient pas, en un mot, € sur la forme particulière de ces pays, et en général sur la « géographie et la zoologie, des connaissances plus étendues € qu'Aristote, Hipparque, Ptolémée et Pline » (Cosmog. natur. conipar, col Genesi, Append. sopra il diluv,). A mesure que la science géographique et zoologique s'est développée, on a étendu à tous les pays et à tous les animaux nouvellement découverts ce qui était dit, dans la Genèse, seulement des pays et des animaux alors connus; on a attribué aux mots de la Bible le sens qu'ils auraient dans la bouche d'un homme vivant dans d'autres lieux et dans d'autres siècles, en Europe, par exemple, au XIX« siècle, tandis qu'il faut leur attribuer le sens qu'ils avaient sous la plume d'un écrivain qui vivait en Asie environ 200O ans avant l'ère chrétienne. — L'étude comparée des divers passages de la Bible, en particulier du Pentateuque, montre bien que c est dans ce sens qu'il faut entendre son langage. En parlant de la famine qui eut lieu du temps de Jacob, Moïse nous dit : In universo orbe famés prœvaluit... Crescebat qicotidie faunes in omni terra... Omnes provinciœ veniébant in jEgyptum, ut entèrent escas. Gen. xli, 54, 56, 57. Ces passages ne doivent certainement pas s'entendre de l'univers entier, mais des peuples connus alors des Hébreux. Il en est de même des paroles du Deutéronome, ii, 25, quand Dieu dit à Moïse : ffodie incipiam mittere terrorem atque formidinem tuam in populos qui habitant sub omni cœlo. C'est aussi d'une façon analogue qu'il faut expliquer l'endroit du livre des Rois où il est écrit : Universa terra desiderabat vultum Salomxmis. III Rois, x, 24. Notre-Seigneur lui-même se servait d'une manière de parler semblable, quand il disait que la reine de Saba était venue des extrémités de la terre visiter Salomon, Matth., xii, 42; et saint Luc n'avait pas un autre langage, quand, décrivant dans les Actes, II, 5, la fête de la Pentecôte, il dit qu'on voyait rassemblés à Jérusalem des hommes eœ omni natione quœ sub cœlo est. Aucun exégète, comme on l'a remarqué, n'a jamais pensé qu'il
fallût entendre cet omni natione dans son sens rigoureux, et supposer qu'il y avait dans la capitale de la Judée des Nouveaux- Zélandais et des Chinois. — Les termes employés par la Genèse dans le récit du déluge s'appliquent donc seulement à la terre connue alors de Noé et des Hébreux, aux montagnes qu'ils avaient vues, aux animaux avec qui ils étaient familiers ou dont au moins ils avaient entendu parler » (j'aimerais mieux dire, à l'ancien monde en général et aux animaux qui s'y trouvaient). « Par conséquent, rien n'oblige d'admettre que les plus hauts sommets de l'Himalaya, les volcans de l'Amérique centrale et méridionale et les montagnes de l'intérieur de l'Afrique, que les anciens ne connaissaient pas, ont été couverts par les eaux... — D'après tout ce que nous venons de dire, reprend Crelier qui revient maintenant avec Vigoureux à l'opinion naturaliste, on peut donc admettre que le déluge n'a été universel que pour la terre habitée; et cette hypothèse, plus en harmonie avec les données des sciences naturelles, coupe court à toutes les objections soulevées de ce chef contre le récit de Moïse » (Manuel bibliqiœ, t. I, p. 444 et suiv.). Pour ne citer ici que cet exemple, une de ces objections, et ce n'est pas la moins forte, est tirée de la distribution géographique des espèces animales. Ainsi, dans l'Australie, les animaux indigènes sont différents de ceux des autres parties du monde, mais semblables aux espèces qui se trouvent à l'état fossile dans cette île, qu'elles ont habitée longtemps avant le déluge. Si donc le déluge avait détruit toute vie animale dans l'Australie, on ne conçoit guère comment ces mêmes espèces s'y retrouveraient aujourd'hui. Mais dès qu'il est admis que le déluge n'a pas frappé ce pays, cette objection tombe, sans que la vérité du récit de Moïse en reçoive aucune atteinte. — Mais j'avoue, continue Crelier. que je ne comprends pas comment l'opinion qui excepte de la destruction causée par le déluge une partie quelconque du genre humain autre que les huit personnes renfermées dans l'arche, peut se concilier soit avec le témoignage de la Genèse, soit avec ceux de divers autres livres sacrés. Nous lisons dans la Sagesse, xiv, 6 : < Car au commencement, lorsque périssaient les superbes géants, l'espérance du monde s'étant réfugiée sur un vaisseau laissa au siècle une semence de renaissance, étant gouvernée par ta main » (par la main de Dieu). Et dans l'Ecclésiastique, xliv, 17 : < Noé fut trouvé parfait, juste; dans un temps de colère où il
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devint une rédemption : à cause de cela, il y eut un reste pour la terre quand arriva un cataclysme ». Saint Pierre, dans sa F« Epître, m, 20, parle de ceux < qui avaient été incrédules autrefois, lorsque les attendait la patience de Dieu aux jours de Noé, pendant que se construisait Tarche, dans laquelle peu d'àraes, c'est-à-dire, huit, furent sauvées à travers Teau ». Comp. aussi sa II« Epître, ii, 5, et m, 6. Jésus-Christ, Matt., xxiv, 37-39; Luc, xvii, 26, 27, suppose manifestement aussi que tous ceux qui restèrent hors de Tarche lorsque Noé y entra, périrent par le déluge. La Tradition est également unanime sur ce point. — On a allégué contre Tuniversalité du déluge dans ce sons, et pour faire remonter certaines races humaines à une époque antédiluvienne, la linguistique et Tethnologie. Je crois peu nécessaire, ajoute Crelier, de m'arrêter à Texamen des arguments qu'on a tirés de ces sciences; on peut en voir la réfutation, ainsi que différents détails que je suis obligé de passer, dans Topuscule du P. Brucker, intitulé : V Universalité du déluge, Brux., 1886. » Fort bien, mais soit dit en passant, pour rester impartial, on peut voir aussi le développement et la défense de ces preuves extrêmement frappantes dans les travaux de Tabbé Motais d'abord, puis dans ceux de l'abbé Ch. Robert et de Jean d'Estienne. Nous reproduirons tout au long, dans notre chap. in, et en suivant tous les écrivains des deux camps, cette célèbre controverse que les besoins de notre citation nous ont obligé à effleurer ici, mais qui est loin de pouvoir se trancher aussi légèrement *. Crelier est mieux dans le vrai lorsqu'il poursuit : * Je ne donnerai pas, avec plusieurs auteurs, comme une preuve du déluge les dépôts marins qu'on trouve à toutes les hauteurs en couches épaisses très étendues : les géologues regardent cette catastrophe comme ayant été de trop courte durée pour produire ces immenses dépôts, que tout doit faire considérer comme formés lentement, et qui remontent d'ailleurs à une époque bien antérieure. La seule explication qu'on puisse en donner, d'après eux, c'est que, formés sous les eaux, ils ont été ensuite soulevés du fond des mers jusqu'à la hauteur où nous
» Outre son côté scientifique, cette -question de Tuniversalité du déluge soulève encore le grave problème du caractère, historique ou aucontraire simplement mythique, àattribuer au texte. Four cela, voir notre étude Le caractère historique du déluge, spécialement p 1 12.
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les voyons aujourd'hui. » Il y aurait bien des choses à ajouter à cette démonstration, mais enfin, si elle est incomplète, elle est au moins juste ; passons.
< Les faits géologiques, continue Crelier, n'ont cependant rien que de favorable au déluge. « Les apparitions successives des grandes chaînes de montagnes, dit M. Boudant, ont produit, comme nous l'avons clairement reconnu, de grands bouleversements sur les diverses parties de la terre qui en ont été tour à tour le théâtre. Mais il est évident que de telles castrophes, du moins celles qui ont été d'une grande énergie et qui se sont développées sur un grand espace, comme les soulèvements des Pyrénées, des Alpes, etc., ont dû manifester aussi leur action sur tout le reste du globe par des phénomènes secondaires plus ou moins importants. Si un simple tremblement de terre suffit pour produire une violente agitation de la mer, une irruption subite de ses eaux sur les continents, les effroyables catastrophes qui se sont manifestées à diverses reprises sur notre planète n'ont pu manquer de déterminer dans l'Océan des mouvements plus ou moins impétueux, des dérangements momentanés ou des changements durables dans la surface d'équilibre des eaux. De là, sans doute, des inondations extraordinaires, qui, à chaque catastrophe, ont dû ravager la surface des terres existantes, y produire, comme de nos jours, des dénudations diverses et des alluvions superficielles plus ou moins étendues. Or, puisque, sans compter tout ce qui a jusqu'ici, échappé aux investigations de la science, l'observation nous montre clairement, en Europe, une série de mouvements successifs du sol qui ont modifié toute cette partie du monde, et plusieurs même tout un hémisphère, il n'y a rien d'absurde à admettre que ce qui a eu lieu à tant de reprises diff'érentes, depuis les époques les plus anciennes de formation jusqu'aux plus modernes, soit arrivé une fois quelque part depuis l'apparition du genre humain sur la terre. Par conséquent, il n'y a rien non plus de contraire à la raison dans la croyance à une grande irruption des eaux sur les terres, à une inondation générale, à un déluge enfin, qu'on trouve non seulement décrit dans la Bible, mais encore profondément empreint dans les traditions de tous les peuples, et, ce qui est remarquable, à une époque presque uniforme. Ainsi, tout en reconnaissant dans le récit de Moïse des circonstances extraordinaires, qui indiquent l'intervention surnaturelle de la volonté
divine pour châtier le genre humain, nous voyons d'un côté la possibilité matérielle de cet aflPreux évf^nement, et nous trouvons de l'autre le secret même des moyens qui purent être mis en jeu, c'est-à-dire les soulèvements, les affaissements, les oscillations que les eaux purent en éprouver, qui deviennent dès lors les instruments de la justice divine > (Géologie, p. 330).
A condition de bien noter le caractère conjectural de ce s^'stème et de faire ses réserves sur les assertions et les assimilations souvent douteuses qu'il renferme, en particulier en ce qui concerne l'universalité du souvenir, on peut conclure de son emploi par notre auteur, que celui-ci reconnaît à l'événement un caractère au moins en partie naturel; or c'est tout ce que nous voulons savoir pour le moment. —
A propos de viii, 17, les migrations des animaux lui inspirent les réflexions suivantes :
< Quant à la manière dont les animaux sortis de l'arche ont pu, dans l'hypothèse d'un déluge rigoureusement universel, pénétrer de nouveau dans les contrées les plus éloignées, on pourrait se contenter de dire que les moyens n'ont pas plus manqué à Dieu pour les y conduire que pour les amener dans l'arche. Mais on a encore donné d'autres explications. « Non solum navibus in Americam deferri potuerunt », dit M. Lamy, € sed hodie notum est potuisse terrestri itinere ex Asia in Americam septentrionalem transire (?) ; et sicut homines tempestatibus in remotissimas insulas jactari potuerunt, ita et animalia ». Mais ces explications du savant professeur de Louvain, qui avaient déjà été données par Cornélius a Lapide et autres, sont loin de résoudre toutes les difficultés; elles n'empêchent pas qu'il ne reste vrai de dire, avec M. Vigoureux, qu'il est < fort malaisé d'expliquer, sans multiplier les miracles à l'infini, comment Noé avait pu rassembler dans l'arche les animaux qui étaient séparés de lui par l'immense Océan, et comment ces mêmes animaux, qui vivent dans des îles, avaient pu y retourner après le déluge ». Il est évident que si Dieu l'avait voulu, tout cela se serait fait sans difficulté; mais, comme le remarque le P. Pianciani, il ne faut pas multiplier les miracles sans raison. Or, si les régions habitées par les animaux dont il s'agit, n'ont pas été atteintes par le déluge, comme nous avons vu qu'il y a de si justes raisons de le penser, il ne peut plus même être question pour eux de ce double voyage, et toutes les
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difficultés s*évanouisseiit. Quant aux animaux de Tancien continent, ils purent aisément se répandre du mont Ararat(?) dans tous les pays bibliques. Voy. M. Vigoureux, Man. biblique, t. I«f, p. 450 et suiv. »
Plus loin (p. 110), notre auteur entre, à la suite de M. Vigoureux, dans Texamen des explications physiques données du déluge ; ce passage est à rapporter aussi en vue de la recherche qui nous occupe :
« On a fait contre le déluge, au nom de la physique, dit M. Vigoureux, des difficultés qui ont paru très sérieuses à certains savants. Ceux qui ont essayé d'expliquer de quelle manière avait pu s'accomplir ce terrible phénomène n'ont pu s'entendre entre eux. Les uns l'attribuent à une pluie torrentielle prodigieuse, d'autres à l'invasion des mers sur la terre. Les premiers allèguent en leur faveur les paroles du texte sacré : Cataractœ cœli apertœ sunt; les seconds, ces autres paroles du même passage : Rupti sunt omnes fontes abyssi magnœ, Gen., VII, 11. Comp., viii, 2 D'autres supposent, sur la surface du globe, des soulèvements qui bouleversèrent l'équilibre des eaux et amenèrent l'inondation des continents*. Il en est enfin qui prétendent que toutes les causes dont nous venons de parler, ou au moins les deux premières, ont agi simultanément. On ne voit aucune explication possible en dehors de celles que nous venons d'énumérer. Or voici les difficultés auxquelles ces dernières donnent lieu. — 1» En ce qui concerne la production du déluge par des pluies miraculeuses, rien n'est plus aisé, il est vrai, que de citer de nombreux exemples de pluies dont l'abondance et la durée ont amené des inondations considérables. Mais les lois physiques qui régissent le monde enseignent que la submersion simultanée des deux hémisphères n'est pas possible. Il faudrait, pour qu'elle pût se produire, un abaissement subit et
• Quiconque a une idée de la géologie, sait que des soulèvements montagneux ne se supposent pas. Us se constatent d'une façon non équivoque par les discordances de stratification que ces mouvements produisent dans la série des assises sédimentaires, et par les déformations de tout genre qu'ils infligent aux terrains de n'importe quelle origine. Si ces indices sont présents, le soulèvement est certain en même temps que complètement déterminé, quant à son âge et à son amplitude; s'ils manquent, rien n'autorise à supposer un mouvement orogénique.
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tellement considérable de la température que Tétat actuel de l'atmosphère ne permet pas de l'admettre. On a sans doute le droit de répondre comme l'a fait le docteur Reusch, que ce qui est impossible après le déluge pouvait ne pas l'être au moment où il a eu lieu ; mais cette réponse est loin de résoudre toutes les difficultés. Un changement dans l'état atmosphérique du globe suppose un changement dans les conditions de la vie sur la terre, changement dont nous ne découvrons nulle part aucun indice dans l'organisme des êtres vivants *. De plus, la masse aqueuse qui se serait résolue en pluie pour submerger notre planète aurait dû, avant cette résolution, être contenue sous forme de vapeurs dans l'atmosphère. Il en serait résulté que la pression atmosphérique aurait été plus que quintuple de ce qu'elle est dans les conditions ordinaires, et il aurait fallu en conséquence que, pour supporter le poids d'une telle pression, Toi^nisation des hommes et des animaux fût changée. L'explication du déluge par des pluies torrentielles vient donc se heurter à des difficultés qui paraissent insolubles *. — 29 Si l'on admet, au contraire, que les hommes ont été détruits par l'inondation des mers et par le jaillissement de sources souterraines, on provoque aussitôt des objections d'un autre genre. Les savants mettent d'abord eu doute que la quantité d'eau existante suffise pour submerger totalement notre globe ^. Sans tenir même compte des crevasses et des enfoncements qui existent sur la terre, il est certain que, pour l'inonder complètement, il faudrait, au-dessus du niveau de la mer, un volume d'eau d'une profondeur égale à la hauteur des plus hautes montagnes, c'està-dire, de 8,556 mètres, hauteur du Dawalagiri (Himalaya). La quantité d'eau connue est insuffisante pour produire une inondation semblable. Il parait néanmoins facile de répondre qu'il
« Ce qui, en bon finançais, signifie que la supposition de Reusch est inadmissible, à moins de renoncer à tout ce que la paléontologie nous a laborieusement appris. On n'a donc pas « le droit de répondre » en se basant sur cette hypothèse toute gratuite qui ne peut se soutenir que dans Tignorance voulue de la seule science à consulter ici. —
« A ces difficultés d'ordre physique, il faut ajouter la marche du navire de l'aval vers Taraont, dont nous montrions plus haut l'extrême importance. —
» Objection qui tombe d'elle-même si on renonce à l'universalité absolue. —
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peut exister des réservoirs d'eau inconnus, et les géologues dits neptuniens en admettent en effet volontiers *. Mais, quoi qu'il en soit, il reste de ce chef une objection à laquelle on ne peut trouver de solution dans l'état actuel de la science *. — 3« Autre objection : une fois la terre complètement couverte par les eaux du déluge, les eaux de la mer sont mêlées avec Teau douce ; il n'existe donc plus que de l'eau salée, et, comme Noé n'avait pris aucun poisson dans l'arche, il est impossible d'expliquer, dans ce cas, la conservation des poissons d'eau douce, puisqu'ils ne peuvent vivre que dans les fleuves et les rivières, et meurent dans la mer. Nous devons observer d'ailleurs que cette dernière objection peut être alléguée avec la même force contre la première explication qui attribue à la i)luie l'inondation du globe : elle ne nous fait pas comprendre davantage la conservation des poissons d'eau douce, puisque le mélange nécessaire de la pluie avec la mer, dans l'inondation totale du globe, ne laisse plus que de l'eau salée sur la terre. — Toutes les explications imaginées pour rendre compte du déluge (universel. G.) au point de vue physique, sont donc sujettes à de graves difficultés. Ces difficultés subsistent aussi dans le système de ceux qui, comme Léonhard ou Hugh Miller, admettent le soulèvement de grandes montagnes, par exemple, de la chaîne des Cîordil- 1ères, ou une dépression profonde du soP; ou bien qui, comme Klee, supposent un changement soudain de l'axe terrestre *.
» Outre que la querelle des neptuniens et des plutoniens est depuis longtemps terminée, nous ne sachions pas que les géologues neptuniens aient jamais soutenu l'existence de réservoirs d'eau dans les profondeurs du sous-sol. Les nappes souterraines sont connues et admises de tout le monde, mais elles ne peuvent entrer en question ici : elles seraient insuffisantes. Quant à de vastes cavités remplies d'eau, situées dans l'épaisseur de la croûte terrestre, la vérité est que rétat général de compression et d'arc-boutement mutuel, dans lequel la lithosphère se trouve naturellement, rend impossible la production et la conservation d'aucun vide, à une profondeur un peu considérable. —
> Sans doute si, quoiqu'écrivant en 1889, on ignore Tétudede Suess, parue en 1883 et 1885, le plus remarquable cependant de tous les travaux modernes sur la question. —
» Vide ante. —
♦ Voir le chap. v. —
Quoi qu'il en soit de la valeur de ces hypothèses, il faut toujours amener l'eau sur la terre, et recourir, dans ce but, à la pluie ou à la mer. — 5® Il est impossible de dire aujourd'hui par quels moyens Dieu a produit le déluge, puisqu'il ne nous Ta pas révélé clairement. Peu nous importe d'ailleurs de le savoir. Il nous suffit de montrer que les lois physiques ne sauraient établir l'impossibilité du grand fait raconté par Moïse. Or rien n'est plus facile, si nous admettons, comme nous avons montré précédemment qu'on pouvait l'admettre, que le déluge a été universel pour la terre habitée, mais non pour la terre habitable. Dans cette hypothèse, toutes les objections s'évanouissent. Elles reposent toutes, en effet, sur la supposition que les eaux avaient couvert notre globe tout entier. Si elles ne couvraient que la partie de la terre alors peuplée, nous n'avons plus à redouter pour l'homme l'excès de la pression atmosphérique, puisque la pluie est localisée et ne tombe point en si grande abondance; les eaux des fleuves ne se confondent plus sans exception avec les eaux de l'Océan, et les poissons peuvent s'y conserver, puisque une partie de la terre reste dans son état antérieur; enfin Dieu ji'a plus besoin d'une quantité d'eau aussi considérable, et, sans en créer, il peut submerger l'homme au moyen de la pluie ou des eaux de la mer. — Nous ne sommes pas mieux renseignés dans ce cas, il est vrai, sur les moyens dont Dieu se servit pour inonder la terre habitée. Nous savons seulement par la Genèse que la pluie fut un des principaux agents qu'il employa, si ce n'est le seul *. Nous pouvons admettre de plus qu'il fit déborder les mers et jaillir des sources nouvelles, selon l'explication donnée par certains exégètes de l'éruption des puits de l'abîme ^ (Gen.» VII, 11. Le mot tehom, employé par le texte hébreu, peut très bien s'entendre de la mer, et même plutôt de la mer que de l'atmosphère). Rien ne s'oppose enfin à ce que l'on fasse intervenir comme instrument dans la main de Dieu, à l'époque du grand cataclysme, quelque grande révolution de la nature, telle qu'en constate la géologie » 3. (Manuel bibL, 1. 1«^ p. 453 et suiv.).
* Non, évidemment, puisque le texte lui-mênve indique expressément une dualité dans la cause. —
s Préférer de beaucoup l'explication de Suess, appuyée sur la version cunéiforme, plus explicite que rhébraïque actuelle. —
» Tout, au contraire, s'y oppose, car une telle révolution eût laissé des traces non équivoques, lesquelles font complètement défaut.
Nous avons rapporté ce passage, non pour y càercher uae science qui en est complètement absente, mais uniquement pour relever le désir qui s'y manifeste d'une explication naturelle de révénement. Il en sera de même de la citation suivante, la dernière que nous nous permettrons avec Crelier :
< Plusieurs, dit-il (p 117, à propos de ix, 17), concluent de ce récit que Tarc-en-ciel était inconnu avant le déluge, d'où quelques-uns infèrent encore qu'il en était de même de la pluie et des orages (?). Mais qu'y a-t-il qui répugne à ce que Dieu ait fait d'un phénomène naturel déjà existant un signe et un gage de la promesse par laquelle il se liait envers les hommes ? Les lois de la nature ont été aussi établies par lui, et ont leur dernière raison dans le plan divin de l'univers, qui embrasse à la fois la nature et la grâce dans son unité. L'arc-en-ciel répond parfaitement à la destination que Dieu lui donne ici. Produit par l'action du soleil sur un nuage, il nous montre dans la grâce céleste l'origine et la cause unique de l'alliance de Dieu avec les hommes, en même temps qu'il la figure pénétrant de ses rayons les éléments terrestres, les nuages de nos âmes. Etendu entre le ciel et la terre, formant entre eux une espèce de communication, comme un lien extérieur, quoi de plus propre à annoncer la paix entre Dieu et les hommes ? Ce n'est pas avec moins d'à-propos que « Dieu, pour m'exprimer avec Bossuet, en choisit les couleurs si douces et si agréablement diversifiées sur un nuage rempli d'une bénigne rosée plutôt que d'une pluie incommode, pour être un témoignage éternel que les pluies qu'il enverrait dorénavant ne feraient jamais d'inondation universelle. » (Disc, sur rhist.univ,, II« partie, chap. i)*. —Les poètes semblent avoir eu quelque souvenir confus du fait que Moïse raconte ici, lorsqu'ils ont fait d'Iris la messagère des
Quand on veut voir, il ne faut pas se boucher les yeux; quand on veut faire de la géologie, il ne faut pas l'ignorer de parti-pris. En outre, rappelons que les rérolutions du globe sont une notion fantaisiste que le progrès de la science a depuis longtemps écartée. La seule explication invoquable, dans cet ordre d'idées, c'est encore et toujours celle de Suess. —
» On ne saurait formuler plus nettement Tidée basique d'une interprétation mythiste.
dieux *. Homère, Iliad, xi, 26, compare des dragons azurés € à des arc-en-ciel que le flls de Kronos a fixés dans un nuage comme un signe pour les hommes au langage articulé. > —
Nous terminerons cet exposé en donnant l'opinion de M. Tabbé Jaugey, telle qu'elle ressort de Tarticle qu'il consacre au Déluge, à la page 747 de son remarquable Dictionnaire apologétiqice de la foi catholiqice ^. Or, si nous avons bien compris cet auteur, le déluge est, pour lui aussi, un événement prorndentiel dans son but, naturel dans son essence.
En effet, au commencement de son article (colonne 748, au bas), il appelle le déluge un phéno^nène et commence à en discuter l'universalité.
(Col. 749, b) l'auteur nous montre les partisans de l'universalité absolue du déluge invoquant, à plus d'une reprise, le témoignage de la géologie en faveur de leur thèse. C'est tantôt par l'attribution au déluge biblique des terrains quaternaires appelés diluvium, tantôt par l'adoption de la théorie diluvienne des fossiles (col. 750, h). L'un et l'autre principes sont faux ainsi que nous le montrerons dans notre chapitre iv ; ils firent partie, il est vrai, des théories de la géologie naissante, mais ils sont depuis longtemps abandonnés. Leur invocation par les universalistos n'en a pas moins une grande importance au point de vue de la question qui nous occupe maintenant : Cet appel aux sciences naturelles par les partisans de la théorie la moins naturelle du déluge, celle de l'universalité absolue, prouve qu'ils considèrent cependant l'événement comme naturel dans son essence.
Plus loin (col. 750 et 751) M. Jaugey, parlant des objections faites à l'universalité absolue, dit que les principales viennent des sciences naturelles. Il les présente alors et les discute longuement. Nous reproduirons son argumentation dans notre chapitre m et on veria qu'il ne songe pas un instant à quitter le terrain des faits purement naturels. 11 condamne, en parti
* A moins quMl ne faille regarder répisode biblique, lui aussi, comme l'un des échos d'un souvenir ou d'un mythe plus général. — « Paris et Lyon, 1889.
culier le système qui, pour suppléer à Tinsuffisance évidente des eaux dans l'hypothèse d'une inondation universelle, fait intervenir une multiplication miraculeuse des eaux terrestres (Col. 751, b).
(Col. 752 et 753), Tautëur arrive aux difficultés qu'eût rencontré le rassemblement des animaux venant de toutes les parties de la terre. Ici encore, il place la discussion sur le terrain purement scientifique. Ceci l'amène à examiner la question de la capacité de l'arche et il conclut en doutant qu'elle ait pu contenir l'ensemble des animaux à sauver. C'est, dit-il (Col. 754, h.), < un résultat absolument merveilleux et, à priori, peu vraisemblable, que d'attribuer à une industrie vieille de cinq mille ans et, par ailleurs, fort rudimentaire, une œuvre plus gigantesque que tout ce qu'à produit à notre époque l'art si perfectionné de l'ingénieur. > Enfin, ajoute-t-il, « à moins de recourir à un nouveau miracle, dont la Bible ne fait nulle mention et que nous avons à peine le droit de supposer, il fallait bien réserver un espace considérable pour la nourriture destinée à ces animaux pendant l'année qu'ils devaient passer dans l'arche. »
Est-il possible de rester plus complètement sur le terrain des faits naturels ?
Ces deux difficultés : l'insuffisance des eaux et les obstacles qui s'opposaient au rassemblement des animaux, ont frappé les universalistes eux-mêmes. Mais au lieu de les trancher en faisant intervenir le miracle, quelques exégètes modernes, Mgr Lamy, entre autres, ont repris la thèse de Vuniversalité successive, déjà soutenue par les anciens et selon laquelle les eaux diluviennes ne recouvrirent pas simultanément, mais bien successivement la terre entière. (Col. 754, b. et 750, h.)
En terminant son exposé de la théorie universaliste, l'abbé Jaugey nous dit (Col. 754, b.) que les partisans de l'universalité absolue opposent aux nombreuses objections qui leur sont faites la réponse suivante : « Le déluge est présenté dans l'Ecriture et a toujours été considéré par la Tradition comme un événement miraculeux, produit par une intervention spéciale de Dieu, dès lors, la difficulté d'imaginer comment Dieu s'y est pris pour accomplir son dessein, ne prouve absolument rien contre la réalité du fait. » Ils admettent que l'insuffisance des eaux a été compensée par une multiplication miraculeuse et c'est encore
rairaçuleusement que se serait effectué le rassemblement des animaux. (Col. 755, b. et 760, b.) *.
Telle a été, nous le savons, Topinion générale des Pères et des anciens théologiens; mais nous avons dit les raisons qui nous obligent à nous en écarter et nous avons vu déjà que le plus grand nombre des exégètes Tont abandonnée.
M. Jaugey nous dit, au reste, formellement (Col 756, h.) € que la thèse de Vuniversalité absolice du déluge compte aujourd'hui beaucoup moins de partisans qu'il y a vingt ans parmis les exégètes et les tliéologiens. M. Moigno, en France et Mgr Lamy, en Belgique, en sont, dit-il, parmi les modernes, les représentants les plus autorisés. Encore ce dernier fait-il des réserves, lorsqu'il reconnaît que l'eau a bien pu ne pas couvrir simultanément la terre entière. » — Au contraire, ajoute M. Jaugey, < l'opinion qui restreint le déluge à la terre habitée par l'homme gagne tous les jours du terrain. Elle est soutenue, en particulier, par un savant qui jouit en France et dans l'Europe entière d'une haute et légitime considération, M. l'abbé Vigoureux. La majorité des auteurs semble «e prononcer en sa faveur et elle est enseignée comme très probable dans un grand nombre de séminaires tant en France qu'à l'étranger, »
Or, remarquons que dans cette théorie de Vuniversalité restreinte, l'inondation étant localisée (bien que dans une région encore étendue), les prodiges, tout à l'heure indispensables aux yeux de beaucoup, deviennent inutiles et tout l'événement reprend les proportions d'un cataclysme, immense sans doute mais naturel. (Jaugey, Col. 757 et 760.)
A bien plus forte raison en est-il ainsi dans la troisième théorie, celle de M. l'abbé Motais, qui restreint le déluge à une fraction seulement de Thumanité. C'est la thèse de la nonuniversalité; nous l'exposerons on son lieu (chap. m) et nous ferons voir d'abord qu'elle est très probablement orthodoxe (Jaugey, Col. 761), en second lieu, qu'elle paraît plus conforme aux résultats fournis par l'ethnologie et la linguistique. —
A l'article Diluvium (Col. 870), M. Jaugey rappelle que quelques apologistes ont voulu voir dans les dépôts de ce nom
» Cette opinion miraculiste apparaît aussi comme conclusion de Tart. Diluvium, à la col. 872 du Dictionnaire de M. Jaugey, seulement, elle y est amenée par l'ignorance de l'explication de Suess.
un résultat et par conséquent une preuve du déluge mosaïque, mais il remarque avec raison que cette opinion n'est pas soutenable. Il rappelle alors les caractères essentiels du diluvium et surtout son habitus toujours local, qui s'opposent à l'assimilation exégétique ci-dessus. La formation de ce diluvium, ajoute-t-il avec raison, s'explique aisément par les agents de transport encore en action sous nos yeux : cours d'eaux, glaciers et vents, il est donc inutile de recourir au déluge mosaïque pour en rendre compte. D'autant plus, nous le répétons, que l'ensemble des caractères du diluvium s'accordent fort mal avec ridée d'une inondation plus ou moins générale, ou plus exactement, lui répugnent absolument. C'est ce que M. Jaugey a bien senti lorsqu'il dit (Col. 872) : « A dire vrai, ces alluvions semblent plutôt témoigner contre le fait du déluge mosaïque, soit universel soit restreint, qu'en sa faveur. » Ici notre auteur va trop loin : Pour nous, le diluvium n'a rien à faire avec le déluge; il ne saurait prouver ni pour ni contre. Pour peu, en effet, qu'on réduise cet événement aux proportions légitimes que semble lui assigner la critique scrupuleuse des traditions, on le voit se limiter à la dépression mésopotamienne. Cela posé, nous avons l'explication magistrale de Suess (jui, du même coup qu'elle brise tout lien entre le déluge et le diluvium, rend compte, comme nous l'avons vu, d'une foule de particularités jusqu'alors inexpliquées.
Jusqu'ici, M. Jaugey avait l'air de tenir fermement au caractère naturel de l'événement. Tout à coup, par un de ces revirements incompréhensibles qui rappellent les procédés les moins scientifiques de l'ancienne exégèse, il revient sur ses pas en ajoutant : « Si le diluvium semble contraire au déluge, il n'y a là rien d'étonnant; la géologie tire ses principes des faits naturels et ne peut fournir de conclusions sur les faits produits en dehors de ses lois. Or, le déluge mosaïque est présenté dans la Bible (?) et a toujours été considéré par la Tradition (?) comme un fait qui s'est produit par une intervention spéciale de Dieu, en un mot comme un miracle. Voilà pourquoi il ne peut être ni nié, ni prouvé d'une manière solide, par les données que fournit la science de la nature. »
Après l'étude assez approfondie à laquelle nous venons de nous livrer pour connaître exactement le sentiment traditionnel à cet endroit; après être revenu comme nous l'avons fait, à
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plus d'une reprise, sur l'interprétation du texte biblique pris en lui-même, il nous est facile de voir que la conclusion de M. Jaugey dépasse de beaucoup ses prémisses et qu'elle est loin de pouvoir être regardée comme rendant le véritable état de la question. —
Nous venons de passer en revue les principaux parmi ce qu'on peut appeler les classiques de la littérature diluvienne *. De cet examen, assez approfondi, nous conclurons que, déjà
« C'est à dessein que nous n'avons pas fait figurer parmi eux les ouvrages suivants : Discours sur les rapports entre la science et la religion réréléCy par le cardinal Wiseman (1837); — La Bible sans la Bible, par Tabbé Gainet (1871;; — Géologie et Révélation par le R<1. Gerald Molloy (1877) ; — La religion en face de la science par Tabbé Alexis Arduin (1881-83) — et Le Déluge universel démontré par la géologie et la préhistoire El diltivio universal demostrado por la geologia y la prchistoriai^pav le R. P. (Jonzalez-Arintero (1891).
Ces ouvrages sont sans grande importance pour nous. Le premier conclut, nous senible-t-il, au caractère naturel de l événement, puisqu'il attribue au «léluge, supposé universel, la formation des terrains quaternaires appelés diluvium. C'est là, comme nous le verrons au chap. IV, une tbéorie fausse, mais il est juste de reconnaître qu'elle a, quelque temps, dominé la science. (Voir cet ouvrage dans le groupe de VEcole géologique, dans notre Caract. historique du déluge).
Le second établit (i, 207) avec; le P. André de Oy (Annales, t. III) entre le récit mosaïque et les données de la géologie un parallèle de peu de valeur scientifique, mais qui sutllt, croyons-nous, à indiquer chez Fauteur la croyance à un déluge naturel.
Le troisième de ces ouvrages ne parle pas du tout du déluge 11 en est de même du quatrième, à part le passage suivant de la page 488 (Première partie : Cosmogonie , 14^ leçon), où Tauteur, parlant des miracles, atîirme que « l'Kglise n'a jamais défendu d'essayer une explication naturelle «le certains faits extraordinaires qui, bien que merveilleux, pourraient peut-être ne pas dépasser les forces de la nature. C'est ainsi, par exemple, qu'on a attribué le déluge de Noé à des causes naiiirelles disposées par Dieu dès le début, de manière îV
produire, à un certain moment, l'inondation diluvienne Si la
pbysique du globe et la physique proprement dite, ajoute l'auteur, démontraient scientifiquement la possibilité naturelle de ces faits, nous n'y verrions pas d'inconvénient. » L'abbé Arduin permet donc à priori l'interprétation du déluge dans le sens naturel; s'il doute que cette interprétation, licite en soi, puisse être fondée scientifiquement, c'est qu'il a en vue l'opinion vulgaire d'un déluge universel et nous
du temps des Pères, la théorie de Tuniversalité absolue avec le caractère miraculeux qu'elle impose d'une manière inévitable, croyons-nous, à Tévénement diluvien avait trouvé des adversaires (Jaugey, Col. 760 et 765), peu nombreux, il est vrai. En
sommes de son avis lorsque (p. 482), il range cet événement, ainsi interprété, dans la catégorie des miracles.
IjB cinquième, dont la tendance se rapproche de celle du premier, trouvera de même sa place logique dans le groupe de VEcole géologique. Ses trois premiers chapitres sont consacrés à prouver, par la tradition, Thistoire, les témoignages des poètes et des savants, par la géologie, par Tanthropologie et la préhistoire, la réalité du déluge ; le quatrième en étudie les causes physiques; le cinquième tend à en établir Vuniversaliié ethnographique absolue et Vuniversalité géographique restreinte; enfin, le sixième et dernier détermine l'époque la plus probable de ce grand événement. C'est dans l'existence et les caractères du loess que le P. Gonzalez cherche la preuve géologique du déluge.
Ici, Tauteur prend assez vivement à partie M. Tabbé Jaugey pour Topinion qui considère le déluge « comme un fait extra-naturel que la géologie ne connaît pas, au sujet duquel elle est muette » (Science cath., décembre 1887), or, il est difficile de ne pas voir dans cette attaque une profession de foi en faveur du caractère naturel.
Quant aux causes physiques du déluge : C'est l'eau et le feu : Teau, provenant de la mer et des nuages; le feu, agent immédiat d'une « grandiose manifestation volcanique» qui, en soulevant la Cordillère des Andes, le Ténare, le Vésuve et l'Etna, aurait jeté les masses aqueuses hors de leurs réservoirs primitifs et provoqué des pluies torrentielles. La disparition de l'Atlantide deviendrait du même coup un fait certainement historique et devrait être rapportée à ce temps-là.
Ces circonstances réunies conduisent naturellement à admettre un déluge qui a envahi toute la terre, habitée ou non habitée, à l'exception, semble-t-il, des sommets des plus hautes montagnes. « La prodigieuse inondation d'avant l'âge du renne, qui submergea tout le globe à la fois, Ta laissé couvert d'un dépôt limoneux jusqu'à une altitude d'au moins quinze cents mètres en Europe et trois mille cinq cents en Asie. » Si « les faits sont incompatibles avec l'universalité géographique absolue », d'un autre côté, « l'hypothèse qui nie l'universalité ethnographique est pleine de dangers et se trouve en opposition manifeste avec la science ».
Ce livre a été très loué en Espagne. Pour nous, notre opinion est bien diftérentc. Nous n'avons pas à examiner ici l'ensemble de cette
outre, plus Texégèse progresse, plus nous voyons s'affirmer et se répandre les opinions non-universalistes et avec elles la croyance au caractère naturel de Tévénement (Ibidem, Col. 772, b.) Faisant abstraction de ces retours, en général d'ailleurs non motivés, des idées miraculistes, pour nous en tenir à l'opinion moyenne et réfléchie des interprètes, nous croyons donc pouvoir
œuvre, auquel cas ce que nous lui donnerions, ce serait toute autre chose que des éloges. Nous rolèverions d'abord le manque absolu de critique qui caractérise le chapitre premier et en général l'appréciation des souvenirs traditionnels. Nous signalerions l'écourtement voulu de certaines citations, d'abord favorables à la thèse, mais qui, poussées jusqu'au bout, menaçaient de se retourner contre elle. C'est ce manque de critique, difficilement compatible avec la connaissance que Fauteur aurait dû avoir des travaux antérieurs des mythologues, qui lui permet de parier encore, après tout ce qui a été écrit à ce sujet, d'un Souvenir universel du déluge, conservé par tous les peuples. Quant à la thèse fondamentale du livre, nous nous demanderions avec M. Forget, le savant critique qui Tanalysa dans la Science catholique du 15 janvier 1893, si elle mérite même encore qu'on l'examine; si elle n'est pas condamnée depuis longtemps et sans retour? En d'autres termes, l'impossibilité d'une démonstration scientifique d'un déluge universel au sens expliqué ci-dessus n'est-elle pas un de ces résultats acquis, une de ces vérités dûment établies sur lesquelles on ne revient plus? Ainsi avoue t-il l'avoir toujours cru; nous sommes dans le même cas. Nous sommes encore parfaitement de son avis lorsqu'il dit que, dans le livre de Gonzalez, il est évident, à première vue, que nombre de faits allégués comme certains sont de ceux auxquels des spécialistes de marque contredisent.
Enfin , loin de chanter avec le Movimiento Catolico que : « Le nouvel ouvrage, qui vient de paraître, est appelé à produire un grand effet dans le monde des savants; que le titre lui-même est un défi jeté d'un côté à l'incrédulité, de l'autre aux apologistes timides », nous préférerions partager la sage opinion du critique de la Science catholique, que l'idée maîtresse du livre de Gonzalez est de celles qu'il faut désormais rejeter comme condamnées sans appel et exposant inutilement ceux qui les défendent à la risée des incrédules. —
Il faudrait encore ranger dans l'Ecole géologique VEssai d'un commentaire sur la Genèse (1883), de M. Chambrun de Rosemont, qui, de son propre aveu, a été ramené, par l'étude des phénomènes géologiques, à u la théorie pluviaire et à l'affirmation scientifique du déluge de Moïse ».
affirmer que l'exégèse orthodoxe moderne, prise dans son ensemble, considère le déluge comme un événement provU dentiel dans son but, mais naturel dans son essence, —
Les revues. — Ce premier résultat acquis, notre tâche n'est pas terminée. Il faut maintenant nous convaincre que l'opinion qui s'est dégagée pour nous de l'étude des classiques est bien réellement celle qui prévaut à l'heure qu'il est parmi les exégètes. Pour cela, jetons un coup d'œil dans les recueils périodiques où se débattent les questions du moment, où se livrent les combats d'opinions à l'aide desquels s'accomplit le progrès de la science.
Evidemment, il ne saurait être question d'analyser tous les articles sans nombre publiés sur la question qui nous occupe par les différentes revues religieuses ou scientifiques. Nous serons forcés de choisir et, sous peine de faire un livre de ce qui ne doit être qu'un chapitre, de nous en tenir aux plus importants de ces articles, au petit nombre de ceux qui firent sensation et qui marquent en quelque sorte les étapes du mouvement scientifique contemporain en matière d'exégèse.
Les dix dernières années ont été particulièrement fécondes en bons articles exégétiques, aussi, afin de ne rien perdre d'important, remonterons-nous dans cette recherche jusqu'en 1880, quoique notre dernier classique (Jaugey) soit de 1889. Nous conserverons dans ce qui va suivre la méthode appliquée jusqu'ici : l'analyse par ordre chronologique, et nous nous abstiendrons autant que possible des exposés d'ensemble et des rapprochements entre travaux d'auteurs différents. L'emploi de ces procédés synthétiques donnerait peut-être à notre étude plus de clarté et d'ampleur, mais en revanche, il l'exposerait à perdre un peu de ce qui doit être sa qualité dominante : l'impartialité. Rien n'est traitre, rien ne prête à l'arbitraire et au parti pris comme un parallèle fait par un tiers entre des opinions divergentes.
Le premier acticle que nous avons à étudier remonte donc à 1880. C'est une analyse de l'ouvrage Naturforschung und Bibel *
« « Naturforschung und Bibel, in ihrer Stellung zur Schôpfung; eine empirische Kritik der mosaischen Urgeschichte », von D"" Cari Guttler, Fribourgen Hrrsgau, 1877.
»?""Tr
de Cari Gùttler, publiée dans la Revue des Questions scientifiques de Bruxelles *, par M. l'abbé de Foville.
Le livre de Giittler comprend sept chapitres, ayant respectivement pour titre: I. Formation de l'univers (Cosmogonie). II. Formation du globe terrestre (Oéogonie). IIL Les astres (Astronomie). IV. Le monde végétal et animal (Paléontologie). V. L'homme (Anthropologie : matérialisme, darwinisme, théorie simienne, unité d'espèce, philologie comparée). VI. L'histoire primitive (Diluvium géologique et déluge biblique). VIL La chronologie (Antiquité de l'espèce humaine et chronologie biblique). Chacun de ces chapitres est divisé en deux sections : Tune scientifique, l'autre exégétique. Dans la première, l'auteur résume, en homme très bien informé, les théories les plus avancées de la science contemporaine; dans la seconde, il les compare avec les données bibliques et montre que celles-ci ne sont jamais en opposition avec aucun résultat certain des recherches naturelles.
Le chapitre vi est seul à devoir nous occuper pour le moment. L'auteur remarque d'abord que la science naturelle n'a pas d'objection sérieuse à élever contre la tradition biblique du déluge *, mais qu'elle ne lui rend pas non plus ces éclatants témoignages de vérification auxquels on a pu croire, il y a soixante et quatre-vingts ans, alors qu'on attribuait au déluge biblique les alluvions anciennes, les terrains glaciaires et l'ensemble des dépots quaternaires qui recevait conséquemment le nom, encore usité, de diluvium. Giittler entre ensuite dans des détails assez circonstanciés sur ce point, comme sur le creusement des vallées, les dépôts des cavernes et les alluvions métallifères. La conclusion générale qui ressort de l'étude de tous ces phénomènes est la suivante : A une époque géologique relativement récente, postérieure aux temps tertiaires (ce que nous appelons l'époque quaternaire), alors que l'homme et le plus grand nombre au moins des animaux actuels existaient déjà, des courants d'eau, dont la puissance surpasse tous les exemples que nous avons sous les yeux, ont sillonné les régions les plus diverses de la surface du globe, notamment les vallées
« Livraisons d'avril et juillet 1880, p. 582 et 235. * Il ne nous paraît pas inutile d'ajouter : « à condition que le récit biblique soit interprété selon les règles de la saine exégèse. »
de nos fleuves actuels. Cela posé, notre auteur se demande : Ces phénomènes aqueux et les inondations qu'ils impliquent ontils quelque rapport avec le déluge historique ? Et il répond : Il est permis de le présumer, mais non point d'identifier avec ce fait unique l'ensemble des phénomènes en question. Il est impossible, en effet, de renfermer la durée de ceux-ci dans les limites de quelques mois assignées par la Bible au déluge proprement dit. C'est plutôt par centaines d'années, pour ne rien exagérer, qu'il faut évaluer la durée de l'époque diluvienne des géologues; il est même extrêmement probable qu'elle n'a ni commencé ni fini simultanément dans les diverses régions du globe; il peut se faire que, dans quelques-unes, elle se soit prolongée, avec une partie au moins de ses caractères distinctifs, jusqu'à des temps bien postérieurs à ceux de Noé et du déluge.
Comme on le voit, ce premier résultat est un peu vague, mais, ajoute Giittler, ce qui doit jeter le plus de jour sur les rapports entre l'ère diluvienne de l'histoire du globe et les origines de l'humanité, c'est la recherche et, s'il y a lieu, l'étude des vestiges humains contenus dans le diluvium. Or, ces vestiges existent et leur étude, menée de front avec celle des restes animaux qui les précèdent ou les accompagnent, a révélé des laits importants. Le premier, c'est que le passage des temps tertiaires aux temps postérieurs, — (|u'on nomme ceux-ci quaternaires, diluviens, ou de quelque autre nom que ce soit, — c'est donc que ce passage n'a pas été marqué, comme le pensait Cuvier par une « révolution > si violente, par un cataclysme si universel qu'il ait anéanti toute vie animale à la surface du globe, au point que la faune quaternaire tout entière, créée à nouveau à la suite de ce cataclysme, se soit trouvée composée d'espèces entièrement nouvelles.
On connaît aujourd'hui, parmi les mammifères eux-mêmes, bien des exemples d'espèces que Cuvier regardait comme exclusivement tertiaires et dont l'existence s'est prolongée plus ou moins avant dans l'c'ige quaternaire. Inversement, les espèces autrefois réputées quaternaires, remontent en partie aux temps tertiaires.
L'autre grand fait en question, c'est que l'homme a été contemporain, tout spécialement en Europe, de plusieurs espèces animales, mammouth, mastodonte, rhinocéros, hippopotame, renne, auroch, lion, hyène, etc., parmi lesquelles plusieurs sont
entièrement éteintes aujourd'hui, lors même qu'elles appartiennent à des genres encore vivants, tandis que d'autres ont émigré dans des contrées plus ou moins éloignées de celles où elles pullulaient autrefois.
Cet exposé a le mérite incontestable de marquer nettement la place du déluge mosaïque dans l'histoire physique du globe. D'après cela, le déluge ne serait autre chose que Tune des nombreuses inondations locales qui caractérisèrent l'époque quaternaire. A ce point de vue, le système de Gûttler se rapproche de celui de l'abbé Lambert, que nous avons exposé précédemment et, comme ce dernier, il implique pour l'événement un caractère purement naturel. Mais le système de Gùttler a, à nos yeux, le même tort que celui de Lambert : il établit, ou du moins laisse subsister, entre le déluge mosaïque et les dépôts du diluvium, une relation de cause à effet qui, pour être réduite aux proportions les plus minimes, ne nous semble pas plus justifiée. Nous ferons voir, en eflet, lorsque nous en serons à examiner la nature géologique de l'événement diluvien *, qu'elle a dû être tout autre et que ce cataclysme a dû, selon toute apparence, se rapprocher bien plus des inondations brusques et courtes produites par les tremblements de terre que des transgressions marines ou des périodes de crues fluviales engendrées par les ruptures, sans cesse récurrentes, de l'équilibre orogénique *.
» Cbap. IV et v.
» En rattachant, comme nous venons de le faire, le cataclysme diluvien aux tremblements de terre plutôt qu'aux soulèvements montagneux, nous sommes loin de vouloir établir une distinction essentielle entre les ébranlements sismiques et les mouvements orogéniques proprements dit; entre les phénomènes actuels et ïe^ phénomènes anciens de la géologie mécanique. Bien au contraire, nous pensons que la théorie des causes actuelles, à condition d'être sagement interprétée, reste la seule vraiment scientifique; et dans le cas partieuher, tout en reconnaissant que le problème est loin d'être tranché, tout en réservant le côté de la question relatif aux rapports d'intensité, nous sommes très disposé à regarder les mouvements sismiques et les mouvements orogéniques comme deux manifestations d'une action fondamentale : l'écrasement centripète de la lithosphère terrestre, les mouvements du premier groupe constituant le processus à Taide duquel se réalisent les modifications comprises dans le second;
Quoiqu'il en soit, d'ailleurs, un soûl point doit, pour le moment, nous occuper : le système de Gùttler, tel que nous venons de l'exposer, implique le caractère naturel de l'événement. Au reste, la suite de notre analyse va nous prouver explicitement que telle est bU^n l'opinion de notre auteur et, qui plus est, celle de son commentateur, M. l'abbé de Foville.
Ainsi, au commencement de sa seconde section consacrée au côté exégéti(|ue de la question, Giittler remarque que le seul point encore réellement débattu, c'est le genre d'universalité qu'il convient d'attribuer au déluge : universalité géographique absolue, universalité ethnographique absolue, ou enfin, universalité ethnographique seulement relative? Et l'auteur remarque que ce problème de l'universalité du déluge se pose autant au point de vue de la science naturelle qu'à celui de l'exégèse biblique, ce qui, on en conviendra, é(|ui\aut à reconnaître, bien qu'implicitement encon», le caractère naturel du t'ait à expliquer.
Mais un peu plus loin, Giittlei* devient tout à fait catégori<jue. Les Pères et les théologiens du moyen âge, dit-il en elfet, suivis encore par un certain nombn^ d'exégètes actuels, ont interprété le récit biblique du déluge dans le sens de l'universalité absolue *.
les mouvements oroKéniquos représentant les rcsuUa7itcs des actions sismiques. Ce que nous venons de dire, a uniquement pour Lut de discerner entre ces deux groupes de phénomènes, ditTérents en apparence quoique essentiellement semblables, celui auquel nous pensons que le déluge puisse être rattaché avec le plus de vraisemblance. Nous tenons, en outre, à protester dès maintenant, fjuitte à y revenir plus tard ex prafesso, contre Tatlrihution du diluvium au déluge biblique, théorie qui, pour avoir longtemps prévalu, n en a été que plus nuisible au progrès de r(»xégèse d'une part, de la géologie de l'autre.
« La revue que nous venons de taire des principaux écrits modenies sur la matière, nous a montré combien est restreint, à Theure qu'il est, le nombre des universalistes absolus, l/abbé de Foville fait en note une remarque dans le même sens ; il rappelle les exceptions au consc?isus universaliste signalées par M. Vigouroux dans son Manuel biblique, p. 423, et il ajoute : « Les hébraïsants les plus versés dans la connaissance de TEcriture-Sainte déclarent d'ailleurs qu'on s'est réellement mépris sur le sens de l'expression Ifnilc la lerre, lorsqu'on l'a entendue «le la surface entière du globe; elle ne désigne commu-
Mais, remarque-t-il, leur attention n'avait pas H6 attirC'e sur les difficultés sérieuses que les sciences naturelles trouvent aujourd'hui à cette interprétation. C'en est une que l'absence de traces géologiques reconnues d'une inondation générale et simultanée de toute la surface du globe. Mais il en est de plus embarrassantes encore. Où chercher, se demande-t-il, l'origine des eaux qui eussent recouvert la terre entière avec ses plus hautes montagnes? Comment aussi s'expliquer la réunion autour de Noé des représentants de toutes les espèces animales, puis le retour ultérieur de toutes ces espèces dans les parties du monde et dans les latitudes où nous les voyons localisées. Les singes d'Amérique ne vivent que dans les régions tropicales; les ont-ils regagnées par les glaces de Behring ? Les kanguroos australiens ont-ils été transportés à travers les airs ? Il serait plus facile de multiplier ces questions bizarres que d'y trouver des réponses vraisemblables. Supposera-t-on que l'eau du déluge ait été, en temps et lieu, tirée du néant, pour y rentrer ensuite, ou bien qu'elle soit venue de régions de l'univers extérieures à notre atmosphère et y soit ensuite retournée? Le monde animal, ou du moins, les espèces exotiques, ont elles été créées à nouveau après le déluge 2?
nément dans la Bible, que la terre habitée, et très souvent elle est restreinte à la seule terre d'Israël. » (Revue des Quest. scienlif., juillet 1880, p. 253.)
» Le commentateur fait ici la remanjue suivante : « C'est aussi se méprendre sur la pensée des Pores que do leur attribuer l'opinion de Tuniversalité géographique du déluge, dans le sens que ces mots ont pour nous depuis la découverte do l'Amérique et de l'Australie. Les pays que les Pères avaient eu vue lorsqu'ils disaient le déluge universel étaient probablement déjà tous habités du temps de Noé. » Nous examinerons plus loin (Ohap. m et iv), si les faits actuellement acquis à la géologie régionale nous autorisent à admettre que le domaine respectif dos terres et dos mers ait été, à l'époque du déluge, diftéreut de ce qu'il osl aujourd'hui et de nature à permettre le rassemblement, puis la dispersion ultérieure des animaux, uniquement par voie do lorre. Mais remarquons immédiatement qu'une réponse mémo attirmative à cette question no forait que diminuer la difficulté sans la faire disparaître. Los migrations diluviennes des animaux n'en resteraient pas moins inexplicables au point de vue ^renient naturel.
A coup sûr, répond Giittlor, ces opérations ne surpasseraient pas la toute-puissance de Dieu, mais elles s'accorderaient mal avec la conduite qu'il nous a lui-même habitués à regarder comme celle de sa sagesse; et il y a d'autant moins lieu de recourir à de tels miracles, que la Bible ne nous représente pas le déluge comme amené par des agents surnaturels : ce sont les écluses du ciel qui s'ouvrent pour verser la pluie, ce sont les sources de l'abîme dont les barrières se rompent. Malgré ce qu'il y a d'obscur dans ces expressions, elles ne paraissent pas désigner d'autres eaux que celles de la mer et des nuées.
Et il conçut : < L'interprétation absolue de l'universalité du déluge se trouve donc sujette à de telles; difficultés, elle entraîne tant de conséquences extraordinaires, énigmatiques, concernant l'origine, le cours et les suites de cet événement, qu'au point de vue de l'histoire naturelle *, on doit la qualifier de souverainement invraisemblable. »
Et le commentateur, M. de Foville, ajoute ^ : « On peut adhérer sans scrupule à ces appréciations de (xiittler. Un nombre croissant d'exégètes d'une orthodoxie non suspecte, à dater de Mabillon, autorisent désormais l'interprétation relative de l'universalité du déluge. En présence des faits révélés par les progrès modernes des sciences d'observation, cette interprétation ne nous parait guère moins nécessaire que celle des jours de la création dans le sens métaphorique. Elle n'a d'ailleurs rien de plus forcé, et d'excellentes raisons, tirées en grande partie de l'Ecriture-Sainte elle-même, ont été produites pour la justifier. >
La pensée du commentateur de Giittler, ne nous apparaîtrait qu'incomplètement, si nous nous en tenions à cette citation, et pour la saisir en entier, il nous faut revenir un peu en arrière. Nous avons dit que pour Giittler le seul point qui reste en litige dans la question du déluge, c'est le genre d'universalité à attribuer à cet événement. Or, s'il mentionne les trois systèmes à priori applicables, les deux premiers seuls : universalité géographique absolue et universalité ethnographique absolue, lui paraissent compatibles avec l'orthodoxie et dignes d'un
« En français, nous dirions mieux et, dans le cas particulier, avec une généralité plus grande que le sujet justifie, « les sciences naturelles » au lieu de <( l'histoire naturelle. »
> Loc. cit., p. 254.
examen attentif. Quant au troisième système, à l'universalité ethnographique restreinte ou non-universalité, il ne le signale qu'en note et doute de son admissibilité dans Texégèse *. Les objections qu'il oppose à ce système se fondent, d'une part, sur les deux passages des Epitres de saint Pierre, où il est dit que huit personnes seulement échappèrent au déluge et, d'autre part, sur les comparaisons consacrées par la tradition chrétienne entre le déluge et le baptême dont les eaux engloutissent rhomme de péché, entre Tarche et l'Eglise hors de laquelle il n'est point de salut. « Pour soutenir l'opinion susdite, il faudrait donc, conclut Gùttler, abandonner à la fois l'inspiration verbale des Epitres de saint Pierre et ces types enracinés dans le langage théologique. >
Or, à cette conclusion, M. de Foville répond ^ que « notre auteur a sans doute raison de considérer cette dernière théorie comme encore sujette à caution ; mais qu'à ses yeux, il outre la portée des objections, d'ailleurs très graves, qu'il lui oppose. C'est surtout dans la dernière conséquence tirée par Giittler que son commentateur trouve de l'exagération. »
Ainsi, longtemps avant M. Motais, l'abbé de Foville adhérait à la théorie non-universaliste et, de ce qui précède, nous croyons pouvoir conclure que le caractère naturel rendu à l'événement par ce dernier système devait être au moins l'un des motifs de cette adhésion.
Le chapitre vi de Gûttler se termine par l'énoncé d'une opinion particulière que l'auteur attribue à Reusch, mais que M. de Foville croit devoir faire remonter à Hugh Miller. Elle consiste à regarder le récit du déluge comme provenant des témoins de l'événement, de Noé ou de ses enfants, et comme transmis par tradition verbale, peut-être même écrite, jusqu'au temps de Moïse. Cette hypothèse, remarque le commentateur, a l'avantage de motiver très clairement les expressions absolues et universelles appliquées dans le texte à certaines circonstances du déluge, telles que la submersion des montagnes : au point de
» Il ne faut pas perdre de vue que l'ouvrage de Gtittler est de 1877, par conséquent antérieur à celui de M. Motais, à qui il était réservé d'introduire définitivement dans Texégèse la théorie de la nonuniversalité.
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vue des témoins, on effet, et dans l'horizon qu'ils embrassaient, les eaux avaient tout enseveli. Et il ajoute qu'on ne saurait voir rien de blâmable dans cette opinion, pourvu qu'on ne la gâte pas, comme le fait Reusch, en admettant l'immixtion dans le texte sacré d'éléments fabuleux et légendaires *.
Giittler, dit encore M. de Foville, conserve bien mieux le sens du vrai en même temps que de la saine orthodoxie : Il nous montre avec Delitzsch les légendes un déluge dans ces traditions des peuples païens qui suffiraient à démontrer la réalité de révénement, mais qui en défigurent les détails; il voit au contraire, dans le récit biblique, le correctif de ces légendes, comme dans le récit de la création le correctif des cosmogonies mythologiques. Cette remarque trouve précisément son application dans le sujet qiii nous occupe. En effet, si quelque chose tend à donner à l'événement diluvien une tournure surnaturelle, ce sont les récits des peuples polythéistes, et en particulier le document chaldéen, grâce à la personnification constante des forces de la nature qui apparaît dans ces récits comme une conséquence inévitable des croyances et du génie spécial de ces peuples. Rien de pareil dans le récit monothéiste de la Genèse ; or, s'il est vrai que nous ayons là le correctif des traditions
» Cette remarque se rapporte à la dernière édition de Bibel und Natur, et non à celle que nous avons analysée précédemment. A ce sujet, voici ce que M. de Foville met en tète de son article sur le livre de Giittler : « Le judicieux et utile ouvrage du D»* Reusch, intitulé Bible et Nature, avait jadis remporté en Allemagne la palme de l'apologie catholique dans les questions désignées par son titre. Mais Fauteur, depuis dix ans (c'est-à-dire depuis 1870), s'est malheureusement égaré dans une secte présomptueuse pour laquelle il n'était point fait. La dernière édition de Bible et Nature est postérieure à cette afHigeante défection et elle s'en ressent; il en est de même d'un abrégé populaire que l'auteur a, plus récemment encore, donné de son livre, l'ne tendance marquée vers les opinions rationalistes dépare tristement cet opuscule, que l'on eût pu citer comme un petit chefd'(euvre, à ne considérer que la précision de la forme et la lucidité du style. » — Nous avons cité la 2'ne édition, datant de 180*.^. — Enfin, pour la question de savoir si le texte biblique contient ou non des éléments fabuleux, légendaires ou mythiques, nous renvoyons à notre étude : Le caractère historigtie du déluge.
mythiques ^ n'en ressort-il pas un argument en faveur du caractère naturel de l'événement ?
C'est là un point très digne de remarque : la Bible ne nous représente pas le déluge comme causé par des agents surnaturels, MM. Gûttler et de Foville le reconnaissent pleinement, ainsi que nous l'avons vu, et il faut ajouter que la tournure surnaturelle prise par l'événement dans les récits polythéistes tient à la conception fondamentale qui les inspira, c'est-à-dire à la forme de ces. récits; elle ne prouve donc nullement que le cataclysme ait réellement procédé de causes extranaturelles. Mais alors, comment se fait-il que la théorie opposée ait pu avoir tant de partisans, surtout dans l'ancienne exgèse? Où donc Reusch prend-il le droit de dire ^ que la Genèse représente le déluge comme un événement singulier, arrivé en dehors du cours naturel des choses ? Comment peut-il affirmer que Moïse savait parfaitement que le fait qu'il relatait n'avait pas eu lieu d'après le cours ordinaire de la nature? S'il le savait, pourquoi donc ne l'a-t-il pas dit? C'eût été d'une certaine importance pour le but moral qui le faisait écrire. Or, qu'on nous montre daps le récit de la Genèse, non pas une indication, mais seulement une allusion un peu nette à un événement surnaturel. Il n'y en a pas trace, et c'est le cas, croyons-nous, de répéter avec Diestel ^ : € Si l'exégèse moderne a abandonné Tancienne manière de voir; si elle considère le déluge comme ayant été un événement naturel; si elle rejette les miracles sans nombre qu'y voyaient les anciens, c'est qu'en réaliU'' le texte biblique n'en fait pas la moindre mention. Or, où prendrions-nous le droit de lire dans le texte ce que l'auteur n'y a point écrit? » *
Pour nous, l'énigme est facile à résoudre : la théorie miracu liste est le fruit d'un parti pris; mais cela pas immédiatement, en quelque sorte plutôt au second degré. En efl'et, nous accordons volontiers qu'elle est nécessaire pour expliquer un déluge
» Renvoi à la même Elude pour cette question qui y est examinée en détail.
3 Op, cit., p. 379.
» Sintflnty p. 8 et 9; vide ante.
^ Je sais bien qu'il y a desexégètes de valeur pour qui cet argument n'a pas la force que lui suppose Diestel, et d'autres qui, n'y voyant qu'une qucïJlion de style, le rejettent absolument.
162 LE DÉLUGB
universel. Mais, ajoutons-nous alors avec M. Motais', « si ces miracles, dont le texte ne fait nulle mention, apparaissent dans Texégèse universaliste, et même avec un caractère de nécessité à peu près indiscutable, c'est pour défendre ce qui n'est, après tout, qu'une hypothèse : Tuniversalité géographique du déluge >. Or, nous avons déjà indiqué que la science n'approuve pas Thypothèse universaliste et que, de plus, le texte, en dépit des apparences, ne la requiert point. Nous l'avons déjà fait entrevoir, et la suite de notre étude ne fera que nous en convaincre, la théorie universaliste manque de base sérieuse; elle n'est, après tout, qu'une opinion préconçue, le résultat d'un parti pris. Cela posé, si nous trouvons que la théorie miraculiste n'a d'autre fondement que l'hypothèse de l'universalité, à l'explication de laquelle elle est, à la vérité, indispensable, n'avons-nous pas le droit de dire que la théorie miraculiste n'est, elle-même, en dernière analyse, que le ft^uit du parti pris ?
En somme, et c'est par là que nous clorons cette analyse déjà longue, Guttler et son commentateur, M. l'abbé de Foville, admettent le caractère naturel du déluge et vont jusqu'à lui sacrifier l'opinion dite traditionnelle de l'universalité absolue. Car, en définitive, les seules objections qu'ils opposent à cette interprétation, ce sont les difficultés d'ordre physique qu'elle rencontre. —
En 1881, M. Jean d'Esticnne publiait dans la Revue des questions scientifiques de Bma-ellcs (Numéros d'avril, juillet et octobre), un travail important intitulé : Les théories du déluge. Nous allons l'analyser brièvement, au point de vue qui nous occupe : R. Q. S., avril 1881. — p. 415 : Le déluge se rattache à l'ordre des phénomènes providentiels et miraculeux (phrase à sens vague) ; il est cependant scientifiquement possible:
« Nous voudrions essayer non pas de prouver scientifiquement cet événement considérable, c'est-à-dire de l'établir en dehors des données de l'histoire, par des preuves scientifiques intrinsèques, — cela serait sans doute difficile en l'état actuel de la science, — mais bien d'en démontrer la possibilité et la vraisemblance, et de faire voir «|ue la science véritable n'a aucune objection de quelque valeur à élever contre lui. »
» Vide ante.
Page 410 : Le dolugo est parmi les faits des Livies-Saints (\u\ € intéressent plus spécialement les lois du monde physique. »
Page 430 : Le récit du déluge se divise en trois parties :
P Préliminaires du déluge, sa prédiction; — extra-naturelle;
2» Le cataclysme lui-même; — naturelle;
3» Fin du cataclysme, sortie de Tarche, pacte ; — extranaturelle.
€ En dehors, donc, des manifestations directes et certaines de la divinité à Thumanité, avant le déluge et à la sortie de Tarche, nous aurons le droit de rechercher une explication naturelle aux faits matériels du déluge, toutes les fois que cette explication pourra être proposée sans invraisemblance. L'action providentielle ne révèle pas moins que l'action miraculeuse, avec laquelle il ne faut pas la confondre d'ailleurs, l'intervention de Dieu dans les affaires humaines et son gouvernement sur le monde. Il sait faire concourir les phénomènes naturels, produit des lois qu'il a créées, aux fins qu'il se propose, sans sortir à tout instant du fonctionnement régulier de ces mêmes lois. Ou mieux, il les a, de toute éternité, élaborées et édictées en vue de leur faire produire, comme d'clle-mèmes et par leur jeu normal, les événements que de toute éternité il a voulus. » C'est-à-dire que le déluge fut miraculeusement prédit et naturellement produit.
Page 439 : Discussion de la théorie de V universalité absolue; exposé des principaux systèmes d'explication physique qui s'y rattachent ; la pluie miraculeuse ; le débordement des mers ; une déformation du sphéroïde terrestre; une contraction momentanée du noyau interne et de la lithosphère; un changement dans la position de l'axe polaire. Nous n'avons ni à les exposer ni î\ les discuter ici; notons seulement (jue, dans toute cette discussion, Jean d'Estienne se maintient exclusivement sur le terrain des faits naturels. A propos des explicatioas, comme celle par la pluie miraculeuse, qui font appel aux moyens surnaturels, il dit (p. 441) :
< Ce genre d'interprétation qui explique, non seulement le fait général et sa cause initiale, mais encore tous les faits particuliers du déluge, par autant de miracles, a l'avantîige de ne laisser prise» à aucune discussion. "Cwo fois placé sur ce terrain, toute difficulté s'évanouit, puisque l'on peut toujours tenir en réserve quelque nouveau miracle pour en avoir raison.
C'est Fancicnne interpnHation, celle qui se présentait naturellement à Tesprit dans les siècles précédents, alors que les lois qui ont présidé à la formation et au développement du sphéroïde terrestre étaient encore inconnues. Elle rencontre encore quelques partisans convaincus même dans le monde savant; le docte et vénérable abbé Moigno la soutient énergiquement dans ses Splendeurs de la foi. >
<ç Cependant il ne nous parait pas qu'elle soit la plus vraie. S'il est absurde, étant admise la croyance à un Dieu personnel, libre et tout-puissant, de contester la possibilité du miracle et s'il est constant, historiquement et doctrinalement, qu'il y a eu et qu'il y a des miracles, rien n'oblige d'autre part d'étendre cette réalité des miracles à tous les cas possibles ou embarrassants. Dans la formation de l'univers, c'est à Dieu seul qu'il faut attribuer les actes de création proprement dite, ex nihilo. Mais pour la grande généralité des cas il s'est borné à promulguer des lois en vertu desquelles se sont produits, par de lentes évolutions, tous les phénomènes qui ont amené le monde à l'état où nous le voyons. Pareillement, dans le gouvernement de ce même monde, il n'intervient que rarement en dehors de ces lois : le plus souvent, selon la pensée du comte de Maistre, il les fait simplement plier, sans les enfreindre, aux vues de la Providence, auxquelles elles concourent ainsi par leur fonctionnement même. Nous croyons qu'il est parfaitement licite, en théologie comme en exégèse, de ne pas faire intervenir le miracle lorsqu'il n'est pas nécessaire; et toutes les fois qu'un phénomène extraordinaire peut raisonnablement s'expliquer par le jeu des forces et des lois que Dieu a mises dans la nature, une telle explication nous parait préférable h celle d'une intervention miraculeuse. — »
Dans son second article R. Q. S., juillet 1881), Jean d'Estienne étudie successivement le système du déluge quaternaire (ancienne école géologique, système de Lambert et de Hamard), celui du déluge successif et localisé en hauteur (Lambert), celui de la localisation pure et simple, soit le système de V universalité . relative, enfin l'universalité restreinte au genre humain, avec les théories géologiques et botaniques qui en découlent. Ici encore, nous n'avons pas à discuter cet exposé, auquel cas nous aurions bien des réserves à faire; notons seulement que dans toute cette partie de son travail, Jean d'Estienne ne quitte pas un instant le terrain purement naturel, —
Troisième- article i R, Q. S,, octobre 1881) : p. 476 et suivantes, examen des difficultés de détail ; les animaux dans Tarche et hors de Tarche ; comment Noé put-il bâtir seul Tarche ; difficultés du rassemblement des animaux de toute la terre; les dimmensions de Tarche étaient-elles suffisantes? Toutes ces difficultés sont examinées au pur point de vue naturel. En particulier, Tauteur repousse Tidée du miracle pour le rassemblement des animaux (p. 480), en faisant voir que le texte biblique ne parle pas de tous les animaux *. Il cite divers textes à Tappui de* cette manière de voir (481, 482). P. 485 : Le rassemblement spontané autour de Noé des animaux d'une région limitée peut s'expli([uer naturellement par l'instinct du danger :
« Le rassemblement spontané des animaux autour de Noé, près de Tarche, peut s'expliquer d'une manière providentielle sans doute, mais en même temps naturelle, par cet instinct du danger qu'ils possèdent à un degré incomparablement supérieur à celui de l'homme et qui les porte, en pareil cas, à chercher un refuge auprès de lui. Cette h^'pothèse, qui n'a rien que de raisonnable pour l'ensemble des espèces animales existant dans une contrée déterminée, serait absolument insoutenable s'il s'agissait de l'appliquer à tous les animaux du globe. »
< Mais en restreignant l'universalité du déluge à la portion de la terre habitée par l'homme au moment où surgit cetU» catastrophe, la restriction dans la quantité des espèces animales réunies dans l'arche suit naturellement et satisfait, non seulement à toutes les données religieuses du récit de Moïse, mais encore à celles du texte littéral sagement interprété. En cet état, peu nous importent et la valeur exacte de la coudée mosaïque, et le tonnage plus ou moins fort de l'arche, et les combinaisons de l'architecte Silbervschlag, et la comparaison avec le moderne Great Eastemùu les calculs du R. P. Fournier. Avec 300 coudées de longueur, 30 de hauteur et 50 de largeur, la capacité de l'arche nous laisse toute sécurité pour recevoir, avec huit personnes, la collection d'animaux indigènes indiquée par la Genèse, avec des vivres pour plus d'un an. »
Page 486. Question de la conservation des animaux aquatiques malgré le mélange des eaux douces et des eaux salées. Discussion purement naturelle.
» Nous avons fait (Caractère historique, p. Il::i) nos réserves sur ce genre d'exégèse « par compromis. »
Page 187 et suivantes. L'arc-en-ciel ; il est naturel quoique providentiellement destiné au pacte d'après le déluge :
< Cette destination providentielle du météore implique-t-elle une formation miraculeuse à son origine? En aucune sorte, et, pas plus que sa formation originelle par le jeu régulier des lois de la nature, elle n'est opposée à la signification surnaturelle qu'il a plu au Tout-Puissant de lui attribuer. Là, comme en tant d'autres circonstances, Dieu fait servir à ses fins divines les effets naturels des lois qu'il a promulguées. 11 choisit Tarcen-ciel, résultat d'une loi nouvelle (?), ou plutôt du fonctionnement des lois anciennes dans des conditions nouvelles (?), comme le garant du mode d'action des autres lois qui régissent l'état physique de notre globe. Car tout se tient dans la nature; et il est visible que tant que l'arc-en-ciel pourra peindre, sur les nuées du firmament, sa courbe aux sept couleurs, les rapports existant entre l'air, Teau, la lumière, la pesanteur, qui tous contribuent au phénomène, resteront immuables, et, partant, ne laisseront s'introduire aucune variation grave dans leurs fonctionnements réciproques. x> (p. 491, 492).
Page 492 et suiv. Changement possible (?) dans les climats lors du déluge. Changement dans la position de l'axe terrestre (?). Discussion culturelle de tout ceci.
Page 495. La « période pluviaire » (Système de M. de Chambrun de Rosemont). Discussion purement naturelle de ce système douteux ; il le rejette finalement (p. 499). La principale objection de J(»an d'Estienne contre ce système, c'est (|ue l'arche aurait dû être entraînée vers la mer et non pas remonter vers le haut pays. Il a raison, et cette cii'constance, qui se retrouve à la fois dans la Genèse et dans le texte cunéiforme, oblige, nous l'avons déjà dit, à rejeter toutes les explications du déluge cjui se basent principalement sur les pluies. Seule, la théorie sismique de Suess est en état de rendre compte de ce fait très particulier mentionné par les deux textes ^
Enfin (p. 513 et suiv.), Jean d'Estienne formule la conclusion suivante qu'il faut rapporter presque en entiei*, à cause de sa valeur probante dans la recherche actuelh» et parce<|u'elle nous fournit un bon résumé des principaux systèmes imaginés dans
» Voyez notre étude : La throric sismique du déliKjCy 18\I3.
ces dernières années, pour expliquer physiquement le fait du déluge :
« LéCS connaissances géologiques du jour no corroborent pas directement et spécialement ce t'ait que nous fournit Tliistoire, mais elles ne Tinfirment pas non plus. Bien loin de là, elles prouvent d'une manière irréfutable que les eaux, tant atmosphériques que marines ou fluviales, ont rempli un rôle considérable pendant toute la durée de la période quaternaire aux débuts de laquelle parait remonter la création de Thomme; qu'une grande partie des continents et terres aujourd'hui émergés de notre hémisphère ont été sous les eaux pendant cette période; et que des restes humains ou des débris d'industrie primitive, mêlés aux ossements d'animaux éteints dans les brèches osseuses, les cavernes à ossements et les couches du diluvium, prouvent que l'homme, qui a été contemporain de ces espèces aujourd'hui disparues, a pu être détruit avec elles par l'effet de grandes inondations. »
« De telle sorte que , prouvé historiquement *, le fait du déluge de Noé trouve dans la géologie de grandes probabilités et la vraisemblance, sinon des preuves proprement dites et directes. >
« En cet état, diverses théories ou systèmes explicatifs sont proposés pour donner la clef d'une partie au moins des énigfJies historiques ou physiques dont ce fait reste entouré. »
« La première et la plus ancienne consiste à expliquer toutes choses, le fait lui-même dans son origine comme dans ses développements successifs et les circonstances qui s'y rattachent, par autant de miracles : miracle de la prédiction faite par Dieu à Noé ; miracle de la réunion autour de Noé de tous les animaux existants sur la terre, pour être embarqués dans l'arche; miracle de la pluie de quarante jours, pluie mystérieuse et alimentée par des eaux créées ou formées ad hoc, ou empruntées aux espaces interplanétaires; miracle de la disparition ou de la destruction de ces eaux pour exonder la terre à la fin de la catastrophe. Cette explication à coups de miracles est en eflet fort simple et n'est point au-dessus, c'est évident, de la puissance divine; mais elle semble peut digne de sa sagesse et de la manière habituelle d'opérer de la Providence. Comme le
• Voir notre étude Le déluge devant la critique historique.
remarque Pianciani, la parole divine serait ainsi exposée aux moqueries des savants, ce que, comme saint Augustin et saint Thomas en avertissent, il faut éviter avec le plus grand soin *. »
< Sans méconnaître le caractère j)rovi(ientiel et miraculeux du déluge dans son butj dans ses effets jar rapport à Vhunianité. et dans l'annonce qui en a été faite par révélation divine à Noé, longtemps à l'avance, pour qu'il put s'y soustraire lui et sa famille, on peut aussi expliquer le déluge par diverses hypothèses sur le fonctionnement des agents naturels. »
« Ceux de ces divers modes d'explication qui peuvent être scientifiquement pris en considération, tout en paraissant ne soulever aucune objection sérieuse au point de vue de l'exégèse sacrée, sont au nombre de quatre. >
« 1. — Le soulèvement brusque des montagnes que les géologues considèrent comme les plus récemment formées, les Andes, le massif principal des Alpes ou l'Himalaya, aurait amené une perturbation telle à la surface du globe, que les eaux de l'Océan, soulevées et soumises à une évaporation violente, auraient fait irruption sur les terres qu'elles auraient partout recouvertes en escaladant jusqu'aux sommets les plus élevés. Ainsi présenté, le soulèvement des montagnes, cause directe de l'inondation qui les aurait elles-mêmes submergées, se heurte à d'insurmontables difficultés. »
< 2. — Un déplacement de l'axe terrestre plus ou moins prompt, aurait eu pour effet de vider en quelque sorte le fond des océans comme un immense vase sur les continents, et de produire ainsi une barre gigantesque qui aurait fait le tour du globe en surmontant les plus hautes montagnes Quelle aurait pu être la cause de ce brusc^ue déplacement? On a répondu par le choc d'une comète, hypothèse, qui n'a pas été admise. Plus récemment, il a été à peu près démontré mathématiquement que les modifications de l'écorce terrestre (|ui ont édifié les montîignes n'avaient pu se produire sans modifier les conditions d'équilibre du sphéroïde, et que des changements dans la valeur de l'angle d'inclinaison de son axe sur le plan de l'écliptique en avaient été la conséquence nécessaire (?). En ce sens, le soulèvement des plus récents systèmes orographiques aurait
« Pianciani, Cosmogonia, p, 551, Cf. Henri Ueusch, l. c, p. 31)1 ad not.
pu, par le déplacement ainsi apporté à Taxe terrestre, être la cause médiate de la grande inondation. >
€ 8. — Si Ton admet, ce qui est licite, que Texprossion de € au-dessus des plus hautes montagnes > est métaphorique et peut ne pas être prise au pied de la lettre, il en résulte une facilité beaucoup plus grande. A Taide de cette interprétation, M. Tabbé Lambert voit, dans les couches du diluvium, les traces du déluge de Noé, lequel aurait été successif et ne se serait élevé qu'à une hauteur peu considérable, mais suffisante pour atteindre tous les hommes : l'inondation dont Noé et sa famille auraient été préservés au moyen de Tarche, serait ainsi le dernier épisode d'un déluge universo-partiel et successif. Ce système semble manquer un peu de logique, la Bible ne parlant que d'un déluge dont Noé aurait été informé longtemps d'avance et aurait vu le commencement et la fin. Les inondations qui auraient pu le précéder ne lui seraient point corrélatives, et ne paraissent guère pouvoir lui être réunies en un seul événement. »
« 4. — Nous ne rappellerons guère que pour mémoire la théorie diluvienne de M. de Chambrun de Roscmont, qui repose sur une généralisation non justifiée et qui, d'ailleurs, ne s'adapterait pas aux principales circonstances de l'événement. »
« 5. — Une cinquième explication, (jui parait répondre à toutes les difficultés de l'ordre physicpie, consiste ;\ ne considérer le déluge comme universel que par rapport à l'humanité, qu'il aurait bien détruite tout entière, mais en se circonscrivant à la région du globe alors occupée par elh^ Des rameaux détachés du tronc principal et bientôt tombés dans la dégradation et la sauvagerie, auraient été, plus ou moins longtemps auparavant, détruits par les nombreuses inondations partielles H locales des divers âges quaternaires, et ce serait d'eux (|ue proviendraient les restes humains ou d'industrie humaine (|ue l'on retrouve dans les diverses couches du diluvium. Mais le déluge de Noé n'aurait pas montré de ses traces Jusqu'ici, soit que les contrées qui en ont été le théâtre n'aient pas encore été suffisamment explorées, soit même (lue la plus grande partie de leur étendue soit restée ensevelie au fond de l'Océan (?) »
« Dans cette théorie, le fait matériel du déluge pourrait s'expli(|uei* comme étant le dernier des nombreux phénomènes de soulèvement (?) et d'alfaissement qui ont signalé l'époï^ue quatei'uaire. Mais aussi la cause» de ce mouvement important
sur un fragment considérable de Técorce du globe pourrait se rattacher à Tun de ces déplacements de Taxe terrestre iuvocjués dans le second des systèmes d'explication ici résumés. >
< Un changement proportionné dans les conditions climatériques et météorologiques du globti aurait été la conséquence de cette dernière perturbation (?), et de ce changement serait résulté, parmi les effets visibles à Tœil, la formation de Tarcen-ciel sur le firmament; et ainsi s'expliquerait d'une manière particulièrement rationnelle que Dieu en ait fait le signe et comme le sceau de son pacte avec l'humanité noachique. »
« Ce cinquième mode d'explication coupe court à toute difficulté plus ou moins spécieuse que l'on a pu élever, à propos de la réunion et de l'introduction dans l'arche des animaux de tout l'univers. Les animaux dont il est question sont seulement ceux (lue connaissait Noé et qui étaient ou pouvaient être d'une utilité quelconque pour l'homme, principalement les animaux domestiques. »
< 6. — En outre de ces cinq théories, il en est une sixième, laquelle n'est, à viai dire, qu'une extension de la cinquième. Elle consiste à ne faire porter l'universalité du déluge que sur le noyau principal (?) de l'hunjanité, sur la descendance de Seth tout entière, les Noachides exceptés, mais sur une partie seulement de la race caïnite dont quelques familles ou quelques tribus, très éloignées de la région du globe envahie par les eaux du déluge, auraient échappé à la catastrophe. Les défenseurs de ce système soutiennent, par des arguments et des considérations (|ui ne sont pas sans valeur, ciu'il n'est contraire à aucun point de la doctrine catholique, et qu'il parait ressortir même d'un examen attentif et mot par mot de certains passages du récit de Moïse. Il aurait l'avantage de fournir l'explication de certains faits ethnologiques qui, en dehors de lui, restent difficiles à comprendre. >
7. — Aux six théories exposées par Jean d'Estienne, il faut absolument ajouter la théoîHe sismique de Suess, dont nous avons déjà parlé bien des fois. Parue d'abord en 1888, elle ne pouvait entrer dans \o. travail (jue nous analysons, puisqu'il est de 1881, mais nous avons dit à plus d'une reprise les motifs pour lesquels le système du professeur viennois nous semble ainsi qu'à un grand nombre de géologues, non seulement le meilleur, mais peut-être le seul acceptable.
Son principal mérite est, répétons-le, de rendre compte mieux qu'aucun autre des fontes abyssl de la Genèse, des Animnnki du poème chaldéen, et d'expliquer seul la translation de l'arche de l'aval vers l'amont, des bords du golfe Persique vers les montagnes de l'Arménie ou du Kourdistan *.
Jean d'Estienne se résume finalement ainsi : < En tout état de cause, il nous paraît ressortir de l'ensemble de cette étude qu'il ne peut y avoir^ pour un esprit sincère et sans parti préconçu, aucune difficulté entre la science et la foi dans la question du déluge. Quelle que soit, des difll'érentes théories que nous avons exposées, celle qui se rapproche le plus de la vérité, ce grand point reste toujours acquis que, si les sciences physiques ne fournissent pas de preuve directe et matérielle du déluge de Noé, elles nous montrent du moins qu'il rentre dans la catégorie des phénomènes qui ont marqué, aux premiers âges de l'humanité, les dernières transformations du globe. Il est donc géologiquement possible et vraisemblable; il est de plus historiquement certain *. Aucun doute, aucune difficulté grave ne peut donc subsister à son sujet devant la loyauté et la bonne foi. » —
Controverse du l^^ juin 1883. Important travail de Mgr C. de Harlez, Ui linguistique et la Bible. Relevé aux p. 579 et 580 :
< Moïse écrivait pour un peuple enfant, assez grossier, tout adonné aux représentations sensibles et peu capable de s'élever aux conceptions philosophiques. Pour faire impression sur son esprit et émouvoir sa volonté, pour lui inspirer de la crainte, il fallait représenter Dieu comme un Roi très puissant, agissant avec force et soudaineté, sous l'empire des sentiments que lui faisaient éprouver les actions des hommes. Si l'Israélite n'eut point vu Dieu en mouvement, il eut été peu impressionné par les avertissements et les menaces de son ministre. »
« Il faut donc se garder de voir dans les faits l'action directe et miiaculeuse de Dieu chaque fois (|ue l'écrivain sacré semble la représenter comme telle •^; il faut faire, selon les règles de
* Dans notre étude spéciale sur ce système (lov. vit,), nous montrons comment il triomphe des objections formulées contre lui et se maintient dans les traductions récentes du texte.
« Voir à ce sujet notre étude précitée.
» A plus l'orte raison quand ce n'est pas le cas. Or, on se rappelle que, dans le récit du cataclysme diluvien en lui-même, la ttenèse
rinterprctatiuii, la part des exigences du style poétique et de Teffet à produire. On ne croira certainemenient point que Dieu se promenât réi^llement dans l'Eden au souffle du zépliir rafraîchissant qui succédait à la chaleur du midi, ou qu'il ait créé(?; d'une pièce des tuniques de feuillage pour nos premiers parents et les en ait revêtus comme ferait un valet de chambre. Dieu descendant pour voir les constructions de la plaine de Siînnaar et s'assurer de leur état, n'est certainement* qu'une figure. Il en est de même de cette douleur qui atteignit le cœur de Dieu quand il vit la corruption des hommes (G., vi, 6.) Les monologues que Moïse met sur les lèvres du Seigneur, par exemple celui où il se décide à confondre les langues des hommes, doivent être évidemment interprétés comme des tournures poétiques. »
« Les œuvres de Dieu sont toujours en rapport avec leur cause et leur but, sa sag(»sse ne crée pas des prodiges pour des raisons minimes. » (p. 58L). —
Controverse du !«•" juillet 1883. Abbé Al. Motais, Réponse à trois questions sur Vuniversalité du déluge et la confusion des langues. Cette « réponse > adressée au directeur de la Controverse, M. l'abbé Jaugey, et qui, comme point de départ de la célèbre controverse sur l'universalité du déluge en même temps qu'origine du système de la non universalité ethnograjMque, devait avoir de grandes conséciuences *, ne nous fournira ici que peu de matériaux. La thèse complète de M. Motais avec toutes ses déductions ne devait se développer (|ue plus tard, dans son Déluge biblique (1885, vide ante .
Relevé p. 88 : « Il me parait plus franc, plus net, disons le mot, plus loyal et plus d'accord avec le texte aussi bien qu'avec les usages bibliques, d'admettre ou l'universalité absolue (dont V impossibilité n'est point scientifiquement démontrée avec certitude), ou l'étendue restreinte, mais indéterminée. »
< Ces deux pensées sont de beaucoup les plus fréquemment renfermées sous les expressions- que nous venons d'étudier.
ne fait ciucune inouliuii du miracle. Nous avons déjà remarqué que certains exé^'ètes interprètent ce silence comme une pure question ^ie forme qui n'empêcherait pas de supposer des miracles là où le texte n*en indique pas. On voit la ditlérence avec Topinion de Mgr de H. » Voyez Jaugey, Dict. npoL, art. « Déluge. »
D'après la dernière explication, l'écrivain emploierait, commf en vingt autres endroits, des teimes, absolus en eux-mêmes, (universi homines, sub omni cœlo, omnos montes) pour indiquer rimmensitè d'une inondation qui s'étendit sur un espace presque sans limites, mais il n'aurait aucunement, pas plus ici que dans beaucoup d'autres passages, l'intention de leur donner \Q.précl* sîon qu'on y cherche, ou V absolu que plusieurs y trouvent. Nécessairement, dans cette hypothèse, la famille do Noé auriiit pu n'être pas la seule à échapper au cataclysme ; mais le texï o ne déterminant rien à c<* sujet, ce serait bien plutôt à la science qu*à Vexégèse qu'incomberait la mission de rechercher si quelque fraction de rhwnanité fut soustraite au fléau et quelle fut cette fraction, »
€ Quant à la tolérance de TEglise, au sujet de cette interprétsition à l'heure présente, elle ne me semble pas douteuse. Sur toutou ces questions, la liberté laissée à l'exégète est complète. L'Eglise parle net quand elle parle; mais elle ne fait ni n'autoriso vi\ son nom aucun procès de tendance '. Je crois même que c'est mal la servir que de vouloir, en des matières aussi controversées et aussi controversables, indiquer ses préférences, lorsquVIIf^ n'a parlé ni par ses Conciles ni par ses Papes. Si elle s'est tuf*, c'est qu'elle a eu des raisons de le faire. Sied-il bien à l'exég**!*de la faire parler malgré elle pour l'obliger à combattre iU^^ opinions qu'il ne partage pas ? »
«Je sais bien qu'on peut objecter la Tradition. Mais qn'nu veuille bien le remarquer, on n'a le droit de la faire intervenir, comme organe de l'Eglise, que lorsqu'elle apparaît avec nn caractère de décision nette et unanime dans son enseignemerii : ce qui ne se rencontre pas dans le cas présent. Les Pères et Ip^ écrivains ecclésiastiques anciens traitaient toutes ces questitMif< avec une largeur de vues et une indépendance d'esprit i^th* n'imitent pas toujours aujourd'hui ceux qui s'appuient sur lonr témoignage; témoin, entre autres, la façon dont on interprét;ul jadis l'Hexaméron mosaïque. Je sais bien que pour le Délu^je il y a plus d'unanimité dans l'exégèse ancienne; mais si Tm» remarque que les conditions d'esprit dans lesquelles se trou-
* Le procès de tendance légitimement fait par certains théolo^irn j n'a lieu que contre eeux qui, par témérité, cùioient de près Terrr-ur sur un point nettement ilétenniné par l'Kglise et proposé h la foi*
vaient les Pères et les écrivains* ecclésiastiques, vis-à-vis du texte, ne leur permettaient pas de soupçonner les objections qice la science oppose acltiellenierU, on aura le droit de se demander si l'interprétation porte bien ce caractère décisif et définitif qu'il faut constater dans une interprétation appelée à faire loi. — Que dirait-on de quelqu'un qui concluerait contre la Bible parce que tous les Pères et les écrivains ecclésiastiques avant Copernic interprétaient le texte de Josué, d'après la supposition que le soleil tourne autour de la terre ? Cette unanimité qui tenait à l'ignorance des faits et des objections suffirait-elle ?» —
Controverse, du P"* septembre 188.S. Mgr T. .T. Lamy. € L'universalité du déluge. » Passages notés :
Page 308 : < Il ne parait nullement impossible que l'arche ait suffi pour contenir tous les animaux que le texte indique. Sans doute Dieu a pu, au besoin, les y faire entrer et les conserver par miracle. Mais il semble que ,s'?7 avait voulu agir ici miractileusement, il n'eût pas donné à l'arche des proportions si grandes. Car, il faut bien le remarquer, c'est Dieu lui-même qui a donné les proportions et la forme de l'arche. Si Dieu n*a pas r^oulu intervenir par une action particulière pour la conservation des animaux dans l'arche, il est intervenu directement pour dicter la construction et le nombre des animaux qui devaient y entrer. On ne peut donc nier l*inier vent ion miraculeuse de Dieu dans l'histoire du déluge, comme nous le verrons encore plus loin. » (Passage à la fois pour et contre le miracle).
Pages :3()9, 310 : < Philon a cru (jue Noé avait rassemblé de tous côtés les animaux pour les faire entrer dans l'arche, comme un berger rassemble son troupeau pour le faire entrer dans la bergerie. D'autres ont pensé que les animaux, effrayés à l'approche du déluge, avaient passé les mers à la nage pour se réfugier près de Noé. Rien de cela n'est dit dans le texte, comme l'a déjà très bien observé saint Augustin *. Le texte parte seulement : deux de choquée espèce rien/Iront à toi ^, Ils
i De Cii\ Dei XV, 27 : « Non en lin ea Noe capta intromittebat, scd veniontia et intrantia permittobat. Ad hoc enim valet quod «lictum est ; Inlrabant ad te, non scilicet hominis actu, sed Dei nulu. »
» Nous avons déjà fait observer (p. 04) ce qu'a d'incertain cette interprétation par le Vcnicnt ad te.
LR DÉLUGE 175
viendront donc spontanément, ins.tinctivement sous Vimpulsimi de Dieu. Ce n'est pas Noé qui les rassemblera, ils viendront d'eux-mêmes se présenter à Noé ; alors Noé en prendra au moins un couple de chaque espèce et môme, comme il est dit plus loin, plusieurs couples pour les animaux purs et les fera entrer dans l'arche. Il y a donc ici une intervention particulière de Dieu, Les animaux privés de raison ne pouvaient être amenés par leur instinct naturel près de Noé plutôt que près de tout autre homme. C'est donc Dieu lui-même qui a dirigé leur instinct; c'est Dieu qui les a fait venir près de Noé. Comment les a-t-il fait venir? Est-ce par le moyen des anges comme l'ont pensé des interprètes do valeur, est-ce par leurs forces naturelles, est-ce de toute autre manière? Moïse n'en dit rien. Y avait-il alors des îles peuplées d'animaux ? * les animaux ont-ils dû traverser les mers pour arriver? le texte ne dit mot là- dessus. A cette époque l'Amérique était -elle peuplée d'hommes et d'animaux * et les animaux sont-ils venus par le détroit de Behring ou par ailleurs ? y avait il des navires gui sillonnaient les mers? la Genèse se tait absolument sur tous ces points. Elle mentionne avant le déluge l'invention de plusieurs arts; mais elle ne parle pas de l'art de la navigation '\ Une seule chose résulte du texte, c'est que Noé n'eut aucune peine pour réunir tant d'espèces différentes puisque Dieu les fit venir > *.
Comme nous l'avons déjà fait voir, cette conclusion n'est pas bien certaine. Encore moins celle-ci (p. 311) :
€ On le voit, Dieu intervient constamment par une action particulière, en dehors des lois géyiérales de sa providence, dans tout ce qui concerne le déluge. Il règle la construction de l'arche, le nombre des animaux qu'elle contiendra; il prédit sept jours d'avance le commencement du cataclysme. >
Il ne faut d'ailleurs pas oublier que Mgr Lamy est, avec
* Evidemment, puisqu'il y en avait déjà aux temps géologiques.
« D'hommes, on ne ne peut Taftirmer, puisque la date «lu déluge est inconnue, mais d'animaux, oVst certain, puisqu'elle Tétait déjà aux époques géologiques. Comment peut-on faire des questions semblablos?
» C'est de nouveau le caractère continrntal du récit hébreu.
* La faiblesse de cette argumentation n'a pas besoin d'être signalée ; cette citation et les autres semblables ont cependant un avantage : on ne nous accusera pas de choisir partialement nos auteurs.
M. Moip^no, le chef dos interprètos attardés dans runivorsalité absolue *.
Page 312, en note : « Le « grand abimo, > en hébreux thehom, cVst le mot qui est employé au second verset de la Genèse 11 revient dans d'autres endroits de TEcriture pour désigner rocéan ou les 7ners en générai. C'est le sens qu'il a ici : l'immense Océan rompit ses digues et envahit les terres, soit par l'action d'un soulèvement (il vaudrait en tout cas mieux dire « affaissement >) comme la géologie en connaît, soit par la volonté toute puissante de Dieu. »
Relativement à la destruction des animaux, au déluge, Mgr Lamy emprunte à saint Jean Chrysostome un raisonnement qui pouvait passer avant la naissance de la paléontologie, mais qui ne peut plus être de mise aujourd'hui :
€ Un se demande pourquoi Dieu, irrité contre les hommes à cause de leurs crimes, exerce sa colère non seulement contre eux mais aussi contre les animaux qui n'ont commis aucune faute? N'y a t-il pas là un manque de sjigesse et de justice? Quelle faute avaient commise et quelle peine pouvaient avoir méritée des êtres privés de raison? Les saints Pères se sont déjà fait cette question et leur réponse dispense d'en faire une nouvelle. « Pourquoi, dit saint Jean Chrysostome, lorsque r homme seul a péché, les brutes subissent-elles la même peine que lui ? Il devait en être ainsi. Kst-ce que les brutes ont été créées pour elles-mêmes ? Elles ont ét('' faites pour l'homme. Lors donc que celui-ci disparait, à quoi serriraie^nt- elles encore? » (p. 318).
Mais, dans ce cas, à quoi ont donc servi les animaux des temps géologiques, qui ont vécu en nombre immense, des. siècles et des siècles avant l'apparition de l homme ? Et à ce propos, i! faut remarquer, bien que le terrain des conjectures ne soit pas, on en conviendra, notre terrain favori, il faut remarquer que la terre, qui a été habitable pour les animaux bien longtemps avant de l'être pour l'homme, deviendra, selon les probabilités que fournit l'analogie, inhabitable pour l'homme avant de l'être pour tous les animaux.
Page 322, nous retrouvons la méthode habituelle de l'école
* Jau^'0\ , DU t. a pal., col. 750.
miraculiste qui la partage avec lés universalistes, des affiniialions toujours, mais de preuves point :
« Le déluge est un fait miraculeux; ce grand cataclysïite est un châtiment, un effet de la colère céleste excitée p:ii la corruption universelle des hommes. 11 ne s'est pas produit spontanément et il n'est pas le résultat des forces ordinaires de la nature, La puissance divine est intervenue ; Dieu a clairement énoncé le dessein de détruire le genre humain; il a prédit le commencement du cataclysme; il en a marqué It^s progrès et la fln; il a spécifié les hommes et les animaux qti il voulait épargner. Ce n'est donc pas à la science, mais à TEglino qu'il appartient de l'expliquer. La science étudie les lois de U\ nature, leur harmonie et leurs effets; or, cette grande dévastation s*est produite en dehors de ces lois ; c'est donc à l'autorUi* qui a été constituée par Dieu interprète des faits miraculeux qu'il appartient d'expliquer celui-ci et d'en déterminer l'éteatlm* et les effets. »
Il faudrait prouver que le déluge est un fait miraculeux. Or, c'est ce que l'auteur ne tente même pas. La suite du texiB s'occupe uniquement de combattre la non-universalité ethnographique. Sans doute, si on admet l'universalité géographique, il faut admettre le caractère miraculeux. Mais nombre d'érrivains, et nous-même après eux, avons suffisamment prouva que ce système manque de base *. Quant à prétendre que U% texte biblique lui-même indique l'universalité absolue, il n'y :i plus guère aujourd'hui qu'un groupe d'exégètes qui le fasse, lU c'est V Ecole mythique 2.
Pages 330 et 331, l'auteur rappelle la seconde Epitre de saint Pierre : « Par là, le monde d'alors périt inondé par l'eau. \n\ les cieux et la terre qui existent maintenant sont conservés j^;lr la même parole, et réservés au feu pour le jour du jugenx nt et de la ruine des hommes impies 3. » Le déluge est ici compat^^ à la conflagration universelle qui aura lieu à la fln des temps. La comparaison serait inexacte si l'on supposait que le délu^t* n'a pas été universel, comme le sera la conflagration do hr
» Voir « le Déluge », dans les Monat^Rosen de 1891 et 1892.
« Voir notre étude Le déluge devant la critique historique, p.» \\1.
8 II Petr., m, 6-7.
terre par le feu à la fin des temps *. S'il en est ainsi, où trouver de Teau en quantité suffisante pour un déluge s'élevaut de quinze coudées au-dessus des Cordillières et des monts Himalaya ? Cette difficulté appartient plutôt à la science quUl V exégèse dont nous nous occupons exclusivement. Nous laissons donc aux savants le soin de la résoudre. Que si la science la déclare insoluble, il nous restera à dire que Dieu a multiplié miraculeusement les eaux comme le Sauveur multiplia plus tard les' pains. Entre temps cependant, nous rappellerons que le déluge a été produit par deux causes : d'abord la pluie du ciel. Nous croyons que la science n'a pas encore mesuré la quantité d'eau que contiennent les nuages. On peut aujourd'hui, encore répéter ces paroles que Dieu adressait à Job : « Es-tu entré dans les trésors de la neige ? As-tu vu les réservoirs de la grêle ? Qui a tracé des conduits aux eaux pour faire pleuvoir ? Qui compte les nuées dans sa sagesse * ? »
< La seconde cause du déluge est le débordement des mers. La mer couvre plus des trois quarts du globe. Si Dieu a produit au sein des mers quelque grand soulèvement, comme les géologues en connaissent (?), il semble qu'il n'aura pas été bien difficile que les eaux se soient élevées au-dessus des plus hautes montagnes ? Il est à remarquer que les montagnes les plus élevées ne font sur la surface du globe que l'effet des rugosités d'une orange. En outre, le déluge a duré près d'un an ; durant ce temps les eaux allaient et revenaient; elles ont pu couvrir successivement les différentes contrées de manière à détruire partout les hommes et les animaux. Il n'est pas nécessaire que la pluie soit tombée partout en môme temps, ni que l'Amérique ait été couverte d'eau le même jour (|ue l'Europe et l'Asie. »
Le caractère miraculeux du déluge n'est donc plus tout à
» Notre auteur met en note :
« Il s'est élevé dernièrement une controverse au sujet de ce texte. Le ciel et la terre devant périr par le feu, la science peut-elle affirmer que le globe terrestre va se refroidissant et qu'un jour le froid le rendra i nhîibi table ? Nous ferons remarquer que la conflagration annoncée par saint Pierre pourra être miraculeuse et se faire contrairement aux prévisions de la science qui juge des choses selon leur cours naturel. » Sur la valeur à attribuer à cette prédiction, voir notre étude La fin du 7nonde.
« Job, xxxviii, :l'Z, 25, :??.
fait hors do doute, puisqu'on en appelle aux explications scientifiques et qu*on les croit suffisantes même pour rendre compte de l'universalité absolue, ce dont, entre parenthèses, nous doutons fort. C'est toujours cette même hésitation accompagnée d'une ignorance plus qu'enfantine et d'incompréhensibles retours en arrière, déjà rencontrée chez M. Moigno, et qui caractérise l'Ecole universaliste et miraculiste, on deviae aisément pourquoi. Quant à la dernière phrase, c'est la théorie de ïuniversalité successive qui appartient en propre, croj'^onsnous, à M. Lamy et dont nous disions déjà précédemment * ce qui suit :
II ne nous semble pas qu'en renonçant à la simultanéité de l'inondation on soit bien avancé. Sans doute, le volume d'eau nécessaire pour couvrir la terre s'en trouve considérablement diminué, mais alors il faut trouver une cause à la translation de cette masse d'eau qui s'en va faire son tour du monde pour traquer et atteindre dans leur dernier refuge les hommes qui fuient devant elle.
Or le volume d'eau que nous pouvons supposer sans sortir des limites de l'expérience scientifique étant excessivement faible relativement à l'ensemble de la surface terrestre, il faudra qu'il effectue des voyages sans fin et en tous sens pour aller occuper successivement toutes les régions.
Quatre difficultés, au moins, s'élèvent contre cette translation de l'eau :
a) La durée du déluge que l'Ecriture f\xo à près d'une année et qui est évidemment trop faible pour permettre à une masse donnée d'eau de se transporter successivement dans toutes les régions du globe, alors surtout que la vitesse de translation qu'il convient d'attribuer à cette eau n'est pas celle des courants rapides mais bien celle des nappes dites stagnantes*
b) La congélation qui n'eût pas manqué de frapper tout ou partie de la masse liquide ambulante, lors de son passage dans les régions polaires, empêchant l'eau de continuer sa route ou tout au moins, retardant l'accomplissement de son œuvre en diminuant sa masse mobile. Il ne faut pas oublier, en effet, que
» Monat-Rosen du 15 février lii^l, p. 277.
« Ceci, en partant de la donnée d'une inondation sismique, seule acceptable.
le déluge a eu lieu pendant l'époque quaternaire, si ce n'est dans l'époque actuelle, alors que Tuniformité torride des climats avait cessé depuis longtemps et que les pôles avaient déjà leurs calottes de glaces.
c< La difficulté d'expliquer comment cette masse d'eau, une fois parvenue au bord d'une mer, a pu la traverser pour aller poursuivre sa course sur le rivage opposé. Une translation de ce genre a beaucoup d'analogie avec celle de la vague marine produite dans les grands tremblements de terre. Lors du tremblement de Lisbonne, au l®»" novembre 1755, l'onde traversa l'Atlantique et alla causer aux Antilles un effroyable ras de marée. Le tremblement de Simoda au Japon (23 décembre 1854) provoqua une vague qui alla battre la côte californienne. Celui d'Arica au Pérou (13 août 1868) se fit sentir jusqu'aux Sandwich et en Australie, tandis que l'onde marine allait briser le bord de la calotte antarctique et jeter une multitude de glaçons flottants sur la route de la « Néréide >, frégate française cinglant vers le cap Horn, par 51*^ de latitude *.
Voilà des exemples certains de l'ébranlement sismique se transmettant de la terre à la mer; mais dans aucun d'eux nous ne voyons la mer transmettre à son tour l'ébranlement au rivage opposé *. La vague marine produit un ras de marée, souvent désastreux, et puis c'est tout, les éléments rentrent dans le repos jusqu'à ce que se produise une nouvelle commotion. Si, ce qui arrive souvent, une masse d'eau considérable a été projetée dans l'intérieur des terres, ces eaux y restent stagnantes et disparaissent peu à peu par évaporation et infiltration.
dj Enfin, même abstraction faite des océans, la translation en tous sens d'une masse d'eau limitée, de façon à l'envoyer successivement dans toutes les parties d'un continent, reste inexplicable. On ne saurait invoquer les pentes naturelles du terrain, d'abord parce (|ue, loin de conduire les eaux dans les massifs montagneux, elles les en eussent éloignées; et en second lieu parce que, une grande masse d'eau adventive comme celle qui nous occupe ne pouvant provenir que d'une
« Suess, Sinlflulhy p. 3.
* Ceci n'est nullement contradictoire avec le fait de tremblements de terre se propageant, dans le fond rocheux de l'océan, d'un rivage à Tautre.
grande inondation et une grande inondation ne pouvant guère se produire que dans une région de plaine, l'action des pentes naturelles eut été d'immobiliser dès Tabord la masse d'eau dans les régions où elle se serait rassemblée, en l'empêchant d'en sortir pour aller se promener par le monde.
La translation des eaux ne saurait pas non plus être attribuée à des mouvements sismiques du sol parce que cette translation aurait dû avoir lieu en tous sens tandis que les séismes sont toujours orientés suivant des lignes de propagation qui occupent chacune une position déterminée, en rapport avec l'état orogénique de la contrée et invariable tant que la tendance à la dislocation demeure la même, c'est-à-dire pendant de longues périodes géologiques.
Voilà ce que nous disions, il y a plus de deux ans ; nous ne pouvons que le répéter.
On le voit donc, la thèse de Vuniversallté successive du déluge n'est guère soutenable au point de vue scientifique; pour une difficulté qu'elle écarte, elle en fait naître plusieurs autres. Comme, d'autre part, le texte biblique ne l'appuie nullement, nous proposons de l'abandonner au même sort que celle de l'universalité absolue : au sort de relique historique sans valeur-
Page 334, nous arrivons à la conclusion de Lamy : « Nous n'avons rien dit de la géologie, parce que notre but était purement exégétique. Nous nous bornerons à une seule observation. Les géologues ont émis beaucoup d'idées différentes sur le déluge. Il ne nous appartient pas de les juger. Nous dirons seulement que le déluge mosaïque nous paraît appartenir plutôt à l'histoire qu'à la géologie. Les déluges géologiques * semblent, en général, avoir duré beaucoup plus de temps que le récit de la Genèse n'en attribue au déluge de Noé. En outre, le déluge de Noé n'a pas laissé, au moins en certains endroits, de traces appréciables en géologie 2. Ainsi la colombe revint avec une feuille d'olivier dans son bec. Il faut donc qu'en cet endroit le déluge n'ait pas déraciné les oliviers et par conséquent la science géologique ne saurait y trouver les traces d'inondations •marquées par des dépôts considérables de sédiments. 11 n'y a donc, nous semble-t-il, rien d'étonnant à ce que la géologie ne
* Qu'est-ce que cela veut dire?
î 11 n'en a laissé aucune, nulle part.
retrouve pas les traces d'un déluge universel qu'elle puisse siirement assimiler au déluge mosaïque. Si le déluge mosaïque n'a pas laissé des traces partout, comment la géologie trouveraitelle des traces de ce grand cataclysme là où il n'en reste pas ? >
Nous avons plus d'une observation à faire ici. D'abord, qu'estce que cela veut dire : « Le déluge appartient plutôt à l'histoire qu'à la géologie ? » Quel que soit son caractère, l'histoire doit V enregistrer et son rôle se borne là. S'agit-il de V expliquer, alors il est miraculeux ou naturel. Dans le second cas, la géologie seule entre en scène et cela nécessairement.
En second lieu, qu'est-ce que c'est que les « déluges géologiques. » Cela ne peut s'entendre que des grandes inondations quaternaires qui appartiennent certes à la géologie, mais qui n'ont rien à faire avec le déluge, nous l'avons prouvé ; ou alors des transgressions marines qui forment les grands dépôts sédimentaires, mais comme il ne s'en est pas produit, à notre connaissance, depuis l'apparition de l'homme, elles sont hors de cause.
Enfin, l'absence de traces laissées par le déluge ne préjuge rien quant à son caractère naturel ou non, et ne suffit pas à retirer cet événement du domaine de la géologie. En effet, la géologie ne se borne pas à Vei stratigraphie ou étude des terrains, elle embrasse en outre la géodynamique qui étudie les phénomènes mécaniques du sol, actuels ou anciens, par exemple, les inondations ou les tremblements de terre; or on n'a pas prouvé, bien au contraire, que le déluge ne fût pas un phénomène de ce genre. —
Nous ne nous arrêterons pas davantage au travail de M. Lamy. La réponse qui lui convient lui a été donnée, et de main de maître, par M. l'abbé Motais, dans deux articles « A propos de l'universalité du déluge » Controverse de mars et avril 1884). Nous nous bornerons à prendre dans ces deux dissertations, qu'on ne saurait assez recommander, mais qui sortent en majeure partie de notre sujet actuel, les quelques passages qui y touchent.
Page 250. Remarque importante et beaucoup trop oubliée, en général :
€ Les Pères, les théologiens du moyen âge, les grands interprètes du TF/« au XVI 11^ siècle, réprouvent unanimement avec
saint Augustin ces interprét;itions entot(?es et personnelles (|ui, au risque de compromettre la divine parole, ferment la porte à des explications différentes, aujourd'hui possibles, demain peut-être nécessaires; ils réprouvent plus encore cet abus du miracle inutile en lui-même et créé pour sortir d'une situation compromise ou engagée sans raison suffisante. »
Pages 260 et 261. L'auteur combat l'emploi du miracle pour résoudre les différentes questions relatives au rassemblement et à la dispersion ultérieure des animaux, et conclut : « C'est ainsi — à l'aide de quelques milliers de prodiges — qu'on prétend , résoudre tout naturellement ces difficultés qui font hésiter le Père Pianciani et M. l'abbé Vigouroux. »
« Encore une fois tous ces miracles sont en soi possibles, très possibles; mais ils sont supposés de toutes pièces et ces suppositions, vieilles comme l'histoire du déluge, n'ont jamais contenté tout le monde, et satisfont de moins en moins l'esprit plus positif et plus rigoureux de la critique catholique moderne. Triste temps que le nôtre ! Cette accumulation de mei^veilles ne le touche plus, et j'entends des lecteurs satiriques demander si c'est le commentaire d'un récit historique ou une page des Mille et une nuits; j'entends des esprits indociles prétendre (juo la baguette de la fée Viviane a remplacé la plume de l'interprète. »
< Ce sont là, jQ le répète, dos moyens dont Dieu dispose plus que l'exégète et dont il se sert peut-être moins que lui. »
€ Ce serait fort commode, sans doute, de recourir ainsi au miracle pour donner de l'air et des issues à son exégèse ; mais quand on a le goût de les multiplier sans besoin et sans preuves, il faudrait peut-être aussi avoir la puissance d'en produire au moins un : celui de se faire accepter. >
« Comment ne s'aperçoit-on pas que c'est précisément pour ne pas les rendre nécessaires, lorsque le récit ne les demande pas, que le Père Pianciani, M. Vigouroux et tous les exégètes de cette école ont remis le texte à l'étude et l'ont expliqué autrement. Cette exégèse, par trop saturée d'interventions divines directes et hypothétiques, trop absolument en dehors de l'action providentielle ordinaire, leur a paru peu faite pour se concilier bon nombre d'esprits droits et saints pourtant, et, à l'exemple de bien d'autres, ils ont ouvert une issue plus large et non moins légitime à la foi. »
184 LB DÉLUGB
Page 2ô2. Remarque intéressante au double point de vue du caractère de Tévénement et de son annonce, et de la provenance du texte lui-même : « On ne peut douter que nous ne possédions, dans la page biblique, la tradition noachique très fidèlement transmise. Mais comment le projet divin fut-il communiqué à Noé ? N'est-ce point par des visions, par des illuminations intérieures, soudaines, successives *, oiï le jeu des mots ne trouvait point de place ? Et, d'ailleurs, quand nous voyons les apôtres répéter, malgré l'inspiration qui les guide, d'une façon différente, les paroles de la Cène, nous sommes cent fois pour une fondés à croire que la tradition noachique, à laquelle Moïse, revient peut-être, comme le dit M. Vigoureux *, en épurant les annales chaldéennes, n'est pas gardée avec un plus grand scrupule de formes, et que nous nous trouvons en face d'un récit très exact, mais rendu en langage oriental par le chala^n de Moïse. C'est évidemment ce que supposent avec pleine raison les exégètes que nous entendrons tout à l'heure nous montrer et Noé et Moïse se plaçant dans la narration au ï)oint de vue de leurs connaissances personnelles. »
€ Cela étant, il faut observer soigneusement que le récit mosaïque se compose de deux parties distinctes. Il y a d'abord la prophétie, il y a ensuite sa réalisation. Ceux qui connaissent les habitudes des écrivains bibliques, comprendront aisément que la seconde partie, dans sa forme, est .subordonnée à la première, et que l'accomplissement de la parole prophétique sera exposé dans des termes entièrement d'accord avec la prophétie elle-même, qu'elle est, en conséquence, complètement dépendante d'elle. C'est donc à la partie prophétique surtout qu'il convient de s'adresser d'abord pour étudier, sous le langage qu'il emploie, la pensée de l'écrivain. Or, c'est un principe reconnu de tous que le langage prophétique affecte et recherche fréquemment l'hyperbole, plus particulièrement peut-être lorsqu'il s'agit de transmettre les menaces divines. Qu'on ouvre n'importe lequel des prophètes, on verra avec quelle incroyable
« Ou par des phénomènes physiques prémonitoires, comme le veut Suess (Vide ante).
« La Bible et les Découvertes modernes, l. I, chap. iv, Le Déluge, p. 249. Nous avons examiné cette question à fond dans notre Déluge devant la critique.
prodigalité ils en usent, et combien il faut rabattre de l'expression pour arriver à l'idée précise. >
Page 270. On sait que Tabordage de Tarclie au sommet de l'Ararat d'Arménie, considéré par plusieurs comme absolument hors de doute *, est l'un des arguments de l'école miraculiste et universaliste. Or, M. Motais nous apprend que, contrairement à la tradition habituelle, le Père Pianciani, dont l'esprit de parfaite justesse se manifeste dans toute cette étude, la montre s'arrêtant « non loin des lieux où elle a été fabriquée, » Or, si la Bible ne nous dit rien du point de départ de l'arche ni de la résidence précise de Noé avant le déluge * l'épopée d'Izdubar, au contraire, nous donne un renseignement précieux. Elle indique, dans, son chant onzième, la ville de Surippak comme le lieu où résidait Hasis-Adra et où les dieux tinrent conseil pour décider le déluge :
€ Cette ville de Surippah était déjà fort ancienne lorsque les dieiujc y tinrent conseil », disent les versets 11 à 13 de Col. I. Elle était habitée par une population de marins, gens experts dans Tart des constructions navales. Cela ressort du contexte et en particulier de la frayeur qu'éprouve Hasis-Adra de devenir la risée du peuple en construisant son navire; cette frayeur le fait résister longtemps aux ordres et aux avertissements du dieu de la mer (Col. I, 28-31).
L'épopée dit expressément que Surippak est sur TEuphrate et tous les auteurs qui ont écrit sur ces matières la placent sur le cours inférieur du fleuve. Rawlinson en cherche l'emplacement dans le voisinage de Hoveiza et la considère comme une ville de l'intérieur, car, dit-il, on ne bâtit jamais une ville à l'embouchure même d'un grand fleuve parce que les aterrissements y entraveraient la navigation.
Suess fait remarquer à ce sujet que le fond du Golfe Persiquc ne devait pas être, au temps du déluge, là où il est aujourd'hui. Il y a, en effet, de l'aveu des naturalistes modernes, peu de régions où le colmatage par les apports fluviaux soit aussi rapide qu'aux bouches du Schatt-el-Arab. Pline émettait déjà cette opinion (VI, cap. xxvi) qui est encore celle de Beke, Loftus et autres. Loftus a montré qu'à une époque relativement
» Voyez la même Etude, à la fin.
* Ce qui, d'ailleurs, n'est pas tout à fait le cas. Voyez Ibidem,
186 LE DÉLUGB
récente, le fond du Golfe se trouvait à quelque chose comme 400 kilomètres plus au N.-O. que les bouches actuelles du Schatt-el-Arab et 240 kilomètres plus loin dans Tintérieur des terres que la jonction du Tigre et de FEuphrate à Korna*.
De nos jours encore, les aterrissements sont considérables et la pente du lit des deux fleuves est insensible dans tout leur cours inférieur. Le courant y est si faible que la marée se fait sentir dans le Tigre jusqu'au village d'Abdallah-ibn-Ali, à 280 kilomètres du rivage et dans l'Euphrate, jusqu'aux marais d'Kl- Hammar, à 298 kilomètres de la mer.
Les bouches du Schatt sont encombrées d'alluvions au point qu'à de certains moments la navigation y devient impossible même pour les chaloupes. On se rappelle les difficultés inouïes que rencontra Taterrissement du câble indien venant de Bender- Bûschihr.
Le fond du Golfe Persique était donc plus au Nord qu'aujourd'hui et c'est dans le voisinage de ce fond que se trouvait l'antique ville de Surippak, point de départ de l'arche.
Partie de là, elle a marché vers le Nord, car les écrits chaldéens s'accordent avec la Genèse pour placer le lieu d'échouage et de débarquement dans cette direction. Mais la déclaration de Pianciani vient à l'appui de la théorie de Suess pour faire pencher la balance en faveur de l'abordage aux collines de Nizir ou dans le « Coast-Range » persan, plutôt que sur l'Ararat situé bien plus au Nord *.
L'excellent premier article de M. Mo tais se termine (p. 290) par la conclusion suivante, qu'il applique aux théories universalistes, mais qui peut être transportée de toutes pièces contre le système miraculiste qui n'est souvent que la conséquence de ces théories et, comme elles, qu'une hypothèse gratuite : € Il est bien à craindre, dit-il, que tous les mille riens auxquels on s'accroche, tous les prodiges que l'on multiplie outre mesure, toutes les violences faites aux textes bibliques, touces les bordées courues en pure perte à travers les deux Testaments, rappelant la plaidoierie plutôt que l'exégèse, ne révèlent une situation compromise et ne nuisent à la thèse traditionnelle au lieu de l'étayer. >
* Le déluge^ « Monat-Rosen » du 15 mars 1892 ; Suess, Sinlfluth, page 11.
» Voyez encore Y Etude indiquée tout à l'heure.
Le second article de M. Motais (Controverse du 1er avril 1884) sera plus fertile encore que le premier, pour la question qui nous occupe. Parmi les citations que nous allons lui emprunter, un certain nombre se retrouvent, presque textuellement, dans son livre Le Déluge biblique (1885) et, à ce titre, ont déjà été relevées par nous précédemment.
Malgré cela, l'existence de légères divergences entre les deux textes, jointe au désir que nous avons d'honorer tout spécialement la mémoire du regretté professeur de Rennes, nous engagera à reproduire ici en entier son remarquable exposé. La clarté, la sûreté et la franchise de son argumentation n'ont pas été égalées, et ce serait briser l'harmonie et l'élan qui en font le prix, que de la tronçonner sous prétexte d'éviter des redites. Aussi bien, la vérité ne saurait être trop répétée.
C'est à la page 419 que l'illustre champion^ toujours en réponse à M. Lamy, aborde la question qui nous occupe, et il l'aborde, selon son habitude, franchement et corps à corps :
«Est-on bien sûr que le fait du déluge soit un miracle? On l'affirme, pour cette raison d'abord qu'il a été annoncé par Dieu et prédit à Noé.
« Il y a là une confusion étrange. C'est la prophétie qui est un miracle *, non pas la chose prophétisée. Si quelqu'un s'avisait de nier contre les Pères l'annonce du déluge comme fait histotorique ou comme fait surnaturel, on concevrait l'effroi de Veœégèse lUtra-conservatrice; mais ceci n'est pas en cause, et l'on reconnaîtra, d'autre part, que l'annonce d'un fait n'en change pas la nature. Le reniement de saint Pierre ne devient pas miraculeux parce qu'il était expressément prévu, et la destruction de Jérusalem, pour avoir été prédite par Jésus lui-même dans des détails plus circonstanciés ^ que le déluge, n'en fut pas moins réalisée par des agents naturels et humains. Aussi n'est ce pas sur ce point qu'on insiste. »
€ Pour soutenir cette première erreur, on a besoin d'en commettre une seconde et de prétendre que le déluge « ne s'est « pas produit spontanément et qu'il n'est pas le résultat des < forces ordinaires de la nature. » On s'attendrait, après une
» Voyez ce que nous en avons dit précédemment et dans notre Dél, devant la critique, » Voir Saint Matth., chap. xxiv.
188 LK DéLUGK
proposition si affirmative, à trouver au moins une tentative de preuve. Rien. Au lieu de cela, Fauteur s'ingénie, semble-t-il, à se donner à lui-même un flagrant démenti, puisqu'il essaye d'expliquer le fait par un soulèvement et des pluies suffisantes pour couvrir les « rugosités > de la grande « orange » terrestre *. Les écrivains anciens eux-mêmes, Pères ou autres, ne font intervenir le miracle que comme suprême expédient, quand les moyens naturels leur échappent * ; et il vont parfois si loin en ce sens, qu'on en voit le supprimer encore lorsque leurs principes les obligeraient à l'admettre 3. Quant aux modernes, en général, ils n'y croient aucunement. Sans disposer d'une tliéorie physique certaine et démonstrative, ils ne songent pas à lever les yeux vers les saintes montagnes pour en voir descendre le prodige. « Les pluies miraculeuses » ne contentent pas M. Vigoureux *, et l'hypothèse sur laquelle on se rejette d'une création d'eau nouvelle < si peu conforme, dit le Père Pianciani, à la « sagesse et à l'action ordinaire de Dieu, n'aurait pour résultat, € à son avis, que d'exposer la parole sainte aux railleries des < savants du monde, ce que saint Augustin et saint Thomas « conseillent si vivement d'éviter > ».
€ Est-ce assez énergique ? »
« Que peut-on gagner, en eflFet, à introduire ici le miracle? Un déluge miraculeux serait-il plus frappant et plus dogmatique qu'un déluge providentiel? Jamais un esprit philosophique ne méconnaîtra la toute-puissance que Dieu manifeste, quand il dispose les forces de la nature matérielle, de telle sorte qu'agissant à leur heure et suivant le jeu propre à leur être, elles deviennent, à son heure, à lui, par une combinaison dont sa prescience seule a le secret, les agents forcés de sa vengeance ou de sa tendresse vis-à-vis des actes libres de l'humanité. S'il pouvait y avoir du plus ou du moins dans des œuvres d'un infini pouvoir. Dieu ne paraîtrait-il pas plus grand quand il se montre tellement le maitre des choses, des mondes et des hommes, qu'il les fait concourir selon son gré à ses desseins, tout en respectant
* Pages 330-331.
3 V. Tostat, opp, omn., 1. 1. In Gènes, vu, p. 129. 3 V. g. Hugo de saint Victor. Apud Buteo. Cf. Pianciani. Loc. cit., p. 554. Voyez Lamy, art. cité, p. 309.
* Manuel, p. 470.
* Appendice, l. c. p. 551.
leur marche r^»gulière, que lorsqu'il contrarie, en passant, les lois de leur nature pour les plier à son vouloir i Nous sommes aussi Trappes, sinon plus, de l'acte de Providence qui, à Taido de volontés criminelles, prépare, par Joseph, la réception de Jacob et rentrée des Hébreux en Egypte, que de Tacte miraculeux (?) qui, par Moise, les en fait sortir, à travers la € Mer Rouge. » Aussi faut-il, croyons-nous, une grande habitude de jouer avec le miracle, en exégèse, pour lui demander arbitrairement des solutions sans y être sollicité ni par l'événement ni par le texte. »
€ Car ici ni l'un ni l'autre ne le réclame. La science est incapable de nous montrer l'impossibilité naturelle du déluge bien compris; et, quand on lit le récit de ce qui se passait, il y a quelques mois à peine, dans l'Océanie : inondations, incendies, tremblements de terre, éruptions volcaniques, apparitions et disparitions de mondes, morts d'hommes jusqu'à centaine de mille ; et cela tout à la fois et en quelques jours, on est légitimement préparé à admettre que Dieu pût, aux époques primitives (?) où l'énergie des agents physiques et l'étendue des catastrophes possibles sont pour nous incalculables (?) bouleverser le monde et produire un déluge sans intervention directe nouvelle. »
< Si Dieu, dix jours avant l'événement, avait annoncé à quelque sainte famille le bouleversement de la Sonde, en lui indiquant le moyen de se prémunir contre le danger, l'événement en serait-il moins naturel ? Son explication en relèverait-elle moins des théories scientifiques? En dehors du fait qu'il lui importe de prévoir, est-il nécessaire que cette famille en comprenne les moyens d'exécution? Et dès lors, une fois l'événement accompli, la connaissance des lois physiques ne serait-elle pas d'un grand secours pour découvrir aux âmes qui l'auraient reçue la vraie portée de l'annonce divine et les points restés pour elles obscurs et inexpliqués? Noé de même n'eût pas, s'il l'avait pu, consulté en vain peut-être les données de la Géographie, de l'Orographie et de la Zoologie actuelles pour acquérir l'intelligence juste et pleine de la portée du langage divin. En tous cas, si Noé put s'en passer, il n'en est pas de même pour nous. « Le progrès des € connaissances humaines, dit à ce propos le P. Pianciani, peut < servir à la Parole saitite de commentaire opportun »^ Aussi
« Loc. cit. y p. 540.
n»chf»rcïif*-t-il longuement les causf*< naturelles qui auraient pu naturellement produire le déluge •. >
< Et pourquoi donc alors chasser la science de Teir-gèse. au nom d'un imaginaire prodige ? >
€ Nier le miracle, nous dit-on, c'est nier le récit lui-même puisqu'il le dénonce explicitement. Moïse déclare que les animaux sont venus < spontanément , instinctivement , sous 4 rimpulsion de Dieu >... Dieu lui-même a dirigt* leur instinct et € les a (ait venir près de Noé. > La preuve c'est que le texte porte : < Deux de chaque espèce viendront â toi ^. >
€ Cette traduction, il faut en convenir, arriverait à temps pour soutenir l'artificiel édifice; mais elle a grand bes4>in elle-même d'être soutenue, et c'est ce que Ton ne tente pas. < >n se contente d'affirmer le fait sur l'autorité de saint Augustin, qui ne fut hébraïsant à aucun degré, et «jui accepte cette version a priori parce qu'elle cadre avec l'idée qu'il se fait du déluge^. Mieux vaudrait interroger saint Jérôme; mais saint Jérôme ne répondrait pas à souhait, car il traduit: Ingrédient ur tectim; ce qui change considérablement la pensée et fait disparaître le prodige. »
€ Si l'on remarque que c'est là la traduction de la Volgate, des Septante, des Versions syriaque, arabe, persi«|ue, du Targiim d'Onkelos et que le traducteur de Jonathan Ben-L'ziel, quoi que l'original opte, dans le commentaire, pour le miracle, ne croit pas pouvoir se dispenser de rendre le mot hébreu par itiçredientur et non par renient, on pourra comprendre combien douteuse, pour ne pas dire davantage, est la traduction sur laijuelle s'appuie tout entière l'hypothèse de l'intervention surnaturelle. Un doute si fondé suffiniit, à lui seul, pour la faire disparaître avec ses conséquences; car il va de «oi qu'on n'établit pas une conclusion rigoureuse et grave sur une supposition aventureuse et plus que risquée; et il est de principe, en bonne exégèse, que le miracle ne se suppose pas sans preuves, lorsqu'il n'est pas nécessaire. »
« Ibid,, p. 550 et sqq.
» Pétant admis que toutes les espèces du globe devaient être représentées dans Farclie, il fallait bien supposer que Noé n'était pas allé les chercher. De là la facilité avec laquelle beaucoup d'exégètes acceptent le venienl ad le.-
^ Si Ton poursuit Tétude de la question par l'analyse philologique et exégétique du morceau, le doute s'aggrave encore, ou plutôt s'évanouit pour faire place à la certitude contraire. >
« Il s'agit, disons-nous, de savoir si l'on doit traduire par viendront à toi ou par entreront avec toi, »
€ Inutile de dire que le verbe bôh signifie avant tout ingredi, intrare, c'est là le premier sens * que tout le monde lui reconnaît, à toutes ses diverses formes *. Mais cette considération ne saurait suffire, en dehors de l'analyse exégétique. Observée d'aborii à sa place, voici comment la pensée se présente :
Ch. VI, 19 : K!t ex cunctis animantibus universaî carnis bina induces in arcam, ut vivant tecum.
Ch. VI, 20 : (hoc est) De volucribus, juxta fçenus suum et de jumentis et ex omni reptili, bina ingredientur Cecum^ ut possint vivere. »
€ Il est évident, par le parallélisme, que nous nous trouvons en face d'une même pensée, émise d'abord sous forme sommaire et expliquée ensuite. Dans les deux versets le même mot est employé; nul n'a jamais songé à traduire, dans le premier, le terme taMh par venient, pourquoi traduire autrement dans le verset parallèle ? »
€ Examinez le récit dans son ensemble , et vous verrez se confirmer cette exégèse de la façon la plus irrécusable. »
< Le verbe bôh est employé huit fois, et huit fois, pour exprimer l'entrée dans l'arche, soit des hommes, soit des animaux. Sur les huit fois, il y en sept pour lesquelles, d'ordinaire, l'accord rè^ne sans variante aucune. On se demande naturellement quel motif, autre que le besoin d'ouvrir une issue à une idée préconçue, peut faire imaginer une traduction diflérente pour la huitième, lorsque le texte se présente dans des conditions analogues ou même identiques aux sept autres. »
€ Toutes les fois qu'il s'agit de ce qui entre ou doit entrer dans l'arche, l'auteur procède par une double énumération :
Ch. vu, 7 : Et ingressus est Noc et flUi ejus...
Ch. vil, 8, 9 : De animantibus duo et duo ingressa sunt.
Ch. vil, 13 : In articulo diei ingressus est Noe...
Ch. VII, 14 : P2t omne animal universaque jumenta ingressa sunt.,.
« Aussi ses dérivés empruntent-ils à ce sens leur siKnification, témoins: Bihdh inlroitus, Mâboh, ingressus, Môbôh, ingressus, adilus.
« Au kal, à rhipbil, à Thophai.
€ Il n'est venu à Tidc^e de personne de prendre, dans ces divers lieux, en deux sens différents, le verbe traduit par ingredi, puisqu'il est manifeste qu'il s'agit simplement et au même titre de l'entrée des animaux et des hommes. »
€ Le passage en question est établi sur le même plan :
Cil y\, \% i Et ingredieris arcam tu et fllii
Ch. VI, 19, 20. De volucribus et de jumentis... bina de omnibus ingredientur tecum,
« Pour quel motif et sous quel prétexte introduire ici un principe d'exégèse spécial ? »
« Tout cela est net et décisif. Mais, pour affaiblir cette condamnation d'ensemble, on cherche * à renouveler le même système de version, au verset 16« du chapitre vu. Malheureusement l'erreur apparaît ici avec plus d'éclat encore. »
€ On veut traduire :
Fit les entrants — mâle et femelle de toute chair — vinrent conformément à ce que Dieu avait ordonné à Noé. »
« Cette façon de ponctuer et de mettre les mots 7nâle et femelle de toute chair entre deux virgules et comme entre parenthèses, a le tort impardonnable de produire une construction exclusivement française qui trahit l'artifice et ne sent plus l'hébreu. La moindre habitude de la langue en avertit, à première lecture. Supprimez la seconde virgule, vous avez la ouleur hébraïque dans toute sa pureté native et ordinaire.
Et les entrants, mâle et femelle entrèrent. »
« La tentative est d'autant plus étrange que, ici encore, le même verbe est employé dans les deux cas Vehàbahim bâhou. Et intrantes intraverunt.. Traduire le premier par entrants et et le second par vinrent n'est-ce pas sortir des règles et des habitudes de l'exégèse? N'est-ce pas révéler que pour trouver dans le texte ce que Ton désire, il faut commencer par Vy mettre ? Opération ingrate et que tolère moins ici qu'ailleurs le Sicut prœcepey^at et Deus. On conçoit en effet que l'auteur écrive que Noé, accomplissant la volonté divine, fasse entrer les animaux comme Dieu le lui a ordonné; mais on explique
• Art, cité, p. 309.
plus difflcilomentquo les animaux viennpnt d'eux-mêmes comme Dieu Ta ordonné à Noé. Il aurait manifestement fallu dire : comme Dieu le leur avait inspiré, ou comme Dieu Tavait promis, annoncé kNo6. Aussi la Vulgate rend-elle parfaitement le texte original quand elle traduit :
Et quse ingressa sunl, masculuset femina introierunt, sicul prœceperat et * Deus, »
« Nous cherchons en vain dans les versions les plus sûres, une correction à la Vulgate. Les Septante, les Targums d'Onkelos et de Jonathan ben Uziel, les versions arabe, persique et «syriaque la ratifient expressément. Donc voilà un immense miracle qui disparait du récit. »
« Ce n'est pas le seul.
« L'ange qui vient fermer la porte, en Tenduisant de bitume ^ n'est visible lui aussi qu'à travers un texte déformé. Car bien qu'on nous promette une traduction sur l'hébreu, c'est la Vulgate que l'on nous cite ici, avec son incomplet et son erreur. Pauvre Vulgate! Quel est donc son destin! On la fausse quand elle parle juste, afin de glisser «n miracle; on en profite, quand elle parle mal, afin d'en conserver un autre qui disparaîtrait sans elle. Il faut du miracle à tout prix. »
< El clausit Dominus deforis, et Dieu ferma l'arche par dehors. Ce par dehors offre une belle occasion de faire Dieu agir physiquement. Mais ce mot, où le prend-on ? Lisez l'hébreu et vous verrez un suffixe, un petit pronom que la Vulgate oublie bahadô super eum ou post eum : Et Dieu ferma sur Noé; ce qui peut signifier simplement que Dieu ne sauva que Noé et sa famille, et ne permit à nul autre de trouver un refuge avec lui dans l'arche. Telle est l'idée qu'aperçoit ici saint Ephrem, tout en ne négligeant pas de traduire par a foris < ne scilicet, dit-il, inolescente diluvio, impiagens portas arcae oppugnare ten taret > ^.
Par quelque coté que l'on étudie le fait, l'introduction du miracle est ici de tout point inutile.
S'agit-il d'empêcher V envahissement de Varche f
L'action morale et providentielle pouvait seule être efficace
» Le pronom est formellement exprimé dans l'hébreu. « Article cité, p. 312.
3 In Genesim, cap. Vii.
LE DI^LUGK 13
Id4 LE DÉLtlOfi
dans le cas présent ; car eût-on fermé la porte à double tour de clef, double charge de bitume, qui eût pu, hors la providence divine, empêcher une foule affolée de terreur, de pénétrer dans le € coffre » sauveur de Noé ?
S'agit-il d'empêcher la pluie de pénétrer? Il était si facile, quoiqu'en dise Testât *, d'opérer par dedans, comme le remarquent plusieurs interprètes ! Inutile donc de faire intervenir un merveilleux et céleste maçon pour clore l'entrée et goudronner les fissures, puisque le récit n'en parle pas.
Faut-il signaler cet autre miracle singulier < de la continence gardée > par les animaux pendant toute la durée du déluge? Ce miracle étant fait par < TEcole » et non par Dieu, on nous permettra de n'en pas tenir compte dans la controverse actuelle, puisque € le texte n'en dit rien » ^. D'autant qu'on n'est pas d'accord sur sa nature. Pendant que les uns imposent surnaturellement la pénitence aux bêtes, les autres écrivent qu'elles ne se privèrent de rien dans le genre, mais que Dieu, à chaque fois, empêchait miraculeusement la conception ^, En attendant que l'Ecole décide, nous nous dispenserons de choisir et même de croire que ce sont, comme on ledit, « des raisons spirituelles» qui ont donné naissance à ces opinions. Les raisons de convenance viennent toujours après coup en théologie et ce mysticisme pieux, aussi bien que celui qui repose, malgré le texte, sur l'unité de nourriture, est visiblement né du besoin d'éviter dans l'arche un encombrement qui aurait dérangé les calculs *. Une hypothèse nécessite une autre hypothèse, un miracle un autre miracle. On les superpose ainsi, sans compter; il s'en construit de la sorte toute une pyramide, bâtie avec la confusion de Babel, sans en avoir la solidité. Cette construction imaginaire disparait comme le rêve qui l'a produite, dès qu'on s'éveille et que l'on regarde le texte de près et en face. Car en fin de compte, une affirmation gratuite prohibée par tous les principes
« Op, cit., p. 132.
« Op. cil , p. 311.
» Vid. Bonfr., inQenes., cap. vu, p. 150.
♦ Voyez Taveu fait par Pereira in Genesim, lib. XI, p. 214, et celui de Lyra Biblia maxima, cap. vu. Gènes., p. 81. Nous avons déjà dit que Jean Buteo, qui n'est point de cet avis, réclame 3,^0 moutons pour nourrir les fauves, et il ne met dans Tarche que 40 paires de carnivores.
de Therméneutique, une traduction capricieuse interdite par toutes les lois de Texégèse, une explication fantaisiste, ctéée après coup pour le besoin de la cause, voilà la base triplement ruineuse sur laquelle repose la th<^orie du miracle.
Or, quand le miracle a disparu, la science chassée en son nom rentre légitimement en scène. < L'autorité constituée par Dieu juge des faits miraculeux > ne se fait point contre elle complice de ceux qui en appellent à ses décrets de proscription; elle accepte volontiers, au contraire, les lumières d'une alliée et d'une amie, et les lui emprunte avec reconnaissance pour juger un fait qui ne s'est point, quoi qu'on dise, produit € en dehors de ses lois > *.
Donc, plus de < miracles >, plus de question touchant à la foi, —
Telle est la conclusion de M. Motais. Amenée par les raisonnements que nous avons reproduits, elle est confirmée en plusieurs endroits de son travail. Mais nous ne multiplierons pas davantage les citations, qui toutes aboutissent au même résultat : Dans le déluge, le miracle n'est qu'un mirage (p. 442), c'est-àdire une apparence trompeuse, destinée à s'évanouir devant une étude plus approfondie de la question. Terminons avec cette remarque de notre auteur, qui montre combien la critique, loin d'être opposée ou nuisible à l'exégèse, lui est au contraire utile, indispensable : « On a rappelé, dit M. Motais (p. 462), les sarcasmes de Voltaire sur la narration du déluge. Le rire de Voltaire n'épargna pas sans doute les choses les plus sacrées et les plus vraies; mais c'est l'heure de se souvenir que sa plaisanterie sacrilège trouva souvent des aliments trop faciles dans les commentaires d'écrivains sans critique. » Cette remarque, combien de fois l'avons nous faite nous-même, ici et ailleurs ? —
Revue des Questions scientifiques (20 avril 1884). Analyse de la Sinffluth de Suess par P. de Foville (p. 594). -^ Ce travail est de peu d'importance pour notre recherche actuelle. Sans se prononcer formellement, l'auteur semble admettre le caractère naturel du déluge. La critique ou plutôt la réfutation qu'il tente de la théorie de Suess est assez faible. Quelques-unes de ses remarques sont justes, mais dans l'ensemble, le système de Suess demeure et nous ne pouvons que déplorer le parti-pris qui pousse certains auteurs contre cette tentative d'explication qui,
sans être parfaite peut-être, n'en reste pas moins la seule digne de fixer l'attention des géologues. Au lieu de s'acharner après ses petits défauts, il serait plus logique et plus juste de reconnaître tout ce qu'elle renferme d'aperçus nouveaux, de lumières inattendues, et les services signalés qu'elle peut rendre à l'exégèse. Enfin, si on veut absolument l'attaquer, il faudrait au moins produire contre elle des arguments et non pas seulement des assertions plus ou moins gratuites ou sortant de la question *. —
Nous en dirons autant d'une autre analyse du travail de Suess, de celle que le P. H. Jurgens, S. J. publiait dans les Stimmen ans Maria-Laach du !«•• juillet 1884, sous le titre War die Sundfluth eine Erdbehen-Fluthwelle ? Cette critique n'est pas plus forte que la précédente étale tort immense de se baser sur une donnée extrêmement douteuse elle-même : l'universalité du souvenir 'aissé par le déluge. Nous avons montré dans un travail spécial ^ où en est actuellement cette difficile question de mythologie comparée, et prouvé que, des trois opinions courantes à son sujet, l'opinion universaliste est précisément la moins probable.
Quant à la question qui nous occupe, l'auteur admet le caractère naturel quand il dit que le caractère éthique ou moral est dans le déluge l'élément principal, mais que ce caractère moral, loin d'exclure le caractère naturel, l'implique au contraire. Dieu, dit-il, disposa l'inondation, qui devait fonctionner comme châtiment, pour l'époque et dans la mesure qui convenait à son but. Quant à la catastrophe elle-même, elle procéda de causes naturelles, comme nous rapprend l'Ecriture (p. 3). Le P. Jurgens va donc plus loin que beaucoup d'interprètes : le texte biblique ne fait mention d'aucun miracle, ce qui n'empêche pas les interprètes en question, si ce n'est d'en supposer formellement, du moins de croire que le silence du texte sur ce
• L'étude de Suess est de 1883; depuis lors, certains côtés de la question, spécialement le côtéassyriologique, se sont un peu modifiés et il a paru plusieurs critiques dont il faut tenir compte. Il est donc intéressant de reprendre son travail et de le confronter point par point avec ses critiques. C'est ce que nous faisons actuellement dans la Revue thomiste.
* Le déluge devant la critique historique, Première partie, Fri bourg 1893.
point ne préjuge pas la question. Le P. Jurgens, au contraire regarde le texte comme positif et concluant en faveur du caractère naturel qui, dit-il, ne saurait être opposé à la signification morale de Tévénement. Il remarque en outre (p. 4) que l'intention providentielle, ayant une fois disposé les causes physiques de manière à produire le cataclysme vengeur, il n'était plus nécessaire que cette même Providence intervint encore immédiatement dans sa réalisation. Ce qui ne veut pas dire que cette intervention directe puisse être absolument niée; elle reste toujours possible et supposable (p. 5). Comment cette restriction s'arrange- 1- elle avec le désaveu du texte, nous laissons au P. Jurgens le soin d'y poun^oir; nous nous bornons à constater de nouveau qu'il se produit un de ces inexplicables retours en arrière, pour ainsi dire chaque fois que l'opinion miraculiste reparait. S'il concède volontiers le caractère naturel de la catastrophe, par contre l'auteur le repousse quand il s'agit de son amionce (p. 12). Il se refuse à l'explication que Suess avait donnée des avertissements du dieu de la mer en y voyant des ras de marées prémonitoires plus faibles que la catastrophe finale. Ce qui surtout décide le P. Jurgens dans son opinion c'est, d'une part, que la construction de l'arche, ses dimensions, sa cargaison, etc., sont formellement prescrites; d'autre part, que la < voix », qui parle deux fois immédiatement avant la catastrophe, faitnuie prédiction définie qui est rapportée.
Nous avons déjà traité cette question des avertissements et ne voulons pas y revenir. Nous ferons seulement observer que, si le premier avertissement a été donné, comme le veut Suess, par des phénomènes naturels, et que plus tard seulement on Tait attribué au dieu Ea, les paroles que ce dernier devait être censé avoir dites s'imposaient d'elles-mêmes étant donnée la nature du cataclysme à prédire et qu'il n'était pas difficile de les inventer après coup. La même remarque s'applique aux avertissements du dernier groupe, donnés par « une voix > qui pourrait fort bien avoir été un craquement sismique. La difficulté n'est pas là, nous l'avons déjà dit; elle réside dans le fait qu'un seul homme aurait compris le sens de ces phénomènes prémonitoires. Or, cette difficulté, nous l'avons suffisamment discutée; le seul moyen de la faire disparaître tout en échappant au miracle, c'est l'interprétation mythique du texte cunéiforme qui, d'ailleurs, ne rend peut-être pas exactement la tradition primitive.
Page 18, Jurgens, résumant sa manière de voir, remarque que la tendance générale du travail de Suess est de bannir du déluge tout élément surnaturel, toute intervention miraculeuse directe. Or, dit-il, si cette tendance est légitime et même louable dans rétude d'un phénomène naturel ordinaire, il n'en est plus de même quand il s'agit d'un événement que la tradition tout entière regarde comme extraordinaire.
Nous voilà donc en pleine contradiction avec le caractère naturel affirmé si nettement plus haut. Et qu'on ne nous dise pas que nous comprenons mal l'auteur que nous analysons : il a convenu précédemment. que le déluge avait été réalisé par le jeu des forces naturelles, or ce que Suess recherche, c'est uniquement le mode de cette réalisation, Jurgens est donc mal venu à lui reprocher sa tendance naturaliste. Sans doute, cette tendance domine le travail de Suess, mais c'est elle qui en fait toute la valeur. Le savant géologue se propose de chercher une explication scientifique et naturelle du déluge, de nature à satisfaire enfin les naturalistes. Pour y arriver, faut-il donc qu'il verse de nouveau dans les élucubrations miraculistes de ses devanciers? De quelle valeur serait un travail entrepris dans un tel esprit? C'est pourtant ce que Jur^'ens semble vouloir. Non seulement il se met en pleine contradiction avec ce qu'il a dit précédemment, mais il oublie que chez la plupart des interprètes qui Tout employé, le miracle ne jouait. d'autre rôle que celui d'expédient pour sortir de situations embarrassantes. Si le professeur viennois n'en a pas besoin, si sa géologie, supérieure à celle de ses devanciers, triomphe des difficultés qui les avaient arrêtés, c'est preuve que sa méthode est bonne, que ses conjectures sont ingénieuses. C'est une raison pour apprécier son essai, pour comprendre toute l'utilité qu'on peut en tirer, et non pas pour le critiquer d'une façon absolument illogique. En outre, l'affirmation sur laquelle se base Jurgens est fortement sujette à caution. Est-on bien sûr, répéterons-nous avec M. Motais, que le déluge ait été regardé comme extra-naturel par toute la tradition ? Et, à supposer que cela soit, cette tradition était-elle à même déjuger ce point en connaissance de cause? Son témoignage a-t-il les caractères requis pour s'imposer. Autant de questions que nous avons débattues déjà assez pour n'avoir plus à y revenir. On invoquera peut-être les textes diluviens euxmêmes, et en particulier le poème cunéiforme, où l'inlervenlion
directe des dieux est expressément affirmée. Mais, outre que cette affirmation manque précisément dans la Genèse, nous répondrons que, dans les récits polythéistes, elle est une pure affaire de forme, une conséquence des idées païennes et du langage usuel formé sous leur influence. La personnification des forces de la nature est un procédé inhérent aux paganismes De leur personnification à leur déification, il n'y a qu'un pas et, quoiqu'on en ait dit, ce pas est bientôt franchi grâce au sentiment de son infériorité qui saisit l'homme en face des grandes convulsions de la nature : Pri7mùs in orbe deos fecit timor. Au reste, pour ceux qui voient dans le récit de la Genèse le correctif des^ traditions ethniques, cet argument n'est même pas de mise : l'absence de toute affirmation miraculiste dans le texte biblique doit trancher le débat, quelle que soit, à ce point de vue, l'attitude des autres récits.
Quant à l'affirmation de Jurgens (p. 12), que la forme polythéiste du récit babylonien renferme non seulement une personnification des forces de la nature, mais encore un profond sentiment de leur subordination aux puissances supérieures, elle n'est pas contestable. Suess ne cherche point à la nier, au contraire *, et nous venons d'indiquer le processus par lequel cette relation s'établit, dans l'ordre des idées polythéistes. Seulement, ce résultat acquis ne tranche pas le moins du monde la question. Il est évident, en effet, que l'expression polythéiste, si elle rend fidèlement l'état d'àme des survivants du déluge, ne saurait préjuger la nature intime du cataclysme, attendu que c'est précisément cet état d'àme qui devait empêcher les hommes de juger sainement les phénomènes dont ils étaient victimes.
Enfin, la remarque de Jurgens que les expressions telles que « Ramman tonne >, « tel ou tel dieu fait pleuvoir », ne sont pas rendues intégralement par < il tonne >, < il pleut », attendu que l'idée de l'action divine disparaîtrait dans la tournure moderne de la phrase, cette remarque trouve sa réponse toute faite dans la description que donne M. Renan ^ du système élohistique des anciens Sémites : < Comme toutes les peuplades antiques, dit-il, le Sémite nomade croit vivre au milieu du surnaturel. Le
« Voyez Sintflulhj p. 54 à 57.
« Histoire du peuple d'Israël, i, p. 30 et suiv,
monde est entouré, pénétré, gouverné par les élofUm, myriades d'êtres actifs, fort analogues aux « esprits > des sauvage?, vivants, translucides, inséparables en quelque sorte les uns des autres, n'ayant pas de noms propres distincts comme les dieux aryens, si bien qu'ils peuvent être envisagés d'ensemble et confondus. Ce n'est pas le pluriel dit qui prouve le polythéisme de l'antiquité grecque et moderne; ce sont des noms tels que Zeus, Hermès, etc. Un éloh n'a pas de nom qui le distingue d'un autre éloh, si bien que tous les éloh réunis agissent comme un seul être et que le mot Élohim se construit avec le verbe au singulier. Élohim est partout; son souffle est la vie universelle; tout vit par i^Mohim. Tout ce qui arrive arrive ^v lui (ou par enx). Il fait naître, il féconde le sein des femmes; il tue; on l'entend (ou on les entend) dans les bruits inconnus ; il souffle (ou ils soufflent) les paniques *. Les phénomènes atmosphériques notamment sont son ouvrage (ou leur ouvrage). Il est le sujet des verbes en apparence impersonnels, € il tonne, il pleut ^ », Le fracas de la foudre est sa voix, l'éclair est sa lumière; tout ce qui est grand, extraordinaire, lui est rapporté. »
€ Un usage très caractéristique du monothéisme sémitique vint de là; ce fut l'habitude de désigner simplement Elohim par le pronom de la troisième personne. En pareil cas, le pronom devait être prononcé avec une sorte d'emphase et accompagné d'un geste vers le ciel. Le nom de Dieu devint ainsi une sorte d'élément grammatical des langues sémitiques, le sujet perpétuel, qui n'a pas besoin d'être exprimé, du discours 3. Les noms propres portèrent la trace de cet usiige pieux. On s'appela Abihou. € Il est mon père », Elihou; < Il est mon Dieu », ou bien Abdo, « serviteur de Lui »; Davdo, < le favori de Lui », Hanno, « la grâce de Lux » ; noms qui devinrent par apocope, Abd ou Obed, David, Hanan, etc. *.
» Gen., XXXV, 5; Josué, x, 10.
s Comp. (Zeusi uei.
« Ceci est très fréquent dans le livre de .lob, où sans cesse Dieu devient sujet du discours sans que rien en avertisse. Voir, par exemple, ch. xii, 13 et suiv. ; xxiii, 3, et surtout le dernier discours de Bildad (xxv, 2 et suiv.).
♦ Voyez Méin. sur les noms théophores apocopes, dans la Revue des Etudes juives, oci.-déc. 1882.
Sans doute, ce qui précède se rapporte spécialemeut aux Sémites nomades, cependant, il n*est pas défendu d'en faire application aux Sémites des grandes cités et on voit donc que, considérée dans ses origines, la forme impersonnelle moderne n'est pas si éloignée que le pense Jurgens de l'antique tournure polythéiste, et voilà encore un reproche fait à Suess qui devient tout au moins sujet à revision.
Dans sa conclusion (p. 19), Jurgens revient sur l'idée principale pour déclarer que son intention n'est point do rejeter du déluge tout élément physique et naturel. Seulement, il ne lui semble pas que le récit biblique, ni aucune des autres relations du cataclysme, fournisse les données nécessaires pour entreprendre la recherche des causes et de la vraie nature de cette catastrophe. Enfin, il déclare que le but spécial de son travail était de démontrer que le texte chaldéen n'appuie en aucune façon la manière de voir.de Suess. Nous sommes désolé d'être de l'avis diamétralement opposé, mais, jusqu'à preuve du contraire et malgré les corrections de détail qu'a reçues depuis la traduction sur laquelle Suess se basait, nous persistons à croire, et nous le montrons dans une étude spéciale, que, pour qui sait les comprendre, le poème cunéiforme et la Genèse sont beaucoup plus explicites qu'on ne le pense généralement. Les données réunies de ces deux documents sont extrêmement précises et nous persistons à voir dans l'essai de Suess, non seulement un système d'explication ff)rtement appuyé par le texte chaldéen, mais la seule interprétation jusqu'ici proposée qui puisse s'accorder avec les deux principaux récits, l'hébraïque et le babylonien. La preuve de notre manière de voir exigerait une étude approfondie du système de Suess, des objections qui lui ont été faites et des traductions nouvelles du texte, parues depuis son travail. Ce n'est pas ici le lieu d'entreprendre une pareille digression, mais cette question a trop d'importance, au point de vue do notre recherche actuelle, pour que nous ne la prenions pas en main avec tous les dévelopi)ements qu'elle mérite *.
Pour en finir avec Jurgens, relevons sa dernière phrase, dans laquelle perce le désir, partîigé par plus d'un interprète,
* Voir notre étude La théorie sismiquc du déluge «l:ins la Revue ihomhlc.
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d'éloigner les naturalistes des questions bibliques et de réserver celles-ci, même quand elles sont de nature mixte, aux théologiens seuls. Nous ne pouvons admettre, pour notre compte, un tel excès de timidité dans l'exégèse; nous croyons que ce n'est pas là comprendre son temps et nous applaudissons, au contraire, la tendance diamétralement opposée, infiniment plus propre à dissiper toutes les obcurités et tous les malentendus, qui anime la Revue des Questions scientifiques de Bruxelles et qui inspira, il y a bientôt six mois, la fondation de la Renue thomiste.
En 1885, travail remarquable de Jean d'Estienne, Le déluge biblique et les races antédiluviennes *. L'auteur commence par proclamer le secours que peuvent et doivent apporter à l'exégèse les sciences profanes, historiques ou naturelles :
€ Il est un mot particulièrement redouté de ceux qui ont voué leur temps et leurs forces à démontrer l'accord de la science et delà foi, un mot dont on use, dont on abuse inconsidérément, dans ces temps si difficiles, au risque de paralyser les volontés les plus droites et les meilleurs esprits. Lorsque, à la suite d'un progrès réel de la critique historique, après une découverte rigoureusement constatée, une conquête définitive du savoir humain, l'apologiste abandonne ou modifie, à l'égard de certains faits ou de certains textes, des opinions anciennes mais libres, des interprétations auxquelles on s'était habitué et qui sont démontrées fausses, on qualifie cela de regrettable concession. »
< Qu'importe qu'il y ait ici, ou qu'il n'y ait pas de prétendue concession à ceux qui se sont fait de l'interprétation exégétique admise jusqu'à présent une arme contre notre foi ? L'exégèse n'est pas la théologie et surtout l'interprétation n'est pas le dogme; mais la vérité est toujours la vérité. Les exégètes peuvent être trompés par les préjugés généraux de leur temps, ou simplement par le défaut de développement des connaissances, surtout en matière de sciences historiques et naturelles. Et, parce que les progrès légitimes de celles-ci amèneront un jour à constater que certaines interprétations des récits bibliques ont été faussées par l'ignorance relative où l'on était de faits d'un autre ordre, il faudrait repousser la vérité que ces sciences
» Revue des Questions scienlifigues, de Bruxelles, 20 octobre 1885, p. 468 et suiv.
nous apportent, pour éviter de paraître ïairo dos concessions à. ceux qui s'en servent contre nous ! >
Page 484 : < La géologie, la paléontologie, la physique du globe, la météorologie, Tethnographie et la linguistique sont des sciences toutes modernes, nées d'Lier. Tant qu'elles n'ont pas existé, riçnorance universelle en ces matières ne permettait pas aux commentateurs d'apercevoir des obscurités dans certains récits bibliques. Il n'y avait aucun motif de se demander, par exemple, si telles et telles expressions n'étaient pas des formes littéraires plus ou moins hyperboliques, et rien ne provoquait l'esprit à chercher si elles ne pouvaient pas avoir un sens autre que celui de ce que l'on est convenu d'appeler le pied de la lettre. »
€ C'est sous cette influence que s'est formé tout naturellement le premier système d'interprétation du récit du déluge de Noé. On a pris le sens littéral, le sens obvie pour employer le langage de l'école; et l'on a admis, sans plus d'ambages, qu'une pluie de quarante jours avait suffi avec le débordement des mers (rupti fontes abyssi magnœ) pour recouvrir la terre entière d'une sphère d'eau s'élevant au-dessus des plus hautes montagnes qui peuvent s'élever à sa surface, fût-ce le Chimborazo (6530™ d'altitude) ou le Gaurizankar (8840"), dont la hauteur, il est vrai, et l'existence même n'étaient pas connues lorsque fut écrit le Pentateuque, et même bien des siècles plus tard. >
€ C'est là la théorie du déluge absolument universel ; elle compte encore, aujourd'hui même, quelques partisans, bien qu'elle ne soit, après tout, qu'une pure et simple ïiypotJièse que le texte ne requiert point. Les inextricables difficultés que soulève ce système commencèrent à être pressenties au XVI« siècle : le cardinal Cajetan émit, sans soulever aucune censure, l'opinion, que l'on pouvait excepter de l'inondation diluvienne les sommets les plus élevés, l'expression de montagnes les plus hautes pouvant n'être pas prise à la lettre, mais s'entendre sans doute des lieux les plus élevés habités par rhomme, »
Page 489 : « Il est clair que, à ne se placer qu'au point de vue de la lettre seule des textes, — sans chercher à éclairer celle-ci par d'autres textes pouvant s'y rapporter, ou à les accorder avec les connaissances que nous possédons aujourd'hui et depuis peu dans les diflV'rentes branches des sciences naiu
relies, — il taut admettre que Tinondation diluvienne a recouvert le globe tout entier, et jusqu'à une altitude assez élevée pour on^loutir les plus hautes cimes des Cordillères, des Andes, de THimnlaya. La conséquence rigoureuse d'une telle interprétation, c'est, à Texception tout au plus des animaux aquatiques, lu destruction de toutes les bêtes non embarquées dans Tarche : lea espt^ces étaient d'ailleurs préservées, étant représentées chacune par plusieurs couples sauvés avec la famille de Noé, sculc^ du genre humain échappée au cataclysme »
< Ce sont là deux faits ou plutôt deux ordres de faits en opposition avec toutes les possibilités naturelles. >
Le nissemblement, l'introduction et la conservation pendaut un an, dans l'arche, de toutes les espèces animales, représentées chacune par plusieurs couples, se heurtent à des objections irrésohibles autrement que dans un ordre constamment et indéfini ment miraculeux.
Il en est de même du déversement sur notre globe de la quantité d'eau nécessaire pour former autour de lui une couche liquide de près de 9000 mètres d'épaisseur.
Daiu^ toute la discussion du système de Yun^versaU té absolue, J, d'Estienne se maintient en plein sur le terrain naturel; bien phis, il refuse d'en sortir, ainsi qu'en témoignent les passages suivants :
Page 495, à propos du système de l'abbé Moigno : « Ce système suppose une série de miracles dont aucun, assurément, n'est en soi impossible à la toute-puissance divine >, mais (p. 496), « là, conimn ailleurs, il n'est d'autre explication que la supposition, fVailleurs gratuite, d'une suite indéfinie de miracles. »
Page 498, il proteste de nouveau contre les « kyrielles de mit ach^s » qui sont à la base de certaines explications.
Paj^^e 500, résumant son opinion sur le système de l'universalité ab^rilue, J. d'Estienne conclut : « Les partisans de ce système en revionnent en somme à dire que, quelles que puissent être les Impossibilités matérielles de toute nature et presque innombrables? auxquelles se heurte l'hypothèse d'un déluge absolument universel, ce phénomène fut néanmoins possible, parce que rien n'e^t impossible à Dieu.
On doit reconnaître qu'une telle proposition est métaphysiquemeat inattaquable. Il resterait à examiner si, au point de vue d'une saine exégèse, comme au regard de la Sagesse divine
LE DÉLUQË 205
et de la proportion que le Tout-Puissant maintient toujours entre les causes qu'il met en oeuvre et les effets qu'il veut, produîro, cette procédure, coup sur coup et indéfiniment miraculeuse, est également acceptable; si, parce qu'elle est possible à la toute-puissance de Dieu, c'est un motif suffisant pour qu'elle ait convenu à sa Raison infinie. »
Et '' ajoute : € Non seulement, pour tout catholique, la possibilité du miracle est un dogme; pour tout théiste que ne guide pas un parti préconçu et que dirigent seulement les lois de la î>aine logique, le miracle est rationnellement possible. Admettre un Dieu personnel, infiniment intelligent, infiniment puissant, auteur et créateur de tout ce qui existe, et ne pas admettre qu'il puisse, quand il lui plait et pour des raisons puisées dans sa sagesse, déroger exceptionnellement aux lois par lui-même établies, c'est le renversement de toute logique.
Mais il ne s'ensuit pas que l'emploi de cet élément soit arbitraire et qu'il faille le faire intervenir à tout propos, comme un moyen commode de couper court à toute difficulté qui peut se présenter, ou de soutenir des interprétations que rien d'ailleurs ne rend nécessaires. « Les anciens, dit M. l'abbé Motais, ont déclaré cette vérité aussi bien que les modernes, saint Augustin comme saint Grégoire de Nysse, Pereira comme M. l'abbé Vigouroux et le P. Pianciani. » Quand ces commentateurs invoquent le miracle, ajoute le savant oratorien, ce n'est que dans les cas où le texte ne leur parait pas autrement explicable.
Dans la question qui nous occupe, on ne se demande pas si la multiplicité des miracles que l'on suppose est bien digne de la prévoyance infiniment sage de Dieu, obligé ainsi de conjurer sans cesse par de nouveaux prodiges les effets funestes ou destructeurs des miracles précédents. Mais on y a recours uniquement pour appuyer, par cela seul qu'elle est ancienne, une interprétation purement arbitraire, que rien ne commande dans le texte, et qui, ni de près ni de loin, ne touche au dogme ni à la morale : l'universalité géographique du déluge. »
Page 508, notre auteur retrace en ces termes les avantages exégétiques du sj^stème de V universalité restreinte :
€ Par l'interprétation de l'universalité du déluge restreinte à l'humanité seulement, la plupart des difficultés, contradictions et impossibilités accumulées comme à plaisir dans l'hypothèse
206 LE DÉLUGR
de Tuniversalité géographique, semblent disparaître une à une. Le cataclysme lui-même, comme les circonstances ,et les phénomènes qui raccompagnent et le suivent, s'expliquent sans miracle proprement dit, mais par la simple et providentielle coïncidence d*une catastrophe naturelle qui serait le dernier des grands phénomènes géologiques, avec le moment choisi par Dieu pour châtier les crimes des hommes. »
€ On a dit que le déluge, en tout cas, était nécessairement un miracle, ayant été annoncé à Noé cent ans avant sa réalisation. Mais c'est faire ici une confusion entre le fait lui-même et rannonce du fait : le miracle, c'est la prophétie, c'est Dieu révélant à Noé un événement formidable qui doit, cent ans plus tard, s'accomplir sous ses yeux; ce n'est pas nécessairement l'événement. Quand Notre-Seigneur, fait remarquer M. l'abbé Motais, prédit à Pierre que, avant que le coq ait chanté deux fois, il l'aura renié trois fois, il y a un fait surnaturel dans cette prédiction par Jésus d'une chose à venir et, qui, plus est, dépendant du libre arbitre de Pierre : mais il n y a pas le moindre fait surnaturel ni le moindre miracle dans la prévarication du disciple momentanément infidèle. Il ne faut donc pas confondre l'annonce, la prédiction d'un fait, miraculeux ou non, avec le fait lui-même. »
Page 509, J. d'E. préfère, parce qu'elle est plus naturelle, la théorie de l'universalité restreinte :
€ La théorie de l'universalité restreinte simplifie considérablement la question et débarrasse la thèse d'une série indéfinie d'impossibilités qu'on est forcé d'expliquer par une série égale de miracles. »
Enfin, page 523, nous trouvons cet aveu formel qui couronne dignement les efforts de Jean d'Estienne pour tenir compte des difficultés scientifiques de tout genre, ethnologiques et géologiques, que soulève la question du Déluge :
«Le déluge de Noé, dit-il, s'explique par un phénomène géologique local, embrassant une portion de continent seulement. » Mais quel est ce phénomène naturel que Jean d'Estienne reconnaît sans détour? Il appartenait à Suess de nous le dire *. —
t Die Sintfluthy eine geologische Studie, 1883. — La théorie s^amiqiic du déluge. Revue thomiste, 1893.
Avec le numéro de juillet 1886 de la Revue des Questhms scierUi/îqices, nous abordons la fameuse controverse sur }*universnlité du déluge, provoquée par les travaux de Motais et poursuivie à travers six numéros par MM. le P. J. Brucker, S. J. et Tabbé Charles Robert. Nous ne prendrons, dans cette polémique restée célèbre, que les passages relatifs au caractère essentiel.
R, Q. S,, 20 juillet 1886. P. J. Brucker, UuniversalU^ thi déluge, p. 128 :
€ Le but de Dieu ne demandait pas que toute la surface du globe fût ravagée, si, comme on peut le supposer, elle n^Hait pas encore colonisée tout entière par le genre humain. Il demandait plutôt le contraire, pour épargner les miracles inutiles qu'aurait exigés la submersion, d'abord, puis la re&tîuiration des régions qui n'avaient point été souillées du coiuac^t de riiomme prévaricateur. »
€ Rien n'est prescrit à Noé pour le sauvetage des végétaux (ceux qu'il doit emmagasiner sont pour l'alimentation des passagers de l'arche), ni pour la conservation des poissons. Cein^ndant, les uns et les autres devaient périr, suivant les lois naturelles, dans un déluge rigoureusement universel; et iln'esl pas vraisemblable que Dieu ait fait, pour ces deux catégories d* êtres, des miracles qu*il n'a point voulu faire pour les autres. »
« Quand il s'agit des espèces animales recueillies dans l'arche, la supposition que toutes les espèces de la terre alors colonisi^e par r homme 2i\Qni dû être représentées, ne nous paraît nullement commandée par le texte biblique; il insinue plutùt le contraire. N'insistons pas sur le fait qu'ow n*y trouve pas Uf 7noindre allusion aux moyens exlraordinaires que Dieu anraU dû fournir à Noé pour le mettre à même de recueillir toiiLt^^s ces espèces, dont beaucoup, sans doute, lui étaient inconnues; il y a des indices plus décisifs. »
Dans son second article (20 octobre 1886), le P. Brucker témoigne de nouveau de son désir de rester dans le naturel, quand il dit (p. 447) que « l'impossibilité d'un déluge absohiuient universel (quoique non simultané) ne lui paraît pas évidemtiiBiH démontrée. » Et il ajoute en note : « On peut soutenir que la difficulté principale, celle qui provient de la submersion des pf^fs hautes montagnes, a déjà été résolue par saint Ephrem, iiui
explique le uni par un affaissement momentané des montagnes combiné avec un exhaussement, momentané aussi, des parties basses du globe (0pp. t. cit., p. 140). Les partisans do la nonuniversalité seront bien obligés eux mêmes de supposer un phénomène semblable, dans une mesure plus ou moins étendue, s'il doit rester quelque vérité au texte biblique : « Toutes les hautes rnontagnes sous tout le ciel furent couvertes (par les eaux). De quinze coudées Veau s'éleva au-dessus et recouvrit les montagnes (Gen., vu, 19, 20) »
Il est douteux que cette explication soit de nature à satisfaire les géologues. L'argument n'en subsiste pas moins au point de vue de notre recherche actuelle.
Examinant toujours Tœuvre de M. Motais, notre auteur arrive à ce qu'on peut appeler la partie positive de l'œuvre, c'est-à-dire aux difficultés que les sciences, et en particulier la géologie, la linguistique, l'ethnologie et l'archéologie opposeraient au fait du déluge et que l'hypothèse de M. Motais serait seule en état de résoudre d'une manière efficace et rationnelle.
€ Pour commencer par la géologie, dit il, (p. 451). M. l'abbé Motais objecte, en s'autorisant des aveux de M. l'abbé Lambert géologue lui-même, que le déluge n'a laissé aucune trace sur notre globe. A cela il est facile de répondre. Nous pourrions à M. l'abbé Lambert opposer plusieurs savants catholiques qui ne sont pas sans autorité, M. Tabbé Gainet, notre confrère, le P. Hâté, et surtout M. de Charabrun de Rosemont, dont les travaux ont beaucoup contribué à faire accepter aux géologues les plus éminents l'idée que les terrains de la période dite quaternaire, dans laquelle tombe certainement le déluge, sont dus pour une très grande part à des pluies prolongées et énormes. Mais nous accordons que la géologie ne trouve plus de vestiges certains de la grande inondation rapportée dans la Genèse. Gela n'est pas étonnant; le contraire serait plutôt fait pour surprendre, quelle qu'ait pu être l'étendue de la submersion, si l'on songe au peu de temps qu'elle a duré, à Tabsence probable de mouvements violents du sol, enfin au grand nombre de siècles écoulés depuis le cataclysme. D'ailleurs, supposé q^ue les résultats de l'action du déluge mosaïque subsistent encore dans l'écorce du globe, comment la géologie pourrait-elle les discerner et les nommer, au milieu dos effets semblables et sans doute infiniment plus considérables qu'ont produits tiint de déluges naturels durant les âges quaternaires ? »
€ Cette dernière considération, avec d'autres qu'il nous paraît superflu d'exposer, a de quoi rassurer pleinement les partisans du déluge restreint à la terre habitée contre les découvertes futures de la paléontologie, dont M. Motais pourrait leur faire peur (pp. 230-231). Que les entrailles de la terre, qui ont déjà livré des hommes fossiles en Europe et en Amérique, en livrent plus tard dans toutes les parties du globe, la question de savoir si toute notre planète, ou sa plus grande surface, était habitée au moment du déluge, n'en sera pas plus avancée. Car. comment saura t-on ce qu'il faudra déterminer avant tout, c'est-à-dire si ces hommes ont vécu avant ou après le déluge ? Ce n'est pas, en tout cas, la géologie qui nous l'apprendra. >
Cette dernière affirmation n'est i^as juste. A supposer qu'il y ait des terrains réellement diluviens et des fossiles humains en relation avec eux, c'est bien la géologie et elle seule qui sera en état d'établir l'âge relatif des terrains et de ces fossiles d'après leurs relations de gisement. Mais il n'en est rien et M. Motais est dans le vrai quand il affirme que le déluge n*a laissé aucune trace sur notre globe. Il trouverait, à l'heure qu'il est, non seulement M. Lambert, mais tous les géologues de profession, pour appuyer sa manière de voir*. Quant à leur opposer MM. Gainet, Hâté et de Rosemont, c'est exagérer les résultats de leurs recherches et exposer leurs opinions au même sort que celles d'un auteur plus récent, le P. Gonzalez-Arintero *, au sort de théories surannées qui ne méritent même plus qu'on les examine. Notre auteur accorde, du reste, que la géologie ne trouve plus de vestiges certains du déluge. Mais, si elle n'en trouve pas, ce n'est pas qu'ils aient été efl'acés par le temps ou confondus avec les effets de catastrophes analogues. C'est que, par sa courte durée et par son essence même, le cataclysme diluvien ne devait pas laisser de traces. On ne saurait, en effet, invoquer les mouvements du sol au sens ordinaire de ce mot; la théorie du déluge par soulèvements des montagnes est allée
* Voyez notre étude. Le déluge devant la critique. Appendice : VEcole géologique^ Fribourg 1893.
ï Le déluge universel prouvé par la géologie, 1891. Voyez notre critique, dans le Déluge devant la critique, 1893 : « Les retardataires. »
rejoindre tantd'autres ('»lucubrationsdumème genre. Par contre, la théorie sismique, qui fait appel à des mouvements de faible amplitude et ordinairement passagers, peut être considérée comme définitivement établie * ; or il est de l'essence des catastrophes sismiques de ne pas laisser de traces.
Notre auteur a raison, par contre, quand il dit que la découverte de fossiles humains, même dans toutes les parties du globe, ne saurait résoudre la question ethnographique du déluge. En effet, les terrains où seront enfouis ces fossiles n'ayant rien à faire avec le déluge et se trouvant pour la plupart dans des contrées fort éloignées du théâtre de la catastrophe, il sera impossible d'établir aucune relation chronologique entre le déluge et ces débris humains fossiles.
Quoi qu'il en soit, d'ailleurs, une chose se dégage de cet appel aux sciences naturelles, et c'est tout ce qui nous importe pour le moment, c'est la croyance au caractère naturel de l'événement 2. —
R, 0, S., 20 janvier 1887, réponse de l'abbé Ch. Robert, sous le titre : La non-universalité du déluge, réponse auœ objections :
Passages notés : p. 146 : < Si Dieu s'est décidé à ravager la terre par une inondation terrible, c'est à cause des péchés des
hommes Le but de Dieu ne demandait donc pas que toute
la surface du globe fût ravagée 5e*, cœnnie on peut le supposer, elle n'était pas encore colonisée tout entière par le genre humain. Il demandait plutôt le contraire, pour épargner les miracles inutiles qu'aurait exigés la submersion, d'abord, puis la restauration des régions qui n'avaient point été souillées du contact de l'homme prévaricateur. »
Page 147 : « La vraie raison qui fait reculer devant l'inondation totale de la terre, c'est qu'il faudrait admettre une série de faits extraordinaires, que le contradicteur de M. Motais,
» Suess, Lie Sinifluth, 1883; voyez notre Déluge, dans les « Monat- Rosen » de 1890-1892; notre Théorie sismique du déluge, dans la « Revue thomiste >, 1893; et VEcole géologique dans notre Déluge devant la critique, 1893.
' Et cela malgré certaines locutions impropres, comme déluges naturels par opposition au déluge biblique, qui trahissent l'hésitation permanente de la pensée intime, ou sont un résidu des vieilles idées m iracu listes.
lui-même, appelle des miracles inutiles, » En effet, ajoute-t-on en note : « On aurait tort de nous opposer les eaux de la mer Rouge se divisant devant le peuple de Dieu ; car, dans ce cas, le fait est affirmé; tandis que, pour le déluge, il n'y a pas la moindre allusion à rien de semblable. »
Page 149 : € Pourquoi le R. P. Brucker se refuse t-il à croire à l'inondation de toute la terre ? La seule raison valable qu'il apporte, n'est-ce pas qu'une telle submersion aurait exigé des «miracles inutiles»? C'est aussi une des raisons émises par les non universalistes, »
Page 156, passage remarquable au double point de vue de l'universalité du déluge et de l'horizon géographique embrassé par les premiers chapitres de la Genèse :
€ Nous nous sentons suffisamment autorisé à croire qu'à partir du chapitre v, nous avons l'histoire exclusive des ancêtres du peuple de Dieu, En conséquence, nous sommes à Vépoque du déluge, non pas en face de l'humanité entière, non pas même en face de toute la race séthite; mais simplement en face du peuple de race séthite au 7nilieu duquel vivaient Noé et sa fatnille, »
« Qu'on ne nous reproche pas de renfermer le monde noachique dans des limites trop étroites. Car les textes qu'on oppose sans cesse aux partisans de la non-universalité du déluge nous défendraient contre un tel reproche. »
« Le prince des Apôtres nous montre le Christ visitant « ceux qui avaient été autrefois incrédules, lorsque, du temps de Noé, la patience de Dieu attendait pour la dernière fois, pendant que Varche se bâtissait, dans laquelle un petit nombre, savoir, huit personnes furent sauvées au travers de l'eau » *. Noé est appelé « prédicateur de la justice » *, et est dit avoir « condamné le monde » par la construction de l'arche 3. Demandez aux commentateurs ce qu'ils entendent par ces paroles dos Apôtres, et, sans hésiter, ils vous répondront que Noé annonça à ses contemporains les châtiments dont ils étaient menacés, et les exhorta, mais en vain, à la pénitence; que la foi de Noé, en construisant l'arche, « servit à rendre plus coupable encore
« I Pair., III, 20.
« m Petr., II, 5.
» Hehr., xi, 7.
212 LE DÉLUGhB
rincrédulit/i du monde impénitent qui se riait des menaces dont ce patriarche était auprès de lui Tinterprète de la part de Dieu » *.
« Voudra-t-on que Noé ait parcouru tout le monde habité pour remplir sa mission de prédicateur? Voudra-t-on que tous les hommes aient vu Farche se construire et condamner leur incrédulité ? Voilà ce que les partisans de la destruction totale du genre humain seront forcés d'admettre. Certes toute difficulté disparaîtrait, s'il était possible de supposer que tous les homtnes étaient alors massés sur un seul point de la terre. Mais n'est-ce pas insoutenable ? Depuis plus de vingt siècles — on pourrait dire au moins trente si l'hypothèse du R. P. Brucker sur les généalogies avec dates se vérifiait — l'humanité se multiplie sur la terre. Les hommes n'ont pu rester groupés autour du berceau primitif, ils se sont forcément dispersés sur tous les points du globe. »
« C'est donc uniquement dans la contrée qu'il habite que se font les exhortations de Noé. Il ignore si, au delà du cercle qu'il a parcouru autour de son séjour ordinaire, se trouvent des peuples qui se corrompent et que le flot diluvien atteindra ; de même, les habitants de ces régions éloignées ne se doutent guère qu*en U7i autre coin de la terre se construit une arche destinée à préserver de la corruption qui le menace un des ancêtres de Celui qui réunira tous les peuples sous la même loi. »
Page 160; malgré une tendance contraire à la localisation trop étroite de l'événement, l'auteur affirme sa croyance au caractère naturel :
« Pour l'écrivain sacré, les corrupteurs et leurs victimes ont péri dans le déluge. Les eaux se sont-elles étendues bien loin au delà de la contrée maudite? D'autres populations ont-elles été atteintes par le flot diluvien? Le narrateur biblique n'en dit rien ; tout cela n'entre pas dans son plan. Mais nous croyons que ce serait une grande erreur de supposer à ce cataclysme des limites très restreintes ; la science nous révélera peut-être un jour rinunense continent témoin de la vengeance divine. >
Et il met en note : « Des auteurs graves considèrent l^i^/r^n^^de
« Voyez ce que nous avons dit plus haut de ce rôle prédtcant attribué à Noé. Ici, du reste, ce rôle est limité à Tliorizon géographique du patriarche, ce qui en diminue et en change considérablement la signification morale.
de Platon, disparue sous les flots, comme le continent qui aurait porté cette partie de Thumaniti!» primitive. « L'Atlantique et le Pacifique, écrivait Jean d'Estienne, sont assez vastes pour qu'aucune objection sérieuse ne puisse être opposée à cette hypothèse. » (Revue des questions scientifiques, octobre 1882, page 428). — {]n ouvrage dont les nombreuses éditions prouvent l'intérêt qu'il inspire exposait, ces dernières années, l'hypothèse ci-dessus : Atlantis, the antediluvian world, by Ignatius Donnelly, >
C'est Yhypothèse de V Atlantide, l'une de nos théories orogéniques du déluge. Mais on peut tout de suite remarquer que le « monde ancien », qui fut témoin du déluge, s'étendait des Echelles du Levant à la Mer des Indes, mais qu'il n'atteignait pas plus le Pacifique qu'il ne dépassait les colonnes d'Hercule. Ceci seul suffit à enlever toute probabilité à l'hypothèse en question.
Malgré cela, l'auteur considère comme peu réussi l'essai de réfutation paru sous le titre : Ttie Secret of Plato 's Atlantis, par Lord Arundell of Wardour, celui-là même qui, ayant combattu la non-universalité du déluge, dans le ra6;^^(l«'' mars 1884), reçu dans le même journal (8 mars) une réplique si spirituelle de Mgr Clifford, évoque de Clifton.
On peut ajouter encore que le doute sur le théâtre du déluge n'est plus possible depuis la découverte du récit cunéiforme qui fixe le topique d'une façon indiscutable en Mésopotamie, par des circonstances comme Vempoi du bitume, la bouche des fleuves, le Mont Nlzir, etc. De plus, aucune des nombreuses traditions sur VArarat ne le place en Espagne ni au Maroc. —
Second article, R. Q. S., 20 avril 1887.
Page 417. 11 répudie de nouveau les miracles inutiles qu'entraîne l'universalité absolue. A propos des affaissements ou effondrements continentaux, explicatifs du déluge, il dit : « Hugh Miller voulait déjà * appliquer ce phénomène au déluge restreint à la partie habitée de la terre. La grande difficulté, il l'avoue, c'est le peu de durée du cataclysme. Cependant, il suppose que la dépression durant les 10 premiers jours peut avoir été si graduelle qu'elle ait été imperceptible, excepté toutefois dans ses effets :
Testimony of the Rocks,
déversement des eaux des mers voisines dans l'immense dépression, et disparition des pics montagneux. Après 150 jours, la dépression aurait peu à peu disparu; cette mer Illimitée qui entourait Tarche se serait retirée vers TOcéan lointain, et Noé aurait vu « que les fontaines de l'abime étaient closes > et que € les eaux s*en étaient allées de dessus la terre. » Que le R. P. Brucker adopte Tuniversalité absolue ou l'universalité relative, il pourra avoir recours à cet étrange mouvement des montagnes. Evidemment il répugne au savant écrivain de l'admettre, mais il se trouve fort embarrassé; aussi voudrait-il introduire cette opinion dans la thèse des non-universalistes. € Les partisans de la non-universalité seront bien obligés euxmêmes, écrit-il, de supposer un phénomène semblable dans une mesure plus ou moins étendue. » Sans doute, il leur sera aussi loisible qu'aux autres de faire appel à unmiracle de cette sorte. Quant à nous, nous préférons croire à un affaissement non momentané, correspondant, si Ton veut, à un exhaussement également non momentané. Nous ne ferons pas courber un instant la tète aux montagnes pour laisser passser le flot diluvien ; avec de savants auteurs, nous supposerons la disparition complète et permanente, sous les eaux, d'un immense continent *. »
Toutes les suppositions de ce genre sont passées à l'arrièreplan depuis que nous avons la théorie sismique de Suess, qui rend compte d'une manière autrement satisfaisante des circonstances du fait, non pas telles que peut les imaginer l'un ou l'autre interprète, mais telles qvs les donnent, les deux textes prîncipatcx : le poème cunéiforme et la Genèse. Il est surprenant que, écrivant en 1887, notre auteur ne fasse pas la moindre mention du système de Suess, paru en 1883 *. C'eut été plus utile que de se perdre dans les théories surannées de Hugh
* Cf. D»" Hamy, Précis de paléontologie humaine (1870), pp. 70-73; Ch. Fréd. Klee, Le Déluge, considérations historiques et géologiques, Paris, 1853; Lyell, Uancienneté de Vhomme, 2« édit. 1870, trad. Chaper, pp. 480-485 ; Jean d'Kstienne, Uhumanité primitive et ses origines : Revue des questions scientifiques, octobre 1882: Donnelly, Atlantis : the antediluvian tcorld; Frederico de Botella, La Atlantida, etc
« Die Sintfluth, eine geologische Studie, Prag et Leipzig, 1883. Voyez notre Déluge, M. R., 1890-1892 ; La théorie sismique du déluge. Revue thomiste, 1893.
Miller. Mais voilà, Suess n'a pas eu le don de plaire dans certains milieux. Ils y perdent plus que lui.
Page 420, Fauteur prouve par la phrase suivante qu'il considère le texte biblique lui-même comme favorable au caractère naturel : « Le rôle de Texégète prend fin, dit-il, quand il a dit à la science : Si vos découvertes exigent un déluge dans lequel n'a péri qu'une partie de l'humanité, la Bible n'y contredira pas; elle sera plus compréhensible ainsi que dans toute autre hypothèse. »
Page 421, l'auteur se pose cette question : La science est-elle contraire à l'hypothèse de la non-universalité du déluge, ou s'accorde-t-elle avec cette théorie ?
Interrogeant d'abord la géologie, il rappelle que M. Motais, s'autorisant des aveux de l'abbé Lambert et d'accord en cela avec Sedgswich, de Blainville et autres, affirmait qu'il n'y a point de traces géologiques d'un déluge universel *. Le P. Brucker, avons nous vu, se range à cette opinion après quelques hésitations : « La géologie, dit-il ^, ne trouve plus de vestiges certains de la grande inondation rapportée dans la Genèse. » Et il ajoute que le contraire serait plutôt fait pour surprendre et que, d'ailleurs, supposé que les résultats de l'action du déluge mosaïque subsistent encore dans Técorce du globe terrestre, comment la géologie pourrait-elle les discerner et les nommer au milieu d'eflets semblables et sans doute infiniment plus considérables qu'ont produits tant de déluges naturels durant les âges quaternaires ?
Ces < déluges naturels », se demande notre auteur, furent-ils contemporains de l'homme comme le déluge mosaïque, qui, dit-on, tombe certainement dans la période quaternaire? La citation ci-dessus le laisserait supposer. Comment alors, se demande- t-il, comprendre le silence des peuples sur ces déluges € infiniment plus considérables » et cependant inoffensifs pour l'humanité; tandis que de nombreuses traditions relatent le déluge infiniment moins considérable qui a fait périr une partie de l'humanité ?
Ce raisonnement est absolument faux; il va à rencontre de tous les résultats de la critique. Nous avons prouvé, en effet,
« Déluge biblique, p. 229-230.
« Vide an te.
dans une étude spéciale * que, parmi les souvenirs traditionnels d'inondations, un très petit nombre seulement se rapportent au déluge biblique, tandis que les autres, l'immense majorité, sont relatifs à des catastrophes particulières, souventrécentes, mais qui furent loin d'être inoffensives pour les hommes, comme le pense notre auteur. Il ne peut donc pas être question du silence des peuples sur ces catastrophes historiques. Plusieurs d'entre elles reposent sur un consensus traditionnel du même genre que celui qui appuie le déluge biblique; plusieurs sont attestées par des traditions aussi nombreuses, à tout prendre, et d'égale valeur historique. Ce qui a donné au déluge biblique son importance particulière, ce n'est ni une extension extraordinaire, ni une influence ethnologique spéciale. Ce n'est pas même le caractère moral qu'il revêtit ou qu'on lui donna, car d'autres cataclysmes du même genre prirent une signification analogue. Ce qui fit l'importance du déluge biblique, c'est la contrée où il survint, c'est le fait de s'être produit au berceau de cette civilisation sémitique d'où devait sortir la religion des peuples civilisés. Et, de fait, le déluge n'a cette importance que dans les religions de souche sémitique : le judaïsme, le mahométisme et le christianisme, parce qu'il figure dans leurs livres sacrés. En dehors de là, et même dans les vieilles civilisations de l'Egypte, de l'Iran, de l'Inde et de la Chine, on ne trouve rien de semblable. Le déluge est inconnu ou, s'il est connu, ce n'est que par l'importation d'échos lointains. Il ne joue aucun rôle dans les idées religieuses, ou s'il en joue, c'est que la tradition importée s'est greffée sur quelque mythe ancien et aborigène. En somme, le déluge n'a d'importance que pour nous, que dans notre monde religieux, sémitique, et cette importance est plus subjective qu'objective.
Citons encore, au point de vue de l'importance ethnologique du déluge, une phrase de M. de Quatrefages, l'éminent professeur du Muséum. « Une multitude de faits, écrivait-il, chaque jour plus nombreux et se rattachant à ces divers genres de preuves (tirées de la paléontologie huniainej, permettent aujourd'hui d'affirmer que, dès les temps quaternaires, l'homme occupait les quatre parties du monde, qu'il avait atteint les
« Le déluge devant la criliquc historique, Fribourff, 1803.
extrémités de raiicien continent et touchait à celles du nouveau»*.
Etant donnée, d'autre part, la localisation de Tévénement dans les plaines de la Mésopotamie, ainsi que Ta prouvé Suess, on voit à quoi se réduit Timportance de ce fait comparé à Tensemble de riîumanité. —
R. Q. S, y 20 juillet 1887. Encore Vuniversalité du déluge; observations sur la réponse de Af. Vahbé Robert, par le R. Père Jos. Brucker, S. J.
Page 29. A propos de Tuniversalité restreinte aux hommes : € M. Robert, comme feu M. Motais, dépense beaucoup d'arguments contre l'interprétation, très commune aujourd'hui, qui restreint l'inondation diluvienne avec ses effets destructifs à rétendue de la terre habitée par l'homme. Le pourquoi de ces attaques est facile à saisir. Cette interprétation, qui est sûrement probable, paraît à d'excellents juges amplement suffisante pour résoîulre les difficultés scientifiques qu'on oppose au déluge de Moïse, Or, s'il en est ainsi, une hypothèse plus aventureuse est inutile. >
Pas un mot qui indique qu'on ait tort d'en appeler à ces difficultés scientifiques.
Pages 33 et 34. Le déluge apparaît comme naturel ou comme miraculeux, suivant qu'on tient la non-universalité ou l'universalité absolue :
« L'universalité absolue du déluge exigerait une série de miracles, soit; nous croyons à la possibilité du miiacle, vous, monsieur l'abbé, et moi et nos lecteurs, et vous ne voudrez pas à priori exclure le miracle du déluge, où la Bible et l'Eglise nous obligent à voir une des plus grandioses manifestations de Faction divine. - Mais ce çerait des miracles inutiles : voilà ce que vous ne prouvez en aucune façon, ou plutôt vous avez prouvé le contraire; car, si le texte biblique, pris en lui-même, contraint d'adûiettre Vuniversalité absolue du déluge, comme vous le dites, les miracles que cette utiiversalité suppose no sauraient être des miracles inutiles; ils sont nécessaires poui* ne pas donner le démenti au texte inspiré. »
Nous avons déjà dit qu'à nos yeux aussi le déluge universel
» A. de Quatrefrages, Introduction à l'étude des races humaines questions générales. Paris 1887, p. 64.
ne peut pas s'expliquer naturellement. La (jucstion du caractère essentiel se ramène donc à celle de Tuniversalité.
L'auteur continue : « Au reste, il serait facile de montrer que M. Robert exagère beaucoup les miracles qu'entraîne l'universalité absolue du déluge (?). Mais, quoi qu'il en soit, si j'étais persuadé, comme lui, que le texte de la relation du déluge ne comporte aucune restriction pour l'inondation de « toute la terre >, je me croirais tenu en conscience d'accepter l'universalité rigoureuse du grand cataclysme. Et je puis l'assurer de nouveau que cette nécessité n'aurait pour moi rien de redoutable. Lui-même ne reconnait-il pas que le déluge strictement universel est certainement possible (p. 417)? »
Ce qui est certain aussi, c'est la croyance de l'auteur au caractère naturel : Si le déluge universel n'a rien de redoutable, c'est qu'il est possible naturellement.
Pages 65, 66 et 67. Une discussion des arguments ethnologiques, linguistiques et anthropologiques, au cours de laquelle se révèle nettement l'intention de rester sur le terrain des faits naturels* Nous n'y chercherons cependant aucun appui à notre manière de voir, car nous croirions abuser des textes si, pour les faire servir nos idées, nous confondions le fait lui-même du déluge avec ses conséquences de tout genre. Le caractère naturel ou miraculeux du fait en lui même n'implique en aucune manière un caractère identique pour ses conséquences. Le fait lui-même a pu être miraculeux et produire quand même des conséquences qui se seraient développées selon l'ordre purement naturel des choses.
Page 69. « L'extension du déluge à tous les hommes en dehors de l'arche, est une interprétation qui a pour elle le sens naturel de nombreux textes de l'Ecriture et le témoignage absolument unanime de la tradition catholique (?) interprétation, d'ailleurs, parfaitement conciliable avec les résultats acquis de la science et qui, en particulier, résout de la manière la plus facile les difficultés chronologiques, c'est-à-dire celles qui seraient les plus embarrassantes, de l'aveu des non-universalistes. — >
R, Q, iS\, 20 octobre 1887, « Encore la non-universalité du déluge, > par l'abbé Ch. Robert.
Pages 491 et 492 : « A propos de < miracles inutiles », n'est-ce pas mon savant contradicteur qui a dit que le but de Dieu dans le déluge ne demandait pas le ravage de toute la terre « pour
épargner les miracles ImUiles qu'auraient exigés la submersion d'abord, puis la restauration des régions qui n'avaient point été souillées du contact de Thomme prévaricateur » ?
« Ces miracles, aujourd'hui qu'il adopte le système universaliste, il ne les trouve plus inutiles, et je le comprends. »
Le caractère essentiel dépend donc bien du degré d'universalité, c'est-à-dire de l'interprétation du texte.
Pages 498 et 499. Appel à l'appui des sciences :
« L'hypothèse de la non-universalité du déluge se présente appuyée sur des arguments scientifiques qu'on ne peut dédaigner. »
€ Beaucoup de passages de nos saints livres ne reçoivent-ils pas des découvertes modernes leur vraie explication ? M celleci souvent n* est elle pas absolument opposée aux sentiments d'auteurs anciens respectables, mais privés de nos connaissances actuelles? Il convient donc, dans ces questions qui touchent à l'histoire et aux sciences, de suivre les sages conseils que les Pères nous ont donnés. »
« Saint Augustin recommande sur ce point la plus grande précaution. Il est beaucoup d'hommes étrangers à notre sainte religion, écrit-il, qui possèdent de vastes connaissances sur les sciences profanes. < Que doivent-ils dire dès lors quand ils entendent un chrétien, parlant de ces matières d*après les notions qu'il prétend avoir puisées dans les saintes lettres, se tromper du tout au tout et donner dans des extravagances si grossières qu'ils ont peine à garder leur sérieux ? C'est là un scandale des plus honteux, et il faut l'éviter à tout prix. Qu'un chrétien se fasse railler en défendant des opinions fausses, la chose n'est pas de bien grande conséquence ; mais le mal est que nos auteurs sacrés deviennent responsables de ces sottises autX yeujc des incroyants, qui les accusent d'ignorance et les méprisent, au détriment des âmes dont le salut nous préoccupe. Voyant ainsi un chrétien commettre des erreurs grossières sur les matières qu'ils connaissaient si bien, et rendre nos livres saints responsables de ses vaines imaginations, comment pourraient-ils admettre ce que ces mêmes livres enseignent sur la résurrection des morts, sur l'espérance de la vie éternelle, sur le royaume des cieux, alors qu'ils se figurent y trouver des mensonges sur les questions où leur propre expérience et des raisons sans réplique leur ont fait voir la vérité * ? » Sur ces
» S. Augustin. DeGenesi ad liUeram, lib. I, cap. xix.
points d'histoire et de science» le saint auteur ne se considère donc point comme docteur et témoin de la foi ; bien mieux, il ne craint pas de conseiller d'écouter sur ces questions des savants « étrangers à notre sainte religion. »
Saint Tomas n*est pas moins explicite.
« Pour moi, dit-il, je trouve que le parti le plus sûr, dans ces opinions admises par le commun des philosophes et conciliablos avec notre foi, c'est de ne les point affirmer comme des dogmes... et de ne les pas rejeter comme contraires à la foi, de peur de fournir aux savants de ce inonde une occasion de mépriser les enseignements de la religion *. >
Terminons par le conseil d'un théologien de valeur, Pereira^: € Nous devons soigneusement nous garder et nous abstenir absolument, en expliquant les écrits de Moïse, de croire et de soutenir avec opiniâtreté des choses en contradiction avec les expériences et les déductions certaines de la philosophie ou des autres sciences; car, comme la vérité s'accorde toujours avec la vérité, il est impossible que la vérité des livres saints soit en opposition avec les preuves exactes et les obserr^ations des sciences humaines, » —
Au sortir de cette controverse restée célèbre, nous pourrions glaner sur notre chemin plus d'un travail important qui nous fournirait aussi matière à d'instructives réflexions. Mais cette Etude est déjà longue et il nous faut à tout prix abréger. C'est pourquoi, même au risque d'être un peu incomplet dans notre consultation des auteurs, nous allons passer immédiatement à une autre controverse, dans le genre de la première, qui sera aussi pour nous une mine des plus précieuses.
Elle est renfermée dans une série de quatre articles publiés par la Science catholique et émanant de son directeur lui même, M. l'abbé Jaugey, l'auteur du « Dictionnaire apologétique » que nous avons étudié précédemment. Outre son caractère polémique, cette série, dont le titre est significatif : « La géologie et le déluge », constitue une bonne étude de ces rapports si contestés et pourtant si réels et si importants. Nous allons l'étudier avec soin.
» S. Thomas, Opwsc, x.
8 Pererius, in Genesiniy ad princip.
LE DÉLUGB 221
Premier article : 15 décembre 1887. — L'auteur commence en ces termes (p. Q&) : € Nous avons souvent entendu affirmer, depuis quelques années, et peut être avons-nous répété nousmême, que les conclusions actuelles de la géologie étaient opposées à Topinion de l'universalité absolue du déluge. C'est le motif principal, sinon unique, pour lequel beaucoup (Xapologistes contemporains ont adopté la théorie (l*un déluge restreint * aux limites de la terre alors habitée, en attendant qu'ils adoptent celle d'un déluge restreint à la région occupée par la peuplade au milieu de laquelle vivait Noé. Que vaut cet argument ? >
« Pour en avoir le cœur net, continue notre auteur, nous nous sommes adressé à un géologue éminent, dont l'autorité scientifique n'est contestée par personne et dont le dernier livre est certainement l'ouvrage de géologie le plus estimé qui ait paru depuis longtemps. Nous l'avons prié de résumer, en quelques lignes, les arguments que fournit la géologie contre l'opinion d'un déluge qui aurait couvert toute la terre, et nous lui avons, en outre, demandé si cette opinion pouvait se concilier avec la continuité observée dans la faune et la flore terrestres, depuis l'apparition de l'homme, continuité qui aurait dû naturellement se trouver rompue par un déluge universel 2. »
Le géologue consulté répond par la note suivante que nous reproduirons en entier parce qu'elle est très bien faite et qu'elle sera très utile à ceux de nos lecteurs qui ne sont pas versés dans les sciences naturelles :
€ La géologie nous apprend que, quand une grande masse d'eau couvre momentanément une partie du sol, elle doit, en se retirant, déposer sur les parties plates, un limon fin, sur les thalwegs et les remous des pentes, des sables et graviers.
Si l'eau avait recouvert jusqu'aux plus hautes montagnes (8,500 mètres à l'Himalaya), non seulement, en se retirant, elle eût dû couvrir de limon toutes les plaines sans exception ; mais, obligée de se retirer avec une extrême rapidité, puisque le séjour dans l'arche a été de courte durée, elle eût d'abord
* Ces apologistes contemporains, qui se conforment ainsi aux enseignements de la géologie, admettent par le fait le caractère naturel du déluge, et M. Jaugéy ne les condamne pas.
* Noter le mot « nabnudlemenl. >
222 LB DÉLUGR
emporté tous les dépôts meubles antérieurs des vallées et, en outre, garni le fond de celles-ci de graviers et de limons, tous du même âge.
Or, non seulement il n*en est pas ainsi, non seulement des plaines juxtaposées, sont les unes pourvues, les autres dépourvues de limon, mais sur tous les flancs des vallées on voit s'échelonner des sables, graviers, et limons de divers âges, en général d'autant plus anciens qu'on les trouve plus haut (l'âge se constate par les fossiles, mastodontes, éléphants méridionaux, mammouths, etc.) et tels (du moins les limons) qu'aucun d'eux n'aurait pu subsister en présence d'une inondation embrassant toute la terre. Il y a donc la preuve acquise que la formation des vallées a commencé avant l'apparition de l'homme et qu'elle s'est poursuivie, à travers bien des vicissitudes, en gardant toujours le même caractère local; c'est-à-dire que, dans une vallée, on ne trouve jamais que des dépôts venant d'amont et du même bassin. Il n'y a d'exception que pour les nappes glaciaires, qui ont débordé sur plusieurs vallées à la fois, mais qu'il est impossible de confondre avec les alluvions anciennes *.
La géologie enseigne de plus que, si l'on ajoute à l'eau des mers et à la vapeur d'eau de l'atmosphère le maximum de ce que les roches peuvent contenir en fait d'eau d'imbibition, on n'obtiendra jamais (à moins de miracle, bien entendu) de quoi noyer les plus hautes montagnes.
Enfin, quant à une destruction rapide, suivie d'une reconstitution rapide de la faune et de la flore terrestres, cela rentre dans la catégorie des miracles et l'on pourrait tout aussi bien demander à chacun de nous : < Avez vous la preuve que, pendant votre sommeil, vous n'êtes pas mort, puis immédiatement ressuscité? » Ce que la paléontologie et l'histoire naturelle enseignent, c'est la parfaite continuité du monde végétal et animal entre la fin des temps tertiaires et l'époque actuelle. C'est tout. >
« Et encore, l'exception n'est-elle qu'apparente, car si les nappes glaciaires débordent fréquemment sur plusieurs vallées, c'est-à-dire sur plusieurs bcissins hydvographiqves différents, elles n'en demeurent pas moins localisées chacune dans un seul et même bassin glaciaire, à l'intérieur duquel tous les matériaux déposés, constituant Vcrralicum local, proviennent' des régions supérieures du bassin et jamais du dehors ni d'un Imssin voisin. —
LE DÉLUGK 223
Voilà pour le dc'^uge universel. L'auteur do cet article a cru devoir pousser plus loin son enquête, et il a eu raison. Il a voulu savoir si les données de la géologie étaient du moins conciliables avec le fait d'une inondation locale, ayant les conditions d'abondance — 15 coudées au-dessus des plus hautes montagnes de la région — et de durée — l'arche, malgré ses proportions considérables, flotta pendant plus d'une demiannée — qui sont nettement énumérées dans la Genèse. Il a donc demandé s'il n'existait pas du moins quelque région, d'étendue un peu notable, qui fût dépourvue des indices considérés par la science comme inconciliables avec le fait d'une inondation analogue au déluge mosaïque. En réponse à cette nouvelle demande, on lui a envoyé une seconde note qui n'est ni moins claire, ni moins formelle que la première. La voici :
< Les phénomènes de distribution du limon et des graviers sont les mêmes, non seulement en Europe, mais sur toute l'Amérique du Nord, sur toute l'Afrique du Nord et sur tout ce qui est connu de l'Asie. C'est en Chine que le limon (terre jaune) atteint sa plus grande épaisseur, soit 200 ou 300 mètres, alors qu'en Europe l'épaisseur dépasse rarement 15 ou 20 mètres. Or, cela est justement en rapport avec l'importance du fleuve Jaune, comparé à nos fleuves européens. De même qu'en multipliant par 30 ou 40 le volume des crues de nos fleuves européens, on peut rendre compte des dépôts quaternaires de nos vallées, le même coefficient, appliqué au fleuve Jaune actuel, justifie l'épaisseur exceptionnelle du limon chinois.
Je ne connais pas de pays, continue le géologue, qui soit en discordance avec les autres relativement au mode de distribution des dépôts superficiels.
Il n'y a que la Sibérie où l'extinction du mammouth paraisse avoir été absolument brusque, puisque les derniers individus de cette espèce ont été parfois conservés, avec leur chair, dans le limon sibérien. Mais cette conservation tient à ce que, de suite après l'enfouissement de ces animaux, qu'un phénomène encore mal expliqué chassait vers le nord, la gelée a pris possession du sol sibérien, pour ne plus l'abandonner. En tout cas, il y a eu extinction, mais non renouvellement subséquent, de la faune ainsi disparue.
Les bouleaux pétrifiés, recueillis en Islande dans les dépôts dos geysers, appartiennent aux espèces actuelles.
Les empreintes de hêtres des cinérites d'Auvergne peuvent à peine être distingui'^es de celles que donnerait le hêtre actuel et les exemples abondent partout de cette continuité.
Il faut cependant, pour être juste, reconnaître que nous possédons encore très peu de documents géologiques précis sur les contrées du Tigre et de TEuphrate *. Mais, à coup sûr, il n'y a pas de por^eow notable de la surface des continents qui échappe à la distribution indiquée.
Do plus, il y a un fait intéressant. La faune lacustre et fluviatile de la Palestine est intimement liée à celle du Nil et des grands lacs de l'Afrique, tandis qu'elle s'écarta de la faune européenne. Il y a donc eu, dans les temps géologiques, morcellement d'un ancien territoire qui comprenait l'Afrique centrale, le Nil et la Palestine. Or, si une même nappe d'eau douce avait recouvert toutes ces régions, on ne s'expliquerait pas une pareille différenciation. >
M. Jaugey, en possession de ces deux réponses, conclut :
€ L'exactitude des affirmations contenues dans ces deux notes est indiscutable; aucun savant sérieux ne la contestera. On trouve donc, sur toute la face du globe explorée jusqu'ici, des indices inconciliables avec le fait d'une inondation qui se serait produite à l'époque et dans les conditifms assignées par la Bible au déluge mosaïque. Si une inondation de ce genre avait eu lieu, elle aurait laissé des dépôts continus qui n'existent pas et détruit ou bouleversé des dépôts plus anciens que l'on retrouve intacts partout; elle aurait amené, dans la faune et la flore terrestre, des changements qui n'ont eu lieu nulle part depuis l'apparition de l'homme. »
Voilà la conclusion à laquelle on arrive en partant de l'idée que le déluge a été un phénomène stratigraphiqiœ devant nécessairement laisser des traces, à supposer que sa courte durée le lui eût permis. On va voir le brillant résultat exégétique qui s'en dégage :
€ La conclusion nécessaire de ces données de la science, c'est que le déluge mosaïque — qui nécessairement aurait couvert au moins une partie notable des continents — n*a pas eu lieu,
* L'auteur de la note considère donc la Mésopotamie comme le théâtre du déluge. Il a raison; tous les indices convergent vers cette région. Voir notre Déluge devant la critique, 1893.
(m qu*il ne s'est pas produit selon les lois naturelles, comme les autres inondations étudiées par les géologues. Dans le premier cas, la géologie ne favorise pas plus Topinion d'un déluge restreint à la terre habitée, que Topinion d'un déluge universel; elle les contredit Tune et l'autre. Dans le second cas, elle ne peut rien dire, puisque le phénomène s'est produit en dehors des lois naturelles, et, par conséquent, échappe à ses investigations.
Donc : miracle ou négation. Le dilemme est consolant ! Et tout cela pourquoi ? Parce que, à la fin de 1887, M. Jaugey et son géologue-conseil n'ont pas encore compris la valeur de la théorie de Suess, parue en 1883, et le service immense qu'elle rend à l'apologétique en expliquant le déluge par un cataclysme sismique qui, par essence, ne doit pas laisser de traces. Nous ne voulons pas croire que ces Messieurs aient ignoré l'étude de Suess, mais nous déplorons qu'ils n'en aient pas fait usage et nous constatons une fois de plus à quels dangers l'exégète s'expose en négligeant la science moderne pour s'attarder dans les systèmes surannés.
S'ils avaient étudié Suess, ces Messieurs se seraient aperçus en outre que les « conditions assignées par la Bible au déluge mosaïque » conduisent nécessairement à admettre un phénomène sismique et non stratigraphique, de sorte qu'il ne peut pas même être question diHndices pour ou contre le déluge bien compris.
La théorie sismique de Suess, nous croyons l'avoir prouvé maintenant, est donc réellement le pivot de la question du déluge à l'heure actuelle. Aussi, lesexégètes ne sauraient assez s'en pénétrer et c'est pour en faciliter l'étude aux lecteurs français, en même temps que pour la rajeunir des résultats acquis depuis son apparition, que nous en avons fait l'objet d'un travail détaillé et critique *.
Après avoir posé le dilemme ci-dessus, qui ne sera probablement pas du goût de tous les théologiens et qui n'a guère de chance de plaire aux naturalistes, l'auteur continue :
« Nous ne nous arrêterons pas à la première hypothèse, puisqu'elle suppose une erreur dans la doctrine révélée, et
« La théorie sismique du déluge et les traductions nouvelles du récit cunéiforme, dans la Revue thomiste, 1893.
qu'il ne peut exister de véritable désaccord entre la foi et la raison, qui sont toutes les deux la parole du même Dieu. Il faut donc s'en tenir à la seconde, qui d'ailleurs, même avant les conclusions de la science actuelle, était hors de conteste; car le texte sacré présente manifestement le déluge comme l'effet d'une intervention spéciale de Dieu, comme un miracle, et il a toujours été compris ainsi dans l'Eglise. Or, il ne faut pas l'oublier, la géologie, comme toute autre science de la nature, tire ses principes des lois naturelles et ne peut .fournir de conclusions que sur les faits produits en conformité avec ces lois. La question du déluge ne rentre donc pas dans son objet; c'est un fait extra-naturel qu'elle ne connaît pas, au sujet duquel elle est muette. >
Fort bien, s'il était démontré que le déluge est un miracle, que le texte biblique le présente comme tel, qu'il a toujours été compris ainsi dans l'Eglise. Mais cette étude tout entière est là pour prouver que ces assertions sont plus que douteuses. Par conséquent la « seconde hypothèse » de M. Jaugey est loin d'être et d'avoir jamais été < hors de conteste, >
Il poursuit : < Si on trouve que les proportions du miracle sont excessives dans l'hypothèse de l'universalité absolue du déluge, et si le récit inspiré se prête à une interprétation différente, on peut adopter l'opinion d'un déluge restreint; mais la géologie n'est pour rien dans cette préférence.
Nous ne savons pas si cette science modifiera, dans l'avenir, ses conclusions d'aujourd'hui, mais nous doutons fort que jamais elle puisse fournir une preuve sérieuse en faveur de l'opinion d'un déluge partiel, ou de l'opinion opposée. »
Il est bien probable, en effet, que la géologie ne pourra jamais fournir de preuve proprement dite ni pour ni contre le déluge convenablement restreint. Par contre, il n'est pas exact de dire que la géologie n'est pour rien dans la préférence accordée à un déluge restreint. Elle en fournit une explication entièrement satisfaisante, celle de Suess, tandis qu'elle prouve l'impossibilité physique d'un déluge universel. Il nous semble que cela ne constitue pas une indifférence absolue.
Quant aux proportions du miracle, nous voudrions bien savoir comment elles pourraient devenir e;^^c^55^r^5, et en quoi consiste le plus ou le moins dans cet ordre de choses.
M. Jaugey conclut : « Assurément, Dieu efit pu permettre que
le d('»luge mosaïque laissât, comme les inondations naturel li s, des traces; mais il semble ne l'avoir pas fait; positives mi négatives dans le monde physique, on a cru naguère que c*'^ traces existaient; c'était une illusion; on le reconnaît aujom*d'hui. Il en est du déluge comme de tous les autres mirafli^îî de Tordre physique racontés dans nos saints Livres, tels qui^ le paradis terrestre, Tétat des animaux soumis à l'homme innocent, le passage de la mer Rouge, Tarrét du soleil par Ju>ui^'% rétoile des Mages, etc. ; aucun d'eux, que nous sachions, u'a laissé des traces scientifiquement constatées dans le mondo matériel. Il semble que ce soit une loi de la divine Providences *
Il est bon d'ajouter que tous ces miracles n'ont pas Vah'^t' dans les textes de traces plus certaines que dans \di nature; c'est-à-dire que la plupart, pour ne pas dire tous, peuvent, en se basant sur les textes etix-mèmes, être ramenés à des phéni>mènes naturels.
Deuxième article ; 15 janvier 1888. Lettre de l'abbé Cîu Robert à M. Jaugey :
« Monsieur le Directeur,
Je viens de lire dans la Science catholique et sous vnti<* signature, un article intitulé : la Géologie et VUnivermlUv absolue du déluge.
Me permettez-vous quelques observations sur ce travail i
Vous avez voulu savoir ce que pense la géologie de l'univ rrsalité absolue du déluge, et l'éminent géologue auquel voiis vous êtes adressé vous a répondu : « Ce que la paléontoUt|i:î** et l'histoire naturelle enseignent, c'est la parfaite continulh^ du monde végétal et animal entre la fin des temps tertiain^^ et l'époque actuelle. >
Cette absence de traces géologiques d'un déluge universel a été admise tant par M. Motais *, que par le R. P. BrucKt^r et par moi •'*, dans les discussions que nous avons eues à pmiM^s de la non-universalité ethnographique du déluge.
Scientifiquement, il n'y a donc pas eu de déluge universel.
» Le déluge biblique, Berche et Tralin, Paris, 1885, p. 229-230.
s U Universalité du déluye, Bruxelles, 1886, p. 63.
s La non-univcrsalilé du déluge, Berche et Tralin, 1887, p. 54,
Vous avez voulu savoir ensuite, monsieur le Directeur, si la géologie connaissait un déluge local, < dans les conditions d^abondance et de durée qui sont nettement énumérées dans la Genèse, >
Et votre savant correspondant, tout en avouant qu'on a € encore très peu de documents géologiques précis sur les contrées du Tigre et de TEuphrate >, prétend qu' « à coup sûr, il n'y a pas de portion notable de la surface des continents qui échappe à la distribution » des dépôts de limon et de gravier appelés diluviens.
Et vous ajoutez, monsieur le Directeur : < L'exactitude des affirmations contenues dans ces deux notes est indiscutable; aucun savant sérieux ne la contestera. »
Question du déluge à part, je crois que certaines affirmations de votre éminent correspondant pourraient cependant être contestées, même par des savants sérieux. On admettra difflcilement, par exemple, qu'une inondation du genre du déluge biblique aurait laissé des dépôts continus ; il faut faire la part des courants, et il devait y en avoir de formidables dans le cas en question.
Difficilement aussi, on admettra qu'on puisse affirmer l'absence de tout hiatus dans la vie animale (la vie végétale étant moins en cause) sur n'importe quel point de la surface du globe. La paléontologie est certainement opposée à un déluge universel; mais elle n'est pas à même actuellement de faire semblable opposition à un déluge local. Car, il faut bien le dire, on n'est pas en droit d'affirmer que le déluge restreint a eu pour théâtre plutôt telle région que telle autre. On est encore loin de s'accorder sur le lieu d'arrêt de l'arche, sur l'Ararat biblique *.
Scientifiquement parlant, on peut dire que, jusqu'ici, on ne connaît pas de région où la faune ait eu un arrêt, et, par conséquent, de région où le cataclysme diluvien ait éclaté. Reste à savoir si cette région, la science ne l'indiquera pas un jour.
Voilà pour ce qui concerne l'étude des continents.
« Cf. Fr. Lenormant, Les Origines de Vhistoire, 2» édit. t. Il, première partie, pp. 1-155 : UArarat et VEden;—L van den Gheyn, S. J. Le séjour de r humanité postdiluvienne, dans \ei Revue des Questions scientifiques f 1883.
Mais en supposant que le déluge biblique n*ait laissé aucune trace sur nos continents, ne serait-il pas permis de se demander, avec dos auteurs respectables, si le théâtre du châtiment n'est pas actuellement sous les eaux i II ne serait pas étonnant alors que nos continents fussent muets sur ce désastre.
Saint Ephrem * n'expliquait-il pas la submersion des montagnes par leur affaissement momentané combiné avec un exhaussement momentané aussi, des parties basses du globe?
Hugh Miller 2 n'a-t-il pas proposé la même solution pour permettre aux eaux de passer par-dessus la tête des montagnes de la région punie ?
J'ai déjà dit ^ que, pour ma part, je croyais volontiers à l'affaissement non momentané d'un continent, affaissement ayant pu correspondre avec l'exhaussement d'un nouveau continent. Le continent que j'ai en vue, et dont Teffondrement est admis par bon nombre de savants sérieux *, c'est V Atlantide.
Certes, lorsqu'on lit le récit du cataclysme de la Sonde s, arrivé en août 1883 ; lorsqu'on voit un territoire de vingt lieues carrées s'abimer avec ses 15,000 habitants, une chaîne de montagnes mesurant vingt-six lieues s'effondrer également sous les eaux, puis apparaître une nouvelle chaîne de quatorze montagnes; lorsqu'on voit la mer en furie faire sentir ses efforts destructeurs à plus de deux cents lieues et qu'on compte jusqu'à 100,000 le nombre des victimes humaines, on peut se faire une idée, bien faible il est vrai, de ce que dut être l'effondrement de l'Atlantide.
» In Genesim, cap. vi, vu.
* Teslimony of the Rocks, s La non-universalité du déluge, p. 24 et 50-51. ^ Dr Hamy, Précis de paléontologie humaine, (1870), pp 70-73 — Klee, Le déluge, considérations géologiques et historiques, Paris, 1853;
— Lyell, L'ancienneté de Vhomme, 2e édit. trad. Chaper, pp. 480-485;
— Jean d'Estienne, Vhumanité primitive ^ dans la Revue des Quest, scient., oct. 188*2; — Marquis de Nadaillac, L'Atlantide et les oscillations de Vécorce ten^estre, dans le Correspondant 10 nov. 1882 ; — Donnelly, Atlantis : the antediluvian wortd (1884); — L'abbé Mutais, Plalo's Atlantis, dans Dublin Rcriew, juil. 1886; — Frederico de Botella, La Atlantida (1884); — L'abbé Hamard, La question de V Atlantide, dans le Cosmos, 9 juil. 1887; etc...
5 Le tremblement de terre de la Sonde, dans V Exploration, 9 nov. 1883.
S8tt LE DÉLUGB
Cetto (|UcsUon, X o\lv seule, composerait un long chapitre dans un ouvrage complot sur le d<^luge ; car il est des objections qu't^ïle pourrait soulever, mais qu'on peut prévoir.
Vousî vnyex, monsieur le Directeur, qu'il est encore des arguments pr^ologiques favorables à un déluge partiel, que la scionce ne peut pas nous enlever »
M, Robert a rai.son €»t il eût singulièrement fortifié sa thèse s'il eut a|ipe!(} à son aide la théorie siS7nique, parue en 1883 et qu'il ne pouvait donc pas ignorer. Il poursuit :
4K On ne dira donc pa?i que la conclusion nécessaire, d'après les donué(îs géologiques, est : ou bien, il n'y a pas eu de déluge ; ou bien, le déluge ne s'est pas produit selon les lois naturelles.
Si vous êtes arrivé à ce dilemme, c'est que vous êtes parti do données inexactes. Et à quelles conséquences vous conduisentelles ? A admettre qu'îl y a eu un déluge, mais déluge si complètement miraculeux qu'il n'a pas même laissé de traces.
J'ai beau relire le texte sacré du déluge, monsieur le Directeur, je ne puis y voir Dieu faire tant de miracles. J'y lis que oiseaux, bétail, betes sauvages et hommes périrent. Comment ces cadavres n'ont-ils pas laissé de traces ? Si vous me répondez : c'est un miracle, je vous demanderai non seulement sur quel texte vùui> cous appuyez, mais, en supposant ce miracle, que sont devenues les victimes ? Ont-elles été anéanties ? et pourquoi ? Ou bien ont-elies été rendues à la vie? A quoi bon, alors, tant d'embarras pour remplir l'arche d'animaux?
Vous dites, monsieur le Directeur, qu' « il en est du déluge comme de tous les autres miracles de l'ordre physique racontés dans nos saints ï.ivres *, et qui n'ont point « laissé de traces scientifiquement constatées dans le monde matériel. »
Voyons les miracles que vous énumérez.
D'abord le < Paradis terrestre. > Ce lieu n'existe-t-il donc plus? Sans doute, il ne doit plus avoir son premier charme; mais remplacement n'a pas dû disparaître, à moins qu'on admette, comme certains auteurs, que lui aussi était situé dans l'Atlantide.
«c L'état des animaux soumis à l'homme innocent. » Mais quelle trace scient! (ique pouvait-il laisser? Je poserai la même question pour < l'arrêt du soleil par Josué » ou plutôt pour le phénomène physiqiœ qui se produisit alors, et aussi pour « l'étoile des Mages. >
LE DÉLUGB 231
Le déluge a dû laisser dans les victimes qu'il a faites des preuves de sa réalité; mais les miracles ci-dessus, quels signes matériels auraient-ils pu livrer pour Tavenir ?
< Le passage de la mer Rouge > aurait plus de rapport avec le déluge : l'un et l'autre ont causé la mort d'hommes. Mais a-t-on fouillé la mer Rouge pour rechercher les cadavres des soldats de Pharaon, leurs armures, leurs chariots ? Si tout cela n'a pas été rejeté sur les bords de la mer, les profondeurs de celle-ci doivent renfermer ces traces scientifiques de l'événement miraculeux ^
Vos conclusions tendraient à proclamer le désaccord des Livres saints et de la science, de la foi et de la raison ; et comme telles, elles feraient rejeter par beaucoup les récits historiques de nos Livres saints, comme mythes et légendes.
On admettra que le déluge a été miraculeux dans son but, dans la direction donnée aux causes naturelles pour produire le cataclysme en tel lieu et à telle époque; mais on ne saurait croire que le fléau n'a pas laissé la moindre trace dans la nature.
En résumé, monsieur le Directeur, la géologie s'oppose à un déluge universel, parce qu'un tel cataclj'^sme, détruisant tous les animaux, aurait été suivi, pour la terre entière, d'une période de lente repopulation, dont les traces géologiques devraient se manifester, dans les couches terrestres, par l'absence de fossiles. Or, un tel arrêt universel dans la faune est contraire aux faits dénoncés par la géologie. Vous l'admettez.
Mais s'il s'agit d'un déluge partiel, c'est bien différent. D'abord, parce qu'on ne connaît pas la géologie de tous les points du globe, ensuite parce que le repeuplement animal d'une partie de la terre peut se faire assez rapidemenc, les animaux des contrées non inondées intervenant ; et, enfin, parce qu'on ne sait pas si le cataclysme diluvien n'a pas eu pour théâtre un continent s'eflbndrant sous les eaux avec ses habitants.
Telles sont, monsieur le Directeur, les observations que
> Il ne faut pas perdre de vue que le lieu du passage nous est inconnu et que rien ne prouve qu'il s'agisse de la « Mer Rouge » au sens actuel du mot. Le caractère vraiment miraculeux du fait est tout aussi douteux que pour le déluge.
2â2 LB DBLUQK
j'avais a vous pit^seater sur votre thèse. Vous jugerez, elles lecteurs avec vous, de leur valeur.
Veuillez af^réer, monsieur le Directeur, l'expression de mes respectueux sentiments.
Signé : Ch. Robert,
Prêtre de VOi^atoire de Rennes, Renno!?, Le tA décembre 1887. »
M. Jaugey ajoute :
< Les observations de mon savant correspondant me fournissent l'acca^ion de reveiur sur les opinions exprimées dans mon article du 13 décembre dernier et de les préciser; j'en profite, avec Tespérance d'être agréable à plusieurs lecteurs de la Science Catholique, qui, dans leurs lettres, ont manifesté un certain intérêt pour ïe sujet traité.
Dans rarticle qui a motivé les observations de M. l'abbé Hobï^rt, je soutenais les deux propositions suivantes : 1" Les données actuelles de la géologie tendent à prouver qu'il n'y a pas eu de déluge soit universel, soit local, produit selon les lois de la nature, à Tépoque et dans les conditions indiquées par le récit mosaïque; elles ne nous obligent donc pas à interpréter ce récit dans ïe sens d'un déluge partiel ou local, plutôt que dans le sens d'un déluge universel ; la géologie ne s'occupe que des pliénomenos produits conformément aux lois de la nature, et, par conséquent, n'a pas de compétence dans la question du déluge mosaïque, qui est un fait miraculeux; 2* Probablement, les miracles racontés dans les Ecritures n'ont pas laissé de traces physiques qui puissent être scientifiquement constatées, et chercbor à faire témoigner la nature en faveur de ces interventions extraordinaires de Dieu, c'est se livrer à un travail vain et parfois dangereux.
M. Tabbé Robert n'admet ni l'une ni l'autre de ces propositions. D'après lui, elles € tendraient à proclamer le désaccord des Livres saints et de la science, de la foi et de la raison. > Le reprocUeest grave; mais est-il fondé? Il me semble, au contraire, que l'un des mérites du système proposé consiste précisément en ce qu'il rend impoî^sible tout conflit entre les Livres saints et les sciences naturelles, relativement au récit inspiré des miracles bibliques. Ko effet, si la vérité de ce système était admise, le savant serait délivré de toute crainte d'aboutir, en
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matière de géologie, d'astronomie et généralement en matière de sciences physiques à des conclusions inconciliables avec le récit inspiré des miracles, et, par conséquent, avec la vérité. Il serait assuré que tous les phénomènes constatés par lui peuvent et doivent s'expliquer par les forces et les lois naturelles. Le miracle, qui est l'intervention d'un agent extérieur à la nature, serait absolument banni du nombre des causes ayant influé sur les phénomènes soumis à son observation ; il n'aurait jamais à s'en occuper, parce qu'il n'en rencontrerait jamais les traces dans le monde physique. D'autre part, il ne pourrait jamais contredire la réalité des miracles bibliques, parce que ces faits échapperaient complètement à ses investigations. Il ne pourrait en avoir connaissance (\\xe par le témoignage humain, par les preuves de l'ordre moral, et surtout par la révélation.
De son côté, Fexégète, dans ce système, n'aurait plus besoin, pour l'explication du récit bibli(iue des miracles, de se préoccuper des découvertes de la géologie ou de l'astronomie; il cesserait de se traîner à la remorque des savants et ne serait plus exposé à ces perpétuelles variations, qui, depuis un siècle, ont fait perdre à la science sacrée une grande partie de sa dignité et de son influence. En outre, il ne pourrait plus être accusé de se mettre en contradiction avec la science, puisque les phénomènes miraculeux dont il s'occupe échapperaient forcément aux conclusions des sciences naturelles.
Cet avantage du système proposé est considérable; malheureusement il est très limité, puisque le système lui-même ne s'applique qu'à un très petit nombre de textes, à savoir aux récits inspirés des miracles accomplis dans l'ordre physique. Il ne concerne, par conséquent, ni le récit de la création, parce que la création n'est pas un miracle, c'est à-dire une dérogation aux lois de la nature, mais l'établissement de ces loi, ni le récit des faits historiques, géographiques, biologiques et autres, dont il est question dans la Bible. Il ne diminue donc, en rien, l'utilité des beaux travaux faits pour démontrer l'accord de la science et de la foi et il ne supprime pas, pour l'apologiste, la nécessité de prouver qu'il n'y point de contradiction entre les affirmations de la raisons naturelle et celles de la révélation II écarte simplement du champ de bataille quelques pages de nos saints Livres, qui ont été trop souvent, entre les savants et les théologiens, l'objet de discussions aussi vives qu'inutiles.
Toutolois, cette utilité pratiqua de ropinîon, dont je soutiens la probabilité, n'est pas, à mes yeux, un argument bien solide en sa faveur, et j'avoue même ne Tavoir aperçue qu'après coup. La raison principale qui rend à mes yeux cette opinion plausible, c'est que, malgré de longues et nombreuses recherches, personne jusqu'ici n'a pu constater avec certitude, ni même avec une sérieuse probabilité, la trace matérielle d'aucun des faits miraculeux racontés dans nos Ecritures. Ni le déluge, ni le passage de la mer Rouge, ni l'arrêt du soleil par Josué *, ni l'étoile des Mages, ni le tremblement de terre qui accompagna la mort du Sauveur, ni aucun autre prodige accompli dans le monde physique et rapporté dans nos livres canoniques, n'a laissé un seul indice de son existence que les géologues ou les astronomes puissent aujourd'hui constater. Et cependant, voilà des siècles que ces faits sont connus et étudiés *.
Fuisf|u'on n'a pu trouver aucune trace de ces phénomènes, pourtant considérables et relativement peu éloignés de nous, j'en conclus, avec une assez grande probabilité, me semble-t-il, qu'ils n'en ont pas laissé. Voilà, je le reconnais franchement, l'argument principal et presque unique de mon opinion.
Mon honorable contradicteur pense, au contraire, que les traces physiques de ces miracles existent, et que si personne ne les a encore trouvées c'est parce qu'elles sont cachées au fond de la mer Rouge, ou bien sous les flots de l'Océan, à l'endroit occupé jadis par l'hypothétique Atlantide, ou bien dans quelque région mal explorée du globe. A ces hypothèses, qu'il est mal aisé de contredire d'une façon péremptoire, je n'ai qu'une réponse à faire : on a beaucoup et savamment cherché ces traces, et personne n'a pu en trouver une seule ; j'ai donc le droit d'admettre, jusqu'à preuve du contraire, qu'il n'y en a point. L'opinion, dont je défends la probabilité, repose sur un
« M. Tabbé Robert demande quelles traces auraient dû être laissées par ce miracle et par les autres que j'ai énumérés. Ce n'est pas ici le lieu de discuter ce point; on le trouve traité dans les commentateurs. Si ces prodiges ont été opérés de manière à ne laisser aucune trace, comme le supposent certaines interprétations, il y a là une nouvelle confirmation du système que je propose.
s Rappelons que le caractère \7niraculeua} de ces faits n'est qu'une supposition gratuite.
fait bien constaté ; l'opinion opposée repose sur de pui'es byi^othèses, et, de plus, sur des hypothèses qu'il est actuellement impossible de vérifier.
Restent, il est vrai, les arguments de convenance, qui sont ici des arguments a priori; mais ils ont peu d'importance, dans la question présente. Les miracles, en effet, dépendent exclusivement de la libre volonté de Dieu, et nous ne pouvons savoir si Dieu a voulu qu'il restât d'eux des traces durables, que par la découverte de ces traces elles-mêmes, ou par la révélation. Or, la révélation est muette sur ce point, et les traces longtemps cherchées n'ont pas été découvertes.
Convenait-il que Dieu laissât des tracée matérielles de ses interventions miraculeuses, de façon que la réalité du miracle pût être scientifiquement constatée durant le cours des siècles? On peut soutenir la négative. D'abord, elle semble plus conforme à la conduite ordinaire de la Providence, (|ui a coutume d'accomplir ses miracles en dehors du contrôle de la science et de les entourer des preuves d'une certitude morale, qui laisse une plus large place à la liberté de l'adhésion, et pourtant suffit à l'homme de bonne foi. Ensuite, puisque le miracle est un phénomène causé par l'intervention d'un agent extra-naturel, pourquoi veut-on que l'influence de cet agent s'étende seulement sur une partie du phénomène, et non sur le phénomène tout entier? Puisque Dieu est intervenu, en dehors des lois naturelles, pour amener sur la terre les eaux du déluge (?) pourquoi ne serait-il pas intervenu, en dehors de ces mêmes lois, pour les en retirer? Pourquoi aurait-il laissé aux forces naturelles, agissant selon leur impulsion native, le soin d'achever l'œuvre qu'il avait commencée sans elles ?
J'en ai assez dit, me semble-t-il, pour montrer que l'opinion exprimée dans mon précédent article ne manque pas de probabilité. Assurément, elle ofl're une apparence de nouveauté, qui n'est pas une recommandation aux yeux d'un théologien. Mais il faut observer qu'il s'agit ici d'une question neuve et absolument libre, au sujet de laquelle l'Ecriture et la tradition sont tout à fait muettes. La nouveauté, en pareil cas, n'est qu'un qu'un défaut très secondaire. Il suffirait, d'ailleurs, pour renverser cette opinion, d'une seule trace matérielle, bien constatée, du déluge, ou de quelque autre fait miraculeux; que l'on me montre cette trace, et sur-le-champ je m'avoue vaincu.
236 LE UÉLVQE
Il n*eii va pas de même des opinions sur l'universalité du déluge, parce que cette question n*est point neuve, ni entièrement libre *. L'opinion de l'universalit^'î absolue invoque, en sa faveur, le sens obvie des textes inspirés et le sentiment commun (?) des Pères et des autours ecclésiastiques depuis la haute antiquité jusqu'au commencement de notre siècle. L'autre, celle qui restreint le déluge à la partie de la terre alors habitée par l'homme, a naturellement contre elle ces deux arguments d'autorité; mais elle invoque l'appui de la science, et, en particulier, de la géologie et de la paléontologie. Pour connaître la valeur de cet argument, j'ai cru devoir interroger l'un des plus éminents géologues chrétiens de notre époque et j'ai reproduit ses réponses. De ses affirmations, il résulte que la géologie n'a découvert aucune trace positive du déluge et qu'elle a constaté partout la présence d'indices incompatibles avec le fait d'une inondation analogue à celle qui est racontée dans la Genèse* en d'autres termes, rien dans la nature ne témoigne en faveur du déluge mosaïque, universel ou local, plusieurs indices tendent à nier la réalité d'une semblable inondation. De là je tire cette conclusion, très légitime à mon avis : la géologie ne favorise aucune des deux opinions sur l'universalité du déluge, et, pour se soutenir, l'opinion d'un déluge partiel doit aller chercher des arguments ailleurs.
Mon honorable contradicteur n'admet pas, sans contester, les affirmations de l'éminent géologue, sur lesquelles s'appuient mes conclusions. Il prétend que les dépôts non continus, qui re<;ouvrent diverses plaines, pourraient bien être le produit du déluge, et que le défaut de continuité de ces dépôts, dans des plaines juxtaposées, s'expliquerait par les courants formidables
» C'est ropinion de M. Jaugey.
« Kneorc une fois, nous protestons contre cette manière de coin- ])ren(lre le verdict de la géologie. Une interprétation tout à fait erronée des données de la Genèse peut seule conduire à cette conclusion. Au contraire, l'interprétation juste de ces données fournit la base de la théorie sismique du déluge, théorie entièrement géologique et d'accord avec tout ce qu'il y a de mieux dans cette science. Il est donc absolument faux que la géologie soit le moins du monde opposée au déluge bien compris. La conclusion de M. Jaugey, basée là-dessus, tombe naturellement par le fait.
qui ont sans doute existé dans la masse des eaux diluviennes — Mais, puisque ces dépôts, tels qu'ils se présentent, leur épaissour très variée et leur direction s'expliquent aisément par des causes naturelles encore agissantes, pourquoi recourir au fait hypothétique d'un déluge qui d'ailleurs ne rend compte ni de leur épaisseur ni de leur direction ? De plus, ces dépôts ne sont propres à aucune portion spéciale du globe ; ils se trouvent disséminés partout; par conséquent, s'ils étaient les restes du déluge mosaïque, ils témoigneraient en faveur d'un déluge universel, et non d'un déluge partiel.
Mais là géologie ne se contente pas de nier l'existence de traces positives du déluge, elle affirme la présence de phénomènes inconciliables avec le fait d'une inondation, universelle ou partielle, qui se serait produite à l'époque et dans les conditions indiquées par la Bible *. En effet, cette inondation eût nécessairement emporté ou bouleversé les dépôts meubles antérieurs des vallées; or, ces dépôts n'ont été ni emportés, ni bouleversés; car € sur tous les flancs des vallées, on voit s'échelonner des sables, graviers et limons de divers âges, en général d'autant plus anciens qu*on les trouve plus haut; et, dans chaque vallée, tous ces dépôts viennent d'amont et du même bassin. > Aucune région connue du globe — à l'exception des vallées parcourues par les glaciers — ne fait exception à cette règle. La géologie tend donc à prouver que le déluge mosaïque, qu'on le suppose universel ou local, n'a pas eu lieu, ou bien ne s'est pas accompli conformément aux lois naturelles.
Mon savant contradicteur échappe à ce dilemme, en disant que le déluge a eu pour théâtre une région encore inexplorée des continents, ou cachée aujourd'hui dans les profondeurs de l'Atlantique, et que plus tard la géologie trouva là les preuves de son opinion. Je n'y contredis pas, mais ces preuves hypothétiques, la géologie ne les possède pas aujourd'hui; rien môme n'en fait pressentir la découverte ; elle ne peut donc les prêter aux exégètes pour appuyer une interprétation de préférence à l'autre.
M. l'abbé Robert me suppose fort embarrassé des cadavres des nombreux animaux qui auraient péri dans un déluge universel, parce qu'on n'en retrouve pas les restes, tandis que, d'après lui,
' Encore une fois, cela n'est pas vrai.
011 devrait les retrouver ; il me demande si je les anéantis ou si je les ressuscite, et sur quels textes je m'appuie- Je pourrais d'abord lui rétorquer l'argument, et lui demander ce qu'il fait dos nombreux animaux qui auraient péri dans un déluge partiel, et dont on ne retrouve les restes dans aucune région. La difficulté est la même pour lui que pour moi, si ce n'est qu'il peut toujours dire : ces restes sont cachés au fond de la mer, ou dans quelque partie inexplorée de la terre, voilà pourquoi on ne les a pas encore découverts. Toutefois, je préfère répondre directement à la question : je ne suppose pas que les cadavres de ces animaux ont été anéantis ou ressuscites, et je n'invoque aucun texte. Je pense, jusqu'à preuve du contraire, que les restes des animaux qui ont péri dans les eaux du déluge ont eu le mèhie sort que ceux des animaux qui périssent dans une inondation. Les quelques ossements qui en subsistent ne se distinguent pas des ossements des animaux qui ont succombé dans quelque épidémie, ou dans quelque accident *.
Ceci m'amène à dire quelques mots de la difficulté paléontologique. A la suite des grands bouleversements géologiques ~ comme aurait été un déluge universel^ — on constate des modifications plus ou moins considérables dans la faune fossile; des races ou des variétés disparaissent, tandis qu'on en voit apparaître de nouvelles; or, dans les dépôts correspondants à l'époque du déluge mosaïque on ne trouve rien de semblable, et. de plus, l'on ne remarque pas que la terre soit demeurée pendant un certain temps privée d'animaux; il y a continuité parfaite du monde animal, depuis la fin des temps tertiaires jusqu'à l'époque actuelle. Donc, dit-on, le déluge mosaïque n'a pas été universel. Telle est la difficulté. Je ferai d'abord observer que l'objection est la même contre le déluge partiel, car cette continuité du monde animal se remarque dans toutes les régions du globe. M. l'abbé Robert répond d'abord par sa fin générale de non-recevoir : le théâtre du déluge n'est peut-être pas encore exploré ; puis il ajoute qu'en tout cas la difficulté est moindre dans l'hypothèse d'un déluge partiel, parce que « le repeuplement animal d'une partie de la terre peut se faire assez rapidement, les animaux des contrées non inondées
> Très bien, cette réponse, il vaut la peine de se la rappeler. ^ \u (léhitço local, par contre, pas le moins du monde.
iiiî-
intervenant. > Mais cette intervention des animaux des contrées non inondées se concilie difficilement avec le récit de Moïse. D'aprc'^s ce récit, en effet, Dieu ordonna à Noé de prendre un couple de tous les animaux dans le but exprès < d'en conserver la race sur toute la terre, ut salvetur semen super faciem universœ terrœ > *. Cette précaution était bien inutile si des animaux de même espèce devaient venir des contrées voisines pour repeupler le pays dévasté par Tinondation. La paléontologie ne favorise donc pas plus, jusqu'ici du moins, Topinion d'un déluge partiel, que celle d'un déluge universel; elle tend â les contredire l'une et l'autre. >
€ Mais, dira-t-on, vous êtes obligé de recourir au miracle pour expliquer comment un événement, tel qu'un déluge universel, n'a pas amené de modifications dans le monde animal, et comment on retrouve les mêmes races qu'avant; le miracle, c'est l'explication de ceux qui n'en ont point.
Assurément je recours au miracle, mais ce miracle, je ne le suppose pas pour me tirer d'une difficulté; il est raconté tout au long dans la Bible. C'est la construction d'une arche dans laquelle, par l'ordre de Dieu, des animaux de toutes les espèces vinrent se réfugier et échapper à la destruction; puis c'est la bénédiction de fécondité que Dieu leur donna comme au jour de la création en leur disant : < Croissez et multipliezvous sur la terre > (Oen, vin, 17), bénédiction qui eut pour effet un repeuplement de la terre extraordinairement rapide *. Telle est l'explication bien simple, et bien connue, de ce double fait, que le déluge mosaïque n'a pas été suivi de la disparition des races animales antérieures, ni d'un dépeuplement de la
« M. Robert a raison quand même, car Vuniversa terra, personne n'a le droit d'affirmer qu'elle doive être prise au sens obvie. Ça c'est un point acquis depuis longtemps et sur lequel on ne devrait pas revenir.
« Qu'est-ce qui prouve que la construction de Tarche fût miraculeuse ? Pas le texte, en tout cas. Quant à ce peuplement, extraordinairement rapide, c'est de l'invention pure et simple et une exégèse un peu exacte ne permet pas de tirer des choses pareilles de ce qui n'est qu'une simple formule bibique. M. Jaugey a du reste avoué, un peu plus haut, que la création n'était pas un miracle, et pourtant on y trouve cette même formule. Nous sommes donc dans l'arbitraire le plus complet, comme toujours, d'ailleurs, avec les miraculistes.
terre assez long pour pouvoir être constaté par la science. Il en fut des animaux comme de Thomme ; leur destruction par les eaux du déluge n'a pas laissé de traces; leur liistoire fossile, comme celle de la race humaine, est d'une parfaite continuité, et cette continuité est l'effet d'une intervention miraculeuse de Dieu. Les autres bouleversements géologiques ont produit une solution de continuité dans le monde animal, parce que Dieu n'a pas fait de miracle pour l'empêcher.
Il ne faut pas. J'en conviens, multiplier les prodiges sans raison suffisante, ni surtout les supposer pour se tirer d'embarras. Certains exégètes ont fait jadis du miracle un emploi beaucoup trop fréquent; mais aujourd'hui ne tombent-ils pas dans l'excès opposé? Pour échapper au miracle, il n'est pas d'interprétation fantaisiste et hasardée qu'ils n'accueillent; ils croient avoir fait un grand pas dans la science sacrée, quand ils ont réussi à découvrir quelque explication naturelle, plus ou moins plausible des faits, qui, dans le texte inspiré, offrent les apparences du prodige, et dans lesquels le sentiment commun des chrétiens a toujours vu des miracles. De là sont nées toutes ces hypothèses nouvelles, hasardées et parfois téméraires, contre lesquelles l'autorité ecclésiastiques vient, à nouveau, àe nous mettre en garde, en condamnant les Origines de Vhistoire de M. Lenormant. La crainte du miracle, qui avait jeté l'auteur de ce livre, un enfant dévoué et obéissant de l'Eglise, en des nouveautés périlleuses, lui a valu de nombreux disciples. Puisse cet avertissement, venu de si haut, leur ouvrir les yeux et leur faire comprendre qu'il n'est pas moins dangereux de nier le caractère miraculeux de beaucoup des faits racontés dans nos Ecritures, que de l'attribuer à ceux qui ne l'ont pas ! Pour nier le caractère miraculeux d'un événement biblique, il ne suffit pas de montrer que Dieu aurait pu atteindre son but sans miracle, par les forces naturelles; il faut avant tout rechercher si la Bible nous le présente comme l'effet d'une intervention extraordinaire de Dieu, et si la tradition lui a reconnu ce caractère. La question n'est pas de savoir ce que Dieu aurait pu faire, mais ce qu'il déclare avoir fait *.
» C'est parfaitement juste, et M. Jaugey pose ici avec une netteté admirable la règle qui le condamne, lui et les miracuhstes à tout propos. Pour le déluge, en particulier, voir dans la suite, Touvrage de Schôpfer.
En réalités nos Livres saints sont remplis de miracles; la simple lecture du texte, faite sans prévention, suffit pour s'en convaincre. Le récit du déluge, en particulier, est miraculeux d'un bout à l'autre *. D'après ce texte, en effet, Dieu parle à Noé, lui annonce le déluge futur, lui indique les dimensions de Tarche; selon son ordre, les animaux entrent deux à deux dans Tarche, un mâle et une femelle ; il ferme Tarche du dehors ; il fait tomber pendant quarante jours et quarante nuits une pluie ininterrompue telle que les eaux tombées du ciel, jointes aux flots de l'abîme, s'élèvent de quinze coudées au-dessus des plus hautes montagnes, et que les sommets de celles-ci ne cemmencent à émerger qu'au bout de sept mois ; ensuite Dieu parle à Noé pour le faire sortir de l'arche ; il lui impose des lois spéciales, en apparence fort étranges, et lui donne l'arcen-ciel, comme un signe de la promesse qu'il fait de ne plus envoyer un nouveau déluge (Gen,, vi-ix). Eliminer le miracle du déluge mosaïque, c'est supprimer le texte biblique lui-même !
Cela est si vrai, que, si l'on veut tenir compte des passages les plus clairs et le^ plus incontestés du récit diluvien, l'hypothèse même d'un déluge partiel, imaginée pour diminuer le rôle du miracle dans cet événement, entraîne à supposer des miracles étonnants dont la Bible ni la tradition ne disent rien *. En effet, si les eaux du déluge n'ont couvert qu'une partie de la terre, comment sont-elles restées pendant plus de sept mois à un niveau dépassant de plusieurs mètres la surface des régions voisines ^ ? Comment ne se sont-elles pas écoulées immédiatement dans les plaines et les vallées contiguës à la mer ? L'existence d'une masse d'eau dépassant de quinze coudées
» C'est précisément l'inverse qui est vrai ; il n'y a qu*à lire pour s'en convaincre. Voyez, au reste, notre Conclusion,
> Si elles ne disent rien de ces miracles-ci, c'est qu'elles ne disent rien d'aucun miracle quelconque. Enfin voyons, prenons le texte et lisons, y trouvons-nous, dans la réalisation du déluge, bien entendu, un seul mot indiquant autre chose que le jeu d'agents naturels? Non, par conséquent Texégèse miraculiste, dans le cas présent, est de rinvention pure et simple. II n'y a pas à sortir de là.
» objection enfantine, qui tendrait à nier la possibilité d'une inondation locale quelconque.
â42 LE DÉLUGE
les plus hauts sommets * et s'élevant comme une montagne liquide au milieu des terres environnantes, est contraire aux lois les plus certaines de Thydrostatique ; car Teau du déluge n'était pas un fluide, mais une eau véritable ', sur laquelle l'arche flottait. Ce prodige de plusieurs mois n'est-il pas aussi étonnant, pour le moins, que ceux dont il est question dans le texte inspiré, compris selon l'interprétation ordinaire ?
On dira peut-être que la région couverte par les eaux diluviennes s'était soudainement aflTaissée, de manière que ses plus hautes montagnes se trouvaient de quinze coudées plus bas que les plaines, les vallées et les lits des fleuves des contrées contiguës; mais cet affaissement n'est-il pas lui-même un miracle considérable? D'ailleurs, ce miracle ne suffit pas; car il faut ensuite supposer que cette même région s'est relevée, après plusieurs mois, et cette fois lentement, à mesure que les eaux diluviennes disparaissaient, second miracle non moins étonnant que le premier. Ajoutons que cet affaissement et ce relèvement successifs d'une région assez vaste pour que de l'arche on ne pût apercevoir aucune terre, pendant six mois de navigation ^ n'ont laissé aucune trace connue des géologues, ce qui constitue un troisième miracle, non moins surprenant que les deux autres. Ce dernier cependant peut être révoqué en doute, dans l'hypothèse que le théâtre du déluge est caché sous les eaux, ou encore mal exploré. Quoi que l'on fasse, dans le récit du déluge, on se heurte de tous côtés au miracle (!).
Je n'ignore pas ce que l'on oppose à ceux qui admettent sans trop de peine le miracle dans les récits bibliques : les miracles, dit-on, du moins ceux dont la nécessité n'est pas évidente, effrayent les esprits scientifiques de notre siècle et les éloignent de la vérité chrétienne ; il faut donc diminuer autant que possible le nombre et le caractère étrange de ceux qui sont racontés dans la Bible. — Cette disposition des esprits contemporains est assurément très regrettable; mais les défenseurs
» On sait à quoi s'en tenir sur la valeur de cette expression. Tout le monde le sait, sauf M. Jaugey, paraît-il? —
5 Qu'est-ce que cela peut bien vouloir dire?
» Qu'est-ce qui vous indique que l'arche ait réellement navigué f et non pas tlotté seulement de çà et delà ? Elle n*avait pas de moyen de propulsion ; elle était « portée par les eaux » La distance de l'Ararat, peut-être? Mais savez-vous, je vous prie, où il se trouvait?
de la vérité chrétienne n'ont pas le droit de nier, ni de dissimuler les miracles que Dieu a jugé bon d'accomplir et de proposer à notre foi dans les Ecritures. D'ailleurs, est-il bien certain qu'on facilite la conversion des âmes à la vérité chrétienne, ou leur persévérance dans la foi, en s'efforçant de diminuer le nombre des miracles à croire, ou de leur donner les apparences de faits naturels * ? On ne peut devenir chrétien, me disait un jour un vénérable cardinal, sans admettre au moins la Trinité, l'Incarnation et la Résurrection; or, comment un homme de bon sens, qui admet ces trois mystères, se laisserait-il arrêter par la difficulté d'admettre le miracle du déluge universel, ou celui du passage de la mer Rouge ? »
M. Jaugey termine : « Le lecteur me pardonnera, je l'espère, de m'être écarté quelque peu des observations de M. l'abbé Robert, auxquelles je reviens pour tirer les conclusions de ce qui a été dit plus haut :
La géologie laisse les exégètes parfaitement libres de leur choix entre l'opinion d'un déloge absolument universel et celle d'un déluge partiel ; elle ne peut rien dire ni de l'une ni de l'autre interprétation, parce que le déluge mosaïque no s'est pas produit selon les lois de la nature et n'a pas laissé de traces constatées par la science. Dans cette question, la géologie est incompétente, et la sagesse commande de ne pas lui demander un témoignage qu'elle ne peut rendre. »
Cela est faux. La géologie fournit à la thèse du déluge local l'appui très effectif de l'explication sismique basée sur ce que la science a de mieux en fait de principes, de plus moderne en fait de conquête et, en outre, sur la lettre même des textes bien compris. Par contre, elle démontre l'impossibilité du déluge universel. —
Troisième article; 15 février 1888. —Lettre do M. l'abbé Hamard à M. Jaugey :
€ Monsieur le Directeur, « Tant que vous avez maintenu sur le terrain théologiquo et scripturaire la question de l'universalité du déluge, je me suis gardé d'intervenir dans un débat d'où m'excluait mon
» Le moyen d'y parvenir n'est pas, en tout cas, d'inventer, contre le texte lui-môme, des miracles qui ne sont ni indiqués ni nécessaires à l'explication des faits relatés.
incompétence. Mais voilà que vous faites appel à la géologie, c'est-à-dire à une science dont j'ai été jadis un adepte fervent : cette fois il me semble que j'ai quelque droit, ne fût-ce qu'en ma qualité de chroniqueur scientifique de votre revue, de venir émettre brièvement mon avis.
€ La géologie », dites-vous, € ne favorise aucune des deux opinions sur Tuniversalité du déluge. >
Je doute, Monsieur le Directeur, qu'aucun géologue partage votre sentiment. Il est évident, en effet, qu'un cataclysme tel que celui dont la tradition nous a conservé le souvenir a dû laisser des traces à la surface du globe *. Une inondation de cette importance a dû, en premier lieu, raviner le sol et déposer en certaines régions les matériaux que le courant arrachait à d'autres. Elle a dû surtout anéantir tous les animaux terrestres et occasionner de la sorte une interruption de la vie, une brusque disparition de la faune de chaque pays.
Ces deux caractères d'ordre stratigraphique et paléontologique sont-ils accusés par la géologie? Nullement, répond l'éminent géologue que vous avez consulté.
J'avoue que je ne serais pas tout à fait aussi affirmatif. Il me semble que dans tous les pays jusqu'ici explorés on a trouvé, au-dessus des grandes formations terrestres, des alluvions qui sont évidemment le résultat d'immenses inondations *. Les anciens géologues ;ront si bien compris qu'ils ont qualifié ces terrains de diluviens ^. Ils ne constituent pas, ils est vrai, une couche continue; on ne les trouve que par lambeaux d'étendue
« C'est si peu évident que, de Tavis d'un grand nombre d'interprètes, c'est impossible, vu la courte durée de l'inondation (Diilmann, Genesis, 131 ; Reuss, Hist. sainte et Loi, 319). A plus forte raison, si on prend le récit cunéiforme qui assigne au cataclysme une durée beaucoup plus courte. — D'autre part, on ne peut se rendre complètement compte de toutes les particularités du récit biblique-chaldéen que par un phénomène sismique, dans l'essence duquel il est de ne laisser aucune trace.
« Oui, àHmmenses inondations, mais pas d'une immense inondation.
» Assimilation fautive qui a été précisément Tune des jrrandes erreurs de la géologie. Ceux qui les renouvellent, après la démonstration de sa fausseté, sont responsables si on prétend quo la Bible entrave le développement de la science.
LB DÉUIQE 245
inégale; mais un déluge, si universel qu'on le suppose, n'eût pas agi autrement. Il n'est pas nécessaire d'avoir étudié bien à fond le régime des fleuves et des torrents pour savoir que leurs eaux ne déposent que par endroits, là où leur cours subit un arrêt, les matières qu'elles tiennent en suspension.
11 on est autrement du caractère paléontologique. Sur ce point, je suis tout à fait d'accord avec le savant géologue qui vous a communiqué son sentiment. Nulle part on n'a constaté parmi les débris des faunes anciennes la solution de continuité qu'eût naturellement entraîné le cataclysme diluvien *. La faune actuelle reproduit, à quelques espèces près, la faune quaternaire et celle-ci passe insensiblement à la faune tertiaire. Partout la transition est ménagée, et rien n'annonce qu'à une date quelconque, depuis l'époque tertiaire, il y ait eu une interruption brusque dans la vie terrestre.
A cette objection, vous répondrez. Monsieur le Directeur, que le repeuplement du globe s'est fait miraculeusement à la suite du déluge. Il le faut, en elfet, si l'on veut rester fidèle à l'ancienne théorie de l'universalité du déluge; car il n'est pas admissible que les animaux réfugiés dans l'arche aient repris naturellement possession des terres qu'ils occupaient avant le cataclysme, et cela assez promptement pour que la géologie n'accuse par la moindre trace de leur absence momentanée *.
Que dis-je ! Les naturalistes contemporains n'admettent même pas que les espèces actuelles puissent provenir d'un centre unique de création, quel que soit le nombre de siècles qu'on accorde à leur diffusion. A plus forte raison s'opposeront-ils à ce que cette diffusion se soit produite brusquement et ait entraîné une répartition des animaux exactement identique à celle qui avait précédé le déluge, les mêmes espèces s'en allant, en dépit de tous les obstacles, occuper les mêmes contrées. Evidemment un pareil phénomène, s'il avait lieu, serait miraculeux au premier chef.
La question est de savoir s'il est légitime de supposer un miracle de cette nature. A coup sûr, il faut admettre tous les miracles de la Bible. Sur ce point il ne saurait y avoir entre
* Interprété slratigraphiquemenl, toujours.
* Ni de leurs migrations. On en peut dire autant du rassemblement près de l'arche. (Voyez, ci-dessus, VExégèse ancienne).
nous divergence de vues. Mais vous-même, Monsieur le Directeur, vous reconnaissez qu' « il ne faut point multiplier les prodiges sans raison suffisante, ni surtout les supposer pour se tirer d'embarras. » Or, je cherche en vain la raison du miracle que vous êtes porté à admettre. Il est permis de se. le demander, quel motif Dieu aurait-il pu avoir de repeupler brusquement le globe après le déluge? Etait-ce pour tromper les géologues futurs et rendre leur foi plus méritoire en leur imposant la croyance à un phénomène que leur science contredit ? Ce serait renouveler, sous une autre forme, l'argument de certains exégètes qui prétendirent autrefois que les fossiles n'avaient jamais appartenu à des êtres vivants et que le Créateur les avait déposés, dès l'origine, dans les couches terrestres, avec la certitude d'induire un jour la science en erreur (!) *.
Au contraire, supposons que le déluge, n'a été que partiel, et l'on comprendra que la paléontologie ne puisse en retrouver la trace. Les animaux voisins des contrées inondées, ceux aussi qui avaient eu le temps de se mettre à l'abri en se réfugiant sur les montagnes ont dû, aussitôt après le cataclysme, prendre possession du territoire dévasté par les eaux. Cela leur était d'autant plus facile que l'homme n'était point là pour le leur disputer.
Ainsi compris, le déluge n'a rien d'antiscientifique. Il est au contraire conforme à certaines données de la géologie qui nous montre çà et là, spécialement sur notre territoire français, des traces incontestables d'immenses inondations et, comme conséquence, une certaine lacune, ce qu'on appelle un hiatus, dans l'industrie primitive de l'homme.
On ne peut donc dire, ce me semble, que la géologie est également favorable à l'universalité absolue du déluge et à la thèse contraire*. Pour la concilier avec la première opinion, il faut supposer un miracle qui ne découle en aucune façon du récit biblique et dont la raison d'être m'échappe totalement. On peut même ajouter qu'elle favorise l'opinion nouvelle qui restreint le déluge à une portion de l'humanité 3. A mon avis,
' Théorie des jetuc de la nature ou des pierres figurées. Voir notre Histoire de la géologie. Bulletin géologique de la Revue thomiste,
» Cela est parfaitement vrai. 11 suffît de lire le texte pour s'en convaincre, mais ce n'est pas le cas de lire entre les lignes.
» Oui, sans doute, mais le principal appui de cette opinion nous
elle n'exclut pas cependant Tautre hypothèse qui Tétend à toute la terre habitée, car on ne sait dans quelle mesure Thomme avait alors rayonné autour du pays qui Pavait vu naître.
Je ne songe point à m'excuser, Monsieur le Directeur, d'avoir pris parti contre une opinion que vous n'émettez, au reste, que conditionnellement. Vos lecteurs, vos collaborateurs surtout, savent par expérience que, loin de redouter l'objection, vous l'appelez de tous vos vœux ! Comme nous tous, vous cherchez la vérité seule, et vous savez que la vérité ne peut que jaillir du choc des idées.
Dans ces sentiments, je vous prie d'agréer. Monsieur le Directeur, la nouvelle assurance de ma respectueuse considération. » Signé : Hamard.
M. Jaugey ajoute (p. 173) :
€ C'est toujours avec un grand plaisir que je publie les communications de mon savant collaborateur; celle-ci pourtant me cause un certain embarras. M. l'abbé Hamard, en effet, reproduit bien les idées exposées par M. l'abbé Robert, mais il s'abstient de répondre aux arguments que j'ai fait valoir contre ces idées dans mon précédent article. Comme ces arguments sont les seuls que je possède, je suis forcé de me répéter, ce qui est toujours désagréable, au moins pour le lecteur ; je m'efforcerai de rendre ce désagrément aussi court que possible.
1» Mon savant collaborateur est porté à voir des restes du déluge mosaïque dans les alluvions que l'on trouve, par lambeaux, dans toutes les régions explorées. M'appuyant sur les communications d'un célèbre géologue , j'ai dit que cette opinion me semblait difficile à soutenir *. En effet, ces alluvions peuvent s'expliquer par des causes dont l'existence est incontestable et dont l'action s'exerce encore aujourd'hui sous nos yeux, je veux dire, les cours d'eaux. N'est-ce pas aller contre la vraie méthode scientifique, que de recourir à une cause dont l'existence même est hypothétique, pour expliquer un effet dont on rend aisément compte par des causes dont l'existence est
semble résider dans les souvenirs fortement mythiques, c'est vrai, mais très nombreux, relatifs aux hommes antédiluviens se retrouvant après le cataclysme (nephilîtn, rephaîm, héros, etc.). » Elle est simplement insoutenable.
certaine. Puisque l'on explique très bien les alluvions en question par Faction des cours d*eaux, pourquoi recourir à ud déluge, qui, au point de vue des sciences naturelles, est une pure hypothèse? D'autant plus que Ton comprend assez malaisément comment ce déluge aurait recouvert de limon certaines plaines, tandis qu'il n'en aurait point laissé sur certaines autres qui leur sont contiguës. En outre, l'h^'pothèse d'un déluge ne rend compte ni de la direction très régulière, quoique très variée, ni de l'épaisseur, régulière aussi dans sa diversité *, des dépôts dont nous cherchons la cause, tandis que tout cela s'explique suffisamment par l'action des cours d'eaux. »
Et il conclut : « L'hypothèse scientifique d'un déluge, destinée à expliquer l'existence de ces alluvions, est donc en même temps inutile et insuffisante.
Mais il y a plus; sur tous les flancs des vallées se trouvent des dépôts meubles, antérieurs au déluge mosiiïque, qu'une inondation, produite selon les lois de la nature, eut nécessairement emportés pour la plupart ^. Or, ces dépôts n'ont été ni enlevés ni même bouleversés. Donc l'hypothèse scientifique d'un déluge n'est pas admissible 3. J'ajouterai enfin que, si on l'admet, elle est favorable à l'universalité de l'inondation, puisque toutes les régions explorées présentent, à ce point de vue, les mêmes phénomènes; puisqu'on trouve partout ces lambeaux de limon que quelques-uns considèrent comme des traces du déluge. Je passe à une autre difficulté.
2® Nulle part, dit M. l'abbé Hamard, on n'a constaté, parmi les débris des faunes anciennes, la solution de continuité qu'eût naturellement entraînée le cataclysme diluvien (universel). La faune actuelle reproduit, à quelques exceptions près, la faune quaternaire et celle-ci passe insensiblement à la faune tertiaire. Partout la transition est ménagée et rien n'annonce qu'à une
» Ni surtout du caractère toujours local de ces dépôts.
s Cela dépend de nouveau du genre d'inondation qu'on a en vue. Une inondation sismique et maritime, comme la décrit la Genèse d'accord avec le texte chaldéen, n'eût rien enlevé du tout et de plus, elle se fût produite sur les plaines basses du littoral et non dans les vallées des régions montagneuses.
> C'est la négation amenée par une fausse interprétation scientifique, comme plus haut.
date quelconque,' depuis Tépoque tertiaire, il y ait eu une interruption brusque dans la vie terrestre. A cette objection, vous répondez, Monsieur le Directeur, que le repeuplement du globe s'est fait miraculeuseTnent... La question est de savoir s'il est légitime de supposer un miracle de cette nature...
Je prie mon savant collaborateur de se reporter à l'article auquel il répond ; il y verra que je ne fais aucune supposition; je me contente de constater que la Bible raconte expressément le miracle (fi par lequel Dieu a conservé les animaux qui existaient avant le déluge. Ce miracle consiste dans la construction de l'arche et l'arrivée des animaux se rendant deux à deux auprès de Noé, un mâle et une femelle, et entrant dans l'arche ; miracle opéré, dit le texte sacré, < pour conserver la race des animaux sur la face de toute la terre (Gen. vu, 3). » Je constate en outre, je ne suppose pas, que Dieu donna aux animaux, sortis de l'arche et destinés à repeupler le globe, une bénédiction de fécondité particulière : < Croissez, leur dit-il, et multipliezvous sur la terre. » Ces paroles se rapportaient non seulement à Noé et aux siens, mais encore aux animaux qu'il recevait l'ordre d'emmener avec lui en sortant' de Tarche. Or, ces expressions signifiaient manifestement que Dieu promettait aux hommes et aux animaux une multiplication qui serait en dehors du cours naturel des choses, c'est-à-dire miraculeuse (?) C'est ainsi, du reste, que les commentateurs les ont entendues. On ne voit pas pourquoi Dieu aurait promis que les hommes et les animaux se multiplieraient, après le déluge, selon les règles ordinaires et avec la rapidité accoutumée ; pareille promesse n'aurait pas eu de sens *. »
M. Jaugey fait ici une confusion complète entre les préliminaires du déluge et les circonstances qui le suivirent immédiatement, d'une part, et le cataclysme lui-même, de l'autre. Au reste, on ne voit pas du tout que Dieu ait fait un miracle pour conserver les animaux. La construction de l'arche est un miracle ? Mais en quoi, je vous prie, si on a soin de prendre les expressions universelles avec les restrictions qu'elles
» On peut penser, avec plusieurs interprètes, que c'est tout simplement une formule biblique, revenant chaque fois qu'il est question du développement de la vie, considérée comme la principale des œuvres de la création.
comportent. Quant au rassemblement des animaux, nous avons déjà dit ce que nous en pensons. ~ La bénédiction donnée aux bètes à leur débarquement, comme à Noé du reste, est une formule biblique (ix, 1 et suiv.), c'est une nouvelle bénédiction de la famille-souche, qui rappelle celle de i, 28. Elle n'implique point du tout une fécondité particulière; au contraire, c'est le rétablissement du cours normal des choses, qui a été troublé par le cataclysme. A preuve, le verset qui précède (viii, 22). Et puis, surtout, qu'on nous montre les textes où ces événements sont racontés expressément comme miraculeux.
€ M. Tabbé Hamard demande ensuite pour quel motif Dieu aurait fait ce miracle — il aurait dû dire « ces miracles > — raconté par Moïse. Je suis moins curieux que mon savant collaborateur; il me suffit, pour admettre ces miracles, que TEsprit-Saint m'en certifie la réalité par l'Ecriture ou par la Tradition. Quel but Dieu s'est-il proposé en agissant comme il déclare avoir agi, et non comme le souhaiterait M. l'abbé Hamard? On ne peut faire là-dessus que des conjectures; j'en ai moi-même hasardé deux dans mon précédent article. Peutêtre ne sont-elles pas bien solides, comme il arrive d'ordinaire pour les considérations de ce genre, dont la valeur est, comme on dit en Allemagne, principalement subjective. « Etait-ce, continue M. l'abbé Hamard, avec plus d'esprit peut-être que de raison, pour tromper les géologues futurs et rendre leur foi plus méritoire, en leur imposant la croyance à un phénomène que leur science contredit ? » J'avoue ne pas voir la contradiction dont parle mon savant collaborateur. Les faits constatés par la géologie prouvent simplement qu'il n'y a pas eu de déluge produit, selon les lois de la nature, dans les conditions que la Genèse attribue au déluge de Noé(?) ; ils ne prouvent absolument rien contre un déluge accompli en dehors de ces lois, contre un déluge miraculeux. Le géologue raisonnable n'a pas plus de difficulté à admettre la réalité d'un déluge miraculeux, que le médecin à admettre la guérison instantanée d'un aveugle ou d'un boiteux de naissance. La croyance au déluge mosaïque lui est même d'autant plus aisée, que Dieu a pris soin de présenter cet événement comme un miracle et d'en raconter par le menu plusieurs détails nettement prodigieux (?).
Pour défendre l'opinion de l'universalité du déluge et la concilier avec les données actuelles de la géologie, je n'avais
point d'hypothèse à taire et je n'en ai point fait. Il n'en est pas de même de M. Fabbé Hamard, qui reprend pour son compte les suppositions de M. Tabbé Robert. Il suppose que le repeuplement de la contrée inondée s'est fait par les animaux des contrées voisines, et par ceux qui avaient échappé au naufrage en se réfugiant sur les montagnes. Or cette double hypothèse ne s'appuie sur aucun témoignage. De plus, elle semble contre-, dire le texte sacré, d'après lequel les animaux ont été placés dans l'arche pour que la race en fût conservée sur toute la terre; cette précaution de la part de Dieu était bien inutile, si la race de ces animaux devait être conservée et propagée dans la région du déluge par des individus venant des contrées et des montagnes non inondées. Je ne vois pas bien non plus comment, dans les contrées inondées, les animaux auraient pu trouver un refuge sur les montagnes, puisque, d'après le texte biblique, les plus hauts sommets ont été couverts d'eau pendant plusieurs mois et tout animal terrestre périt. Enfin il faut supposer, dans le système du déluge partiel, cet étrange miracle dont j'ai parlé, d'une masse d'eau s'élevant de quinze coudées au-dessus des plus hautes montagnes de la région inondée, et restant plusieurs mois bien au-dessus du niveau des contrées contiguës, au lieu de s'écouler immédiatement dans leurs plaines et leurs vallées.
3« Je regrette que M. l'abbé Hamard ait omis de donner les explications que j'avais demandées, dans mon dernier article, sur ces différents points ; mais je regrette surtout qu'il n'ait pas cru devoir ou pouvoir me fournir la preuve que je sollicitais, et devant laquelle je renoncerais immédiatement à l'opinion que j'ai proposée, sur l'absence de toute trace physique des miracles bibliques, pouvant être scientifiquement constatée : que l'on me montre, disais-je, une seule trace de ce genre, et je me rends. Ma demande, pourtant, n'est pas restée tout à fait sans écho.
Quelques-uns de mes lecteurs, qui ont eu le bonheur de faire le pèlerinage des Saints-Lieux, m'écrivent pour me dire qu'on leur a montré une trace parfaitement visible laissée par le tremblement de terre miraculeux, qui accompagna la mort du Sauveur. Cette trace est la fente du rocher du Calvaire, qui, d'après la tradition, fut un de ceux qui se fendit à la mort de Jésus-Christ. L'un d'eux m'écrit : « Cette fente est certainement
miraculeuse, car le roc est partagé transversalement, la rupture croise les veines d'une façon étrange et surnaturelle; si elle était un effet naturel, elle suivrait les veines et romprait leur liaison par les endroits les plus faibles. Voilà donc bien une trace matérielle d*un miracle biblique, pouvant être constatée scientifiquement; j'espère que vous serez convaincu. »
J'en demande pardon à mon bienveillant correspondant, mais je ne suis pas convaincu du tout, et voici pourquoi. Que la fente du rocher du Calvaire ait été ou non produite par le tremblement de terre miraculeux, qui accompagna la mort du Sauveur, c'est une question historique, que Ton peut débattre, mais qui est étrangère à la présente discussion. Ce qui nous importe, c'est de savoir si la fente en question offre des caractères qui ne permettent pas de l'attribuer à une cause naturelle, et donnent le droit de conclure, du moins avec une grande probabilité, à une cause extraordinaire, à un tremblement de terre miraculeux. Un savant géologue, à qui j'ai transmis l'argument de mon bienveillant correspondant, me répond qu'il convient « de rayer absolument cet argument >, et il en donne aussitôt la preuve.
€ La raison, dit-il, sur laquelle on s'appuie pour déclarer miraculeuse la fente du Golgotha, me parait prouver, chez ceux (|ui l'ont mise en avant, plus de bonne volonté que de discernement. A ce compte, tous les filons métallifères seraient miraculeux ; car tous traversent les roches sans souci de leurs joints naturels. La direction d'une fente dépend, par dessus tout, de celle dans laquelle s'est exercé l'effort de rupture. Elle peut quelquefois emprunter des directions préexistantes; mais elle peut aussi ne s'en soucier à aucun degré. Quand un mur est renversé ou lézardé par un tremblement de terre, à côté des lézardes qui suivent les joints de pose ou de juxtaposition des pierres, il y en a d'autres qui traversent celles-ci de part en part. Dira-t-on que ces dernières sont miraculeuses ? Ce serait véritablement enfantin. »
M. Jaugey conclut :
La question en est donc toujours au même point : on n'a découvert jusqu'ici aucune trace matérielle des miracles bibliques, qui puisse être constatée scientifiquement. —
Quatrième article (fin) ; 5 avril 1888. — Répondant à quelques communications relatives à la discussion que nous venons de suivre, M. Jaugey résume cette discussion en formulant de nouveau les propositions qu'il a soutenues :
« La première de ces propositions est relative à Vuniversalité géographique du déluge et peut se résumer ainsi :
Ln ûréoîogie ne fournit aucun argument solide à l'appui de Topinion qui nie l'universalité absolue du déluge, et en restreint rétendue à une portion plus ou moins considérable de la terre. La géologie, en effet, n'a découvert jusqu'ici aucune trace sérieusement probable, et susceptible d'une démonstration scientifique, d'une inondation soit locale, soit universelle, qui aurait eu lieu, à l'époque et dans les conditions de durée et d'abondance, assignées par la Bible au déluge mosaïque, et nécessairement admises par les défenseurs des deux opinions *. Bien plue, elle possède certains indices sérieux qui semblent incompatibles avec le fait d'une inondation universelle ou locale, produite, selon les lois ordinaires, dans les conditions dans lesquelles s'est accompli le déluge raconté par Moïse 2. La géologie ne favorise donc ni l'une ni l'autre opinion; elle ne peut d'ailleurs les contredire parce que, d'une part, le déluge a été un fait produit miraculeusement, en dehors des lois de la nature (?), et, d'autre part, la géologie n'a de compétence qu'en matière de phénomènes accomplis suivant ces lois; elle ignore le déluge. Si beaucoup de géologues chrétiens inclinent plutôt vers l'opinion d'un déluge local, leur sentiment est un effet non de leur science, mais de la disposition qui porte aujourd'hui les esprits à restreindre le plus possible le champ du miracle. Faisant abstraction des détails miraculeux du récit biblique 3, et considérant simplement le déluge comme une grande inondation, les savants trouvent qu'il s'éloigne moins de l'ordre naturel des choses si on le suppose local, que si on le suppose universel, et, en conséquence, ils inclinent à le supposer local. Cette conclusion ne nous paraît pas légitime, parce que les
* Cela est vrai.
« Il y a des indices incompatibles avec une inondation universelle. Pour une inondation locale, c'est différent. La géologie nie, en effet, le déluge local considéré comme un phénomène stratigraphique, c'est-à-dire détruisant et reformant des terrains; mais, au contraire, elle fournit une interprétation très probable du déluge local envisagé comme phénomène sismique, c'est-à-dire essentiellement passager. Or, nous le répétons, cette manière de comprendre le déluge peut seule rendre un compte exact des récits que nous en possédons.
« Quels sont ces détails ?
détails miraculeux du récit mosaïque sont, aux yeux de la foi catholique, aussi certains que le tond même de révénement, et, si on les fait entrer en ligne de compte, comme on le doit, la part du merveilleux, nous croyons l'avoir montré, n'est pas moins considérable dans l'opinion nouvelle que dans rancienne. >
Nous ferons toujours la même question : Où se trouvent ces détails miraculeux? On a vu précédemment, dans Motais surtout, combien est sujette à caution l'interprétation sur laquelle se base la théorie miraculiste.
M. Jaugey poursuit : « La seconde proposition que nous avons soutenue est celle-ci : Probablement les miracles bibliques n'ont laissé aucune trace physique, dont l'origine miraculeuse puisse être scientifiquement démontrée. En d'autres termes, il n'existe, dans l'univers matériel, aucun phénomène, aucune réalité physique, qui ne puisse point s'expliquer par les lois et les forces naturelles, et qui constitue, au point de vue scientifique, une preuve des interventions spéciales de Dieu racontées dans nos Saints-Livres. Nous sommes assurés de la vérité de ces interventions miraculeuses par le témoignage divin et par le témoignage humain, et non par les découvertes ou les conclusions des sciences naturelles. Le savant catholique, qui connaît par la révélation certains événements accomplis dans le monde matériel, en dehors des lois de la nature, peut rencontrer dans le domaine de ses études, quelques phénomènes que la tradition ou même la Bible signale comme étant les efi'ets et les témoins de ces événements miraculeux et y voir une confirmation de ce qu'il sait par la foi; mais il ne peut démontrer par les principes de sa science ce qu'il admet comme chrétien, ou même comme historien. En qualité de géologue, il ne rencontre jamais rien (ju'il ne puisse considérer comme un eflfet des causes naturelles. »
Nous ne pouvons que souscrire à ces vues de M. Jaugey, toutefois en remarquant avec quelle prudeoce il convient d'admettre le caractère miraculeux d'un fait, lorsque ce caractère ne ressort que d'une tradition dans l'interprétation de laquelle il faut faire la part de l'esprit du temps, et qui en outre semble empruntée quant à sa forme originelle, du moins, à un peuple polythéiste.
Il continue :
€ Dieu, sans doute, aurait pu laisser dans le monde physique dos preuves scientifiques — géologiques ou astronomiques — de
ses miracles; mais il semble ne pas l'avoir fait, puisqu'on n'en trouve point et qu'il ne nous a point informés par l'Ecriture ou la Tradition, qu'il en eût laissé. Telle est l'opinion que nous avons émise, comme probable, et de laquelle nous avons déduit certaines conclusions importantes en faveur de la liberté du savant catholique, vis-à-vis du récit biblique des miracles, et de la liberté de l'exégète, dans la matière, vis-à-vis des découvertes des sciences naturelles. »
€ D'ailleurs, ajoute -t-il, même en supposant que certains miracles, et en particulier le déluge, aient réellement laissé des traces, celles-ci ne pourraient que très difficilement constituer aujourd'hui des preuves certaines ou même sérieusement probables. C'est l'idée que M. l'abbé Chapron, l'un de nos correspondants de qui nous avons déjà reçu des observations fort intéressantes, développe très bien dans la lettre suivante :
€ Les traces du déluge, alors même qu'il y en aurait, soit à la surface, soit dans les entrailles de la terre, ne pourraient jamais être assez authentiques pour devenir l'objet d'une démonstration de la part des géologues.
€ En eôet, pour que le géologue pût, avec quelque raison, donner sa voix en faveur du déluge, il serait nécessaire que les monuments allégués en preuve fussent tellement propres à ce grand événement que, tournés, retournés, pressés, disséqués, comme l'exigent les règles de la science, il fût impossible de les attribuer à toute autre cause. Or, cette condition, comment la remplir alors que mille causes diverses et souvent opposées peuvent influer sur le même événement? et qulci. surtout, nous sommes en face d'un événement dont le retour périodique, tantôt sur un point du globe, et tantôt sur un autre, est physiquement et historiquement incontestable ?
€ Donc demander à la géologie des preuves de l'existence ou de l'étendue du déluge mosaïque, c'est lui demander beaucoup plus qu'elle ne peut donner ; et alors même qu'elle alléguerait en preuve de ce grand événement tel ou tel monument, ses allégations ne pourraient jamais dépasser le niveau de simples probabilités, et dès lors seraient incapables de s'élever jusqu'à la hauteur d'une démonstration. >
C'est encore vrai, malgré que l'interprétation du déluge qui perce dans ces lignes soit justement la plus improbable : celle qui on ft\it une inondation pluviale et fluviale.
« Quaat à la fente du Calvaire, continue M. Chapron, il eût été vraiment bien singulier qu'elle portât en elle-même des traces de surnaturel. Dans tout miracle, en effet, le surnaturel disparait naturellement, pour ne pas dire nécessairement, avec la cause qui la produit.
. « Les aveugles, les boiteux, les sourds miraculeusement guéris, voient, marchent et entendent comme le reste des hommes; les ressuscites eux-mêmes vivent et meurent comme les autres; une fente quelconque, même la plus miraculeuse, doit donc, elle aussi, ressembler aux autres fentes de même genre et de même étendue. C'est l'évidence même ; donc laissons la géologie avec ses fougères arborescentes et ses mastodontes; et gardons-nous bien de lui demander autre chose que des classifications de fossiles, de faunes et de flores, car ce serait la faire sortir de son rôle. >
La conclusion exégétique est juste, mais Tidée que Tauteur a de la géologie, de son domaine et de son but, est complètement erronnée. C'est la vieille erreur, très répandue du reste, qui réduit la géologie à la seule stratigraphie, c'est-à-dire à l'étude des terrains et de leurs fossiles. La géologie ne se borne pas à cela, elle embrasse encore l'étude des phénomènes acttcels, dans lesquels rentrent les tremblements de terre, les phénomènes orogéniques et les inondations. Cette seconde partie est précisément celle que les travaux récents ont le plus développée. Les phénomènes de ce genre ont exercé une action importante sur la préhistoire de tous les peuples et même sur l'histoire de plusieurs d'entre eux. Leur étude peut rendre à l'exégèse des services importants et, justement dans la question du déluge, l'erreur de M. Chapron a produit un malentendu déplorable.
Quelque temps après cette lettre, M. Jaugey en recevait une autre qui contient, contre l'opinion exposée ci-dessus, des difficultés qu'il se déclare heureux de soumettre à ses lecteurs. Elles lui semblent reposer sur l'idée inexacte qu'une lecture, peut-être un peu rapide de ses articles, a donnée à son correspondant de l'opinion qu'il défend; mais il lui semble utile de les faire connaître :
< ... Et d'abord, Monsieur le Directeur, j'oserai vous demander si vous allez, dans votre thèse, jusqu'à soutenir qu'on ne peut retrouver aucune trace de tous les miracles de la Bible. Alor
«iif..
il faudrait nier Topinion, généralement admise aujoui'd'hui *, qui montre dans le Birs-Nimrud, réédifié par Nabuchodonosor, les ruines ou les fondements de la tour de Babel. Car il nous semble que ce serait là une trace bien évidente, bien persistante d*un miracle de Dieu (?). Si cette trace de son intervention souveraine demeure, il s'en peut trouver d'autres, et dès lors, pourquoi pas celles du déluge ? Des briques cuites ou des fossiles(!), qu'importe à la puissance et aux desseins de Dieu ? — Il y a une alternative qui serait d'affirmer que, par une providence spéciale de Dieu, rien ne devait demeurer du déluge, hormis le souvenir des hommes. Cette solution, trop particulière et peu logique, ne trouverait aucun crédit. Mais venons à la Bible. »
€ L'Ecriture-Sainte montre d'une manière évidente, croyonsnous, qu'il reste ou du moins qu'il est resté longtemps des monuments des miracles de Dieu. Nous pouvons en citer deux exemples au sujet de la ruine de Sodome et du changement en statue de sel, de la femme de Loth. Voilà bien des miracles et, qui plus est, des châtiments comme celui du déluge. Or, nous lisons au livre de la Sagesse : « En témoignage de leur mé'chanceté, demeure fumeuse la terre déserte, avec des arbres qui portent des fruits hors de saison, et aussi la statue de sel se dressant comme mémoire d'une àme incroyante. » (Sap., x, 7). € Terre improductive et bitumeuse, et statue de sel, » voilà bien des traces matérielles du châtiment. L'auteur du livre de la Sagesse écrivait, d'après M. Vigoureux 2, de 150 à 130 avant Notre-Seigneur, et la ruine de la Pentapole arriva en 2115^, ce qui donnait de 1965 à 1985 ans de date à ce témoignage. Or, si Dieu a tant gardé ces traces géologiques, pourquoi aurait-il détruit les autres qui, de leur nature, on le sait, ne sont pas moins durables ?
€ Du reste, loin de vouloir détruire les vestiges des œuvres qu'il a faites in manu forti. Dieu semble avoir cherché plusieurs fois à en conserver les témoignages matériels. Nous en citerons plusieurs exemples. D'abord les tables de la loi, la verge d'Aaron et la manne, qui furent placées dans l'arche (Héb., ix, 4). Pour ce
* Manuel biblique, vol. 1, eh. vu, N^ 870, 3© édit. 5 Science catholique, 15 décembre 1887, p. 56. Les premières dates bibliques.
> La bible et les découvertes modernes, 1 vol., ch. vi, p. .307, 8« édit.
qui concerne la manne surtout, on ne peut nier, croyons-nous, la force de la comparaison. Enfin, quand il (^tait impossible, à moins d'un miracle permanent, de garder visibles les traces matérielles des anciens prodiges, le Seigneur choisissait parfois des êtres physiques qui pussent en renouveler la mémoire. Ainsi prit-il l'arc-en-ciel comme signe positif de Talliance de Jéhovah avec nous, lorsqu'il promit de ne plus détruire Thomme par un déluge. (Gen., ix, 12-18). De même Josué, pour perpétuer le souvenir du passage du Jourdain, dont les eaux ne pouvaient demeurer suspendues et immobiles, construisit, par Tordre même de Dieu, sur les bords du fleuve, un autel avec douze pierres. « Le Seigneur dit à Josué : Choisis douze hommes, un par chaque tribu. Ordonne-leur de prendre au milieu du Jourdain, à l'endroit où se sont arrêtés les prêtres, douze pierres très dures que vous placerez au lieu où ce soir vous dresserez vo8 tentes. » Et pourquoi cela? Josué l'explique : « Pour qu'elles soient un signe au milieu de vous ; et quand vos fils vous interrogeront demain, disant : Que veulent dire ces pierres ? vous répondrez : Les eaux ont fait défaut devant l'arche d'alliance du Seigneur, quand elle traversait ce fleuve ; c'est pourquoi ces pierres ont été posées en monument pour les fils d'Israël. > Et Josué en fit placer douze autres encore au milieu du fleuve, et elles sont là jusqu'à aujourd'hui, dit l'historien sacré. (Jos., IV, 1-9). >
Observons que les faits allégués ici ne prouvent rien du tout. C'est la tradition qui leur a donné leur caractère miraculeux; rien ne prouve qu'ils le possédassent en réalité.
L'auteur termine : « Je ne voulais que faire entendre la voix de la Bible; je m'arrête donc, mais non pas sans proclamer encore que les miracles de Dieu sont sans crainte des expériences humaines. Ne voyons-nous pas couler aujourd'hui les sources que les saints ont fait jaillir aux premiers siècles du christianisme, et nos neveux verront ils tarir la source bénie de Lourdes, pour que rien dans la nature ne vienne témoigner, aux yeux des savants d'un autre âge, des œuvres de Dieu au XIXe siècle? >
Nous ne suivrons pas l'auteur sur ce terrain qui est celui du perpétuel qiu)d esset demonstrandum et qui, d'ailleurs est étranger à notre sujet. M. Jaugey lui répond fort bien, au reste :
€ Je répondrai d'abord à mon bienveillant contradicteur que j'ai écarté, à dessein, de la présente discussion, la question des miracles des saints. Je Tai restreinte aux miracles racontés dans la Bible, parce que le sujet est déjà par lui-même vaste et compliqué; en y introduisant la question des miracles des saints, on eût rendu la discussion trop générale, trop vague et peu utile. Pourtant, si mon honorable contradicteur tient à connaître mon sentiment sur ce point, je lui avouerai que je suis très porté à raisonner des miracles des saints, comme des miracles bibliques. Je n'en connais point dont il reste un effet matériel, constituant aux yeux d'un géologue, d'un astronome, d'un physicien, ou d'un médecin, une preuve scientifique d'une intervention miraculeuse. Mais, je le répète, cette question doit rester en dehors de la présente discussion, et j'en viens immédiatement aux arguments allégués contre ma proposition.
Le premier est tiré de l'existence de ruines, que plusieurs savants conjecturent être celles de la tour de Babel. Mon honorable contradicteur me permettra de lui faire remarquer que ces ruines ne sont nullement une preuve scientifique d'une intervention miraculeuse de Dieu, seule conclusion qui serait contraire à la théorie que je défends. Ces ruinés peuvent être celles de la tour de Babel — il s'agit ici d'une pure conjecture — mais elles ne portent aucune trace de l'influence miraculeuse exercée par Dieu sur l'esprit ou le langage de ceux qui construisirent le monument. En admettant même qu'un jour les conjectures que l'on fait aujourd'hui sur leur origine acquièrent une sérieuse probabilité, le fait ne prouverait absolument rien contre notre théorie, pas plus que les ruines du temple, ou celles des murs de Jérusalem, ou les rives du Jourdain, témoinsde tant de prodiges. Toutes ces choses peuvent faire penser aux miracles, dont nous connaissons la réalité par une autre voie, mais elles n'en sont pas les preuves; elles n'ont en elles-mêmes aucun caractère qui ne s'explique par les lois naturelles. Elles attestent, dans une certaine mesure, la véracité de nos livres saints, qui parlent du Temple, de Jérusalem, du Jourdain, mais elles ne sont pas la preuve des miracles accomplis en ces lieux. >
« Un second argument, ajoute-t il, c'est que Dieu a voulu laisser au peuple d'Israël beaucoup de monuments destinés à lui rappeler les prodiges opérés par sa toute-puissance. Le fait est incontestable; il suffit d'ouvrir l'histoire du peuple de Dieu pour
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le constater. Mais ces monuments ne rappelaient pas les miracles opérés, par quelque caractère matériel qui fût miraculeux; ils les rappelaient par le souvenir que la tradition y attachait. Or, nous n'avons jamais nié, ni même révoqué en doute l'existence de semblables monuments, comme sont aujourd'hui les ruines du Temple, le rocher du Calvaire, etc. »
M. Jaugey a bien raison d'insister sur ces mots : « Par le souvenir qice la tradition y attachait. » Là, en effet, est le nœud de la question : la tradition représentait certains faits comme miraculeux; c'est la seule preuve que nous ayons pour leur attribuer ce caractère.
Il poursuit : « Mais il est un point qui mérite un examen plus attejitif, et que nous avons été heureux de voir abordé par notre savant contradicteur : c'est le verset 7 du chapitre x de la Sagesse, Ce passage, en effet, .semblerait, au premier abord, en opposition avec la théorie que nous défendons; nous croyons cependant qu'il n'en est rien. En effet, l'état de la région où fut la Pentapole était bien, dans les desseins de Dieu et dans le fait, un monument, un témoin matériel des vengeances divines; mais dans les phénomènes énumérés par la Sagesse, il n'y en a auciui qui ne puisse s'expliquer naturellement *. C'était donc, non pas une preuve scientifique d'une pluie de feu miraculeuse, mais un état de choses propre à rappeler ce miracle * à ceux qui le connaissaient par la tradition, et la Sagesse ne dit pas autre chose. Les fumées qui s'élevaient de la région ravagée, les concrétions salines qui s'y trouvaient n'offraient rien que de naturel. Il en est de mémo de l'incertitude de la végétation ; car tout phénomène de l'ordre volcanique entraîne, ou peut entraîner comme suite, des dégagements momentanés de fumerolles et de gaz acide carbonique, qui vont s'atténuant peu à peu. Le savant n'a donc aucun besoin de recourir au miracle pour expliquer les
* C'est si vrai que nous pourrions dès à présent en présenter un essai d'explication géologique qui ne serait pas sans sérieuse probabilité (Voyez notre Etude sur ce sujet).
« C'est aller beaucoup trop loin à notre avis que d'appeler ce fait un miracle avant même d'avoir cherché s'il no pourrait s'expliquer naturellement. C'est même une exégèse absolument fautive que de vouloir trouver des miracles dans tous les événements présentés comme providentiels. La suite montre, au reste, que M. Jaugey est de notre avis, dans le cas particulier.
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phénomènes de ce genre, qui ont pu troubler les conditions physiques de la contrée pendant une période de temps plus ou moins longue, et qui se continuaient encore à Tépoque où écrivait Tauteur du livre de la Sagesse. Cette réponse eût pu, croyons-nous, satisfaire notre bienveillant contradicteur; toutefois, nous avons cru qu'il no serait pas inutile de donner une explication exégétique plus développée du passage allégué. Dans ce but, nous avons consulté l'un de nos collaborateurs les plus savants et les plus autorisés, Mgr Lamy, professeur d'Ecriture sainte à TUniversité de Louvain. Voici sa réponse :
€ ... J'ai lu avec grand intérêt ce que vous avez écrit sur le déjuge et sur les traces matérielles des miracles de la Bible; je partage votre manière de voir.
« Les guérisons et les résurrections opérées par Notre Seigneur ont laissé des traces tant que les personnes ressuscitées ou guéries ont vécu, pus au delà. De sorte qu'il ne reste, pour nous attester ces faits surnaturels, que le témoignage de ceux qui les ont vus, témoignage consigné dans les livres du Nouveau-Testament et scellé par l'autorité divine de l'inspiration. Quant à la pierre du Golgotha, ce n'est, comme vous l'observez très bien, qu'une tradition incertaine. Le saint Sépulcre est sans doute un témoin irrécusable de la résurrection du Sauveur, mais pas pris matériellement et séparé de Ja tradition, car, matériellement, il pourrait être le tombeau de toute autre personne. Sans la tradition nous ne pourrions affirmer autre chose, sinon que c'est un tombeau juif, creusé dans le roc depuis des temps très anciens. Ainsi, on peut dire qu'il ne reste pas de trace matérielle démontrant à la science les miracles du Nouveau-Testament.
« En est-il de même pour les miracles de l'Ancien ? Vous avez déjà établi que la géologie est impuissante vis-à-vis du déluge mosaïque. Car, si elle n'a pas le droit de le nier, elle manque de preuves (jui lui permettent d'affirmer que l'une des inondations nombreuses qu'elle constate est bien celle dont Moïse fait mention, et non une autre *. La philologie éprouve la même
• Nous savons du reste qu'aux yeux de la géologie moderne, le déluge a un tout autre caractère. Il ne se rattache pas le moins du monde aux inondations des temps quaternaires, que l'auteur a ici en vue.
impuissance vis-à-vis de la contusion des langues. Sans doute le chrétien éclairé par la Bible trouvera facilement dans la diversité des langues une trace matérielle de leur contusion * ; mais, sans le récit biblique, il ne parviendrait pas à établir que les diverses langues que les hommes emploient viennent originairement, et par des transformations successives, d'une intervention surnaturelle arrivée à Babel. Les lois de l'astronomie ont-elles: été changées par Tarrêt du soleil sous Josué *, ou par sa rétro gradation sur le cadran d'Ezéchias? Reste-t-il quelque trace de ces deux faits dans le ciel ? Assurément non. Reste-t-il des traces des dix plaies d'Egypte? Possédons-nous quelque reste de la manne qui nourrit les Israélites durant quarante ans?"* Un vase rempli de cet aliment céleste (?) fut longtemps conservée dans l'arche d'alliance, mais il n'existe plus. On pourrait peutêtre retrouver quelques pièces des chars de guerre ensevelis au fond de la mer Rouge lors du passage des Israélites; mais comment établir que ce sont ceux qui poursuivaient Moïse, lorsqu'on ne sait pas même d'une manière certaine sous quel roi d'Eg.\T)te eut lieu l'Exode * ?
« Reste la punition de Sodome dont la mer Morte, avec ses rivages empestés, a perpétué le souvenir. Vous me demandez comment il faut interpréter le passage remarquable du livre de la Sagesse où il est question de ce fait miraculeux s? Je vais tâcher de satisfaire à votre désir, selon mes faibles lumières. D'abord, il faut remarquer que les versions françaises de Sacy, Carrières, Calmet, Glaire, Lesètre, sont assez ditférentes l'une de l'autre sur ce passage. La Vulgate, qui est ici l'ancienne
' Des interprètes de valeur sont d'un avis tout diflérent (Vide ante). En particulier, le caractère miraculeux du fait n'est pas hors de doute. Il en est de même de ses dimensions.
s Encore un fait qui a besoin d'abord d'être étudié et interprété. Quand il s'agit de traditions aussi anciennes, la physionomie miraculeuse d'un événement ne suffît pas à établir d'emblée son véritable caractère.
» Même remarque. On sait que diverses explications ont été proposées à ce sujet.
♦ Il faut ajouter qu'on n'est pas encore fixé sur son véritable itinéraire.
5 C'est-à-dire supposé tel, et sans grand fondement d'ailleurs, puisqu'une explication géologique toute naturelle se présente.
LE U^.hVGE 263
Italique antérieure à saint Jérôme, rend ainsi Sap., x, 6-7 : € Ha?c justum a pereuntibus impiis liberavit fugientem, doscendente igné in Pentapolim : quibus in testimonium nequitia? fumigabunda constat déserta terra, et incerto tempore fructus habentes arbores, et incredibilis animae memoria stans flgmentum salis. > Il y a dans cette traduction quelques points obscurs. L'examen attentif du texte grec les fera disparaître. Il dit, en effet : € Tandis que les impies périssaient, Elle (la Sagesse) a sauvé le juste(Loth) qui fuyait le feu descendu sur la Pentapole. A ces impies, en témoignage de leur méchanceté, la terre déserte demeura fumante, les arbres portent des fruits qui ne viennent pas à maturité; une stèle de sel demeure comme souvenir (ou monument) d'une âme incrédule. » J'ai traduit le plus littéralement possible. Il reste donc, selon Tauteur de la Sagesse, trois choses qui rappellent la punition de Sodome: 1<> La terre déserte et fumante, c'est-à-dire produisant des exhalaisons nuisibles. — 2^ Les arbres portant des fruits qui ne parviennent ^ pas à maturité. Il ne s'agit pas ici d'arbres qui ne produisent pas leurs fruits à des époques fixes ; mais d'arbres dont les fruits ne mûrissent pas. C'est ainsi que Cornélius a Lapide, Calmet, Schleusner et d'autres savants interprètes, entendent ces mots. Il n'est pas nécessaire de recourir à un miracle perpétuel qui empêcherait les fruits de mûrir ; les exhalaisons du sol brûlant suffisent à produire ce résultat. — 3" Une stèle de sel, sans doute de ce sel de roche qui résiste à la pluie. Il ne s'agit pas d'une statue qui représenterait la femme de Loth, le mot grec stèle employé ici et le mot hébreu netsW , employé au chapitre XIX de la Genèse, ne désignent pas une statue, mais plutôt une colonne, ou une pierre dressée comme monument, en un mot ce que les savants appellent aujourd'hui une stèle *. Cette stèle, d'après l'auteur du livre de la Sagesse, rappelle l'incrédulité de la femme de Loth.
» il est bien plu» probable (lue nous avons affaire ici à une de ces aiguilles comme l'érosion en sculpte dans les roches tendres. Les marnes salifères du Djebel-Usdum se prêtent à merveille à^ee travail et il est tout naturel que la tradition se soit attachée à une pyramide de ce jrenre. KUe vit encore dans le pays et il n'est pas douteux que la présence de lie colonne de Lot n'îiit contribué puissamment à la conserver. Les textes cependant ont en vue une métamorphose miraculeuse.
2G4 LK DÉLrGK
€ Il reste donc, selon l'auteur inspiré, trois traces matérielles de la punition divine infligée aux Sodomites : une terre déserte et fumante, des arbres dont les fruits ne mûrissent pas, et une stèle de sel. L'historien Joseph confirme ce témoignîige, et ce grand lac, si bien appelé la nier Morte, semble ne rappeler que trop bien jusqu'aujourd'hui la malédiction divine.
€ Il faut cependant remarquer, que, sans le témoignage de la Sagesse et sans la tradition, nous ne saurions nullement ce que signifient ces traces matérielles, ni quelle cause les a produites. La géologie, pas plus que la botanique, ne pourrait nous dire si c'est une vengeance divine plutôt que quelque cause naturelle ou artificielle qui a produit les trois eflets marqués par l'auteur de la Sagesse, C'est que les sciences ne constatent que les lois de la nature et que les miracles sont produits par la puissance divine an dehors de ces. lois. Le miracle est un fait surnaturel, qui se constate, comme tous les autres faits, par le témoignage de ceux qui l'ont vu. C'est d'après ce témoignagne qu'il faut juger la nature et l'étendue du fait miraculeux. Lorsque le narrateur du fait miraculeux est un auteur inspiré, il faut nécessairement l'admettre tel qu'il est rapporté; il n'est permis ni de l'exagérer par une fausse piété, ni de le rapetisser pour plaire à ceux qui ont le malheur de ne pas croire ou qui voudraient tout expliquer naturellement. C'est votre thèse; elle est pour moi la vraie, et l'apologiste qui en suit une autre court risque de s'égarer. » * —
t Nous terminons ici cette consultation des Retmcs, qui a pris déjà des proportions plus grandes que nous ne l'eussions désiré. Telle qu'elle est, elle n'est certainement pas complète, néanmoins nous espérons n'avoir rien négligé d'important. En eflet, depuis le travail auquel nous nous arrêtons, les périodiques suivants, qui ont la spécialité des questions d'exégèse, n'ont plus rien publié sur la question pi'ésente : U Université catholique (Contro^wrse et Conte mporatn<. Etudes religieuses, etc.^ Musëon, Science calholiqucy Revue des questions scientifiques de Bruxelles, Revue biblique, Revue critique. Revue des études juives. Revue des religions. Revue de Vhistoire des religions. Revue thomiste, Revue de la Suisse catholique, Stimmen aus Maria- Laach, Zeitschrift fiir KathoUsche Théologie, Zeitschrift fur deutscke Théologie, etc. Le travail de M. Mangenot sur «l'Universalité restreinte du déluge à la fin du XYlIe siècle », f 5c-. cathoL de février et mars 1890), est un simple compte rendu historique de la question.
Nous terminerons par un auteur dont la place serait au milieu de nos classiques mais dont nous n*avons eu connaissance qu'une fois parvenu à ce point de notre travail. Il n'y a d'ailleurs que demi-mal, car cet ouvrage est à la fois le plus récent et le plus explicite sur la question qui nous occupe, de sorte qu'il nous fournira une excellente conclusion. C'est le premier volume de la Geschichte des alten Testafnents du T)'* Aemilian Schôpfer, professeur au Séminaire diocésain de Brixen *, ouvrage revêtu de l'approbation de son évèque.
Avec l'autorité que lui donne son caractère professoral, l'auteur se prononce expressément en faveur du caractère naturel, comme nous Talions voir :
C'est d'abord (p. 50), en commentant les expressions du texte, catar^actœ cœli et fontes abyssi qu'il traduit respectivement par pluies et ouragans avec soulèvements et affaissements du sol. Il assigne donc comme causes au déluge,, des ouragans (interprétation évidemment due à l'influence du texte chaldéen et de l'explication de Suess, dont il ne fait pas mention du reste, ce qui est une lacune regrettable), et surtout des soi^lèvements et des affaissements du sol. C'est la /Worîe orogénique, infiniment moins probable que la théorie siS7niqus, infiniment moins adaptée aux textes, mais du moins suffisante pour donner un corps au désir d expliquer le fait par des causes naturelles.
Etudiant le texte chaldéen (52), il y note le caractère moral, qu'il rapproche de celui indiqué par la Genèse (t)2), et énumère avec soin les causes physiques (53) mentionnées par le poème de Ninive. Ce sont les pluies, les ouragans, le débordement des canaux, de grandes vagues (marines), enfin les tremblements de terre, qu'il cite vaguement sans indi(iner leur caractère de cause première du cataclysme ni leur principal effet : le Jaillissement des eaux souterraines, les Anùnnahl si caractéristiques.
Cela fait. Fauteur jette un rapide coup d'œil sur les théories anciennes et rappelle que , pendant un certain temps , on regardait comme traces laissées par le déluge et comme preuves de sa réalité, les coquillages fossiles, les sables marins présentés par plusieurs formations, les cavernes à ossements, les blocs errati(]ues, les vallées d'érosion, etc. (56). Mais il ajoute avec beaucoup de justesse qu'on s'était trompé et reconnaît que ce
* Brixeii, 1893; Fribourg, Veith
ne sont point là des traces du dc^Iugo. Au contraire, dit-il, plusieurs de ces phénomènes répugnent à cette origine. D'abord, il y en a qui n'ont pas du tout été causés par Taction de l'eau (les blocs erratiques, par exemple), et pour les autres, dont Torigine est bien neptunienne, un déluge tel que le décrit la Genèse eut été impuissant à les produire. L'ensemble des formations quaternaires, jadis regardées comme consécjuences du déluge, a^^ant reçu à cause de cela le nom de diluviujn, on voit que cette dénomination est im.propre; qu'elle repose sur une identification erronnée (57) Un déluge d'une année, comme celui de la Genèse, ou plus court encore, comme le veut le texte chaldéen, eut été insullisant à produire les effets qu'on lui attribuait. Nous savons, en outre, que plusieurs de ces effets ne doivent pas être attribués à l'eau. Les dépôts dits diluviens ont été fournis pendant une période très longue, par des agents divers, dont l'eau n'était pas le seul, et avec un caractère local qui est leur caractéristi(|ue à tous.
La conclusion en est qu'il n'y a pas de preuves géologiques du déluge, et ce qui est vrai de la géologie l'est des autres sciences naturelles. D'une manière générale, la science ne prouve pas le déluge; il n'y a pas de preuves scientifiques. Et l'auteur ajoute, avec une profonde connaissance de la faiblesse qui caractérise en général l'exégèse orthodoxe dans les questions mixtes : « Cela étant, il est gros temps que les livres théologiques cessent de tenter une preuve de ce genre. » (56).
En revanche, s'il n'y a pas de preuves scientifiques du déluge, il y a, en sa faveur, une possibilité et même une probabilité scientifique très grande, en ce sens que le déluge aurait été en relation avec les inondations de l'époque du diluvium, dont il eût été probablement la dernière. Sans examiner jusqu'à quel point cette opinion peut être fondée en elle-même et, surtout, si elle peut s'accomoder du cataclysme tel que les textes le décrivent, ce qui nous parait douteux, nous remarquerons seulement l'importance de cette interprétation à notre point de vue actuel: Si le déluge a été l'une des inondations quaternaires, n'est-il pas évident qu'il a consisté en un phénomène purement naturel, comme les autres inondations auxquelles on l'assimile? Au nom de quelle nécessité torturera-t-on le texte pour y lire des miracles qui n'y sont pas ?
A l'appui de sa manière de voir, l'auteur remarque (58) que le
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déluge biblique tut local (il le démontrera plus loin), mais que, sans doute, ses causes comme ses effets doivent se prendre même en dehors de ce qui lut le tlKîàtre de la catastrophe ellemême. Les changements de la surface terrestre qui causèrent le déluge et furent causés par lui, ou par les inondations analogues et plus ou moins contemporaines, ces changements durent porter sur des régions très étendues. Pour ce qui est des causes, en particulier, des soulèvements et affaissements que Taûteur suppose, il admet qu'ils se sont produits, à cette époque-là, sur plusieurs points et en plusieurs fois, causant chaque fois, dans une région différente, une inondation dans le genre du déluge; et cela pendant toute Tépoque du diluvium. Le déluge eût été Tune de ces inondations.
Ce système rappelle celui de VuniversaïUé successive, que nous connaissons. Pour nous, il ne nous sfunblo pas probable, parce que le cataclysme décrit par nos textes n'a pas Tallure d'une inondation fluviale et stratigraphf'que, telles que furent les inondations quaternaires. Il n'est pas non plus exclusivement marin. Il présente tous les caractères d'un phénomène anormal, comme le sont les catastrophes sismiques auxquelles le rattache toute sa physionomie.
En supposant juste le système de Schôptei*, il s'en dégagerait, au point de vue mythographique, le curieux résultat que voici :
Nous avons toujours distingué deux grandes classes de traditions diluviennes, les traditions réelle/nent diluviennes, relatives au déluge biblique, et les pseudo-diluviennes, nées du souvenir d'autres catastrophes historiques, plus ou moins analogues à celle que rapporte la Genèse *. Or, étant donné que l'époque quaternaire aurait été caractérisée, comme on le prétend, par des inondations anormales fré(|uentes ^ ; étant
« Voyez cette distinction développée dans notre Déluge devant la critique, i.
î Ce (pli n'est pas certain du tout, le grandi développement des phénomènes d'érosion Huviale et de dépôt pouvant fort bien s'expliquer par l'action de courants, beaucoup plus grands que les nôtres sans doute, mais ne sortant pas plus souvent iiue ceux-ci de leur état de régime. La continuité, que nous savons étie la règle d'ensemble, sinon tout-à-fait générale, du phénomène orogénique, nous défend pareillement de croire (|ue les périodes de déhàrles orogéniques, et partant de creusement fluvial, fussent alors plus fréquentes qu'aujourd'hui.
donnes d'autre part, que cette époque coïncida très probableracnt avec les commencements de l'humanitt'^ dont elle vit rage héroïque, il est naturel de voir, dans la plupart au moins, des catastrophes particulières qui donnèrent naissance aux souvenirs pseudo-diluviens, précisément ces inondations quater naires en quehjue sorte S'incrs du déluge biblique.
La parenté des Causes entraînant celle des effets, la tradition réellement diluvienne et les pseudo-diluviennes se trouveraient former un faisceau de souvenirs frères, indépendants Tun de Tautre bien que réunis par un âge presqu'identique et le lien même qui unit leurs causes entre elles. La distinction entre la tradition réellement diluvienne et les pseudo- diluviennes perdrait donc beaucoup de sa profondeur; on serait en présence d'un arbre généalogique dans le genre de celui que donne le système de la tradition primordiale *. Ici un tronc commun idéal serait formé parce qu'on pourrait appeler la tradition diluvienne générale, en entendant par là, le souvenir d'ensemble laissé par le caractère inondatif des temps (juaternaires. Et alors, comme dans tous les cas analogues, le tronc commun peut être envisagé de deux manières diff*érentes : Comme antérieur aux rameaux, qui en proviennent par spécialisation individuelle, ou, au contraire, comme postérieur, chacun d'eux naissant directement d'un événement particulier et leur groupement progressif engendrant finalement le faisceau sommatoire.
On expliquerait ainsi, sans avoir besoin de supposer ni tradition primordiale réelle, ni dérivations mutuelles, ni emprunts, mais seulement cette cause, unique dans scm essence mais variable dans ses manifestations locales, ces analogies et ces contrastes entre les diverses traditions diluviennes que les mythologues avaient tant de peine à comprendre. A ce titre, le système de Schopfer, de même que celui de Vuniversalité successive de Lamy, et tous ceux qui concluent à une jjériode de déluges, sont intéressants par leurs conséquences.
La conclusion de Schopfer reproduit celle de (Juttler, c'est qu'il serait tout aussi peu scientifique de nier à priori toute relation entre le déluge bibliciue et les inondations dont nous parle la géologit» — qu'il le fut jadis de les regarder à priori
« Voyez Texposé détaillé de ce système et sa crili(|ue. dans le Déluge devant la critique, u