Miracle du retour des animaux ramenés par les anges
« Petes an animantia etiam tune vacuerint generationi. Respondeo, plane veresimile esse animantia suœ naturae relicta fuisse, neque impeditam fuisse in arca eorum communicationem : crediderim conceptus tamen et partus a Dec impeditos fuisse, ne multiplicatis animalibus vel locus vel pabulum in arca deesset. Bonfren., In Gènes,, cap. VII, p. 150.
« Est etiam credendum quod mira^ulose tollebatur fœtor stercorum ne corrumperetur aer, et omnia animalia et homines peste périrent. Test., ibid,, p. 126.
' Propterquod cum nonuUi, et si in terra ubi omnem carnem,quam vivere in aquis natura non sinit, constat fuisse deletam (Mathusalem) cum pâtre suo (Henoch) qui translatus fuerat, aliquantum fuisse atque ibi donec diluvium praeteriret vixisse arbitrantur... S. Aug., De civil, Dei, lib. XV, cap. xi. Edit. benedic, T. VII, col. 390.
♦ Voir Tostat, et multos altos,
5 « Nous croyons sans doute que les eaux du déluge n'ont pu se trouver sur la terre et en disparaître que par un effet immédiat de la toute-puissance divine, que par un vrai miracle. » Duclot, Bible vengée, T. L, Genès., chap. vi, vu et viii, page 279.
« « Non puto hoc ita dictum, ut Spiritus nomine ventura accipiamus, neque enim ventus poterat siccare diluvium.
Et il conclut : Spiritus igiturdivini virtute invisibili diluvium illud repressum esse non est dubium, cœlesti operatione, non flatu. At nemo negabit Deum vento virtutem illam dare potuisse. S. Ambroise. De Noe et arca.
Verum roget me fortasse quispiam num ventus ille naturalis fuerit an prœter ordinem et supra vim naturœ aliquid habuerit? Rquidem sine dubitationedixerimgenerationemilliusventi non fuisse naturalem.
Et plus loin : An virtus illius venti, qui siccavit aquas diluvii, fuerit naturalis, id est, talis qualem natura ferre et ventis tribuere possit non sine causa dubitari potest. Sed ne longum faciam, ego sic sentio. Si ventus ille habuit vim siccandi et consumendi totam illam diluvii
14 LE DÉLUGK
25. Miracle de rinstruction do Noé au sujet de l'alimentation des bètes *.
20. Miracle de la révélation qui apprend à Noé combien de temps a duré le déluge, attendu que, par une pluie aussi effroyable, il vivait dans les ténèbres et ne voyait pas les jours passer *.
Après avoir donné cette liste, M. Mo tais ajoute :
« Nous concevons facilement que si Ton tient absolument à introduire le merveilleux dans le déluge, on se montre ardent défenseur de l'ancienne Ecole ; mais nous comprenons, pour le moins aussi bien, que beaucoup d'esprits d'une critique plus sévère, sans être d'une foi plus chancelante, prennent une autre voie pour amener à Tintelligence du texte et ne se ferment pas, sans motif raisonnable, sans aucune raison exégétique sérieuse, toute issue à une interprétation rationnelle, dans laquelle l'intervention providentielle remplace l'intervention miraculeuse. Le miracle ne leur fait pas peur, car ils sont croyants et croyants militants; mais il ne faut pas abuser des bonnes choses > ^.
Au reste, ainsi que nous l'annoncions en commençant, l'exégèse ancienne ne [ut point unanime dans cet abus du merveilleux.
Les Pères étaient beaucoup plus divisés qu'on ne le pense généralement, sur l'interprétation du texte sacré, et leur exégèse
aquarum molem, reor equidem vim illam non fuisse naturalem; non videtur enim tanta iUa vis proflcisci posseex ullis causis naturalibus; sed credendum est, sicut Deus ventum illuin pra^ter ordinem natur» creavit ita dédisse ei longe majores vires quam natura illi tribucre potuisset, ut ventus ille miraculi loco tani propter generationcm ejus» quam propter vim et eflîcacitem. Fereira» In Gènes,, iib. XII.
« Hinc eolligi potest Noe divinitus fuisse instructum quo quaeque bestia uteretur cibo, quod maxime fuit nocessarium circa ignota et nec dum sibi visa animalia, Bonfr., l. c, p. 148.
« Non sciebat Noe utrum transiissentquadraginta dies dum plureat quia toto cœlo obscurato solis vel astrorum pra» multitudine nubium, non videbat lumen, sed Deus ci revelavit. Tost., loc. cil,, page 130.
Et page 132 : Kt non potuit cognoscero Noe utrum transissent quadraginta dies... Deus tamen revelavit postea Noe quod steterat per quadraginta dies, dum pluebat. Cf. S. Chrysost., Hom., in Gènes,
3 Lac. cil,, page 214.
était remarquablement libre *. Consultez saint Justin, saint Théophile, saint Jean Chrysostome 2, Origène, Théodoret, Eusèbe 3, saint Ephrem *, saint Irénée, saint Jérôme *, saint Ambroise et saint Augustin ^, que trouverez-vous ? « Une incroyable bigarrure et une somme énorme de contradictions sur divers points, en particulier sur la cause physique du fléau : on ne s'entend pas pour savoir si cette cause fut naturelle ou miraculeuse 7. »
Introduisez encore dans le débat Cassien «, saint Epiphane ^, saint Grégoire de Nazianze *^, Paul Orose **, saint Prosper d'Aquitaine *2, saint Isidore de Séville *3, saint Maxime de Turin **, Odon de Vienne *s, Athenagore *^, saint Clément d'Alexandrie *^ Tertullien *^, saint Cyprien *^, Lactance 20, saint Cyrille ^i, etc., et vous verrez la mosaïque des idées se bigarrer de plus en plus ^.
C'est sur deux points surtout que portent les divergences : la question de l'universalité du cataclysme et celle de son mode de
« Motais, Le Déluge biblique, pa^es 117 et 143.
« Ibidem, p. 136.
» Ibidem, p. 137.
♦ Ibidem, p. 138.
« Ibidem, p. 144.
« Motais. Le Déluge biblique, p. 145.
•» Ibidem, p. 153 à 155.
» Collai,, vu; De princip., cap. xxiv, Migne, t.XLIX.
9 Epiphan,, adv. hieres., lib. I, t. I.
«0 Orat. VI, n. 10 et Oral, xxxix, n. 16. Edit. Paris, 1842.
t« Historiaincm, lib. I, Bibl. Pair., t. VI.
«3 De vocatione omnium gentium, cap. xii, Migne, t. LI.
«« Etymolog., lib. XXII de Diluviis, Migne, t. LXXXIII, et Quœst, in Velus lesta7n., t. LXXXIII.
«♦ Sermo XX, De Quadragesima, Migne, t. LVII.
«s Chrome, breviarium, œtas le, Bibl. Pair. t. XV et XVI.
»« Légat. Pro Chris ti,
»T Pœdagog,, lib. II. Strom., lib. III et V.
»« De IdoL, IX ; De habit mulieb., 11; De cuit, femin , x Cont, Marcion, v ; De virgine veland, vu.
«» De disciplin. et hab virg. ; De IdoL vanit,
•0 Institut, II, 15.
«» Qlaphyr, i.
" In Motais, p. 152 à 155.
production. A cette dernière se rattache la question du caractère essentiel du déluge qui nous occupe présentement.
Saint Augustin, dans ses Questions sur VOctateuque S défend la thèse de l'universalité, mais reconnaît aux sciences naturelles le droit d'intervenir dans l'exégèse du récit biblique. C'est dire que, si, pour lui, le déluge est dans son ensemble un fait miraculeux, du moins certains points dépendent-ils de la physique ordinaire. Mais le grand évéque avait conscience de l'infériorité où se trouvaient alors les sciences naturelles et de l'incertitude des résultats qu'elles pouvaient donner. Aussi recommande-t-il de commenter « non par des assertions, mais par des hypothèses > les textes ^bibliques où les sciences naturelles ont droit d'intervention 2.
Dans la Cité de Dieu ^, il consacre deux chapitres au déluge. Dans le premier, l'auteur établit que Varche de Noé est, dans les moindres détails, le symbole de Jésus-Christ et de son Eglise, Il appuie sa thèse sur une comparaison quelque peu puérile entre les rapports de dimensions de l'arche et du corps humain dans lequel le Christ s'est incarné :
« Les mesures de longueur, de largeur, de hauteur, signifient, « dit-il, le corps humain dans la vérité duquel le Christ devait € venir et est venu. La mesure du corps humain, en effet, de la « tète aux pieds, est six fois la largeur d'un côté à l'autre, et € dix fois l'épaisseur, qui se mesure du dos au ventre... Voilà « pourquoi l'arche avait 300 coudées de longueur, 50 de laideur « et 30 de hauteur. »
Au chapitre xxvii^, il veut mettre en lumière cette double proposition : Qu'il ne faut point adopter Vopinion de ceux qui ne voient, dans le récit diluvien, que de Vhistoire sans allégorie, pas plus que le sentiment de ceux qui n'y découvrent que de l'allégorie sans réalité historique ^
Quant aux questions qui nous occupent, l'auteur en parle à peine. Il cite les objections banales que l'on faisait de son temps
« Motais, loc. cit., p. 145 et 146.
* De obscuris naluralinm rerum qiiœ Omnipotente Deo artifice fada sensimus, non affirmando sed quœrendo, tractandum est, in libris maxime, quœ nobis divina commendat aucloritas, de peur, ajoutc-t-il, de compromettre TEcriture elle-niéme. fDe Gènes, ad litler,, i, 1). In Motais, 147 et 164.
» Lib. XV, cap. xxvi et xxvii, in Motais, 148.
♦ Voir notre étude : Le caractère historique du déhtge.
et les résout par les arguments souvent puérils de la physiquo d'alors.
A ces rationalistes qui ne croient pas à la suffisance de Tarche, il répond qu'Origène a établi non ineleganter que la coud*^^o rîe Moïse était la coudée égyptienne et que, en conséquence, Tarclie était assez grande.
A ces « mesureurs et poseurs d'éléments » qui prétendent que l'eau ne pouvait passer par-dessus les montagnes, il répond que rien n'empêchait l'eau d'arriver sur les plus hauts sommets, puîsqiœ la terre qui pèse bien davantage s'y trouve ellt-méme depuis longtemps.
Après cela, ce qui l'occupe c'est de connaître ce que mangeaient. les animaux dans l'arche ; et, pour simplifier les choses, il admi^t volontiers que Noé leur imposa le maigre à tous; heureux étaient-ils encore d'en trouver, Quo vesci non cogeret famet; ?
Enfin, il débat la question « si agitée de son temps » de siivoir combien il y avait de rats, de mouches, de puces et autres petites bêtes avec Noé. Il est porté à croire qu'ils pouvaient être en grand nombre comme partout, à moins que le nombre deuit n'intervint comme élément nécessaire du « très sacré mystifie » qui s'effectuait dans l'arche. Dans ce cas, c'était à Dieu d'y p<îti ravoir et non à Noé *. Pas un mot sur l'homme et sa destruction! ; pas une affirmation nette sur le caractère de l'événement. Et pourtant, il traite, affirme-t-on, « la question sous toute.s ses faces » ^; sous toutes les faces qu'elle présentait, paraît-il, de son temps.
Cette exégèse est pauvre, il faut en convenir, cependant, il s'en dégage, confusément il est vrai, une tendance à reconninrre du naturel dans le déluge et, à ce point de vue, on peut iliro que saint Augustin s'écarte un peu de l'opinion la plus répandue dans l'ancienne exégèse.
Après saint Augustin, une foule d'auteurs ont écrit sur \v déluge. M. Motais les cite avec pas mal de détails ^ ; nous relèverons seulement l'essentiel de son exposé :
C'est d'abord Pereira, qui fut un grand interprète et qui tint, dans l'exégèse de son temps. Une place prépondérante. Il en ivît
• Motais, Le Déluge, p. 151.
* Controverse, art. de sept. 1883, p. 321, in Motais, p. 145. » Le Déluge biblique, p. 185 à 209.
sur le déluge un volume de 400 pages, mais ne consacra aux questions importantes, telles que le rassemblement des animaux, les causes du déluge, son universalité, son caractère essentiel, qu'une dizaine de pages qu'il remplit de futilités singulières *.
RuPERT, au XI1« siècle, écrivit de Trinitate et opéra ejus (In Gènes. Comment., lib. IV), seize chapitres sur le déluge sans aborder les points essentiels. « Visiblement, remarque M. Motais (195), il n'en soupçonne pas la nécessité. >
Saint Bruno d'Asti, dans le même temps *, croit pouvoir passer outre, quand il a dit, en deux phrases, que Dieu avait à sa disposition le miracle pour faire venir les bêtes ^, et qu'en ce qui regarde la quantité d'eau nécessaire pour l'inondation, il ne sait, pour son compte, où la prendre et comment la faire disparaître *.
Hugues de Saint-Cher s, au XIII® siècle, n'hésitait pas à croire, lui aussi sans doute, qu'il traitait suffisamment la question, en répétant les remarques de saint Augustin sur l'alimentation par le maigre ^, sur le nombre des rats et des puces, et sur l'absence des mulets 7.
* Ibidem, p. 195.
* Mort en 1125.
' Née débet movere aliquem, quomodo Noe tôt animalia in unam arcam et per unum ostium coadunare potuerit, quoniam qui sine labore et ex nihilo omnia fecit facile et sine labore in unum cuncta eolligit, S. Bruno assensis, Exposit in Gènes., Mign., T. CLXIV, col. 180.
* Si quis autem rairabitur ubi tanta aquarum inundatio redierit, cogitet prius unde exierit, quod quidem utrumque cognoscere difïîcile est. S. Bruno assensis Exposii in Gènes., Migne CLXIX, col. 181.
s II reçut la pourpre des mains d'Innocent IV, en Vl\A, « Toiles igitur, etc. — Ambrosius : Quaeri solet de animalibus quae tantum putantur vesci carnibus, utrum praeter numerum ibi fuerint sine transgressione mandati, quae aliorum alendorum nécessitas coegisset includi. Vel quod magis credendum est, praeter carnes alimenta esse potuerunt quae omnibus convenirent. Multi enim animalia quibus caro cibus est fructibus pomisque vescuntur maxime flco et-castaneis. Potuit ergo vir sapiens et justusdivinitus admonitus quae cuique congrueret olim quoniam praeter carnes reperire et condere, et omnibus vesci cogit famés. Hugo a S. Charo, In Genesim, cap. VI, p. 10, verso.
^ Et excunciis animantibus universœ carnis, Augustinus quaeritur (le niinutissimis animantibus, quales sunt mures et stelliones, quales
LE DÉl-UGE ly
Le logement ne le préoccupe guère : il se contente, à ce sujnl, de faire creuser des trous à l'extérieur de Tarche, afin d'y introduire à fleur d'oau et les amphibies et les oiseaux aquatiqiies '- Au lieu de chercher la quantité d'eau nécessaire à rinonchMitui diluvienne, il préfère dire en courant que la terre, autreiuis, n'avait pas sa configuration actuelle *, et que, par conséijumu les montagnes ne doivent pas entrer en ligne de compte.
Nicolas de Lyre 3, au XIV® siècle, n'a rien de nouveau h nous apprendre, pas plus que Paul de Burgos, son continua tiHii', Nous le voyons, au contraire, ouvrir à Testât et aux autres, la porte de cette exégèse toute de prodiges qui trouve la uiaiii de Dieu dans chaque mot *, et qui utilise, au profit du minask^, les objections des philosophes profanes, sur l'impossibilik'^
et musese et scrabones scarabœi et pulices si numerus servatur solii:*, — Quse non de coïtu generantur sed de terrae humore, vel cadaverii km, vel aliorum rerum corruptione nascuntur non fuit necesse in mm esse. Quod innuitur quod dicitur : De volucribus juxta genus nifum et de jumentis in génère suo. 111a quoque quae in domibus versa niui' sicut pulices et mures et muscse non fuit necesse secundam numrnim esse, quae intelliguntur tune in domibus plura fuisse. Quae autein i-x commixtione divers! generis nascuntur sunt muli burdones, et hiîjiismodi non est dicendum in arca fuisse Ibid
« Quae autem in aquis et in terris communiter vivunt sicui iiitn vituli marini extra arcam habebant loculos praeparatos, quiliii,< ?«o possent recipere velut in aridis. De avibus quoque marinis a Un vialibus idem sentiendum. Ibid,, cap. vi, p. 10, verso. — Voir uu^M le Pelletier, op, cit., chap. xxv, p. 237 et Cornélius inGenesim,cii\i. vu
* Quindecim cubitis. Sunt qui putant nec terrae qualitatem, nue altitudinem montium tantam ante diluvium fuisse qualis et qui* iiLfî est hodie. Ibid., col. 2, verso.
» Juif converti (XVe siècle). Il fit des Additions aux Postillv^ rln Nicolas de Lygre.
♦ Rupti sunt omnes fontes. Nomine ruptionis utitur ad osiuudendum quod istud diluvium non processit ex causa naturali sttil supernaturali ; et ideo deridendi sunt illi qui hujus diluvii v^lutit causam naturalem assignare dicentes : quod causa fuit conjunriio planetarum humidorum in signis plurialibus et qua conjuncuniu factum fuit diluvium...
naturelle d'un déluge universel *. Quant à la submersion totale de rhumanité, elle est trop « évidente » * pour qu'il songe à se poser là-dessus une question.
C'est là tout ce que ces temps peuvent nous révéler. Nous venons d'entendre ceux qui, dans cette matière, les représentent avec le plus d'honneur.
Arrivons au XV® siècle. Voici Tostat, l'un des hommes les plus connus d'alors. L'exégèse, avec lui, prend plus d'ampleur, n s'arrête au moins quelque peu 'sur les causes du déluge, et saisit à bras-le-corps l'opinion de ceux qui les croient naturelles.
Que rencontre-t-il devant lui? Une théorie surtout, la théorie de la Conjonction des planètes humides. C'est la rencontre de ces planètes qui a causé le déluge, comme celle des planètes chaudes causera finalement l'embrasement du monde. Voilà ce que l'on a imaginé de mieux pour expliquer le cataclysme, et Tostat s'évertue à prouver :
1» Que l'influence des planètes est partielle et ne s'exerce que sur la partie de la terre qu'elles regardent ; .
2® Que cette influence étant produite par le mouvement des corps célestes, elle ne s'exerce que sur la partie de la terre qu'ils éclairent : d'où il résulte que l'hémisphère inférieur est sans vie aucune, brûlé par le sec et dévoré par le froid ;
3<> Que si, sous prétexte que la terre est ronde, on veut faille les eaux de la partie supérieure courir et entourer la partie inférieure, au moins faudrait-il s'en procurer assez pour inonder les montagnes, ce qui est absolument impossible ;
40 Enfin qu'un déluge universel naturellement causé serait une atteinte à l'ordre général, ce que les bons principes ne permettent pas d'admettre 3.
» Licet enim diluvium particulare in aliqua parte terrae causam habeat naturalem, générale tamen diluvium maxime in tanto excessu quod quindecim cubitis transcendât cacumina montium non potest naturaliter evenire. Et, avec Tostat et les autres, il prend ses raisons chez Aristote, Météor, 11. Lyra in Biblia maxim., cap. vu, Gènes., p. 84.
« Consumpiaque est omnis caro. Hic consequenter describitur creaturae viventis decessus, etpatet. Lyra in BibL maœimay cap. vu, p. 86.
' Aliqui tamen nimis sibi ipsis sapientes conantur dare istius diluvii causam naturalem dicentes quod tempère illa fuit conjunctio planetarum humidonim et vigorata fuit humiditas et magna pars
Voilà tout. Aussi Pereira *, no trouvant à peu près rum d^ mieux à faire au siècle suivant, s'acharna, lui aussi, contre* la théorie scientifique des constellations. Il s'en tint poui- l^xé^èse, à prouver Tinten^ention directe de Dieu par les expresi^lon^î Ego pluam, ego adducam aquas ^, à l'instar de Tostat, <iiii prétendait que le Rupti sunt fontes abyssi indique une action soudaine, un coup de violence, et, par conséquent, une poussée de main divine.
Disons cependant que ce Rupti sunt fontes, aussi bioji que le Cataractes cœli apertœ sunt, avaient inspiré à d'anti'ef^ des théories physiques plus ou moins ingénieuses. Ces Ouvertures faites pour les cataractes n'étaient autre chose, d'après Oleastkr et Steuco, que des trous ou des fentes pratiquées par Dieu dans
aeris et terrae in aquam pluvialem conversa est ut tanio lempore flueret...
Sed ista falsa sunt... et patet quia corpora cœlestia, ut planeta? si alia astra, quae ista causant in inferioribus non causant nm super illam partem mundi quam respiciunt...
Ista influentia nihil aliud est quam quaBdam virtus derivata a corporibus eœlestibus par motum super illa inferiora Curn ergo planeta quse est in opposite hemispherio non moveatur suptn' nositrum Orizontem, née aspiciat, non valebit in eo aliquil priu^^are. Et ideo dicitur quod in partibus inferioribus terrae non ^'('iioraïur aliquid, nec corrumpitur sed manet terrain sua sicciiah.» <H (Viiiiditate quia influentia eœlestium corporum solum pénétrât ,^c*cundum crustura terrae in qua eausantur mineralia...
Item quia entia naturalia ordinatissima sunt, ut p^tet MeUiphys. XII. Si autem in corporibus eœlestibus essent potptitin ni per diluvium... terram destrueret hoc inordinatissimum psset quia naturalia entia desiderant se conservare... Tost. L. cit p. IHO.
« Vid. Lib. XII, disput. 12: Utrum Noeticum diluvium e:c $olis cavsis naturalibus profectum sit, p. 251.
« Non quod nullae res naturales ad effectionem diluvii convenerint. sed quod earum rerum conventus generando diluvio per se ,sufïïcïcn3 non fuerit : et quia raodus quo res illae ad creandum diluvium adhibitfie sunt a Deo non fuit naturalis et usitatus. Quix propter solum Deum Sacra Scriptura auctorem et eflfectorem diluvii rHirniurtt,
Hoc nempe déclarant illa verba : Ecce ego adducam aq uns diluvii super terram,.. Et rursus : Adhuc post septemdies ego pU*am ^iiper lerram. Pereira, Ibid., p. 253.
22 LB DÉLUGB
la voûte céleste pour faire tomber les eaux supérieures que Dieu avait mises là en réserve, précisément en prévision du déluge *. A quoi Corneille la Pierre répond que cette hypothèse est inadmissible, parce qu'il eût fallu percer non seulement le firmament, mais tous les cieux des planètes, chose qui parait < improbable » *.
Pour lui et pour plusieurs autres mieux inspirés 3, les cataractes sont simplement les nuées, jetées çà et là dans la seconde région de Tair, qui se condensent et se déversent à torrents, en coulant comme des fleuves *, à quinze coudées au-dessus des montagnes : élévation nécessaire, dit-on, et par cela même acceptée à peu près d'emblée, parce que c'est jusqu'à ce point que l'air fut corrompu par les péchés des hommes ^. Il fallait que l'eau atteignit ce niveau pour noyer les géants ^.
Nul ne se doutait de la surface à couvrir 7. Et il est aussi étrange que significatif d'entendre, à douze siècles d'intervalle, Pereira renouvelant saint Augustin s, s'écrier avec lui : Pourquoi ne pas croire à l'inondation de l'Olympe ? L'eau ne peut-elle donc y parvenir, puisque la terre plus lourde y arrive bien?
« Cataraciœ, ait Eugubinus et Oleaster, sunt foramina quae Deus fecit in cœlo sive firmamento ut par ea aquae quae supra firmamentum sunt defluerent; propter diluvium enlm aquas bas ibidem fuisse repositas a Dec initie mundi censent ipsi. — Cornai, a Lap. In Qenes.y cap. vu.
« Sad hoc modo findi dabuisset, non tantum firmamentum sad et omnas cœli planatarum, quod est improbabila. Ibid.
» Paraira, In Genesim, lib. XII, disp. le, p. 221.
♦ Dico ergo cataractœ cœli hic par catachrasin vocanlur nubas, ipsaqua secunda aaris regio, multas in partes plagasqua divisa quae vaporas et aquas intra se quasi rapagulis et cataractis quibusdam continat et coarcat. — Cornai, a Lapid., m Oenes., cap. vu.
« Non duravit nisi quadraginta diabus at totidem noctibus quia in illis cravit aqua usqua ad quindecim cubitos super cacumina montium at non arat necassa plus crascaraquia usqua ad illum locum corruptus fuerat aar in paccatis at turpitudinibus hominum. — Tostai in Gènes., cap. vu, p. 130.
« Nota quindecim cubitis aqua axcessit omnas montas ne gigantes longissimi aut aliud animal vastissimum in altissimi montis vartica sarvari possit, Cornélius, op. c, cap. vu.
^ Voir la calcul de Corneille la Pierre, ch. viii, verset 11.
« De Civil. Dei, lib. XV, cap. xxvii. Vida supr.
LB DÉLUGB 23
Ne sait-on pas au surplus, par Plutarque et par Zinagore que roiympe n'a pas la hauteur qu'on lui prête * ? Et n'ai-je pas appris de Louis Vives, mon compatriote, qu'au rapport de Philadelphe qui l'a exploré lui-même, la prétendue hauteur de ce mont est une fable ^ ?
Toutes les montagnes subissaient au surplus un abaissement exégétique qui facilitait singulièrement le commentaire. Pas une, disent encore Bonfrère ^ et Dom Calmet *, pas une n'a plus de quatre mille mètres de hauteur 5. Et le P. Mer-
« Plutarchus carte in Paulo iEmilio scribit Zinagorum vi ac rations atque instrumentis mathematicis summam Olympi montisaltitudinem ad perpendicuium esse mensum etdecem stadiorum reperiisse, hoc est mille ducentorumetquinquagintapassuum.—Pereira, op. ci^.Lib. XII.
* Prompta igitur meo judicio atque arma refellendi istos ratio est, negare verum esse quod de illis montibus traditum est. Sed primum ex fabulosis poëtarum Ôgmentis id profectum esse, tum ut alia multa, temere vulgo creditum cui ea quae mirabiliora videntur faciliora creditu sunt. Ludovicus Vives, civis meus, explanans eum locum B. Augustini quem proxime posui, fabulosum esse quod de celsitudine mentis Olympi traditum est flrmat testimonio Philadelphii qui se eum montem ascendisse dixit ut rem tantam exploraret et falsum esse comperisse. — Id. ibid.
» NuUus enim est mons qui ad mediam »ris regionem pertingat, eum nullus reperiatur qui supra quatuor miUia passuum a terra erigatur. L. c, p. 155.
♦ « Ce que l'on dit de rélévation de certaines montagnes que l'on prétend aller au-dessus de la moyenne région de l'air, en sorte que jamais, ni les vents, ni les vapeurs, ni la pluie n'y montent; tout cela s'est trouvé fabuleux par les nouvelles observations qu'on a faites. Christophe Calovius a montré, dans son Traité des Crépicsc7iles, que les vapeurs montent à la hauteur de 43 milles ; et on ne connaît point de montagnes dans le monde qui ait plus de 4,000 pas de hauteur en ligne perpendiculaire. » — Commentaire littéral, ch. vu, p. 194.
5 On en compte aujourd'hui plus de 30 qui dépassent ce chiffre :
En Asie : Mont Everest ou Gaurisankar 8.840 mt.
» Karakorum ou Kouenlum 8.618 »
» Kunckinjinga 8.588 »
» Dawalagiri 8.187 »
» Juwahir 7.824 »
» Elbrouz (cime occidentale) 5.646 »
» Ararat (Arménie) 5.350 »
CENNE *, mathématicien philosophe, célèbre à son époque, écrivait avec conscience que le mont le plus élevé du globe était le Liban. Il tenait le fait, disait-il, d'un vieux matelot qui avait couru le monde entier € et passé la ligne », et qui, du reste, en donnait de bonnes preuves, puisqu'il avait aperçu ces sommets à cent vingt lieues de distance !
En l'absence de lois connues et de faits scientifiquement étudiés, le dire public ou le témoignage le plus suspect acquiert parfois une valeur trompeuse. C'est ainsi que Bonfrére qui ftit un homme de mérite, tient absolument à placer les sirènes dans l'arche, parce que leur existence a été constatée par un médecin en compagnie d'un de ses confrères, dans une pèche faite sur les bords d'une île indienne. Aussi accepte-t-il d'emblée le récit d'Olaûs Magnus sur l'habit monastique des sirènes, et ajoute-t-il que « dernièrement, dans une autre pêche « célèbre donnée sur les côtes de la Norwège, on en trouva « dans le filet qui portaient le voile et la cagoule, à la façon
En Asie : Mont Kasbeck 5.045 mt.
» Pic de la frontière ru sso-ch incise (Hanovoï) 5.135
En Amérique (Sud) : Mont Nevado de Sorata 7.696
» Nevado d'IUimani 7.315
» Chimborazo 6.530
» Cayambé 5.954
» Antisana 5.833
» Cotopaxi 5.753
» Volcan d'Aréquipa .... 5.600
En Amérique (Nord): Mont Saint-Elie 5.513
» Popocattepetl 5.400
» Pic d'Orizaba 5.295
» Sierra de Potozi 4.888
En Afrique : Mont Kilima-Njaro 6.100
» Ras Dajan 4.620
En Europe : Mont Blanc 4.810
» Rose 4.636
» Cervin 4.500
» Finsteraarhorn 4.362
» Jungfrau 4.180
» Iseran 4.053
« In Genesim,
^Ifê^
< des moines, et même la mitre à la manière des évèqncs K » Il est clair qu'on a droit de reviser cette ex(^gèse, mali^îV* U" respect que Ton porte à ses auteurs, dit M. Motais, puis il continue :
Sans doute on se préoccupa d'inventer des systèmes i^îus compliqués pour expliquer le déluge; mais étaient-ils [thi^ scientifiques et plus recevables?
Les uns supposent un immense réservoir intérieur comitmniquant par divers autres aux océans visibles. Ces eîuix stî dilatent dans la mer intérieure et tendent, par conséqiM nt, à franchir leurs frontières. Les sceaux se brisent, la poijss<^^ interne agit sur les eaux extérieures qui, se dilatant a knir tour elles-mêmes, montent, montent encore, montent toujours et arrivent ainsi au sommet des montagnes. Ne demanda'/ pas comment la chose s'est faite ; on ne se tracasse pas de le fc;avnit\ Le phénomène est d'autant plus simple qu'on ignore que VtKm, qui n'est pas compressible, n'est guère plus dilatable, qu'a a^ni degrés elle ne se développe que des 4 % de son volume, vi (]irà deux mille degrés, si elle n'était réduite en vapeur et in^^me dissociée en ses éléments constitutifs, l'hydrogène et ^oxy^^<'"llc, elle n'occuperait encore que le double de son espace, et nar riverait, en conséquence, jamais à la hauteur nécessaire. En tout cas, faudrait-il faire Noé voguer dans son « coffre » de bfiis sutla chaudière la plus infernale qu'on puisse imaginer : d'où nuit que le moyen « naturel » est naturellement impossible.
Soyons juste pourtant, cette réduction des montagnes ne suffit pas pour pacifier pleinement leur esprit, et ce cnlnssal
» Et vero testes omni exceptione majores habemus Patres nn>^tnis oculatos et idem testes in Historia societatis, part, llo lib. IV, u. Tt'y, ad annum Christi 1560, ubi refertur in Indias insula Manaria pi«'rs, novem feminas, septem mares (quos propter similera humana* spnM<Mn marinos homines nominabant) in retia incidisse, Patreraque nosfruin cum raedico familiari ad rei novae rairaculum visendum advnrannn. Nuper, in piscatione celebri versus Daniam Norvegiamque ù\i'\i\, relatum est Sirènes captas qui Monachos Monachasque cuculli \H4ij|iHs idem quiEpiscoposmitrœ similitudine referrent. Idemque deSin luua cucuUis ad Monachonim morem refert Olaus Magnus (lib. XXI, vh}k i), ut jam Sirènes esse revocari in dubiura non possit, etsi Plinîo ros oa fabulosa visa sit, lib. X, cap. xlix. Co7nmentarius in Genestm, cap. vu,
anneau diluvien de quatre mille mètres d'épaisseur les préoccupe beaucoup.
Bonfrère croit, pour son compte, que ce n'est pas trop d'unir le ciel à la terre pour trouver la somme d'eau nécessaire *. Tous les éléments sont bons pour en produire. On met à contribution et la terre qu'on transforme en eau, et l'air qu'on liquéfie de son mieux. On la prend, pour augmenter le produit, dans tout l'espace qui sépare notre monde du < ciel de la lune » *.
Celui-ci ajoute l'eau des mers. Pour s'en servir il met en mouvement le < ressort de la voûte terrestre » et obtient de cette façon, croit-il, une marée capable de jeter l'Océan sur les continents, et les continents au centre de la terre, submergée conséquemment sous les eaux ^.
Celui-là déplace, dans ce but, avec Birnet *, l'axe du monde, et réussit de la sorte à créer un flux et un reflux gigantesques qui produisent le débordement diluvien.
< Petes unde ista imbrium copia? Ratio dubii est cum verisimile sit nu lia m de novo materiam esse procreatum, necesse est, vel e mari, vel ex sève materiam hanc imbrium esse desumptam... Fateor rem hanc non nihii esse difficilem... Hoc supposito dico e variis locis materiam hanc imbrim arcesitam fuisse, primo e mari... secundo e terra,... tertio aeris partem aliquam in aquam conversam. — In Gènes., L c. p. 155. — C'est aussi la théorie de Corneille la Pierre. Cf, l. c.
« Il restera « 2 trillions, 792 billions 865 milliards 873 millions, 674 mille, 744 lieues cubes pour la solidité de Torbe qui porte la lune, et dont le globe terrestre est le noyau. C^est-à-dire pour tout cet espace que nous appelons air, qui s'étend depuis la surface de la terre jusqu'au ciel de la lune, et d'où la masse d'eau qui causa le déluge pouvait tomber. » Le Pelletier, Dissertât, sur Varche, ch. xxxvi, pages 384 et 385.
» « 11 est donc très possible que le ressort de la voûte terrestre fortement agitée au temps du déluge eût permis aux mers entières de se porter sur les continents et aux continents de se porter vers le centre de la terre en se submergeant sous les eaux avec une alternative de mouvement toute semblable à celui de nos marées journalières. » — Encyclop. de Diderot, au mot Déluge.
♦ Voir l'exposé de son système dans D. Calmet, Comment, littéral, pp. 198-199.
LE DÉLUGE 3f
Pluche * y va plus simplement et plus radicalement encore. Il fait briser par des tremblements de terre « tous les piliers des cavernes souterraines : » plaines et monts s'abîment alors tin us la mer.
Si Ton en croit Duclot *, les océans ne manquèrent pas de profondeur pour ensevelir ces montagnes, puisqu'elles y ont été pétries tout d'une pièce et que Dieu n'a eu qu'à les tlure apparaître avec leur forme actuelle 3.
Mais qu'est-ce que tout cela? s'écrient d'autres exégt^tes. Avec ces maigres moyens Dieu aurait manqué d'eau pour le déluge. Il faut se créer plus de ressources. Votre eau, vous n« la cherchez qu'à la surface de la terre; n'y en a-t-il pas duns ses profondeurs ?
Le difficile était de l'en faire sortir. Mais il n'est rien qu'on ne puisse entreprendre en recourant à la puissance de Dieu. On le fait donc rompre de sa main les sceaux de l'abîme, et mettre un ange à garder la porte pour que les flots mutinés n'y rentrent pas. Que ce fait soit admis, c'est l'essentiel ; les procédés employés par l'ange, peuvent rester plus hypoiîi/*tiques. Maçonna-t-il l'entrée? fit-il les vagues se dresser autuur des orifices de sortie, comme jadis celles de la mer Rouge ou du
« « Ce qui occasionna le déluge fut que les cavernes souterraines ot leurs piliers ayant été brisés par d'horribles tremblements de ti^rm, elles furent, sinon en entier, du moins pour la plus grande psJrMe ensevelies sous les mers que nous voyons aujourd'hui, et qu'enlln cette terre où nous habitons était le fond de la mer qui existait avant le déluge. » — Encyclopéd., ibid.
« Qui nous conduit jusqu'au premier quart du XIXe siècle.
« Nos philosophes modernes supposent que c'est la mer qui a hivmé les montagnes dans son sein et qui les a pétries de coquillages juaqn 'm n sommet. Lorsqu'elle faisait cette opération sur le Mont-Blanc ék^vé de 2,450 toises au-dessus du niveau de la mer, ou sur le Chimbomço élevé de 3,220 (c'est 5,530 qu'il faut dire) et qui passe pour la plus haute montagne du monde, n'avait-elle que mille pieds de profonflt-urî N'est-il pas bien singulier que des calculateurs qui trouvent assez d'eau dans la nature pour fabriquer des montagnes dans son seia, n'en trouvent pas assez pour les submerger pendant le déluge î Bîblo vengée, Gen. vi, vu et vin. — Voyez à ce sujet un intéressant travail de M. Tabbé Choyer : Les empreintes des cailloux ovoïdes et des bloc^'i erratiques.
Jourdain * ? les deux explications étaient, crut-on, acceptables
Tout le monde cependant ne les accepta pas.
On vit là de Tétrange; et, pour remplacer cette hypothèse, Tabbé Le Brun imagine une ingénieuse démonstration*. Il fait « pirouetter » la terre sur elle-même avec plus de rapidité que de coutume; et, comme il la suppose creuse et remplie d'eau, Taccélération du mouvement augmentant la force centrifuge, les soupapes repoussées s'ouvrent de force, et Tocéan interne se déverse en inondant la terre qu'il recouvre entièrement.
Toutefois, l'appareil de Lebrun, quoique fonctionnant en petit sous les yeux du public, ne rassure pas pleinement Duclot
» Verura difflcuUas est, quid in locum hujus abyssi intra terrœ cavernas subintravit, ne vacuum esset. Respondes aerem sub intrasse; ne vero defluerent aquae in suas cavernas, aère infra stante, divinitus angelorum ministerio vel occluses esse tantis per hos aditus cavernorura materia aliqua quae aquis resisteret, vel retentas esse aquas et quasi constipatas in ipso cavernarum aditu ad eum modum quo aquse Maris rubri Israelitis transeuntibus quodam modo solidatae sunt, et aquae Jordanis superiores dum Josue tempore per Jordanis vada populus transiret. — Bonfrev., X. o., p. 154.
« L'abbé Le Brun supposa que rélévation des eaux qui ont couvert la terre n'était peut-être qu'un simple effet de la force centrifuge portée à un certain degré, et que par le seul mouvement de turbination imprimé au globe, en le faisant pirouetter avec une vitesse accélérée, les eaux durent sortir du réservoir du grand abîme et monter contre leur propre pesanteur. « L'expérience a confirmé ses conjectures. Il a pris un globe terrestre armé de soupapes et enfermé concentriquement dans un globe de verre. On a commencé par remplir d'eau le globe terrestre : on a fermé l'ouverture pratiquée dans le globe de verre ; ensuite, par le moyen d'une manivelle, on a donné au globe intérieur un léger mouvement de rotation ; l'eau n'a point franchi ses barrières ; mais Ta-t-on fait mouvoir avec une vitesse accélérée, bientôt la masse d'eau a forcé les soupapes attachées à la surface extérieure de ce globe terrestre, et a rempli toute la capacité du globe de verre en s'échappant avec force. Ainsi le globe terrestre a été entièrement couvert de ses propres eaux. On a cessé d'agiter le globe, l'eau est rentrée dans les réservoirs à peu près jusqu'à l'horizon du globe, et s'est mise en équilibre avec elle-même. » Duclot, Bibl. Veng., ch. VI, VII et VIII. Cf. Journal eccl,, nov. et déc. 1762. Explicat. physico-théologique du déluge, etc., et Journal des Beaux- Arts, mars 1767.
LB DÉLUGE 2d
qui nous raconte ces choses, aussi croit-il devoir recourir à M. DE Mairan et puiser avec lui de Teau dans les aurores boréales *.
Aux commentaires de l'exégèse s'unissaient les théories do la science; et les savants, devant le problème toujours ouvert et toujours insoluble, multipliaient les théories explicatives.
«Selon Tun*, dit Cuvier, la terre avait reçu une croûte « égale et légère qui recouvrait Tabîme des mers et qui se ci f'va € pour produire le déluge ; ses débris formèrent les montagot^.i. » Quoi qu'en dise par conséquent Moïse, elles n'existaient pMS avant le cataclysme.
€ Selon l'autre 3, le déluge fut occasionné par une suspeDsinn < momentanée de la cohésion dans les minéraux ; toute la masso « du globe fut dissoute et le pôle pénétré par des coquilles, »
Ce qui nous explique les couches géologiques avec leurs innombrables fossiles.
Un troisième^, après avoir fait Dieu créer la terre avec l'atmosphère d'une comète, € la fait inonder par la queue dune € autre. La chaleur qui lui restait de sa première originr^ fut « ce qui excita tous les hommes au péché; aussi furent-ils umn € noyés, excepté les poissons, qui avaient, ajoute plaisamment € Cuvier, apparemment les passions moins vives s.
Bref, on faisait flèche de tout bois; tous les moyens éUii<*ût bons. Chacun se procurait à sa guise la somme d'eau nt'cnssaire, si bien que souvent on se sentait ensuite presque gt^né d'avoir trop réussi. Une fois amenée, on ne sait commont s'en débarrasser à la fin du cataclysme. C'est au point que
» «Les observations qu'a faites M. de Mairan sur les aurores boréales nous présentent une quantité d'eau plus que suffisante p*niv couvrir et submerger entièrement toutes les montagnes connue^i. Vtilr les calculs de M. de Mairan. » Ibid,
* Burnet. Telluris Theoria sacra, London, 1681. Le Pelletier avait formulé avant lui cet argument (ch. xxxvii, p. 404). On le trouve souvent chez les écrivains de ce temps. C'est cette idée que nous avons rencontré en germe dans Hugues de Saint-Cher.
» Woodoward. Essay towas the natural History of the Earih, London, 1702.
♦ Whiston. A New Theory of the Earth, London, 1708.
» Discours sur les Révolutions du glohe. Paris, 1825, p. 44 ei 45.
ScHEUCHZER *, au XVIII® siècle, vient, dans un mémoire, essayer de faire admettre à TAcadémie que < Dieu souleva les montagnes pour € faire écouler les eaux qui avaient produit le déluge, et « les prit dans les endroits où il y avait le plus de pierres, € parce qu'autrement elles n'auraient pas pu se soutenir *. »
Telle fut l'exégèse pendant de longs siècles, et cela n'a rien d'étonnant si l'on songe aux conditions dans lesquelles cette science se développait.
Ainsi que le remarque avec raison M. l'abbé Motais 3, les sciences naturelles sont, à l'époque qui vient de nous occuper, dans un état encore absolument rudimentaire.
€ Les Pères, ajoute-t-il, n'ont aucune connaissance exacte de l'état du monde et des lois qui le régissent au point de vue du phénomène en question.
Beaucoup, qui n'en font pas, comme Cosmas ^, une boîte oblongue, fermée de toutes parts, semblable au tabernacle de Moïse, n'en soupçonnent pas plus pour cela la grandeur, la forme et l'état.
Saint Augustin *, Lactance ^, saint Jean Chrysostôme 7, Sévérien de Gabales s, Bède, et bien d'autres ^ repoussent plus ou moins l'idée de la sphère et ne croient pas du tout aux antipodes *<>.
« Mémoires de V Académie, 1708.
« Voir Cuvier, loc. cit. — Nous réfuterons plus loin (chap. iv), les principaux parmi les systèmes erronnés qui furent proposés pour expliquer naturellement le déluge.
• Op. cit,, p. 156.
♦ In Hexaen, lib. II, B. Gall. pp. 409-435.
8 De civil., lib, XVI, 9.
« Lib. III, cap. XXIV.
^ In Epistola ad Hebreos, cap. viii. Homil. xiv.
8 In Hexaen (3e jour de la création), Sermo ii.
9 V. GaU. T. XII, loc. cit.
«0 Quod vero et antipodas esse fabulantur, id est, homines a contraria parte terrae ubi sol oritur, quando occidit nobis, ad versa pedibus nosiris calcare vestigia, nulla ratione credendum est. Neque hoc ulla historica cognitione didicisse se affirmant, sed quasi ratiocinando conjectant, eo quod intra convexa cœli terra suspensa sit, eumdemque loeum mundus habeat et infirmum, et médium : et ex hoc opinantur alteram terrae partem, qufe infra est, habitatione hominem carere non
Le monde, pour le grand nombre d'entre eux, suivant qu'ils se réfèrent à tel ou tel texte biblique *, mal compris, est tantôt un cylindre coupé longitudinalement *, tantôt une fournaise ' à sol plat, une tente, une calotte ^, soudée autour d'une base *.
Ils suppriment d'un coup tout un hémisphère ; celui qui reste est rapetissé dans leur esprit.
Ils ne se doutent pas de l'existence de l'Australie ou de l'Amérique.
posse. Nec attendunt, etiamsi figura conglobata et rotunda mundus esse credatur, sive aliqua ratione monstretur ; non tamen esse consequens, ut etiam ex iUa parte ab aquarum congeri nuda sit terra: deinde etiamsi nuda sit, neque hoc statim necesse esse, ut homines habeat. Quoniam nulle modo Scriptura ista mentitur, quae narratis praeteritis facit fldem, eo quod ejus praedicta complentur; niraisque absurdum est, ut dicatur aliquos homines ex hac in illam partem, Oceani immensitate trajecta, navigare ac pervenire potuisse, ut etiam illic ex uno illo primo homine genus institueretur humanum. Quapropter inter illos tune hominum populos, qui per septuaginta duas gentes et totidem linguas colliguntur fuisse divisi, quseramus, si possumus invenire illam in terris peregrinantem civitatem Dei, quœ usque ad diluvium arcamque perducta est, atque in filiis Noe per eorum benedictiones persévérasse monstrantur, maxime in maximo, qui est appellatus Sem : quandoquidem Japheth ista benedictus est, ut ejusdera fratris sui dominus habitaret. — De Civitat, Dei, lib. XVI, cap. IX.
« II est curieux de voir l'usage qu'en fait Cosmas, exagérant l'habitude des écrivains d'alors. 11 cite plus de 30 passages scripturaires en faveur de son opinion.
» V. J. Philop., De créât, mundt, m, 10, Bibl. de And. Galland, p. 119, à propos de Théod. de Mopsueste.
« V. S. Basile, Homil. /, in Hexaen.
♦ Au XVe siècle, l'opinion de la non sphéricité de la terre est encore admise « a plerisque theologorum. » Tostat appelle l'opinion contraire « non tuta et temeraria. » V. Galland. T. XI, loc. cit.
5 Ils ne se demandent même pas comment le soleil, qui se couche le soir en dedans de la clôture, peut se retrouver de l'autre côté, au matin ; ou bien, ils se figurent qu'il s'y rend en rampant péniblement dans les mers. Plusieurs se représentent la terre nageant sur Teau comme une orange ou une moitié d'orange. Voir S. Bas. Loc. cit. In Hexaem., Hom. i, N» 9.
Les lois fie la répartition des bètes selon les milieux et les zones, leur sont très inexactement connues *.
Les espèces animales se réduisent pour eux à quelques centaines *.
Ils n'ont point mesuré les montagnes, et ils les diminuent de plus de moitié*' ^,
Ils supposent même parfois Teau des mers plus élevée que les terres, et s'étonnent que l'inondation ne soit pas continue *.
Aucune des objections, même soulevées de leur temps, ne revêt, à leurs yeux, son véritable aspect, et ne se présente à leur pensée avec sa difficulté scientifique ^.
Ils ne se posent ni celles qui naissent de la diversité des races, ni celles qui naissent de la diversité des langues ^, ni bien d'autres.
La géologie n'existe pas pour eux, et le problème de l'étendue des migrations primitives, soulevé par la découverte des fossiles humains sur tous les sols et dans tous les mondes, n'arrête pas un instant leur réflexion.
Les cofiuilles trouvées ^ sur les sommets leur suffisent pour démontrer que l'inondation diluvienne a passé par-dessus les raonUigues, et la croyance à ce fait de plus en plus abandonné
» Bien qu'il soupçonne que le fait naturel puisse y être pour quelque chose, Tostat, au XV» siècle, suppose encore que si toutes les espèce? ne vivent pas dans toutes les contrées du globe, c'est peutêtre parce que les anges ne les y ont pas conduites. Voir t. I, in Gènes,, cap vu, p. 129.
* Lyra, sur la foi d'Arias Gesner et d'Ulysse Aldovrand, porte à if?0 le nombre des espèces en dehors des serpents, que Pereirius porte ix 25. Aujourd'hui on en accepte plus de 11,000.
» Au XVÎlo siècle, on croit encore que la plus haute n'a pas 4,000 mètres (i Nullus (mons) reperitur qui supra quatuor millia prtssuum a lerm erigatur » Bonfrerius in Gènes,, cap. vu, p. 155.
* S. Basile, Homil. iv, in Hexaemeron.
a Voir, à ce sujet, dans la suite, ce qu'était encore Texégèse douteuse de Tostat et de Bonfrère.
« Saint Augustin en compte 70, nous en connaissons plus de 2,000.
7 Ainsi raisonnent Tertullien, De Pallio, cap. ii; S. Isidore, Etymolog. Lîb. XllI, Migne. T. LXXXll, col. 494; Paul Orose, ad AureL Augvst., B. FP. T. VI, p. 381. — Nous réfuterons cette erreur au chap. IV.
LE DÉLuas 33
est, en dernière analyse, la principale raison de leur foi à la destruction totale des humains *. »
Avec toutes ces facilités à croire, oflTertes par l'ignorance où ils se trouvaient nécessairement des lois physiques, des faits naturels et de bien d'autres choses encore, dirons-nous encore avec M. Motais *, comment les Pères eussent-ils pu ne pas donner au texte toute sa rigueur? Comment eussent-ils pu ne pas admettre l'universalité absolue du cataclysme et, comme conséquence, son origine miraculeuse? Et cela d'autant plus qu'ils se trouvaient en présence d'un texte qui pourrait s'exprimer à peu près identiquement comme il s'exprime, s'il devait être pris dans un sens littéral et absolu.
Le résultat auquel l'ancienne exégèse devait arriver était fatal, surtout étant donnée l'habitude qu'avaient beaucoup de Pères de puiser leur science naturelle dans l'Ecriture, au lieu d'interpréter, à l'aide des données de la science, les figures du langage biblique.
€ Aussi, ajoute M. Motais au même endroit, leur entente (sur le double point de l'universalité et du caractère miraculeux de l'événement) ne prouvera-t-elle jamais qu'ils sont (sur la question qui nous occupe) les témoins de la foi antique ou les garants de Vlntellectus catholicus, aussi bien que leurs contradictions, leurs erreurs, leurs lacunes, montrent qu'ils sont exégètes privés et rien de plus 3. »
Loin de nous, cependant, la pensée de traiter légèrement ceux qui furent nos devanciers dans la difficile carrière de
« On voit que ce n'est pas, comme le dit Pallavicini, « absque novae rationis pondère » que nous nous écarterons des Pères, et que nous ne méritons point « temeritatis nota ». Palav. Lib. VI, cap. xviii.
« Loc. cit. y p. 159.
» M. Motais a soin de mettre en note :
« Nous savons bien qu'il faut distinguer, comme le remarque Perrone, V objet de la foi y des motifs sur lesquels les Pères l'appuient. Nous savons bien que les erreurs de critique, de physique, d'exégèse, d'histoire n'infirment pas leur autorité « quando veluti testes traditionis atque communis fidei se prebent. » Mais, comme le remarque bien aussi le P. Perrone, il faut que cette intention de leur part soit constatée « juxta modo expositas régulas ». C'est ce qui ne peut se faire aucunement sur le point en litige; et, dès lors, leur doctrine n'a d'autre autorité que celle des motifs qui la soutiennent, et « talis non
Texégèse. Nous les vénérons, nous les admirons et, volontiers, nous répéterons avec M. Motais * : « Ce serait plus qu'une faute de méconnaître ce qui a été dépensé de sagacité, d'éloquence, de génie pour interpréter et défendre le sacré dépôt de la révélation écrite. Il est plusieurs de ces champions des anciens âges qui apparaissent comme de vrais géants dans Tarène. Mais, en même temps, à la vue des puérilités qui se mêlent inévitablement chez eux à toutes les questions mixtes, dans la solution desquelles la connaissance des sciences naturelles entre comme facteur; à la vue de la facilité avec laquelle ils se tiennent parfois pour satisfaits en ces matières, n'est-on pas averti qu'il y a peut-être un progrès réalisable ? »
€ Fixer sa tente dans le champ de leur exégèse, c'est s'exposer à prendre pour le terme final ce qui pourrait n'être qu'une halte ; et s'attarder avec eux sur une route encore trop couverte de ténèbres, c'est rendre possibles des surprises funestes. La confiance, dans ce cas, ressemble à l'imprévoyance, et la sécurité à l'apathie. >
Voilà notre tâche toute tracée. Mais ce progrès qui, incontestablement, reste à réaliser, avons-nous le droit de le poursuivre ?
Oui, sans aucun doute.
Nous l'avons déjà dit, si l'exégèse ancienne est faible et puérile dans les questions mixtes, cela tient à ce que, alors, les sciences naturelles étaient encore dans l'enfance. Si les Pères ont cru placidement à la vérité d'un certain nombre d'idées
« est eorum auctoritas, ut si graves praesertim rationes ita postulent, « piaculum sit, débita semper eu m reverentia, ab eorum placitis « recédera. » Aussi Perrone ajoute-t-il avec raison : « Inepte prorsus « ad patrum auctoritatem minuendam ejusmodi errores ab haereticis « objiciuntur cum nerao catholicorum sit qui régulas non assignet « adhibendas in recto auctoritatis patrum usu. » Pars II, sect. cap. ii, « col. 1242-43 11 Cf. S. Aug. in Epist. CXLVIII ad Fovtunatianum, « No 15. »
Or, M. Motais a consacré de longues pages (chap. lu, § 2, p. 97 à 169) à démontrer que, dans la question du déluge, les Pères parlent, non en témoins de la foi, mais en docteurs privés,
« Loc. cit., p. 11.
préconçues, c'est qu'ils n'avaient aucun motif d'en douter: Quia non stcbest caicsa dvibitandi. Si les écrivains ultérieurs ont reçu sans véritable contrôle ce que les Pères avaient admis sans réel examen, c'est que les bases leur manquaient, aussi bien pour douter que pour vérifier. Si plus d'une idée a fait son chemin en sécurité, ce n'est pas qu'elle fût inattaquable, c'est que personne n'était armé pour l'attaquer. Sur plus d'un point, la critique n'était pas née et elle ne pouvait pas l'être, car plus d'une question eût demandé, pour être examinée et résolue, le concours de sciences qui n'existaient pas encore *. M. Motais a raison, nous semble-t-il, quand il affirme que le règne prolongé des anciennes opinions ne saurait nous lier à leur suite: « Qu'importe, dit-il, qu'une opinion ait vécu cinq, dix siècles au lieu d'un, si elle a vécu de la même vie, toujours cachée dans l'ombre douteuse d'un jour qui ne grandit pas? Qu'importe, si les écrivains du seizième et du dix-septième siècle n'avaient à leur disposition que des données à peu près aussi insuffisantes que ceux du douzième et même du quatrième siècle ? Le temps n'a pas d'action par lui-même ; il n'a de prix et de puissance que quand il apporte avec lui des ressources et de la lumière. Encore s'il s'agissait d'une de ces questions de théologie pure, où tous les éléments sont trouvés, tous les documents rassemblés, où il ne reste plus qu'à combiner logiquement des idées et à faire fonctionner régulièrement des principes. Dans une question où tout est affaire de réflexion et d'exercice d'esprit, souvent peu de temps suffit, parce que le génie n'a jamais manqué, grâce à Dieu, de mettre son labeur au service du juste et du vrai dans l'Eglise. Mais quand la solution dépend, en grande partie, de sciences qui n'existent pas encore, de faits qui ne sont pas connus, de lois dont on ne soupçonne pas l'existence, que peuvent, même réunis, le labeur, le génie et les siècles? »
€ Aussi je me convainc facilement, ajoute-t-il, que si des esprits aussi libres, aussi élevés et aussi larges que ceux de saint Augustin, de Testât, Pereira et Mersenne, se retrouvaient tout à coup de nos jours placés en face de problèmes de ce genre, ils s'inquiéteraient assez peu de leurs idées anciennes et de celles de leurs contemporains. Une opinion qui n'a pas le
Motais, loc. cit., p. 180, 182, 183, 184 et 185.
36 LE DÉLUGB
droit de commander la foi, qui manque de titre pour s'imposer d'autorité à la raison, ne peut valoir plus que les arguments qui la préconisent * ! >
Nous n'avons pas le droit, dirons-nous encore avec Mgr D'Hulst, en appliquant à plusieurs ce qu'il dit de l'Ange de l'Ecole, « nous
< n'avons pas le droit de nous borner à répéter des formules qui
< ne contenteraient plus aujourd'hui leurs immortels auteurs. € Ce serait abdiquer l'autonomie de notre pensée. S'essayer à € les continuer, c'est les glorifier encore, fermer après eux l'ère € de la recherche, tenir pour non avenues les découvertes accu- € mulées par l'esprit humain depuis des siècles, ou croire que € les réalités ignorées de nos pères n'ont rien à voir avec la € science, ce serait faire le contraire de ce qu'ils eussent fait de « leur temps, le contraire surtout de ce qu'ils eussent fait à
< notre place ; et c'est là une étrange manière de nous déclarer € leurs disciples *. »
Prenons donc garde, en voulant, sur des matières semblables, river la pensée moderne à la pensée antique de manquer de respect à ceux qui la représentent. Ces hommes ne nous reprocheraient-ils pas de calomnier leur génie en le supposant satisfait au sein de leurs lacunes et de leurs ténèbres ? Et ne serait-ce pas attenter à leur mémoire que de les croire capables d'avoir voulu imposer leurs opinions à l'intelligence de tous, alors qu'il y avait encore si peu de clarté dans la leur ? Que de fois, au contraire, ils ont compté sur le temps pour achever leur œuvre ! Que de fois Origène et Augustin l'ont dit, surtout dans des questions de cette sorte '.
Non, telle ne doit pas être notre règle de conduite. Mieux informés que nos devanciers, mieux outillés pour la critique, grâce au progrès de la science naturelle, nous devons faire une exégèse plus scientifique. Le P. Pianciani l'a dit, « le progrès des connaissances humaines peut et doit servir à la parole sainte de commentaire opportun ^. » D'autant plus, ajoute-t-il, que « si
« Ibidem, p. 184.
« Panégyrique de saint Thomas à*Aquin, — Annales de philosophie chrétienne, juin 1884.
» Voyez le Periarchon et le De Qenesi ad litteram. In Motais, 218. ♦ Appendice, p. 546, in Motais, 104.
« Dieu ne permet pas Terreur sous la plume de récrivain sacré
< ou du narrateur traditionnel, il laisse parfois son esprit dans « l'ignorance, et permet qu'il écrive des phrases dont le sens le « plus obvie n'est pas toujours ratifié ensuite par le contexte, « par l'examen des lieux parallèles ou par une science mieux
< informée *. »
Mais, nous dira-t-on encore, sans doute, l'Eglise n'a parlé nulle part sur la question du déluge; ni par les Conciles, puisque jamais, dans aucun d'eux, cette matière ne fut abordée ; ni par Vlndeo), puisque cette Congrégation toléra même la théorie restrictive de Vossius qui bornait le fléau à « la centième partie du monde » ; ni par l'épiscopat ; ni enfin par le Saint-Siège, qui ne donna jamais aucun avertissement à ce sujet * ; sans doute, l'Eglise n'a pas parlé, mais nous avons la Tradition, qui est constante. Comment oser s'en écarter ?
« L'autorité de la Tradition, écrit M. l'abbé Duilhé de Saint- « Projet 3, les décisions infaillibles de l'Eglise concernant la fldé- « lité des versions et le sens des textes, s'exercent sur ce qui € regarde directement ou indirectement la foi et les mœurs. € Pour toutes les interprétations libres, historiques, chronolo- € giques, scientifiques, la tradition, même constante, peut être « modifiée par les conséquences d'une découverte, exégétique « ou autre, bien entendu. »
La pensée de M. Duilhé de Saint-Projet, ratifiée d'avance par des hommes de valeur, le P. Bellynck, le P. Jos. Delsaux, Mgr de Harlez, à Louvain, le P. Michel Mir en Espagne, le P. Ch. House, M. Lenormant, M. Jean d'Estienne, en France, M. Stolz, en Allemagne, qui tous croient à la liberté de l'exégète, le P. Matignon qui prend bien garde d'y porter atteinte, M. l'abbé Rault qui la réserve expressément dans son Cours élémentaire d'Ecriture Sainte, l'a été depuis encore, et d'une façon plus positive, par M. G. de Dubord, dans le Muséon et Mgr Clifford, dans le Tablet.
Voilà des noms assurément respectables et leur opinion se joint aux considérations qui précèdent pour nous donner le
« Ibidem,
» Motais, op. cit., p. 23.
» Les conditions nouvelles de l'apologétique, p. .12; in Motais, 24.
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droit d'abandonner Tancienne exégèse, si nous pouvons établir que la doctrine qui nous occupe n'est pas de foi.
Or, écoutons Suarez : Placé en face d'une de ces doctrines que toutes les écoles proclament sans divergence, communis in omnibus scholis doctrina, dit M. Motais *, Suarez se demande quel est son degré de certitude. € Est-elle de foi, comme quelle ques-uns le prétendent ! Non, répond-il, je ne le pense pas. »
Et pourquoi ?
« Parce que d'abord le texte scripturaire n'est pas si exprès « qu'il ne puisse être expliqué autrement : Quia Scripturae € testimonia non sunt adeo expressa quin aliis modis explicari € possint ;
« Parce qu'ensuite Y Eglise n'a rien défini à ce sujet, et nulla « exstat de hâc re Ecclesiae definitio ;
« Parce qu'encore la Tradition n'est pas décisive sur cette € question, neque Traditio est satis aperta ;
€ Parce qu'enfin les Théologiens ne sont pas plris décisifs que € les Pères ; car s'ils sont unanimes dans leur opinion, ils € n'affirment pas cette vérité comms dogm£ de foi- Nam licet € Theologi in liâc veritate asserendâ consentiant, non tamen € lllam affirmant ut dogma fidei. >
Et, après une longue recherche que nous ne pouvons reproduire, M. Motais conclut : € Laissons donc de côté la question de dogme, qui ne trouve réellement pas sa place dans la matière présente *. »
Ne nous laissons pas non plus arrêter à tort par l'unanimité de l'ancienne exégèse, car, nous l'avons déjà dit et on ne saurait assez le répéter, cette unanimité ne fut pas ce que l'on pense trop souvent :
« Les Pères et les Docteurs de l'Eglise, pour tout ce qui n'était € pas de l'essence même de la foi, nous dit encore M. Motais 3, € professaient librement les opinions les plus diverses, ouvrant « des voies nouvelles, attirant à eux toute lumière sacrée ou « profane et préparant ainsi le grand édifice théologique.
« Il en fut de même à ces époques si fécondes du moyen âge.
« Lac. cit., p. 175.
« Loc. cit., p. 176.
» Loc. cit., p. 13.
« Nulle part on ne rencontre plus de hardiesse, plus d'indépen- « dance que chez les docteurs de la scolastique. Ils suivaient « librement la trace de leurs ancêtres des premiers siècles. « Saint Thomas d'Aquin le dit clairement au nom de tous : Pour « tout ce qui n'appartient pas à la foi, les saints Docteurs purent € embrasser librement les opinions les plus diverses ; nous avons « les mêmes droits. » In his quœ de necessitate fidei non sunf, « licûit sanctis diversimode opinart, sicut et noMs *. Et, com- « ment auraient-ils pu, sans cela,, organiser, systématisai- la «doctrine, édifier une Somme théologique? Pour une tcUo « œuvre, pour atteindre cette hauteur de vol, il faut pouvoir € déployer librement les ailes. »
Le célèbre Président des Bollandistes, qui a écrit de si belles pages sur les lois de la critique historique et biblique, ajoute que la liberté de Texégète ne s'arrête que devant « les faits que € l'Ecriture nous affirme certainement et clairement devoir être € regardés comme des miracles », lorsque, par exemple, ils sont donnés en preuve de la mission divine de Jésus et de ses envoyés ou comme des dérogations aux lois de la nature opérées en signes extraordinaires de la spéciale protection de Dieu ï^iir Israël.
« Quant aux autres faits rapportés dans l'Ecriture, le catho- < lique doit les admettre comme vrais, mais sa foi le laisse libre € d'en discuter le caractère. Il n'a d'autres lois à suivre dans € cette discussion que celle de la logique, de la sincérité e^ do € la loyauté naturelles. Eu niant ou en mettant en doute un € miracle contrairement à ces lois, il pourra être imprudent* € téméraire, déraisonnable, et se rendre plus ou moins gî*a\ e- € ment coupable de ce chef. Il n'y aura même aucune présomp- € tion ni témérité à rechercher si certains faits, que l'Ecriture € semble présenter comme merveilleux sont des miracles pro € promeut dits, ou si l'on ne peut pas y voir des phénomt^iic^s « naturels très remarquables, qui se produisent, à un momont € donné, par suite de dispositions particulières prises par' la « Providence divine, à l'origine des choses, en vue d'un dessein « particulier ^, »
Tout ce que nous venons de dire pour établir le droit qu'a
« Saint Thomas, II, dist. ii, q. 1 à 3, in Motais, p. 13. * In;.Motais, loc. cit., p. 17.
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Texégète moderne de s'écarter des anciens dans la matière qui nous occupe, s'applique aussi bien à la question de Vuniversalité du déluge qu'à la recherche de son caractère essentiel. Ce sont donc les mêmes principes sur lesquels nous nous baserons, dans notre chapitre III, pour abandonner l'opinion dite traditionnelle de l'universalité absolue. Pour le moment, poursuivons notre recherche en consultant Vexégèse moderne.
L'exégèse moderne. — Le premier ouvrage que nous avons à consulter est la « Sainte Bible avec des notes, tirées du commentaire de DoM Augustin Calmet et de l'abbé de Vence )►, parue à Paris en 1820.
Dans la dissertation spéciale qu'il consacre à « l'Universalité du déluge » (p. 420 à 449), l'auteur commence par ces mots : € Le déluge universel est un de ces événements fameux et extraordinaires où la foi trouve à s'exercer, la religion à se fortifier, la théologie à raisonner, la philosophie à faire de profondes recherches sur ses causes Le fidèle y remarque un
symbole du baptême et de la résurrection de Jésus-Christ ; un exemple terrible de la juste sévérité de Dieu irrité contre sa créature infidèle, ingrate et rebelle ; un miracle de sa puissance infinie ; un prodige de sa miséricorde envers le juste Noé et sa famille ; une image du déluge de feu qui doit un jour embraser l'univers. »
L'auteur établit donc dès l'abord les points suivants : le caractère moral du déluge; la nature à la fois physique et miraculeuse, de l'événement; enfin les relations symboliques qu'on avait coutume d'y voir jadis.
Quoiqu'il retombe un peu dans le même procédé, l'auteur condamne cependant ceux des anciens Pères qui, rebutés par les difficultés de l'explication physique du déluge ou trop accoutumés à tourner les Ecritures en allégories, y ont cherché des sens mystérieux et figurés que le texte ne justifie pas *.
Les Grecs, dit encore Calmet, ont confondu le déluge de Noé avec ceux d'Ogygès et de Deucalion ; les Orientaux et surtout les Mahométans l'ont défiguré par suite de leur goût bien connu pour le merveilleux et la fiction.
» Voir entre autres saint Augustin, de la Cité de Dieu, XVI, 27, p. 411.
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Parmi les questions controversées, la première dont notre auteur s'occupe, c'est la nourriture des hommes et des animaux au sortir de l'arche. La terre ayant été inondée ne pouvait leur offrir aucune substance végétale, d'où la difficulté. Il répond à cette objection par des considérations d'ordre purement naturel.
Calmet discute ensuite le système d'Isaac Vossius qui soutint, probablement le premier, en 1685, la théorie du déluge local, c'est-à-dire Vuniversalité relative. L'auteur expose les objections physiques faites par Vossius au déluge universel ; il le réfute et prétend que le déluge particulier renferme les mêmes difficultés physiques que Vossius oppose au déluge universel. Le raisonnement de Calmet ne s'écarte pas un instant du terrain purement naturel. Après cette partie négative, Calmet soutient la thèse positive suivante : « Le déluge universel n'est pas contraire aux lois de la nature *. » La démonstration de l'auteur se base sur des motifs purement naturels ; sa physique, sa géologie surtout, sont très fantaisistes ; il puise la plupart de ses arguments scientifiques dans des textes de l'Ecriture et inflige aux montagnes un abaissement exégétique qui lui facilite beaucoup les choses *.
Un déluge local, diWl, suppose autant de miracles qu'un déluge universel. Cela est faux en soi, mais cette manière de voir est une conséquence de l'idée fausse et naïve au point de vue scientifique que l'auteur se fait du déluge local. Il invoque en eflet Philon 3, Strabon *, Archimède et Pascal ^. 11 donne leurs explications du déluge universel. Ces explications ne sont absolument pas scientifiques; elles l'amènent néanmoins à la conclusion suivante : « Tous ces moyens sont naturels et possibles ; donc le déluge universel l'est aussi ^. »
Page 429, Calmet repousse la théorie de la création d'eaux nouvelles ou de la raréfaction de celles qui existaient déjà, dans le but d'augmenter leur étendue. Il repousse aussi l'idée que des eaux sont tombées des autres astres sur la terre (p. 428),
t Op. cit , p. 425 à 427.
« Ibidem, p. 427.
» Liber de Abrahamo, p. 278.