‹ Le cardinal de Bérulle et le cardinal de Richelieu, 1625-1629Chapitre 10 sur 46 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

LES ÉTUDES A l'oRATOIRE.

Les dix-sept collèges de l'Oratoire. — Rivalité avec l'Université et avec les Pères Jésuites. — Sentiment de Richelieu. — Son peu de sympathie pour la Conjjrégntion. — i° Les études littéraires à l'Oratoire. — Goût de M. de Bérulie pour les auteurs de l'antiquité. — Le P. de Condren, le P. Senauit, le P. Parisot, le P. Nicolas Bourbon. — Les hellénistes, Guy de Souvigny et Mitre Mérindol. — Une doujjle innovation, l'usage du français et l'étude de l'histoire. — Les Pères Gault, Berthault, Lecointe. — 2° Les études philosophi(pies. — Déchaînement contre Aristote. — M. de Bérulle et le platonisme. — Groupe de platoniciens à l'Oratoire. — Le livre du P. Gibieuf. — René Descartes. — Conférence chez le nonce du Pape, en présence du cardinal de Bérulle. — Importance fpie M. de Bérulle attache aux travaux de Descartes. — Espoir qu'il fonde sur lui pour réfuter l'athéisme alors à la mode. — 3" Les études théologiques. — Amour de l'Ecriture sainte que M. de Bérulle inspire à ses disciples. — Les Pères Bence, Cabassut et Morin. — Part que prend M. de Bérulle à l'impression de la grande Polvglotle de Paris. — Théologie positive. — Liflnence de saint Augustin et de saint Thomas. — Le P. Philips, le P. Gibieuf. — Théologie pratique. — Les livres des Pères Métezeau, Quarré, Séguenot. — La prédication. — L'archéologie sacrée et le P. Morin. — La lituigie et le P. Claude Arnaud. — Esprit dans lequel l'Oratorien doit étudier. — Humilité. — Dépendance vis-à-vis de Dieu Créateur et Père. — Union à l'esprit de Jésus-Christ et de Jésus-Christ enfant. — M. de Bérulle publie la Vie de Jésus. — Analyse de cet ouvrage.

On ne se serait guère douté en 1620, que, lors de la fondation de l'Oratoire, M. de Bërulle avait d'abord rayé des fonctions de sa Société l instruction de la jeunesse, et ne s'était résijjné à y appliquer ses disciples que par obéissance pour le Saint-Sié{>e. Dix-huit ans s'étaient à peine écoulés depuis cette épo(|iie, et tléjà dix-sept collèges ténioi-

.«'naient par le nombre des étudiants qui les fréquentaient, de la science, de l'expérience, du zèle de leurs maîtres. La maison de Dieppe, fondée la première, comptait seule près de quatre mille écoliers '. Et cependant la lutte était vive et la concurrence redoutable.

Bien que l'Université ne parvînt pas à reconquérir son ancien lustre , que de ses quarante-quatre collèges, autrefois si florissants, il n'en restât plus que neuf, et encore presque déserts, elle ne se montrait pas plus accommodante. Au lieu d'imputer son peu de succès à sa méthode surannée d'enseignement, à la rudesse de ses régents, à la licence proverbiale de ses écoliers, l'Université ne savait qu'exhaler, dans un latin emphatique, sa colère mesquine contre la Compagnie de Jésus et solliciter contre cette heureuse rivale les arrêts du Parlement. Dans l'effroi que lui causait le voisinage humiliant du collège de Glermont avec ses innovations littéraires, ses écoliers joyeux et disciplinés, ses solennités un peu mondaines qu'honoraient de leur présence les Princes, le Roi, et, ce (|ui était plus extraordinaire, les échevins même de la bonne ville de Paris, l'Université poursuivait sans relâche non-seulement les PP. Jésuites, mais toute compagnie religieuse qui osait se mêler d'enseignement. Elle craignait, disait-elle d'un ton désintéressé, que la multitude des maîtres et la variété des méthodes n'introduisît le désordre dans la république des lettres"^. G'étaitsans doute

' Mémoire pour servir à l'histoire de la ville de Dieppe ^ composez en l'année 1761, par I\L-C. GuiiiKnr; Mss. de la Hibl. de Dioppe, p. 334. — Les Antiffuilcz et clironi<jiies de la ville de J)ifppe, par D. Asseline; Dieppe, 1874, tome II, p. 184.

- \c ddcriilltiin niiiililitdo m' rariclai ronj'iisioneni in reinpuhlicam litle-

pour ce motif que l'Oratoire lui inspirait une si vive appréhension et se vit en butte, comme la Compagnie de Jésus, à ses tracasseries et à ses persécutions.

Peut-être semblait-il plus aisé à M. de BéruUe d'avoir raison de l'Université que de triompher des oppositions venues de la Société de Jésus elle-même. Quoique au début, plein de respect poiu- une Compagnie fameuse par la vertu de ses membres et le succès de leur enseignement, il se fût montré fort réservé; quoique, dans la crainte de donner ombrage aux PP. Jésuites, il eût refusé les collèges qu'on lui offrait à Rouen, à Orléans, à Troyes ', il n'avait pas réussi à les désarmer. Cela se conçoit. Dans la seule province de Paris (et la France formait cinq provinces de l'Ordre) le recensement de 1()27 venait de constater la présence de 13,195 écoliers sur leurs bancs^. Quand une Société en est arrivée à ce point de prospérit(i, elle se doit croire suffisante et même nécessaire. Quiconque se livre au même travail qu'elle, fût-ce dans un champ voisin, lui parait empiéter sur ses droits ^. Les succès des Oraloriens à Dieppe, à Saumur, à Angers, au Mans même, dans le voisinage de l'établissement royal que la Compagnie possédait à La Flèche, causaient des craintes sérieuses aux PP. Jé-

rariam introducat. (D'Akgektré, t. II, II« paitie, p. 1-34). C'est précisément celte variété des inélliodes qui eiitietient i'éiinilatioii. ainsi (|iie l'a si éloqueinment démontré ^Igr l'évèquc d'Orléans dans la mémorai)le discussion sur la liberté de l'enseignement supérieur. (Séance du samedi 12 juin 1875.)

^ Le P. de lier u lie et l'Oratoire de Jesu.'!. Pièces justificatives, v, p. .^89. L'Oratoire finit par accepter le coIlé{;e de Troyes en 1630.

2 Histoire de la Compagnie de Jésus, par Crktixkai-.Iui.y, 3"^ édit. ; Paris, Lecoffre, 18.59, in-12, t. III, ch. vu, p. 34fi.

^ L'Oratoire et lé Cartésianisme en Anjou, par J. Dumo>t; Angers, 1864, in-8'>, p. 11.

suites; aussi l'acceptation par l'Oratoire de la direction des collèges ëtait-eile un des griefs qu'ils avaient formulés à termes couverts, mais fort intelligibles, dans leur mémoire contre l'Institut au cardinal de Richelieu '.

Avec son sens pratique et son génie absolu, Richelieu, au milieu de toutes ces rivalités, s'était de bonne heure tracé une règle de conduite dont il ne déviait pas. Quoiqu'il eût la passion des lettres, cette passion obéissait chez lui, comme toutes les autres, à la raison d'État. Or, l'antagonisme de l'Université et des Pères Jésuites, par l'émulalation qu'elle donner aitaux ruis et aux autres, imprimerait, pensait-il, à l'enseignement un essor dont bénéficierait le public et l'Etat lui-même, intéressé à voir leur puissance se contre-balancer et se neutraliser en quelque sorte. « Les « Universités, disait-il, prétendent qu'on leur fait un tort « extrême de ne leur laisser pas privativement à tous « autres la faculté d'enseigner la jeunesse. Les Jésuites, " d'autre part, ne seroient peut-être pas fâchés d'être

«seuls employés à cette fonction Si les Univer-

« sites enseignoient seules, il seroit à craindre <]u'elles re- « vinssent, avec le temps, h l'ancien orgueil qu'elles ont « eu autrefois, qui pourroit être à l'avenir aussi prc^udi- «< ciable qu'il l'a été par le passé. Si, d'autre part, les Jé- " suites n'avoient point de compagnons en l'instruction de (i la jeunesse, outre qu'on pourroit appréhender le même K inconvénient, on auroit de plus juste sujet d'en craindre « plusieurs autres. Une Compagnie qui se gouverne, plus « qu'aucune n'a jamais fait, par les lois de la prudence et

1 fjc p. de Béntllr et l'Oratoire de Jésus. Pièces justificatives, t. II, [u 002.

yes LE CARDINAL DE BÉRULLE ET RICHELIEU.

« qui, s'adonnant à Dieu sans se priver de la connaissance « des choses du monde, vit dans une si parfaite correspon- « dance qu'il semble qu un même esprit anime tout son n corps; une Compagnie qui est soumise par un vœu « d'obéissance aveu(jle à un chef perpétuel, ne peut, suivant « les lois d'une bonne politique, être beaucoup autorisée '« dans un État auquel toute communauté puissante doit « être redoutable '. » Il semble que, pour être fidèle à ce programme de gouvernement, Richelieu devait favoriser les efforts de toute congrégation qui se livrerait à l'enseignement, et que dès lors l'Oratoire pouvait compter sur sa protection. Il n'en fut rien. Dominé d'un côté par son antipathie mal déguisée pour M. de Bérulle,et d'un autre par la crainte que, grâce à la grande quantité des collèges les plus pauvres « faisant estudier leurs enfants, il se trouvât « peu de gens qui se missent au traffic et à la guerre qui « est ce qui entretient les Estats, » Richelieu ne témoigna aucun intérêt aux collèges de l'Oratoire. Dans ce même projet de règlemetit pour toutes les affaires du royaume, après avoir énuméré les seules villes où il entendît tolérer encore des collé{;es, — elles étaient au nombre de douze : — « Nous voulons, disait-il, qu'en chacune « d'icelles il y ait deux collèges, l'un de séculiers et l'autre « de PP. Jésuites, et à cause du grand nombre de jeu- « nesse qui se trouve dans Paris, nous voulons qu'il y en

* Testament polititfue de Richelieu. Éilil. do 1764, cl», ii, section X, t. I, p. 171-173. Paritii les ouvrajros inaiinsnits du P. Enstaclie Gault (nommé à l'évèclié de Marseille dont il ne prit pas possession, et mort en 1639), il y avait ini Discours pour inviter /es souverains à peser combien il est important à l'Ëtjlise que les Lettres ne soient pas attachées à un seul Ordre (Aonv, t. III, p. 25), — à nne condition, c'est que tons les Ordres religieux, préparés pour cette {jrande fonction, aient la liberté de l'exercer.

LES ÉTUDES A L'ORATOIUE. 369

« ait quatre, trois de séculiers et un de Jésuites. » De l'Oratoire, pas un mot '. •

L'Oratoire méritait mieux. Sans s'éloigner bruyamment des routes frayées soit par l'Université, soit surtout par les Pères Jésuites, ces grands maîtres dans l'art d'enseigner, les Oratoriens, avec des tâtonnements inévitables, ciieichaient leur voie et allaient bientôt la trouver.

Dans le contrat passé le 18 mai 1()24 entre les PP. de Sancy et Morin, agissant au nom du P. de Bérnlle et la ville d'Angers, il était stipulé que le collège d An)Ou serait dorénavant desservi parla Congrégation de l'Oratoire, à la charge par elle de faire au moins six classes : quatre pour enseigner les lettres humaines (langues grecque et latine), et deux pour la philosophie, dont le cours devait durer deux années consacrées à l'enseignement de la logique, de la morale, de la physique et de la métaphysitjue ^. Par l'acte passé le 8 septeml)re de la même année entre Pierre

^ AvKXEL, Lcttics du ciirtliiKil (/<• Jiicliclicu , i. II, i.xxi, p. ISl. Uichelien a én-it à la inarjic les noms îles villes qui conservent des C()llé{;es, ce sont : « Paris, Iloiien , Amiens, Troves, Dijon, I^yon , Tolose, Hor- « deaiix, l'oiiiers, Ilcnncs, la Flesclie, Pau. » Les Pères Jésuites étaient fort combattus dans quelques-unes de ces villes; ils n'étaient point encore établis à Troyes. — Richelieu, dans ses Mcmuire.i (liv. XX , t. V, p. 69), s'en explique très-ouvertement. « Il (llicliclieuj improuvoit aussi lescolléfjes « qu'il (M. de Rérulle) prenoit dans les villes et lui représentoit qu'il eût « bien mieux valu qu'il se (Vu éliidli' à faire instruire les pauvres .âmes « champêtres selon son institut, que la jcHinesse de l'cducation de laquelle « les Jésuites prenoicnt un soin paitlculier », Notons en passant : i" que l'institut de .M. de Hérnlie n'était pas destine spécialement à instruire « les pauvres âmes champêtres, ainsi que le dit Ilichidieu », mais bien à remplii' toutes les fonctions sacerdotales; or, l'instruction de la jeunesse est du nombre ; 2" rpie li;s missions faites par les disciples de M. de Héndh; et les soins donnés par eux à 1 instruction d(!S enfants pauvres prouvent suiabondamiaont qu'ils n'oubliaient pa-; « les pauvres âmes champêtres. «

^ L' Oratoire et le Cartésianisme en Anjou , par Dumoxt, Angers, 18G'*, p. 8.

Brunet, majeur delà ville de Beaune, et le P. Bence, les Orutoriens s'enpafjfeaient également à faire cinq classes, y compris la rhétorique, et à ouvrir ime sixième classe pour la philosophie, si des élèves capables de la suivre se présentaient '. A Vendôme, ils avaient acquis le collège sous condition de « fournir pour l'instruction de la jeu- « nesse cinq classes d'humanités et unede philosophie". » Il en était ainsi dans les autres collèges.

Gomme chez les PP. Jésuites, comme dans l'Université, le latin faisait donc h l'Oratoire le fond de l'enseignement. Sur les cinq années, trois étaient réservées à la grammaire, une année aux humanités et la dernière à la rhétorique. On y donnait la lecture et l'explication, non de quelques fragments de tel ou tel auteur, mais d'un chant, d'un livre, d'un discours entier, puis l'élève devait composer luimême des devoirs en rapport avec la classe à laquelle il appartenait '. M. de Bérulle, qui, dans sa jeunesse, avait cultivé avec soin les lettres humaines et en gardait un souvenir dont ses écrits portaient la trace, n'eut point un seul instant la pensée de substituer à la lecture des auteurs profanes l'étude exclusive des écrivains ecclésiastiques. Son goût si prononcé pour les Pères, son commerce de tous les jours avec les plus grands d'entre eux, lui avaient appris quelle importance des hommes si sages attachaient à l'étude

^ Revue des sociétés savantes des départements, communication de M. Aubertin y rapport de M. C. Jourdain , V^ série, t. II, année 1870, p. 404. Saulnieb, Aiitun Clirestien , Autiin , chez J. Guilleniin, 1(386, petit in-4°, p. 212.

■^ Voyez le P. de Bérulle et l'Oratoire de Jésus, ch. xii, p. 466.

"^ Sur ce sujet, voyez Histoire de l'enseignement secondaire en France uu dix-sepliètne siècle. Tlièse pour le doctorat, par Hknri Lasioink. Paris, Tliorin, 1874, ch. ii , p. 74 (.l suiv.

des poi'tes et des orateurs de l'antiquité. Il savait ce qu'en pensaient saint Basile et saint Grégoire de Nazianze, saint Augustin et saint Ambroise, et comment à leurs yeux un des plus perfides et des plus iniques attentats de Julien contre la liberté de l'Église avait été la défense faite aux chrétiens d'enseigner les belles-lettres'. Autour de lui le supérieur de l'Oratoire trouvait des hommes pénétrés des mêmes principes. Le plus grand des Oratoriens, le plus saint avec M. de Bérulle, le P. de Condren, professait pour Cicéron l'admiration la plus vive; il affirmait qu'on pouvait juger de la culture d'un esprit d'après le plaisir qu'il goûtait dans la lecture de l'orateur romain, et pour lui, il caressait toujours l'espoir de relire une fois encore ses oeuvres complètes ^. Les langues savantes ne lui étaient })as seulement familières , il avait approfondi les méthodes employées pour les enseigner, et il se préparait dès lors à y apporter d'ingénieuses modifications. Le P. Senault, épris pour Sénèque d'une passion quelque peu excessi\*e, appre-

' La méthode d'éliidirr cl d' enseigner chrétiennement et solidement les lettres humaines par rapport aux lettres divines et aux Écritures. I""" partie, l'Étude des poètes, par le R. 1'. Tiiomassix, prêtre de l'Oratoiro. Mujjuet, in-S», 1681 , eh. i, ii, m, iv, p. 1 à 48.

"-^ C'est le P. Tliomassiii lui-même (jui le racoiiti; : JSec hic pigebit commémorasse (juod olim vir ingénia, sanctimonia et doelrinœ sacrœ cœlitus hawita copia pra'sluiilissinius , Condrenni , ijre'jis et ipse olim nosiri prœpostlus dignus plane qui DeruUio succederet; quod vir, inquani, ille mihi, duin humaniarum lilterarum scholœ prœessem, insussuravit nulli non iiicundissimam et familiarem esse deherc , nulli non Jj-uctuosissimani esse Ciceronis lectionem; addidif porro et eani se spcni clam in sinu alere pcrlegendi adhuc, anter/uum vilu abirel, ijuidquid ille scripsisset, Érat auleni tum Condrenus cœlo maturus , ut qui altero post anno vivere desierit. Erat illi eitra dubiuni jiersuasuni , niiliiiiue rolcbat esse, tanio plus aut ininwi profecissc viros lilterutos , quanio plus uut minus illis sapuerit, illos delectaverit Cicero, sed et suinmum apicem uaturalis de Deo theologiœ leetilandis ejus operibus ndiri posse. (L. Tiiomassim, Ifogmata ihcologica, Vives, 1864, in-4", t. I, Prœfat , IX, p. V.)

372 LE CATIDINAL DE BÉP.ULLE ET RICHELIEU, nait néanmoins dans ses longues veilles avec le stoïcien, à aiguiser sa pensée, tout en demandant au vieil Amvot les secrets d'une langue qui se transformait '. Tandis qu'il enseignait avec succès les humanités et la rhétorique dans les collèges les j)lus célèhres de la Congrégation , le P'. Joseph Parisot travaillait à un traité De arte bene dicendi^. A Paris, le P. Nicolas Bourbon, alors en querelle avec M. de Balzac, allait donner au public ses poésies latines : il fallait, au dire de tous les critiques, se rendre à l'Oratoire si l'on voulait connaître le premier des poètes latins du temps ^.

Le P. de BéruUe ne manquait donc pas de sujets distingués pour enseigner les humanités, et si l'étude du grec était négligée, il fallait plutôt en accuser l'époque et les élèves que les maîtres ^. Les hellénistes ne faisaient pas défaut à l'Oratoire. Dans le recueil de poésies de Nicolas Bourbon, on lisait des vers grecs fort agréablement tournés. Un enfant de Blois, le P. Guv de Souviany, traduisait du grec en latin des épigrammes, à la vérité plus ciu'ieuses que belles"', tandis que le fils du médecin de

* Ci.OYSEAUi/r, Vies mss., t. Il, \). STG.Tauaraud, Histoire du cnidiuul île Be'ritlli' , t. Il, iiv. VII, cil. III, |). îi.lG. L<^ curieux traité de Senaiilt sur VUsage des passions, dédié an cardinal de Hiclielieu, ne parut qu'en IGU.

2 Le P. Joseph Parisot, entré à l'Oratoire en 1623, mourut à Beaune le 18 septembre 1678. On a de lui : /)e arte bene diceiidi seit rlictoriar libri très, Vindocini, 1G34, iii-12. — L' Enfance de Jésus et sa famille honorée en la vie de Marguerite du Saint-Sacrement, religieuse Carmélite déchaussée de Beaune , in-V" et in-S». Paris, Lepetit, 165V. — Le P. Parisot était le directeur et, croit-on, le parent d<! cette adniiral>le religieuse, (AniiY, t. IV, p. 125. — Arch. nat., ^I. 220. — Ménoloije de i Oratoire, par le P. Cloyseault, p. 120.)

•* Voyez, l'article de ?sicolas Bourbon dans MonÉRi, dans NicÉRON, et dans la bio{;rapliie Miciiaid.

4 C. Hamel, Histoire de Juilly, Iiv. IV, cli. i, p. 219.

^ Né à Blois, mort à Orléans le 17 mars 1()72. On a de lui : Cyri

Louis XIII, le P. Mitre Mérindol, alors supérieur du colléjfje de Toulon, aimait à recueillir dans le dialecte des habitants les traces d'une parenté avec les Hellènes'.

Le culte que professait l'Oratoire pour les langues anciennes ne l'empêclia pas de donner le premier le signal d'une double et très-salutaire innovation. Ce furent les disciples du cardinal de Bérullequi introduisirent dans les classes élémentaires l'usage du français et l'étude de l'histoire.

Jus(ju'alors le latin était la seule langue reconnue et j)arlée au collège. Les professeurs débitaient dans un latin prétentieux et le plus souvent barbare leurs explications, remarques, scolies, notes et notules sur les auteurs, et les élèves répondaient au maitre , discutaient entre eux dans une langue» qui n'était pas même, ou le pense bien, celle de Plante ou d'Apulée. C'était en latin (jue se faisait le catéchisme; c'était du latin (|ue devaient épeler, pour apprendre à lire, les pauvres enfants ". Si étrange que fût cet usage, il était difficile à déraciner, car il pouvait invoquer eu sa faveur la plus anti(jue prescription. Néanmoins, M. de Bérulle, dont tous les livres avaient été écrits en français, comprenait la nécessité d'apprendre aux

Theodori prodromi epirjrannnala ntmc primum latinitate donata cura et iHlerprelalionc (iiiidoni'! de Souuitjiiy Blcseiisis Coiu/. Oral. D. J. Prœshytero. .Jnlioiiiayi ex (dUc. Aiit. lliMiiMiilt , lGo2, in-'i-°. Co sont des épi- {{rammes de quatre vers sur les (jii.ttrc Livres des lîois, sur saint Matthieu, saint Luc, les Actes des Apôtres. L'oiivrajje (si dédié à Claude d(; T\ueil, évèque d'Anjjers. Voyez D. LtnON, Biùliotliè(/uc cliarlraine , p. 2(J8

* .Mérindol (Mitre), ori{;inaire d'Aix, mourut en 1666 ou 161)9. Il publia plusieurs ouvrages, entre autres : Dihtcida et compenaiosn grœrnrinn ((ccentuum praxis. Aquis Sexlis, 1651, in-24. Iii Jiitc hujus: operis itdortw suitl picrœrfite races, rpint a /pœcis JSo.slralcs rctinueruiit,

- Sainte-Bkuve, Port-Royal, liv. IV, t. II, p. W8.

374 LE CARDINAL DE lîÉRULLE ET RICHELIEU,

écoliers leur langue maternelle, et il ne recula pas devant une réforme aussi osée. L'usage du latin ne fut déclaré obligatoire qu'à partir de la quatrième seulement ; les catéchismes du samedi ne furent faits en latin qu'à partir de la seconde', et les leçons d'histoire durent toujours être données en français.

L'enseignement de l'histoire était la seconde innovation introduite dans les études par M. de Bérulle ^. Parmi ses fils les plus distingués, le saint fondateur comptait bien quelques rares adversaires de l'histoire. Tout noinri de métaphysique et de théologie, le P. Bourgoing professait envers la science des faits un tel mépris, que j)our désigner un ignorant il disait : C'est un historien '. Mais le P. bourgoing faisait exception. Le cardinal de Bérulle était trop mêlé aux affaires humaines pour n'avoir pas compris tout ce qu'un honnête homme acquiert d'ex™ périence au profit du présent dans l'étude du passé ;

1 Inlra septa collegii, fiuartani, ouiffue cos aiitceunt, omnes latine loquanliir. Seroliuis xalibati lioris catéchèses pro aiiditorum captu in siiifjulis classibus haheanlur; in rheloricœ et hnmanilalis elassihus, latine; in ciiteiis vernaculc. (Jésu.s-.Maiia , au nom de la très-saincte Trinité, Père, Fils et Sainct-Esprit. Actes âe la seconde assemblée {«éncrale de la Congréfjation de rOiatoire de Jésus-Christ ]Notre-S( !{;neur, ll)31i-j. Ces repliements furent lus et approuvés dans la session XXIlI, le 23 septembre (p. hh et 111). Mais ou sait qu'à lOratoirc, on commençait par mettre les choses eu pratique avant de les réduire en lèglements. 11 est en outre certain que ces règleuients étaient rédigés dès la première assemltlée générale, c'est-à-dire le 19 août 1031, et envoyés alors aux maisons, conun(> on le lit dans le procèsverbal de cette assemblée. On peut donc alHrmer que l'innovalion eut lieu du vivant du P. de Rérulle.

- D'après M. Ilamel, la première assemblée de li Congrégation ordonna l'enseignement de l'histoire dans tous les collèges, (llisloiie de Jinlly, liv. IV, ch. I, p. 220.)

"' CofSiN, f'iiKjmfiil^ (le philosopliic moderne, S"" édition, 1806, 2" pari., p. 2IC'. Note.

il s'était trop occupé de controverse pour n'avoir pas aperçu de bonne heure quelles armes l'histoire fournit aux défenseurs de l'Église. Il connaissait les annales de son pays : Philippe de Commines lui était familier, il l'admirait, et disait de lui : « C'est un des grands écrivains

« de nostre siècle et de nostre France, comparable aux an-

« ciens * ». A côté de M. de Bérulle, le P. de Gondren n'avait-il pas lu d'ailleurs, c'est-à-dire retenu, le magnifique éloge que son auteur préféré fait de l'histoire, « le

« témoin des temps, le flambeau de la vérité, la vie du « passé, la maîtresse de la vie, la messagère de l'anti-

« quité ^ »? Dès ces premières années, nombre d'Oratoriens se consacrèrent donc à une science si attachante, le P. Bertbault entre autres, qui tout en préparant son Floi-its gallicus amassait des matériaux pour un travail archéologique fort curieux sur les autels dans l'antiquité * ; le

1 Êpître au Roi, en tète de la Vie de Jésux, édit. de 1()29, y. 39.

2 Ilisloria... testis tcinpuruiit ^ lux veritalis , vita ineiiwriw , magislra v'ilœ , iimitia vetustalis. Cic.Kn. De orulore, lil). Il, cnp. ix. — Voyez aus>i TiiOMASsiN, la Méthode d étudier et d'ensciijiter chvétiennemenl et solidement les historiens profanes par rapport a lu relit/ion. Paris, Roussand, 1693. Le tome I"""" scid a paru.

■^ Florus Gallicus sivc velcribus ijallis bello gestaruin cpito)nc, authore P. lÎKRTiiAULT Prœsbyt. Cong . de Jesu. Je n'ai eu entre les mains que la troisiîme édition im])rimce en 1G40 à Paris. Mais, en 1634, le P. d'Orgeville, dans son a|)probation du traité De ara ^ parle déjà du succès obtenu par les précédetils ouvrages de l'auteur : l'iorus Gallicus et fraucicus. La composirion de ces livres remonte donc au tem|)s où nous la plaçons. IjC Traité de l'autel a pour titr(î : Pciri JScrthaldi Cong. Oral. Doni. Jesu Prœsiyt. lilier singularis de Ara ad Lminent rard. duc.de Itic/ielieu.^.Mtnetis, ex ol'fic. P. Dorioy, 16136, in-12. L'auteur y passe en revue, dans vingt-luiit clinpitres pleins d'énidition , tout ce (uii se rallache aux autels dans raiilir|uité ; il traite de leur forme, de leur ornementation, de leur emplacement; le vingt-neuvième est consacré aux autels eln-éliens et se termine par la consécration assez inattendue de deux autels, l'un à la menioirc du cardinal de liérulle, ce qui se comprend encore, I autre à celle

376 LE CAI\DI>"AI, DE r.ÉRTJLLE ET lUCHELIEU,

P. Eustaclie Gault, qui, a Bordeaux, où il dirigeait un séminaire, revoyait les notes à l'aide desquelles il allait écrire son Discours sur l'état de la couronne de Suàdc '. En même temps entrait à l'Institut, après une courte épreuve, un jeune homme de dix-huit ans nommé Charles Le Cointe. Sa mémoire qui tenait du prodige, son esprit aussi ouvert que cultivé, laissèrent-ils deviner à M. de Bérulle le futur auteur des Anna/es ecclésiastiques de France? Ce qui est certain, c'est i|ue l'accueil qu'il reçut à l'Oratoire, le spectacle des vertus de son fondateur, lui firent une impression qui ne se devait jamais effacer'.

Tandis que, par des méthodes nouvelles, le cartlinal de Bérulle s'efforçait de perfectionner l'enseignement des humanités, une révolution dont les conséquences devaient être plus sérieuses, et à laquelle il ne pouvait demeurer étranger, se préparait dans les études philosophiques. Dès le temps où M. de Bérulle suivait au collège de Clermont

du cardinal de liiclielieu alors vivant, ce qui est plus original. Les inscriptions ne méritent pas d'être rapportées.

1 AuRY, t. III, p. 25. L'ouvra{;e parut en 1633, au Mans. Il est ])arta{;é en dix i^Iiapilrcs, dont cinq consacrés à la «jéograpliie et cinq à I histoire de la Suède.

- Charles le Cointe, entré dans l'Oratoire en 1629, mourut le 10 janvier 1681. Peu d'instants avant sa mort, se rappelant que c'était lui qui servait la messe au cardinal de IJérnlle le 2 octoI)re 1629 : « .le voudrois « mourir à l'autel, comme notre très-honoré Père, dit-il; mais j'espère " que mon lit me servira d'autel [lour mou sacrifice, et <|u'clant uni à celui « de Jésus-Christ mourant sur la croix, il sera agréable .à Dieu. " Les .l<inales ecclésiastiques de France, son principal ouvrage, forment huit volumc-i in-fol. Elles s'arrêtent ;i l'année 845. — Sur le P. le Goinle, vovez la Bibliot/iè(/ue des auteurs ecclésiastiques du dix-septième siècle, IV* vol., p. 74. MouÉni, Cloyseaulï, Vies Mss. Le IL P. A. Phruaid, VOra~ toire de Fronce nu dix-septième et au ilix-ucuvième siècles, II* partie, ch. lU, p. 294 et suiv, — Les cahiers d'histoire que Charles le Cointe dicta à Vendôme, étaient >uivis dans la plupart des collèges de la Congrégation. (IIamkl, liv. IV, ih. I. p. 220.)

les cours de philosophie, il avait pu remarquer comment, sans jamais tomber dans les déclamations de Ramus, les PP. Jésuites ne crai[jnaient pas parfois de contredire le Maître '. Ils étaient maintenant bien dépassés. Depuis quelques années, la réaction contre Aristote était devenue passionnée, agressive. A Grenoble, un chanoine de Digne, honnête, tranquille, mais épris pour Epicure d'un goût inexcusable, Pierre Gassendi, venait dans ses Études paradoxales de porter au péripalétisme un coup dont il ne devait pas se relever ^. A Paris même, on avait vu la doctrine d'Aristote sur les éléments et la Forme substantielle attaquée dans des thèses qu'un sieur Jean iJilaud devait soutenir en public, sous la présidence de M° Antoine Villon, avec le concours d'un médecin, Etienne de Claves, «pli se chargeait de faire les expériences. Le l^ulement, sur l'avis de la Faculté de théologie, avait ordonné que les thèses seraient lacérées, que l'auteur et ses deux complices sortiraient de Paris dans les vingt-quatre heures et (pi'ils ne pourraient enseigner, ni même séjourner dans les villes et bourgs du ressort de la Cour. L'arrêt faisait en outre défense « à toutes personnes, à peine de la vie, de M tenir, ni enseigner aucunes maximes contre les anciens « authcurs et api^rouvez , ny faire aucunes disputes que « celles qui seroient approuvées jiar les docteurs de la

' Voyez M. de Bérulle et les Carmélites de France, cb. il, p. 100.

2 Exerritatioites paradoxicw adveisus Arlttotfla'os , in iniihus pra-cipiia lotius Peripatctica- doctrinœ aU/iie dialectiav fundamenta exrnlinnlur, opinioncs novœ util ex veleribus obsolelœ stahiliitnlur, Gratianopoli , 1623, in-S". Voyez l'article consacré à Gassendi par M. cl(; Gérando, dans la Ihoi/iap/iie universelle de Michaud , c\. V. Cousin, Histoire i/cneralc de la philosophie; Paris, Didier, 18G4, in-12. Vil"- leçon, p. 320.

arS LE CARDINAL DE BÉRULLE ET RICHELIEU.-

« Faculté de théologie. » (14 septembre 1624). Il était trop tard. De tels arrêts prouvaient bien que la philosophie d'Aristote était fort malade. Ils n'avaient pas le pouvoir de la guérir '.

Dans ce conflit entre les théologiens, de quel côté se rangerait l'Oratoire? Pour qui connaissait le cardinal de Bérulle et ses premiers disciples, il était assez facile de le pressentir. Les membres de la congrégation suivaient en tout point la doctrine de saint Thomas, « le prince de l'Ecole"^. "Néanmoins il est certain que, dans ses lectures prolongées, le cardinal de Bérulle donnait la préférence aux Pères des premiers siècles sur les docteurs scolastiques. La sainte antiquité exerçait sur lui un empire auquel il n'essayait point de se soustraire. Familier avec tous ses grands hommes : Denys l'Aréopagite, Grégoire de Nazianze, saint Cyrille, saint Basile, Clément d'Alexandrie, il nourrissait surtout pour saint Augustin une admiration sans bornes. L'évéque d'Hippone lui apparaissait comme l'oracle de son siècle , « le plus humble et le plus « savant, le plus saint et le plus prudent, le plus modeste « et le plus religieux docteur que la terre ait porté et que « Dieu ait donné à son Eglise : comme l'aigle des doc- " teurs » , en un mot ^ .

Or, dans son commerce continuel avec les Pères grecs, et avec le plus illustre des Pères latins, M. de Bérulle avait été frappé de leur culte pour le fondateur de l'Académie. Il entendait saint Justin appeler Platon le premier des

1 Jlistuirc de f Université de Paris, par C. JoinoAiN, liv. I, ili. v, |>. 106.

2 Grandeurs de Jésus, Discours X, p. 226.

•^ Grandeurs de Jésus, Discours I, n. 4, p. 3. Discours X, p. 226.

philosophes, cehii qui a assigné pour terme à tous ses efforts la contemplation de Dieu ' ; saint Basile rapprocher des préceptes de saint Paul la parole du disciple de Socrate : qu'il convient de n'avoir souci du corps que dans la mesure où il sert à l'étude de la sagesse ^ ; saint Cyrille affirmer que Platon et ^es disciples ont entrevu le mystère de la génération du Verbe et de la production de l'Esprit-Saint^ ; Clément d'Alexandrie trouver même, dans un texte célèbre, une allusion presque prophétique aux souffrances de Jésus-Christ ''. Mais surtout, comment M. de Bérulle ne se serait-il point senti attiré vers Platon, en lisant les éloges que saint Augustin lui décerne dans sa Cité de Dieu et dans ses Confessions , éloges tels que le grand docteur crut devoir en modérer singulièrement les termes au livre P' de ses Rétractations "? Sans doute, il ne

' '0 TrpwTOÇ Twv Trap' G;xtv cpiXoso'^wv, dit quelque |)art saint Justin, et ailleurs, xaTO'jiccOat Tov 0cov-TOuxo '(kp tÉÀo; xrjî OXaTtovo? o'.Xo'jOcpiaç. (Dialog. cum Tryplione, cap. ii, Migne, Patrol. (frœc, t. VI, col. 477.)

2 S. liASiLii, Sermo de tet/endis Hhrls (jentilium. Migne, Patrologia (jrœca, t. XXXI , col. 584.

■ -^ S. Cyiulli Alexandhim, Conlra Juliait., lilj. I. .Migne, Pa<ro/. ^/vi'c, t. LXXVI, col. 553.

■' O llXaTUJv [xovovou/l Trpo'.fi-/iT£oi>)v x/jv c(OT-/]piov oîy.ovo;j.tav .. ( Gle- MENTIS ÂLEXAND., Sirom. , lil). V, cn|). XIV. Migne, Pfilrnf. (jrœc, t. IX, col. 164). Un contemporain de M. de Bérulle, le célèbre V. Petau, porte à ce sujet, sur quelques Pères grecs, un jugement d'une sévérité plus que contestable. Cf. Dioxvs. Petavii, Opu.i de TIteolotj. dogmatib., Venet, 1757, in-fol., t. H. De Tiinilale , lib. I, cap. i, n" 2, et l'article : Platonisme dans V Encyclopédie théolof/i'iue de Wkt/.eh et Welte.

•* Inler discipulos Socrutis, non tiuidern imnierito, excellentissiina <jloiia clarutt tpii oninino cœteros obscuraret Plato... (De civitate Dei, lib. VIII, cap. IV, col. 102)... J'ortassit enim inti Plutonein cwteris philosophie (jcntiuni longe iecle(/iie pnelatuin acutius aUjue veracins intellexisse atr/tte secuti esse fama celebriore laudantur, tilii/uid taie de Deo sentiunt ut in illo inveniatiir et faussa siibsislendi, et ratio inlellirjendi , et ordo vivendi (ibid., col. 193); et au cb. v : Nulli nobis (juam isti, propius accesserunl, (col. 194, édil. IJened. Paris, 1085, in-l'oi., t. Vil). — Laus (juoque

380 LE CAr.DI.NAL DE ISÉBULLE ET RICHELIEU.

pouvait ignorer, saint Augustin et les autres docteurs les lui avaient appris, les innombrables lacunes, les erreurs parfois monstrueuses des platoniciens et des neo-platoniciens. Mais néanmoins leur doctrine, comparée surtout à celle d'Aristote, le séduisait comme elle avait séduit les Pères; par sa recherche passionnée de l'immatériel et de l'idéal, par la préparation morale qu'elle réclamait de ses adeptes ; ])ar la pensée de Dieu qui semblait en pénétrer et en animer toutes les parties.

Les efforts désespérés de 1 Université pour maintenir Aristote en possession du j)ouvoir tyrannique qu'il exerçait depuis plusieurs siècles dans l'école, n'étaient point suffisants pour modifier les convictions du cardinal de liérulle. Il savait de quels obstacles le péripatétisme avait dû triompher pour conquérir une royauté maintenant bien contestée. Il connaissait l'aversion de saint Bernard j)our le Stagyrite, les condamnations portées contre lui par le concile de Paris en 1209, la défense expresse faite par le Pape Grégoire IX de lire plusieurs de ses livres, les reproches adressés par la Faculté de Paris à saint Thomas lui-même de s'être trop attaché aux sentiments de ce philosophe ' : faits considérables qui prouvaient que la théo-

ipua, fiita P/alonem , iiel Hluionicos seu Acadcmico^ pliilosop/ios tnuliim extnli, r/uanluni inipios homines uoit oportuit, non iminerito niihi dhplicutl , prœxertini qitoitun cniilra erroies nintjnos defendenda est christiana docliina, ( Rcirnctat., lih. 1, cnp. i, édit. Benedict., t. I, col. 5). Sur toute cette question du l'iatonisiiie de saint Augustin, voyez la Philosophie de saint Aiifjustin , par ISounnissON , Paris, Didier, 2^ édit., liv. I, cil. I, et liv. II, cil. II, t. II, |). 224 et suivantes.

' Voyez De varia Aristotclis in Academia Parisiensi /-'ortiiua , exfraneis hinc inde adornala prwsidiis , Paris, 1G53, in-12, par J. LArNOi. Dès 1()'Î6, il avait touché cette question. i^Vibl. des auteurs ecclésiastiques du dix-septième siècle, t. III, p. 102 )

Jogie pouvait viv-re sans Arislote, et demander, si l)()ii lui semblait, des armes et des lumières à Platon, le maître de saint Augustin.

Une circonstance toute fortuite rendait en outre l'étude des doctrines platoniciennes facile à M. de Bérulle et aux Oratoriens. Lors de son ambassade à Gonstantinople, M. de Harlav Sancy, le frère de la marquise de Bréauté, maintenant sous-prieure du grand couvent, avait recueilli de nombreux et pre'cieux manuscrits contenant les œuvres de Platon et de ses plus célèbres disciples. En entrant à l'Oratoire, il avait fait don de ce riche trésor à la maison de la rue Saint-Ilonoré. Persuadé qu'une publication intelligente de ces manuscrits pourrait servir la cause de la religion et de la théologie, le cardinal de Bérulle s'en ouvrit il plusieurs membres de la congrégation, et quehjuesuns s'appliquèrent aussitôt h cette étude. C'est ainsi que se forma au sein de l'Oratoire un petit groupe de platoniciens qui, à la vérité, corrigeaient par les principes de la foi bien des erreurs du maître, et se laissaient volontiers guider par les interprétations adoucies de saint Augustin, mais qui n'eu travaillaient pas moins activement à faire prévaloir les doctrines de l'Académie sur celle du Lycée. A leur tête, se trouvait le P. de Morainvilliers d'Orgeville, j)arent de M. de Sancy, et docteur de Sorbonne, le même (jui avait défendu avec talent ^L de Bérulle contre les attaques des Carmes, lors du triste débat soulevé par la question des vœux '.

' Le P. tle Morainvilliers moiiriil en Ifii^i, à Saiiit-Malo , on il avait suivi en nnalité de vicaire {jénéral son neveu, M. de liarlav. H pniilia en 1650 un volume intitulé : Examen pfiilosophia- platoiiiciu , milli. IauI.

La nécessité de faire un choix, non-seulement entre les deux maîtres rivaux, Aristote et Platon, mais encore parmi les doctrines mêmes de celui qu'on avait élu, préparait les esprits à saisir le vice des anciennes méthodes, à en chercher de nouvelles, à suivre avec intérêt les tentatives de réforme dont il était hruit alors. Depuis l'année 1626, le P. Gibieuf avait contracté une liaison étroite avec un jeune gentilhomme de Touraine, que les beaux esprits et les plus savants hommes du temps commençaient h rechercher. On le nommait M. Descartes. De son hôtellerie de la rue du Four, au faubourg Saint-Germain, où il s'était

<le Morainvilliers d'Orgeville prœsbytero Oratorii D. N. Jesu , doctore Sorbonico et vicario gênerait Illiis. et Révérend. I). Fcrdinandi de Neuf ville episcopi Macloviensis. Maclovii ap. An t. de la Mare, mdcl. Dans sa prélaoe, l'auteur établit le» propositions suivantes relalivenient à la dialectique platonicienne : 1" Est scientia de ente; 2° est pliilosophiœ pars; 3° ab illa dépendent aliœ scientiœ ; 4° liaîc scientia non est theologia ; 5'^ liœc scientia non est lojjica; 6° \iivc scientia merito dialectica aj)pellatur; 7° ha-c scientia habet qnatuor partes; prima, de ente secundum se; seciinda, de primo principio; lertia de mente; quarta de anima. Sou livre, en effet, se divise en quatre parties. C'est dans sa préface que se trouvent les détails donnés plus liaut sur rori{;ine des manuscrits et le désir du P. de Bérulle de les voir pidjjier. Le fait du dessein formé par quelques Oratoriens d'introduire parmi eux la philosophie de Platon , est attesté par Richard Simon. Dans ses Lettres critif/ues (^éd. de la Martinièrc, 1750, t. II, p. 61); il cite même le F. Jacques Fournenc, lequel publia, vers 1665, une Philosophie en trois volumes in-4°, comme un de ces premiers Oratoriens qui s'efforçaient de faire prévaloir le platonisme. Le P. Fournenc était originaire de Pézénas. La date de sou entrée dans la Conjjrégation est incertaine. Adry (op. cit.')., t. II, p. 214, la Hxe au 17 septembre 1027 ou 1623; il avait alors dix-sept ans, et mourut en 1666. L'ouvrage du P. Fournenc fut longtemps le seul manuel des élèves de philosophie de Juilly. (llAMiii,, Histoire de Juilly, liv. IV, ch. i, p. 223). On voit d'après ces détails quelle était, dès l'origine, l'inHuence qu'exerçaient Platon et saint Augustin sur les Oratoriens. Lorsque le P. André Martin publia sa Philosophia rhristiana, qui n'était à vrai dire qu'un tissu de textes extraits de saint Augustin, il continuait une tradition. (5, Atit/ttstiiii philoso/jhia, nouvelle édition donnée par l'abbé .1. Falirc, Paris, Durand, 1863.) Elle est encore attestée jjar les écrits de Thomassin , spécialement par sa Méitiode d'étudier et d'enseigner chrétiennement et solidement la philosophie

logé à son retour de la Rochelle, il venait souvent seul' ou en compagnie du célèbre P. Mersenne, « un abîme de « science » , disait le P. Théophile Piaynaud, jusqu'à l'Oratoire de la rue Saint-Honoré ^. Le P. Gibieuf travaillait en ce moment à un grand ouvrage sur la liberté de Dieu et de la créature. Il y soutenait que la liberté de l'homme consistait principalement dans la soumission de sa volonté à celle de Dieu, et que l'on était d'autant plus ou moins libre que l'on était plus ou moins infailliblement soumis à cette volonté divine. D'où le P. Gibieuf concluait que les bienheureux étaient parfaitement libres en leur amour pour Dieu ^. Dans ses conversations avec le jeune philosophe.

par rapport à la reli(/ion chrétienne et aux Ecritures, Paris, Roulland, 1693, in-8". Le P. Malebranclie entré à l'Oratoire en 1660, y rencontra donc des confrères tout rem[)lis des idées de Platon et de saint Augustin. Dans son beau livre sur le P. Malebranclie, M. Ollé Laprune semble croire que les doctrines tliéologiques du P. de l'érnile et l'esprit (jénéral de l'Oratoire ont exercé une (jrande influence sur les idées du P. Maleljranche; mais que les enseignements philosophiques, alors en honneur, ne lui ont été d'aucun secours. M. Ollé, en cette circonstance, nous semble attacher une valeur trop exclusive au témoignage du P. André d'après lequel le P. Malebranclie n'aurait trouvé dans la phil(>so|)hie qu'on lui enseignait « rien de grand, « ni presque rien de vrai, subtilités frivoles, équivoques perpétuelles, nul « goût, nul christianisme. » (f.a Philomp/tie de Malcliranchc, par M. Oi.lk L.iPnusE; Paris, Lagrange, 1870, in-8", t. I, P« part., ch. i, p. 36 et suiv.) '

1 lia Vie de M. Descartes (p^v Raif^let); Paris, D. Horthemels, 1691, in-4°, Ke part., liv. II , ch. x, p. 136-139.

2 Gur(jcs disciplinarum omnium et inonstruoscc scriplor varictatis. ( Tfieop, Bajnaud. Trinitas patriarcharutn , p. 395). Sur les rapports du P. Merscnn(î avec Descartes et le P. GibicMif, voyez la Vie du R. P. Mersenne , théologien , philosophe et mathématicien, de l'Ordre des Pères Minimes, par F. H. D. C. (Ililarion de Coste), religieux du mesme Ordre, Paris, Cramoisy, 1649, p. 64 et 83.

•^ De Uherlate Dci et creaturœ libri duo, auctore G. Gihicuf Conrj . Oral, pricsbytero et doclore Sorbonico, Paris, 1630, in-4". Je n'ai pu trouver ce volume et j'en donne l'analyse d'après le P. NicÉnoN, Mémoires pour servir à l'histoire des hommes illustres dans la république des lettres, t. XXVI, et

384 LE CARDINAL DE BÉRULLE ET RICHELIEU, le savant Oratorien devait toucher souvent à un sujet dont il était si rempli. Il en eût trouvé peu qui intéressassent davantage Descartes '. Depuis longtemps déjà, préoccupé du mystère de la liberté humaine, il avait noté cette pensée simj)le et grande : « Tria mirabilia fecit Dominiis : res ex nihilo , liherum arbitrium et honiineni Deum ~. Ce ' n'était pas d'ailleurs seulement avec le P. Gibieuf qu'il conversait. Dans la cellule du supérieur de la rue Saint- Honoré, Descartes rencontrait le P. Léonor de la Barde qui, à j)eine entré dans l'Oratoire, était jugé capable d'enseigner la philosophie aux étudiants de Marines ^ ; le

d'après Baili.et, clans sa Vie de Descarles ^ t. I, liv. III, ch. viii, ji. 22-j et suiv.

' Sur les relations (le Descartes avec le P. Gibieuf, outre les témoignajjcs de Bailic't, d'Adry(t. III, p. -VI et suiv.), de M. Cousin et la correspondanr e même du philosophe, on peut citer le passajje suivant du P. Clovseauit : a Le fameux Descartes souhaita hcaucou[) d'avoir sa connaissance et de u lier amitié avec lui ; il lui rendit plusieurs visiles et le consulta souvent.*.., M et l'on a ol)lif|ation au V. (Jibieuf de quautiié de sentiments <pi il a sup- " primés (jui ne convenoient point avec les principes de la théologie et qui » pouvoicnt paroisire opposés aux rèjjles de la fov. » Recueil des vies de fptelfjiies prêtres de la CoiHj/ré(/aticn de l' Oratoire de Jésus-Clirist Notre- Seigneur, par le P. E. Clovseaclt, in-fol. (Mss. Ir. 20942, Blhlioih. nat., t. I, ]). 1.56). — Les lettres de Descartes, citées par Baillet, semblent de prime aboid indiquer que le philosojihe ne connut le livre du P. (Jibieuf que lorsqu'il eut |)aru. Mais il est à remarquer qtie la grande intimité du P. Gibieuf avec Descartes doit se placer en lt)28 jusqu'au mois de décembre, épocpie où celui-ci s'éloijjua de Paris; qu'en 1628, le livre du P. (Jibieuf était lermiué comme nous le verrons plus ijas; et qu'il semble vraiment impossible que l'Oraiorieu n'ait point entretenu le philosophe d'un sujet qui roccujiail tout entier. Peut-être lui demaiula-t-il le secret, et Descartes y était iort fidèle; [)eul-êlre se borna-t-il à lui dé\clopper quelques-unes de ses idées sans lui donner lecture de son maïuiscril, doidile hyj)othès(! qui suffit à coniiiicr mon assertion avr-c le contenu des lettres de Descartes.

2 « Dieu a fait trois merveilles : le monde (h; rien, le libre arbitre el l'Homme-Dieu. » Dcsrartes , ses précurseurs et ses disciples, par E. Saisset, Paris, Didier, 18()5, iu-12, t. III, p. 92.

■^ Il entra dans la Congrégation en 1027 et professa dès 1628.

P. Guillaume Camerarius, d'orijjine écossaise, autrefois Jésuite, que M. de Bérulle avait ramené avec lui d'Angleterre, et qui mettait la dernière main à ses Disputes philosophiques ', et le P. de Condren, esprit ouvert aux sciences comme aux lettres, aux spéculations de la raiso' comme aux contemplations de la foi. Si avec ces hommes savants et pieux Descartes pouvait discourir et de la création et de la liberté, qui eût pu lui donner sur le mystère de l'Homme-Dieu des lumières comparables à celles qu'il était sûr de trouver dans les entretiens du cardinal de Bérulle! Toutefois ses rapports devinrent plus intimes encore avec le fondateur de l'Oratoire en cette année 1G"28, et dans une circonstance qui exerça une influence décisive sur la direction de toute sa vie ^.

On parlait alors à Paris d'un certain sieur de Chaiidoux, médecin, chimiste et bel esprit, qui débitait avec beaucoup d'entrain et d'assurance, dans les ruelles et les salons, des maximes tout à fait, singulières en philosophie. H ne prétendait à rien moins qu'à établir tout un système nouveau sur les ruines du péripatétisme : il en avait même promis le plan au nonce du Pape, Mgr Bagni. Celui-ci eut la pensée de réunir dans son palais quelques-uns des hommes les plus distingués par leur intelligence et par leur con-

1 Camerarius (Guillelmus). Les uns traduisent Chaliners , les autres de la Chambre. — Voyez Adhy, t. II, |>. 17; Dihl. tlcx auteurs ccclesiailir/ues ■du dix-septirine siècle, t. II, p, 150. (Article incomjiiet et avec des indications chronologiques fautives), et Morkri, qui est le plus complet. Les Seleclœ disputationes philosophicœ parurent en 1G30.

2 Je n'ai pas voulu tranclier ici une question difficile, celle de l'époque à laquelle Descartes en(ra en relations avec M. de Bérulle. J'y reviendrai dans une note des Pièces justificatives de ce volume, n" IV.

dition qui se trouvaient h Paris. De ce nombre furent Descartes et le cardinal de Bérulle.

Lorsque tous furent arrivons, M. de Cliandoux prit la parole, et commença par réfuter fort longuement la méthode d'enseignement de la philosophie en honneur dans l'école. Puis il proposa son propre système de philosophie qu'il prétendait nouveau. Tout cela fut débité avec tant d'aisance, de clarté et d'agrément, que la compagnie se laissa séduire et témoigna par les plus chaleureux applaudissements de son admiration pour M. de Chandoux,

Un des assistants gardait cependant le silence. C'était Descartes, Le cardinal de Bérulle, qui l'observait, s'en aperçut, et le pressa de dire son sentiment sur le discours qu'on venait" d'entendre. Descaries essaya d'abord de résister. Mais M. de Bérulle insista, le P. Mersenne, le nonce, joignirent leurs prières à celles du cardinal. Il dut s'exécuter. Après quelques éloges sur l'esprit et l'éloquence dont M. de Chandoux venait de donner des preuves, et sur la généreuse liberté avec laquelle il combattait la tyrannie exercée dans l'école par les scolastiques et par les disciples d'Aristote, le jeune philosophe, — Descartes avait alors trente-trois ans, — prenant à partie le système du docteur, fit remarquer combien il est facile à la vraisemblance d'usurper la place de la vérité, puisqu'on cette rencontre elle avait triomphé du jugement de tant de personnes graves et réfléchies. C'est là, ajouta-t-il, ce qui rend si aisé de débiter le faux pour le vrai, et le vrai pour le faux, à l'aide de l'apparent. Et, afin d'en faire l'épreuve sur-le-champ, il demanda que quelqu'un des assistants lui proposât une vérité qui parût tout à fait incontestable. On le fit: et, avec

douze arguments tous plus vraisemblables les uns que les autres, il vint h bout de prouver qu'elle était fausse. Il se fit ensuite proposer une fausseté, de celles que l'on a coutume de regarder comme évidentes, et, h l'aide d'une douzaine d'arguments vraisemblables, il porta ses auditeurs h la reconnaître pour une vérité plausible. Si les assistants furent surpris de la force et de l'étendue du génie de Descartes, ils ne s'étonnèrent pas moins d'être si clairement convaincus de la facilité avec laquelle l'esprit humain devient la dupe de la vraisemblance. Tous lui demandèrent aussitôt s'il ne connaissait pas quelque moyen infaillible pour éviter les sophismes. Il répondit qu'il n'en savait point d'autre qu(î celui dont il avait coutume de se servir, et qu'il appelait sa méthode naturelle. Le premier fruit de cette méthode était de faire voir si la proposition était possible ou non , parce qu'elle l'examinait et qu'elle l'assurait — telles étaient les expressions de Descartes — avec une connaissance et une certitude égales à celles que peuvent produire les règles de l'arithmétique. L'autre fruit consistait à faire résoudre infailliblement la difficulté de la môme proposition ' .

Il n'y eut qu'une voix parmi les auditeurs — le sieur de Chandoux excepté — pour confesser que les principes du jeune philosophe « étaient mieux établis, plus véri- « tables et plus naturels qu'aucun de ceux déjà reçus « parmi les gens d'étude. » Nul des assistants ne témoigna

.* Baillet se bornant à analyser ici une lettre manuscrite de Deseartes, je ne me permets pas d'en modiHer le texte. Sur la méthode elle-même, et les quatre règles, il faut recourir au Discours de la Méthode. M. Jourdain, membre de l'Institut, en a donné, dans ses excellentes Notions de logi(jue (Appendice, Paris, Hachette), un exposé clair et précis.

cependant autant d'intérêt pour cette discussion que le cardinal de Bérulle. Il pressa Descartes de le venir voir afin de l'entendre de nouveau, en particulier, sur le même sujet. Descartes, sensible à une offre si obligeante, se rendit à l'Oratoire peu de jours après, et il entretint longuement M. de Bérulle des premières pensées qui lui étaient venues sur la philosophie, lorsqu'il se fut aperçu de l'inutilité des moyens qu'on employait pour la traiter : il lui exposa les conséquences que pouvait avoir son système, s'il était bien compris, et les avantages qu'en retirerait le public si l'on appliquait sa méthode de philoso|)her h la médecine et à la mécanique. Le cardinal de Bérulle comprit sans peine l'importance d'un tel dessein, et jugeant Descartes très-propre à l'exécuter, il employa l'autorité qu'il avait sur son esprit pour le pousser à entreprendre ce grand ouvrage. Il lui en fit même une obligation de conscience, Dieu devant lui demander compte un jour de l'emploi qu'il aurait fait de ses facultés et du tort dont il se serait rendu coupable devant les hommes s'il les frustrait du /ruit de ses méditations. Il l'assura que la pureté de ses intentions ne manquerait pas d'attirer sur son travail les bénédictions de Dieu. Descartes n'hésita plus, et, persuadé que, pour philosopher tout à son aise, il fallait éviter la fréquentation de ses semblables et la chaleur drt climat, il se résolut à aller chercher jusqu'en Hollande un ciel moins doux et une solitude plus complète qu'à Paris '. Les encouragements prodigués à Descartes par M. de Bérulle ne tenaient pas seulement à l'intérêt que lui inspi-

1 La Vie lie M. Descartes (par Baili.et), Paris, Daniel Horthemels, 1691, in-4'', t. 1, liv. 11, cil. XIV, p. IGO et suivantes.

raient les efforts de ce génie orijjinal et puissant. C'était toujours aux âmes que pensait le fondateur de l'Oratoire. Or les âmes étaient, à cette heure, étrangenaent menacées, et, pour reconquérir bon nombre d'entre elles, une philosophie raisonnable et chrétienne lui paraissait le plus utile des auxiliaires. L'abus des controverses religieuses, l'habitude, qui en est la suite, de traiter à la légère les sujets les plus graves, la faveur accordée aux théories déplorables répandues dans les livres de Montaigne et de Gassendi, la licence des mœurs, principe et conséquence tout ensemble du libertinage de l'esprit, autant de causes qui avaient non-seulement détruit la foi, mais même ébranlé la raison de beaucoup. Dans un certain monde élégant, frivole et corrompu, l'impiété et le bel esprit marcliaient de pair. On n'était pas complètement un homme à la mode si l'on n'assaisonnait ses discours d'un grain d'athéisme. On avait lu et retenu les maximes deVanini, brûlé vif neuf ans plus tôt à Toulouse. Volontiers ces jeunes gentilshommes disaient avec le philosophe napolitain que la vertu et le vice dépendaient du climat, du tempérament, du système d'alimentation ; que le seul plaisir était la fin de l'homme ; que, quant à la question de l'immortalité de l'ùme, il fallait attendre, j)our la résoudre, (pi'on fût devenu vieux et allemand '. Ces détestables doctrines avaient trouvé leur poète en titre ; il se nommait Théophile. Le marquis de Liancourt, M. de la Koche-Guyon, les Clermont, les Barradas s'étaient déclarés ses admirateurs et ses patrons. Ils

* V. Coi'Six, Histoire générale de la philosophie , Didier, 181)4, in-12, p. 283. Vanini tut hrûlé vif à Toulouse, par sentence du Parlement, le 9 février 1019.

applaudissaient son Hymne à la nature jusque dans la cour du Louvre; ils le défendaient contre les arrêts du Parlement ' ; et un duc de Montmorency lui donnait asile dans son hôtel". L'ancien précepteur de Louis XIII, des Yveteaux, faisait profession ouverte d'une incrédulité qu'expliquait l'infamie de ses mœurs, sans y rien perdre de sa popularité parmi les jeunes courtisans ^. Par bonheur pour la morale publique, il vieillissait. Mais l'athéisme étendait toujours ses ravages. On allait même jusqu'à dire qu'il s'était formé entre les adeptes de cette monstrueuse doctrine une véritable conjuration contre l'Église et contre toute religion révélée '*. C'était dans le dessein de combattre les athées que le P. Garasse avait d'abord pris la plume ^; c'était pour les démasquer que le P. Mersenne, dans la dédicace de ses « Questions sur la Genèse » à l'Archevêque de Paris, avait révélé toute l'étendue du mal "^ ; c'était dans l'espoir de les convaincre qu'il avait publié ses deux volumes intitulés : « L'Impiété des déistes, des K athées et des plus subtils libertins de ce temps, com- « battue et renversée de poinct en poinct par raisons tirées « de la Philosophie et de la Théologie '. » Toutefois, aux

* Le P. Rapin, Histoire du Jansénisme, liv. IV, p. 187. — Port-Royal, par Sainte-Beuve, 2« éd., iii-8°, tome I, liv. I, p. 319; tome IV, liv. V, p. 438.

2 II y mourut en 1626. Voyez son article dans Morehi.

■* Voyez son article dans Moreki.

^ Sed nec Italia hoc inalo libéra est, cuin Vaniniiui dixisse ferant , se cum tredeciin Neapolim discessisse, ut per tolum orbem terrarum at/ieisniuvi propagarent; ipsum vero Lutetiam sortitum fuisse . P. MERSE^^E, Qua'st. iii Gènes. I, cap. i, v. I, col. G75.

^ Le P. Rapin, Histoire du Jansénisme , loc. cit.

6 Voyez Vie de M. Olier, par M. Faillon, 2" édit., 1853, t. I, noies du livre second, p. 481.

' La lie du R. P. Marin Mersenne, théolo</ien , philosophe et mathé-

yeux de jeunes gentilshommes infatués d'eux-mêmes, remplis contre la religion et ses ministres de toutes sortes de préjuges, un officier qui venait de faire ses preuves de bravoure en Italie et sous les murs de la Rochelle, un philosophe qui ne prétendait demander qu'à la raison les preuves invincibles de l'existence de Dieu et de l'immortalité de l'âme, ne devait-il pas avoir plus d'autorité qu'un ecclésiastique ou un religieux? M. de Bérulle le pensa. Rien d'ailleurs ne paraissait de nature à l'effrayer ni dans l'homme, ni dans ses idées. Il avait la le fameux « Je pense, donc je suis » dans saint Augustin, sinon en propres termes, du moins en termes équivalents, avant de l'entendre de la bouche de Descartes '. Comme Descartes, il croyait que « par principes nez en nous-mesmes, nous re- « cognoistrions le principe des principes, si nous n'estions « tousiours hors de nous-mesmes^. » Comme lui encore, il se promettait j)our la foi et la science de la foi les plus heureux fruits de cette nouvelle manière de philosopher^. Quant à l'homme, il ne doutait pas de la sou-

maticieitfde l' Ordre des Minimes, par 1". II. D. C. (I'. Ililarioii de Coste)', relir/ieux du mesme Ordre. Paris, Cramoisy, iij-12, 1649, p. 17.

1 Voy. Solilof/., liv. II, ch. i (éd. Bened., t. I, col. 369), et surtout De civitale Pei^ lib. XI, cap. xxvi (éd. liened., t. VII, c(d. 29-). « Nitlla in his veris Aradeniiconirn argumenta formido, dieentium : auid si falleris? Si enim fallur, sum. Nam qui non est, utique nec falli polest; ac, per hoc sum , si fallor. Voyez aussi Histoire de saint Angitslin. par M. Pol'joclat, 3 édit., Vaton, 18.")2, t. I, p. 89. — Ou sait que ce l'ut en 16I",> que Descartes trouva sa méthode. (Cousin, Histoire générale de la philosophie , WU^ leçon. Didier, 1864, p. 363.)

- La Vie de Jésus, INéanibide, IV, p. 4 (dans ledit, oriy.). M. de Bérulle imprimait ces lignes l'année même de sa rencontre avec Descartes.

•^ Bossuct, dans la lettre célèbre à un disciple du P. Malebranche (21 mai 1687), dit : « Je vois naître de son sein (de la pliilosopliie carté- « sienne) et de ses principes, à mon avis, mal entendus, plus d'une hé-

mission que professerait toujours pour l'autorité de l'Eglise celui qui avait inauguré ses travaux de philosophie par un humble et dévot pèlerinage h Notre-Dame de Lorette ', et qui avouait ne pouvoir dominer sa colère « quand il voyait qu'il y a dans ce monde des gens assez « audacieux et assez impudents pour oser combattre contre « Dieu". »

Si les recherches philosophiques, sous la double forme d'une réaction platonicienne, et d un essai de méthode nouvelle, étaient l'objet de la protection éclairée du fondateur de l'Oratoire, les sciences proprement ecclésiastiques recevaient de lui une impulsion plus puissante encore. Il n'en était point une seule dont il n'encourageât la culture et qu'il ne s'efforçât de faire fleurir dans la Congrégation. L'étude de l'Écriture sainte passait avant toutes les autres. En établissant, dès l'origine, (jue chaque jour les membres de sa compagnie liraient quelques pages du texte sacré, sans traduction, sans commentaire, sans aucun appareil scientifique, avec le seul secours du Saint-Esprit

" résie , et je prévois que les conséquences qu'on en tire contre les « dojjnies que nos Pèies ont tenus, la vont rendre odieuse et feront perdre « a l'Ejiise tout le fruit au elle en pouvait espérer pour établir dans l'es- « prit des philosophes la divinité et l'immortalité de Came. « (Bossiet, OEuvres complètes , éd. Vives, t. XXVI, p. 397.)

' u Avant la tin de novembre, je gagnerai Lorette à pied depuis Venise, >« si cela se peut commodément et si c'est l'usage; sinon je ferai du moins •■ ce voyage avec toute la dévotion qu'on a coutume d'v apporter, et je ■> terminerai complètement mon traité avant Pâques.» Ce morceau, daté du 23 décembre 1620 et dont Baillet avait eu connaissance, a été publié il y a une dizaine d'années, avec d'autres essais de la jeunesse de Descartes, par le comte ForcuEU de Careil.

- Lettre Clll, t. 11. — Vovez aussi les Pensées de Descartes sur la religion et la morale , par .M. Emery, supérieur de la Compagnie de Saint- Sulpice, in-8°, Paris, 1811.

pieusement invoqué et de leur attention fidèlement appliquée, M. de Bérulle avait prépaie admirablement ses disciples à une science approfondie des saintes Lettres. Gomment, en effet, ne point sortir de cette lecture journalière avec l'ardent désir de s'y plonger de nouveau pour en mieux saisir le sens, pénétrer la moelle, goûter l'esprit? A l'imitation de leur supérieur, ces pieux ecclésiastiques songeaient sans cesse h étendre le royaume de Jésus-Christ. Or, pour convaincre de leur erreur les Calvinistes; pour maintenir dans la vérité bien des catholiques ignorants ou ébranlés; pour pousser avec sngesse et vigueur dans la voie de la perfection des âmes que Dieu y appelait, n'étaitil pas nécessaire d'acquérir des Saintes Ecritures une connaissance dont personne ne pût contester la solidité? Ni protestants ni catholiques, après avoir lu les Discouis au tnini'stre du Moulin ou le Traité des grandeurs de Jésus, n'auraient osé révoquer en doute la science des Ecritures chez M- de Bérulle. Sous l'intelligente direction de leur général, les Oratoriens se mirent à l'œuvre. Dès 1626, le P.Jean Bence, l'un des quatre premiers disciples du P. de Bérulle, publiait son Matiuale in Sanctum J. C. D. N. Evangelium, commentaire abrégé, mais clair et exact, des quatre Evangiles; puis, en 16:28, un Manuale in omnes D. Pauli Epistolas et in sejjtem catholicas ', dans

* Sur le P. Beiicc, voyez Mémoires domestiques, \\^ partie, p. 35 (Arcli. nat., M. 220, 1!.). Bibliotliè'/ue des écrivains de l'Oratoire , par M. Adrv, de l'Oratoire, 1790, t. 1, p. 94. (Bibl. nat.. Manuscrits fr., 25681.) — J ai du Manuale in S. J. Evamj., l'édition de Lyon, 109i), et du Manuale in omnes V. Pauli Epist., une édition de Louvain en trois volumes sous le titre de Com.mentaria S. F. Van Overlecke , 1703. Ces reimpressions prouvent, à elles seules, le mérite de ces manuels excellents, aujourd'hui trop peu connus.

394 LE CARDINAL DE BÉRULLE ET RICHELIEU, lequel il expose verset par verset le sens des Épîtres canoniques, en rapportant toujours les autorités sur lesquelles il s'appuie et en s'attachant d'ordinaire au sentiment d'Estius; enfin une Méthode sur la manière de lire utilement l'Ecriture sainte. Ces différents ouvrages, auxquels la grande vertu de leur auteur donnait un nouveau prix, obtinrent, dès leur apparition, le plus légitime succès, augmentèrent encore le goût des Saintes Lettres chez les Oratoriens en même temps qu'ils en rendaient la lecture plus facile. A Aix, un jeune homme destiné à devenir une des gloires de la Congrégation, Jean Cabassut, après avoir échangé la robe de l'avocat contre la soutane du prêtre, convaincu « que l'obligation la plus indispensable des « ecclésiastiques était l'étude des livres sacrés d'où ils « puisent comme d'une source pure et féconde les lumières « saintes dont ils ont besoin, tant pour leur conduite que « pour celle des peuples, et que pour en avoir une parfaite « intelligence, il était nécessaire d'entendre les langues « originales en lesquelles ils ont été composés » , se mettait résolument à l'œuvre et, sans le secours d'aucun maître, par le seul moyen des grammaires, il apprenait l'hébreu, le chaldaïque, le syriaque^. A Paris, où il était fixé depuis la mort de M. Miron, archevêque de Lyon, le P. Jean Morin, regardé déjà comme un des plus savants hommes de son temps, entreprenait l'édition de la Bible grect|ue des Septante avec la version donnée par Nobilius. Il traitait dans sa préface, de l'autorité des Septante,

1 Le P. Edme Cloyseault (Vies) , Mss. de l'Oratoire, t. II, p. 484. Le P. Jean Caliassut s'occupa dans la suite de droit canon plus encore que d'Ecriture sainte. C'était un homme de Dieu.

louait hautement l'édition romaine publiée par les ordres de Sixte V en 1527 d'après le célèbre Codex Vaticanus, et soutenait que le texte hébreu ayant été corrompu par les Juifs, on devait lui préférer les versions. Pour le prouver, il alléguait le Pentateuque samaritain, dont la maison de la rue Saint-Honoré possédait un exemplaire apporté d'Orient par le P. Achille de Harlay Sancy *, et il s'appuyait sur plusieurs passages où ce Pentateuque diffère de celui des Juifs et est conforme à la Vulgate^. Le Père Morin ne se borna pas à donner quelques extraits de ce précieux manuscrit. D'après le conseil du cardinal de Bérulie, il se décida à le traduire en latin et à l'insérer dans une publication magnifique à laquelle le supérieur de l'Oratoire prenait la part la plus active : la grande Polyglotte de Paris.

Le projet de cette Polyglotte, formé dès 1G15 par le cardinal du Perron, François de Brèves, ancien ambassadeur à Constantinople, et Jacques-Auguste de Thou, puis abandonné faute de fonds, avait été repris à ses risques et périls par un avocat au Parlement de Paris , Guy-Michel Le Jay. Par malheur, vers la même épo(|ue, le P. André de Léon, clerc régulier espagnol, entreprenait de rééditer à Rome, sous les auspices du cardinal Barberini, la Polyglotte d'Anvers. Dans la crainte que le travail de M. Le Jay ne nuisit au sien, le P. André engagea son protec-

* Et non pas Achille Sancius , comme dit le docteur Welte dans son article sur les Polyijlottes , cité plus bas.

2 Biblioth. des auteurs ecclesiaslir/ues du dix-septième siècle, Paris, Pralard, 1708, t. II, p. 251 et suiv. Le P. Penaud (Op. cit., p. 283) dit que le P. Morin donna son édition de la Bible des Septante à la demande de l'asseudjlée du clergé de France.

teur à soumettre le projet de l'avocat parisien à une Congrégation. Barberini eut le crédit de l'obtenir. Elle était composée des cardinaux Yidoni , Bandini, Mellini , et de six théologiens parmi lesquels on remarquait le célèbre Cornélius à Lapide de la Compagnie de Jésus, et le P. Bertin, de l'Oratoire '. L'éditeur romain prétendait que les paraphrases chaldaïques de la Polyglotte d'Anvers, qui devaient servir de base à celles de la Polyglotte de Pai-is, avaient été imprimées sur des exemplaires corrompus par les juifs, et qu'il se proposait de les reproduire d'après un manuscrit exempt de ces erreurs. Il reprochait encore à M. Le Jay de donner le texte grec des Septante et le texte latin de la Yulgate d'après l'édition d'Anvers, préférablementaux éditions de Rome approuvées par le Pape. Ces critiques firent une si vive impression que le Saint- Père parla de mettre l'ouvrage à Tindex, s'il paraissait. Le nonce eut ordre d'en conférer avec le cardinal de Bérulle, auquel le cardinal Mellini écrivit dans les termes les plus pressants, le conjurant d'interposer son autorité et d'arrêter la publication de la Polyglotte jusqu'à ce qu'on se fût éclairé sur la vérité des critiques dont elle était l'objet "~.

Il ne fut pas difficile à M. de Bérulle de rassurer pleinement le nonce Bagni et le cardinal Mellini. Il répondit aux examinateurs qu'on les avait trompés; que jamais il n'aurait approuvé l'ouvrage s'il ne l'avait jugé avantageux à la religion. Il leur expliqua le dessein de l'éditeur,

' P. Rektin, Lettre au cardinal de Bérulle, du 8 lévrin- 1629. - Dans les papiers du cardinal de Bérulle. (Ciié par Batterel, liv. IX. n. 14.)

fit valoir l'utilité de son travail, et persuada si bien la Congrégation , qu'elle finit par lui remettre toute l'affaire entre les mains et que son avis régla le jugement qu'elle porta. Le Pape le chargea d'examiner l'ordonnance de cette Bible, de s'assurer de la fidélité des versions qui en formaient une partie considérable et de lui rendre compte des immenses et magnifiques préparatifs qu'avait nécessités l'impression'.

Par la protection efficace qu'il accorda aux courageux efforts de M. Le Jay, le cardinal de Bérulle ne s'assura pas seulement l'éternelle reconnaissance de cet éditeur, si passionné pour son œuvre, qu'il y dépensa cent mille écus de sa fortune et préféra la ruine à une subvention qu'il aurait fallu acheter en remplaçant son nom par celui du cardinal de Kichelieu. Tous ceux qui avaient à cœur l'étude des saintes Lettres, comprirent le service considérable que le fondateur de l'Oratoire venait de leur rendre en cette circonstance, et un professeur au Collège de France, Philippe d'Acquin, rabbin converti, lequel avait été chargé de la révision du texte hébreu et chaldéen, saisit une occasion, qui ne s'offrit que trop tôt, d'en perpétuer la mémoire ^. M. de Bérulle eut la joie de voir les premiers vo-

1 Qui inchoandt hiijusce laboris proposilum adjuvit ac mirifice confirmavit, dutn, pro commisso sibi a Sede Apostolica munere... de suxcipiendœ cd'uionis ratione , veisiomim fidc , derfiie tolo apparatii illustre ac luculenturn tcsliinonium perhihuit (à h\ fin de la préface). Ce fut en 1028 que comm('n(;a l'impression, et dès 1629 parurent les quatre premiers volumes, renfermant l'Ancien Testament en hébreu, en cVialdécn, en {;rec et en lalin. — Voy. Discours hislorit/ue sur les principales éditions des Bibles Pulyrjlottes, par J. Lelonc, prêtre de lOratoire. Paris, Praiard, 1713, in-12, et le Dictionnaire cncyclopédirjue de la théologie calholujue , t. XVIII, art. Polyglottes , par le docteur VVei.te, p. 479.

2 Philippi AguiNATiS llebraicœ linguœ professoris lacrimœ in ubitum

lûmes (le cette Polyglotte, chef-d'œuvre de typofjraphie, destiné à immortaliser les presses d'Antoine Vitré.

L'étude de l'Ecriture Sainte et celle de la Théologie ne sont point séparables. Si, en effet, le théologien ne demande pas à la parole de Dieu de lui révéler le plan divin, quelle que soit la beauté et l'étendue de son esprit, à quoi peuvent aboutir toutes ses conceptions? Et si im critique, eût-il à sa disposition toutes les langues originales, entreprend d'interpréter les saintes Lettres sans avoir vécu avec les Pères, écouté les docteurs, sans préparation théologique en un mot, dans quelles erreurs ne pourra pas le précipiter l'illusion du système, l'orgueil du sens privé! La réforme aurait démontré à M. de BéruUe, s'il en eût douté un seul instant, la nécessité de toujours unir ces deux grandes sciences. *

Comment d'ailleurs la Théologie n'eût-ellc pas été honorée et cultivée à l'Oratoire? Les premiers disciples du P. de BéruUe sortaient de la Sorbonne, où ils avaient conquis leurs degrés. Le P. Bence, le P. Gastaud, le P. Bertin, le P. Gibieuf, le P. de Morainvilliers, le P. Arnaud, le P. Philips, le P. Allard ' étaient docteurs, et, sans les obstacles suscités à l'Institut par l'inquiète jalousie de l'Université de Paris, bien d'autres auraient reçu le bonnet. Aux yeux des gens que n'aveuglait pas une passion mesquine, c'était, en définitive, l'Université qui se serait

Illuslri.tsimi cardlnalls de Berulle ; Parisiis, apud Joannem Bessin , 1629, 16 pajjes in-8°. Voyez son ariicle dans Moreri.

1 Guillaume Allard, originaire de Bourfjos, théologal de Nevers, donna à la maison de l'Oratoire de cette ville plus de 30,000 livres destinées à des missions ou à des retraites ecclésiastiques. Il mourut le 6 septembre 1662. (A DUY, t. 1, p. 17.)

LES ÉTUDES A L'ORATOIRE. ;i99

honorée elle-même en admettant parmi ses docteurs des théologiens tels que le P. de Condren et le P. Bourgoing, le P. Senault et le P. Morin.

Ce refus obstiné d'une distinction canonique ne pouvait avoir aucun effet sur la direction des esprits à l'Oratoire. On continua à y étudier la théologie, à l'étudier profondément. Comme en Sorbonne, on demanda aux docteurs scolastiques la précision dans les termes, la clarté dans les définitions, la logique dans les déductions, l'art de grouper les vérités et leurs preuves et d'en faire un corps de doctrine dont toutes les parties se rejoignent et s'enchaînent. Le P. Jean Bertad, entre autres, y excellait, et sa réputation s'étendait bien au delà des murs de la Congrégation '. Mais, ce qui ne se pratiquait guère en Sorbonne, on remonta plus haut que le moyen âge, on se mit à lire les Pères avec respect, avec amour, avec passion. Saint Augustin, génie incomparable que Dieu semble avoir suscité dans son Eglise pour terrasser les erreurs les plus contradictoires; saint Augustin, qui résume la doctrine et concentre les lumières de tous les âges précédents, devint le grand Maître des disciples de M. de BéruUc.

Il était facile de reconnaître la puissante empreinte de l'évéque d'Hippone dans les différents écrits du fondateur de l'Oratoire. Ses livres de controverse, ses discours sur les grandeurs de Jésus, étaient pleins de la doctrine de saint Augustin : elle animait ses lettres, elle pénétrait ses entretiens de piété. « Considérez ce grand saint » , disait-il

' Sur le P. Jean Bertad, qui était un saint prêtre, vovez Ci-Oyseaiilt, Vies manusciilcs , t. II., p. 185 (dans l'exemplaire de l'Oratoire), et Aonv, t. I, p. 100.

un jour à ses disciples, « il a, par un pouvoir singulier de « Jésus-Christ et de sa grâce, des bénéfices qui, humaine- « ment, sont incompatibles : il est très-scavant et très- « humble, ce qui se voit rarement; il est très-spéculatif et « très-affectif, ce qui n'est pas moins rare ; et, au lieu qu'en K la plupart des docteurs on ne rencontre que la science, <: on trouve en celuy-cy un certain sel de sapience qui fait « goûter ce qu'il dit, et qui, par un privilège qui n'est pas « commun, fait passer la vérité de l'esprit au cœur '. »

Introduit dans l'école de saint Augustin et préparé à son enseignement par l'étude assidue de saint Thomas, vivant avec lui dans un commerce de tous les jours, M. de Bérulle avait retiré de cette savante intimité une facihté merveilleuse à aborder les points les plus divers de la doctrine, à en atteindre les sommets les plus escarpés. Qu'il s'élève jusqu'à l'éternelle génération du Verbe pour en admirer les grandeurs inénarrables; qu'il contemple la naissance temporelle du Verbe pour en célébrer les ineffables anéantissements; qu'il analyse les rapports que ce mystère établit entre la personne du Fils de Dieu et l'humanité qui lui est hypostatiquement unie ; qu'il pénètre dans cette âme très-sainte pour ouvrir les trésors de science et de sagesse qu'elle contient, ou dans son cœur trèsaimant, pour en compter les battements ; qu'à la vue du Fils se tournant vers la Mère, il essaye de dire les gloires de cette fécondité virginale et de cette virginité féconde; que du Maître passant à son œuvre par excellence, il expose son dessein sur l'Église et sur sa sublime hiérar-

* HaberTj liv, III, cil. XI, p. 827.

chie, toujours, quelque sujet qu'il traite, on sent un homme qui , à force de vivre dans la société des Pères et de saint Augustin surtout, n'éprouve plus le besoin de citer ses maîtres, tant leur pensée est devenue comme la substance de la sienne; mais qui, grâce à cette éducation d'une part, à la contemplation personnelle de la vérité de l'autre, ne se trouve dépaysé dans aucun lieu de son empire.

Rien néanmoins, dans les écrits de saint Augustin, ne frappait davantage le théologien du Verbe incarné, que la souveraine efficace attribuée par le grand docteur à la grâce dont Jésus-Christ est l'exemplaire, le principe et la fin. C est pourquoi, tandis que dans ses écrits et ses paroles, fidèle à ses attraits et à sa voie, il envisageait surtout cette grâce comme un éj)anchement de la vie divine en nous et par là même comme un titre de plus à la souveraineté de Dieu sur nous, inquiet de voir surgir de n^>uveaux systèmes qui semblaient, pour protéger la liberté humaine, restreindre le domaine de Dieu, il engagea ses confrères à soutenir la doctrine de saint Augustin et de saint Thomas. Le P. Philips, célèbre par les succès de son enseignement théologique dans la maison de Lyon, avait paru au P. de Bérulle réunir toutes les conditions nécessaires pour composer un corps complet de théologie d'après les principes de saint Thomas. Son ouvrage était même fort avancé, lorsqu'en 1G25 il avait dû l'interronqire pour suivre Henriette de France en Angleterre. Il était demeuré auprès de la reine, et on ne pouvait plus songer à rachèvement de son travail. Ce fut alors que, parles conseils du P. de liérulle,

le Pi. P. Gibieuf écrivit un traité, De libertate Dei et crea-

402 LE CARDINAL DE BÉRULLE ET RICHELIEU. turx, et le dédia au pape Urbain VIII. Les Dominicains furent ravis de ce secours inattendu, et l'un des plus savants d'entre eux, le P. Richard, qui goûtait fort la doctrine du livre, suppliait M. de Bérulle d'unir ses efforts à ceux du cardinal de la Valette pour obtenir du Saint-Père, à cette occasion, levée de la défense faite par Paul V et renouvelée par Urbain VIII, de rien écrire sur les matières de la grâce. Un tel silence paraissait bien dur au théologien thomiste, et il lui semblait qu'en leur qualité de conseillers-nés du Saint-Siège, les deux cardinaux pourraient remontrer respectueusement au Saint-Père les inconvénients de cette mesure préventive. ^lais, malgré les désirs du P. Richard, la demande ne fut pas faite '.

Quelque importance qu'attachât M. de Bérulle à ces grandes thèses, son esprit, en réalité très-pratique, ne perdait jamais de vue la terre, alors même qu'il semblait

1 Batterel, Vie Mss., liv. Vil, n. 98. L'ouvrage du P. Gibieuf, déjà connu alors du P. Richard, parut en 1630 : « (Juein librum acerritni' impugnarunt Raynaudus et Annatiis , ffiiod Jansetiii errores illis saprre videretur », dit le P. Hurter de la Compagnie de Jésus. (Xometicltitor literarius , t. I, n. 189, p. 725.) Il convient de compléter cette note : 1" On ne saisit pas bien comment le P. l'aynaud aurait pu reprocher au P. Gdjieuf en 1630 de professer le jansénisme, V Augiistiitiix n'ayant vu le jour qu'en 1639; aussi n'est-ce point l'accusation dont il le charge, mais celle de calvinisme; 2" le P. Hurter oublie de dire que l'un des deux ouvrages où le P. Raynaïul traite les thomistes de calvinistes, est un opuscule dont il ne donne pas le titre, qui fait partie des vingt volumes des OEuvics complètes, qui est intitulé : Calvinismus bestiarum reUçjio et appellalio pro Domlnico Banne, Calvinismi duinnato a Pctro Paiilo dt- I>(lli<:, (pu fut publié sous le pseudonyme d'A. Rivière et qui fut mis à l'index; 1" nommément le 17 mars 1633; 2° comme contenu dans le tome XX, le 23 mars 1672. (Voyez Index libronnn piohibitorttm. Mechliniac, llanicq, 1854, p. 315 et 331). La réponse du P. Annat parut en 1632. (Hihtkr, t. II, n. 255, p. 65). — Ce (jui aigrit beaucoup le débat, lut l'intervention du P. Chalmers, de l'Oratoire (^Camerariu^), lequel avait quitté la Compagnie de Jésus.

s'élever le plus haut. Ce qu'il contemplait en Dieu et en Jésus-Christ, il voulait en faire la rèfjle de vie du chrétien. Ses disciples le sentaient, et, d'eux comme de lui, on pouvait dire que leur science était pieuse et leur piété savante. Cette année même, le R. P. Bourgoinjj mettait la dernière main à un recueil de méditations, extraites en grande partie, il est vrai, des Discours sur les grandeurs de Jésus, mais qui n'en supposaient pas moins chez leur auteur une rare facilité à exprimer les plus grands mystères, à y trouver la nourriture de sa foi et la règle de ses mœurs. Déjà, le P. Paul Métezeau avait publié l'Exercice intérieur de L'homme chrestien, livre excellent où il indiquait pour chaque jour de la semaine un des attributs divins à contempler, une des demandes de l'Oraison dominicale à méditer, avec des élévations touchantes et des considérations très-pratiques '. Combien d'autres travaux du même genre étaient préparés alors par le P. Quarré^, par le P. Ségnenot ^, et par le P. LespagnoM! Quels trésors

* Il a déjà été parlé des Méditations du P. Bourgoing, intitulées lex Vérités et excellences de Jésus-Christ Notrc-Scigncur,... 6 vol. in-12, ainsi que du volume du P. Meiezeau, publié en 1627 chez Sébastien Huré. Ce fut à Anvers que parut une édition in-12, avec un joli frontispice {jravé, des Méditations, sous ce titre : Verilatcs et sublimes cxccllenliœ Verbi Incarnali auct. P. F, Bourgoinvo Parisino Ci>ng. Oral. J. C. D. N. Prœsbyt. Antuerpiœ apud Ilieronym. Vcrdass., 1629.

2 Trésor spirituel contenant les obligations que nous avons d'être à Dieu et les vertus nui nous sont nécessaires pour vivre en chrétien parfait, par le P. Je.\n Hugues Quauré, prctnî de l'Oratoire de Jésus. Paris, S. Huré, ln-8», 1660. (C'est la 7" édition.)

3 Conduite d'oraison pour les âmes qui n'y ont pas facilité, dédié à Madame de la Ville-aux-CItrcs. Paris, Fiacre Dehors, 1633, in-18. J'ai dit ailleurs quelles avaient été les erreurs du P. Séguenot.

'' Le Directeur spirituel, contenant des instructions très-uliles à toutes sortes de personnes, par GÉRï Lespaonoi., docteur en théologie, de la Congrégation de l'Oratoire. Rouen, 1680, in-18. (C'est la 6" édition). L'approbation donnée à Douay est du 28 décembre 1632.

404 LE CARDINAL DE RÉRULLE ET RICHELIEU, n'aurait-on pas pu recueillir dès cette époque dans les lettres qu'écrivait le P. de Condren, dans les discours qu'il adressait aux confrères de l'Institution !

Ce n'était pas seulement en elfet dans des ouvrages de théolofjie positive ou dans des livres de spiritualité que les Oratoriens donnaient des preuves manifestes de leur savoir. La prédication , telle que l'entendaient les membres de l'Institut, supposait, elle aussi, une science étendue et approfondie. Comme leur fondateur, ils n'avaient rien plus à cœur que de faire connaître Jésus-Christ et ses mystères. Or, pour traduire dans un langage à la portée d'intelligences simples, ou du moins peu habituées aux conceptions philosophiques, les vérités les plus sublimes de la foi, il fallait chez le prédicateur, avant tout sans doute, un continuel recours à la prière, mais aussi de longues et patientes études. Ainsi faisait le P. Paul Métezeau, dont les prédications avaient rendu le nom fameux dans toute la France ; ainsi faisait le P. Le Jeune, dont les sermons révélaient un théologien qui avait creusé tous les sujets et qui depuis longtemps possédait à fond la matière^. Les jeunes Oratoriens suivaient l'exemple de leurs maîtres. Ils ne pensaient pas que l'auguste ministère de la parole consistât à cacher sous une forme plus ou moins brillante un fond stérile et

* Recueil des quelquex discours et lettres du R. P. de Condren, second supérieur qcnéral de f Oratoire de Jésus- Ch)i.it Notre-Seitjneur. Parij!, 1643, cliez Antoine Vitray. En 16(i8, on imprima cliez Frrch'i-ic Léonard une nouvelle édition des Lettres et discours; puis en KiC" , chez J. n. Coi{;nnrd, V Liée du sacerdoce et du Siieriftee de Jésus-Christ. — Le cataiojjno di-s manuscrits de Ja Biliiioilièque Mazarine, indique sous les n°» 2186, 2206 et 2219, plusieurs oiivra{;es manuscrits du P. de Condren.

2 Voyez le P. de BéruUe et l'Oratoire de Jésus, cli. v, p. 138.

nu. Ils ne croyaient pas que la piété elle-même pût, ii l'aide de quelques phrases émues, se substituer à la doctrine. Ils estimaient que, ministres du Verbe, destinés à le donner aux âmes, ils devaient d'abord le concevoir en eux-mêmes'. Pour le concevoir ainsi et pour le développer, on les voyait feuilleter sans cesse les écrits des Pères et des Docteurs et puiser sans relâche à la double source où s'alimente la prédication évangélique, l'Ecriture et la Tradition.

Lesriciiesses que l'on découvre quand on se met à fouiller ce glorieux passé de l'Eglise sont vraiment merveilleuses. Tandis que le P. de Bérulle, le P. Bourgoing, le P. Gibieuf, le P. de Condren, y trouvaient les grandes conceptions théologiques; que le P. Métezeau et le P. Le Jeune y apprenaient à prêcher le mystère du Christ, quelques-uns de leurs confrères en rapportaient les plus précieux renseignements sur la sainte hiérarchie de l'Eglise et sur la liturgie. Déjà le P. Morin avait préludé à ses grands travaux par la publication de curieuses recherches sur les Patriarches et les Primats, leur origine, l'étendue de leur juridiction, leurs droits, et sur l'ancien usage de censures à l'égard des clercs. Il achevait alors une « Histoire de la « délivrance de l'i^glise par l'empereur Constantin et delà i' grandeur et souveraineté temporelle données à l'Eglise « romaine par les rois de France » , seul ouvrage qu'il ait écrit en français, où il y a bien des longueurs à côté de passages fort érudits, et dont le succès ne répondit pas aux

' « Mon Dieu, à l'oxeinple de ALirie, faites fpic jo conçoive et que j'en- « fante. Et (jue dois-je enfanter, sinon Jésus-Christ? » Bossukt, Elévations sur les mystères , xu» semaine, i* élevât.

406 LE CARDINAL DE BÉRULLE ET RICFiELIEU.

espérances de l'auteur'. Sans remonter aussi haut dans le passe', d'autres membres de l'Oratoire, le P. Guyon^, par exemple, suivaient, d'un peu loin peut-être, les traces de leur savant confrère, compulsaient les manuscrits, les di- ])lômes, les chartes, et tâchaient de faire revivre les traditions et l'histoire des Ejjlises particulières.

Des antiquite's ecclésiastiques à la liturgie, le passajje est facile et comme nécessaire. On ne pratique pas bien ce que l'on comprend mal, et comment comprendre les augustes cérémonies de l'Église, si on n'en étudie pas les origines? Cette étude si belle, puisqu'elle se termine à Jésus-Christ lui-même, dont elle honore l'autel et relève le sacrifice, ne pouvait être négligée à la maison de la rue Saint-Honoré , où demeurait le P. de Bérulle , si pénétré de vénération pour les rites sacrés ; h l'Institution dont le P. de Condren, tout rempli des grandeurs du sacerdoce de Jésus-Christ, était le supérieur; dans les maisons de province où régnait le même esprit. A Toulouse, patrie du célèbre Duranti , le P. Claude Arnaud, docteur en théologie, depuis sept ans membre de l'Oratoire, tout en travailhint à former les jeunes clercs de la Dalbade , réunissait les premiers éléments d'un excellent Manuel de

cérémonies^.

1 Sur le P. Moiin, voyez Adrv, t. IV, p. 91 , le P. Cloyseadltj t. II, p. 37, la Bil)liollièf/iie des auteurs ecclésiasti<jucs du dix-septième siècle, t. II, p. 2.0 et suivantes, le P. Nicerox, t. IX et X.

^ Le P. Syinphoiieii Guyon publia en 1037 un ouvrage intitulé : iVotilia Sanctofum ecclesiœ Aurelianensis et historia chronologica episcopo- III III i'jiisdi'in ecclesiœ . Dix ans après, il donna la mènjc histoire très-développée en français. On dit qu il niaïupie de critique. (Adkv, t. II, p. 90.)

^ Thesauri sacrorum rituurn Epitome , in-12, ifi37, dédié à M. de Donnadleu, évèque de Cominiuj'.es. Abrégé du tre'sur des cérémonies ecclésiastiques du fi. P. Gwm^tvs, composé en latin, traduit et augmente par

Sous la puissante direction du cardinal de Bérulle, aucune branche des connaissances soit humaines, soit ecclésiastiques , n'était donc néglijjée à l'Oratoire. Avec tous les esprits sérieux de son temps, M. de Bérulle était persuadé que, pour faire des chrétiens préparés aux luttes de la vie, il fallait d'abord faire des hommes, et que, dans ce travail de formation, les fortes études littéraires occupent une place dont on ne saurait impunément les déposséder. Il n'était pas moins convaincu de la nécessité des études théologiques pour relever le clergé à ses propres yeux et aux veux de la société ; pour assurer sa sanctification personnelle, pour accroître son autorité et étendre son action. Dans la pensée du pieux fondateur, la science qu'acquéraient et que donnaient les Oratoriens ne devait jamais être considérée par eux comme le terme et la récompense de leurs efforts, mais comme un moyen d'arriver au but unique : l'amour et la connaissance de Jésus-Christ. Ainsi que sur la demande du P. de Bérulle, Paul V l'avait dit, dans la bulle d'institution, leur vocation n'était pas proprement de répandre la science, mais d'apprendre à s'en bien servir, non circa scientiani, sed circa usum

scient isp '.

Ticbutsi clairement indiqué, M. de Bérulle n'était point tranquille encore. Il redoutait les embûches du chemin. Le regard toujours fixé sur les petitesses et les hontes de

/t' /-'.Claude Aunaid, prêtre de la Conçre'jution de l'Oraroire de Jésus , docteur enthéolngie. Paris, Sébastien lliiré, 1643, in-12. J'ai vu la 4«éilllion publiée à Lyon, en 1674, chez Molier. C'est le premier ouvrage de cegeiue rédigé en français, remarque Annv, t. I, p. 56. — Le P. Arnaud mourut cbanoine de Saint-Sauveur d'Aix, le 2} mai l(i56.

' Le P. de Bérulle et V Oratoire de Jésus. Pièces justificalivcs , n. II, p. 575.

la nature déchue, sur les grandeurs et la pureté du saceidoce de Jésus-Christ, il tenait d'une main ferme ses disciples en garde contre les périls que crée à l'humilité et au recueillement, non -seulement la culture des sciences profanes, mais celle même des sciences sacrées. Il avait grand soin d'abord de ramener leur science à sa mesure exacte et de les rabaisser eux-mêmes dans leur propre estime : «Que sommes- nous? que sçavons-nous? » répétait-il. (t Nous sommes un néant qui se rem])lit et s'occupe aisé- « ment de rien; car, quand nous aimons et estimons quel- « que connoissance des langues latine, grecque et hé- « braïque, en sorte que nous ne donnons aucun lieu aux « pensées plus importantes : que faisons-nous autre chose, « sinon nous remplir du néant? Ce sont des paroles nées « depuis peu de temps et dont encore nous n'avons que

« l'escorce et la superficie Que s'il nous semble que

« nous n'avons pas d'attachement aux paroles; que nous « sommes occupés en la réalité des choses, nostre vanité " est un peu plus délicate et est élevée d'un degré plus « haut; mais c'est tousjours misère et vanité — Quant à u ce qui est de Dieu (nous sçavons) plus tost ce qu'il n'est

« pas que ce qu'il est. Tellement (jue la vëue de nostre

« peu de science ne devroit servir qu'à nous couvrir de « honte, puisque ce que nous ignorons est incomparableif ment plus grand que ce que nous sçavons'. » Quel motif donc a l'esprit sincère de s'humilier !

Et d'ailleurs, quand l'homme en saurait autant que l'Ange, de (jiiel droit prétendrait-il s'enorgueillir de sa

1 Du bon usage de l'esprit et de la science. — CEuvrcs complètes, édit. de 1057. OEuvres de pieté, CLXXXI, p. 705.

science? Est-ce que le fond de son esprit et le peu de fruits qu'il en tire n'appartiennent pas également à Celui qui se nomme le Père des Esprits et le Dieu des sciences? A ne considérer que l'ordre de la nature, Dieu, qui a créé l'esprit de l'homme, qui se l'est consacré primitivement, qui seul le conserve dans l'être et la vie, ne veut pas, ne peut pas lui permettre de se faire sa fin à soi-même. L'esprit créé, par un juste et nécessaire retour, se doit perdre et abîmer en adoration dans l'esprit incréé. Mais il y a plus. Dieu est Père : de toute éternité il engendre son Verbe, Esprit comme lui. En créant l'homme, il le destine à l'éternelle contemplation de cette divine naissance; il l'y associe dès la terre, en l'unissant à Jésus-Christ dans son amour, en le nommant son fils, en lui communiquant par la grâce les effusions de la vie divine. L'esprit de l'homme appartient donc à Dieu, non-seulement parce que l'homme est l'œuvre de Dieu, mais parce qu'il est devenu le fils de Dieu'.

Dès lors, tout doit servir à l'esprit de l'homme pour remonter vers le Pèie. Au lieu de nous amuser aux langues, aux paroles humaines, <> regardons, aimons, adorons une « autre Parole » , s'écriait le P. de Bérulle, « une Parole « divine et substantielle, la Parole que le Père produit tou- « jours en soy-mesme, la parole mesuie qu'il produit en K nous* ! » Au lieu de nous attarder aux productions de notre propre esprit et de les admirer, songeons aux seules productions vraiment admirables, à ces productions

* Du bon usage de F esprit et de la science, [) . 705 , 2 Id. ibid.

410 LE CAUDINAL DE RÉRULLE ET RICHELIEU.

éternelles, qui s'accomplissent en Dieu dans la connaissance et dans l'amour. « Eh quoi ! » ajoutait-il , « le peu « de subtilités et de vérités que Platon et Aristote ont Il appris au monde, doit-il avoir plus de poids en nostre « esprit que les vérités et les effets de Jésus, qui est la vie " et la vérité tout ensemble ' ? »

Ainsi sa préoccupation constante était de ramener l'esprit de ses disciples à Jésus, le Verbe de Dieu. Certes, il ne manquait pas de leur enseigner qu'il faut, avant que d'agir et pendant que l'on agit, regarder Dieu, et non pas soi-même; que, dans l'étude et l'enseignement, il faut, non pas s'élever, mais élever vers Dieu son àme et les âmes auxquelles on s'adresse ; que le maître, si intelligent qu'il soit, doit abaisser sans cesse son propre esprit devant l'Esprit incréé et ne rien opérer que sous la conduite et dans la dépendance de ce divin esprit. Mais, entraîné par le poids de sa pensée et la pente de son cœur, il revenait toujours au mystère auguste de l'Incarnation ; il entretenait toujours ses disciples des desseins du Fils de Dieu, lequel ayant mis sa divinité dans la chair pour en faire un principe de vie, veut mettre son esprit dans l'esprit de l'homme pour l'unir au Père des Esprits et le faire être, vivre et opérer en Dieu même.

C'était a6n d'assurer dansl'àme de ses disciples le règne de l'esprit de Jésus-Christ que M. de Bérulle leur inculquait, avec une insistance persuasive, les austères vertus qui terrassent le vieil homme et frayent le passage au nouveau, l'humilité, la dépendance, la modestie, l'uniformité de seu-

' Du bon usage de l'esprit et de la science, p. 708.

timent; c'était afin de les de'velopper qu'il exigeait une sï exacte fidélité aux pieux exercices qui n'avaient point d'autre but : l'oraison, les conférences spirituelles, la fréquentation des sacrements, la prati(jue des humiliations.

Aux Oratoriens appelés à l'enseignement dans les collèges ou dans les séminaires, il ne demandait pas seulement ce qu'il réclamait de quiconque se livrait à l'étude, de vivre de la vie de Jésus : il les exhortait encore à vivre de la vie de Jésus enfant ; à honorer plus particulièrement le mystère de ses premières années ; à étudier ses dispositions, à en obtenir quelque participation pour eux et pour les jeunes âmes confiées à leurs soins ' . Afin que tout, jusqu'aux édifices eux-mêmes, rappelât à ses disciples cette humble et solide dévotion, il voulut que tous les collèges de la Congrégation fussent dédiés à Jésus enfant au milieu des Docteurs ^.

Comme pour donner l'exemple à ses fils, lui-même consacrait les moments que n'aiisorbaient pas le gouvernement de rOratoire, la direction du Carmel, le soin des affaires publiques, à étudier la bienheureuse naissance de Jésus. Malade, fatigué des intrigues de la cour, il trouvait son repos dans la méditation des abaissements de son Dieu. Ils lui inspirèrent tout un livre qui parut le 12 janvier 1629, chez Antoine Estienne, avec ce titre : la Vie de Jésus ^.

* Voyez dans l'édition de 1057 : Lettres aux Pères de VOratoire, lettre III, p. 7C5, 760. Lettre V, |). 767.

2 IIabekt i)e Ceiiisy, liv. III, cli. vu, p. 731.

3 Voici le titre complet : Seconde partie des discours de [Estât et des Grandeurs de Jésus, en laquelle commence la Vie de Jésus, dédiée au Roy, par Pierre, cardinal de Bérulle, supérieur général de la Cungré<ja-

Le titre en annonçait exactement la matière. Dans le Traité des Grandeurs de Jésus, M. de Bérulle avait étudié le décret de l'Incarnation porté par Dieu de toute éternité : dans ce nouvel ouvrage, il en exposait l'accomplissement à l'heure marquée de Dieu. Le livre des Grandeurs s'arrêtait à contempler l'unité féconde, la communication prodigieuse, l'amour immense de Dieu en ce mystère, et les rapports entre la triple naissance que prend le Verbe au sein de son Père, au sein de Marie et jusqu'au sein du tombeau. Malgré ces derniers regards jetés sur la vie et la mort de Jésus ici-bas, on pouvait dire que tout se passait dans le Ciel, dans l'idée de Dieu, dans une contemplation très-haute, mais abstraite. Maintenant >L de Bérulle a pris terre. Sa pensée habite la Judée, Nazareth, la cellule d'une Vierge de quinze ans, et cette Vierge, si grande qu'elle soit, si élevée qu'il la proclame au-dessus de toutes les créatures humaines et angéhques, créées et possibles, au-dessus de tous les saints ensemble ', audessus de tout ce qui n'est pas Dieu même; elle n'est comblée de tant de privilèges que parce qu'elle va devenir la mère de Jésus. Tout roule sur cet adorable mystère. Marie avant, pendant et après rincarnation du Verbe, telle serait la division naturelle de ce livre.

Prenant donc la Vierge à l'aurore de sa vie, encore que loin de découvrir en elle aucune marque de bannissement ", il l'admire, n'ayant de pensée que par la grâce de Dieu, de

lion de l Oratoire de Jésus-Christ Rostre-Seigneur. A Paris, chez Antoine Estiene, 1629, in-8».

* La Vie de Jésus, IX, p. 45.

2 Ibid., VI, \y 38.

mouvement que par son Esprit, d'action que par son amour, et coopérant sans cesse à une grâce qu'elle ne discerne jamais, il montre cependant, à mesure que l'heure du grand mystère approche, le flot divin qui monte par un progrès continu, rapide, majestueux, qui inonde, qui envahit tout et rend Marie toute divine, afin qu'elle puisse devenir la Mère même de Dieu. Mais ce ne sera pas sans qu'elle y ait donné d'abord son libreconsentement. Le conseil de l'adorable Trinitédéputant vers Marie Gabriel, — après Michel, le plus grand des Séraphins : — le colloque de l'Ange et de la Vierge, le trouble de Marie, le combat mystérieux qu'elle livre à l'ambassadeur céleste, « la cogitation sublime et profonde « de la fille de Jiida ' » , les opérations différentes de Dieu dans l'Ange qu'il députe à la Vierge et dont il inspire les discours, dans la Vierge qui répond à l'Ange et dont il règle les paroles : telle est cette seconde partie. I^a troisième traite du mystère déjà accompli : Marie a dit fint, l'auguste Trinité s'est inclinée. Quels sont les inexprimables rapports que la Maternité divine crée, à ce moment suprême, entre le Père et l'Esprit et l'humble Vierge ? Quel est l'état, quelles sont les occupations du Verbe anéanti dans la chair? Quels devoirs rend-il au Père (|ui l'engendre de toute éternité dans la splendeur des cieux, à la Mère, qui le conçoit maintenant dans les ombres de la terre? Par quels hommages Marie, représentant le genre humain, et seule adoratrice du Verbe incarné, lui témoignc-t-clle sa religion et son amour à cette heure unique dans l'histoire des hommes et de Dieu? Autant de (jueslions que se

* La Vie de Jésus, XV, p. 77.

pose M. de Bérulle et auxquelles il répond. La page divine de saint Luc expose'e dans son ensemble, analysée dans ses détails, commentée mot par mot, s'éclairant à toutes les lumières que projettent sur elle l'enseignement traditionnel des Pères, les oracles infaillibles des Papes et des Conciles, les grandes thèses de l'École, les révélations des plus saintes âmes, voilà le livre de la Vie de Jésus. On peut lui reprocher quelques rares subtilités, une phrase lente et trop chargée, des répétitions que l'humble auteur confesse ingénument, de la monotonie dans la forme ; mais quelle vigueur de conception! quelle compréhension des mystères de la foi ! quelle chaleur secrète ! C était le digne pendant ou plutôt la suite du Traité des Grandeurs. Dans la pensée de son auteur, ce n'en était pas la fin. Après avoir contemplé le Verbe éternel au sein du Père; après avoir adoré le Verbe incarné au sein de Marie, il comptait le suivre en toutes ses démarches sur la terre , décrire ses états, méditer ses enseignements, et ne le quitter, comme les Apôtres, qu'au moment où la nuée glorieuse de lAscensiou l'aurait dérobé h ses yeux. Depuis des années déjà il notait soigneusement les pensées que Dieu lui donnait dans l'oraison, celles qu'engendrait sa réflexion solitaire, celles qui naissaient de son étude continuelle du texte sacré. Au milieu de préoccupations accablantes, la vie du Fils de Dieu était tellement l'objet premier, l'objet unique de sa pensée, qu'à peine descendu de cheval, dans des auberges de village, qu'à la porte de la salle du conseil, dans le palais de Saint-Germain ou de Fontainebleau, avec la même liberté d'esprit que s'il n'eût jamais songé à autre chose, il dictait au frère qui l'accompagnait, ou écrivait

sur le verso de quelque lettre, des éle'vations au Verbe incarné, des réflexions sur la naissance et l'enfance de Jésus, sur l'adoration des Mages et l'oblation au temple ; sur la retraite dans le désert, sur la Passion et la Résurrection; il possédait ainsi des morceaux considérables. Les élévations à sainte Madeleine n'étaient qu'un fragment de ce vaste et bel ensemble : achevé, ce travail eût été le plus complet, le plus touchant conunentaire de l'Évangile. M. de Bérulle, d'ordinaire si peu pressé pour se produire, se hâta cette fois d'imprimer. On eût dit que, poussé par un pressentiment secret, il lui tardait de donner au public le commencement de la Vie de Jésus. Elle s'arrêtait à l'Incarnation. Etait-il donc dans les desseins de Dieu, qu'après avoir écrit de cet adorable mystère comme nul ne l'avait fait avant lui, V Apôtre du Verbe incarné, ainsi que l'appelait Urbain VIII, déposât la plume pour toujours?

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