CHAPITRE VIII
Le cardinal de Bérulle mnlade vient habiter le faubourg Saint-Jacques. — Le jubilé. — Voisinajjc du {jraiid couvent. — Guérison , 2 juillet. — Réélection de la Mère Madeleine de Saint-Joseph (8 juillet). — Publication de la vie de Sœur Catherine de Jésus. — Quatrième et dernièie visite du monastère de l'Incarnation (23 août). — Mademoiselle de Bellefonds (Sœur Agnès de Jésus-Maria). — Mademoiselle de Gourgues (Sœiu- Marie de Jésus). — Le couvent de Saint-Denis et mademoiselle de Gadagne. — Les Carmes de Lorraine. — Visites, lettres, exhortations. — Le couvent de la Mère de Dieu et M. de Langres. — Port- Royal. — Affection de M. de Bérulle pour les ordres religieux. — Sa liaison avec les Frères Prêcheurs, les Franciscains, les Feuillants. — Il travaille à l'extension de la Congrégation de Saint-Maur. — A la reforme des Préinontrés. — A celle des Frères Mineurs. — Le grand couvent des Augustins. — Désordres qui s'y passent. — M. de Bérulle nounné commissaire du Saint-Siège. — Obstacles qu'il rencontre de la part des religieux, du général, du Parlement, de la cour. — Outrages qu'il reçoit. — Sa fermeté. — Succès de sa mission. — Triste état de santé de M. de Bérulle. — Lettre à Richelieu. — 2sou\eaus succès des armes du Hoi. — Lettre de Louis XIII à M. de Bérulle pour lui offrir l'archevêché de Tours. — Rubens et M. de Bérulle. — Prise de la Rochelle. — Prières d'actions de grâces à l'Oratoire et au Carmel. — Le vœu de M. de Bérulle. — Retour de la cour à Paris.
Depuis le mois d'avril de cette année 1G28, M. de Bérulle était atteint d'un mal indéfinissable. Pâle, défait, oppressé, il sentait à chaque instant ses forces défaillir, sans pouvoir les réparer par le sommeil, qui le fuyait, ni par la nourriture, qui lui faisait horreur. A la douleur physique se joi(]tiait la souffrance morale. L'Etat et
l'Église, l'Oratoire et le Carmel, ou plutôt dons l'État et dans l'Église, dans l'Oratoire et dans le Carmel, le règne de Jésus-Christ à consolider, à étendre, tel était le constant objet de sa pensée. Mais plus les ardeurs de son zèle étaient bridantes, plus son impuissance décliirait son cœur. « Je n'aime point, » disait-il, <•- ces états de langueur « c|ui rendent le malade inutile à soi et à charge aux autres, « et je demanderais volontiers à Notre Seigneur un genre « de mort qui n'appliquât personne au soin de mon « corps '. » Aussi, quand il vit entrer les médecins appelés en consultation, leur adressa-t-il ces simples paroles, (|ui peignaient bien son âme : « Messieurs, je vous sup})lie « de ne vous point applirjuer à me l'aire vivre, mais seule- « ment à me mettre en état de travailler. » On lui ordonna les eaux de Fougues, le lait d'ânesse et le bon air '". M. de Marillac possédait sur les hauteurs du faubourg Saint- Jacques, et dans le voisinage du grand couvent, une petite maison '. Ce n'était pas tout à fait la campagne, mais ce n'était déjà plus la ville. iM. de IJérulle consentit à venir v demeurer. Là, sans jamais pouvoir se résoudre à garder le lit, sans abréger le moindre de ses exercices ordinaires de piété, sans s'abstenir une seule fois de dire la sainte messe, sans renoncer à s'occuper des affaires publiques, il se soigna comme il était capable de se soigner.
Son recours le j)lus habituel et son repos dans cette solitude relative était la prière. Par une bulle en date du
' IImieut, liv. II, th. xvii, p. 575. ^ Id., iind. — Batterei., liv. VIII, no 78.
•' C'était sans doute la maison du Ifcuiiine , aciiett'e C(.'tt(! année même |>:ir M. de Marillac, qui en fit don aux Carmélites. (Arch. nat., S. VG56.)
8 avril de cette année, le Saint-Père venait d'accorder un jubilé pour demander à Dieu « qu'il lui plut apaiser sa « colère et pacifier les princes chrétiens, comme aussi pour « le remercier des grâces particulières que la France avait « reçues de la bonté divine, à la confusion des ennemis « de l'Eglise et de l'Etat. » L'ouverture de ce jubilé se fit le 12 juin ', Parmi les âmes qui alors conjuraient le Ciel de bénir les armes du Roi, combien appartenaient à l'Oratoire et auCarmel, et reconnaissaient qu'après Jésus-Christ elles devaient à M. de Bérulle la gloire de leur vocation et le bonheur de leur vie !
En cette occasion, le pieux supérieur ne manqua pas de rappeler à ses deux familles les dispositions exigées par la grâce qui leur était offerte. Il exposa à ses confrères la nécessité pour eux d'entrer dans un grand ressentiment de la justice de Dieu, de lui offrir les satisfactions infinies de son Fils, et de se tenir comme cachés en Jésus-Christ et tout revêtus de ses mérites ^. Chez les Religieuses de l'Incarnation, il s'efforça d'exciter des sentiments d'autant plus excellents, que leur profession était j)lus parfaite. Ce qui suffit aux gens du monde ne saurait suffire aux épouses de Jésus-Christ. Elles doivent s'oublier elles-mêmes pour songer à la justice, à l'amour infini, et s'y abandonner. « Adorez, » leur disait-il, « cette justice de Dieu exercée « sur son Fils unique; adorez-la dans toutes les humilia-
* Mémoires pour servir au Journal histori(fue. (Arcli. nat., M M. 626.) 2 OEuvres complètes, in-fol. OEuvres de piété, CLXXXVIII, p. 720. Il n'est jias dit que cette pirce soit adressée aux Pères de l'Oratoire, mais il est certain que M. de HéruUe rappela à ses confrères leurs devoirs pendant le temps du jubilé, et toutes les pensées indiquées dans le petit écrit que je cite conviennent très-particulièrement à des ecclésiastitjnes.
RELATIONS AVEC LES ORDRES RELIGIEUX. 3l3
« tions et les opprobres, toutes les souffrances qu'elle lui « a fait porter en l'âme et au corps, dans sa tristesse « jusqu'à la mort, dans son agonie au jardin et cette « épouvantable sueur de sang découlant jusqu'en terre, « dans sa seconde et dernière agonie en la croix. Donnez- « vous à lui sans réserve pour l'accompagner en ses « douleurs, pour porter avec lui les rigueurs de son Père, « qui sont fondées sur nos offenses, afin qu'il vous fasse « (ainsi) la grâce de rendre liommage avec lui à la justice «de Dieu... » Après quoi, « tournez-vous à cet amour « ineffable et inconcevable, duquel Dieu nous a tant « aimés que nous donner son Fils unique et le livrer « pour nous tous à la mort. Piendez-lui amour pour « amour, et soyez bien aises de gagner l'indulgence, puis- « qu'elle vous ôte l'empécliement à son amour. 0 mes « sœurs, s'il se faisait un jubilé pour ce seul sujet d'oster « les empêchements de l'amour divin , nous devrions li faire toutes sortes de diligences possibles pour le « gagner '. »
Le voisinage du monastère de l'Incarnation permettait à M. de Bérulle de s'y rendre souvent et d'adresser de fréquentes exhortations à ses pieuses habitantes. Les vertus de leur profession , les mystères dont on célébrait la mémoire, un texte de l'Apôtre, un mot de l'Évangile, faisaient le sujet de ces entretiens, où il laissait sa pensée s'élever en liberté et son âme s'épancher tout entière ; puis, avec une simplicité paternelle, il les entretenait
* OEuvres de piété, CLXXXIX, p. 721. Aux Religieuses Carmélites pour les disposer à la grâce du jubilé. C'est évidenimiMit une exhortation et non une lettre.
de ses regrets, de ses craintes, de ses désirs. Il leur disait combien il souffrait de ne pouvoir visiter en personne tous Jes couvents de l'ordre, et quelle peine lui feraient ses filles si la pourpre dont elles le voyaient revêtu les empêchait de recourir à lui avec confiance et abandon. « Par la grâce de Dieu, cette dignité ne m'élève " point, » leur disait-il; " au contraire, elle me sert d'un <' poids bien puissant pour m'abaisser et me faire craindre. « Hélas! combien de grands personnages et d'âmes bien '> plus saintes que je ne le suis se sont perdues dans l'élé- " vation, qui dans l'humiliation eussent trouvé leur salut <c et leur sûreté ! Ainsi, ce changement qui s'est fait en " moy, ce n'est ni pour moy ni pour vous qu'il s'est fait, < mais pour le monde, qui ne juge des gens que par « l'extérieur et sur l'ajjparence. Pour vous, je ne veux » point que vous me regardiez d'un autre œil dans ce Il nouveau rang, sinon pour trembler pour moy; car les « choses de la terre, plus elles sont élevées, plus elles sont » périlleuses, et qui sait si Dieu ne me donne pas quelque « récompense en ce monde pour me réserver la punition i- de mes fautes en l'autre ' ? »
De ces discours si humbles cl si édifiants, il passa à des actes meilleurs encore. Une maladie contagieuse qui venait d'éclater à Paris n'épargna pas le faubourg Saint- Jacques. La sœur tourière des Carmélites fut atteinte. Tous les amis de M. de Bérulle le conjurèrent de s'éloigner, mais vainement. Ni l'intérêt de la santé qu'il était venu chercher dans ce quartier, d'ordinaire plus salubre,
' Cité par le P. Iîattkhkl, liv. IX, ii» 81.
ni l'obligation où il était de voir la Reine et de conférer avec elle pour le bien de l'Etat, ne purent le décider à quitter ses chères Carmélites. A tout ce qu'on lui dit de plus pressant il opposa toujours la même réponse : « qu'il i: était le curé, le supérieur, le père de ces saintes fdles, i. qu'il se devait à elles sans réserve, et que, s'il se fût i< trouvé hors de Paris, il y serait rentré tout exprès pour « les venir assister ' . »
Dieu prit soin de celui qui en prenait si peu de luimême. Non-seulement la contagion ne l'atteignit pas, mais il retrouva tout à coup ses forces. Le 2 juillet, comme il était au parloir avec Sœur Marie de Saint- Jérôme, tandis qu'elle priait pour lui Notre-Seigneur et la Sainte Vierge dont elle tenait une image entre les mains, il éprouva tout à coup une impression si extraordinaire, qu'il ne put s'empêcher de s'écrier : »« Qu'est-ce? '< Je sens une nouvelle vie jusqu'au bout des doigts ! » Toute trace extérieure de ses infirmités avait subitement disparu. Sœur Marie de Saint-Jérôme ne douta pas (jne la Mère de Dieu n'eut voulu prolonger par un miracle la vie de son grand et dévot serviteur. Peu de temps après, le 8 juillet, toutes les religieuses de l'Incarnation purent s'assurer par elles-mêmes que, dans sa joie, leur pieuse compagne n'avait rien exagéré, et elles bénirent Dieu de leur avoir rendu leur père ^.
* Mémoires iiiiinusciil.<i ilr F. Edmond de Messu cl de Sœur Marie de Saint-Jérôme. (Arch. nat., M. 233.) •
2 IIabeiit de Cei\isy, liv. II, ch. xvii, p. 581 et suiv. Lu Vie de la Mère Madeleine de Sainl-Joseph , 2* éd., liv. I, cli. XL, p. 263. Le Livre des fondations (^Mss du {jrand couvent), t. II, p. 232. On trouvera plus bas, dans ce même chaj)itre, de nouveaux détails sur ce sujet.
Le motif qui iinienait iM. de Berulle en ce jour au grand couvent était le désir de présider, en compagnie de M. du Val, aux élections. Le triennat de la prieure s'achevait le 8 juillet. M. de Bérulle, témoin des bénédictions par lesquelles Dieu se plaisait à récompenser la générosité de la Mère Madeleine, partageait l'avis de ses filles. Avec elles il désirait continuer dans la supériorité celle qui, par ses vertus hors de pair, se montrait si digne de l'exercer. Mais, atteinte d'un mal qui ne pardonne guère, avertie d'en haut qu'il ne lui restait plus que peu d'années à passer ici-bas ', accablée par un travail incessant, car de tous les couvents du Carmel on sollicitait ses conseils, la Mère Madeleine conjura son père et ses sœurs de lui épargner ce fardeau. Ce fut en vain ^. Le suffrage unanime des religieuses capitulantes, confirmé aussitôt par M. de Bérulle et par M. du Val, la maintint pour trois années encore à la tête du monastère de l'Incarnation. Comme pour la consoler du sacrifice imposé h sa charité, on réélut en même temps qu'elle, en qualité de sous-prieure, la tendre et vaillante amie qu'elle devait au cloître, Sœur Marie de Jésus '.
Au moment même des élections, la Mère Madeleine se
* La Mère Madeleine mourut le 30 avril 1637.
2 La Vie de la Mère Magdeleine , liv. I, ch. xxxiv, p. 210 et suiv.
^ Les Esleclionx et les visites , etc. Mss. du grand couvent. M. Cousin , dans les pièces jusliHcativ es de lu Jeunesse de madame de Loti juev die (açpendice, notes du chap. i'"", ii, |). 343), indique comme sous-prieure la Mère Marie-Madeleine de Jésus ( niadenioiselle de Bains). — C'est une erreur. La sous-prieure, élue le 12 octolire 1625 et réélue le 8 juillet 1628, fut, d'après les procès-verbaux originaux conservés au monastère de l'Incarnation et (]U(! j'ai eus entre les mains, la Mère Marie de Jésius (marquise de Bréauté.)
RELATIONS AVEC LES ORDRES RELIGIEUX. 317 voyait condamnée à un travail fort nouveau pour elle. De chez le libraire Fiacre Dehors on lui apportait des épreuves à corriger : elle imprimait. On se rappelle cette angélique Sœur Catherine de Jésus qui, enlevée à la fleur de l'âge, avait répandu autour d'elle, avant d'être cueillie pour le Ciel, le parfum des plus suaves vertus. M. de Bérulle pensa qu'il ne fallait priver ni le cloître ni le monde de son fidèle portrait, et il fit un devoir à la Mère Madeleine de mettre par écrit ce qu'elle avait su, ce qu'elle avait vu des opérations de la grâce dans l'âme de la jeune Carmélite. Comme la Reine mère visitait souvent, de son vivant, Sœur Catherine de Jésus et avait conservé d'elle un souvenir qui était un culte, M. de Bérulle lui dédia l'ouvrage. Cette épître, où le supérieur des Carmélites n'oublie pas de nommer, à côté de Catherine de Jésus, Sœur Marie de l'Incarnation, « dont « l'odeur a remply la France et passe maintenant aux pro- « uinces estrangères, » n'était à vrai dire que l'évangélique glorification des petits et des simples. Toujours juste et toujours miséricordieuse, la divine Providence, disait-il, veille avec une sollicitude égale sur les petits et sur les grands. N'est-il pas vrai pourtant que, par le mystère de l'Incarnation, Dieu lui-même, méprisant les grandeurs, a choisi pour son lot la petitesse et la pauvreté? Et quand il a voulu rendre dignes de leur ministère les hommes qu'il destinait à la plus étonnante des grandeurs, celle du sacerdoce pt du souverain pontificat, ne leur a-t-il pas donné pour modèle un petit enfant? C'est donc un devoir d'honorer les petits, qui « sont le « thrésor du Fils de Dieu » . Les honorer ne suffit pas ;
il faut les imiter par un mépris profond et croissant pour le monde. « Les grands » , ajoutait M. de Bérulle avec un accent bien propre à toucher la Reine mère, » les grands Il trouvent en leur grandeur de l'opposition, et de l'amer- « tume en leurs délices. La Providence divine en use « ainsi pour les disposer plus suavement à oublier le « monde; mais, quand il n'y auroit point de croix et point « d'amertume, la seule qualité passagère du monde nous « convie à le laisser avant qu'il nous laisse luy-même. Le « monde passe, madame; nous passons comme luy et « avant luy. Et Votre Majesté en a veu passer beaucoup « devant elle, et ce qui est passé ne reviendra jamais « plus. Jésus-Christ seul demeure éternellement' ! »
La dédicace à la Reine portait la date du 18 août. Cinq jours après, M. de Bérulle se rendait au monastère de l'Incarnation, afin d'en faire la visite. C'était la quatrième, ce devait être la dernière.
On eût dit de l'ordonnance rédigée et signée par lui avant de quitter le monastère, qu'elle était son testament. Il v règne une paix, une force, une élévation, une douceur, un mépris du monde, un amour de Jésus-Christ, dignes d'une âme prête à aller rejoindie son Dieu. « Vous ne devez, mes « Sœurs, estrc jamais seules, » dit-il en commençant, « et, si vous faites profession de solitude, vous devez « touiours estre en compagnie, mais en la compagnie de
• La Vie (le Sœur Calheiine de Jésus, religieuse de [Ordre de Sostre- Dante du Mont-Cartnel, establj en Frunce., selon la ré formation de Saincle- Térese- de' Jésus , décédée au couiient du mcsme Ordre, dit de la Mère de Pieu, en la ville de Paris, le 19 février 1620, auec un recueil de ses lettres et pieux eu-rit'^. Pur le commandetnent de la Reyne mère du Roy. Paris, Fiacre Dehors, au Mont-Saint-Ililaire, 1628.
« Celuy qui nous dit en se séparant de nous : « Je suis « avec vous jusques à la consommation du monde. Vous « avez son corps, son esprit et sa divinité en son autel et « en son sacrement. Mais, outre cette présence sacrée et « attachée à ce mystère et à ce sanctuaire, qui contient le « thrésor de la terre et du ciel, vos esprits doivent estre « touiours et partout avec l'esprit de Dieu : c'est l'esprit « de vos esprits '. » Aussi il insiste, il presse pour qu'elles cherchent, pour qu'elles trouvent au chœur leur plus importante occupation et leur j)lus (^rande joie. Afin de les exempter de cet office, il exige, sauf le cas de maladie grave, des raisons si puissantes et par là même si rares, qu il jufje inutile d'en faire rohjet d'un rè(j,lement. Vivre dans le silence et la fuite du monde, dans l'obéissance de tous les instants aux observances de la reli{|ion ; ne respirer que pour Jésus-Christ; passer, s'il était possible, les jours à ses pieds; se nourrir de sa chair adorable avec un amour d'autant |)his respectueux (ju'on a plus souvent le bonheur de le lui témoi(jiier : telles son!. les recommandations suprêmes du saint cardinal à se> filles. On sent que son amour pour son Sauveur grandit à mesure que les années penchent vers leur déclin, et que, plus près du ciel, il revêt, grâce à ce bienheureux voisinage, un caractère plus intime, plus tendre, plus ardent.
* Une partie de celte visite a été imprimée dans Jes OKuvrex complètes sous ce tilro : Lettre tjénérale aux Religieuses Carmélites. (VA. de 1657, in-fol. p. 796 et suiv.) On trouve en tète de cette lettre trois paragraphe*! qui en expliquent l'envoi à tous les <-oiiv<'nls du Carmcl et (lue ne porte pas le manusc-rit de In visite faite au couvent de l'Incarnation. Mais l'éditeur a supprimé tontes les instructions concernant les devoirs particuliers des Carmélites, qui forment la majeure partie de ce touchant écrit.
320 LE CARDINAL DE BÉRULLE ET RICHELIEU, plus dédaigneux du inonde et de tout ce ijui n'est pas Dieu. La Reine mère, accompagnée de ses dames d'honneur, venait souvent au grand couvent. Pour tenir les Carmélites en garde contre la distraction que ces visites leur pouvaient causer, M. de Bérulle emploie un austère langage. Il les convie à méditer sur la plénitude de la majesté divine et à ne pas plus songer « au reste qu'à « une ombre qui passe et ne laisse aucune marque et iv impression de soy. Pas une ne lèvera les yeux pour « les regarder, dit-il, pas une ne divertira son esprit » pour y penser. Chacune demeurera occupée de Dieu » comme si ces personnes n'estoient point dans la mai- « son , hors trois ou quatre qui seront choisies pour <t porter ce fardeau et en garantir et descharger la com- « munauté. «
Cette cour, dont M. de Bérulle redoutait si sagement le contact pour les Religieuses, voyait chaque année le Carmel faire de nouvelles conquêtes dans ses rangs. Ce ne fut pas sans avoir essayé de la retenir] qu'elle céda une jeune fille destinée, semblait-il, à devenir un de ses plus agréables ornements.
On l'appelait mademoiselle de Bellefonds. Par son père, gouverneur de Valognes et de Caen , et par sa mère, Jeanne aux Epaules, sœur du maréchal de Saint-Géran, elle appartenait à la première noblesse du royaume. Belle, d'un esprit qui n'avait ni la faiblesse ni les brusques retours de la première jeunesse, d'une douceur qui forçait ses rivales elles-mêmes à lui pardonner les grâces de sa personne et la solidité de sa raison, elle était d'un caractère si égal, qu'il suffisait de l'avoir estimée une fois pour
RELATIONS AVEC LES ORDRES RELIGIEUX. 321 en porter toujours le même jugement. Tant de qualités sérieuses et charmantes attiraient à maclemoiselle de Bellefonds des triomphes trop souvent périlleux. Madame de Bellefonds le comprit, et, parmi les jeunes seigneurs qui briguaient la main de sa fille, elle s'efforça de découvrir un mari digne d'elle. Cette recherche difficile l'absorbait tout entière, lorsqu'un jour la maréchale de Saint- Géran vint prendre sa nièce dans son carrosse pour la conduire aux Grandes Carmélites, où devait se faire entendre un prédicateur en renom. Par une circonstance providentielle, mademoiselle de Bellefonds se trouva placée entre le nonce et M. de Bérulle. Le cardinal avait rencontré cette aimable jeune fille à la cour; il avait deviné, sous les livrées du monde, une àme trop haute pour devenir son esclave. Il la demanda à Dieu. De si saintes prières ne tardèrent pas à être exaucées. Mademoiselle de Bellefonds vint voir la Mère Madeleine, et de ses entretiens avec la vénérable prieure elle sortit décidée à se donner h Jésus-Christ. La Mère Marie de Jésus, dont elle était alliée, fut la [)remière confidente de soft dessein. Sa résolution une fois prise et le consentement de sa mère obtenu, rien ne put la retenir dans un monde qu'elle connaissait trop |)onr ne pas le mépriser, et bientôt la cour apprit que mademoiselle de Bellefonds s'appellerait désormais et toujours Sœur Agnès de Jésus-Maria '.
' Tons CCS détails sur mndemoiscUe de Rellefonds sont tirés : 1" Du livre des fondations (.VLs.s, du grand couvent), t. II, [>. 403. 2" De la Ictirt; circiiUire adressée après sa mort aux monastères de l'Ordre, pnr la Mère Marie du Saint-Sacrement (mademoiselle delaTluiilleriej. Cette circulaire a été imprimée par M. Cousin (/a Jeunesse de inadume de Lnnrjucvillc , 5*-' édition, appendice, notes du premier chapitre, n" Vil, p. 4U8.) Il est
Le couvent de l'Incarnation faisait, vers la même époque, une autre conquête non moins précieuse aux yeux de M. de Bérulle. Depuis cette nuit du 28 mai J613, où il avait ouvert les portes du ciel à la jeune et vertueuse présidente de Gourgues, sa cousine, M. de Bérulle n'avait point oublié la fille qu'elle laissait sur la terre. Rappelée à Bordeaux pour v être élevée sous les yeux de son père, cette enfant prédestinée n'avait pas tardé à entendre dans le secret de son âme les premiers appels de la grâce. Ils n'avaient point été aussitôt écoutés. Si retiré et si grave que fut l'intérieur d'un preiuier président dont la vie, brisée sans retour, demandait à la piété la plus austère son unique consolation, le monde avait trouvé le moyen d'y pénétrer assez pour partager, sinon pour séduire, le cœur de mademoiselle de Gourgues. Dieu, qui la voulait
assez- étranjje que Moréri, d'ordinaire bien informé, ait ignoré les noms de baptême et. les noms de religion d'une religieuse aussi célèbre que la Mère Agnès. (Moréri, art. Gi<jaull, seigneur de Bellefonds. Edit. de IT.îO, t. V, p. 193.) Son neveu fut maréchal de France et ami de Rossuet. Ellemême était fort liée avec le grand évèque qui, à la nouvelle de sa mort, écrivit à madame d'Epernon cette admirable lettre : « Nous ne la verrons i< donc plus, -cette clière Mère; nous n'entendrons plus de sa bouche ces .1 paroles que la charité, que la douceur, que la foi, que la prudence « dictoient toutes et rendoient si dignes d'être écoutées ! C'étoit une perli sonne sensée qui croyoit à la loi de Dieu et à qui la loi étoit fidèle; 11 la prudence éloit sa compagne et la sagesse étoit sa sœur; la joie du « Saint-Esprit ne la quittoit pas; sa balance étoit toujours juste et ses Il jugements toujours droits. On ne s'égaroit point en suivant ses conseils; Il ils étoicnt précédés par ses exemples. Sa mort a été tranquille comme sa
I vie et elle s'est réjouie au dernier jour. Je vous rends grâces du souvenir
II que vous avez eu de moi en cette triste occasion. J'assiste avec vous en
11 esprit aux prières et aux supplications qui se feront pour cette âme
Il bénie de Dieu et des hommes. Je me joins aux pieuses larmes que vous
Il versez sur son tombeau, et je prends part aux consolations que la foi
Il vous inspire. « (^OEuvies complèlea , édit. Vives, t. XXVIII, p. i-S'i-).
C'est par crieur que l'éditeur appelle madame d'Epernon prieure du grand
couvent. I<a prieure était alors mademoiselle de la ïhuillerie. Madame d E-
pernon ne fut jamais en charge.
pour lui seul, brisa tous ces liens. Le président mourut, et sa fille, docile aux enseignements de son père, aux désirs de sa mère, sentit levivre, plus puissants que jamais, ses premiers attraits pour le cloître. Elle vint à Paris et consulta M. de BéruUe. Tout en regardant sa vocation comme certaine , il l'engagea à prendre du temps pour réfléchir encore. Lorsqu'après ce sérieux postulat mademoiselle de Gourgues entra enfin au grand couvent, les plus anciennes religieuses lurent frappées par rémittente vertu de leur jeune compagne. Favorisée des dons les plus rares de la nature et de la grâce, éclairée de lumières extraordinaires sur la personne et les mystères de son Sauveur, elle n'en pratiquait pas moins une humilité si intérieure et si visible tout ensendjle, que ses supérieurs en étaient confondus et ravis '.
Tandis que, par ses prières et par ses conseils, M. de Béni Ile attirait ainsi au couvent de l'Incarnation une novice destinée à devenir une de ses plus grandes religieuses, il envoyait de la rue Saint-Jacques au monastère de Saint-Denis, en qualité de sous-prieure, une jeune ])ro-
' Louis XIII s'intéressait à madomoiselle de Gour{|ues, comme le prouve la leltr(! que lui écrivit M. de lîéruile. Cette lettre, de la uiniu du cai-dinal, datée du 4 févrii^r, faisait partie de la collection Leher. Elle a été acquise par la Riljliotlièque de Rouen. (Lettres originales, n" 5763, portefeuille G). Elle ne porte pas l'année, qui m'est fournie par une antre lettre également antojjraphe, en date du 0 mars 1G2!) et dont on trouvera \e Jac-sintile .1 la tin do ce volume. Le récit des C/ironif/ues, t. Il , p. 50 et suiv., est jilciri de fautes. Mademoiselle (le Goui{;u("s ne put venir a Paris consulter mademoiselle Acarie, puisque celte Dienlieureuse mourut le 18 avril 1018, et qu'à cette date mademoiselle de Gourgues n'avait que onze ans : il s'agit sans doute de la Mère Marjjuerite Acarie du Saiul-Sacr<-ment. ÏMademoiselIc de Gourgues ne mourut pas en 1037, puisiju'elle lut jirieure en 1659 seulement. Elle mourut eu 1677.
fesse en qui la Mère Madeleine avait reconnu des dispositions héroïques, Sœur Angélique de Jésus.
Elle n'avait que vingt-six ans ; mais déjà Dieu s'était plu à la former lui-même aux vertus qui sont comme l'exorde de la sainteté. Tous les témoins de la générosité avec laquelle mademoiselle de Gadagne, s'arrachant au monde, était venue, souriante, ensevelir sa jeunesse et sa beauté sous l'habit de sainte Thérèse, s'imaginaient sans doute qu'à ce sacrifice du matin Dieu ferait luire sur la victime son plus joyeux soleil. Il n'en fut rien. A peine entrée dans le cloître, mademoiselle de Gadagne se vit assaillie par la ])lus furieuse tempête. Les ténèbres l'environnèrent et le sol manqua sous ses pas. M. de lîérulle n'était point homme à s'effrayer d'un si rude assaut; il savait que, dans son humble fierté, Sœur Angélique ne se laisserait pas désemparer. Mais il jugea qu'à une âme dont les anéantissements présents indiquaient la grandeur future, il fallait un guide en qui la sainteté égalât les lumières, et il lui donna pour père le prêtre dont lui-même s'estimait le fils en Jésus-Christ, le P. de Condren. Pendant six ans, Sœur Angélique marcha ainsi dans l'obscurité et dans le trouble. Une nuit enfin, tandis que, prosternée devant une image de sainte Madeleine, elle se répandait en larmes et en sanglots aux pieds de la sainte amie de son Sauveiu', la paix rentra tout à coup en son âme avec une abondance de lumières incrovable. Le P, de Condren fut des premiers à ressentir les effets d'un si heureux changement. Dans le recueillement de la prière, Sœur Angélique connut l'abime profond d'humiliations et de douleurs où était plongé le j)èie
de son âme, et en même temps elle vit que sa pureté approchait de celle des an^es. Elle se sentit pressée de dire de la part de Dieu au P. de Gondren qu'il ne devait ])as cesser d'offrir chaque jour le divin sacrifice en invoquant le prétexte de son indignité. Convaincu que le ciel seul avait pu révéler à la pieuse Carmélite le secret de son état intérieur, M. de Gondren la conjura de lui tout dire avec simplicité, et le père, s'hurailiant devant la fille-, s'agenouilla pour entendre de sa bouche les volontés de Dieu '. On comprend qu'après de telles faveurs accordées par Jésus-Christ à la jeune professe, M. de Bérulle n'ait pas hésité à la désigner pour la charge de sous-prieure. Il voulut même, quoique cène fût pas sa coutume, écrire l'obédience de sa propre main, et lui donner ainsi un particulier témoignage de sa paternelle aflection ^.
Ce monastère de Saint-Denis, dont Sœur Angélique faisait partie désormais, était cher entre tous à M. de Bérulle. Lors de son départ pour l'Angleterre, il avait promis à la Mère Anne du Saint-Sacrement, prieure de la nouvelle fondation, qu'il viendrait souvent à Saint-Denis, « tout en récitant son bréviaire ' » . Ni la pourpre dont il fut depuis revêtu, ni les soucis que lui donnaient les affaires de l'P^tat, ni ses infirmités, ne lui firent onblier sa promesse. Il vint comme on achevait d'élever les bâti-
* La Vie dit P. Charles de Condren,... composée par un prestre. Paris, Sara, in-V", liv. II, ch. xiit, p. i'i8. — La Mère Angéli(jiie n'est pas nomiru'c, mais les Clironiqiies dii'Carmel afHriiient expressément que c est d'elle (pie parle M. Ainelotte, auteur de la Vie du P. de Condren.
- Voyez les Annales uianuscrites du couvent de Saint-Denis, Mss. appartenant à ce monastère, et les Chroniques des Carmélites de France, t. IV^, p. 206 et snivanies.
3 Voyez plus haut, cli. i, p. 17.
326 LE CARDINAL DE BÉRULLE ET RICHELIEU, ments du monastère. Ils étaient simples, mais spacieux, avec un vaste jardin et un beau cloître. M. de Bërulle visita, examina, approuva tout, au grand contentement de la Mère Anne, qui voulait toujours être guidée par son supérieur '.
Les couvents situés dans des provinces parfois fort éloignées ne pouvaient être, de la ])art de M. de Bérulle, l'objet de soins aussi assidus (jue ceux de Paris et des environs. Néanmoins il ne cessait de les assister avec la sollicitude la plus éclairée. Il n'en n'était pas un à la fondation duquel il n'eût contribué par ses prières, par le dévouement de sa congrégation , par ses propres démarcbes auprès des gouverneurs de provinces et des grands, auprès de la Reine mère et du Roi.
Salins, érigé depuis le 8 mars 1G27 ^; Guingamp , dii à la libéralité de MM. de Vendôme, les obligés à tant de titres du cardinal de Bérulle ^; Agen, auquel un brevet inespéré de Louis XIII avait donné naissance "*; Moulins, dont la fondatrice déjà connue par ses générosités pour le Garmel de Riom , était venue conférer à Paris avec M. de Bérulle '' ] tous les monastères, en un mot, et ils
* Annales de Saint-Denis , p. 20.
2 Chroniques rie F Ordre des Carmélites en France, Troycs, 1861. t. IV, p. 396 et suiv. La fondatrice fut la Mère Thérèse de Jésus, dont M. de Bérulle avait fait entrer la sœur au Canne!. Voyez le P. de Bérulle et i Oratoire , cli. iv, p. 113.
•^ 28 mai 1628. Clironiques, t. IV, p. 468. Guingamp, aujourd'iuii clicf-liou d'arrondissonieni dans le département des Côtes-du-Nord, faisait j)artie du duclié de Fcnthièvrc, et comme tel appartenait aux Vendôme.
^ 2 décembre 1628. Chroniques , t. IV, p. 485.
5 Chroniques, t. IV, |). 506. Ce couvent fut établi le 24 décembre 1628.
s'élevaient maintenant au nombre de quarante - trois , voyaient son nom mêlé à l'histoire de leurs origines.
Les PP. Carmes n'en prenaient pas leur parti. Nonobstant les dernières déclarations du Saint-Siège, si explicites et si solennelles, ils cherchaient toujours sous main à reconquérir l'autorité dont ils se prétendaient injustement dépossédés. Pour y arriver, ils continuaient à se montrer peu difficiles dans le choix des moyens.
En 1625, la duchesse douairière de Lorraine avait obtenu du Pape, à la prière de ces religieux, une bulle qui les autorisait à fonder deux monastères de Carmélites dont ils demeureraient les supérieurs. Instruit de ce nouvel incident, M. de BéruUe avait rédigé une note que M. d'Ocquerre, secrétaire d'Etat ', adressa au suffragant de Toul. « Le Koy trouvolt fort mauvais » , lui était-il dit, « qu'il ic se fût laissé surprendre iusques à ce point que de con- « sentir à l'entrée des Carmélites soubs la conduicte et à « la sollicitation des PP. Carmes pour s'y establir en la « ville de Bar, ressort de son parlement " » . Sur ces entrefaites, le duc de Lorraine étant venu à Paris, M. de Bérulle, auquel il avait d'ailleurs de grandes obligations, le vit et en obtint la promesse que le monastère de Bar serait soumis aux supérieurs français. Croyant à la parole de
1 Nicolas Potier, seigneur d'Ocquerre, fils de Potier de lilancmesnil . conseiller du Roi, secrétaire des commandements et secrétaire d'Etat des Affaires étrangères.
2 On conserve »a\ Archives nationales (M. 216, D. 6 et 7) deux minutes de la main de M, de Hérufle concernant cette affaire. En tète de l'une on lit : Mémoire à monsieur d'Au/jnerre (d'Ocqu(M-ro) secrétaire Deslat descripre à Mans, de Sytie suffrarjuiil de Toul. hc mot de suffragant équivaut ici à celui de coadjnteur. Il en fallait un à Toul, puisque le titulaire, Nicolas-François de Lorraine, cardinal depuis JG27, n'était pas prêtre.
Charles IV, lu princesse de Gonti et le duc de Glievreuse, ses allies, acceptèrent le titre de fondateurs, et madame de Glievreuse elle-même — tout exilée qu'elle était , mais que l'on ne pouvait en pareille circonstance séparer de son mari' — fut déclarée fondatrice. M. de liérulle avait compté sans le P. Bernard. Ge religieux, «pii connaissait madame de Glievreuse, « se donna l'honneur « de la visiter et la supplier d'obtenir de Son Altesse, per- « mission d'établir lesdits deux couvents (portés dans la « bulle) » . Heureuse de toutes les occasions de manifester son ])ouvoir, la duchesse parla à Charles IV, qui, d'abord embarrassé par ses en^jagemenls avec h; cardinal de Bérulle, la rebuta; mais « avec le temps, elle sut si bien <i ménager son esprit, qu'elle obtint ce qu'elle demandoit » . Les patentes furent expédiées le 21 août, et madame de Glievreuse envoya sur-le-champ quérir le P. Bernard , attendu qu'elle était obligée de sortir incontineut de Bar et de toute la Lorraine, pour obéir à son mari. Les PP. Carmes durent déplorer cet ordre tyrannique, qui enlevait aux deux couvents leur protectrice, et un si bon conseil « à Son Â^ltesse '" » . Bientôt d'ailleurs l'ordre leur vint de Rome d'avoir à cesser leurs poursuites, et ils durent renoncer à l'établissement (ju'ils avaient projeté
1 Lettre autographe de M. de Bérulle, 19 mai 1628. (Aicli. nat., M. 216, D. 4.)
2 Les mots entre guillemots sont du P. Louis de Sainte-TluMvse , qui ï-acontc naïvement toute cette liistoirc. (Annules des- Curnies dcrliousse^ de France et des Carmélites qui sont sous le f/ounernement de l'Ordre, Paris, Angot, 16fi6, in-lol., liv. I, eh. i.xxxvii, p. 227 et 228). Vers la fn. de 1628, madame de Clicvreuse eut la permission du Roi et lordrc de son mari de revenir à Dampierre. (Madame de Clievrense , par V. Cousin. Didier, 1862, in-12, eh. m, p. 85-90.)
a Le P. Louis de Sainte-Thérèse (Op. cit.) se horne à dire « qu'.'- peine
I^es monastères qui dépendaient de M. de Bérulle n'étaient jamais abandonnés par lui. Empêché de les visiter tous, comn^e c'était son droit, son devoir et son désir, il se faisait suppléer par des ecclésiastiques capables de remplir cet important ministère : tels étaient M. Louytre, doyen de Nantes, auquel son dévouement envers l'ordre de la sainte Vierge avait attiré de si violentes persécutions ', et le P. Duchesne, de l'Oratoire, « très-expérimenté dans les choses de piété, et très-aflectionné au Carmel * » . « Dieu en la terre » , écrivait M. de Bérulle à ses filles, « ne nous veut pas visiter immédiate- « ment par luy-mesme, mais par l'interposition de ses « créatures, il veut régir les hommes par les hommes en « qui il met son esprit et sa grâce , sa lumière et sa parole « et mesme son authorité, pour accomplir ses desseins sur
« nous llecevez donc (le visiteur) comme venatit de sa
«part, pour porter sa bénédiction dans vos âmes ' ». Mais il soudrait de ne pouvoir remplir, en personne cette douce et salutaire mission. « Cela ne m'em|)échera j)as de vous voir, « quand il plaira à Dieu de m'en donner la liberté » ajoutait-il. Si dévoués, si sages que lussent les ecclésiastiques désignés par lui, il redoutait que « l'ennemi « de Dieu et de ses œuvres, qui a coutume de senx.'r la « zi/anie dedans le champ du Seigneur, ne pût se préva-
« les Carmélites lnront-elles eslahlies qu'on rommenra à les persécuter, « à cause f|ue le duché de Bar relève de la Franc-e, et ainsi volontairement « elles abandonnèrent ce couvent. »
* Lelire LXXIl, à des relifjieuses Carmélites. OEuvres imprimées , infol., p. 793.
2 Lettre LXII.... Ibid., p. 79V.
3 /(/., ibid.
330 LE CARDINAL DE BÉRULLE ET RICHELIEU. a loir de son éloignement » . Afin d'y obvier, outre les visiteurs, il commettait, dans certaines villes, quelques prêtres pour veiller à l'administration de toutes les affaires des Carmélites, « les défendre, maintenir, et protéger » . ' Ainsi fit-il à Marseille par un acte dans lequel, sous une forme administrative, on sent percer tout son dévouement pour elles '.
Mais surtout, il leur adressait d'admirables exhortations. Tantôt il rappelait aux prieures leurs obligations particulières, portant les unes à être plus affables, les autres plus détachées ; celles-ci à accepter sans faiblir les humiliations et les croix, celles-là à recevoir sans s'enorgueillir les dons les plus excellents, et les plus douces consolations ^. Tantôt il communiquait avec les simples religieuses, répondant à leurs questions, résolvant leurs doutes, éclairant leurs voies, parfois sans insister, d'un mot rapide et lumineux, mais souvent avec des développements considérables et qui épuisaient le sujet ^.
Puis, lorsque arrivaient les saintes solennités de l'Kglise , vraies fêtes pour son esprit et pour son cœur, il aimait à les célébrer avec ses filles, l^es Carmélites de Caen recevaient de lui , sur le mystère de vie que les hommes, les anges et Dieu même trouvent dans l'Incar-
* Aich. nat., L., cote G., 9^ liasse, 13'^ pièce, copie. Cet acte est du 28 mars 1628. Une lettre adressée par M. de Bcrulle au duc de Guise eu juin 1028, prouve qu(! les Carinéliles de Marseille avaient alors beaucoup à souffrir. (Arcli. nat., M. 216, 165.)
^ Voyez les lettres an\ Prieures de l'Ordre, OEuvres imprimée/;, p. 800 et suiv.
3 Voyez lettres CXXXIV et suiv., p. 827. Toutes les lettres de M. de lîéridle aux Carmélites n'ont pas été imprimées. Il en existe un grand iiond)rc aux Archives nationales.
nation du Verbe, des pages d'une élévation rare ' ; et celles qu'il envoyait aux religieuses de Salins sur les différentes demeures du Fils de Dieu , étaient bien faites pour leur causer la plus salutaire émotion ^. A d'autres, il enseignait la dévotion à l'enfance de Jésus, la nécessité de lui consacrer toute la sensibilité de leur cœur : la joie austère de le suivre au désert, pour partager sa solitude ^. Il leur montrait surtout, suspendu à la croix, Celui qui est l'auteur de la vie et la vie même ', et, passant plus avant, il leur faisait regarder vivant en leur âme Celui pour qui et en qui elles devaient vivre désormais. Ainsi, toujours il travaillait à les soustraire à elles-mêmes pour les plonger en Jésus-Clirist, et par Jésus-Christ en ce grand Dieu, objet de leur vision éternelle dans le plein midi de la gloire, déjà leur pure et radieuse lumière durant le crépuscule de la foi '\ C'étaient de vrais trésors que d'une main tout ensemble prodigue et discrète, le serviteur de Dieu répandait dans le Carmel. Comment en effet de tels enseignements, mar(]ués au coin de l'autorité, de la science et de la sainteté, reçus avec vénération par les Sœurs, commentés et dispensés avec sagesse pai des prieures " formées à l'école de la Mère Madeleine de Saint- Joseph, n'auraient-ils pas élevé et maintenu, au-dessus de tout ce qui resserre et rapetisse, des âmes déjà rendues
1 OEuvres de pieté , dans les OEuvra complûtes, t. XXV, p. 517.
- Ibid., i. XII, dans les OEuvres complètes, p. 502.
3 Lettre CXXXIX (p. 831). Lettre tXLIlI (p. 833.)
^ Erit vita tua rpiasi pciidens aille le (Deutcr., xxviii, f)G). OEuvres de piété, t. XXVIII, p. 522.
5 Lettres CLVIII, GLIX, GLXII, p. 840 et sniv.
" Quelrpu's-iines do ces lettres devaient être lues par les Pricnrc-; à lenr communauté.
difTiies, par le sacrifice, des plus intimes communications avec Dieu !
Pour protéger contre tous les périls les grandes âmes confiées à ses soins, M. de Bérulle recourait principalement à la prière, aux avertissements paternels, aux exhortations. Il n'avait nul goût pour les coups d'autorité V Si cependant le mal lui paraissait tel que, pour le guérir, une opération douloureuse fût nécessaire, il n'hésitait pas. Le couvent de la Mère de Dieu lui offrit, à l'époque qui nous occupe, une pénible occasion de prouver comment en lui la douceur n'excluait jamais la fermeté. Ce fut une longue et étrange histoire à laquelle se trouva luélé un nom qui commençait à être célèbre, celui de Port-Koval.
Port -Royal était alors gouverné par une religieuse dont saint François de Sales et sainte Jeanne de Chantai avaient soutenu le mâle courage et la foi puissante "^ ; dont le cardinal de Bérulle n'avait pu suivre les combats maintenant tournés en victoire, sans admirer sa passion du devoir, son opiniâtreté sainte à le remplir. Éclairée par la grâce, vers 1 âge de dix-sept ans, Marie-Angélique Aniauld n'avait pas plutôt vu le but, qu'elle s'était résolue d'y courir, et prenant au sérieux une charge dont le titre et les insignes avaient paru jusque-là dérisoires en la personne d'une enfant, elle s'était ellorcée de faire rentrer
« LeUieXCVII,p. 809.
2 On sait que les lettres de saint François île Sales à la Mère Anf|élique sont nombreuses. (V. OEuvrex complètes de saint François de Sales. Ed. Vives, t. XI, p. 9(), 118, 127, 130, etc.) — Sur les rapports de sainte Jeanne de Cliantal avec la Mère An{;élique, on trouve au tome II de V Histoire de lu sainte, parM. Iîougaud, 2"^ édit., p. 571, une note fort intéressante.
ses Sœurs sous le joug inconnu de la règle. Famille ', amis, confesseurs, supérieurs, religieux, s'étaient ligue's en vain pour faire avorter ses projets. Adorée de ses filles, vénérée des étrangers, prudente et intrépide, elle avait triomphé. Port-Royal des Champs revit sous ses ombrages séculaires de véritables religieuses de Saint-Bernard, et ce bel habit, si longtemps profané, reconquit le respect public. De l'étroit vallon, l'àpre parfum de la réforme s'étendit au loin. Maubuisson, le Lys, Saint-Aubin, réclamèrent tour à tour la jeune abbesse dont Dieu bénissait si manifestement les œuvres. Jusque dans la Bourgogne, les Bernardines du Tard s'honorèrent de marcher sur ses traces, et quand elle revint à son cher Port-Royal des Champs, elle en trouva l'enceinte trop étroite pour les quatre-vingt-quatre religieuses qui y pratiquaient, en toute leur rigueur, les saintes observances de Cîteaux ^.
* L'austérité n'y ré{;iiait pas encore. M. Antoine Arnaiild , dans le temps où il faisait tout son possible pour mettre obstacle aux projets de réibrine de sa fille, sollicitait du nonce des bulles îiouvelles qui couvrissent le défaut de régularité des premières et s'autorisait de la réforme mèmi! que sa fille établissait dans le monastère, comme d'un titre à la faveur du Saint- Si.é{je. Il Nous suivrons jusqu au bout», remarque Sainte-i^euve, celte sin- « gulière dii|)licilé de conduite chez un si honnête homme. » (I'oiit-Royal, 2* éd., Paris, 18f.O, in-8, t. I, liv. I, ch. v, p. 107.)
- IlÉLYOr, Jlistolrc (les Ordres nionasti/iues, rclujieux et niililaires. Paris, Coi{;naid, 1721, iii-4, t. V, 4* part., di. xliv, p. 4.")() et suiv. Histoire ahréijée de iahhaye de Porl-Iloyal en tète des Mémoires pour servir à l'histoire de Port-Royal, par M. EoNniNE, Ulrecht, 1736, in-12, p. 9 et suiv. — Il n'y a qu'une opinion parmi les historiens ecclésiastiques sur la piété de la jeune abbesse à l'époque qui nous occupe, la seule dont nous ayons à parler. Voyez ce qu'en dit M. Picot (Essai sur l'iiijluence de la relirjion en France pendant le ({ix-septitiuie siècle, Paris, Leclerc, 1824, in-S", t. I, liv. I, cb. xiv, p. 117) et M. Varin (la Vérité sur les Arnauld, Paris, Poussieljjne, in-8", 1847, t. II, ch. vi , p. 297 et suiv.). Mais pour tout c(«'ur catholique, quel douloureux spectacle (nie la coupable opiniâtreté dont ces Reli{;ieuses Hrent preuve [)lus tard dans leuidésobéissance à l'Eglise et dans leur lutte contre elle!
Ce fut alors que la Mère Angélique se décida à tiansporter sa communauté à Paris, dans le voisinage des Grandes Carmélites et des PP. de l'Oratoire, en l'hôtel de Clagny, qui, acheté par madame Arnauld, fut suffisamment approprié, au mois de mai 1G26, pour recevoir toutes les religieuses \ Le dernier obstacle qui semblait s'opposer encore au règne complet de la réforme dans Port-lloyal fut enfin brisé : un bref d'Urbain YIII le déclara exempt de la juridiction de l'abbé de Citeaux pour le soumettre à celle de l'archevêque de Paris '.
Les motifs étaient nojubreux pour que M. de Bérulle accordât le plus vif intérêt aux succès de cette nouvelle maison. Outre qu'il connaissait de longue date les Arnauld, il était lié avec un prélat dont la Mère Angélique sui\ait alors presque exclusivement les conseils, M. Zamet, évêque ^de Langres. On se rappelle qu'après une vie fort mondaine, ^L de Langres, converti subitement durant le cours d'une grave maladie , s'était mis sous la direction des
' Cet hôtel de Cla{;ny, et non pas de Clugny, comme portent quelques ouvrages de Port-Royal, était situé à l'cxtréniité du faubourg Saint-Jarques (PiGAMOL DE LA FoncE, Description de Paris, t. VI, u" six, p. 310), et appartenait dans le seizième siècle au célèluc architecte Pierre Lescot. (Beuty, les Grands Architectes français de la Renaissance , Paris, 18(50, p. 73). L'enclos de Port-lloyal était situé entre la rue Saint-Jacques, la rue de la Bourbe (aujourd'Iiui rue de Port-Royal) qui le séparait des Carmélites, et la rue d'Enfer, de l'autre côté de laquelle se trouvait l'institution de l'Oratoire. Supprimé en 1790, le couvent de Port- Roval fut appelé Port-Libre, et pour justifier son nouveau titre, on en fit une prison. Depuis 1795, la prison est transformée en liosjiice de la Maternité. V. Histoire de la ville et de tout le diocèse de Paris, par l'abbé LEUtiLF. Edit. Cocheris, Paris, A. Durand, 1865, iu-S», t. II, p. 177. .
2 Ce bref est du mois de juin 1627. (^Histoire générale de Port-Royal, par D. Clémencet, à Amsterdam, 1755, in-12, t. I, l" j)artie, liv. IV, p. 138). Il en existe une traduction du temps aux Arcliivcs des allaires étrangères. Rome, t. XL, [>. 123.
PP. de l'Oratoire, et avait bientôt offert à ses diocésains console's et surpris, la parfaite image d'un évêque nonseulement résident, mais pénitent. Depuis lors, sans rien diminuer de sa régularité, il avait quelque peu suspendu ses austérités , disaient certains esprits critiques , et l'on s'étonnait de le voir associer à une dévotion sincère et digne d'un évêque, des goûts fastueux et vains qui faisaient songer à son père, l'ami de Henri IV '. Etait-ce médisance, était-ce calomnie? M. de BéruUe, qui savait quelles petitesses les âmes les plus sincères et les plus droites peuvent mêler à la possession et à l'exercice de très-grandes vertus, n'en encourageait pas moins ce prélat dans une œuvre que depuis quelque temps il poursuivait avec ardeur, la fondation d'un institut particulier destiné h l'adoration perpétuelle du Saint-Sacrement ". Port-Royal devait être comme le séminaire de la nouvelle congrégation , et le gouvernement en était réservé à la
* Il est fort difficile de dcmèlui- la vérité sur le car.ictère do M. Zaïnet. Comme il fut évincé de la direction de Port-Royal j)ar M. de Saiiil-Cyran, et que pour les écrivains du parti, l'époque où M. de Saint-Gyraii régnait fut l'âge liéroïcpie de Port-Royal, il était naturel qu'on rejetât dans l'ombre M. de Langrcs. Sainte-Heuve se montre très-sévèie pour ce prélat. 11 distingue trois périodes : celle de saint François de Sales, de M. Zamet, de M. de Saint-Cyran. A ses yeux la seconde faillit tout perdre. (Poin-I'ovAi., t. I, liv. I, cil. XII, p. 329 et suiv.). En cela il est l'ci^lio fidèle des écrits du temps. Or cette période de M. Zamet, durant laquelle on ne donnait pas assez a la a race , est précisément celle où les Pères de l'Oratoire fréquentaient le plus Port-Royal; ils n'avaient donc pas l'esprit de .M. de Saint-Cyran. Voyez Mémoires pour servir à i histoire de Port-Royal et à la vie de la Révérende Mère Marie-Aurjélif/ue et sainte Marjdelfiiic Arnatild, réformatrice de ce monastère, à Ulrecht, 1742, 3 vol. in-12, t. l''"", !"•■ relation, p. 218, et les renvois là même indiqués.
- Sur M. Zamet et le rôle qu'il joua dans la fondation de l'Institut du Saint-Sacrement, voyez. Histoire t/énr/ aie de Port-Royal. (D. Ci.Émen(îet). Amsterdam, 1755, t. 1'='", l""^' partie, liv. V, p. 141 et suiv.
336 LE CARDINAL DE RÉRULLE ET RICHELIEU. Mère Angélique par l'archevêque de Paris. Mais, avant tout, il importait d'obtenir du Saint-Siège des bulles d'érection. M. de Bérulle chargea, dans les termes les plus pressants, le P. Bertin d'appuyer la requête de M. Zamet. « C'est une œuvre de Dieu » , mandait- il, « et que « plusieurs âmes chères à Notre-Seigneur, et conduites « de son esprit, regardent comme ordonnée de Lui. Je ne « puis que suivre leur instinct. Et si, dans mon indé- « votion, j ose vous dire quelque chose, je crois qu'assu- « rément dans ce siècle-ci Dieu donnera à son Eglise « beaucoup plus de connaissance et de lumière du Très- « Saint-Sacrement qu'on n'en a maintenant, et que même K tout ce que les docteurs en savent pour le présent n'est « rien au prix de ce qui s'en saura communément par les « âmes communes avant que le siècle finisse. Cette grâce " qu'il plaira à Dieu de faire à son Église, fera partie de « la rétribution et récompense pour tant d'outrages faits « par l'hérésie dernière ; et les humiliations et mépris que « le Fils de Dieu a supportés au Très-Saint-Sacrement par « ses ennemis ont obtenu de Dieu l'exaltation du même « Sacrement ; comme autrefois sa mort et son ignominie u en la croix a mérité sa gloire et sa réputation et con- « noissance par toute la terre. Cet ordre sera un des « moyens de Dieu choisis pour cela, et vous devez tenir « à bénédiction de Dieu d'y pouvoir servir de quelque « chose ' » .
1 Cette lettre, en date du 27 mars 1627, est reproduite intégralement dans leg Mémoires cités à la note précédente, t. I»"", l""*" relation, p. 222 et suiv. On sait que la Mère Madeleine de Saint-Joseph, toujours animée des mêmes sentiment» que M. de Rérulle, poussait le P. Giliieuf à composer un livre sur le Très-Saint-Sacrement. M. Olier qui, par le P. de Con- \
Entre l'Oratoire et Port-Royal de Paris les rapports étaient donc intimes et fréquents. Non-seulement le cardinal de Bérulle, mais ses principaux disciples allaient souvent visiter la fervente communauté de la Mère Angélique. On y rencontrait le P. de Gondren et le P, de Coligny, le P. de Prépavin et le P. Lambert, le P. Benoit et le P. Bonnefoy. Ils exerçaient même une influence que tout le monde, il est facile de se l'imajjiner, ne (joutait pas également.
De son côté, la Mère Angélique, profitant des voyages que nécessitait l'installation de sa communauté à Paris, pour voir la Mère Madeleine de Saint-Joseph, s'était liée d'amitié avec elle. La sainte prieure du monastère de l'Incarnation s'ouvrit à la fille de M. Arnauld avec la sim[)licité et la candeur qui sont le propre des grandes âmes, et se laissa d'abord séduire, comuie bien d'autres alors, par la fermeté et la haute raison de cette abbesse de trentesept ans. Initiée aux luîtes intérieures du Garmel par les confidences des religieuses de Pontoise ', la Mère Angélique n'était pas sans quelque préjugé contre les Carmélites de Paris. Ils ne s'évanouirent pas complètement dans le commerce de la Mère Madeleine et de ses Sœurs. Tout en gardant dans ses paroles la plus exacte réserve, la Mère Angélique, déjà habituée à observer, à juger et à se taire, ne manqua pas de taxer intérieurement d'exaltés
drcn, était vraiineiu fils de M. de Béi'iille, voulait appeler .Messieurs de Saint-Sulnice les prêtres du Très-Saint-Sacreinent,^et ou sait de quelle foi et de quel amour ils étaient remplis pour ce divin mystère. ( Vie de M. Olier, 2«= édit., t. III, liv. III, n» 23, p. 390.)
1 Mémoires, t. I", l"^* relation, p. 217; 2" relation, p. 333.
des sentiments que ne partageait pas sa nature sévère, et sans cesser de protester de sa vénération pour M. de Bérulle, elle demanda à d'autres des conseils plus conformes à ses attraits '.
La Mère Angélique n'ignorait pas cependant que ^L de Bérulle avait décidément à se plaindre des procédés de M. de LangreSjdont elle-même commençait à se défier. Le supérieur de l'Oratoire, il est vrai, les attribuait plutôt à la mobilité d'esprit du prélat et à l'étroitesse de ses vues qu'à aucun mauvais vouloir. Il n'en restait pas moins que M. Zamet était un de ces hommes dont l'influence peut devenir redoutable dans une communauté, portés qu'ils sont à laisser l'imagination usurper la place de la raison, et le goût des nouveautés pieuses se substituer au respect de la règle et au culte des traditions domestiques. On n'avait pas tardé à s'en apercevoir au petit couvent. La sous-prieure, Sœur Marie de Jésus, était une très-pieuse fille qui avait grâce pour entretenir les gens du monde, et h laquelle, pour ce motif, on permettait trop aisément la fréquentation du parloir. Tout se fait par mode à la cour et dans Paris. C'en devint une d'aller tenir des discours de dévotion avec la sous-prieure, et bientôt les tranquilles habitants de la rue Chapon s'étonnèrent de voir tant et de si beaux carrosses s'arrêter journellement à la porte des Carmélites. Parmi les visiteurs de haut parage, nul ne se montrait plus assidu que M. Zamet. Il vénérait la Sœur Marie de Jésus, ce qui était bien permis ;
* Voyez dans les .Menioircs pour scivii- à l'histolic de Port-Royal , déjà cités, t. II, eu tête de la 2« partie, la Relation de plusieurs entretiens de la Mère Anc/élic/ue avec M. le Maistre son neveu, ii» \v. p. 311.
ce qui l'était moins, il le lui laissait voir. Mise par révoque de Langres au courant de tous les projets relatifs à l'institut du Saint-Sacrement, Sœur Marie de Jésus embrassa ce dessein avec tant d'ardeur qu'elle ne tarda pas à se sentir ébranlée dans sa vocation. Une dame étant venue lui proposer dix-huit mille livres pour une fondation chez les Carmélites, elle l'engagea à réserver cette somme pour l'ordre de M. Zamet. Celui-ci, de son côté, sans tenir compte de la désignation positive faite par M. de Gondi de la Mère Angélique pour supérieure de la maison du Saint-Sacrement, se flattait de lui sulîstituer la Mère Marie' de Jésus. Tout était prévu par M. Zamet. Il fallait à son ordre des filles austères et aimables, jueuses et doctes, pénitentes et distinguées, capables d'une haute orais(ni dans leurs cellules, et des proj)OS les mieux tournés à la grille. Leur costume était déjà trouvé : M. de Langres l'avait voulu blanc et rouge, d'une étoffe fine, ample, traînant, et, comme il disait, « souverainement auguste » . Il y avait bien de l'humain dans tout cela.
La prudente prieure du petit couvent, la Mère Marguerite du Saint-Sacrement, ne s'y laissa pas tromper. Elle avertit M. de Bérulle. Le cardinal vint au monastère, parla à la sous-prieure, lui interdit absolument le parloir, la déposa de sa charge et la mit dans une solitude trèsétroite. Comme Sœur Marie de Jésus était une âme droite, et dans le fond fort vertueuse, elle se soumit humblement à la conduite de son supérieur, et devint pour tout le mo- ' nastère de la Mère de Dieu un touchant modèle de vie j pénitente et retirée. Mais M. de Langres ne prit pas aussi aisément son parti. Il se brouilla avec les Carmélites, et
se refroidit à l'é^urd de leur supérieur. Eclairé par ces diverses circonstances, M. de BéruUe, d'abord si favorable h l'institut du Saint-Sacrement, finit par dire à M. Zamet que tous les fondateurs d'ordres avaient été des saints, que Dieu ne s'était voulu servir que de personnes séparées du monde, remplies de vertus, et éminentes eu grâce; « c'est », ajouta-t-il, « ce qui ne se trouve pas eu ie nous ' M . Peut-être fut-ce sous l'impression du découragement causé par la conduite de M. Zamet, et dans la crainte de voir une œuvre si mal dirigée échouer bientôt, •que M. de BéruUe encouragea la Mère Madeleine dans son dessein d'établir l'adoration perpétuelle au grand couvent. Cette pieuse dévotion avait commencé, on se le rap[)elle, le 22 juillet, à la nouvelle de la descente des Anglais dans 1 ile de Ré : elle survécut à l'occasion qui l'avait fait naître ". La Mère Madeleine et M. de BéruUe se sentaient chaque jour sollicités plus ardemment par la grâce, de multiplier autour de Jésus-Christ présent sur lautel les témoignages de foi, d'adoration, d'amour, dont la vue de
1 Mémoires pour servir a C Histoire de Port-Iioyal , l""* partie, C* rel;illon, t. I^', |). 427-430.
2 Chronif/itef de l'Ordre des Carmélites , t. I^"", |>. 196. Le point fondamental de l'esprit du Caiinel est dans ces paroles de la règle : " Que u chacun demeure en sa cellule ou proche d'icelle, méditant de jour et de « nuit en la loi de Dieu et veillant en oraison , si ce n'est {pi'il soit occupé u en autres justes occupations. » L'adoration perpétuelle du Très-Saint- Sacrement n'y est pas, comme on le voit, mentionnée. Elle exigerait d'ailleurs un nombre de religieuses supériein- à celui qu'a fixé sainte Thérèse. Toutefois, comme au commencement de l'étalilissement des Carmélites en France, il y avait de bonnes raisons pour dépasser le nombre réglementaire des religieuses, de l'aveu même de la .Mère Anne de .lésus, on con(;oii que M. de Hérulle et la Mère Madeleine de Saint-Joseph n'aient pas cru se montrer infidèle^; aux constitutions du Carmel en éiablissant l'adoration perpétuelle. Il ne paraît pas du reste (pie le cardinal de Bérulle ait songe à étendre cette pratique aux couvents de province.
l'Eucharistie devrait remplir l'âme de tous les chrétiens. Ce n'était pas seulement aux couvents des Carmélites placés par le Saint-Siéfje sous son autorité, ou à quelques monastères de fdles désireuses de conformer leur vie à leur profession, que M. de Bérulle prodi[juait ses soins. Bannir des cloîtres profanés les abus intolérables qui attiraient sur les ordres monastiques le mépris tlu j)euple, remettre partout d'une main vigoureuse la discipline en honneur, et contraindre les rebelles à se soumettre à la rè{jle ; soutenir efficacement les hommes de zèle et de cœur qui s'efforçaient de faire revivre la piété des anciens jours, telle était depuis longtemps, aux yeux du cardinal de Béndle, ime des oeuvres les plus belles, les plus nécessaires, les plus urgentes auxquelles put se livrer quiconque avait souci des intérêts de l'Église et de la gloire de Jésus- Christ. Sur ce point, ses vues étaient partagées par le cardinal de Richelieu et par le Roi. Dès Kill), Louis XIII entendant la messe dans l'abbaye de Marmoutier, avait été tellement chocpié de la tenue déplorable des religieux, (ju'il avait pris aussitôt la résolution de rétablir la discipline dans les couvents du royaume; et le cardinal de la Rochefoucauld, chargé depuis 1622 de cette commission dilficile, s'en acquittait avec le succès qu'on devait attendre de sa piété et de ses lumières '. Pénétré de vénération ])our ces ordres si recommandables par la sain-
' Mémoires chroiioloyic/ues et d<K/mati(/ucs (par le P. d'Aviiicny), 1739,
in-12, t. I*"", p. oi4. Les vertus du vray prélat représentées en la vie de
Mnnseiijneur l'Kinmentissime cardinal de lit llurtiefoucauldy par le 1*. M. M. ^^ . . \.i .\„ i :.. . '..i: !.. o-:. .. a .:.. .l„ i n^ .-.-.: i-
DE LA MoniNiÈRE, chanoine régulier de Saint-Augustin de la Congrégation d France. A Paris, Cramoisy, 164C, in-l", liv. II, cli. xii, p. 145. — Le •^•■' de Gréjjoire XV est du 8 avril 1622. Il j)orte [)ouvoir do réformer les
bref
s nio-
teté de leurs fondateurs , par des services immenses rendus à l'Ej^lise, par leur fin qui est de continuer sous le regard des peuples les adorables vertus de Jésus-Christ, le cardinal de Bérulle leur était encore attaché personnellement. Une partie de sa jeunesse s'était écoulée dans la société des religieux. Tandis qu'il étudiait en Sorbonne, il venait souvent reposer son âme aux Chartreux , dans la cellule de dom Beaucousin. C'était sous le toit des RR. PP. Capucins de la rue Saint-Honoré qu'il avait voulu se préparer, par une retraite prolongée, aux joies de son ordination et de sa première messe, et quoique la mort eût maintenant moissonné la plupart des FF. Mineurs, modèles de sa jeunesse sacerdotale, il comptait encore parmi eux bien des amis, entre autres le célèbre P. Joseph. Que de fois il avait visité dans le couvent des Feuillants, auprès de la porte Sainte -Honoré, dom Eustache de Saint- Paul, et dom Sens de Sainte- Catherine, depuis lors fixés à Rome ' ! Sa liaison avec les FF. Prêcheurs n'était pas moins étroite. Il saisissait toutes les occasions de servir un ordre dont l'habit seul, en lui rappelant saint Thomas, attirait son respect. Il venait d'ordonner des fouilles au grand couvent, dans l'espoir de retrouver les restes d'un des premiers fils de saint Dominique, du Bienheureux Réginald, dont la mémoire était restée depuis le treizième siècle en bénédiction ". De son côté, le maître
nastères de Saint-Benoit, Saint-Bernnril et Saint-Angnstin on France. (Ibid., p. 148. Voyez, aussi toute la l'"' partie du livre IV.)
1 M. de Bérulle elles Carmélites de France, cli. m, p. 123; ili. iv, p. 156 et suiv.
- Voyez dans la Bibliolhèijue dominicaine, la 17e du B. Réginald de Saint-Gilles, par le R. P. E. C. Rayonne, des FF. Frèclieurs, Paris, Poussielgue, 1872, in-12, eh. vu, p. 129.
général des FF. Prêcheurs lui envoyait des lettres d'association à toutes leurs bonnes œuvres et prières, en témoignage, disait-il, des sentiments reconnaissants de la famille dominicaine pour l'amitié et la protection dont il l'honorait '. Cette protection, il l'accordait à tous les religieux qui recouraient à lui. L'ordre illustre de Saint- Benoit en éprouvait alors les heureux effets.
Au commencement du siècle, quelques pieux Bénédictins de Marmoutier avaient obtenu de leurs confrères , de leur supérieur et du Boi , la permission de se retirer an prieuré de Lehon-sur-Bance, près de Dinan, afin d'y vivre dans la pratique exacte de la règle de Saint-Benoît. Leur régularité, l'austérité de leurs mœurs, la sainteté de leur visiteur général, dom Noël Mars, ne tardèrent pas à leur amener des imitateurs. Les monastères du Tronchet, de Lantenac, de Landenevenech, de Bedon, de la Chaume, adoptèrent les mêmes observances que les religieux de Lehon , et tous ensemble formèrent ce que l'on appela ki congrégation de Bretagne. Pendant ce tem])s se préparai! aux portes de Paris '^ une autre réforme, bientôt fameuse, sous le nom de Congrégation de Saint-Maur (1618). Les Bénédictins de Bretagne, en ayant eu connaissance, désirèrent s'y unir, et adressèrent leur requête au chapitre de Saint-Maur qui se tenait à Jumiéges en IG24. Leur demande ne fut point agréée. Ils résolurent alors d'envoyer à Bome deux religieux pour solliciter l'érection de leur société en congrégation , et la canonisation du prin-
1 Ces lettres sont datées du 15 août 1628. (Batterkl, liv. IX, n» 23.)
2 IkiiKiiEi, , liv. IX, n" 27. IIÉi.yot, Histoire des Ordres rrlifjieux.... Paris, Coifjnard, 1721 , in-V, t. IV, 4"-' part,, ch. xxxix, p. 305-306.
cipal auteur de leur réforme, dom Noël Mars. Bien que chaudement appuyés par tous les évéques de Breta(jMie, nombre de supérieurs de maisons religieuses, quatre docteurs de Sorbonne, et une lettre même du Roi, ils échouèrent dans cette poursuite. Les consulteurs de la congrégation des réguliers répondirent, qu'au moment où le Saint-Siège venait d'approuver la congrégation de Saint-Maur, l'érection d'une seconde congrégation du même ordre, dans le même payS, ne pouvait que causer de la confusion , qu'il fallait donc reprendre leur premier dessein et s'unir aux réformés de Saint-Maur. A cela, les humbles religieux de Bretagne répondirent qu'ils se ran- {jeaient bien volontiers à un avis conforme h tous leurs désirs, mais que seulement, ayant échoué une première fois auprès du chapitre de Saint-Maur, ils conjuraient le Saint- Père de commettre quelque personne pour travailler en son nom à cette union, et triompher des difficultés qui en avaient d'abord empêché la réussite. Par un bref du 8 novembre JG27, Urbain VIII, agréant la requête des deux Bénédictins, nomma le cardinal de Bérulle son commissaire, et lui abandonnna le soin de chercher, d'accord avec le nonce Bagni, les moyens les plus propres à consommer cette union. Richelieu était abbé de Redon, et protecteur en France de l'ordre de Saint-Benoit. Il apprit, sous les murs de la Rochelle, la décision du Pape, et il écrivit sur-le-champ au cardinal de Bérulle j)0ur lui dire sa satisfaction de savoir l'œuvre de la réforme en de si sages mains, et lui recommander en même temps les intérêts de son abbave de Redon '.
1 I!atieiii;i., Uw. cit.
Une telle commission re'pondait trop aux plus sérieuses préoccupations de M. de Bérulle pour qu'il n'y apportât pas toute sa prudence et tout son zèle. Il s'estimait heureux de travailler à élendre cette réforme de Saint- Maur, où l'on voyait revivre le goût de la règle, du travail, de la piété qui avait immortalisé l'ordre de Saint- Benoit. En sortant du noviciat, les jeunes religieux étaient formés pendant deux ans à la piété et aux cérémonies. Ils s'appliquaient ensuite, durant cinq années consécutives, à l'étude de la philosophie et de la théologie, afin de devenir plus aptes à entendre l' écriture sainte et les Pères. Après quoi ils interrompaient leurs travaux pour se livrer uniquement aux exercices spirituels durant mie année, qu'on appelait de «récollection» et qui servait de préparation immédiate à la réception du sacerdoce '. M. de Bérulle pressentait quels prêtres et (piels religieux sortiraient d'une si sainte école. Il mit donc tout en œuvre pour mener à honne fin la négociation dont le Souverain Pontife l'avait chargé, et il eut le bonheur de réussir. L'union fut signée au collège de Gluny, le 1 7 juillet 1(528, et le chapitre général de la congrégation de Saint- Maur ratifia cet acte le 28 septembre de la même année ^.
Comme dans l'ordre de Saint-Benoît, dans l'ordre de Saint-Norbert, de pieux religieux cherchaient à faire revivre les anciennes traditions. Dieu avait béni leur cou-
' HÉLYOT, op. cit., t. VI, 4« part., cli. xxxvii, p. 287. Picot, Essai hisloriffue sur l'influence de la iidigion en /■'rance /lendtint le dix-septième siècle, Paris, Leclerc, 1824, in-S", t. I"'', liv. I, oh. xxviii, p. liiS. VVelte, Dictionnaire encyclopédif/ue de la tliéoloijie cntlioliijnr , t. XIV,
2 Hklvot, Ioc. cit., p. 306.
3VG LE CARDINAL DE BÉRULLE ET RICHELIEU, rage, et de Pont-à-Mousson , la réforme avait gagné de proche en proche jusqu'aux abbayes situées en Normandie. Les Prémontrés de Notre-Dame d'Ardennes, au diocèse de Baveux ', désiraient s'unir à hi communauté de « 1 antique rigueur de saint Norbert » , mais ils voyaient toute leur bonne volonté rendue stérile par l'aversion de leur abbé pour la réforme. Ils recoururent au Saint-Siège. Piu" un bref du mois de mai 1628, M. de Bérulle fut appelé, conjointement avec le cardinal de la Rochefoucauld, à juger le différend. Ainsi qu'on devait le prévoir, avec de tels commissaires, ce fut le parti de la réforme qui triompha '.
A la même époque, M. de Bérulle recevait un mémoire du général des Franciscains. Celui-ci était en cours de visites dans le royaume et s'efforçait d'établir la réforme dans les nombreux couvents de son ordre. Les règlements qu'il fit pour cet objet déplurent h beaucoup de religieux ; ils cherchèrent à s'y soustraire. Fort embarrassé, le général recourut à M. de Bérulle. Il le supplia de lui obtenir une audience de la Reine mère, puis d'écrire au cardinal Bentivoglio et à l'ambassadeur de France pour les engager
1 A une petite lieue de Caeii , dans une situation charmante.
- Hklyot, t. II, 2" partie, cVi. xxv, p. 172 et sniv. M. de Réndle et M. de la Rochefoucauld, après avoir ouï contradictoirement les deux parties, rendirent le 26 août 1G29 xui juoenicnt par lequel ils incorporèrent l'abbaye de Notre-Dame d'Ardennes à la communauté de V Antique rigueur de saint Norbert. Mais il v eut différents appels, et ce fut seulement après la mon du cardinal de Héruiie (pie le cardinal de la Rochefoucauld, par un jugement définitif , assura la victoire des religieux réformés d'Ardennes. (Rattekel, liv. IX, i\o 28. TAnAUAiD, t. II, liv. V, ch. m, p. 43.) L'historien du cardinal de la Rochefoucauld, qui n'aime à partager ave<" personne la gloire de son héros, garde le silence le plus absolu sur la part prise par M. de Réndle à la réforme de Prémontré. (Op. cil., liv. IV, i'" partie, ch, xiii, p. 59G.)
RELATIONS AVEC LES ORDRES RELIGIEUX. 347 à ne recevoir aucun des religieux observantins qui viendraient porter plainte contre les supérieurs légitimes, au sujet de la réforme, et h renvoyer impitoyablement au général toutes les requêtes de ces fils dégénérés de saint François. « En effet » , écrivait le général à M. de Bérulle, « il me seroit impossible d'introduire la réforme dans au- « cun couvent, si ceux qui s'y refusent trouvoient mi « accès libre à la cour de Rome, et venoient à bout de « se procurer des exemptions qui rendroient inutiles tous « mes efforts pour le rétablissement du bon ordre ' » . En cette circonstance, c'était un général qui réclamait le secours de M. de Bérulle pour faire refleurir la régularité parmi les siens. Il n'en fut pas ainsi dans une affaire bien plus grave et véritablement scandaleuse, qui réclama cette année même toute l'application du pieux cardinal.
Sur la rive gauche de la Seine, tout proche du pont Neuf, entre l'abbaye Saint-Germain des Prés et l'église Saint- Sévcrin , s'élevait un vaste et beau monastère, dont l'église, commencée par Charles V et achevée sous Charles VII, était magnifiquement ornée. L'ordre du Saint-Esprit y tenait ses réunions, et le clergé de France ses assemblées. C'était le couvent des Grands-Augustins '. ! Soumis immédiatement au général, ce monastère servait de collège à toutes les provinces de l'ordre en France. Elles y envoyaient les religieux appelés à prendre leurs
1 Battehel, liv. IX, n» 29. L'année suivante, 1629, M. de Héiulle lut également chargé de rétablir la paix dans l'Ordre dps Minimes divisés .m sujet de l'élection de leur général. Il s'y employa avec zèle, mais mourut trop tôt pour voir le succès qui couronna ses efforts. (/</. ihid., n" 30.)
2 PiGAXiOL DE LA Fghce , Description de Paris, 1742, t. VI, ji. 166 et suiv. On trouve quelques renseignemeuts sur les Augustins dans Hklyoi', Op. cit., t. III, p. 20.
3r8 LE CAliDlNAL DE KÉRULLE ET RICHELIEU.
{grades dans l'Université, où ils étaient admis avec les autres religieux mendiants. Rien n'était donc plus alflijjeant que de voir une maison , destinée à former les jeunes Aupustins à la science, ruiner leur piété, et un ordre célèbre par tant de saints peisonnages devenir la lable de Paris et de la France. Longtemps avant d'avoir été chargé par le Pape et par le Pioi d'apporter un remède à de si grands maux , M. de Bérulle en était informé. Ils duraient depuis 162G.
La veille de la Pentecôte de cette année, un chaj)itre s'était tenu pour l'élection d'un prieur, et sur vingt-deux votants, douze des plus anciens avaient nommé le P. Roger , Le Lièvre, alors provincial de France et ])rieur d'Orléans, et les dix autres un professeur de théologie du couvent, nommé Jean Chapelin. Ces derniers opposaient à leurs adversaires les statuts de l'ordre d'après lesquels un provincial ne pouvait être élu prieur. Les premiers se prévalaient de l'usage de France, qui avait en cela dérogé aux statuts. H avait fallu en référer au général, qui s'était prononcé en faveur du P. Chapelin. Mais bientôt le faste ruineux auquel se livrait le nouveau prieur, la j)rotection . qu'il accordait aux religieux les })lus décriés, la liberté (pi'il ne rougissait ])as de leur donner d'introduire des femmes dans les lieux réguliers, entraînèrent les plus tristes désordres. Bon nombre de ses partisans se soulevèrent même contre lui , de sorte que presque toute la communauté se réunit pour interjeter appel au Pape de la décision du général. Par malheur, celui-ci craignant que des étrangers ne prissent connaissance des maux intérieurs de cette maison , s'il commettait à sa réforme un
prélat français, obtint d'Urbain VIII de choisir lui-même les deux commissaires , et il désigna deux reli(jieux de l'ordre, le prieur des Augustins Déchaussés de Notre-Dame des Victoires , ceux que le peuple surnommait les Petits- Pères; et le prieur des Augustins du couvent fondé au faubourg Saint-Germain par la reine Marguerite '. Sous ces nouveaux commissaires, le mal empira à tel point que des paroles on passa aux coups, et que plusieurs fois les religieux en vinrent aux mains en plein réfectoire. Chapelin ayant porté ses plaintes devant le Parlement, le procurem* général essava d'obtenir d'eux qu'ils s'en remissent à la décision de leurs commissaires. Ce n'était point l'alfaire de Chapelin. Se doutant bien que les informations renfermeraient des charges accablantes contre lui, il parvint à l'aide de fausses clefs à les enlever, et les fit disparaître. Après (pioi , il présenta requête au Parlement pour obtenir d'autres commissaires. La Cour nomma deux conseillers-clercs avec les prieurs de Saint-Martin, de Saint- Victor et des Célestins, lesquels firent une descente au grand couvent des Augustins, escortés du chevalier du guet et de six archers. Mais comme ils eurent la faiblesse de décider le maintien de Chapelin, la partie saine de ce malheureux couvent présenta ii son tour une requête appuyée de faits si graves que le Parlement cita Chapelin à sa barre, le déposa honteusement, et nomma d'olfice un autie religieux pour remplir les fonctions de prieur jusqu'aux prochaines élections. On était à la Saint-Martin de IG27, et il fallait attendre jusqu'à la Pentecôte de 1028. Cet
1 II y avait alors trois couvents d' Augustins à l'.ui». Voyez, Pioamoi. , Op. cit., t. Il, p. 50" et suiv., t. VU, p. 225 et suiv.
350 LE CARDINAL DE BÉRULLE ET RICHELIEU, expédient n'ayant servi qu'à augmenter le désordre, le Roi pria le Pape de nommer quelque prélat français qui pût, par l'autorité apostolique, employer des voies plus promptes et plus efficaces pour y mettre fin. Urbain YIII donna aussitôt le bref qu'on lui demandait (30 mai 1628), et laissa en blanc le nom du commissaire, afin que le Roi désignât lui-même la personne qu'il jugerait la plus capable de conduire cette affaire délicate. Ce fut sur le cardinal de Bérulle que se fixa le choix de Louis XIII.
Quoique le bref du Pape fût très-explicite, et que les lettres du Roi ne laissassent aucun doute sur ses intentions, le cardinal de Bérulle ne se dissimula pas combien l'œuvre qu'il entreprenait était hasardée. Le général de l'ordre soutenait secrètement les partisans de Chapelin , et il était facile de prévoir que le Parlement, après avoir pris connaissance une première fois de l'affaire, ne consentirait pas aisément à s'en dessaisir. Mais le vicaire de Jésus-Christ avait parlé : M. de Bérulle ne se reconnaissait plus d'autre droit que celui d'obéir, et son zèle était encore excité par les supplications de près de cinquante religieux fidèles à leur règle et dont il était tout l'espoir. Ils le conjuraient par le saint nom de Jésus qu'il avait rendu si éclatant en son siècle, disaient-ils, et par la mémoire du grand saint Augustin qu'il imitait si fidèlement en ses moeurs, de rappeler la piété et la doctrine bannies de leur maison'. Tandis qu'ils écrivaient ces lignes touchantes, la bande des factieux, trois fois plus nom-
* Requête des AuQustins, 29 juillet 1G28.
breuse, les appelait renégats, oratoires, beruUistes ; déclarait qu'elle ne se soumettrait jamais aux décisions du commissaire nommé par le Pape, mais uniquement à celles xles deux commissaires désignés par le général, et (jui, de concert avec M. Fortin, conseiller- clerc au Parlement, s'autorisaient d'un ancien arrêt de la Cour pour châtier les religieux désireux de la réforme, les chasser, et procéder à l'élection d'un nouveau prieur.
Ce n'était pas seulement dans le Parlement que les Augustins rebelles trouvaient une inexplicable protection. Ils faisaient courir le bruit que la Heine mère, dont le confesseur était Augustin, les favorisait. Un de ses aumôniers, le sieur Gilles, et une demoiselle de sa suite, sollicitaient pour eux. Le cardinal de BéruUe pria donc le secrétaire des commandements de cette princesse, M. le Bouthillier, de lui représenter quelle responsabilité elle assumait sur elle, en favorisant le relâchement scandaleux des Augustins. Il obtint également de M. de la Ville-aux-Clercs, secrétaire d'Etat, qu'il écrivît à ces religieux pour leur notifier la commission dont M. de Bérulle était chargé, et les engager en conséquence à surseoir à l'élection d'un prieur. Le procureur général du Parlement leur en dit autant '. Mais ils ne voulurent rien écouter, procédèrent à l'élection et nommèrent un des plus libertins du couvent, nommé Bienassis.
M. de Bérulle ne laissa pas que de se présenter aux
* Tous ces détails sont relates dans une lon{;ue lettre autopraplie du cardinal de lién'dle à M. Douthillier (sic) en date du vendredi 21 juillet. L'année manque sur le manuscrit, mais ne peut faire doute. (Bibliothèque Cousin, à la.Sorbonne, M. 1006, cahier 14, pièce 20.)
Grands Aufjiistins pour commencer la visite. A peine était-il entré que , sans respect pour la présence du Très- Saint-Sacrement, — on était alors dans l'église, — ces malheureux se mirent à pousser des cris sauvages -, à insulter grossièrement le commissaire du Saint-Siège, à lui jeter des pierres. L'un d'eux courut à Pautel, s'empara d'un chandelier et essaya de l'en frapper, un autre s'approcha et leva la main pour le souffleter, il fallut qu'un domestique du cardinal retînt par le bras cet insensé. Au milieu de ce tumulte, M, de Bérulle, toujours maître de luimême, n'eut pas une parole amère pour les insulteurs. H ne voulut même jamais permettre au chevalier du guet d'arrêter le religieux qui avait essayé de le frapjier. Mais une pareille scène l'aurait convaincu, s'il ne l'eût été déjii, de toute la grandeur du mal et de la nécessité d'y apporter des remèdes prompts et énergiques. Il destitua tous les officiers faits par la cabale , nomma un nouveau prieur, écarta une partie des religieux les plus indociles et tâcha d'inspirer à tous l'amour de l'ordre et de la paix. La discipline allait renaître, lorsqu'un conflit de juridiction vint entraver l'œuvre de la réforme.
A la tête de quatre-vingts de ses religieux, le prieur Bienassis forma appel à la Cour pour lui représenter que les PP. Bessiot et Beaudonet, commissaires nommés par leur général pour travailler à la réforme du grand couvent et autorisés par l'arrêt du 28 avril 1G28, se trouvaient mal à propos arrêtés dans leur louable entreprise par le bref apostolique sur lequel s'appuyait le cardinal de Bérulle. Le Parlement, faisant droit à cette requête, ordonna par un arrêt du 7 septembre que les deux commissaires rcli-
gieux procéderaient incessamment à la réforme des Au- (^ustins, et seraient appuyés par la Cour. Enhardi par cette première victoire, le prieur présenta une nouvelle requête, dans laquelle il demandait à être reçu appelant comme d'abus du bref adressé par le Pape au cardinal de Bérulle, et de tout ce qui avait été fait en exécution d'icelui, bref d'ailleurs qui n'avait point été enregistré au Parlement. M. de Bérulle connaissait trop le Parlement pour douter mi seul instant du succès de la requête. Par un arrêt de la chambre des vacations rendu à huis clos, le 28 septembre 1628, sous la présidence de M. de Bellièvre, le prieur était reçu appelant comme d'abus de l'exécution du bref du Saint-Père, et les parties devaient avoir audience au premier jour plaidoyable après la Saint-Martin. En attendant, il était ordonné au prieur et autres officiers du couvent, élus en présence des conseillers nommés par la Cour, de continuer l'exercice de leurs fonctions, surséant néanmoins l'exécution de la commission accordée aux PP. Bessiot et Beaudonet.
C'en était trop. M. de Bérulle en référa au Koi, et, le •4 octobre, au camp sous la Bochelle, le conseil rendit un arrêt par lequel Sa Majesté évoquait l'affaire à sa personne, ordonnait au cardinal de Bérulle de passer outre à l'exécution du bref, et faisait défense au Parlement de s'immiscer désormais dans la connaissance de cette affaire. En envoyant cet arrêt à son ami, M. de Marillac lui écrivait qu'il .s'attendait bien à des remontrances de la part du Parlement, mais que le Roi était résolu à se faire obéir; que du reste, (piand on avait des intentions aussi droites et aussi sincères, il fallait s'armer de
fermeté et de constance, soutenir ses premières démarches et se roidir contre les obstacles. Un tel arrêt aurait dû, ce semble, contenir les rebelles et les réduire à l'obéissance. Malheureusement, ils se croyaient protégés par leur général. Afin d'enlever à leur révolte ce dernier appui, M. de Béridle écrivit au cardinal Barberini pour lui exposer qu'il n'arriverait jamais à s'acquitter de la commission dont Sa Sainteté l'avait honoré , si le général des Augustins continuait à le traverser secrètement, qu'il le suppliait donc d'intervenir efficacement auprès de ce religieux et de lui faire entendre son devoir. Cet acte énergique devait avoir le plus heureux effet , et rétablir enfin la paix dans un monastère depuis trop longtemps décrié '.
On ne se serait guère douté, en voyant M. de Bérulle s'occuper avec tant d'ardeur d'affaires si importantes et si nombreuses, de l'état déplorable de sa santé. Le mal n'avait pas été vaincu définitivement le 2 juillet. Il subsistait au dedans et poursuivait ses ravages. M. de Bérulle ne se faisait point de grandes illusions sur son état. « Je « ne sais pas, écrivait-il à Richelieu, le dessein que Dieu « a sur mon mal, si c'est pour m'avertir que ma tin est « proche, ou si c'est pour me rendre une santé plus forte « après tant de remèdes. Je veux et je dois demeurer en « une humble et tran(piille ignorance de son vouloir, et il « me doit suffire de savoir que mon sort, mes jours et ma
1 Le général, par une lettre du 20 novembre 1628, révoqua les commissaires, annula rélection de Biena5sis et ordonna à tous les religieux une soumission entière à M. de Bérulle. Bienassis fut déposé, le P. le Lièvre rétabli. Toutefois la [)aix ne refleurit complètement aux Augustins qu'après la mort de celui cpii avait tant fait pour la leur rendre. (Battehkl, } le niss., liv. IX, n° 39. TADAnAUo, t. Il, liv. V, cli. m, p. 49 et suiv.)
« vie sont entre ses mains. Je le supplie que je ne sois pas « un moment de plus sur la terre que ne porte son ordon- K nance, sans aucun égard à moi ; et que, tandis qu'il lui « plaît que j'y sois, je n'y fasse que sa volonté. Mais quoi « qu'il lui plaise disposer de moi, je vivrai et je mourrai, « s'il plaît à Dieu, dans la reconnoissance de ce que je « vous dois ' » .
Lorsque cette lettre fut remise à Richelieu, le grand ministre se préparait à accueillir de toute son artillerie de terre et de mer la flotte anglaise. Elle s'avançait vers la Rochelle, forte de 140 voiles, ayant à hord 6,000 hommes, sans compter les matelots. A l'avant-garde étaient placés les Français de la religion, sous les ordres du duc de Soubise et du comte de Laval. Charles I" avait confié au comte de Lindsey le commandement en chef d'abord destiné à Buckingham, mais devenu vacant par l'assassinat du favori. Dans le cam|) du Roi, l'animation était extrême. De tant de gentilshommes qui se pressaient autour de lui, aucun ne consentit, quoique Louis XIII luimême en fît la demande, à porter aux deux Reines l'annonce d'un combat imminent. Tous brûlaient d'y prendre part, et ce fut un aumônier du Roi (pii vint a|)prendre h
1 D'nprès cette lettre, qui est du 20 septembre (IUtterel, liv. VIII, n" 8'«-), M. (le lîérulle se sentait encore malade à cotte date. La {jnérisoii du 2 juillet n'avait donc pas été aussi com|)l('tc que l'affirme le I*. Senault dans sa Vie de la Révérende Mère Madeleine de Saint-Joseph, ou tout an moins le mal continuait sourdeiiîent son travail. Il est bien vrai que les médecins attestèrent ajirès sa mort, qu'à en jujjer par l'état inlérieur de son organisme, sa vie depuis des mois était un fait scientifiquement inexplicable, miraculeux. (/)e Vita P. Bcrulli , auctore Ludovico Donio D'AxTicijy. Paris, 1649, in-8°, lib. II, cap. v. p. 131.) M,ii>, ainsi qu'on le vei'ra plus lias, leur témoigna»e n'a point une grande autorité.
Marie de Medicis que les Anjjlais étaient en vue de la Rochelle '.
Le jour même, lundi 2 octobre, la Reine mère demanda les prières de toutes les églises de Paris. Elles commencèrent à l'Oratoire sur les sept heures du soir *. La prière de M, de Bérulle débordait de confiance. Pour lui, la mort de Buckingham n'était pas seulement un « exemple à la « postérité de la sévérité de Dieu sur les grands, sur les « fovoris qui abusent de leur temps, de leur faveur et de « leur puissance ' » , elle était un gage de la protection du ciel, une promesse de victoire.
Bientôt il sut, par des lettres du camp, que ses prévisions s'étaient réalisées. Après deux combats qui durèrent chacun quelques heures (3 et 4 octobre), et où huit ou dix mille coups de canon échangés ne tuèrent que trentedeux Français, lord Lindsey alla mouiller du côté de l'île d'Aix, hors de la portée de notre artillerie.
Dans la joie bien légitime d'une victoire qui ne laissait plus de doute sur le succès du siège de la Rochelle, Louis XIII n'oublia j)as celui qui en avait été l'ardent, le persévérant promoteur. Le bruit s'étant répandu que M. Bertrand Deschanx, archevêque de Tours et abbé de Saint- IMaixent, était mort, le Roi écrivit en ces termes à M. de Bérulle : « Mon cousin, vous pouvez bien croire « que je ne vous ai pas plus tôt fait cardinal qu'en même « temps je n'aie pensé aux moyens de vous faire soutenir
1 Le P. GniFFET, Histoire dit rèçjne de Louis XIII. t. I , p. 506.
2 Mémoires pour servir au journal domestique. (Aicli. nat., MM. 626.) •'' Discoiiii: ail Rov, en tôtc de la Vie de Jésus. Pari,>, A. Estipune, 1629,
« cette dignité. J'y aurois plus tôt commencé s'il s'en étoit
« offert des occasions. Maintenant donc qu'il a plu à Dieu
« de disposer du sieur archevêque de Tours , je vous fais
« cette lettre pour vous dire que je vous donne très-volon-
« tiers l'abbave de Saint-Maixent et l'archevêché de Tours
« aussi, si vous vous résolvez à tenir des bénéfices de cette
« nature. Par ce commencement, vous connoitrez mon
« affection dont vous recevrez d'autres effets dans les
« occasions ' ». En même temps que la lettre du Roi,
M. de BéruUe recevait un billet pressant de son ami le
(jarde des sceaux, qui le suppliait, en son nom et au nom
du cardinal-ministre, d'accepter l'offre qui lui était faite ^.
Il ne fut pas de cet avis, et prit du temps pour réfléchir.
Ainsi qu'il l'expliquait avec une candeur touchante à
M. de Marillac, il se trouvait dans une grande perplexité.
« Le changement de ma condition » , lui mandait-il, « ne
« m'a rien changé, par la miséricorde de Dieu, des dispo-
« sitions, des intentions et des maximes précédentes. Je
« dois et je désire être à Jésus-Christ et à sa très-sainte
« Mère. Je ne veux être rien, n'avoir rien, ni rieu faire
« sur la terre que ce qu'il leur plaira, et je leur veux tout
« référer, s'il plaît à Dieu de me continuer sa grâce et ses
« miséricordes. Auparavant j'étois résolu de ne rien
« accepter : maintenant je suis résolu de ne rien deman-
« der, de me laisser conduire à Dieu selon sa Providence,
0 de ne rien vouloir, ne rien choisir de moy-mesme, ne
« rien m'approprier sur la terre, et d'user pour Dieu et
» Arch. nat., MM. 22G.
2 La lettre de M. tie Marillac est du 22 octobre. H était alors à la Rochelle. (Arch. i.at., M. 233.)
« non pour moy de ce qu'il luy plaira m'envoyer. ^Nlais de « savoir si je dois accepter tout ce qui se présentera, c'est u sur quoy je suis en doute , n'y ayant point encore pensé « devant Dieu, et, à mon advis, je dois prendre un temps « ])our le laire, dans la crainte que j'ay d'être trompé sur H un point de cette importance. C'est ce qui mè retient « d'écrire au lloy et à M. le cardinal de Richelieu, ne K voulant pas leur mander des doutes : ce qui seroit, ce K me semble, contraire au respect que je leur dois ' " ,
Pour sortir de ces doutes, il n'y avait qu'un remède, demander au Saint-Père une décision et des ordres. C'est ce que fit le cardinal par l'intermédiaire du F. Berlin ^. Mais, avant que la réponse du Pape lui fût parvenue, il apprit que M. Deschaux n'était pas mort, que l'archevêché de Tours n'était pas vacant, et qu'il pouvait, pendant quelque temps du moins, mener encore cette vie simple et pauvre si chère à son âme.
De la maison de la rue Saint-Honoré, où il était revenu, M, de BéruUe continuait à suivre de près les intrigues de l'Espagne et à en informer Richelieu. Dans le moment même où la Rochelle aux abois envoyait des commissaires pour traiter de la paix avec le cardinalministre, un certain Poter, autrefois confident de Buckingham , passait par Paris pour se rendre auprès d'Olivarès. Un peintre flamand prenait aussi la route de Madrid. Bien que depuis plus de ciiu| années il n'y eût pas de courtisan qui ne se fût souvent arrêté, dans la grande
» RATTEnKI,, liv. IX, 11° 52.
- La lettre de M. de Bénille est du 4 novembre 1G2S. (Arch. nat., M. 233.)
RELATIONS AVEC LES ORDRES RELIGIEUX. 359 galerie du Luxembourg, devant les toiles où un pinceau puissant avait représenté, avec une verve étrange, un coloris merveilleux et un goût hasardé, l'histoire de Marie de Médicis, M. de BéruUe, dans sa dépêche à Richelieu, soulignait comme le nom d'un inconnu celui de Ruhens. Le pieux cardinal, en se rendant à l'audience de la Reine, n'avait évidemment jamais regardé les trois Parques filant ses jours, ou Apollon présidant à la naissance de Louis Xin. Pour le moment, « le peintre nommé Rubens ' » était transformé en diplomate , et en diplomate ennemi de la France. Gagné par l'agent de Charles- Emmanuel, l'abbé Scaglia, et par le résident anglais à la Haye, il s'efforçait de rapprocher l'Espagne de l'Angleterre, et il allait, par le commandement de l'infante Isabelle, porter des dépêches et donner des renseignements verbaux à Philippe lY. Comme il avait « ordre de faire toute la diligence possible » , il ne s'arrêta pas à Paris pour y voir ses amis. Plus il voyageait vite , plus son voyage fut remarqué ^. Tout ce qui venait des Espagnols semblait d'ailleurs suspect à M. de Bérulle. Il se tenait sur une grande réserve vis-à-vis du marquis de Mirabel ; il avait attendu sa visite et ne la lui avait pas rendue. « Si le Roy d'Espagne » . mandait-il au car-
' « Un peintre nomme Riihoix y est allé aussL » Lettre autojjraplie de M. de liériille au cardinal de. liicKelieii , 14 octobre 1G2S. (Du cabinet de M. Feuillet de Conclies.) — Rubens vint à Paris en 1620, il commença les tableaux du Lux(Mnbour{; en 1621 cl les aclieva en 1623. (Prscriplion de Paris, par IMcamoi. dk ].k FoncE, Poirion, 1742, t. VI, p. 222.)
2 Lettres inédites de Pierre~Paul Rubens, publiées par E. Cachet, lîruxclles, Haye/., 1840, in-S". — Lettre LXIX, p. 220. Introduction, p. 39 et suiv.
360 LE CARDINAL DE BÉRULLE ET RICHELIEU, dinal , " se rend indigne de seruir aus desseins de Dieu « sur son Eglise , il en sera chastié ou en sa personne ou « en son Estât. Et Dieu prendra d'autres voyes pour faire « réussir ses conseils sur la ruyne de l'hœresie en l'Eu- « rope. Heureus qui sera choisy de Dieu pour le seruir en « ce sujet. Il luy a pieu vous faire cette grâce que de vous « y appliquer au regard de la France. Et cest une des « plus grandes faneurs que vous avès iamais receues de « Dieu ' » ,
Quinze jours après cette lettre, le 20 octobre, les articles accordés par Louis XIII aux Rochelois étaient signés en son nom par M. de Marillac, et le lendemain les troupes royales faisaient leur entrée dans la Rochelle. Le jour de la Toussaint, M. de Sourdis, archevêque de Bordeaux, se rendit de grand matin h l'église de Sainte-Marguerite qui appartenait aux Oratoriens, mais d'où ils avaient été expulsés pai' les Rochelois. Plusieurs habitants y ayant été tués par le canon du Roi, on n'y pouvait célébrer les saints mystères avant qu'elle lut réconciliée. Cette cérémonie achevée, le généralissime des armées royales se rappelant qu'il était évéque et cardinal, revêtit les habits sacerdotaux et célébra la messe, à laquelle communièrent M. de Schomberg et M. de Marillac. Le même jour, après midi, Louis XIII fit son entrée à cheval dans la ville. Le cardinal, suivi des maréchaux, marchait seul devant le Roi. Cette gloire lui était bien duc "'.
Lorsque le courrier qui apportait la nouvelle de la réduction de la Rochelle arriva îi Paris, Marie de Médicis
1 Même lettre.
2 Le quatorzième tome du Mercure franco is. Année 1628, p. 709.
RELATIONS AVEC LES ORDRES RELIGIEUX. 361 se trouvait au grand couvent. Après avoir remercié Dieu en silence : « Ma Mère » , dit-elle en se tournant vers la Mère Madeleine de Saint-Joseph, « les hommes ont beauu coup travaillé à la prise de la Rochelle ; mais en effet « Dieu y a fait des miracles et je ne doute point que vos « prières n'y ayent infiniment contribué » . Selon le vœu qu'avait fait la sainte prieure, toutes les religieuses du monastère, pour témoigner au ciel leur reconnaissance, demeurèrent douze nuits en prière devant le Saint- Sacrement et consacrèrent, en outre, trente-trois heures à l'oraison ' .
La joie ne fut pas moins vive à l'Oratoire qu'au Garmel. Le 11 novembre, on célébra, dans la chapelle de la congrégation, ime messe solennelle à l'issue de laquelle le Te Deum fut chanté par tous les fils de M. de Bérulie ^ . Mais, l'allégresse du triomphe ne lui faisait pas oublier les angoisses de la lutte et les promesses par lesquelles, longtemps avant qu'elle fût commencée, il s'était lié devant Dieu. Il s'était engagé, si jamais la Rochelle rentrait dans l'obéissance de l'Église et du Roi, à faire tous ses efforts pour que l'Eglise principale de la ville fut dédiée au mystère de la Nativité. Afin d'exécuter sa promesse, il s'adressa à Richelieu. Après lui avoir rappelé ce qui s'était passé entre eux depuis deux ans, au sujet de la ville rebelle, il exposait au ministre combien son vœu était aisé à accomplir'. « Il n'est besoin » , lui disait-il, « que du vouloir du Roi et non de ses finances ». Si, et»
1 La Vie de la Mère Miigdeleiue de Saint-Joseph , liv. I"", c^li. XLir, p. 286.
2 Aich. nat., MM. 626.
effet, la ville demeurait telle qu'elle était, l'église de l'Oratoire étant la princij)ale, il se chargeait de l'accomplissement du vœu. Si on y établissait un évêché, ce serait à la vérité l'église cathédrale qui devrait porter le titre du mystère de la Nativité ; mais cela n'augmenterait en rien les dépenses de la construction. Si enfin l'on songeait, afin d'atterrer l'hérésie, à enlever leur temple auxreligionnaires, dans ce cas, on le pourrait donner auxOratoriens, qui, en échange, leur fourniraient un autre emplacement pour servir de prêche, et consacreraient au mystère de la Nativité le temple qu'ils tiendraient d'une libéralité peu coûteuse pour Sa Majesté '. Richelieu et son maître montrant un médiocre empressement à répondre, M. de Bérulle appliqua son vœu à l'église de l'Oratoire. Il chargea un artiste de talent d'exécuter vui tableau représentant la Nativité du Sauveur ^. Il le fit placer sur le maître-autel de Sainte- Marguerite, le même ou huit ans plus tôt il s'était senti pressé de demander à Dieu la réduction de la Rochelle ^. Il prit sur lui toute la dépense et se passa du concours du Roi.
Louis XIII ne tarda pas il prendre le chemin de Paris. Le 23 décembre, il y fit son entrée au bruit des acclamations universelles. Le Parlement, les cours souve-
I'Katterel, liv. VIII, |). 95.
2 Le P. Ratterel, suivi par Tabaraud (t. II, liv. V, ch. iv, p. 75), suppose que ce tal)i(;au fut exécuté par Lesueur. Il ne savait pas sans doute que le plus {>rand des peintres français éiant né le 19 novembre 1616, avait exactement douze ans au moment de la prise de la Rochelle, et que, mal- {;ré l'étonnante précocité de son {;énie, il était hors d'état à cet âge de peindre une îNalivité. [IlisUiire des peintres, Ecole française ■, Lesueur, par C. lîi-Axc, p. 2, Pari;, Renouard, in-fol.)
3 Voyez le P. de Bérulle et l'Oratoire, cb. ix, p. 305.
raines, les ambassadeurs vinrent tour à tour le complimenter. Le Saint-Père lui expédia un bref de félicitation. Quantité de pièces en prose et en vers d'un goût douteux, mais d'un enthousiasme qui ne l'était pas, célébrèrent dans le style le plus pompeux les louanges du Roi, celles de son grand ministre. M. de Bérulle seul fut oublié, et Richelieu classant ses papiers d'Etat, et y retrouvant les lettres où le pieux cardinal lui confiait ses espérances, sourit et se promit bien de dénoncer à la postérité comme un visionnaire, celui dont les visions avaient soutenu son courage pendant cette longue et glorieuse année ',
^ Ou trouvera parmi les pièces justificatives une réponse aux accusations portées par Richelieu contre M. de Bérulle, touchant le siège de la Rochelle. Malgré les efforts du cardinal-ministre pour amoindrir son rival, on se souvenait cncoi-e, à la fin du dix-septième siè(;le, de la part considérable prise par le cardinal de Bérulle à la soumission des Rochelois, comme le prouvent les lignes suivantes : « L'on assiu'e qu'une des choses qui détermina le plus le lîoy v.t son conseil au sié(;e de la Rochelle, fut la révélation que le cardinal de Bérulle eut que cette entreprise seroit heureuse, et que l'heure approchoit où la véritable religion devoit v régner. » Les homme.' illiistrex r/ui ont paru en France pendant ce siècle, avec leurs portraits an naturel, par M. I'eiuuult, de l'Académie françoise: Paris, chez A. Deraillier, 1696, in-fol., t. I, p. 4.