CHAPITRE X
Élo[];e (le Biclielieu par le cardinal de Bérulle. — Siège de Casai. — Réunion du conseil, 26 décembre 1628. — Avis du cardinal de Béridle. — Réponse de Richelieu. — Visite du Roi à Cliaiilot. — Louis XIII se décide à partir pour l'Italie. — M. de Bérulle chef du conseil de la Reine mère. — Départ du Roi (15 janvier). — Lettre du cardinal de Bérulle à Biclielieu. — Entrelien du cardinal de Bérulle avec le marquis de Mirabel. — Louis XIII force le pas de Suse (6 mars). — Paix avec la Savoie. — Les abbayes de INI. de Bérulle. — Le bréviaire de Bicheiieu.
— Monsieur, frère du Roi. — Le cardinal de Bérulle essaye de faire partir pour l'Italie la princesse de Gonzague. — Monsieur à Montargis.
— Arrestation de la princesse de Gonzague et de la duchesse de Longueville (dimanche 11 mars). — Lettres de Monsieur au Roi, du Roi à Monsieur et à la Reine mère. — Conférence du Triumvirat avec M. de Bérulle. — Mise en liberté de la princesse de Gonzague (3 mai). — Entrevue de Chartres. — Irritation de Gaston contre Richelieu. — Lettre de ce dernier à M. de Bérulle et à M. de Bancé. — Propos des partisans de Monsieur. — Il s'échappe d'Orléans. — Proposition d'un gouvernement pour Monsieur. — Le cardinal de Bérulle presse le retour du Boi et s'efforce de retenir Gaston. — Conférence entre un Père Jésuite et un ministre protestant. — Nouvelles instances du cardinal de Bérulle auprès de Bichelieu en faveur de Monsieur. — Affaire de Saint-Louis des Fi-auçais. — Lettre de Richelieu. — Froid accueil fait par le Boi à M. de Bérulle. — Monsieur se retire en Lorraine.
« Bénit soit ce grand cardinal que Yostre Majesté a (I choisi pour chef de ses conseils et intellect ag;ent de son « Estât : rare esprit qui, dès le printemps de son âge, a « produit tant de fleurs et d'indices de ce (|u'il dcvoit « estre un jour dans l'Estat et dans l'Église : grand et « heureux cardinal d'avoir esté employé de Dieu à un si
« grand effect de sa puissance et de sa gloire ; et vraiment « cardinal de la Rochelle, selon les prophéties des raédi- « sants que Dieu a faict parler contre leur sens. « Dignissimus aris « Roma tuis ' » .
Tandis que, d'une plume désintéressée, M. de Bérulle, en tête de la Vie de Jésus, rendait cet hommage au ministre dont toute la France célébrait le rare génie et la persévérance indomptable, celui-ci ramenait son maître à Paris, où l'attendait un accueil enthousiaste. Mais s'il entrait dans les vues de Richelieu de faire goûter à Louis XIII 1 enivrement d'une gloire qui lui avait peu coûté, il n'entendait pas la lui laisser savourer. Au Louvre , l'influence dominatrice du cardinal était combattue avec une violence qui connaissait encore des retours par Marie de Médicis, avec une passion qui ne gardait plus de ménagements par Anne d'Autriche. Soustraire le Roi à ces influences redoutables, et faire servir sa personne même à l'accomplissement de desseins depuis longtemps mûris, telle était la volonté bien arrêtée de Richelieu. Les ennemis du dedans paraissaient à la vérité abattus, mais ceux du dehors levaient la tête. L'heure était venue de prendre une résolution énergique, et dont on ne devait pas se dissimuler la portée. L'Espagne, en effet, réalisant les prévisions de Richelieu ^, se déclarait ouvertement contre
* LfiiAiN, la Vie de Jésus. Dédicace au Roy, éd. de 1629.
2 Le 15 juillet 1627, M. de Uéthune, notre ambassadeur à Rome, rapportait au Roi une conversation curieuse qu'il avait eue avec le Saiiit-Père et où Urbain VIII s'était montré fort opposé aux desseins de l'Espagne et très-favorable au duc de Nevers. (Archives des affaires étrangères, Rome, t. XL, fol. 171 et suiv.)
le nouveau et légitime possesseur du duché de Mantoue, le duc de Nevers, et, par les ordres de Philippe IV, don Gonzalès de Cordoue, gouverneur de Milan, assiégeait Casai. La petite garnison se défendait vigoureusement; mais le jour même de la prise de la Rochelle, elle avait perdu son chef, le brave marquis de Beuvron ; par bonheur, M. de Giiron, échangeant la mission stérile de négociateur auprès du duc de Savoie, contre le rôle plus actif de capitaine, venait de se jeter dans la place menacée. Tous les yeux des politiques étaient tournés vers le Montferrat. La perte de Casai allait-elle consoler les ennemis de la France de la prise de la Rochelle?
Louis XIII était rentré à Paris le 23 décembre 1828. Dès le 26, M. de Bérulle recevait ordre de se rendre au conseil. La question sur laquelle les ministres devaient se prononcer était celle-ci : Jugeaient-ils à propos d'envoyer promptement, au secours du duc de Mantoue, l'armée qui, après avoir fait le siège de la Rochelle, venait de prendre ses quartiers d'hiver en Auvergne?
Ce fut la Reine mère qui donna la première son avis. Elle détestait le duc de Nevers. Outre qu'il avait pris autrefois les armes contre elle, il s'était un jour oublié jusqu'à lui dire qu'au su de tout le monde, les Gonzague -étaient princes avant que les Médicis fussent gentilshommes. Le propos était vif et plus que suffisant pour mériter sa colère. Depuis lors, Marie de Médicis cherchait l'occasion de se venger ; elle crut en ce jour l'avoir trouvée. Elle représenta donc au Roi qu'on n'était point en état de secourir Casai. Fatiguées par les travaux d'un long siège, les troupes avaient besoin de repos; le parti hu-
guenot n'était point tellement abattu qu'il ne pût reprendre ses esprits pendant cette guerre, tandis que si on le poussait chaudement, après le coup qu'il venait dé recevoir, il serait écrasé pour jamais. Il valait donc mieux mettre ordre aux affaires du dedans de l'Etat qu'à celles du dehors, qui importaient peu à la France, La Reine mère ajouta que la maison d'Autriche, étant alliée de parenté avec le Roi, regarderait comme une sensible offense toute intervention année; qu'une rupture entre les deux couronnes en serait la conséquence très- probable; qu'ainsi, la paix faite par le feu Roi, affermie avec tant de peine, durant la régence, serait rompue pour bien dos années peut-être, tandis que la France épuisée d'argent, sans troupes, sans alliances, serait condamnée à une guerre
générale ',
Quelque dévoué qu'il fût personnellement au duc de Nevers, M. de Bérulle redoutait une expédition au delà des monts. Comme Marie de Médicis, mais pour des motifs plus sincères, il pensait qu'au lieu de s'embarquer dans une guerre étrangère, il serait plus utile à l'Etat de consommer la ruine du parti huguenot, et qu'il fallait
1 Mémoires de Moniglat ÙAr\& la Collection dex Mémoirea. (EJ. Micliaud eC Poiijoulat), III"^ série, t. V, p. 17 et 18. — AtiiKiti (^ffiitoiir du nudinal duc de Richelieu, Paris, 1660, in-fol., liv. III, ch. m) afHrine que le cardinal de Hérulle prit le premier la parole; le P. Griffet scmhle le suivre. (^Histoire du reijiie de Louis XIII, Paris, 1758, in-4".) Je m'en tiens à l'autorité de Montjjlat, moins intéressé dans la question (ju'Auberi, créature de Richelieu. Quand on connaît d'ailleurs quelle était la vivacité de la Reine mère, ne parait-il pas plus probable qu'elle ouvrît elle-même la discussion? 11 convient en outre de remarquer que Marie de Médicis, d après Montglat, condamnait absolument toute expédition en faveur du duc de Nevers, tandis que M. de Bérulle, dans le discours rapporté par Aiibeii et Cîriffet, se bornait à demander que l'expédition fût reculée jusqu'au printemps.
épuiser tous les expédients avant d'en venir aux mains avec une puissance catholique. M. de Bérulle appuya donc l'avis de Marie de Médicis, sans toutefois se prononcer d'une manière aussi absolue qu'elle , et en demandant seulement qu'on attendît, avant d'agir, le retour du printemps. Le sentiment de M. de Marillac lut le même que celui de son ami '.
Aux objections présentées par la Reine mère et par M. de Bérulle, Richelieu répondit de la manière la plus propre à impressionner un prince naturellement sensible à l'honneur. La principale gloire des Rois, dit-il, était fondée sur leur réputation : celle de Sa Majesté se trouvait au plus haut point qu'on pût la désirer. Mais il ne suffisait pas de l'avoir acquise ; il la fallait maintenir. Or, dans l'affaire de Mantoue, l'honneur même du Roi était mis en question. Les droits du duc de Nevers étant incontestables, le dessein de le renverser pour lui substituer un cadet de sa maison, au service de l'Autriche, n'avait d'autre cause que sa qualité de Français. Le laisser opprimer serait une honte irréparable pour le Roi, et sous couleur de maintenir, par cet acte de faiblesse, la paix dans le présent, on se préparait des guerres sans fin pour l'avenir; car les Espagnols toujours glorieux, s'imaginant que nous ne cédions qu'à la crainte de leurs armes, en concevraient une nouvelle audace, et ne cesseraient plus de machiner quelque nouvelle trahison contre la France. Le Roi, du reste, n'entendait pas rompre le premier avec eux : si donc il y avnit rupture, toute la responsabilité et tout
* AuBEni, lot; cit.
l'odieux en retomberait sur leur politique. Quant aux huguenots, ils avaient cessé d'être redoutables : « Je ne suis « point prophète, » ajouta Richelieu, « mais je crois pou- « voir assurer Votre Majesté qu'en ne perdant point de « temps dans l'exécution de ce dessein , vous aurez fait « lever le siège de Casai et donné la paix à l'Italie dans le « mois de mai ; qu'en revenant ensuite avec votre armée « dans le Languedoc , vous aurez achevé de soumettre le « parti huguenot dans le mois de juillet, et que vous pour- « riez revenir victorieux h Paris dans le mois d'août * >» . C'en était assez pour blesser au vif Marie de Médicis, directement combattue en plein conseil, par celui qui lui devait toute sa fortune. Dans sa colère, elle dit à Richelieu qu'il était un ingrat. Celui-ci, d'un ton plein de respect, repartit qu'il ne manquerait jamais à ce qu'il devait à la Reine, mais que, plutôt que de donner au Roi un conseil nuisible à son honneur, il quitterait le ministère. La décision de Louis XIII était prise. Il écrivit le jour même aux habitants de Casai « qu'ils auraient bientôt de « puissants effets de sa protection pour une ville qui lui « était si chère ^ » . Quant au commandement de l'expédition, cédant aux prières des deux Reines, il décida qu'il se contenterait d'aller en personne jusque dans les Etats du duc de Savoie pour l'humilier puissamment et s'acquérir une porte en Italie; après quoi il laisserait 20,000 hommes et 2,000 chevaux à son frère, pour secourir Casai et continuer la campagne ^.
1 Griffet, p. 632.
2 Bazin, liv. VIII, ch. iv, p. 140.
3 Richelieu, Mémoires, liv. XX.
Aux yeux de M. de Bérulle, c'était sagesse. Tel n'était point l'avis de Riclielieu. Il affecta cependant de souscrire à la décision du Roi, de la provoquer même. Puis il se retira dans sa maison de Chaillot.
Mais, avant de quitter le Louvre, il avait donné le mot d'ordre à ses créatures. Des gentilshommes, fort au courant des sentiments du Roi pour son frère et de la jalousie que lui avait toujours inspirée Gaston , représentèrent à Louis XIII qu'en confiant à Monsieur le commandement de l'armée d'Italie, il lui offrait l'occasion de se couvrir d'une gloire qui pourrait obscurcir la sienne. Louis ne répondit rien; mais à son trouble, à son agitation, ses interlocuteurs purent voir que le coup avait porté. Après deux nuits passées sans sommeil, n'y tenant plus, il vint h Chaillot. Là, il déclara à Richelieu qu ilne pouvait laisser à Monsieur le commandement de l'armée d'Italie; qu'il serait honteux pour lui de rester aux bagages , tandis que son frère ferait campagne ; qu'il lui semblait voir l'entrée de Gaston dans Casai délivrée, entendre les acclamations du peuple saluant en lui le libérateur de l'Italie ; que c'était plus qu'il n'en pouvait souffrir, et qu'il fallait trouver quelque expédient pour reprendre au duc d'Orléans ce qu'on venait de lui donner. « Je n'en sais qu'un , qui est « que vous y alliez vous-même » , dit aussitôt le cardinal ; « mais si vous prenez cette résolution , vous devez partir « dans huit jours au plus tard » . Le Roi répondit qu'il serait prêt dans huit jours. Puis, apercevant Rassompierre qui était venu faire sa cour au cardinal : « Et voilà » , dit-il, en le montrant à Richelieu, « qui viendra avec moi « et m'y servira bien » . Comme le maréchal faisait
l'étonné, et demandait où il devrait aller. « En Italie » , reprit vivement le Roi, a où je vais dans huit jours, pour « faire lever le sié^je de Casai. Apprêtez-vous pour partir, « et m'y servir de lieutenant général sous mon frère, s'il « veut venir. Je prendrai avec vous le maréchal de Gréqui, '< il connaît ce pays-là, et j'espère que nous ferons parler « de nous ' » .
La décision du Roi ne surprit pas M. de Bérulle; rnais il dut admirer l'habileté avec laquelle Richelieu, pour adoucir la Reine mère, accordait à son amour- propre toutes les satisfactions qu'elle pouvait désirer. Non content de reconnaître à Marie de Médicis une autorité entière durant son absence, sur toutes les provinces situées en deçà de la Loire, Louis XIII, dans le préambule de l'ordonnance royale, faisait 1 éloge de « son « heureux gouvernement pendant la régence, et de sa « sage conduite qui avait fait voir à la France qu'elle i< étoit mère du Roy et de l'Estat ^ » . Par une antre déclaration , il offrait une amnistie générale à ceux de ses sujets protestants qui voudraient poser les armes. Les deux déclarations, datées du 1 5 janvier, furent enregistrées ce jour-là même au lit de justice tenu par Louis XIII . Le garde des sceaux avait espéré obtenir aussi l'enregistrement d'un recueil de lois et d'ordonnances dont il était l'auteur. Il échoua, et le découragement qu'il en ressentit et qu'il confia à son ami, ajouta une nouvelle tristesse aux inquiétudes de M. de Bérulle '.
* Mémoires de Bassompieiic , p. 291-292.
2 Mercure français , t. XV, p. 29.
3 C'était un long édit où se trouvaient formulées en quatre cent soixante
Sans titre officiel, mais par la volonté expresse du Roi, le supérieur de l'Oratoire, en son absence, devait remplir auprès de la Reine mère les fonctions de premier ministre et de chef de son conseil'. Cette position aussi importante que mal définM, en faisait tout à la fois le collègue et le subordonn*î de Richelieu. Avant de décider l'expédition d'Italie, l'habile ministre s'était prudemment assuré de la docilité de son maître. Il lui avait exposé, en leur donnant tout le relief possible, les embarras que présentait en France et à l'étranger la conduite des affaires ; et, après avoir écrasé Louis XIII sous le fardeau de son royal métier, il avait offert sa démission. Elle ne pouvait être acceptée. Richelieu s'était donc résigné à conserver le ministère, non toutefois sans avoir adressé à Sa Majesté la plus sévère réprimande sur ses défauts, et un solennel avertissement pour qu'elle eût à s'en corriger. Instruit de cette scène vraiment curieuse qui avait eu Marie de Médicis pour ténaoin ; connaissant à fond maintenant le cardinal
et un articles les princ'pales dispositions réclamées par les États de 1614 et par les assemblées des notables de 1617 et 1626 sur les différentes parties de l'ordre public soumises au règlement de la loi. Le Parlement fit mauvais accueil à ce travail de Michel de Marillac, et, par dérision, on rajipela du nom de son auteur : le Code Michait. Levassor, peu enclin à la louan^je, en fait l'éloge. — Voyez LefÈvre de LÉzeac, Vie Mss. de M. de Marillac, <iéjà citée. Bibl. Sainte-Geneviève.
' Je ne trouve aucune pièce officielle qui donne au cardinal de Bérnlle le titre de jjremier ministre et de président du conseil de la Reine. Mais Doni d'Atticliv, neveu de M. de Marillac, dit en parlant de lui: « Regni negoliis quibus fuerat a Rege pra»positus. « (Z^e vita et rebits gestis Pétri Beritllii cardinalix, Contjret/alioui-i Oratorii in Gallia fondatoris. Paris, 1649, in-S", lib. II, cap. 131.) Doni d'Attichy était alors évèque de Riez, d'où il fut transféré à Autun. De plus, le P. Bourgoing, dans sa préface aux prêtres de l'Oratoire, eu tète de la 1^^ édition des Œuvres complètes du cardinal de Bertille (l*aris, Ant, Etienne, 1644, in-fol., p. iv), dit positivement qu'il était « chef du conseil de la Rcyne mère. "
LE DUC DE JNEVERS ET L\ PRINCESSE DE GONZAGUE. 425 et ses desseins, M. de Bérulle devait s'attendre à se voir constamment suspecté et souvent combattu par lui. Il attendit, résolu, comme par le passé, à écouter la voix de sa conscience et à rendre fidèlement témoignage à la vérité.
Le jour même où s'était tenu le lit de justice, le Roi partit de Paris. Il prit son chemin par la Champagne et Dijon. A Bray-sur-Seine, le prince de Gondé vint lui offrir ses services; h Chalon-sur-Saône, il fut rejoint par le cardinal de Richelieu, qui l'accompagna seul jusqu'à Grenoble ( 1 4 février) . Là se rendirent successivement les maréchaux de Schomberg, de Bassompierie et de Créqui. On trouva les préparatifs de la guerre peu avancés. Mais il suffit de l'œil et de la main de Richelieu pour mettre ordre à toutes choses, et bientôt l'avant-garde et son canon purent s'établir dans le village de Chaumont, dernière possession de la France, de l'autre côté du mont Genèvre '.
A Paris, pendant ce temps, ro[)inion, d'abord rassurée par les bruits de paix qui avaient circulé, se montrait fort émue de la perspective d'une nouvelle guerre. On blâmait hautement l'expédition projetée ; on remarquait avec effroi que toute la maison royale, et la maison royale sans lignée, était hors du royaume, à l'exception de M. le Prince. On trouvait peu séant d'opposer la personne du Roi lui-même aux simples lieutenants du Roi d'Es|)agne, comme si nos lieutenants n'eussent pas suffi à cette besogne. On ne manquait pas d'ajouter que la délivrance de Casai était un prétexte, et que le véritable but était d'entrer dans le Milanais : qu'ainsi l'on donnait commencement à une guerre
• Bazin, liv. IX, ch. i, p. 152.
immortelle, et cela parmi les nécessites de l'Etat et les misères du peuple. Ces plaintes dont M. de Bérulle eut le courage de se faire l'écho dans sa dépêche du 21 février, ne durent pas étonner Richelieu. Paris n'était pas seul à murmurer. Le cardinal-ministre venait d'entendre en quels termes l'Evéque et Prince de Grenoble, Pierre Scarroii, après avoir successivement invoqué le témoignage d'Aristote et de Xerxès, de Pompée et de Théodoric, arrivant enfin au Dauphiné en passant par l'île de Rhodes, avait représenté au Roi que la « grandeur d'un prince ne consiste « pas à remplir la terre d armes et faire couler des rivières « de sang , mais à faire justice aux pauvres orphelins et « essuyer les larmes d'une misérable veuve, et tremper « dans l'huile (comme parle le texte sacré) le joug d'un « peuple qui ne vit que de fiel et d'absinthe '. » Richelieu n'était pas homme à abandonner une entreprise parce que le peuple en murmurait sourdement à Paris, ou parce qu'un évêque s'en plaignait publiquement en province. M. de Bérulle ajoutait bien, il est vrai, « que s'il arrivait « au Roi ou au Cardinal lui-même une maladie médiocre « de huit iours, le dessein périroit et les ruines en tombece roient sur le Cardinal". » Mais celui-ci sentait son âme assez maîtresse de son corps pour pouvoir pousser jusqu'au bout l'exécution de ses plans. Il laissa dire et vint camper avec l'avant-garde à Chaumont, tandis que le Roi s'éta-
* Mercure françoii , t. XV, p. 117. Pierre Scnrron fut évèque de Grenoble à\\ 27 mars 1621 à l'année 1670. Il avait d'abnrd été conseiller à Grenolile au dire de MonKni. Voyez Dictionnaire de statisli(jue religieuse , Mi{;nc, p. 432.
- Anlograplie chiffré, sans adresse ni si<;nature, 21 février, (Archives des affaires élran(>ères, France, XLVII, fol. 2i)9.)
blissait à quatre lieues en arrière, dans le bourg d'Oux, avec le gros de son armée. Avoir raison, par les armes, du duc de Savoie et du gouverneur de Milan, tel était la résolution bien arrêtée du cardinal : on n'en pouvait plus douter.
Effravé à cette nouvelle, l'ambassadeur d'Espagne courut chez la Reine mère, puis chez M. de Bérulle. Au Louvre et à l'Oratoire il tint le même discours. « Si le Roi « passait en Italie, la guerre allait recommencer plus ter- « rible que jamais entre la France et l'Espagne. Ce ne « serait plus comme à l'époque des démêlés de la Valte- « line, où il s'agissait surtout de l'intérêt du dépositaire. « Ici les armes de Sa Majesté Catholique elles-mêmes « se trouveraient engagées. Rien ne pouvait d'ailleurs « expliquer cette entrée en Italie que le mauvais vouloir « de la France à l'endroit des Espagnols, puisqu'elle avait « entre les mains un traité qui lui donnait les plus sérieux « avantages. En outre, pourquoi recourir à la voie des « armes au lieu de tenter un accommodement? »
Tout ce discours du marquis de Mirabel n'était point très-solide; M. de Bérulle n'eut pas de peine à le réfuter. Il fit d'abord remarquer à l'ambassadeur que le traité dont il parlait était arrivé trop tard, alors que le Roi, déjà sur la montagne, s'apprêtait à descendre dans les plaines du Piémont ; que ce traité supposait des remises et que Casai ne pouvait attendre : qu'après tout, le Roi ne serait pas accouru pour secourir cette place, si les Espagnols n'avaient pas commencé par l'assiéger : que dès lors la responsabilité de tous les malheurs de la guerre retomberait infailliblement sur eux. « Du reste, ajouta M. de Bérulle, je
428 LE CARDINAL DE BÉRULLE ET RICHELIEU. « n'ai aucune charfje de parler, ni de répondre sur cette a affaire, et j'ignore les intentions de Sa Majesté. » Puis, prenant à son tour l'offensive, le conseiller de Marie de Médicis se répandit en plaintes amères sur la conduite de l'Espagne envers la France : « Devant La Rochelle, » ditil à l'ambassadeur, « les Espagnols sont venus trop tard, « ils sont partis trop tôt, et ils ont fait connaître qu'ils « n'étaient venus que pour y rien faire; ils ont manqué h la « parole donnée au Roi contre l'Angleterre et tourné leurs « armes sur l'Italie. » A ces mots Mirabel répondit que le Roi, son maître, n'avait pas fait et ne ferait pas de sitôt la paix avec l'Angleterre, et qu'il était prêt à reprendre contre elle le premier plan projeté. — « Vous m avez fait « perdre tout mon crédit par votre mauvaise conduite, » lui repartit avec fermeté M. de BéruUe, « et votre procédé i< ôte toute envie de prendre jamais confiance en vous « pour aucun bon projet; je ne veux plus me mêler de « rien rapporter de votre part. Adressez-vous à quelque « autre. » Mirabel insista et finit par déclarer qu'il avait des pouvoirs, et que, sans consulter ni 1 Espagne ni l'Empire, il pouvait, de Paris, envoyer à don Gonzalès de Cordoue l'ordre de lever le siège de Casai, si l'on consentait à signer le traité. Était-ce vrai? était-ce une nouvelle feinte? La confidence avait trop de gravité pour que M. de Bérulle n'en référât pas au cardinal-ministre. Le jour où partait sa lettre, INIirabel envoyait au camp du Roi un de ses secrétaires récemment revenu d'Espagne '.
Dépêche et secrétaire arrivèrent trop tard. Après avoir
1 Lettre île M. de Bérulle à Hiclielicu ilii !«■■ mars. (RATTKnEi,, liv. X, n. 11). Je ne l'ai pas retrouvée aux Archive» des affaires étraiijjcres.
LE DUC DE NEVERS ET LA PHINGESSE DE GONZAGUE. A29 essayé des négociations, Richelieu, voyant que Cliarles- Emmanuel cherchait à le jouer, déclara avec hauteur à son envoyé, le comte de Verrue, que le duc de Savoie saurait bientôt à qui il avait affaire, et que, s'il avait oublié la différence qui existait entre lui et un roi de France, on l'en ferait souvenir avant deux jours. Le Roi, prévenu dans la nuit, se mit en marche par un temps affreux et vint droit au logis du ministre, qu'il trouva occupé à prendre ses dispositions pour l'attaque avec Bassompierre, Scliomberg et Créqui '. Il ne s'agissait de rien moins que de forcer le pas de Suse, gorge étroite et sinueuse dominée par des rochers escarpés que le duc de Savoie avait rendue j)lus inaccessible encore en y élevant trois barricades formidables. Le 6 mars au matin, tout s'ébranla. L'élan des troupes fut superbe. II est vrai que la noblesse donna le plus brillant exemple. Les deux cents volontaires du duc de Longueville, tous appartenant aux premières maisons du royaume, s'élancèrent en avant. Bassompierre et Créqui, « rivaux de gloire et d'imprudence », oubliant qu'ils étaient maréchaux , chargèrent à pied à la tète des enfants perdus et enlevèrent les barricades, pendant que les mousquetaires escaladaient des roches jugées inabordables et faisaient prisonnier tout un régiment. En un clin d'œil l'ennemi fut culbuté. Le duc de Savoie, qui s'excusait, quatre jours plus tôt, de ne pouvoir venir traiter de la paix qu'en chaise à porteurs, tant il souffrait,
^ Les historiens, même les moins favorables à Richelieu, sont unanimes à lui faire honneur de la prise de Casai. Sainl-Siinoii seul prétend que le cardinal donna des conseils timides et que toute la {jloire de l'expédition revient à Louis XIII; c'est de la fantaisie. (Edit. Chéruel, Paris, Hachette, 1864, in-12, ch. V, p. 38.)
disait-il, ne dut son salut (ju'à la vitesse de son cheval. Suse ouvrit ses portes au vainqueur. Dès le 11 mars le prince de Piémont sollicitait la paix. Le duc de Savoie s'engageait à donner passage aux troupes du Roi pour entrer dans le Montferrat, et à leur fournir des étapes avec toutes les munitions nécessaires au ravitaillement de Casai, pour sûreté de quoi Louis XIII était mis en possession de la citadelle de Suse et du château de Saint-François. De son côté, le Roi s'engageait à ohtenir du duc de Mantoue, comme indemnité de ses prétentions sur le Montferrat, la cession à perpétuité de la ville de Trino et une rente de 15,000 écus d'or. Par des articles secrets, joints au traité, le duc promettait de faire entrer sous quatre jours, dans Casai, une certaine quantité de vivres, pourvu que l'armée du Roi ne poursuivît pas sa marche, et de s'entremettre auprès du général espagnol pour la levée du siège. L'effet suivit promptement les promesses du duc de Savoie. Les Espagnols se retirèrent dans le Milanais, Casai fut ravitaillé, et le sieur de Guron, l'habile défenseur de cette ville pour le duc de Mantoue, vint recevoir les félicitations du Roi '.
A la nouvelle de tant de succès, M. de Bérulle, ému, mais fidèle à sa première pensée, écrivit en ces termes au cardinal de Richelieu :
« Monseigneur, cest assès de gloire au Roy dauoir en « vue année pris La Rochelle, domté les forts e passaiges « de Sauoye : déliuré Casai; assuré lestât e le repos d'ita- « lie. Et de faire veoir à toute la chrestienté que si Sa
• GiiiFFET, t. !«% [). C64. — Bazin, liv. IX, ch. i, t. IF, p. 154.
LE DUC DE NEVERS ET LA PRINCESSE DE GONZAGUE. 43J « Maieslë s'arreste en un si beau chemin, cest sa Bonté, sa « Justice, sa Piété. En effect, le Roy donne la paix, car il « est en son pouvoir de faire la guerre. Mais, à mon aduis, u il est plus glorieus au Roy, plus vtile à lestai den vser h ainsi. Tant de prospérités nous feroient craindre quelque « malheur, si Dieu ne tenoit le Roy en sa main, e si ce « ncstoit la cause de Dieu mesme pour laquelle le Roy « combat e en la France e en Italie. Je prie Dieu qu'il « abrège les affaires du Languedoc e qu'auant lesté qui est « mal sain en ce pays la le Roy reuienne doublement « triomphant en sa ville de Paris '. »
Cette insistance de M. de BéruUe à réclamer le retour du Roi fatiguait Richelieu. Il saisit l'occasion d'une faveur accordée par Louis XIII au supérieur de l'Oratoire, pour lui témoigner son mécontentement. Comme M. de liérulle n'avait point de fortune personnelle, il s'était trouvé dans un grand embarras au moment de sa promotion. Afin de faire face aux dépenses les plus urgentes, depuis un présent de mille écus au sieur Piccolomini, jusqu'à l'achat d'un service de vaisselle plate du prix de dix mille livres, il avait dû puiser dans la bourse de son frère, lequel, marié et père de famille, conmiençait à trouver que le cardinalat lui coûtait cher. Si modeste d'ailleurs que fût le train du nouveau prince de l'Eglise, il s élevait encore à une somme ruineuse. En moins de deux ans, M. de Béiulle avait dépensé plus de quatre-vingt mille livres *. Où les
' Antogiaphe, Blbliotlièque Cousin (à la Soibonne). M. 1,006, caViier 14, pièce 21.
2 On trouve aux Archives nationales (M. 232) les comptes du cardinal de Bérullc, arrêtés et signes de sa main. Du l'"' janvier 1627 au 31 décendjre 1628, la dépense se monte à 75,227 livres. De cette somme il faut défalquer la dé-
432 LE CARDINAL DE BÉRULLE ET RICHELIEU. prendre? Le Roi lui avait bien accordé, pour frais d'installation, dix-huit mille livres une fois payées, puis une pension annuelle du même chiffre '. C'était absolument insuffisant. Pressé par ses amis et par la nécessité, M. de Bérulle avait consulté le Pape, qui, après l'avoir relevé de son vœu de refuser tous les bénéfices, lui enjoignit d'accepter ceux qu'on lui offrirait '. Le grand prieur de Yendôme étant mort sur ces entrefaites % Louis XIII donna à M. de Bérulle les deux plus riches abbayes qui se trouvassent dans cette succession, celle de Marmoutier et celle de Saint-Lucien de Beauvais. « Je supphe Dieu » , disait M. de Bérulle dans sa lettre de remerciment au Roi, « de « me faire la grâce d'user si saintement de ces bénéfices, « que Vostre Maiesté en soit deuant Dieu sans reproches, « que je trauaille moy mesme à régir de sorte ces abbaves « que Dieu y soit honoré, le pays assisté, et Vostre Majesté « satisfoite ^ » . Avant même d'écrire au Roi, il avait voulu
pense des six premiers mois, alors qu'il n'était pas cardinal. Elle monta à 2,400 pour lui, son frère servant, un domestique et deux chevaux; et il est à remarquer qu'il avait fait un lonj; voyage. Reste donc une dépense de 72,827 livres depuis le cardinalat jusqu'au 31 décembre 1628. Or, depuis le i" janvier 1629 jusqu'au 21 février, époque où il fut pourvu de deux abbayes, il avait certes du dépenser plus de 7,173 livres. Eu indiquant le chiffre de 80,000 livres comme dépense totale, je suis donc encore audessous de la vérité.
1 M. de Bérulle devait toucher en outre une pension comme conseiller d'État.
« De plus, Sa Sainteté veut et entend que vous vous procuriez et que « vous demandiez des revenus ecclésiastiques, quand même il y auroit une <• dignité annexée, afin que vous puissiez soutenir l'éclat de la dignité où « vous vous trouvez. » Lettre du vardinal Barberini , 25 décembre 1628, parmi les papiers de M. de Bérulle. (Cité par Batterel, liv. IX, n. 57.)
3 Alexandre, mort en prison.
^ Le cardinal de Bérulle au cardinal de Richelieu, 21 février 1629. Autog. (Archives des affaires étrangères, France, XLV, fol. 120.)
Fac-similé d'une lettre du Cardinal de Bérulle à M. d'Herbaut, Conseiller du Roi
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témoigner toute sa gratitude à Richelieu. « Monseigneur, « vous continuez à m'obliger auec tant d'excès » , lui disait-il, « que l'en reçois plus de confusion que de con- « tentement, mais vous continuez vos proiets et vous per- « fectionnez vostre ouvrage. Vous m'auez mis en cette « condition , et vous la voulez soustenir ' . » Tant de reconnaissance et de modestie ne désarma pas Richelieu. Il trouva le moyen d'insérer dans le brevet une clause tout à fait insolite et véritablement injurieuse, à savoir que ces deux bénéfices ne pourraient jamais être unis à la Congrégation de l'Oratoire. En même temps, la Reine mère, poussée par le cardinal-ministre, insinuait à M. de Hérulle qu'il ferait bien de se montrer très-réservé dans la collation des bénéfices dépendant de son abbaye et de n'en point trop conférer aux membres de l'Institut. Péniblement affecté d'un tel procédé , M. de Bérulle ne cacha pas son étonnement à M. d'Herbault. « Je n'ay « jamais rien demandé ny au Roy, ny h autre, ny pour « moy, ny pour nostre Congrégation », lui dit- il. « Je « ne suis pas si auide des biens de la terre, ny des biens u de l'Église, que ie me sois iamais rendu importun à « aucuns pour ce suiet. Tellement que cette close n'cstoit « pas nécessaire. Je n'en auois aucun dessein, e quand « i'en aurois eu, l'ombre de la pensée du Roy sulïisoit « pour m'arrester^. » Richelieu, du reste, en fut pour ses frais de chancellerie. On connaissait si bien à Rome le
* La lettre du Roi, datée du 13 février 1629, se trouve dans les papiers de M. de Réruile. — Celle de M. de Ijcrulle est du C mars.
2 Autogr du 6 mars 1629. On trouvera le fac-similé de cette lettre, qui est en ma possession , à la i'in de ce volume.
désintéressement de M. de Bérulle, qu'on n'admit pas la clause introduite par le soupçonneux ministre. On ne se hâtait pas non plus de lui accorder une autre demande, non moins étrange, qu'il priait, en ce temps même, M. de Bérulle d'appuyer auprès du Pape, celle d'être dispensé de la récitation du Bréviaire. Les services que, par sa présence dans le ministère, il rendait à l'Église, l'accablement des affaires où il se trouvait, les pénibles maux de tête dont il était sans cesse travaillé, semblaient à Richelieu autant de motifs qui légitimaient cette exemption '. Dans une requête de ce genre, M. de Bérulle ne pouvait lui prêter qu'un bien faible appui.
Pendant que le cardinal prenait une si large part aux exploits militaires de son maître que la récitation de l'office lui paraissait une charge impossible, Monsieur semblait n'avoir nul souci des travaux de son frère. Après s'être avancé jusqu'à Bombes, ville de son apanage, il avait tout
* Dès 1625 , Richelieu avait obtenu la permission , moyennant une aumône assez considérable, de dire l'office de la Croix au lieu du grand office, mais cette peirnis.siou était restreinte au temps où il serait infirme. Le Pape lui ayant laissé entendre que s'il fondait un séminaire pour les Ecossais, on pourrait le r(;lever de l'obligation de réciter le saint office, il espéra que la prise de la Rochelle et la construction de la Sorbonne seraient jugées équivalentes à la construction d'un séminaire. Il supplia M. de Rérulle d'appuyer sa demande. Celui-ci se contenta d'écrire au P. Rertin (9 mars 1629) : « Cette grâce est extrêmement désirée de M. le cardinal, K il m'a fort jirié de faire envers Sa Sainteté ce qui sera possible pour cela. 11 Poiu- moy, je n'y prens d'autre part que d'exposer le fait et son intention « à Sa Sainteté. Vous lui représenterez sincèrement toute chose selon le 11 mémoire ci-joint, et je supplie Kotre-Seigneur Jésus-Christ et sa sainte u Mère d'assister le Pape en la réponse que vous aurez à recevoir. » (Bat- TEREL, liv. IX, n. 62.) Le Pape accorda de vive voix la dispense. Après la mort de M. de liérulle, liichelieu fit de nouvelles inslaïu'es pour obtenir cette disjiense par écrit, dans la crainte que les gens de sa maison ne crussent qu'il s'abstenait de la réciiaiiim du bréviaire, sans v être autorisé. (At:BEnv, Bccucil, l. II, in-fol., p. 881.)
à coup rebroussé chemin, et dans les premiers jours de mars, M. de BéruUe apprit qu'il se dirigeait vers Paris. Surveiller les mouvements de Monsieur, en l'absence du Roi et de Richelieu, était une tâche ingrate, et le cardinalministre jouissait secrètement des embarras qu'elle allait susciter à son collègue.
Agé de vingt et un ans à peine ', le frère de Louis Xlll avait quelques-unes des qualités de son père, presque tous ses défauts, aucune de ses vertus. Spirituel, instruit, curieux, sçrvi par la plus heureuse mémoire, mais inquiet, changeant, dissimulé , on ne trouvait en lui ni respect pour sa parole, ni fidélité pour ses amis. Entouré d'intrigants, dont il était le jouet et qu'il finissait toujours par trahir, il passait son temps à préparer contre le cardinal des complots qui n'éclataient jamais. Dans l'intervalle, il courait, la nuit, les rues de Paris à la tête d'une bande de jeunes gentilshommes, brûlant les auvents des boutiques et essayant de surprendre le poste du Louvre, au risque de se faire tuer par les mousquetaires ^. C'étaient les plus innocentes de ses aventures. Les larmes qu'il avait versées à la mort de la duchesse d'Orléans étaient depuis longtemps essuyées. Pour se justifier des reproches que lui adressait son vertueux confesseur, le Père de Condren, le jeune veuf répondait, non sans quelque apparence de raison, qu'il fallait imputer les écarts de sa conduite à ceux qui opposaient d'invincibles obstacles à ses projets de mariage.
1 Gaston Jean-Baptiste fie France, duc d'Orlrans, était né le 25 avril 1008.
2 Voyez les Mémoires de Poitlis , liv. VIH. (Mémoires pour aervir à l'Histoire de France, 2* série, t. VI, p. 558.) — Les Historiettes de Tallemanl des Beaux, t. II, 88, 89, p. 108. — Madame de Motteville, passim.
436 LE CARDINAL DE P.ÉRULLE ET RICHELIEU. Il est vrai que le Roi, qui n'avait point d'enfant, ne se souciait pas, par une jalousie étrange, de voir son frère plus favorisé; que la Reine mère lui proposait bien une fille du duc de Toscane, mais si laide que Monsieur déclarait ne pouvoir s'y accoutumer. Son inconstance, on se le rappelle, s'était d'ailleurs fixée. Eperdument épris de INIarie de Gonzague, il la voulait épouser. Par haine du duc de Nevers, Marie de Médicis refusait obstinément son consentement. On avait même exigé de Monsieur qu'il s'engageât, en présence de M. de Bérulle et de Richelieu, à ne plus penser à cette union '. Il avait promis; mais il y pensait toujours, il y pensait plus que jamais, et, en rentrant à Paris, il se proposait bien de joindre la princesse, de la voir, et au besoin de l'enlever.
Soit amour, soit ambition, — il y avait déjà place pour l'un et l'autre dans ce cœur de seize ans , — la princesse Marie ne se montrait nullement indifférente aux hommages de Gaston^. Aussi n'avait-elle apporté aucun empressement à retourner auprès de son père. Elle se disait sans doute que celui-ci ne regardait assurément pas comme un déshonneur la perspective d'avoir pour gendre l'héritier présomptif de la couronne, et que les exigences de la politique l'obligeaient seules à ne point se déclarer : que
' Mémoires de Richelieu , loc. cit.
" « La princesse Marie, pleine alors de l'espi-it du monde, crovoit, selon 11 la coutume des grandes maisons, que ses jeunes sœurs dévoient èti-e « sacrifiées à ses grands desseins. Qui ne sait où son rare mérite et son 11 éclatante heauté, avantage toujours trompeur, lui tirent porter ses espé- .11 rances? » (Bossuet, Oruixou funèbre d'Aune de Gonzacjue. OEuvres complètes, éd. Vives, t. XII, p. 542.) — Mémoires de madame de Motteville, Cliarpentier, 186fl, t. I*"", p. 244. La princesse Marie monta sur le trône de Pologne seize ans plus tard.
LE DUC DE NEVERS ET LA PRIiNCESSE DE GOINSAGUE. 4^)7
d'ailleurs sa tante, la duchesse de Longueville, loin de blâmer sa passion, travaillait ouvertement à la favoriser : qu'elle pouvait donc se laisser aller sans scrupules à la pente de son cœur et à ses rêves de gloire. Le retour de Gaston lui parut un triomphe, et elle songea moins que jamais à reprendre seule le chemin de l'Italie.
L'unique moyen d'empêcher que ce roman ne se terminât par un mariage, était de séparer les deux héros. Mêlé, bien malgré lui, à toute cette intrigue, le cardinal de Bérulle n'avait nulle hésitation sur le parti à prendre. Toutefois, il eût voulu que la duchesse de Longueville et sa nièce se rendissent aux désirs de la Reine sans qu'il fût nécessaire d'interposer son autorité. Il manda donc le gentilhomme chargé par le duc de Mantoue de ramener la princesse, et l'engagea à exécuter immédiatement sa commission. Dans le cas où les équipages ne seraient pas prêts, on pouvait conduire INIarie de Gonzague, pour les attendre, à Avenay. Cette abbaye, célèbre dans toute la France par la beauté de ses jardins, était alors gouvernée par la dernière fille du duc de Gonzague, Bénédicte, abbesse « en un âge si tendre que la marque d'une si grave « dignité étoit comme un jouet entre ses mains'. » Il était naturel que sa sœur s'arrêtât auprès d'elle. Au bout de quelques jours, le gentilhomme revint à l'Oratoire. Il avoua que la fille du duc de Nevers ne se trouvait point à Marmoutier, comme on se l'imaginait à Paris, mais à Coulommiers, chez la duchesse de Longueville , et que celle-ci s'opposait au départ de sa nièce.
* BossuET, loc. cit.
On n'en pouvait plus douter. Retour du duc, séjour de la princesse, tout était concerté. Le cardinal de Bérulle insista plus fortement encore. Il représenta à l'agent du duc de Mantoue que c'était à lui et non h la duchesse de Longueville qu'il appartenait de ramener la princesse, qu'en refusant de s'acquitter de sa mission, il manquait à tous ses devoirs, et, cédant à un mouvement d'indignation bien naturel : « Tandis que le Roi est sur la « montagne, l'épée à la main, pour le salut de M. de « Mantoue et le repos de l'Italie, » lui dit-il, « il n'est pas « tolérable que la sœur de M. de Mantoue lui fasse rece- « voir un outrage dans le cœur de son royaume et trouble « le repos de son esprit et de son État ' . »
Ge discours rapporté h madame de Longueville l'impressionna fort peu, et l'agent du duc vint prévenir M. de Bérulle qu'il ne pouvait rien obtenir par ses paroles, et qu'il n'avait, après tout, ni troupes ni canon pour enlever de force la princesse du château de Coulommiers. Il fallut donc recourir à l'autorité de la Reine mère. En son nom, M. de Bérulle fit signifier à la snmr et à la fille du duc de Nevers l'ordre formel d'avoir à partir pour Avenay. C'était le vendredi 9 mars ^. Pendant ce temps, ^Monsieur arrivait dans son beau et vaste château de ^lontargis '. Au milieu de la nuit on vint le réveiller : un gentilhomme de madame de Longueville, la Feuillade, demandait à lui parler sur-le-champ; il le fit introduire. LaFeuillade, après
• Le cardinal de Bérulle à Richelieu , 15 mars 1629. Autogi". (Archives des affaires étrangères, France, l. XLV, fol. 125.)
- Dépèche déjà citée. — Dépêche du 12 mars, même volume, fol. 122. '^ Le château de Montargls faisait partie de l'apanage du duc d'Orléans.
avoir rapporté au duc d'Orléans les propos tenus par le cardinal de Bérulle à l'agent du duc de Mantoue, lui représenta vivement qu'il n'y avait plus à délibérer; qu'il était temps d'en finir; que madame de Longueville et sa nièce se rendaient à Montrairail, qu'il eût à s'y trouver dans la soirée du lundi, ou au plus tard le mardi, et que !à, en terrain neutre, on célé})rerait son mariage avec mademoiselle de Nevers.
Le samedi soir seulement ', M. de Bérulle apprit au Louvre tous ces détails. Il ne restait plus une minute à perdre. Malgré les ordres de la Reine, madame de Longueville et sa nièce n'avaient pas quitté Coulommiers^. Monsieur allait répondre à leur appel. Cette aventure romanesque prenait aux yeux de M. de Bérulle toutes les proportions d'un complot. Depuis quelque temps, madame de Chevreuse demandait avec instance la permission de se rendre en Flandre. Comme on soupçonnait toujours, et à trop juste titre, l'intrigante duchesse de secrètes manœuvres contre son pays, on avait refusé. Ses désirs de voyage s'étaient bientôt expliqués : on venait d'apprendre que le marquis de Mirabel avait tout préparé pour que Monsieur, avant ou après sou mariage avec
* 10 mars.
2 Coulomrniers, jolie petite ville de Riie, aujourd'hui chef-lieu d'arrondissement du départenieiit de Spine-et-^L^rIle , à dix lieues de Paris. On y voyait il y a peu d'années encore les restes du château l»âti par la duchesse douairière de Longueville. (^Dictionnaire topoqraphiniu- des environs de Paris, par C. Oudikttk, Paris, 1821, in-S", p. 188.) La duchesse douairière, veuve depuis le 29 avril 1595, de Henri d'Orléans I du nom de Lon- {{ueville, était fille de Louis, prince de Mantoue, duc de Nevers, et de Iletuiette de Clèves , duchesse de Nevers et de Rethel. Au-si est-ce à Coulomrniers que madame de La Fayette a placé quelques-unes des scènes de la Princesse de Clèves.
440 LE CARDINAL DE BÉKULLE ET RICHELIEU. Marie de Mantoiie, fût reçu en Flandre à bras ouverts'; que l'Angleterre se prêtait activement à cette intrigue, dans l'espoir que le Roi, inquiet de la fuite de son frère, renoncerait à pousser en Italie l'exécution de ses desseins. On annonçait même que Soubise préparait dans les ports de la Grande-Bretagne un armement considérable^. Tous ces avis que M. de Bérulle avait transmis fidèlement à Richelieu devaient lui causer une inquiétude d'autant plus vive, qu'il ignorait les solides raisons sur lesquelles s'appuyait le cardinal -ministre pour ne rien redouter du côté de l'Angleterre.
Dans de telles circonstances, un acte de vigueur était nécessaire. M. de Bérulle le conseilla. Mais comment l'exécuter? La Reine ne disposait d'aucune troupe : M. de Marillac avait passé la journée hors de Paris. Par bonheur il rentra sur les sept heures du soir, en même temps que Cahusac airivait du Havre. Marillac eut l'ordre de se rendre sur l'heure à Fontainebleau, où Monsieur devait être arrivé, et Cahusac de courir à Coulommiers. Celui-ci ayant ramassé, non sans peine, quarante chevaux, partit à leur tête et arriva au point du jour sous les fenêtres du château; il en fit garder les avenues, mit pied à terre,
1 M. de Bérulle à Richelieu , 24 mars. Auto{;r. cliiffré, non sifjné. (Archives des affaires étrangères, France, t. XLV, p. 127.) M. Consin ne dit rien de ces intrigues de la duchesse de Chcvreuse. Il suppose même qu'avant obtenu, à la fin de l'année 1628, la permission de revenir à Dampierre, « il y eût là quelques années de repos dans cette vie agitée. " (Madame de Chevrcuse , 2" éd., ch. m, p. 90.) Ce repos était fort relatif.
2 M. de Bérulle a Richelieu, 21 février. Autogr. non signé. (Archives des affaires étrangères, France, t. XLVII , fol. 299.) — Le traité de paix avec l'Angleterre ne fut signé que le 24 avril par la médiation des ambassadeurs de Venise et ratilié plus tard à Fontainebleau, comme nous le verrons dans la suite.
surprit la tante et la nièce encore au lit, et leur déclara, avec force honnêteté et bienséance, qu'elles étaient prisonnières. Il fallut reprendre le chemin de Paris sous bonne escorte. La Reine mère se proposait d'abord de lo(jer la princesse au Louvre et, quoique ce fût un dimanche, on avait travaillé pendant cinq heures à préparer la chambre de madame de Gombalet pour la lui donner. Mais la Reine avait si peu de gardes autour d'elle , elle était si peu sûre du gouverneur du Louvre, le sieur du Tremblay, qu'elle revint sur sa résolution et fit conduire les deux princesses avec leur train au bois de Vincennes. « Non pas au donjon », écrivait M. de Bérulle à Richelieu, « mais au logis du Roi, où elles ont toute sorte de « liberté honnête, hors celle de sortir et d'estre veues de « ceux qui auroient des desseins contraires aux intentions « du Rov. »
Tandis que dans sa royale prison la princesse Marie voyait échapper de ses mains cette couronne ducale dont elle croyait la veille encore qu'avant trois jours on ceindrait son front, M. de Marillac, arrivé pendant la nuit h Fontainebleau, prévenait le duc d'Orléans de tout ce qui se passait à Paris. Déjà le duc de Bellegarde ' et le président Le Coigneux ^, confidents de Monsieur, s'étaient efforcés de le retenir, en lui montrant dans quelle aventure il s'allait jeter. Néanmoins, nul n'avait pu le con-
^ Roger de Saint-Lary, duc de Rcllegarde, mort le 13 juillet 1640, dont il a été déjà parlé. Il était frère de César- Auguste de Saint-Lary, baron de Termes, tué le 22 juillet 1621. (Voyez le P. de Bérulle et l'Oratoire, cl>. IX, p. 303.)
2 Jacques Le Coigneux, cbancelier de Monsieur, président à mortier, mort le 21 août 1651.
vaincre ; car il ne dissimula pas à Marillac que son dessein était d'épouser la princesse Marie, à Montmirail, le mardi suivant; que toutefois il en aurait demandé le congé à la Reine, sa mère; mais qu'il aurait passé outre, si elle le lui avait refusé. Il s'engagea du reste à ne point quitter Fontainebleau avant le jour suivant, pourvu que la princesse Marie ne fût pas obligée de sortir de France avant le mardi. Marillac le lui promit sur son bonneur. Mais, quand Gaston apprit que la princesse, au lieu d'être conduite au Louvre, était prisonnière à Yincennes, il témoigna une grande indignation, et sans vouloir rien entendre, il partit aussitôt pour Orléans. Son premier acte en y arrivant fut d'écrire au Roi, son frère, afin de justifier sa conduite et de réclamer l'élargissement de la princesse comme une grâce à laquelle son honneur était intéressé. « Ce qui me « touche plus sensiblement en cette rencontre, » disait-il, « est que toute la Fiance a sujet de croire, par cette action « extraordinaire, que i'ay eu dessein de me marier contre « votre volonté et que, par ce moyen, i'ay perdu 1 honneur « de vos bonnes grâces, ce qui ne peut produire que de « mauvais effets contre moy dans l'esprit de vos peuples. « C'est pourquoy ie supplie très humblement Vostre Majesté « et la conjure de faire mettre en pleine liberté madame « la princesse Marie et madame sa tante, sur l'assurance « de la foy que ie vous donne par écrit, comme ie I'ay cy « devant fait par ma bouche, de ne rien entreprendre sur « aucun suiet et spécialement en ce mariage (quoique vous » ayez autant de raison de le désirer que moy-mesme), si « ce n'est par votre permission et par vos ordres '. »
* Lettre du 16 mars. (Bittekel, liv. X, ii. 18.)
Le cardinal de Bérulle était d'accord avec Gaston sur la nécessite d'élargir la princesse, mais seulement pour la renvoyer au duc, son père. Dans sa première dépêche à Richelieu, après lui avoir annoncé l'arrestation de la duchesse de Longueville et de sa nièce : « Il faut » , disait-il, R faire partir la Nevers en diligence et par carrosses de « relais, la conduire en deux iours ou deux nuicts à Ver- « dun, et de là à Basle. Nous attendrons les ordres de « Pollux '. »
MaisPollux, c'est-à-dire le Roi, ne se hâta pas d'envoyer
des ordres. Richelieu était bien aise de faire retomber sur
le cardinal de Bérulle seul la responsabilité de toute cette
affaire. « Hier au soir, » écrivit-il le 21 mars àM. deRancé,
secrétaire des commandements de la Reine mère^, « Lon-
« gueville receut un courrier qui est venu à tue chevaux,
« qui dit que la Reine mère a fait mettre la Longueville et
« Marie de Mantoue au bois de Vincennes. Nous attendons
« le boiteux pour croire cette nouvelle, asseuré que, si cela
« est, elles en auront donné grand sujet. La Reine mère
« aura bien, je m'asseure, pourveu à faire adoucir l'esjjrit
« de Monsieur en mesrae temps'. » Le lendemain de ce
* M. de Bertille à Richelieu. Autogr. chiffré, non .signé, du 12 mars. (Archives dos affaires étrangères, France, t. XLV, p. 122.)
2 Denis Le Houthillier de Rancé, frère de Claude Le Bonthillior. II devint conseiller du Roi et secrétaire des conimandements de la Reine mère après son frère, lorsque celui-ci fut nommé secrétaire d'Etat. Iiichelieu était le parrain de son fils, Armand-Jean, né le 9 janvier l(i26, et si connu sous le nom d'abbé di; Rancé. (Voyez IlisUtirc de l'abhé de Rancé et de sa réforme , par M. rabi)é Driiois. Paris, A. Bray, 1866, grand in-S", t. l""", liv. 1", ch. Il, p. 9.) M. Dubois écrit Boitlliillier sans article. Dans Mijnp.ni, on lit Le Bonlliillier; c'est l'orthographe suivie par l'abbé de Marsollier dans sa Vie de dont Annand-Jeaii Le Boiithillirr de Rancé. Paris, Jean de Nully, 1703, in^".
^ Lettres de Richelieu, t. III, p. 202.
444 LE CARDINAL DE BÉRULLE ET RICHELIEU, jour, Richelieu, écrivant à la Reine mère pour l'entretenir de la victoire du Roi, et de son entrevue avec la princesse de Piémont, sa sœur, ne disait mot de l'arrestation de madame de Longueville. Il attendait le courrier de M. de Bérulle, lequel n'arriva que le 24 ou le 25, trois jours au moins après celui qu'avaient expédié les prisonnières. Le sieur de Guron eut ordre aussitôt de se rendre auprès du duc de Mantoue pour se plaindre, au nom du Roi, des déportements de sa sœur et de sa fille, et le prier « d'y " mettre tel ordre que l'événement justifiât la sincérité de « ses intentions '. »
Il fallait bien cependant que le Roi se déclarât, qu'il répondît à Monsieur et qu'il écrivît à la Reine mère. Il s'y décida. Dans la lettre à Gaston, après avoir blâmé son départ de l'armée, il lui recommandait de « réparer, « comme il y était obligé, le mécontentement que la Reine « mère devait avoir reçu de son procédé. » Quant à la princesse INIarie, continuait Louis XIII, « tant s'en faut « que je désire qu'elle soit longtemj)s au lieu où elle est, " que je n'ay d'autre dessein que de la faire bientost con- « duire entre les mains de M. de Mantoue, son père, estant « bien raisonnable qu'après avoir fait ce que j'ay fait pour " luy faire restituer ses Estats, je luy face mener heureu- K sèment sa fille, ainsy qu'il le désire. »
Sans entrer dans le détail avec la Reine, Louis XIII lui
écrivait : « Je vous remercie de ce que vous avez fait pour
« empescher (Monsieur) d'une telle faute : et je vous
« supplie de croire que j'apprecieray ensuite tout ce que
* Lettres de Richelieu, t. III , p. 265.
« VOUS ferez jDOur le faire entrer en recognoissance du mal « qu'il vouloit procurer à lui-même. » Sous le coup d'une tendresse inaccoutumée, il ajoutait que, néanmoins, il comptait « supporter la faute de son dit frère, comme un père celle de son enfant, pourvu qu'il reconnût sa faute. » En même temps que cette lettre de son fils, Marie de Médicis en recevait une du vieil ami de Henri IV, de Sully. Malgré l'austérité connue de son caractère, le grand ministre plaidait la cause de la douceur. « Partant, prendroi- « je la hardiesse de supplier très humblement Votre Mail jesté, » disait-il, « de jetter vos yeux d'amour maternel « sur ce prince, qui peut encore avoir besoing de conseil, K de conduite et d'assistance... vous montrer indulgente « aux erreurs d'une si tendre jeunesse... le ramener dans « le sentier de vos communs désirs par douces persuasions « et consolations'. »
Cependant la passion de Monsieur, irritée encore par l'obstacle, demeurait toujours aussi vive, et son indignation, loin de diminuer, semblait croître. On ne négligeait rien d'ailleurs pour attiser l'une et l'autre. Entre Paris et Orléans, c'était un incessant échange de billets, de lettres, de messages. Ses partisans lui écrivaient qu'il n'y avait pour lui ni sûreté, ni honneur à traiter; qu'il devait presque autant se défier de la Reine, sa mère, que du cardinalministre. La comtesse de Soissons était une de celles qui soufflaient le feu de la division avec le plus d'animosité, soutenue par la duchesse de Chevreuse et par la Reine
1 Cette lettre, du 29 mars 1629, est rapportée en note par M. Avenel, I. III, p. 271. Les lettres du Roi à Monsieur et à Marie de Médicis sont du 29 et du 31 mars.
rëfjnante elle-même. Un coup d'autorité, d'après les dépêches venues de Suse, ne paraissait pas conforme aux desseins de Richelieu. D aucun côté, la Reine, ni M. de Bérulle, ne recevaient le conseil d'agir avec vigueur. Que faire dès lors, sinon essayer d'un accommodement. Mais comment y arriver? M. de Bérulle avait d'abord pensé à se rendre de sa personne à Orléans pour y traiter directement avec Gaston. La Reine mère, redoutant, même pour un temps si court, l'absence de son unique conseiller, n'accepta pas ce projet. Obligé de recourir à un autre expédient, le cardinal de Bérulle invita Bellegarde, Le Goigneux et Puylaurens ' avenir à Paris, afin d'y conférer avec lui. Ils refusèrent dans la crainte d'un piège et envoyèrent à leur place le P. de Condren. « Il est en état « , écrivirent-ils, « d'instruire de tout aussi bien que nous- « mêmes, en qualité non-seulement de confesseur de Gas- (i ton, mais encore d'homme qui a part à sa confiance, « autant qu'il en est digne par ses vertus^. » Au bout de trois semaines, Bellegarde et Le Goigneux finirent par se décider à venir eux-mêmes. Dans la conférence qu'ils eurent alors avec le cardinal de Bérulle, ils promirent en leur nom et au nom de Puylaurens, que jamais Monsieur n'épouserait la princesse Marie, sans l'agrément du Roi et de la Reine mère, et ils déclarèrent qu'ils en répondaient personnellement. De Monsieur, on ne put jamais obtenir
1 Antonin de Lape, duc de Puylaïuenj, d'une famille iioMe de Langiiedoe, était premier {^entillioiimie de la cliambre de Monsieur. Il fut fait duc et pair en 1634, et mourut à Vincennes, où Richelieu l'avait fait emprisonner le l*' juillet 1(535.
2 Lettre de Le Coijjneux et de Puylaurens, dans les papiers de M. de Bérulle, citée par BATTEnicL, liv. X, n. 20.
un mot d'écrit; il offrit seulement de donner toutes sortes d'assurances qu'il ne démentirait pas ses éâutîons. Pour en faire davantage, il attendrait, dit-il, que la princesse de Gonzague fût mise en liberté; car son honneur exigeait qu'on la tirât de Vincennes à sa seule considération et sans qu'il prit aucun engagement.
Ceci se passait le 3 mai. Le lendemain, qui était un vendredi, la Reine mère, d'accord avec M. de BéruUe, se décida à mettre en liberté la duchesse de Longueville et sa nièce. Mais , dans la crainte qu'elles n'essayassent de transformer leur sortie de Vincennes en triomphe, elle les envoya prendre le soir, à l'improviste, par le vicomte du Charmel. Celui-ci fit monter la princesse et sa tante dans un carrosse de la Reine, leur suite dans un autre, et les amena sans bruit à l'hôtel de Gonzague où il les quitta. Elles le chargèrent de demander à la Reine mère quel jour elles pourraient lui aller baiser les mains. La Reine ne se hâta pas de répondre, et la visite au Louvre n'eut lieu que le 10. Monsieur n'avait pas attendu ce jour pour envoyer Le Coigneux et Puylaurens porter ses félicitations à la princesse Marie ' .
Peu après, le cardinal de lîérulle ménagea entre la Reine mère et Monsieur une entrevue qui eut lieu à Cliartres, On choisit cette ville parce que Marie de Médicis, lors du siège de la Rochelle, avait fait vœu d'y aller. Gaston futil réellement satisfait, ainsi qu'il le disait, ou alfecta-t-il seulement de le paraître? Il était difficile de le conclure de la parole d'un homme qui la donnait et la reprenait si
• Mercure françois , t. XV, p. 170.
U8 LE CARDI>'AL DE BÉRULLE ET RICHELIEU, aisément. Ce qu'il y a de certain , c'est qu'il remercia avec une grande affection le cardinal de BéruUe de ses bons offices, et, par un billet de sa main, lui protesta qu'entre tous ceux qui approchaient de la Reine, nul n'avait conquis au même point sa confiance *.
Dans sa dépêche du 4 mai, le cardinal de BéruUe, parlant de l'entrevue de Chartres, qui n'était encore qu'un projet : « Là » , disait-il, « on essayera d'effacer les nuages « d'Hébertin (Monsieur) contre Calori (Richelieu). Le .c dessein de la caballe étoit d'empescher tout accom- « modement, rendre Hébert (la Reine mère) et Hé- « bertin irréconciliables, de tirer Ilébertin hors de France. « Et Bellegarde et Le Coigneux ne peuvent empescher i( ces choses qu'obliquement. Le voyage moins mauvais « qu'on luy propose est Allemagne, et le prétexte qu'on « lui persuade de prendre, est la puissance trop grande « de Calori en la cour qui empesche Hébertin d'entrer en « assurance. » Le cardinal de Bérulle demandait que le Roi et son ministre promissent à Monsieur et à ses deux confidents, Le Coigneux et Puyiaurens (Bellegarde était moins mal en cour) qu'on ne leur nuirait pas, et qu'à l'appui de cette secrète assurance, on leur accordât même une gratification. En ce qui touchait le projet de voyage, il disait qu'un des buts de l'entrevue était précisément de traîner l'affaire en longueur^.
Quoique Richelieu dût savoir par Bautru, qu'il avait envoyé auprès de Gaston, combien l'animation du prince
1 Parmi les papiers du cardinal de Bérulle, cité par Batterel, liv. X, n° 21.
2 Archives des affaires étrangères, France, t. XLV, fol. 129.
était grande, la dépêche loyale et franclie du cardinal de Bérulle lui causa un déplaisir qu'il ne se donna pas la peine de dissimuler dans sa réponse. « J'ay tousiours tenu « difficile, comme je vous ay mandé, de donner des coni< seils, de loing et il est impossible d'en donner aux choses « faites. Je n'ay jamais voulu entreprendre de m'ingérer « au premier cas, et je ne puis le faire au second. La fin « de l'affaire de 54 (Monsieur), selon ce que je sçay des in- >< tentions du lloy et ce que vous m'avez escrit à diverses « fois de celles de la Reine, est que 54 se départe du » mariage de la 59 (princesse de Nevers) et que la dite « princesse soit auprès de son père ; partant je ne doute « pas que vous ne vous asseuriez de l'un et de l'autre; « autrement il seroità craindre que Leurs Majestés n'aient
« pas enfin le contentement (|u'elles désirent Pour ce
« qui est du prétexte qu'ils prennent de la puissance de « Calori » , continuait avec hauteur Richelieu, « ses actions « sont telles par la bénédiction qu'il plaict ii Dieu donner « aux affaires du Roy, que les aveugles vcrioienl bien (juo « leurs calomniçs seroient sans fondement. Calori désire « avec passion estre aux bonnes grâces de Monsieur, mais K il n'appréhende pas les prétextes qu'on voudroit prendre « contre son innocence. C'est au Roy et à la Reyne de le « juger par ses comportements ; et ses succès sont tels, qu'il « ne reffuse pas estre jugé de tout le monde. Quant au K voiage, il faut dire que c'est une moquerie d'y penser; » que le Roy ne le peut permettre : (pie c'est un crime à « messieurs (Le Coigneux, Pnylaurens et Bellegarde) de u le conseiller et de le consentir; que Monsieur a trop d'in-
« terest en France; que l'exposer au péril d'un grand
« voiage ne se peut faire sans se rendre coulpable et ainsv « autres bonnes raisons courtes qui tesmoignent qu'on « n'est })as si crédule que d'ajouter foy h telles proposi- « lions '. La princesse Marie aiant liberté, c'est à vous à h prendre bien garde à la suite et asseurer les événements ; « car je vous repète encore une fois que de loing il est « impossible de donner de bons conseils. » Au ton dédaigneux de cette dépêche, M. de Bérulle dut voir que le cardinal entendait bien lui laisser toute la responsabilité de l'affaire et de ses suites. Dans une autre lettre apportée par le même courrier à M. de Rancé, homme de confiance de Richelieu, celui-ci s'exprimait plus librement encore. « Il « craignait » , disait-il , « (]ue la bonté de Francigène « (M. de Bérulle) fût surprise par l'art et la ruse de ceux « avec qui il traitait. " — « En matière d'Estat » , observait-il, « il faut prévoir et pénétrer de loing les affaires « et ne pas appréhender tout ce qui paroist formidable « aux yeux. Si quelques personnes avoient veu les grandes « affaires qui nous ont passé par les mains es diverses faces « qu'elles se sont présentées plusieurs lois , ils auroient « pensé tout perdu, et cependant en mesprisant par juge- « ment et avec raison tous ces périls apparens, tout est i< venu h un point qu'on n eust osé espérer. » Cette lettre, dans laquelle le cardinal se rendait un si bel hommage à luimême et indiquait, après avoir gardé le silence en temps opportun, tout ce qu'il eût fallu faire, devait être montrée à la Reine par Rancé, secrétaire de ses commandements, afin qu'elle ne pût ignorer l'appréhension où se trouvait le
* On voit que Ricliolieii ne croyait pas rccUeinent, ou feignait de ne pas croire à la possibilitc du voyage de Monsieur.
cardinal-ministre « que Francigène, homme de vertu et
« fidelle au dernier point, n'eut point assez d'expérience
« pour des affaires de ce poids. » A Bouthillier, Richelieu
écrivait également : « Dieu veuille que la prompte et ino-
« pinée liberté qu'on a donnée aux oiseaux qui estoient
« en cage réussisse à bien. C'est une chose bien impor-
« tante, en matière d'Estat, d'agir conséquemment et
« conduire la barque avec jugement et force'. » Dociles
aux instructions de leur maître, Bouthillier et Rancé ne
servirent pas, on le pense bien, le cardinal de BéruUe.
Rancé ne le prévenait même pas des jours où il expédiait
des courriers à l'armée^, et, quoique la Reine mère ne lui
confiât rien et ne lui donnât aucun ordre, il n'en envoyait
pas moins à Richelieu des récits où M. de Bérulle ne devait
pas être ménagé.
Le conseiller de INIarie de Médicis le comprit et écrivit avec calme et dignité à son puissant adversaire : « Ma « conduitte par deçà est sans ingérence en aucune affaire « et avec retenue grande au regard d'un chacun. Je ne « prends aucune connoissancc des courriers qui partent n ny qui arrivent. Je ne sçay que ce qu'il plaist à Nestor « (la Reine mère) de m'en dire. Je ne m'informe de rien « et essaye de faire le moins de peine que je puis à autruy. « Cela me peut priver de la cognoissance de beaucoup de « choses qiiejo ne mande pas pour les ignorer. »
Mais s'il en ignorait beaucoup, il en savait quelques-
* 9 mai 1629. — Lettres de Richelieu, t. III, p. 305 et suiv.
2 M. de Bérulle à Richelieu. Autour, chiffré, non signé, du 12 mai. (Archives des aff;iires étrangères, France, t. XLV, fol. 133). Lettre du 18 mai. (Idem., ibid., fol. 135,)
unes dont le récit fidèle n'était point de nature à satisfaire Richelieu. Avec une franchise que ce dernier ne prenait pas pour de la candeur, M. de Bérulle narrait les causes de mécontentement de Monsieur. Tantôt on venait lui dire que le cardinal songeait à marier sa nièce, madame de Comhalet, avec le duc de Soissons. Tantôt on affirmait qu'au Havre, il « laissoitles vaisseaux sur le centre et mettoit « tout en coffre, » ou (ju'il avait déjà cinq millions dans sa caisse'. De tous ces dires et de bien d'autres, Monsieur concluait que le cardinal-ministre prétendait arriver à un point où il n'eût plus besoin de ménager ni le frère du Roi, ni personne; que ce fond d'ambition insatiable et démesurée était la source de tout le mal, et qu'il était impossible de ne point conserver vis-à-vis de Richelieu des défiances continuelles. Tout en s'excusant de charger Tesprit de son illustre collègue de choses si désagréables , le cardinal de Bérulle insistait sur la nécessité d'en tenir compte, de ménager des susceptibilités ombrageuses, et de gagner à la cause de la paix le « triumvirat •> ; c'était le sobriquet sous lequel Richelieu désignait les trois confidents de Gaston. A distance, il était facile de trouver imaginaires les craintes du cardinal de Bérulle. De près, on ne pouvait résoudre aussi lestement la difficulté. Il est certain que les ennemis de Richelieu — et ils étaient nombreux — excitaient le duc d'Orléans, avec une persévérance haineuse, à faire un éclat; que, blessé dans son amour pour la fille du duc de Mantoue, Monsieur songeait toujours à quitter la France; qu'il y était poussé par la prin-
' Dépêche du 12 mai, citée pins haut.
LE DUC DE NEVERS El LA PRINCESSE DE GONZAGUE. 453
cesse Marie elle-même, laquelle caressait , malgré tout, l'espoir de devenir en pays étranger la belle-sœur du plus puissant monarque de la Chrétienté, et peut-être la mère de son successeur.
La passion de Gaston était si violente que, ne pouvant se résoudre à demeurer plus longtemps sans voir Marie de Gonzague, il se déguisa un jour et s'échappa d'Orléans dans le dessein de venir jusqu'à Paris déposer ses hommages aux ])ieds de la princesse. Il n'avait mis personne dans le secret. A la nouvelle de son départ, ses confidents furent atterrés. Le Coigneux j)arlait de se constituer j)risonnier, Puylaurens voulait se faire sauter la cervelle; ils sentaient que leur honneur était en jeu, car ils avaient promis au Roi que Monsieur ne verrait jamais la princesse. Enfin Puylaurens rejoignit son maître à Tourv et parvint à le ramener dans Orléans, assez honteux de cette folle équipée. On eût voulu la cachera la Reine mère; mais • mademoiselle de Mantoue avait intérêt à ce que l'on connût quel était, même de loin, l'empire de ses charmes sur le duc d'Orléans, et tout Paris sut bientôt (jue, |)Our lui faire la cour, l'héritier du trône n'avait pas craint d'enfreindre les ordres du Roi et de violer ses propres serments.
Il est bien vrai que les trois conseillers de Monsieur, mandés à Paris par M. de BéruUe, s'étaient victorieusement disculpés d'avoir en rien trempé dans ce romanesque complot. Mais leur parole, fût-elle sincère, ne servait qu'à prouver les dangers de la situation. Le «triumvirat », qu'on croyait avoir gagné, n'exerçait pas dans les conseils de Gaston une influence aussi décisive (|u'on se
454 LE CARDINAL DE BÉRULLE ET RICHELIEU, l'imaginait. Pour le retenir en France, MM. de Bellegarde, de Puylanrens, Le Goigneux parlèrent de lui donner un gouvernement. A cette ouverture, le cardinal de Berulle répondit qu'il ne pouvait s'agir d'un grand gouvernement, que, du reste, il ne convenait pas d'en faire la demande au Roi, que c'était à Sa Majesté à l'octroyer si elle le jugeait bon. Néanmoins M. de BéruUe crut devoir prévenir Richelieu, en spécifiant qu'il lui soumettait un simple avis. Dans le cas où cet expédient sourirait au ministre, il pourrait faire choix de la Ciiampagne ou de la Bourgogne, la première n'ayant aucune place forte, et la seconde étant déjà, à vrai dire, au duc d'Orléans, puisqu'elle était entre les mains de son confident le duc de Bellegarde. M. de Bérulle ajoutait que l'initiative devait venir de Richelieu, afin que Gaston, flatté de sa démarche, fût j)orté à se rapprocher de lui.
Quelque soin que mît le conseiller de la Reine à s'effacer, à ne proposer son sentiment qu'avec la plus extrême modestie, à saisir toutes les occasions de rapprocher Marie de Médicis et Monsieur du ministre dont la puissance les épouvantait l'un et l'autre, il ne réussit pas à le convaincre de son désintéressement. La délivrance inespérée de Casai, l'humiliation de l'Espagne et de l'Empire, une paix signée avec l'Angleterre sous les yeux mêmes de l'Espagnol et sur le territoire envahi du duc de Savoie, la réduction maintenant certaine du Languedoc, tant et de si glorieux résultats, obtenus en quelques mois, grâce h la pénétration de son génie et h la vigueur de son action, avaient porté au coml)le la gloire, mais aussi l'orgueil de Richelieu. Il n'admettait plus d'autre avis que le sien. Cependant M. de
Bérulle s'obstinait à rétablir l'union au sein de la famille royale. Sous Richelieu c'était un rêve et un rêve dangereux. Le cardinal-ministre trouva donc qu'il était expédient d'enlever à son collègue l'estime du Roi. La proposition de donner un gouvernement à Monsieur y servit merveilleusement.
. A une des séances du conseil, à laquelle assistaient M. de Marillac, le maréchal de Schomberg et le marquis d'Effiat, Richelieu exposa la proposition de M. de Bérulle. Puis aussitôt, se chargeant lui-même de la combattre, il représenta que Gaston et ses créatures ne manqueraient pas de se prévaloir d'un gouvernement pour se faire craindre encore davantage; que la Champagne et la lîourgogne avaient pour frontières des Etats dont les princes étaient ennemis déclarés du Roi ; (pi'il importait de se souvenir ipie la Ligue avait dû sa naissance à ce même gouvernement de Champagne, alors aux mains du duc de Guise, et qu'elle n'aurait pas si longtemps duré sans les places que le duc du Maine tenait en Bourgogne. Richelieu ajouta que si le Roi cédait en cette occasion, il serait contraint de le faire en toute autre à l'avenir; que le remède était pire que le mal; car, après tout, on avait vu autrefois des Dauphins hors de France qui, par leur sortie, n'avaient fait tort qu'à eux-mêmes '. Ce fier langage tenu à un prince jaloux de son autoiité par un ministre qui semblait commander à la fortune, ne pouvait manquer de faire impression. Le garde des sceaux lui-même n'osa prendre la défense de son ami, et Louis XIII sortit du conseil, convaincu de l'incapacité politique de M. de Bérulle.
' RicuKUKu, Mcmoires, liv. XX, i. V, p. 30 et 34.
Celui-ci n'ignorait pas les trames qu'on ourdissait contre lui. Il continuait néanmoins à conjurer le cardinal d'user de modération vis-à-vis de Monsieur, de le retenir à la cour par quelques concessions jusqu'au retour du Roi, et de hâter le plus possible ce retour. Depuis que la prise sanglante de Privas (28 mai), en répaudant l'épouvante parmi les huguenots, avait assuré au Roi leur pronq)te soumission, jNI. de Rérulle redoublait ses instances pour qu'on n'exposât pas plus longtemps Louis XIII aux dangers de la guerre, aux chaleurs de l'été, aux périls de la contagion qui sévissait dans ces quartiers. Il lui semblait que MM. de Fossé, de Valençay, de ^larillac, dont il venait d'apprendre l'élévation à la diguitéde maréchal de France, pouvaient achever la campagne. « Ce n'est une « pensée extraordinaire, je ne suys pas digne d'en avoir » ,
disait humblement M. de Bérulle « mais la bonté
« d'Hector (Richelieu) donne cette licence e hardiesse à « Francigène (Bérulle), d'autant plus qu'il n'a aucun des- « sein ny adhaerence à ces pensées '. » Mais ni le Roi, fier du triomphe de ses armes, ni le ministre, désireux de retenir auprès de lui son maître, ne trouvaient que les affaires de Gaston méritassent un retour précipité. Louis XIII continuait donc sa marche victorieuse à travers le Vivarais et les Cévennes, tandis que le duc d'Epernon, avec le prince de Condé, menaçaient Montauban, et que le maréchal d'Estrées ravageait les campagnes autour
' M. de Béni/le <i Richelieu, 6 juin 1029. Atito(;r. chilfré, non sinnr. (Archives des jilfaircs étianyt res, Trance, I. XLV, fol. IW.) — M. de Marillac fut fait maréchal le 2 juin (Lettres de Richelieu, t. III, p. 336), ei non pas le 3, comme le dit par erreur Hassompierre.
de Nîmes, de Castres et de Milliau. A la nouvelle qu'Alais venait d'ouvrir ses portes au Roi, le duc de Rohan, abandonné de tous les siens, se décida enfin à poser les armes. Le 28 juin, les habitants des villes de Languedoc, Vivarais et Guyenne, prêtaient serment de fidélité à Sa Majesté, qui exigeait la destruction de leurs fortifications, et le 14 juillet, Louis XIII faisait son entrée à Nimes '.
Sur ces entrefaites, Richelieu, saisi par la fièvre tierce, conseilla au Roi de reprendre le chemin de sa capitale. Craignait-il que si le Roi venait à être atteint par la contagion, on l'en rendit responsable, comme le lui avait fait pressentir autrefois M. de Bérulle? Décidé à ne pas demeurer assez longtemps loin de son maître, pour laisser à la Reine mère le loisir de reprendre son empire sur Louis XIII, était-il bien aise de se réserver à lui seul la capitulation de Montauban , pour n'avoir à partager avec personne la gloire du dernier coup porté à Ihérésie? Il est difficile de le savoir. Quoi qu'il en soit, le Roi, laissant à son ministre un pouvoir absolu sur huit provinces, prit le chemin de Paris.
M. de Bérulle était à bout d'expédients. Dans l'espoir que cjuehpie fibre généreuse vibrait encore dans l'âme de Monsieur, il lui avait représenté de quelle honte il se couvrirait aux yeux de tous s'il choisissait, pour créer des embarras au Roi son frère, le moment où celui-ci, après avoir affronté tant de périls, se couvrait de gloire par la réduction des réformés. Maintenant que Louis XIII approchait, il tâchait de convaincre Gaston des heureux fruits
> Bazin, liv. IX, ch. r, p. 162.
458 LE CARDINAL DE BÉRULLE ET RICHELIEU, qu'il devait espérer d'une entrevue cordiale avec son frère. Mais tous ses efforts ne pouvaient guère aboutir. « (Monsieur et ses favoris) voyent bien », remarquait tristement le cardinal de Bérulle, « que nous sommes sans « puissance, et que ce n'est pas à nous ny à promettre, ny « à tenir. »
Il est certain que les créatures de Ricbelieu semblaient s'être donné le mot pour diminuer de jour en jour l'autorité dont disposait ^I. de Bérulle. On en eut un singulier exemple dans ce même mois de juillet.
Quelques personnes, plus zélées que prudentes, ayant pensé qu'une conférence publique sur des matières de controverse pourrait avoir de sérieux résultats, résolurent, de leur autorité privée, d en préparer une. Elles choisirent le ministre qui devait parler, le Père Jésuite qui lui devait répondre, le lieu de la réunion, puis, sans consulter l'archevêque de Paris, obtinrent de la Reine mère le brevet nécessaire. Douze jours durant, sous la présidence de plusieurs hommes distingués, parmi lesquels on remarquait le commandeur de la Porte, oncle de Richelieu, et M. de la Force, les discussions continuèrent. On y faisait, chose inouïe, le prêche et les prières; le peuple s'y portait en fouie, et bientôt rien ne manqua plus à la publicité du scandale.
Toute cette affaire avait été conduite avec beaucoup d'ha" biletépar le dévoué serviteur de Richelieu, M. de Rancé. Il avait apporté un soin remarquable à ce que M. de Bérulle ne sût rien de son projet. La chose était facile. Miné par la maladie, averti par une voix secrète que l'heure de sa mort approchait, plus que jamais dégoûté des intrigues
LE DUC DE NEVERS ET LA PlUNCESSE DE GONZAGDE. 459
de la cour, M. de Bërulle ne venait au Louvre que lorsqu'il y était appelé. Là même, il écoutait les confidences, répondait aux questions, mais n'interrogeait jamais. Marie de Médicis , à qui l'ambition n'avait point inspiré le goût des affaires, n'en parlait que j)ar nécessité. Avec M. de Bérulle, elle s'entretenait exclusivement du Roi, de Monsieur, de Richelieu. Elle n'avait pas songé à prévenir le Supérieur de l'Oratoire d'une permission accordée à la légère et aussitôt oubliée. Ce fut par la rumeur publique et par les plaintes de M. de Gondi que M. de Bérulle connut Texistence de la conférence. M. de Rancé lui' même commençait à être embarrassé de son rôle. L'Archevêque ne jmrlait de rien moins que de venir en personne, avec la croix, interdire solennellement la réunion. D'autres réclamaient l'intervention du Parlement ou une défense formelle delà Reine. Autant de remèdes pires que le mal. Le cardinal de la Valette, les Evêques d'Orléans et de Chartres s'unirent à M. de Bérulle pour terminer sans éclat une affaire qui avait déjà fait trop de bruit; mais ils ne cachèrent pas leur j)rofond mécontentement des procédés de M. de Rancé'. Celui-ci cependant put nourrir un instant l'espoir d'échapper à la responsabilité (îe sa faute. Informé de la conférence, Richelieu lui écrivit, de Pézénas, qu'il était «estonné comment la Reyne « dont la prudence estpognue à un chacun, s'étoit en cela « laissé surprendre. Mon estonnemenl redouble» , ajoutaitil, « lorsque je pense comment 08 (^L de Bérulle), qui « sçait combien telles conférences attirent de j)éri lieuses
* M. de Bérulle a Richelieu, du 19 juillet. Autogr. chiffré, non signé. (Archives des affaires écrangères, France, XLV, fol. IGO.)
« conséquences, non-seulement n'a pas empesché celle-cy, « mais semble y avoir esté surpris luv-mesme '. » M. de BéruUe n'eut pas de peine à se justifier : il l'ut seulement obligé de dénoncer les manœuvres de Rancé. Le secrétaire des commandements n'aurait-il pas pu dire pour sa décharge , qu'il avait pensé plaire à Richelieu en obtenant de la Reine l'autorisation qui faisait tant de bruit? On réimprimait à l'heure même chez Cramoisv un écrit imprimé pour la première fois en 1GI7, et dans lequel l'Evéque de Luçon préconisait les avantages des conférences publiques avec les protestants, et témoignait « ne désirer rien plus qu'en observant soigneusement les édits laits en leur- faveur, rencontrer les occasions de remporter à l'avantage de la vérité de nouvelles dépouilles sur leurs erreurs ~. » Mais le ministre et l'évéque étaient
1 Lettres de Richelieu, t. III, p. 394.
- ie.ç principaux points de la fui de l'Eglise catholirfue défendus contre l'écrit adressé au Boy par les quatre ministres de CIturenlon , cité en note par M. AvENEL, t. III, p. 395. A la page suivante, M. Avenel, dont l'opinion a un si f[rand j)oids, fait deux remarques au sujet de la lettre de M. de Béruile relative à la conférence. — « D'ahord, dit-il, on voit au u soin que prend Béruile d'accuser Rancé, le confident et l'ami de Riche- « lieu, en mriue temps qu'il s'efforce de di.-culper la Reine mère et ses « conseillers, on voit, disons-nous, le> mauvaises dispositions de la Reine « mère à l'éjjard de Richelieu, et l'on peut dès lors prévoir la grande rup- II ture de 1630. Cette letti-e montre, en second lieu, comment se dirigeaient « les affaires, là où le cardinal de Richelieu n'était pas. Béruile avait et» » placé auprès de la Reine mère comme chef de son conseil, en l'absence Il du l{oi et de son propre aveu, il ne voyait guère la Reine, et ne se niclaii « d'aucune affaire , si on ne l'en chargeait spécialement, et ignorait com- « |ilétement un scandale qui occupait l'aris depuis douze joiu\s. • — En ce qui concerne la première observation de M. Avenel, je remarque d'abord que M. de Réridie ne prend pas soin d'accuser Rancé, mais de se justifier lui-même, ce qu'il ne pouvait faire qu'en signalant à Richelieu le parti pris de Rancé d'agir toujours en dehors du conseiller de la Reine, à ce poini qu'il lui cachait les départs des courriers pour que ses pro|)res dépèches arrivassent avant celles de M. de Béruile, Celui-ci ne s'était pas hâté de se
LE DUC DE NEVERS ET LA PRINCESSE DE GONZAGUE. 461 souvent deux personnages fort divers. Quoi qu'il en soit- Rancé dut accuser sa fiiute. Elle lui fut pardonne'e.
Ce mauvais vouloir si marqué du cardinal-ministre, la conviction chez M. de Bérulle que ses efforts dorénavant n'aboutiraient qu'à le compromettre, ne purent l'empêcher de lutter jusqu'à la fin pour obtenir de Richelieu des concessions qu'il jugeait nécessaires à la paix de l'État, et même à la fortune de son illustre adversaire. Au risque d'accélérer encore sa propre disgrâce, le Supérieur de l'Oratoire dévoilait, par ses dépêches, les misérables intrigues qui continuaient à se tramer dans Orléans. « Il me « seroit bien plus dous et plus facile de suiure vos pen- « sées que de vous inculquer si souuent e importunément « les miennes, » écriAait-il le 1 i juillet, « mais ie dois au « Rov et à vous cette instance et réitérée manifestation de « ce que nous voyons par deçà, afin que vous v pensiez « et pouruoyiez selon la prudence qu'il a pieu à Dieu « vous donner. La face de l'affaire de Lisis (Monsieur) « paroist icy tout d'une autre sorte qu'elle ne vous paroist » par delà. Ce n'est mon advis seul, mais c'est celuy de la « Valette et Chasteauneuf après qu'ils se sont donné le
plaindre, et cependant il y avait assurément matière. Je remarque en outre que s'il disculpe la Reine mrre, ce n'est point en faisant sou panrjjvrique. Il Vous cofluoissez , dit-il, l'esprit de Sa Maiestr |>eu appliqué, peii parlant; hors les suiet» qui concernent le Chesne, Ilébertin et Calori (le Roi, Monsieur et RicheliiMi). » — Ouantà la deuxième observation de M. Avenel, est-elle bien exacte? Il reproche; à M. de Rérulle de ne s'occuper des affaires (pie lorsqu'il en est charjjé s|)(';cialemeut. Or à ce moment, «l'une part, M. de IJérulle était malade et en avait informé Richelieu; de l'autre il voyait tous ses actes blâmés par Richelieu, toutes ses intentions suspectées par les amis de Richelieu, sa correspondance ofliciçlle entravée par les a{;ents de Richelieu. Sur qui dès lors, en bonne justice , retombe la responsabilité de l'inaction reprochée à M. de Bérulle?
« loisir de iuger des choses selon qu'elles sont icy et non
«selon les pensées qu'ils auoient prises ailleurs Par
« toute droite raison, Policarpe (Monsieur) ny les siens ne i( peuvent et ne doivent sortir hors le royaume : et vous « en iugez très-bien selon ces fondements. Mais ie vous « supplie de considérer que ce n'est pas la raison qui les « conduit, c'est la faiblesse à supporter les opprobres dont « on les charge et le pressement de générosité dont les « accablent ceuxet celles qui veulent les ietter dans ce pré- « cipice. La source du mal est là, et là aussi doit être mis « le remède'. » Le remède, c était, pensait ISL de BéruUe, de les retenir par des assurances de liberté et des témoignages de satisfaction qui eussent mis leur honneur à couvert. Mais l'intervention directe du Roi y était nécessaire. Il fallait (ju'il donnât sa parole et Richelieu la sienne, faute de quoi la peur les saisirait et les pousserait à quelque extravagance. Déjà ]\Ionsieur avait renoncé au dessein de se retirer en Bourgogne, à cause de lu défiance que lui inspirait le duc de Bellegarde, gouverneur de cette province. On le lui représentait comme un traître vendu au Roi et à la Reine mère. Le cardinal de Bérulle ajoutait que le duc d'Orléans semblait décidé à se rendre en Champagne; qu'on devait s'attendre à le voir pousser plus loin ; que M. de Bellegarde ne le suivrait certainement pas sans un ordre exprès du Roi ; que la chose méritait d'être considérée et décidée à l'avance, parce qu'il importait beaucoup au service de Sa Majesté que Monsieur eût auprès de lui l'homme le mieux fait pour le contenir dans le devoir; que
' il/, (le Beritlle « Richelieu. Autogr. chiffré, non sijjné, du 14 juillet. (Arcliives des affaires étrangères, France, XLV, foL 15G.)
LE DUC DE NEVERS ET LA PRINCESSE DE GONZAGUE. 4fi,J
si l'on se décidait à suivre cet avis, Tordre adressé au duc de Bellegarde devrait être donné de la manière la plus secrète, afin que Monsieur ne pût en avoir le moindre soupçon.
Puis, revenant sur la question de gouvernement, M. de Bérulle prouvait clairement à Richelieu qu'il n'était pas l'inventeur de cette proposition ; qu'il s'était borné à la lui soumettre ; que La Valette et Châteauneul n'avaient fait nulle difficulté de s'y ranger, et que bien des périls, prévus par le cardinal-ministre, pouvaient être aisément conjurés. Après tout, ajoutait-il, on veut retenir en France Monsieur et ses créatures. Or, pour atteindre ce résultat, il faut leur donner (juelque contentement. Car, une fois sortis, « ils diront ce qui est et ce qui n'est pas, et ce qu'ils « n ont pas volonté de dire, et les ennemis de l'Estat et de « Galori (Richelieu) en tireront grand usaige. La nécessité « les emportera. Le mal sera moins remédiable. Les affec- « tions plus difficiles à lier, les confiances plus malaisées à
<( prendre J'advoue bien » , continuait M. de Bérulle,
« que (Monsieur) se perd par sa faute ou plus tost par la « faute de ceux ou celles qui ont trop de part en ses con- « seils depuis un an et demy. Mais il le faut sauver dans « sa perte mesme et l'en retirer j)ar toute voye possible, « estant ce qu'il est au Roy et à l'Estat ' . »
Malheureusement le retour du Roi sur lequel M. de Bérulle avait fondé tant d'espérances avait trop tardé, et les esprits étaient maintenant trop aigris pour qu il eût l'heu-
1 M. de Bérulle !i Richelieu, du 15 juillet. Autogi-. clilfrn', non si{;né. (Il y en a tieiix datées du même joui.) Arcliivcs des alfaiies étianjjères, France, XLV, fol. 156-158.
reux effet qu'on s'en était promis. Dès que le prince et ses
confidents surent qu'une partie des troupes allaient venir
se rafraîchir en Bourgogne et en Champagne, ils furent
saisis de frayeur. « Au nom de Dieu » , écrivit M. de Bé-
ruUe à Richelieu, « donnez à (vos troupes) un autre des-
« partement. Car ils croiront indubitablement que c'est
« pour les prendre. Et il n'y aura point d'éloquence au
«< monde suffisante pour leur persuader le contraire. Et,
« sans délibérer, ils passeront plus outre '. »
Comme M. de Bérulle allait fermer sa dépêche, il apprit que Montauban n'avait pas encore ouvert ses portes au Roi. Craignant que l'arrivée de Richelieu n'eu fut retardée, il ajouta quelques lignes pour le supplier de croire que « sa présence étoit très-nécessaire; que le plus tost qu'il « pourroit suivre le Roy seroit le meilleur, qu'en attendant « son arrivée, on ne feroit rien que d'arrêter Monsieur si
« on pouvoit en venir à bout Hébertin (Monsieur) et les
» siens,» concluait M. de Bérulle, « se sont esmeus, quand (I ils ont su que Calori tardoit à venir, et ont creu que (< c'estoit qu'il ne vouloit rien faire pour eux; mesme ils K se sont souvenus que vous tardâtes de venir à Blois, « lorsque vous y fistes prendre Vendosme. »
Gaston , en effet , s'était retiré à Bar-sur-Aube. Bientôt on eut avis qu'il avait poussé jusqu'à Saint-Dizier et avait exigé d'être logé dans le château. Dès que le Roi eut appris ce détail, il envova l'ordre exprès aux gouverneurs de ne point laisser Monsieur « entrer le plus fort « dans les places qu'ils commandaient. " Le malheur que
^ M. de Bérulle à Richelieu. Autogr. cliiffré, non si{;né, du 19 juillet. ( Arcllives des affaires ctiangcTes, France, XLV, fol. 160.)
depuis trois mois M. de Bëndle s'efforçait vainement de conjurer, allait s'accomplir et lui donner tristement raison.
Tandis que les affaires de l'Etat lui causaient en France tant d'inquiétudes, celles de sa Congrégation lui donnaient de sérieux soucis. Il la savait poursuivie, à Rome même, avec une passion qui ne se lassait pas et qui venait d'être couronnée de succès.
Les administrateurs temporels et spirituels de Saint- Louis n'avaient pas vu arriver sans un vif déplaisir les Oratoriens, qui venaient aj^porter dans cette maison ce dont elle manquait dej)uis longtemj)s , l'ordre et l'éditication. Aussi ne leur avaient-ils ménagé, dès le début, ni querelles ni insultes. Soutenus d'abord en secret par quelques Jésuites français, ces ecclésiastiques, d'une vertu fort douteuse, n'avaient pas tardéà trouver dans M. de Béthune un ardent protecteur'. Celui-ci, blessé dans son orgueil et dans son ambition paternelle par l'élévation et, croyait-il, par les mauvais offices que M. de JJérulle aurait rendus à son fils, se mit à répandre dans Rome le bruit que le nouveau cardinal avait déjà perdu la faveur de Richelieu et, par conséquent, celle du Roi. Ravis d'une si heureuse nouvelle, les prêtres de Saint-Louis se hâtèrent d'en profiter; ils destituèrent le P. Berlin de la supériorité et mirent l'un d'eux à sa place, avec la connivence de l'ambassadeur.
M. de Bérulle ne pouvait tolérer un pareil abus de pouvoir; il écrivit au Roi pour s'en plaindre, et demander
' En toute cette affaire M. de Bélhune joua un douljle j)i'isoiiiia{;e. Le cardinal de liérulle voulut d'abord croire à sa bienveillance, comme le |)rouve une lettre dictée et signée par lui, eu date du 17 novembre 1627 (Bil)l. nai., Bélliuue, 3701, anc. 92(19, 8Vj. Les laits ne tardèrent pas à le détromper.
466 LE CARDIINAL DE lîÉRULLE ET RICHELIEU, justice : " C'est Yostre Maiesté, » disait-il, « qui nous a « mis en cette église, qui nous y a mis pour régir les « simples prestres et non pas pour estre régis par eux : Je « supplie très-humblement Yostre Maiesté de nous re- « nouveller en sa bienveillance e protection : nous con- « server ce qu'elle nous adonné; pourueoir à cet accident « par son autorité et faire veoir par cet effect cmoe elle » me continue en Ihonneur de ses bonnes grâces', » Cette lettre au Roi était accompagnée d'une autre à Richelieu. « Je ne vous serai iamais importun pour mes in- « térêts personnels et particuliers » , lui disait M. de Bérulle, " mais pour ceux de la Congrégation, ie vous supplie « très-humblement de me permettre de vous importuner (i quelques fois ; ce sera le plus rarement qu'il raeseraposi< sible. Celle-cy me semble estre d'importance. " Puis il proposait, pour en finir avec toutes les difficultés, une déclaration du Roi portant que la nomination du Supérieur des prêtres résidant en l'église de Saint-Louis dépendait du général de l'Oratoire, et que l'ambassadeur de France y devait demeurer complètement étranger^. M. de BéruUe attendit pendant quatre mois une réponse. Au bout de ce temps, ne recevant rien, il se décida à solliciter derechef l'intervention de Richelieu. « Ils ont osté le supérieur « (de Saint-Louis), » disait-il, « ils ne veulent pas que i'y « en mette un. Ils ont desia depuis changé de trois prestres « pour supérieurs de cette maison, e nos Pères leur obéis-
* Lettre autographe du 8 février (provenant de la culleclion LfJjer, aujourd'hui à la Bibliothèque de Rouen. Lettres originales, n° 5"63, portefeuille G).
- Lettre autojjraphe tlu 7 février 1629. (Archives des affaires étrangères, France, t. XLV, fol. 118.)
« sent en patience. Et le chanjjement de ces trois prestres « ne vient pas de nos Pères qui y sont, mais de la inau- « uaise humeur de cens qui les y mettent e de lincapacité « de cens qui y sont mys. Vous scavès que ce sont bons e « simples prestres réfugiés de France en Italie, (|ui ont plus « besoin d'estre régis que de régir'. » Cette fois, Richelieu se décida à répondre. « J'improuve l'action de M. de « Béthune » , dit-il; » j'en ay parlé à M. le Nonce, j écris « à M. Bouthillier pour en récrire. Si je pouvois y faire da- « vantage, je le ferois. En tout cas, M. de Brassac qui y « ira bientôt (à Rome) fera chaudement ce que l'art de « M. de Béthune peut reculer. Je suis très-fàché qu'il vous « veuille mal; mais, s'il vous en veut, je suis bien aise « que ce soit, comme vous me le mandez, parce que « j'ay voulu vous servir. Si vos ennemis dépendent de « mon assistance, vous en aurez beaucoup, vous assurant « (jue rien ne me fera changer la résolution que j'ay de « vous témoigner en toute occasion mon affection et mon " service ; et si pour l'avoir fait aux occasions passées, j'ay « acquis moy-mesme des ennemis, je vous assure que je ne « supporteray pas seulement leur mauvaise volonté avec « patience, mais encore avec contentement ^. »
Les effets ne suivirent pas les promesses. Quant à la déclaration d'amitié, Richelieu savait bien qu'elle serait
• Lettre auto{»raphe sans siiscription ni signature, en partie chiffrée, 3 août, (Archives des affaires étrangères, France, t. LI, foL 407.)
- Cette hîttre ne se trouve pas dans la publication de M. Avenel. Le P. Batterel, (pu la cite (iiv. L\ , n. 48), l'avait vue au dépôt du Louvre; je ne l'ai pas retrouvée aux Archives des affaires étrangères. — L'affaire de Saint-Louis ne se termina qu'après la mort de M. de Bérulle. (T.\DAnAUD, Histoire du cardiiiul de Bérulle, t. l'"", liv. III, ch. vu, p. 267.)
408 LE CAr.DINAL DE BÉIIULLE ET IIICFIELIEU.
sans conséquence, et que la disgrâce du cardinal de Bérulle était désormais certaine. Durant la brillante campagne qui s'achevait alors, le cardinal-ministre n'avait négligé aucune occasion de détruire l'influence de celui qu'il daignait traiter en rival. Jl avait écrit à la Reine mère dans les termes les plus propres à diminuer sa confiance. Il avait examiné de très-près la diflerence de caractère entre le garde des sceaux, Marillac, et le cardinal de Bérulle, pour voir s'il ne serait pas possible, quelque jour, de rompre leur concert, en détruisant leur vieille amitié. Mais s'il avait échoué auprès de M. de Marillac et auprès de la Reine mère, il avait eu plus de succès auprès de Louis XIII. Aussi, lorsque M. de Bérulle, informé du retour du Roi, se présenta pour lui offrir ses hommages, à la manière dont furent accueillis l'exposé de sa conduite , ses conseils sur la marche à suivre vis-à-vis de Monsieur, ses réserves sur la politique généiale, il lui fut aisé de voir que désoimais sa place n'était plus à la cour. Avec ce ton dénigrant et ennuyé qu'il affectait parfois, Louis XIII dit à Bautru : « M. le cardinal de Bérulle est bonhomme, mais .( tout lui fait peur. » Bautru s'empressa d'écrire œtte phrase à Richelieu, qui la trouva moins nouvelle qu'elle ne ])araissait à son agent : il l'avait si souvent répétée au Roi! 8'apercevant que le mot dc'plaisait à sa mère, Louis Xlll le redisait avec d'autant j)lus de persistance. «Oui, M. de Bérulle est timide; je ne voudrois pas « qu'il regardât long-temps un de mes mousquetaires , « parce que cela le ren droit poltron. » Les créatures de Richelieu ne se tenaient pas d'aise. « Le verjus " est bon en cette saison » , écrivait le Boutliillier, « il
« n'y a point eu de danger d'en faire un peu tâter à Fran- « cigène, mais il ne lui en a fallu qu'un petit filet '. » Ce style ne paraissait pas trop familier à l'impérieux ministre; la nouvelle lui était si agréable!
De son côté, M. de Bérulle prit la plume, et, avec moins d'esprit et plus de tenue que Bautru et Bouthillier , il écrivit, à l'auteur de sa disgrâce ces simples paroles : « Le Gliesne (c'est-à-dire le Roi) est arrivé en parfaite « santé. Il m'a tesmoigné e à d'autres mescontentement « de Francigène. Si cela est utile à Galori (Richelieu), il « désire le seruir à plus d'interest que cela. Mais il ne dé- « sire pas se deffendre, ny se iustifier enuers le Ghesne. « Jusques à présent, il n'a rien fait pour estre en aucune u opinion dans l'esprit des grands. Il désire beaucoup « moins y rien faire h l'advenir, en laage, en la condition « e au dessein qu'il a de seruir à Dieu par la voie (ju'il « luy [)laira et n'en j)oint choisir luy-mesme aucune. Il « est donc demeuré muet en sa iustification. » M. de Bérulle, dans la même lettre, revenait sur les sujets toujours traités entre lui et Richelieu. Il disait sans détour que les assurances et promesses depuis si longtemps demandées pour Puylaurens, Le Goigneux et leur maître, arrivaient trop tard; qu'ils étaient à Joinville, et que tout portait à croire qu'ils ne s'arrêteraient pas là. « iNIais « le vous l'ay tant de fois escrit, que ie crains de vous « estre importun. Je sçay bien qu'en bon courtisan , ie « ne le deurois pas faire, mars ie ne le veux pas estre, et « i'ayme mieux la qualité de bon et fidèle serviteur. »
' 12 août 1629, ciié par le P. Batterel, liv. X, n. 37.
470 LE CARDINAL DE BÉRULLE ET RICHELIEU. M. de BéruUe plaidait encore la cause du duc de Bellegarde, contre lequel il avait trouve le Roi fort irrité ; il maintenait le jugement favorable qu'il en avait toujours porté ; puis il signalait au ministre le bruit qui courait à la cour, que le garde des sceaux aurait perdu ses bonnes grâces. Comme le grand moyen de les conserver était de ne se mêler des affaires que dans la mesure où le permettait Richelieu, M. de Bérulle assurait ce dernier que M. de Marillac n'avait rien connu par lui des intrigues de Monsieur : que, du reste , « le garde des sceaux, bien loin de « s attendre à une disgrâce, crovoit avoir toute la con- « fiance de Calori et apporter le secret de ses intentions « sur Testât des affaires présentes ' . «
Quelques mots de cette lettre, si modérée pourtant, piquèrent au vif Richelieu. Il répondit à ^I. de Bérulle « qu'il n'avoit jamais connu que le Roi fût mal content do « lui, qu'il savoit assurément qu'il ne le pouvoit estre de « ses intentions et de sa volonté, mais que bien s'estoit-il « aperçu qu'il n'avoit pas envie de suivre les conseils qu'il « lui avoit donnés au sujet dont il étoit question : que lui « (Richelieu) tomboit tous les jours en pareils inconvé- « nients et s'estimoit heureux quand, de quatre proposi- « tions, deux étoient agréables; qu'au reste, il le supplioit (( de croire que rien ne lui étoit utile et ne pouvoit tant « satisfaire son esprit que ce qui étoit avantageux à ses « amis; que son bien ne consistoit point au mal d'autrui, « mais qu'il pensoit pouvoir dire sans présomption, qu il « avoit quelque chose de plus solide dont beaucoup de
• Ant()(;ra|)he du 3 août, sans suscription ni signature. (Archives iIc;. affaires élran{;ères. Fiance, LI, fol. 407.)
« gens pouvoient être témoins et lui meilleur qu'aucun « autre. Que comme sa sincérité lui étoit connue, la sienne « ne lui pouvoit être cachée ; qu'en son particulier, il ne K faisoit, grâce à Dieu, rien pour être bien dans l'es- « prit des grands que ce qu'il estimoit le devoir bien « mettre avec celui qui en étoit le maître. Que pour l'af- « faire de Monsieur, il étoit impossible de donner des « conseils de loin, vu que souvent les fondements en « étoient changés devant qu'ils arrivassent, et que le Roi « avoit un si bon conseil auprès de lui qu'il n'estimoit se « devoir mêler de rien ajouter à leurs pensées en ce « sujet '. >'
Ce bon conseil n'était plus M. de BéruUe. Il ne se pouvait faire aucune illusion sur les dispositions du Cardinal à son endroit, et, si grande que fût sa charité, elle n'allait pas jusqu'à l'aveugler sur les manœuvres qui avaient préparé sa disgrâce. En réponse à la lettre hautaine et sardonique de Richelieu, le cardinal de BéruUe se contenta d'écrire : " Je ne vous mande rien des affaires de Mon- « sieur. Je m'en suis entièrement démis entre les mains « de 100 % sitost qu'il a esté arrivé. Je lui ay dit ce que « i'en croyois et craignois. Je lui ay adressé cens qui s'a- « dressoient à moy, et lorsque 81 (Bellegarcle) est venu, « ie l'ay prié de conférer luy-même avec 100, lequel me " semble croire maintenant qu'il tend vrayement à acco- « moder les choses. On m'accusoit icy de vouloir me " rendre maistre de cette affaire. Je vous assure que ie
1 Mémoires de Richelieu , llv. XX, t. V, p. 51.
2 Ce chiffre n'a pas été traduit.
« n'y ay pas pensé : et que si plus tost un semblable à 100 « en la confiance de 52 (la Reine mère) et de 67 (Riche- « lieu) feust arrivé , ie l'eusse fiiit à l'heure mesme ; mais « i'eusse cru manquer à Dieu, à l'Estat et à ceus que i'ay <( nomtnés, si ie l'eusse abandonnée à ce qui estoit par « deçà. C'est», concluait M. deBérulle, «une affaire plus « importante en ses suittes qu'il ne paroit, et tous ne doi- .< vent pas en sçavoir les plis et les replis. Et ie vous avoue « que ie crains encores que vous n'ayez trop tardé à vous « y appliquer '. »
Le jour même où le cardinal de BéruUe réitérait pour la dernière fois cet avertissement au cardinal de Richelieu, le Roi, inquiet des mouvements de son frère, lui renvoyait le duc de Bellegarde , selon les conseils depuis longtemps donnés par M. de Bérulle et dédaignés par Richelieu. On j)ensait que Monsieur aurait attendu Bellegarde à la frontière. Il n'en fut rien. Quand celui-ci arriva, Gaston avait quitté Ligny et recevait à Nancv l'accueil empressé que le duc de Lorraine, docile aux leçons de la duchessse de Chevreuse, préparait à tous les ennemis de Richelieu ^.
* Lettre de M. de Bérulle à Richelieu, du 30 août 1629. (Archives des affaires étran[|ères, France, t. XLV, foi. 162.)
- Mémoires de Richelieu, liv. XX, t. V, p. 53. Monsieur était à Nancy dans les premiers jours de septembre.