‹ Le cardinal de Bérulle et le cardinal de Richelieu, 1625-1629Chapitre 3 sur 46 · LE LÉGAT BARBERIM ET L ASSEMBLÉE DU CLERGÉ · texte numérisé non relu

LE LÉGAT BARBERIM ET L ASSEMBLÉE DU CLERGÉ

Lettre de Riclielieu au P. de RéruHe. — Desseins du cardinal. — Mémoire de ^^. de Marillac. — Projet d'une assemblée des notables. — Le parti catliolique. — Discours du P. de BéruUe au Roi. — Le P. de Rérulle traite avec le léjjat. — Ses propositions. — Les conseillers de B:irborini.

— Accusations contre le marquis de Cœuvres. — Le légat refuse toute transaction. — Son départ (24 septembre). — Le marquis de Mirabcl et les protestants. — Pamplilets contre Richelieu. — Les Mystères politi/jues et l' Admonition au Roi Tri'S-Chrétien. — Auteurs présumés. — Jérémie du Ferrieu et le Cat/iolique cT Estât. — Part que prend le P. de Bérulle à la composition de cet ouvrajie. — Tristes nouvelles d'Anjjleterre.

— Impuissance de M. de RIainville. — AfHiclion de la Reine. — Lettres qu'elle écrit au P. de Rérulle. — Réponses du 'P. de Bérulle. — Lettres du su|iérieiu- de l'Oratoire au P. Berlin et à M. de Bétbune. — A{;itation des esprits en France. — Retour de Barberini à Rome. — L'assemblée du clergé saisie d'un conflit entre le docteur Louytre, subdélégué du P. de Réiulle et >L de Rieux, évèque de Saint-Pol de Léon. — Origine de cette affaire. — Les Carmélites de Moriaix. — Lettre de l'évèque de Saint-Pol à l'Assemblée. — Déclaration des évêques. — Décision de la Faculté de théologie. — Lettre du P. fii rtin au P. de Réiulle (2(1 juillet). — Singulier rôle de .NL de l'Aubespine , évèque d'Orléans. — Ses vivacités. — Richelieu le réconcilie avec le P. de Bérulle. — Victoire définitive du P. de lîérulle.

" Je vous mande entre vous et moy que M. le légat ny « n'avance, ny ne recule, et que le traicté avec luy est « extrêmement délicat, vous pouvant dire avec vérité que •< souvent lorsqu'on pence le plus l'obliger, c'est lors qu'il (c se met le j)liis en colère. » Ainsi s'exprimait le cardinal de Richelieu dans sa lettre du 20 juillet au P. de Bérulle, et il concluait j)ar ces deux mots : « Si vous eussiez été

« icy, je crois que vous eussiez beaucoup servi , mais vous

« êtes de là si nécessaire ' ! »

Sept semaines après cette lettre, on pensa à la cour que le P. de Bérulle pouvait encore « beaucoup servir, »car, à peine avait-il rendu compte au Roi de sa mission auprès d'Henriette-Marie, qu'il recevait l'ordre de s'aboucher avec le légat et de reprendre les conférences interrompues depuis près de trois mois par son départ pour l'Angleteire. La situation était des plus graves. Avec une vigueur qui se cachait sous des formes encore modestes, une persévérance que l'obstacle irritait, bien loin de l'abattre une puissance de dissimulation qui allait jusqu'à paraître désirer ce qu'il redoutait le plus, le cardinal poursifivait le double but cpie , dès le principe, il s'était juré d'atteindre, au dehors l'abaissement de l'Espagne, au dedans la ruine des huguenots. En ce moment même, le maréchal de Thémines, à la tête des troupes royales, attaquait vigoureusement dans les Cévennes et dans le Languedoc les religionnaires commandés par le duc de Rohan, et le duc de Montmorency se préparait à faire payer cher au duc de Soubise sa descente en Médoc et sa retraite victorieuse dans l'ile de Ré. Malgré ces démonstrations armées contre les protestants de France, Richelieu n'en était pas moins décidé à rompre avec le légat plutôt que de lui accorder, en abandonnant les Grisons protestants, des conditions favorables à la maison d'Autriche. L'audience du 20 août n'avait abouti qu'à mettre dans tout leur jour les prétentions respectives et inconciliables des deux

* Arcli. des Affaires étrangcres. Pièce originale. Angleterre, XXXIII, fol. 188.

cardinaux. Après avoir rejeté huit expédients proposés par le légat et dont pas un ne lui paraissait sérieux, Richelieu avait défendu un projet que Barberini se refusait absolument à accepter'. Les amis du P. de Bérulle à la cour s'émurent. M. de Marillac rédigea un mémoire plus ardent que raisonné, et qui faisait plus honneur à la sincérité de sa foi qu'à la justesse de ses vues politi(|ues ". Il y soutenait la nécessité de conclure la paix à tout prix. On est hors d'état de faire la guerre en Italie et en France, disait-il, et si on laisse partir le légat sans avoir rien conclu, on se trouvera bientôt en face d'une de ces situations où la guerre est impossible et où cependant l'honneur oblige « à crever plutôt que de traiter >» . La Reine mère appuyait M. de Marillac, le Roi se rendit à leurs observations et écrivit à son ministre de faire en sorte que la paix fût conclue (22 août) ^. Richelieu vit bien qu'on l'avait desservi dans res[)rit de son maître; il commença par lui envoyer une justification de sa conduite, puis, le 3 septembre, il dressa un court, substantiel et vigoureux réquisitoire contre ceux dont les artifices rendaient le légat

• RiCHEi.iKr, Mémoire!;, éd. Petitot, liv. XVI, t. II, p. VTl et suiv. — Lettres du cardinal de Richelieu, t. II, p. 152. — Voyez suriout uti travail fort curieux intitulé : Relation de la négociation du cardinal Barberin, nepveudu j:ape Urbain VIII, légat en France près du roy Très-Chreslien Louis Xlll , 1625. Il occupe la moitié d'un iP{;istre in-folio ayant ponv titre 7?o/«e. Négociations, 1C17-162C. (Arch. nat., KK, 138;}.) On y trouve le récit circonstancié des conférences entre le cardinal de Richelieu et le cardinal Bnihct lui. Un exemplaire du même travail est conservé aux Archives des Alfaiies étrangères sous ce titre : Relation sommaire de ce (jui s'est passé en la négociation du cardinal Barberin, légat en France. Rome, XXXVII, fol. 2(il.

^ Une copie de ce mémoire se trouve parmi les papiers du P. de Bérulle. (Arch. nat. M. 232.)

^ Cette lettre a été reproduite par le P. Hatterel, Vie manuscrite, liv. V, u° 70.

LE LEGAT BARBERIiNL 51

intraitable et dont les calomnies représentaient le Roi et ses ministres comme seuls responsables du peu de succès de la négociation. Se laver d'une injure si atroce était assurément chose nécessaire, mais néanmoins, dans l'unique but de réduire au silence les méchantes langues, on ne pouvait conclure un traité peu assuré, « parce cpie « faire mal une paix, c'est préparer une nouvelle guerre et « quelquefois pire que celle que l'on veut finir. "Richelieu suppliait donc le Roi, en une affaire de si grande conséquence, de s'entourer de toutes les lumières, et, pour cette fin, de joindre à la Reine mère et à Messieurs de son conseil tous les princes, ducs et officiers de la couronne, quatre prélats de l'assemblée du clergé, alors réunie aux Grands-Augustins, les premiers présidents et procureurs généraux du parlement, des aides, des comptes, et le prévôt des marchands de Paris. De cette convocation extraordinaire, Richelieu promettait à Louis XIII de fort sérieux avantages. On ne pourrait plus dire que le Roi et son conseil ne voulaient pas la paix : on gagnerait du temps avec le légat, auquel on déclarerait ne pouvoir répondre sur ses dernières propositions qu'après avoir oui l'avis de l'assemblée ; on forcerait les grands et le j)euple à servir, sans trop murmurer, de leur personne et de leur argent, une politicpie qu'ils auraient approuvée; il serait j)ossible enfin de tirer des subsides du clergé, ou au moins de le rendre moins favorable au légat, « ce qui remédieia « fortement aux mauvais bruits que quehjucs personnes « assez cognues répandent tous les jours, que Louis XIII « et son conseil protègent ouvertement les hérétiques'. »

' LvUrea du vaiiliiial de Richelieu, t. 11, p. 120.

55 LE CAI'.DI>AI. DE UÉIIULLE ET l'.lCHELIEU.

C'était en dire trop, mais n"y avait-il rien à dire? Composé d'hommes que la politique conciliante de Henri lY avait pour toujours détachés de la Ligue, mais qui , néanmoins, n'avaient pas perdu I hahitude de ne séparer jamais la cause de l'Eglise de celle de la France, comptant dans ses rangs, à coté d un petit groupe d'exaltés, les prélats les plus pieux, les prêtres les plus vertueux, les plus honnêtes gens du royaume, le parti cathohque, avec des nuances fort variées, s'étonnait de la politique qui prévalait dans les conseils du Roi. Depuis qu'un cardinal gouvernait en maître, on avait vu une sœur du Roi très-chrétien épouser un prince hérétique; une alliance se former pour rétablir dans ses États le prince palatin, soutenu par les luthériens; le marquis de Cœuvres emporter d'assaut des places sur lesquelles flottait l'étendard du Saint-Siège, et maintenant, pour soutenir les prétentions des Grisons protestants contre les Yaltelins catholiques, on semblait prêt à rompre avec le légat du pape !

Les principes du P. de Bérulle, fortifiés encore par la triste expérience qu'il venait d'acquérir en Angleterre, l'inclinaient, mais avec plus de modération, vers 1 opinion de M. de Marillac. Comme lui, il désirait passionnément la paix. L'expédient proposé par Richelieu prouvait-il un désir sincère de la conclure? On eu pouvait douter. Quand un roi absolu choisit ses conseillers, quand surtout il les prend parmi des hommes qui n ont pas l'habitude d un tel honneur, il est à peu près assuré de n'entendre de leur bouche que des avis conformes à ses propres sentiments. Sans une perspicacité extraordinaire, on pouvait prévoir que Richelieu, après avoir fait entrer Louis XIII dans ses

LE LEGAT HAnnERINI. 53

desseins, les imposerait comme la pensée personnelle du Roi à l'assemblée de Fontainebleau. Si donc on voulait tenter un suprême effort en faveur de la paix, il fallait se hâter, car il importait de prévenir l'assemblée des notables.

Le P. de Bérulle se rendit auprès du Roi. Persuadé que la France se trouvait à la veille d'une guerre avec l'Angleterre, le supérieur de l'Oratoire représenta respectueusement à Louis XIII combien l'heure semblait mal choisie pour s'attirer sur les bras toutes les forces de l'Espagne. Déjà on avait bien de la peine à soumettre les huguenots; le duc de Rohan tenait toujours la campagne; Soubise n'était pas vaincu; La Rochelle refusait obstinément d'ouvrir ses portes, et il fallait s'attendre aux derniers excès de la part des réformés si l'éloignement des troupes royales appelées au delà des monts par une guerre étrangère laissait le cbamp libre à leur insolence. D'un côté, le P. de Bérulle regardait l'honneur de la France comme bien plus gravement compromis à Londres par les injures du duc de Buckingham, qu'à Madrid par les fanfaronnades du duc d'Olivarès; d'un autre colé, il estimait que, par une concentration puissante de toutes les forces royales dans la Guyenne et le Languedoc, on écraserait facilement le parti protestant. Sous l'empire de cette double conviction, il plaida énergiquement la cause de la paix et ajouta (ju'il la croyait faisable '.

' Mémoires ma)tti<:<rit^ de M. ilc BcruUe , maître des rei/uètes. (Arcli. nat. M. 23 i.) — « A mon anivée (rAn{;lcterre, 1(; Roy voulut que in trai- ■" lasse tle la paix avec uioi)sci;|ii<Mir Iiî l('{;at, io la ju{;eai.-! m'ct-ssaire et a u mon ailvis faisable. » Lettre ilu P. de liérnile à M. ilc néthune, ambassadeur à Rome, du 6 novembre 1625, (Arcb. nat., M. 234, 4.)

54 LE CAllDINAT, DE BÉRULLE ET HICMEr.IEU.

Le Roi, c'est-à-dire Richelieu, autorisa le supérieur de l'Oratoire à entrer en pourparlers avec le légat.

Peut-on soupçonner Richelieu d'avoir pensé un seul instant que là où il avait échoué, le P. de BéruUe réussirait? Non sans doute. Mais, par cette nouvelle tentative, il faisait montre de sa honne volonté; il forçait en outre le P. de BéruUe et ses amis à confesser, après y avoir euxmêmes mis la main , que la paix n'était pas chose si aisée qu'on le prétendait parmi les catholiques de la cour et de la ville.

Aussitôt le nouveau négociateur écrivit au légat pour lui demander audience. Ayant reçu une réponse favorahle , il dressa un projet d'articles de paix et le porta au cardinal Barberini, alors logé dans le charmant hôtel de Cluny, demeure habituelle des nonces'. Le devoir d'assurer le libre exercice de la religion étant le grand argument derrière lequel se retranchaient toujours le pape et les Espagnols , lorsqu'on parlait de remettre les Valtelins catholiques sous la domination des Grisons protestants, le P. de Rérulle alla droit à cette difficulté. Le Roi très-chrétien, aussi zélé que tout autre prince pour la religion catholique, était-il dit dans le premier article du projet présenté par le supérieur de l'Oratoire, s'engage à la maintenir dans la Yalteline; il offre de se rendre caution auprès du j)ape pour les Grisons, de les obliger, même par voie d'autorité et de force s'il était besoin, à n'en troubler jamais le libre exercice. En cas de refus de leur part, ou de contravention dans la suite, il

' Pi{;aniol remarque que ce fut depuis J601 surtout que les uouces y fixèrent leur liabitation. (Description de Paris, t. V, u" xviii, p. VSH.)

LE LÉGAT BARBERINL 55

consent qu'ils soient déclarés déchus de tout droit de souveraineté sur les Valtelins, sans toutefois que ceux-ci puissent se soumettre à aucun prince, à aucune république , ni reconnaître d'autre protection que celle sous laquelle se trouvent les Grisons eux-mêmes, c'est-à-dire celle de la France. L'accord une fois conclu, si les Grisons viennent à tourmenter les Valtelins à cause de leur religion, ces derniers ne pourront, sous ce prétexte, se soustraire d'eux-mêmes à la domination de leurs suzerains, mais ils porteront d'abord leurs plaintes au pape. Sa Sainteté demandera alors au roi de France de déclarer les perturbateurs déchus de leur droit de souveraineté, ou le Roi suppliera le pape de faire cette déclaration en son nom. Dans un second article, le P. de BéruUe ajoutait que , cette précaution ainsi prise , le Roi aurait seul les passages libres dans la Valteline, selon nos anciens traités avec les (prisons; que les autres princes ])ourraicnt y prétendre en deux circonstances seulement : si le Turc venait à attaquer l'Empire, ou si toutes les nations chrétiennes s'unissaient pour faire la guerre au Turc; qu'enfin les Grisons rentreraient dans leur droit de souveraineté sur les Valtelins et exerceraient seuls la justice, à la condition toutefois de ne leur imposer que des gouverneurs et des magistrats catholiques'.

Ce projet, cjuelque modéré qu'il fût, ne pouvait plaire au légat. Gomme Richelieu, en effet, (juoicjue avec de grands adoucissements , le P, de Bérulle maintenait la souveraineté des Grisons et le droit exclusif du roi de

• P. Hatteiiei., lit' manuscrite ,\iv. III, ii"71.

5f) LE CARDINAL DE BÉRULLE ET RICHELIEU. France aux passages par la Valteline. Or, quelle que fût la confiance du cardinal-légat dans le supérieur de l'Oratoire, il en avait une plus grande encore en ceux de son entourage, Italiens de naissance ou d'habitude, qui voyaient les événements sous le même jour que lui, et travaillaient sans relâche à le rendre moins accommodant. L'archevêque de Damiette, Mgr Bernardin Spada, alors nonce en France ' , Azzolini , évêque de Riga , secrétaire de la légation, Pamphilio, son dataire^, le P. André Eudœmon Joannes*, que les jeunes seigneurs à la mode, Chalais, Barradas, avaient surnommé, on ne sait trop pourquoi, la chauve-souris de M. le légat'; quelques Français, plus exagérés selon leur usage que tous les Italiens, répétaient au cardinal-neveu ce dont il était déjà assez persuadé lui-même, que reconnaître la souveraineté des Grisons serait perdre la religion dans la Valteline, qu'abandonner au seul roi de France les passages serait une concession à laquelle ne se résoudrait jamais Sa Majesté Catholique. Puis on ne manquait pas de lui rappeler tous les crimes commis, disait-on, par les troupes du marquis de Cœuvres , et on se demandait comment le

' Le nouveau nonce Spada, bientôt cardinal de Bagni, dit M. Perrens [[É(flise et l'État, t. II, liv. VII, p. 393). -M. Periens est dans l'eiieur : ces deux personnages sont si distincts qu'ils furent successivement nonces à la cour de France,

2 Jean-Baptiste Pamphilio, dit l'auteur du Véritable Père Joseph (à Saint- Jean diî Maurienne, 1750, t. 1'^'', p. 191).

3 Ou Jean Llieureux, originaire de Crète et descendant, dit-on, des Paléolojjue. Entré dans la Compagnie de Jrsus, il y fut remarqué par Bellarmin. On peut voir sou article dans MoRKRi, et la liste de ses ouvrages dans Nomenclator lilerariiis recenlioris theologiœ cattiolicœ auct. H. IliR- TEn, S.J. OEiiipoiiti , 1872, in-i2, p. 557,

* Histoire ilex Jésuites de Paris, par le P. F. Garasse. Paris, Lecureux, 1864, in-8°, § 8, p. 50.

oi protégerait les Valtelins contre les Grisons, leurs maîtres, puisqu'il ne pouvait pas seulement empêcher ses propres armées de se livrer contre les catholiques de la haute Italie aux plus cruels attentats.

Qu'y avait-il de vrai dans cette accusation? Il était assez difficile de le bien définir. De Gènes, le P. de Bérulle recevait depuis six mois, — lorsque les dépêches n'étaient point interceptées, — les plaintes les plus douloureuses. Le cardinal-archevêque de cette ville s'étonnait que les troupes d'un « Roi qui vivait comme un ange » se conduisissent comme des Turcs et des Caraïbes ' ; il espérait tout du P. de Bérulle*. Celui-ci avait écrit au marquis de Cœuvres pour se renseigner sur la vérité des accusations dont on chargeait ses soldats. La réponse ne se fit pas attendre, et naturellement elle les déclarait non fondées^. Le P. de Bérulle s'empressa de communiquer au légat la lettre qu'il venait de recevoir; mais il était trop tard. Barberini, s'apercevant enfin que sa négociation n'aboutirait pas, tomba en une mélancolie si grande que l'on ne pouvait le consoler. Une dernière conférence eut lieu le 15 septembre. Hichelieu n'y assista pas. Il préféra abandonner au maréchal de Schomberg et à M. d'Her-

* « Un re tanto giusto e Lono... che vive coine un an(>iol in terra. »• (Lettre du 31 mai.) Ces lettres, éciites du 31 mai au 6 septcmlirc 1()25, datées de Gènes et si(;nées Bar. card., sont conservées aux Archive-; nationales (M. 232). En les classant on les a par erreur attribuées au cardinal Bail.erini, puisqu'à ces dates il se trouvait à Paris. Elles débutent par des plaintes sur ce que les lettres précédentes sont restées sans réponse; elles se continuent par un tableau clésolant des excès commis par les troupes du Roi et du duc de Savoie, et se terminent d'ordinaire par des menaces delà justice divine.

- " Spero tutto de' buoni ufti/.i di V. S. R. » Lettre du 2 juin. ^ Le P. Batterel a vu cette lettre, que je n'ai pu retrouver.

58 i.E CARDINAL DE BÉRULLE ET RICHELIEU.

bault la mission pénible de déclarer que tout était rompu. Barberini protesta alors de ses bonnes intentions et de son affection pour la France; il n'avait fait que suivre les instructions expédiées de Rome , dit-il , et il s'estimait bien malheureux de n'avoir pu conclure une paix si nécessaire à la chrétienté. Ses yeux, à ces mots, se remplirent de larmes, et il s'oublia jusqu'à jeter de désespoir sa barrette cardinalice sur la table '.

A partir de ce jour, il ne pensa plus qu'au départ. Le 22 se])tembre, il eut audience publique pour prendre solennellement congé du Roi, et le 24, il vint comme particulier " baiser les mains et recevoir congé de Sa « Majesté « . On n'avait pas manqué de prévenir les princes et grands officiers de la couronne de se présenter chez le légat afin de lui offrir leurs hommages. Mais une heure après son audience, Barberini monta en carrosse et partit précipitamment de Fontainebleau sans dire même où il allait coucher. Ce fut une surprise générale ; M. de Bassompierre traitait ce départ d'extravagant " ; les ministres ne revenaient pas d'une manière d'agir si insolite. Le Roi cependant donna ordre au marquis de Saint-Chamond de partir incontinent avec des fourriers et autres officiers et d'accompagner Barberini jusqu'à Lyon , en lui faisant rendre le long du chemin les hommages dus à sa dignité. En même temps on répandait, et jusqu'à Rome, le bruit que le P. de Bérulle avait reçu mission du Roi de rejoindre

1 Tous ces détails sont tirés du curieux mnuuscrit que j'ai cité plus liaut. Home, Ncf/ociatioii'i, 1G17-1626. (Arch. nat. KK. 1383.)

2 Mémoires, S" part., édlt. Michaud et Poujoulat. 2^ série, tome VI, 1). 240.

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le légat et de tenter auprès de lui un dernier effort'. Il n'en était rien.

De Montereau, sa première étape après Fontainebleau, Barberini expédia une dépêche au pape pour l'avertir « que, suivant l'ordre qu'il avoit reçu de luy, il avoit « rompu avec le Roy, aux mines duquel il n'avoit rien pu « reconnaître ni d'étonnement, ni de regret de la rup- « ture ; qu'il croyoit que la disposition de cette cour estoit « de suivre toutes extrémités plus tost que rien rabattre « de la hardiesse avec laquelle on avoit embarqué l'affaire « de la Valteline, et partant qu'il lui conseilloit ou de « souffrir qu'il ne bougeât d'Avignon , ou de charger le « duc de Florence de s'entremettre pour la paix. Hors « de ces deux ressources , il ne voyoit pas comment on « pouvoit espérer de renouer la négociation rompue'^. »

Au moment même où le légat, plutôt que de reconnaître le droit de souveraineté des Grisons, quittait brus(|uement la cour en reprochant aux ministres du Roi de sacrifier la religion à la politique et de se faire les soutiens de l'hérésie, on venait prévenir le P. de Bérulle que le marquis de Mirabel, ambassadeur d'Es[)agne, si favorisé par la nonciature, s'abouchait secrètement avec les députés de Monlauban et de la Rochelle. Au nom de » Sa Majesté Catholique » , il leur promettait 500,000 écus « pour les remettre en prospérité » , lesquels leur seraient comptés le mois suivant. Il assurait au duc de Rohan que; la paix

1 Dépèche de Bétlmne. (Archives des Affaires étrangères.)

2 PiiMC oiijjinale, snns signature ni date, avec cette simple susrription : « Pour Monsieur le Premier, n Biljliothè(jue iialionale, Fonds Saint-Germaiij Harhiy, 343 (Fr. 15583), fol. 144.

d'Itnlie ne se pourrait conclure de dix ans, et qu'avant deux mois l'Empereur et le Roi seraient en armes du côté de Metz et menaceraient les frontières de Picardie, pourvu que les protestants de France n'eussent pas la faiblesse de traiter'.

Cette conduite de l'Espagne , si opposée aux grands principes dont elle faisait montre, n'empêchait pas les écrivains qui lui avaient vendu leur plume d'attaquer avec une incroyable violence la politique et les conseillers du Roi très-chrétien. Dans le courant de cette année, et pendant le séjour du légat en France, on avait imprimé à Anvers deux pamphlets latins, bientôt répandus dans tout Paris. L'un était intitulé: i^ Mystères politiques », l'autre, .t Admonition au Roi très-chrétien^ n . Dans l'Admonition, à en croire le titre, on démontrait brièvement, mais vigoureusement, que la France s'était couverte de honte et de déshonneur en contractant une alliance impie; que, dans ces derniers temps, elle avait entrepris contre les catholiques la plus injuste guerre, et qu'elle ne pouvait la continuer sans trahir la religion. D'après ce titre, on peut

^ Même pièce.

2 Voici le titre complet de ces deux lil)elles : Mysteria polilica, hoc est : EpistolaB arcan.T viroriim illustrium sibi mutuo confidentium, lectu et consideratione digna'. .luxta copiatn Neapoli irnpressam. Antnerpia», apud Henricum Aertium, 1625, in-4", 32 pajjin. — GG.R. Tlicologi ad Liulovicuin XIII Galliœ et Navarrœ Regem christianissimum Admonitio fidelissime, verissirne facta, et ex {jallico in latiniiin translata : qiia" breviier et iiervose demonstrat Galiiam fœde et tiirpiter inipiuin fœdiis iniisse, et injustuin hcllum hoc lempoie contra catholicos niovisse. Aujjnsta; Franeoiiun, cum facidtate cathol. magist. Anno m.d.c.xxx (in-18° de 55 pages). Il en parut la même année une traduction sous le titre d' Avertissement au Roi tresc/iiestien. I'"rancheville, 1625, ln-4°. — Sur ces deux ouvrages, voyez la thèse intéressante présentée à la Faculté des lettres de Paris par M. Hubault. De politicis in Richeliuni lincjua latiiia libellis^ 1856.

juger de l'ouvrage. Sous une forme rapide, passionnée, éloquente, l'Admonition et les Mystères politiques contenaient, à côté d'affirmations calomnieuses et de principes subversifs, des révélations curieuses, des vues vraiment politiques, une connaissance sérieuse des affaires et des hommes. Aucune conséquence, pour peu qu'elle lui semblât renfermée dans ses prémisses, n'étonnait le théologien anonyme. « De tous côtés on se pose bien des questions, » disait-il; " j'<3n choisis quelques-unes pour les soumettre «■ au Roi. On demande donc si un Roi allié ])uhliquement « avec des hérétiques peut être averti par les États de « son royaume? s'il pèche mortellement en agissant de » cette sorte? si, par le fait seul de faire la guerre aux « catholiques et de favoriser l'hérésie, il n'est pas e.xcom- « munie? si ses conseillers n'encourent pas la même peine « (|ue lui?... si on peut lui résister par les armes? s'il ne » serait pas possible d'établir un protecteur de la religion «et des faibles, quelqu'un qui régneit à côté de lui? « et qui pourrait exercer ou donner ce pouvoir ' ? » L'aj)parilion de ces libelles causa une vive émotion. Quel en j)ouvait être l'auteur? Tous les ennemis des PP. Jésuites prétendaient le découvrir dans leurs rangs. Tantôt on attribuait l'Admonition au P. Garasse, tantôt au P. Jean Keller, confesseur de Maximilien de Bavière, tantôt au P. Scribani^. L'opinion la plus répandue en faisait hori-

1 An in tanta ])ertinl)alione consultnm, consiitiicre rcligionis aliqncniot miseriornin prolectoiem et quasi conrejjnanteni ? Qnis ill(! iiossit? (F. .'J.ï.)

'■^ JounOAlN, Uisloirr de l' Univers lit- de Pdiis au tlix-septiriiie siècle, liv. I'"", (11. V, j). IJO. Le P. Scril)ani, de la Socirlé de Jésus, était jjrovincial de l'Iandre , et non pas de Fiance, comme le pense à tort M. l'errcns (^CE(jlise et CKlat, liv. VJI, t. IF, p. 396). CiiKTi>KAr-JoLY (^Histoire

62 LE CARDINAL DE BÉRULLE ET RICHELIEU, neur au P. André Eudœmon Joannes., et le Roi lui-même dit un jour tout haut que « c'était la chauve-souris de M. le « légat qui était venue en France jeter cet avorton '. " D'autres, et le P. de Bérulle avec eux, pensaient que l'Admonition était l'œuvre d'un prélat milanais.

Cependant le Parlement, la Sorbonne, l'assemblée du clergé, prenaient connaissance des ouvrages incriminés et les examinaient, tandis que le P. de Bérulle, se rappelant le passé, suivait d'un regard inquiet les délibérations des trois compagnies. Richelieu, qui, malgré sa médiocre estime pour ses semblables, s'inquiétait de l'opinion qu'ils avaient de lui, cherchait une plume pour répondre à l'auteur de l'Admonition. Il n'eut pas de peine à la trouver. Depuis près de dix ans vivait retiré à Paris un ministre converti, autrefois professeur de théologie à Nîmes, d'autant plus hai de ses anciens coreligionnaires, qu'il se faisait remarquer davantage par ses connaissances et son esprit. Jérémie du Ferrier, tel était son nom, se rendit au désir du cardinal-ministre, et en quelques semaines il eut terminé sa réponse au théologien anonyme. Elle avait pour titre : « Le Catholique d'Estat, ou discours politique

de la Compagnie de Jésus, Paris, 1859. 3» édition, t. III, ch. vu, p. 340) attribue posiiivement l'Admonition au P. Kelier,

' Histoire des Jésuites de Paris, par le P. Gaiiasse, t. XI, p. 72. M. de MarquHinout ('crivait le 3 décembre 1625 : » Nons avons en tiiialeinent « M. le cardinal Barberln qui est arrivé, quant à sa personne, en bonne « santé, ayant laissé depuis Savoiie en vj\ jiliisieurs des siens niallades « ou trespassez, et du nombre de ces derniers a esté ce P. André, frec <> jésuite, qu'aucuns ont tenu autheur de mauvais livre que la justice a « condamné et la Sorbonne censuré et qui a été icv aucala!o{»ne des livres " prohibez. Mais led. cardinal et tous les Jésuites déchargent fort sa nié- » moire de ce crime, et ceulx qui ont considéré ses autres compositions <• semblent ne reco^noiire pas son stvie en celle-cy. » (Arch. des Affaires étrangères, Rome, XXXVl 11, t\A. Wl.)

« des alliances du Roy très-chrestien contre les calomnies

« des ennemis de son Estât ' » .

Le P. de Bérulle avait pris une part trop active aux dernières négociations avec le légat pour entretenir des illusions. Sans doute il regrettait que la France en fût réduite à s'allier à des nations protestantes, mais il ne se laissait pas tromper aux dehors catholiques des plénipotentiaires espagnols. En résumé, tout se ramenait, il le voyait clairement, 'à cette unique (juestion : la France entend-elle, oui ou non, abandonner de gaieté de cœur la domination de l'Italie à la maison d'Autriche? Celle-ci, pour capter la bienveillance du Saint-Siège, se posait en vengeresse des droits de l'Eglise. C'était le prétexte, non la fin de tous ses mouvements. Aussi le P. de Bérulle approuva-t-il la réponse solide, raisonnée, pleine de faits et de doctrine, opposée par du Ferrier « à ceux qui, au « manifeste préjudice de la religion catholique, dont ils « empruntent le prétexte, veulent former dans l'Europe

1 Dédié au Roy par le sieur du Ferrier, Paris, chez Joseph Bouillcrot, 1625, avec permission, iii-12 de 227 pages. — En date du 18 octobre 1(525, il avait paru chez Jacques Ulpeau un volume in-12 de 148 pages sous le titre de Resjwnce au libelle intitulé averlisseinenl nu Roy tres-t:hreslien. h impr'iineur du Catholique d'Estat nie formellement (pie du Ferrier soit l'auteur de cette Reapoiice où on a profité du manuscrit de du Ferrier, lerpiel .î la date du 10 octobre était déjà dans ses mains, dit-il. Nous connaissons donc dune manière précise l'époque de la composition du Catholif/ue d'Eslat. Quant à son auteur, Haillet a soutenu, on ne sait vraiment pourqiu)!, (pu; c'était Jean Sirmond. Mais Bayle, qui réfute Baillet^ prouve avec évidence que le Calholir/ue est l'œuvre de Jérémie du Ferrier (Dictionnaire historiffue et critique, t. Il, art. du Ferrier, note A). C'est l'avis des plus sérieux critiques, du P. Leiong et de Moréri entre autres. Bayle ne met pas en doute la sincérité de Jérémie du Ferrier, qui mourut de la manière la plus édifiante le 26 septeudjre 1626. Il avait publié en 1615 un volume intitulé De l'Antéchrist et de ses inan/ucs contre les calomnies des ennemis de VK(jlise catholique, in-4'', que le P. Iliirter, S. J., a|)pclle insiqne opus. (Nomenclator litterarius récent, theol. rath. t. 1 , p. 569.)

64 LE CARDINAL DE BÉRULLE ET RICHELIEU. « une seule monarchie et un seul empire '. » Le supérieur de l'Oratoire ne se contenta pas d'approuver le travail qu'on lui soumettait. Gomme du Ferrier citait quelquesunes des alliances contractées par l'Espagne avec les protestants, le P. de BéruUe jugea qu'il ('allait appuyer sur ce point, et il proposa d'ajouter les lignes suivantes, qu'il écrivit de sa main : « Je rapporte ces actions, « alliances et histoires, non pas pour blasmer ces princes, (i dont le nom est grand dans l'univers et les actions i< illustres dans la chrestienté, mais pour blasmer ces «théologiens qui les rendent blasmahles' par leur théo- « logie, si elle estoit bien légitime et canonique; docteurs « si aveuglés par le désir de nous nuire, qu'ils ne voient « pas que, pour nous déchirer en une affaire et en un " article, ils trahissent leurs propres princes et les rendent « criminels en cent articles et affaires semblables... (car) « ils ont bien sceu faire (de telles) liaisons pour conserver « ce qu'ils avoient acquis ou pour conquérir ce qu'ils »< jugeoient nécessaire... Je supplie (donc) ces bons doc- « teurs et théologiens de nous faire cette grâce et conr- « toisie que de croire nos princes estre aussi bons chres- « tiens et aussi intelligents ou suffisans que ceux de la « maison d'Autriche... Je ne voudrois pas obliger (l'au- « teur de l'Admonition) à défendre par ses règles toutes « les actions (jue l'histoire nous rapporte. Luy et moy i< devons révérer les monarchies et ne nous rendre pas « juges des grands Roys. Cet autheur seroit, à mon advis, « ridicule s'il ne recognoissoit de bonne foy que les Estats

^ Le Cdtholiijiic (l Eslul , |). 42.

« de la maison d'Autriche ont une justice (jui ne se « mesure pas par les rèjjles communes, et que leurs « conseils ont des lois autres que celles de l'université de Il Louvain et de Salamanque '... » Quelques pa^es plus loin, le P. de Bérulle proposa encore de glisser dans le manuscrit le passage suivant : « Je ne veux pas entrer « dans le fond de cette afl'aire. Je n'ay pas assez d'outre- « cuidance pour parler de ce qui m'est incognu... Ce « traité n'est point encores en lumière, et les discours « populaires ne me suffisent pas en un sujet de telle « importance qui occupe et les Papes et les Roys depuis « quelques années... Il me suffit donc de dire en peu de n parolles ce que ie sçay et ce qu'à mon advis personne " ne peut contester ou blasmer. C'est qu'avant l'hérésie " les Grizons sont alliez de la France, et dès le temps du « roy Louis XII. C'est que l'hérésie seule ne suffit pas à « les priver de leur droit de protection et assistance. « C'est que la France et l'Italie, Savoye et Venise, sont « encore bons chrestiens et catholiques, et sont beaucoup « plus intéressés que les Grizons dans les suittes de cette « querelle. C'est que le Saint-Siège mesme payerait un « jour bien chèrement l'inlerest de cet interest, si de bonne « heure on ne l'arreste. C'est que la liberté mesme de « toute la chrestienté y est intéressée, qui est de plus « grand poids et considération que la liberté d'une vallée.

* Ce passn{{e a été cité par Tabaraud, puis imprimé dans les OEuvrex du cardinal de Bérulle, édit. !Mi{;ne (col. 1622), d'une manière nhsolumcnt inexacte et qui dénature (jraveinent la pensée de l'auteur. « La justice des t Etats ne se mesure pas toujours aux règles communes; ils en ont d'autres « que celles des universités de Louvain et de Salamanque. » On suppose que le P. de Bérulle approuve positivement ce qu'il blâme.

« C'est tjuo le Roy n'entreprend point cette assistance et « protection qu'en assistant et protégeant encores plus, et « auparavant mesme, lestât de la religion catholique et « dans les Grizons et dans la Valteline, et que mesme il « s'en rend et déclare, en la face de toute la chrestienté, « le garant et le protecteur. C'est que sa pieté est aussi « innocente, sa caution aussi bonne, sa garantie aussi " puissante que celle du gouverneur de Milan, bien qu'il « n'en soit pas si proche. Et en effet, avant ces mouve- « ments. Sa Majesté avoit pris soing de cette affaire, et « y eust pourveu par voyes efficaces et pacifiques si on « n'eust point ietté des troubles et des nuages dans cette h vallée, tandis que nos armes estoient occupées, dans la il France, à ravir aux huguenots leurs villes et leurs pro- <i vinces usurpées '. » Ces deux morceaux furent imprimés tout au long par du Ferrier, et les lecteurs du Catholique d'État ne se doutèrent pas assurément que le supérieur de l'Oratoire avait mis la main à cette énergique protestation contre l'Espagne.

* Le P. Batterel (suivi par l'abbé Goujet et par Tabaraud) avait cité en les abrogeant, en les modifiant et en les dénaturant, lesdeuv passages que je rapporte. Les ayant retrouvés écrits de la main du P. de Bérulle aux Archives nationales (M. 232), je fus frappé de la pbrase placée en tête: « Après les mots... on pourrait glisser un passage tel que le suivant ou u quelque chose d'analogue. » De telles paroles ne pouvaient se rapporter à un mémoire adresséparle P.deBérulle lui-même au légat Barberini, selon la pensée de Batterel. Déplus, dans la thèse de M. Hubault, De polilicis iii Piiclielinm libellia, je rencontrai traduits en latin et comme extraits du CatlioUtfue dtÉtat, certaines phrases du P. de Bérulle, celle-ci par exemple: Aliax cœterum in gerendi<: relnit serfiiunliir Aiistriacœ domux principes et minislrii/uain Loraiiii Saiaiiianicœ'/ue univers itatiim leije.'!(^HiK\yi:r,ci\\i. m, p. 58). Je lus alors le Calholir/ue d'Elat, et après la phrase indiquée par le P. de Bérulle, je reconnus les deux passages conservés manu?crits aux Archives (p. 99-102, p. 129-132). Il n'y a que (piclques mots changés; l'identité de l'imprimé et du manuscrit est donc indiscutable.

LE LÉGAT BARBERINL 67

La rupture des négociations n'en causait pas moins une douleur d'autant plus vive au P. de Bérulle, que les nouvelles d'Angleterre étaient plus déplorables. A l'accueil glacial que lui faisait Charles l" et sa cour, M. de Blainville avait pu pressentir dès l'abord les difficultés et l'insuccès de son ambassade; un long séjour ne lui avait pas été nécessaire pour se convaincre de l'exactitude, malheureusement trop grande, des renseignements donnés à Fontainebleau par le P. de Bérulle. Tandis que les catholiques voyaient, contre la foi des traités, les prisons se rouvrir devant eux et la persécution sévir, la fille de Henri IV était lâchement, honteusement sacrifiée par Charles I"" aux caprices et à l'animosité du duc de Buckingham. Nalurellement digne, soucieux de l'honneur de son maître, d'une franchise un peu hautaine, M. de Blainville ne demandait qu'à prendre avec vigueur la défense de la sœur de son Iloi et des catholiques anglais. Mais ses instructions, même les secondes, rédigées depuis le retour du P. de Bérulle en France, lui recommandaient uu certain calme. Bichelieu n'était point homme à se laisser détourner d'un projet depuis longtemps arrêté dans son esprit par des circonstances qu'il considérait comme accessoires; le malheur d'Henriette, la persécution des catholiques anglais n'étaient rien de plus à ses yeux. Pour réduire la Piochelie, il lui fallait les vaisseaux d'Angleterre; pour continuer la guerre dans le Palatinat, il lui fallait les troupes d'Angleterre ; il ne pouvait donc, à l'heure présente, malgré son mépris et sa haine personnels, se brouiller avec le duc de Buckingham. Quant

à M. de Blainville, il ne devait jamais, dans ses réclama-

lions en faveur des catliolicjues et de la Reine, se départir •^ d'une grande prudence et d'une extrême courtoisie'. La présence de l'ambassadeur extraordinaire, loin d'adoucir la position d'Henriette, ne servait donc qu'à l'agrjraver. Charles r% dont le comte de Tillières attribuait « la dureté « naturelle au san(j de Danemarck dont il étoit pétri " » , traitait l'infortunée Reine avec une ri(jueur incroyable, il ne voulait plus lui laisser le choix de ses domestiques, et, un jour qu'elle intercédait en faveur de l'un d'eux, elle ne put rien obtenir ni par ses prières ni par ses larmes ; Charles ne se laissa fléchir que lorsqu'il l'eut vue à ses pieds. On cachait avec soin à Henriette ce qui en elle pouvait déplaire à son susceptible et sombre époux, de peur que, lui en faisant le sacrifice, elle ne re^jagnàt ses bonnes grâces. En même temps, la mort s'attaquait à la petite cour qu'elle a\ait amenée de France et lui enlevait la jeune comtesse de Cipierre, sa dame d'honneur'. Aussi, dans son isolement, Henriette redemandait sans cesse le P. de Bérulle, et, voyant qu'il tardait à revenir, elle lui écrivait souvent. Elle préférait même s'adresser à lui plutôt qu'à la Reine mère ou au Roi, lorsqu'elle désirait recevoir d'eux quelque grâce; puis elle lui ouvrait son cœur avec une confiance toute filiale. « Mon Père», écrivait-elle vers la fin d'octobre, « j'ai reçu deux de vos <i lettres depuis votre départ. J'ay encore eu beaucoup de « satisfaction de tout ce que vous avez fait à Paris et de

1^ ^ Cela ressort clairement de dépèches adressées à M. de Blainville. (Bibl. nat., fonds Briennk, n" 51, fol. 75 et 76.) 2 Tillières, op. cit., i. VI , j). 108. ^ Tillières, p. 104.

LE LÉGAT BARRERINI. 69

« ce que vous avez été pour moy à Notre-Dame de « Chartres ; j'ay plus de besoin que jamais que l'on prie « Dieu pour moy, parce que je reçois tous les jours de « nouvelles afflictions. Pour ce qui est des pauvres catlio- « liques, la persécution est plus grande que jamais. L'am- « bassadeur, et nous tous, en sommes au désespoir. Il fait « tout ce qu'il peut pour le service de Dieu et pour le « mien. Il sert parfaitement bien icy. Tous les jours on « luy promet de le contenter, et, une heure après, on fait « tout ce que l'on peut pour le fâcher et on se moque de « luy. J'espère que Dieu appaisera cet orage par les « bonnes prières (jue vous faittes et faittes faire tous les « jours pour ce pauvre royaume. Je suis bien mortifiée de n ce que vous ne reviendrez pas sitôt. Je vous prie bien « fort de vous en revenir le plus tôt qu'il vous sera pos- II sible. J'ay grand besoin que vous soyiez icy. Je vous « prie de faire redoubler les prières, afin que Dieu veuille « avoir pitié de ses pauvres serviteurs et de moy aussy. « Si vous trouvez à propos de dire (juelque chose à la « Reyne, ma mère, de cette lettre, faittes-le, et cependaiit « je demeureray, mon Père, votre affectionnée fille '. »

Montrer cette lettre était peine bien inutile. Pour avoir raison de l'Angleterre, il eût fallu lui déclarer la guerre, et Richelieu ne la voidait pas. On conçoit ce que devait souffrir le cœur du P. de Bérulle, si profondément attaché à cette jeune Reine, qui aimait à signer « votre bonne fille ». Il compatissait à ses douleurs, et lui, qui connaissait cependant le prix de la croix, ne s'habi-

• Batterei., liv. V, n" 78.

tuait pas à lui en voir porter une si pesante. « Si j'avois « autant de pouvoir, » disait-il, « que de passion et de « devoir à vous servir, Yostre Majesté auroit plus de « repos et de contentement que vous n'en avez; car il ne « se passe point de jour que ie n'aye la mémoire distincte « et particulière de Vostre Majesté et des travaux qu'elle « endure'. » Touché de son courage, le P. de BéruUe se fit un devoir d'en écrire à M. de Béthune, afin que, par lui, le Saint-Père connût la vertu et la piété de la reine d'Angleterre. « Si la peste ne nous oust chassé de « Londres, » mandait-il à l'ambassadeur du Roi, « elle « y eust fait beaucoup de bien pour la religion et les « catholiques... Nonobstant (de continuels voyages), elle « n'a manqué un seul iour à ouir la messe, ny un « seul moys sans communier fort dévotement et sans « ouyr, es festes et dimanches, le sermon et vespres « chantées le })lus souvent avec musique jointe à nos « chants. Et cela est d'édification parmi le peu de pieté " huguenotte. Ce sont des fleurs, mais rien encore que « des fleurs, et des fleurs environnées d'espines^. » Les épines étaient bien nombreuses et bien acérées. Chaque jour en voyait surgir de nouvelles. Henriette ne tarda pas à apprendre qu'elle ne devait plus espérer le prompt retour du P. de Bérulle. Le cardinal-ministre était trop habile pour se laisser prendre aux calomnies de Gerbières; mais, voulant désarmer le favori du Roi, il lui sacrifia le confesseur de la Reine. « Je vous écris d'auprès de Sa Majesté, qui

1 OEuvies complètes, 1657, in-fol. Lettre CLXXX, pajje 862.

2, Lettre du 6 novembre 1625. (Arch. nat., M. 234. Angleterre, 4.)

LE LÉGAT lîARBERI^I. 71

« VOUS mande sa douleur » , disait au P. de Bérulle, dans un billet du 26 novembre, la comtesse de Saint-Georçes. « La Reine a dit au Roy qu'elle vous alloit escrire et (1 qu'elle vous aimoit de tout son cœur'. » La décision de la cour, qui d ailleurs n'avait rien de définitif, trouva le P. de Bérulle aussi prêt à rester qu'à partir. « Je n'ay « aucun désir pour moy mesme ny de France ni d'Angle- « terre, laissant à Dieu de conduire nos jours et nos « séjours selon sa volonté... Il est le souverain, Dominus "■ est, et, comme souverain, il dispose de ce qui est à luy « et il sçait bien faire en desPaisant, establir en ruinant, « relever en abaissant, besnir en persécutant. Cela n'ap- '<■ partient qu'à luy, mais souvent en ses œuvres c'est le « propre de son esprit et de sa conduite^. »

Ainsi s'exprimait le P. de Bérulle dans une lettre au P. Bertin. Ce n'était pas trop de ces fortes pensées de la foi pour le consoler et le soutenir. Il avait cn(ja()é Richelieu à se relâcher de quelques prétentions vis-à-vis de l'Espagne, afin d'avoir la liberté de rappeler à l'Anfjleterre la foi jurée; il avait supplié le légat, dans les intérêts mêmes de la religion, de se montrer Jiioins exigeant. A tous, en un mot, il avait parlé un langage qui ne plaît à personne, parce qu'il ne flatte aucune passion, le langage de la modération. Il se demandait même, sans rien perdre de sa paix, si, au moment où le cardinal le trouvait trop ardent pour lui j)ermettre de retourner en Angleterre, le Pape ne jugerait pas qu'il s'était montré trop

1 Ratterel, liv. V, n» 78.

2 Lettre autogr. 21 novembre 1625. (Aich. iiat., M. 232. Angleterre, 4.)

froid dans l'affaire de la Valteline. « Je ne sçay pas »,

écrivait-il à l'ambassadeur de France à Rome, « comment « ma communication aura esté rapportée et receiie par i< delà. Je prevove tant do maux en la clirestienté, que « i'estimois et estime encore y avoir quelque chose à « relasclier; et, à mon advis, on asseuroit suffisamment « les affaires de la religion, et il ne restait qu'une ombre fr de souveraineté aux Grisons... Et on sème, » ajoutait-il

tristement, « tant d'aliénations d'Espaigne et mesme de « Rome, que j'estimois plus important d'estouffer tous ces

« maux '. v>

Comme on devait s'y attendre, en effet, l'assemblée des notables, réunie à Fontainebleau, avait donné la plus complète approbation à la politique de Richelieu. En même temps, les deux fameux libelles destinés à la combattre étaient l'objet des plus sévères arrêts. Le 30 octobre, la cour les condamnait à être brûlés. Le 1" décembre, la Faculté, ayant ouï le rapport des députés, censurait les deux livres, comme contenant plusieurs choses contre la vraie et saine doctrine, et tout à fait exécrables et détestables^. Treize jours après, l'évêque de Chartres, Léonor d'Estampes, présentait à la signature des cardinaux, archevêques, évêques et autres ecclésiastiques de l'assemblée du clergé une longue déclaration, beaucoup plus politique que théologique, et dans laquelle, toujours h propos de la Valteline et de l'Admonition ,

* Lettre du P. de Bérulle à M. de Bétliiinedu 6 novembre 1625.(ArcL. nat., M. 254-. Aii<;I(tene, 4.)

* Histoire ecctésiastiifue du dix-se//tième siècle. Paris , Pralard, 1714, iii-8", p. 453.

on ensei(piait non-seulement que les Rois étaient ordonnés de Dieu, mais qu'ils étaient des dieux, tion tantum a Deo, sed etiam deos; que Louis XIII était le plus grand des monarques, Richelieu le plus grand des ministres, et le maréchal de Schomberg le plus grand des soldats'.

Cette assemblée, remplie d'une admiration si vive pour le cardinal de Richelieu et pour les ministres du Roi, se montrait alors animée de sentiments bien différents à l'égard du P. de Bérullc. Le prêtre qui s'était employé avec tant de zèle et tant de sagesse à faire revivre dans le clergé ce respect et cette obéissance pour les évéques sans lesquels leur autorité est illusoire, se voyait maintenant en butte aux soupçons, aux poursuites, à l'indignation même d'un grand nombre d'entre eux. C'étaient les Pères Carmes et leurs alliés qui, depuis plusieurs années déjà, avaient préparé contre le supérieur de l'Oratoire ce violent orage.

Les Carmélites de Morlaix, conseillées par les Carmes, ayant refusé de se soumettre aux ordres du Pa])e et à ceux de leur évêque, s'étaient transportées dans un faubourg de la ville, dépendant de l'évêché de 8aint-Pol de Léon. Au mois de mai IG24, sur l'ordre des cardinaux commissaires, M. Louytre les avait excommuniées et avait interdit le manoir épiscopal où jM. de Rieux, évêque de Saint-Pol, leur donnait asile. Sans se troubler davantage, ce prélat, non content d'assurer aux religieuses

• La déclaration, texte latin et traduction, est imprimée i»i extenso dans la Collection des procès-verbaux des assemhlécs (jénérules du clvrfjé de france.V-Avh. Guill. Desprez, in-foi., 1678, t. II, Pièces justificatives, no XV, p. 101.

74 LE CAr,DI>AL DE BÉRULLE ET RICHELIEU.

rebelles une retraite dans le château de Brest, dont son père, le marquis de vSourdeac, était gouverneur, s'y était rendu pour donner l'habit à deux novices et administrer les sacrements à ces filles, excommuniées depuis onze mois.

Il était impossible de tolérer de la part de l'évêque de Saint-Pol cet audacieux mépris pour les ordres du Pape et du Roi. Apres une tentative stérile de conciliation, M. Louytre rendit, le 25 avril 1625 \ une seconde sentence par laquelle il excommuniait nommément les neuf Carméhtes, défendait à tous ecclésiastiques, de quelque qualité et condition qu'ils fussent, même épiscopale, de leur administrer aucun sacrement, interdisait la chapelle du château de Brest, enjoignait à l'évêque de se conformer aux règles et de publier avant dix jours une ordonnance conforme aux brefs du Pape, le tout sous peine d'interdit ipso facto et d'irrégularité. Il interdisait pareillement l'église cathédrale de Saint-Pol de Léon pour autant de temps que les religieuses demeureraient dans ce diocèse sans venir à résipiscence; enfin, il ordonnait à tous les clercs de ladite église de garder l'interdit, sous peine d'irrégularité, après l'expiration des dix jours de délai.

Tandis que le clergé de la cathédrale obéissait à cette sentence, l'évêque refusait obstinément de s'y soumettre. Jeune, ardent, fier de la noblesse de sa maison et de sa charge de maître de l'oratoire du Roi, M. de Rieux croyait que tout devait ployer devant sa volonté. Aussi, considérant la procédure de M. Louvtre comme un odieux

1 Le Mercure dit le 12 (p. 640).

attentat, il la dénonça à l'assemblée du clergé, alors réunie à Paris. Dans sa lettre, il racontait à sa façon l'histoire des Carmélites de Morlaix, y mêlait, on ne sait pourquoi , les fâcheuses aventures des Carmélites de Bourges, invoquait l'autorité d' « un Père très-docte et trèshomme de bien, professeur en théologie de la Compagnie de Jésus, dont la réponse aurait dû rendre ]M. Louytre plus retenu » ; et, malgré ses protestations de ne « vouloir ic en rien accuser les sieurs de Gallemant, du Val et « Bérulle, pour les poursuites qui ont esté faictes sous « leur nom par un qui s'est dit leur procureur » , parce que « ce sont gens de telle probité et érudition, qu'il n'est « pas à croire qu'ils veuillent jamais approuver lesdites « poursuittes » , le prélat n'en faisait pas moins de M. Louytre, dont il réclamait le châtiment, « le solliciteur « de toutes les affaires du sieur de Bérulle » . « C'est à « vous » , continuait M. de Ilieux, « à vous, illustrissimes « et reverendissimes seigneurs, qui estes autant et plus « offencez que moy, de m'assister, s'il vous plaict, pour « avoir raison de telles insolences, afin de restablir et « mettre toutes choses en leur ordre pour la plus grande « gloire de Dieu, dont nous ne pourrions éviter la colère " si tels attentats si horribles et si exécrables demeuroient « impunis '. »

Ce violent réquisitoire trouva des juges tout préparés à en accepter les conclusions. Froissés des manières assez hautaines dont le légat avait maladroitement usé à leur égard, inquiets des entreprises sans cesse renaissantes des

* Procès-verbaux, ère... Pièces justificatives-, n, ix, {>. 51-56.

religieux de différents ordres contre leur juridiction, les évéques, réunis aux Grands Aujjustins, étaient dans cet état d'esprit qui enlève à une assemblée, par les passions mêmes dont elle est agitée, la dignité de ses délibérations et infirme l'autorité de ses arrêts.

En réponse à la plainte de l'évêque de Léon, on dressa une déclaration du même stvle. »< Les siècles passez ne « fournissoient point d'exemple d'un attentat si plein «d'impiété... Cela sentoit l'irréligion et le sacrilège... « M. Louytre était un larron et un loup... » Bref, les évéques « déclaraient abusif, nul et de nul effect, tout ce « que maistre E. Louvtre avoit fait et prononcé... comme i< ayant esté fait par attentat, sans pouvoir, et contre les " saincts canons. » Cette déclaration, datée du 16 juin, fut expédiée le même jour h tous les archevêques et évéques de France, avec une courte lettre d'envoi, par laquelle on les invitait à refuser, chacun dans leur diocèse, la communion ecclésiastique au doyen de Nantes. Le P. de Bérulle ne se trouvait plus alors à Paris; depuis quatorze jours, il était parti à la suite de la reine d'Angleterre. Du reste, sûr de la justice de sa cause, qui n'était à dire vrai que celle du Saint-Siège, i\ laissait avec tristesse, mais sans crainte, ses ennemis l'accuser et les événements suivre leur cours.

Cependant la Faculté de théologie, consultée par l'assemblée du clergé sur la conduite du doyen de Nantes, répondit, le P' juillet, « qu'il falloit ouyr ledit subdélégué, n et que, pour cet effect, il seroit appelé à l'assemblée « prochaine du 1" d'aoust. » Le 1" août, M. Louytre comparut ; il exposa sa conduite, la justifia par les

principes de la théologie et du droit canon, et conclut en demandant que toute cette affaire fut renvoyée au Saint-Siège. Cela dit, il sortit de l'assemble'e. Quatrevingt-six docteurs en théologie opinaient; leur vote fut conforme à ses conclusions '.

Au moment même où il apprenait la décision si importante de la faculté de théologie en faveur de M. Louytre, le P. de BéruUe, errant alors de château en château à la suite d'Henriette de France , et l'esprit préoccupé de tout autres pensées, recevait une lettre fort grave du P. Berlin, De Rome, ce Père lui mandait, à la date du 26 juillet : « On regarde icy la déclaration de l'assemblée comme « un affront fait à M. le légat et au Saint-Siège, auquel » les évêques dévoient commencer par porter leurs « plaintes, s'il y avoit dans la conduitte du subdélégué « l'excès qu'ils prétendent. On a fait consulter l'affaire, « et les plus fameux avocats de ce pays-cy ne font aucune « difficulté sur le pouvoir du sieur Louytre ; ils convien- « nent qu'il a authorité par le droit de procéder, même « contre MM. les évéques^... » Urbain VIII n'avait point deux partis à prendre : il cassa, par un bref, la déclaration des évêques, et n'attendit pour le publier que le retour des prélats dans leurs diocèses après la dissolution de l'assemblée, qui paraissait imminente. Si dévoué que fût le cardinal-archevêque de Lyon au P. de Bérulle, il ne voulut pas se séparer de ses collègues dans l'épiscopat,

' Censuil facullas istud lotum ticçotium sumtni Pontijtcis judicio esse relinquendum.

2 Cité par Batterel (t. II , liv. VIII . 11).

78 LE CARDIiNAL DE BERULLE ET RICHELIEU.

et, le 11 août 1625, il écrivait à M. de l'Aubespine, évéque d'Orléans : « Cette affaire a passé fort secrète- « ment ; ie n'en ay rien sçu qu'après que la dépêche a été « envoyée; il se débite icy que la Sorbonne et le Parle- K ment seront contre l'assemblée, et i'ay grand peur que « ceci, avec quelques autres affaires qui sont maintenant « sur le tapis, ne tourne à mal contre le clergé. » Par ces paroles, M. de Marquemont se proposait d'exciter M. de l'Aubespine à la prudence; il n'y réussit point. Ce prélat, qui jusqu'alors s'était montré plein de vénération et de dévouement pour le P. de Bérulle, manifestait maintenant une passion extrême contre lui. On ne se l'expliquerait pas sans la présence dans l'assemblée du cardinal de Sourdis, tout meurtri encore des blessures qu'il avait reçues lors de sa lutte déplorable contre le supérieur de l'Oratoire au sujet des Carmélites, et qui était bien aise, en se constituant le défenseur de M. de Rieux, de recommencer la guerre terminée une première fois par sa défaite'. 11 se voyait soutenu et se sentait excité encore par son frère, l'évêque de Maillezais, lequel répandait parmi ses collègues le bruit que le P. de Bérulle, lors de son dernier voyage à Rome, avait obtenu du Pape pour tout l'Oratoire l'exemption dont jouissent les religieux et l'indépendance de l'Ordinaire; qu'il en avait la bulle et qu'à

* M. de Sourdis était, du reste, jugé sévèrement à Rome comme en Fiance. Le 1" janvier 1626, M. de BétVinne écrivait à M. d'Herbaidt : « ... Quand à ce qui regarde la mauuaise satisfaction que le Roy a de monsieur le cardinal de Sourdys, ie vous diray qu'elle ne peut estre plus grande que celle qu'en a le Pape, qui me dict un iour, parlant de luy, qu il estoit dcvost à sa mode; et plusieurs cardinaux parlent assès librement do ses humeurs, qu'ils tiennent pour fort extrauagantes... " (Arch. des afi. étrang., Rome, XXXVIII, fol. 4.)

la vérité il la tenait cachée parce qu'il avait encore besoin des évéqiies, mais qu'il ne tarderait pas h se déclarer. Cette misérable calomnie réussit, comme il arrive presque toujours. Par bonheur, le P. Bertin, instruit du propos, pria M. de Béthune d'en parler au Pape lui-même, lequel déclara nettement que jamais le P. de Bérulle ne lui avait présenté une pareille requête. L'ambassadeur communiqua aussitôt la réponse d'Urbain VIII à M. de Marquemont, afin que ce dernier écrivît à l'évêque d'Orléans ; lui-même avait prévenu l'archevêque de Bourges. C'était chose bien nécessaire : l'irritation de l'assemblée semblait au(jmenter de jour en jour. De Fontainebleau, où il était venu réclamer la protection du Roi en faveur de l'évêque de Saint-Pol de Léon et de « Messieurs de l'assemblée du clergé M , M. de l'Aubespine leur rendait compte de sa mission en ces termes vraiment étranges : " Messeigneurs. . . , « nous avons supplié (le Roi) de quatre choses : la pre- K mière, qu'en présence du légat, du nonce, des docteurs « italiens, des Pères de l'Oratoire et du conseil, nous « fissions voir les impertinences, ignorances, témérités et « attentats de Louylre; que notre déclaration ne peut être « calomniée et que le Pape n'a dû y toucher sans nous «ouïr; la seconde, de faire supprimer ce bref, en en- « voyant à Rome un courrier exprès ou en faisant voir au « légat les inconvénients «pii peuvent en arriver, et pour « cet effet nous lui avons mis en main un mémoire d'in- « struction pour son ambassadeur à Rome et pour ceux «qui parleront au légat; la troisième, que si cela ne « pouvait s'accommoder, qu'il nous permit un concile ' national pour pourvoir à cela et pour demander un

« concile général; finalement, qu'il permît aux particule liers les appels comme d'abus de toutes les bulles et « brefs qui regardent les Pères de l'Oratoire et les Gar- II mélines, afin de réduire tout cela sous les évêques et « atterrer cette imprudente ambition qui veut hasarder un (< schisme pour maintenir son orgueil. »

Dans cette lettre, destinée h être publiée, M. de l'Aubespine ne nommait pas, il est vrai, le P. de BéruUe ; mais, dans le mémoire adressé au Roi, il était dit expressément « que cet orage ne s'étoit formé que pour conten- « ter l'ambition du sieur de Bérulle, qui vouloit avoir le « dessus sur eux en cette occasion et établir sa domi- « nation sur les Carmélites au préjudice des évéques et en " leur faisant la loi'. » M. de l'Aubespine, après avoir entretenu ses collègues des dispositions favorables du Roi, terminait sa lettre par ces paroles peu épiscopales, où perçait tout son désappointement : « Faites-moi ce 11 bien de me donner congé; je ne le demande pas pour <i faire l'entendu ni pour me faire prier : c'est qu'il faut « nécessairement que j'aille établir ma sœur en un 11 prieuré... D'ailleurs, ici ils ne m'agréent pas; les brigues 'f des moines et des bigots prévalent à leur tour, et je vois Il bien que j'en aurai bien d'autres^. »

Au moment, en effet, où M. de l'Aubespine écrivait

1 Actes manuscrits de l'Assemblée de 1625. BiLl. Sainte-Geneviève, cités par Bajterel, liv. VII, n° 16. On peut lire, à la Bibliothèque nationale, dans le fonds Bktuune, 3668, fui. 92, « les raisons des évèqucs contre le doyen de Nantes. >

2 Cette lettre est imprimée in extenso, n» IV des Pièces juxtificalives concernant rAssemblce de 1625, p. 47, dans la collection des Procès- verbaux des assemblées du clergé de France, in-fol., t. II.

ces mots, le P. de Bérulle arrivait inopinément d'Angleterre et rencontrait dans le palais de Fontainebleau ses accusateurs. Plus prudents que M. de l'Aubespine, les agents du clergé, après avoir remercié l'évéque d'Orléans de ses efforts, l'engagèrent à la modération. « Si vous ne « parlez du P. de Bérulle et des Carmélites, la chose n'en « ira que mieux. » Le conseil était presque inutile. M. de l'Aubespine savait son monde. Il ne tarda pas à constater de quel côté soufflait le vent à la cour, et sans mauvaise grâce, sans grande dignité peut-être, il laissa le cardinal de Richelieu traiter de sa réconciliation avec le P. de Bérulle. L'évéque d'Orléans et le supérieur de l'Oratoire dînèrent à la même table, réunis par le puissant ministre, alors dans sa maison de Limours. L'entrevue fut des plus cordiales. Loin de songer désormais à " atterrer l'imprudente ambition du P. de Bérulle » et de le regarder comme capable de « hasarder im schisme pour maintenir son orgueil » , M. de l'Aubespine fit toutes les avances imaginables et pressa si vivement le supérieui- de l'Oratoire de se rendre dans sa ville épiscopale pour v faire la visite des Carmélites, que celui-ci dut le promettre. Cette obligation ne pouvait que lui être agréable. Par respect pour le prélat, il s'était abstenu de paraître à Orléans, où l'appelaient non-seulement les devoirs de sa charge, mais encore sa paternelle affection pour la prieure des Carmélites. Depuis plus de cinq ans, le couvent de la Sainte- Mère de Dieu et de Saint-Joseph était gouverné par la fille aînée de madame Acarie , cette Mère Marie de Jésus que saint François de Sales appelait « sa partiale fille'. «

1 OEuvres complètes. ÉJit. Vives, t. IX, p. 722.

A son retour d'Orléans, le P. de BéruUe, s'étant rendu de nouveau à Limours, rencontra dans le chemin M. de l'Aubespine qui en revenait. Le prélat voulait absolument descendre de son carrosse pour entretenir le supérieur de l'Oratoire, ce que celui-ci ne put souffrir, demeurant humblement à sa portière. Là, en plein champ, j\L de l'Aubespine renouvela ses protestations au P. de Bérulle. Il lui raconta comment il voulait dire .à messieurs de l'assemblée que, « s'il estoit zélant à conserver l'authorité « des évesques, il ne l'estoit pas moins à conserver celle « du Pape, et que c'estoit l'ordre ; que tel estoit le motil « pour lequel il uvoit tant tenu à ce qu'il fît la visite des « Carmélites dans le diocèse d'Orléans; que M. l'évesque « de Léon avoit grand tort de ne se soumettre au Pape, <i et que, comme il le falloit tirer de cette espine et émit barrassement où il s'estoit ietté, il falloit aussy que « l'assemblée le fit obéir ' . »

Nonobstant ces belles paroles, ou peut-être simplement pour masquer sa retraite, M. d'Orléans, le 22 décembre, après avoir dit qu'il était temps de terminer l'affaire du sieur Louytre, demanda qu'on envoyât vers M. l'archevêque de Paris pour le prier d'interdire audit Louytre de prêcher et de célébrer dans son diocèse, dernière et fragile victoire accordée aux impatients de l'assemblée. Le même jour, en effet, M. d'Orléans et M. de Chartres se rendaient chez le cardinal de llichelieu pour le conjurer de mettre fin à un différend qui durait depuis trop longtemps. Il fut convenu que les évêques écriraient une

' Lettre du I*. de Bérulle à M. de Bétluine, du 6 novembre 1625. (Arcli.niU., M. 232.)

lettre au Pape, dans laquelle ils protesteraient qu'en rédij^^eant une de'claration contre le sieur Louytre, ils n'avaient prétendu rien prononcer comme juges, mais seulement donner un avis à M. l'évéque de Léon pour apaiser ses diocésains; qu'ils écriraient une autre lettre à tous messieurs les évêques de F'rance, afin qu'i!s eussent à traiter ledit sieur doyen avec la même ciiarité à l'avenir qu ils eussent fait par le passé, attendu qu'il les avait contentés ; qu'ils en écriraient une troisième audit sieur évêque de Léon, avec une copie de la lettre envoyée à Sa Sainteté, afin qu'il vît comme ils s'étaient gouvernés en cette affaire et qu'ils n'avaient point entendu toucher à sa commission.

Le deuxième jour de janvier, le doyen de Nantes vint trouver messieurs de l'assemblée; il les remercia de leur lettre et « protesta n'avoir jamais procédé contre ledit « sieur évesque de Léon qu'à grandissime regret, respec- « tant la dignité épiscopale autant qu'il lui était posi< sible. » Il rappela à ce sujet des actes qui ne laissaient aucun doute sur ses sentiments; après (pioi il se retira'. Le 13 du même mois, M. d'Orléans écrivit à tous les évéques une lettre où il exagérait quehjue peu les soumissions de M. Louytre. « L'union qui a j)aru entre nous. . . « a donné expérience pour l'avenir (pi'il n'y avoit point « d'entreprise ni d'opposition contre l'Eglise qu'elle « ne pût faire cesser d'elle-même sans autre remède. » L'autre remède était le bref du Pape, sans lequel cej)endant l'affaire aurait duré longtemps encore. M. de Cliar-

• Mercure français^ année 1626, [t. 933-934.

8i LE OAKDINAI> DE BÉRCLLE ET RICHELIEU.

très, dans sa lettre au Pape, était plus modeste que M. de

l'Aubespine dans sa lettre aux évéques. « Nous espé- « rions >' , disait-il, « que le doyen de Nantes satisferait à « l'attente de l'assemblée, ce qu'il a fait à notre très- « grande joie, et sans aucun deshonneur pour lui '. » La

lettre de l'évéque de Nantes fut imprimée; celle de M. de

Chartres demeura manuscrite^.

Le P. de BéruIIe triomphait donc une fois encore de

ses ennemis^. C'était lui que l'on avait poursuivi en la

* Quod maxima nostra lœtitia, nulla sua injuria prœslilit.

2 C'est le Mercure français qui donne la phrase citée, en commettant seulement l'erreur de la [ilacer dans la lettre aux évêcjues. Le Hecueil des procès-verbaux contient la lettre de M. de l'Anljcspine in extenso, elle ne cite rien de la lettre au Pape. T. II, p. 500-507.

^ Dans les ouvrages inspirés de nos jours par le désir de modifier le régime sous lequel vivent les Carmélites de France, on ne tient pas plus de compte des actes du Saint-Siège en faveur des supérieurs français que s ils n'existaient pas. Ce silence calculé, que l'on constate dans la Vie Je saint Jean de la Croix puljliée en 1872 par la R. M. Elisabeth de la Croix (Paris, Poussieigue), ne manquait pas d'habileté; il permettait à l'auteur de multiplier impunément les accusations contre le P. de Bérulle. Il est vrai que, depuis la polémique soulevée à l'occasion du premier volume de ces études, on s'est montré plus réservé. Dans un livre imprimé l'an dernier à Bruxelles, on n'attaque plus M. de Bérulle, comme on le faisait à Meaux en 1872, à Paris en 1873. On évite même avec soin de citer soit les Notes historiaues, soit la Réponse aux notes historiques, dans lesquelles ^î. de Bérulle a été successivement attaqué et défendu. On s'y cantonne dans la question des constitutions. On veut que les Carmélites de France se contentent de dire : « Le Saint-Siège a toléré que nous suivions, « bien qu'elles fussent tronquées, les constitutions de 1588. » [Anne de Jésus et les Constitutions des Carmélites déchaussées, par le R. P. Berthold Ignace de Sainte-Anne, Carme déchaussé du couvent de Bruxelles. Bruxelles, Alfred Vromant, 1874, in-8, p. 234. ) Ainsi le Saint-Siège a été près d'en appeler à un concile général, près d'affronter un schisme pour maintenir en possession de leui' autorité des supérieurs qui ont donné aux i-eligieuses placées sous leur juridiction des constitutions tronquées et sans nulle valeur canonique! C'est par trop oublier le bref d'Frbain VI II, du 20 décembre 1623, où on lit : « De nostre mouvement, science, dclibera- « tion et plénitude de puissance, comme dessus, nous statuons et ordon- « lions par ces présentes... que les constitutions observées jusques à présent

personne de son subdëlégué; c'était lui dont le Saint-Siëge venait d'affirmer de nouveau l'autorité sur les Carmélites de France par l'acte le plus solennel, puisque, pour la maintenir, le Pape, ne tenant aucun compte des menaces, n'avait pas craint de casser la déclaration de l'assemblée du clergé. Il devenait impossible aux ennemis de M. de Bérulle de contester désormais la légitimité de son pouvoir sans s'exposer aux condamnations de l'F^glise. De ce côté du moins, il put croire que la paix allait lui être enfin rendue.

« anxdits inonastères, et approuvées par le Sainct-Sic{;e apostolique, ne « puissent, sans le consentement dudit Sainct-Siége apostolique, estre >i changées es choses qui ne sont pas contraires à nos présentes lettres. » (Les Carmélites de France et le cardinal de Bérulle, courte réponse à fauteur des notes histori(/ues, p. 89-90.) Il est presque superflu d'ajouter qu'Urbain VIII ne pouvait ignonn- l'oiiijine et la nature des constitutions dont il sanctionnait ainsi l'observance. Les Carmes et leurs amis les avaient assez attaquées dans leurs mémoires accusateurs. (^Les Carmélites, etc., p. 63, note 2.)

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