‹ Le cardinal de Bérulle et le cardinal de Richelieu, 1625-1629Chapitre 4 sur 46 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Conversation du marquis de Mirabel avec le maréchal de Bassompierre. ^ Etat des affaires an commencement de l'année 1626. — M. du Fargis.

— Traité. — Richelieu le blâme et l'accepte. — Visites de M. de Lin- {{cndes à l'Oiatoiie. — Mémoire du P. de BéruUe. — Lettre de Richelieu. — Traité de Mouçon (.) mars 1626). — Conversation de Bassompierre avec Richelieu. — Mémoire du P. de BéruUe au Roi. — Lettres du Roi à M. du Farcis et à 'SI. de Béthune rédigées par le P. de Bérulle.

— Le traité signé à Barcelone est ratifie par Louis XIII le 2 mai. — Satisfaction du P. de Bérulle. — Plaintes de M. de Blainville au P. de Bérulle. — Richelieu temporise. — Souffrances de la reine d'Angleterre. — Persécution des catholiques anglais. — Lettres du P. de BéruUe à Henriette. — Conduite inqualifiable du Roi et du duc de Buckingham. — jîiouvelle lettre de M. de Blainville. — Il est blâmé par le Roi et revient en France. — La semaine sainte et le jubilé à Londres. — Bannissement des serviteurs de la Reine. — Départ des Oratoriens pour la France (9 août). — Le P. de BéruUe à JNantes. — Mariage de Monsieur (5 aoYit). — Exécution de Chalais. — Le P. de Bérulle est charge d'une nouvelle négociation.

Deux jours après le départ du légat, tandis que les parterres de Fontainebleau étaient illuminés par le feu d'artifice destiné h célébrer l'anniversaire de la naissance du Roi ' , le marquis de Mirabel rencontrait dans le palais M. de Bassompierre et, le prenant à part, lui disait :

' 27 septembre 1625.

« Eh bien , monsieur le maréchal , le légat est parti sans « rien faire. Il a bien montré qu'il était un jeune homme « et un nouveau négociateur. Si le maréchal de Bassom- « pierre eût eu cette affaire en mains, elle ne fût pas « demeurée imparfaite, ni même une plus difficile. » Quoique le conseil du Roi n'ignorât pas les encouragements prodigués par l'Espagne aux huguenots, il avait pris au sérieux ce propos de l'ambassadeur, et Bassompierre s'était déjà abouché plusieurs fois avec lui, lorsqu'on apprit que le roi d'Espagne, qui avait d'abord envoyé secrètement à Mirabel le pouvoir de traiter, venait de le lui retirer'. Suivre un fil jusqu'à ce qu'on découvre la main qui le tient , tel est le premier soin de tout politique. Où fallait-il la chercher? Était-ce à Madrid? était-ce à Rome? Richelieu se le demandait, non sans inquiétude; car maintenant il désirait la paix avec l'Espagne.

L'année 1620 ne s'annonçait pas, en effet, sous un jour favorable. Tandis que Charles I" continuait à outrager la France en la personne de la sœur de Louis XIII et de tous les catholiques odieusement persécutés, les» troupes du Roi venaient d'éprouver, dans la A alLtline, de sérieux échecs. En France, tous les partis s'agitaient. Les huguenots n'avaient point encore déposé les armes, et on ne pouvait songer à les réduire; sous le patronage d(? Monsieur, une vaste cons[)iration se tramait contre Richelieu; en même temps, des écrits déplorables suscitaient entre les catholi(jues ces divisions. (|ui, dans les jours de

• Journal de ma vie. Mémoires du marérlial de Ihissompierrc, édilioi de la Société de ihlsloiie de France, tome III, |>. 210.

88 LE CAHDi:<AL DE BÉRULLE ET RICHELIEU,

trouble, viennent ajouter je ne sais quelle amertume et quelle aigreur à des maux déjà trop grands.

Plus encore que Richelieu, le P. de Bérulle souhaitait ardemment la paix. Il devait doue, comme lui, tâcher de découvrir l'obstacle qui en retardait la conclusion.

Le Roi était alors représenté à la cour d'Espagne par un homme de cœur, d'esprit, de savoir, mais léger et téméraire, le comte du Fargis '. Sa femme, Madeleine de Sillv de la Rochepot, vive, spirituelle, agréable, brillante même, arrivée au mariage après un long et infructueux essai de vie religieuse chez les Grandes Carmélites, semblait douée des mêmes qualités et des mêmes défauts que l'ambassadeur". Depuis la fin de septembre elle était revenue d'Espagne, d'où elle apportait à la Mère Madeleine " de Saint-Joseph, de la part de la reine Elisabeth, une relique insigne de sainte Thérèse^. Soit que M. du Fargis l'eût engagée à prolonger son séjour à Paris, soit qu'elle en eut reçu l'ordre de la Reine mère, elle y demeura plusieurs mois.

Le P. de Bérulle avait beaucoup connu au monastère de l'Incarnation cette belle-sœur de M. de Gondi*, destinée à devenir un jour ambassadrice d'Espagne, et,

' Ainsi le juge Riclielieu, qui ])arle de « sa légèreté d'esprit et" hardiesse non exciisahles. » (Mémoires , liv. XVII, t. 111, p. 57.)

- Sur M. du Far^jis, voyez Ketz et Tallemam des Rkais, les Ilistoriettes, éd, Moninerqué et Paulin Paris. Paris, Techener, 1862, t. Il, p. 4. Tallcunnt ne croit à la vertu de personne.

•• Cluonii/ucs (les Carmélites en France, Troyes, 1846, t. h'', p. 192.

"* Pliiiip|)e-Enunanuel de Gondi, depuis (jénéral des galères, et après la mort de sa ieniuie, prêtre de l'Oratoire , avait épousé Françoise-Marguerite de Silly, dame «le Commeicy, fille ainée du comte delà Hochepot. (Voyez Histoire (/enéalo(ji</ue de la maison de Gondi, par IUpuael Coubinelli. Paris, 1705, in-4o.j

depuis sa sortie du cloître, il ne l'avait pas perdue de vue. Il était naturel qu'en des circonstances si sérieuses il cherchât à se renseigner auprès d'elle et surtout à faire connaître par elle à l'amhassadeur de France l'état véritable des aflaires. On prétendit même que le cardinal de Richelieu, n'osant recevoir publiquement madame du Fargis, dans la crainte sans doute de donner quelques soupçons aux ambassadeurs de Savoie et de Venise, la vint visiter en secret. Que se passa-t-il dans ces divers entretiens? Entendant le supérieur de l'Oratoire s'exprimer avec une conviction profonde sur la nécessité de la paix et sachant son crédit auprès de la lieine mère, madame du Fargis en conclut-elle , de son propre mouvement, qu'il fallait pousser son mari à traiter avec le duc d'Olivarès? Le P. de Bérulle lui remit-il des notes ou des lettres? Marie de Médicis alla-t-elle jusqu'à lui envoyer des instructions? Richelieu lui-même, malgré ses engagements vis-à-vis du belliqueux duc de Savoie, osa-t-il parler assez ouvertement de la j)aix, pour que l'ambassadrice (lit en dioit de conclure que son mari serait très-agréable au cardinal en signant un traité, dût-il être d'abord désavoué pour la forme? Ce qui est certain, c'est que M. du Fargis reçut ordre de sonder les ministres du roi d'Espagne, afin de reconnaître quelles étaient leurs dispositions relativement à la j)aix.

A cette ouverture, le comte d'Olivarès répondit par une déclaration si chaleureuse des intentions pacifi(jucs du Roi son maître; il affirma si hautement n'avoir été pour rien dans les difficultés suscitées par le légat; il se montra même si disposé à traiter, que M. du Fargis, jouant peut-

être au plus fin, s'y laissa prendre, et ([ue tous deux dressèrent sur l'heure un projet de traité et le signèrent'.

Ce fut le 16 janvier 1G2G que l'on reçut à Paris, avec les dépêches de M. du Fargis, son traité de paix. Dans un premier mouvement de colère, Louis XIII ne parla de rien moins que de désavouer, de révoquer et de punir sévèrement son ambassadeur ; le conseil se partagea. Richelieu ])rit alors la parole et, soit pour complaire au Roi, soit pour calmer l'irritation de la Savoie, soit même par conviction, il blâma d'abord avec ime grande vivacité ^I. du Fargis, qui, en cette circonstance, avait cru tout ce que lui écrivaient de la cour sa femme et le P. de Bérulle. Toutefois, ajouta-t-il aussitôt, la prudence commandait souvent de s'arrêter moins à la forme d'un acte qu'à sa substance. Or, dans le présent traité, les deux points sur lesquels la France avait toujours insisté étaient clairement stipulés : les Espagnols renonçaient au passage de leurs troupes par la Yalteline; ils reconnaissaient la suzeraineté des Grisons. Au lieu de refuser la ratification du traité, il valait donc mieux tiàcher d'obtenir de nouvelles concessions de l'Espagne. Tel était aussi le sentiment du P. de Bérulle; il le fit connaître au Roi. Louis XIII se calma peu à peu et se décida enfin h la paix.

Le courrier de cabinet qui avait apporté à la cour les

dépêches de l'ambassadeur de France était connu du

* C'est ainsi que le P. do Bérulle explique l'origine du traité de paix dans le mémoire dressé par lui et dont je parle plus bas. La question de savoir dans quelle mesure du Faryi» en a{;issant sans ordre positif, pensaii répondre aux désirs de la cour, reste intacte. Il me paraît évident que, quelque téméraire qu'il fût, il n'aurait jamais osé jouer une telle partie s'il ne s'était senti appuyé.

supérieur de l'Oratoire. On le nommait M. de Lingendes. Allié à cette famille d'Abra de Raconis convertie presque tout entière par INI. de Bérulle, alors que celui-ci était encore étudiant en théologie, il avait pour frère un ecclésiastique dont on vantait avec raison l'éloquence et qui fréquentait l'Oratoire, M. Nicolas de Lingendes. Toujours dans l'espoir de cacher plus longtemps aux ambassadeurs étrangers ses négociations avec Madrid, Louis XIII ordonna au secrétaire de M. du Fargis de prendre les conseils du P. de Bérulle. Le « maître ordinaire de l'hôtel du Roi » (c'était le titre de iL de Lingendes) eut donc de fréquents entretiens avec le supérieur de l'Oratoire, en grand secret et même durant la nuit. Il ne pouvait se lasser d'admirer l'amour du saint prêtre pour l'Eglise et pour le bien public, le recueillement profond qui, au milieu même d'entretiens politicjues et tout profanes en apparence, l'arrêtait subitement, comme s'il eût cherché sa lunu'ère et son repos au-dessus de la terre ; la facilité avec lacjuelle il interrompait les occupations les plus chères à son âme quand il voyait entrer l'envoyé du Roi, rassurant celui-ci, qui voulait se retirer, par cette siujple parole : « Il faut quitter Dieu pour Dieu '. »

Dans le mémoire (pi'il rédigea à l'usage de M. du Fargis et qu'il remit à M, de Lingendes, le P. de Bérulle déclarait d'abord que le Roi désirait la paix très-sincèrement, que les changements réclamés par lui n'avaient nullement pour but d'incidenter et d'amuser les Espagnols, mais bien de la rendre plus solide. Les modifica-

* Mémoires iiiaiiiiscrits de M. de Liiiifciidcs, cités niii- B.vttkiiki,. Sur Lingciidos, voyez sou ariiclc dans B.vylk et Moreisi.

tions qu'exigeait la cour de France étaient celles-ci : d'abord, au lieu de ces mots : « M. du Fargis a proposé au comte duc » , il fallait mettre : « On proposa et ils proposèrent ensemble » , de peur qu'on ne crût que la première démarche avait été faite par l'ambassadeur de France, ce qui non-seulement blessait la dignité du Roi , mais permettait à ses alliés de lui reprocher d'avoir négocié sans eux. En second lieu, afin d'enlever tout prétexte à de nouvelles brouilles entre les deux cours , l'ambassadeur devait avoir soin de faire msérer au traité que toutes les difficultés qui pourraient s'élever à l'avenir au sujet de la Valteline se termineraient à l'amiable. Enfin le P. de Bérulle recommandait à M. du Fargis d'avoir plus d'égards aux intérêts des alliés des deux Rois, à l'insu desquels la paix se traitait, afin que le roi de France et le roi d'Espagne, après avoir déposé les armes pour leur propre querelle, ne fussent pas exposés à les reprendre pour venger les injures de leurs alliés '.

Avec ce mémoire, M. de Lingendes emportait deux

lettres : l'une du Roi, « fort sévère pour rand)assadeur

« qui avoit faict, arresté et signé un traité, sans en avoir

<! nul pouvoir ny sans en avoir donné un précédent advis"» ;

l'autre de Richelieu. Le cardinal parlait sans insister du

déplaisir du Roi : « Les lettres de Sa Majesté vous le

'1 feront assez cognoistre, » ajoutait-il, « et moy je com-

'< patis au malheur auquel je voy bien que vostre zelle

« vous a porté... La dépesche que vous recevrez de

» Papiers du P. de Rérulle. (Batteiiki., liv. VIF, n» 12.) - Lettres du cardinal de Richclceu^ 4 février, t. IF, p. 87.

« M. d'Herbault vous instruira de l'intention du Roy. « Seulement vous diray-je en particulier que , si vous « pouviez obtenir des Espagnols que les peines qui seront « imposées dans le traicté aux contraventions qui peuvent « arriver de la part des Grisons n'allassent point jusques « à la privation de la souveraineté, vous sortiriez glorieux « de vostre affaire et avec telle satisfaction du Roy, que je .< me rendrois volontiers solliciteur des tesmoignages de « son ressentiment. » Après quoi il signalait à l'ambassadeur les points dont il devait obtenir la réformation. La colère du cardinal était, cette fois, bien douce'.

D'après ces nouveaux ordres, du Fargis se transporta de Madrid en Aragon , où le roi d'Espagne tenait les Etats du royaume. Olivarès refusa d'abord d'accepter des pourparlers avec lui et de retoucber le traité. Néanmoins il finit par se laisser fléchir et fit quelques-unes des concessions demandées, celle entre autres qui concernait le j)réambule. Ce traité portait le nom de Mouçon et la date du 5 mars 162(). Le même jour, du l'^argis écrivait à M. d'Herbault ; >< Je vous envoyé un traité réforme'* « comme j'ay pu, et non pas comme j'ay voulu, étant " très-véritable que cette dernière affaire a pensé mourir « avant que de naître, et qu'il n'a pas fallu moins de peine « à la rendre négociable qu'à la négocier, et que, si j'eusse « voulu m'attacher à l'observation ponctuelle de tous les « ordres que vous m'avez envoyés, il est très-certain que « nous en "fussions venus à une entière rupture. »

La lettre de l'ambassadeur et le nouveau traité de paix

' Lettres du cardinal de Richelieu, t. II, p. 189.

04 LE CARDINAL DE BÉRULLE ET RICHELIEU, furent remis au Roi par le secrétaire de M. du Fargis. Jusqu'à l'avant-veille, rien n'avait transpiré dans le public. Ce jour-là, Bassompierre, qui revenait de Suisse, où il s'était assuré le concours actif de treize cantons, étant allé visiter Contarini, l'ambassadeur vénitien l'assura qu'on préparait quelque traité secret à Madrid entre la France et l'Espajjne. Sans ajouter une foi entière à cette nouvelle, Bassompierre voulut s'en éclaircir et passa chez Richelieu. Quand le maréchal eut raconté tous les propos du procureur de Saint-Marc, le cardinal lui prit la main et, de l'air le plus tranquille, affirma que la France ne son^jeait pas le moins du monde à traiter, que de tels bruits étaient inventés et propagés par les Espagnols pour nous mettre en jalousie avec nos alliés, et qu'il pouvait rassurer ces derniers. Bassompierre rassura en efPet le prince de Piémont, que Louis XIII venait de nommer son lieutenant général en Italie; puis, le soir, il se rendit au Louvre, chez la Reine. A peine y était-il, que le Roi le fit mander dans son cabinet avec le maréchal de Créquy. M. d'Herbault et M. de Schomberg s'y trouvaient déjà. Le Roi leur dit alors que le secrétaire de M. du Fargis venait d'arriver, lui aj)porlant un traité de paix signé sans son aveu. On en donna lecture, et Bassompierre le trouva aussi mauvais que celui d'Ocaigne, « fagotté par le même » . Le Roi exigea le secret des trois maréchaux et leur ordonna d'aller le lendemain même trouver le cardinal de Richelieu, au Petit-Luxembourg, et de revenir au Louvre pour tenir conseil chez la Reine mèie dans l'aprèsdînée. Bassompierre n'en dormit j)as. Il jugeait le traité honteux et accumulait dans son esprit les arguments

propres à persuader au Roi qu'il fallait désavouer son ambassadeur. Sa visite au cardinal le calma. Il écouta plus qu'il ne parla et fut frappé de voir que le blâme de Richelieu tombait bien plus sur le négociateur que sur le traité. Au conseil du Roi il en fut de même. Richelieu trouvait que les deux rois tiraient un profit sérieux de la folie de du Fargis. « Ils connaissaient tous deux qu'il n'y « avait plus d'aigreur en leurs esprits et qu'ils voulaient « bien la paix'. » Bassompierre le comprit, et, désespérant de faire la guerre, il se mit tranquillement à faire son jubilé ^.

Si le Roi et son conseil avaient admirablement joué lu surprise devant Bassompierre, afin qu'il blâmât avec plus de conviction , devant le prince de Piémont et devant Gontarini, « l'inexcusable légèreté et hardiesse » de M. du Fargis, le I»oi n'en était pas moins sincèrement irrité contre celui-ci des concessions maintenues dans ce second traité. Il s'en ouvrit avec franchise au marquis de Mirabel. L'habile ambassadeur j)oussa la conciliation jusqu'à conseiller à Marie de Médicis d'écrire au Roi « comme mère »

• Mémoires de Richelieu. Ed. Petitol , t, Jll, liv, X\VII,p. 28.

2 Mémoires de Bassompierre^ t. III, p. 238 et suiv. Il est à remarquer <|ue le Roi, le cardinal et le conseil s'entendent pour faire croire an maréchal qn'ils n'ont eu jusque-là auiun vent de la négociation Or, c'est déjà la deuxième rédaction du traité. JSous avons en effet cité les |)Peniières lettres du Roi et de Richelieu en date du 4 février, où le traité était accepté en substance par le conseil. Et qu'on le remarque, Rassompierre n'a pu se tromper de date; il arrivait à Paris trois jours avant l'arrivée du traité modifié. Tout s'enchaîne dans son récit, qui est d'une extrême exactitude. Il s'aperçut bien que le traité n'était pas aussi désagréable au conseil qu'on le voulait faire croire; mais il ne se douta pas (lue la première rédaction remontait au l*"" janvier. Ceci prouve combien Richelieu tenait à faire conclure la paix, tout en laissant croire au duc de Savoie et à Gontarini qu'on lui forçait la main.

et à la reine d'Espagne , l'assurant que son intervention aplanirait bien des difficultés.

De son côté, le P. de Bérulle adressa au Roi un mémoire fort détaillé '. Après avoir expliqué que, le traité étant fait et conclu au loin, « les défauts en retombaient « sur l'ambassadeur et les avantages sur la France " , il montrait comment « ledit (raitté étoit beaucoup meilleur « que celuy de Madrid , que celuy de Rome , que celuy « présenté par M. le légat ". En effet, touchant les alliances, les passages, la souveraineté des Grisons et l'arbitrage du Saint-Père, la France avait gain de cause. Or ces quatre points étaient, sans conteste, les plus importants.

A la vérité, l'ambassadeur aurait dû demander des ordres ; mais, outre qu'il avait hâte d'en finir avant l'arrivée du légat", il voyait clairement qu'Olivarès, défiant à l'excès, le soupçonnait d'amuser l'Espagne avec des propositions d'accommodement, afin de laisser à la France le temps d'achever ses préparatifs de guerre en Italie. Il fallait donc ou rompre ou signer. « En cette « extrémité, il valoit mieux s'exposer au péril que d'v « exposer l'affaire. Et c'est courage et fidélité d'en user (I ainsi, et cela est digne d'excuse, s'il n'est digne de " récompense. » Le P. de Bérulle n'en réclamait pas moins la correction de plusieurs articles qu'il indiquait au Roi. Il terminait son mémoire par ces paroles : « Ce

1 Projet (le lettre au Roi, par le P. de RéruUe, pièce originale. (Arcli. nat. M. 232. n" 140.)

2 Le légat était attendu on Espagne, où il arriva vers la fin d'avril, après une traversée de» plus pénibles. (^Mercure français, t. XII, p. 199.)

« traitté donne à la France ce pourquoy elle a fait la « guerre, et dont elle se pourroit contenter après plusieurs « anne'es de guerre encores... Et si en un discours d'af- « faires il m'est permis de couler ce mot et parler moins « humainement et plus chrestiennement, c'est une grâce; (i que Dieu fait à la France et à son peuple. Il en deman- « dera compte rigoureux si on ne la recognoist, si on la « néglige, si on la met au liazard, si on donne loysir à « l'esprit ennemy de paix et autheur de toute division do « brouiller et de la retarder, et si on ne l'arreste avec « diligence et recognoissance de ses miséricordes et de sa « sainte et heureuse conduite et providence sur nous. »

Ce mémoire fit une sérieuse impression sur l'esprit du

Roi, qui se décida à acce[)ter le traité et chargea le P. de

BéruUe de rédiger la lettre pai- hujuelle il notifiait cette

résolution à son ambassadeur'. » Bien que je ne doute

« j)as de votre affection à mon service » , disait Louis XI M

à M. du Faigis, « je trouve une trop grande facilité à votre

« conduite par lacjuelle vous avez encore manqué cette

« fois à suivre entièrement les ordres qui vous avoient ét(''

« prescrits. La première faute que vous aviez faite do

« signer sans pouvoir vous devoit rendn; plus retenu à

« ne pas outre-passer vos ordres en cette seconde fois.

« J'ay déclaré à l'ambassadeur d'Hespaigne colïïe je ne

« pouvois accepter le traité en la forme qu'il est; mais,

a pour luy ôter tous les doutes qu'il pourroit avoir que jo

«fusse esloigné de la paix, je lui ay déclaré h l'heure

» Arch. nat., M. 232. (Liasse intitulée Traité de Mouçnn, n" IVO.) Ce Lrouilluii est éci-it sur le dos d'uiic lettre adressée au P. de BéniHe, avec des ratures et des rorreclioiis noinl)renses de sa main.

« mesme que je la voulois avec le Rov mon frère et à « quelles conditions je la veux accepter... Je vous envoyé " le traitté réformé auquel il n'y a plus rien à varier. J'av Cl ingé à propos de l'accompagner de la ratification pré- « sente pour éviter toutes longueurs et tous les doutes « qu'on pourroit avoir par delà aussy bien qu'on a eu « par deçà que je ne voulusse point véritablement la paix. « Cela aussi servira à prévenir la difficulté que le comte « d'Olivarez auroit d'y toucher en la présence du légat, « car, la ratification y estant jointe, c'est une affaire faite « et non à faire, et monsieur le légat ne peut y touscher « davantage ny ^'en plaindre. Mais souvenez-vous du (I commandement exprès que je vous fais icy de ne vous '< en servir et de ne la délivrer qu'en cas qu'on ayt accepté « le traitté réformé en la forme que je l'envoyé.

n Que si le comte d'Olivarez faisoit difficulté, ce no- « nobstant, de faire signer ce traitté au roi d'Hespaigne « en la présence de M. le légat, pour ne liiy faire pas i< l'affront de le conclure, luy présent, sans luy en rien « dire, en ce cas il y auroit encore un moyen de faire la « chose sans offencer le légat, qui seroit de renvoyer le « traitté avec un pouvoir au marquis de Mirabel de le (i signer, ou bien que le comte d'Olivarès ou vous signas- « siez secrètement par delà et envoyassiez la chose toute « faitte au marquis de Mirabel, comme si apparemment il « avoit le pouvoir, d'en traitter par deçà, au lieu qu'il n'au- « roit le pouvoir que de le délivrer.

« Vous ne donnerez nulle part à M. le légat du parti- « culier de cette affaire, parce que son entremise en éloi- « gneroit la résolution. Il suffît de luy dire qu'il nous a

« souvent convié, estant icy, de traitter avec l'Hespai^jne, « laquelle il ne vouloit point engaier sans pouvoir ' . . . »

Cette réserve vis-à-vis du cardinal Barberini était commandée au Roi non-seulement par le souvenir de son attitude durant sa légation en France, mais encore par les nouvelles récentes que l'on lecevait de Rome. Le Pape, en effet, avait déclaré nettement à M. de Réthune sa résolution d'envoyer des troupes dans la Yalteline pour reprendre les forts et les garder en dépôt, contraindre les belligérants à une trêve, et au besoin tourner ses armes contre quiconque n'accepterait pas ses conditions. Urbain VIII avait ajouté qu'il ne fallait pas que Sa Majesté Catholique espérât qu'à l'occasion du voyage du légat en Espagne on y signerait la paix, que Barberini avait seulement pour mission de savoir « jusques à quel point Sa « Maiesté vouloit venir pour s'accorder" « . De telles dispositions chez le Saint-Père étaient bien pro[)res à faire hâter la conclusion de la paix. Aussi, sans doute pour donner courage à M. du Fargis et le consoler des reproclies officiels, M. d'ilerbault lui mandait le 27 mars : « Il semble qu'il y a lieu de bien espérer des affaires pu- (< bliques, pourveu que les Espagnols veuillent apporter la ic bonne main en la dernière conclusion de cette affaire^. » En même temps, il fallait faire accepter au Saint-Père le coup qu'allait recevoir sa politique par la conclusion de la paix sans aucune intervention de sa paît. Le '{ avril, le

* Arcîi. nat., pièce orifjiiiali-, M. 232, ii" 140.

2 M. crili.'ibault à M. du l'argis, 28 février l()2r). (Un/ if Ire des dépêches d'JIerbaull, 1G2G , I. V, p. J37, iii-fol. Arcli. nat., K.K. i;i(i3.) a Jd., ibUl.

"univers if«s

BIBLIOTHECA Oftaviant»*

100 LE CAr,DI>;AL DE BERULLE ET lUCHELIEU.

Roi signa une longue dépêche adressée à M. de Béthune, et lui annonçant l'envoi d'une relation « par laquelle « il verroit les véritables particularités du procédé tenu « en cette négociation. » La relation était l'œuvre du P, de Bérulle, et les phrases les plus délicates de la dépêche, celles où le Roi traçait à l'ombrageux comte de Béthune sa conduite et lui prescrivait ses paroles, avaient été rédigées par le supérieur de l'Oratoire. L'ambassadeur devait d'abord se plaindre fortement au Saint- Père de ses procédés vis-à-vis de la France, et lui exprimer son étonnement et sa peine qu'au moment où la France concluait la paix avec l'Espagne, l'Espagne le fît déclarer contre la paix. « Mais vous adoucirez incontinent c ce propos et tesmoignerez en mon nom à Sa Saincteté i'- que, nonobstant ces justes plaintes et sentiments que i. i'ay de me veoir aincy traicté par celuy que ie révère « et chéris comme père commun, ie ne laisse pas toutte- < foys de demeurer dans les termes de l'obéissance du (I premier fils de l'Église, et comme tel je conserve plus « d'affection à la personne de Sa Saincteté et à ses inté- « rets qu'à nul autre. Pour preuve de quoy, aussi tost « que i'ay reçeu advis de cette dernière négociation, i'en « ay fait donner part au cardinal Spada, son nonce; et, « de plus, mon intention est de ne rien faire en ce subiect « qui ne luy soit agréable... » Toutefois, dans la crainte que M. de Béthune ne se montrât par trop facile : « Vous 0 observerez, » poursuivait Louis XIII, « que je dis no- . tamment qu'il ne sera rien fait qui ne luy soit agréable; « mais ie n'entends pas que son advis et agrément doibve « estre attendu avant que conclure, car vous scaurez que

ESPAGNE ET ANGLETERHE. 101

« ie suis résolu à la paix, pourveu que lesdites rdforraa- « lions soient accordées en Espagne... ]Mais ie tiens pour « asseuré que la paix des deux couronnes agrée au Pape, « me fondant sur la légation du nepveu cardinal et autres tt démonstrations qui ont touiours tesmoigné un extrême " désir de paix en Sa Saincteté, et sur les déclarations que « le légat a faittes qu'il falloit entrer en Iraitté avec»rEs- « pagne, d'autant qu'il ne la pourroit engaier sans pou- « voir. Ces paroles doibvent donc être employées comme « termes d'honneur et de respect que ie désire rendre à « Sa Saincteté, sans néantmoins entrer pour le surplus en « aucune obligation '. »

Tel était le langage que l'humble jirètre, dans son zèle désintéressé pour le bien public et poia- le salut des âmes, faisait tenir au roi de France. D'une j)lunie non moins Ferme, il adressait en même temps au comte du Fargis des instructions sur les changements à obtenir, appuyant sur les observations contenues déjà dans la lettre de Richelieu, du 4 lévrier, qu'il. avait sous les yeux '^.

Il insistait, et pour les mêmes raisons que Richelieu, sur la substitution déjà demandc'c, dans le préambule, des mots « ils j)roposèrent » à c(îux de la rédaction primitive « il proposa » . Il faisait observer, en second lieu, qu'à l'article 3 du traité il était absoliniieiit n('cessaire d'ajouter :

' Dé|)èclii; du lîoi à M. de lii'tliime, 3 avril 1G2(». (Aicli. iial.,KI\.. 13l)3, |). 241 et suiv.) Tout le IVajjiiiciii (|M(; je cite se retrouve prcs.jiie mot pour mot dans le projet de Mémoire dont j'ai parlé |)Ims liant, en partie dicté <'t corrijjé par le P. dt; Héiulle, (mi partie écrit de sa propre main. Sur le dos de cette pièce on lit : « Uleniairc d'nite Ictiic jioiir être e\(i ittc au nom (lu lloy à M. de liellinite a liotuc. ''Aicli. rial., M. 232,122.)

- Il s'en trouve une copi(.' dans les pajiiers ilii P. de Héridic. (Arcli. nat., M. 232.;

a Les juges, gouverncuis et magistrats élus par les Val- K telins seront tous catholiques, Grisons ou Valtelins. » Par là, on satisfaisait les Génois et les Vénitiens, qui désiraient la modification de cet article, et, en montrant aux Grisons qu'ils n'étaient point exclus des charges, on les inclinait h bien traiter les Valtelins, afin de mériter, leurs suffrages. Le P. de Bérulle demandait encore que dans l'article 10, où on lisait : « Les deux rois seront tenus « d'employer toutes les voies dues, raisonnables et per- « mises » , on mît « seront tenus de s'unir ensemble pour « employer toutes les voies, etc.. » Ce qui marquait que le loi de France serait obligé de s'unir au roi d'Espagne et le roi d'Espagne au roi de France contre les Grisons en cas de contravention au traité. Enfin , et pour la même raison, le P. de Bérulle exigeait que dans l'article 11, à ces mots : " ils s'obligent d'employer leur autorité » , on ajoutât « conjointement ' » . Dans un billet qui accompagnait ces instructions, le supérieur de l'Oratoire donnait un avis sévère à M. du Fargis : « Je suis bien marri, » lui disait-il, " d'être obligé de continuer envers vous notre « style ordinaire de plainte et de blâme de votre facilité à i< signer outre les ordres qu'on vous envoie... Cela est « capable de ruiner tout à fait votre fortune, et je vous « supplie d'y bien prendre garde à l'avenir. On ne laisse « pas néanmoins de vous envoyer la ratification du traité <i que vous avez signé "^. » Le même courrier emportait une lettre de Richelieu et une de la Reine régnante au comte d'Olivarès, une lettre enfin de .Marie de Médicis à

» Arch. nat., M. 232.

2 Cité par Battekel, li\ . VII, u" 16.

la reine d'Espu^jne, dont lu minute, rédi^jëe par le P. de Be'rulle, portait la trace des corrections impérieuses du cardinal de Richelieu '.

Malgré tant d'instances, on n'obtint pas de la cour d'Espagne tout ce que souliaitait la cour de France. Néanmoins les quatre rectifications demandées par le P. de Bérulle passèrent dans la rédaction définitive du traité. Il fut signé à Barcelone, où le roi d'Espagne était alors; mais on lui conserva la date du jour où il avait été signé à Mouçon par le comte du Fargis (5 mars), afin de laisser croire au légat Barberini, tenu systématiquement en dehors de toute la négociation, que la j)aix était conclue avant son arrivée en Espagne, Les aflaires de la Valteline et des Grisons étaient rétablies en l'état où elles se trouvaient avant les premiers troubles ; l'exercice exclusif de la religion calholi(jue demeurait assuré dans la Valteline ; les Valtelins pourraient élire leurs gouverneurs, juges et magistrats, moyennant une sonune d'argent qu'ils payeraient à la seigneurie des Grisons; les forts construits par les Espagnols devaient être remis au Pape, qui les ferait démolir; les deux rois, enfin, convenaient d'une suspension d'armes dans le pays de Gênes et s'engageaient h terminer de manière ou d'autre le différend qui existait entre leurs alliés'^. Aux dix-neuf artich-s du traité de

* L'original csl aux Archives nationales (M. 232). Le texte a été dicté nuis corrigé par le I'. île Hérulle. On lecoimait très-aisément les ratures de Riclielieii et les j)lnas('s ajoutées de sa main. La lettre de Marie? de Médicis, reproduite dans le liecucil dca dctyèches d llcihanll ^Arcli. nat.,KK. 13()3, p. 26") n'est nulU-ment la copie du projet du P. de Réridle et de Richelieu, mais il est évident que la Renne mère s'en est inspirée.

'^ Bazin (^Histoire de Fiance son x Louis Xïïl, t. Il, ch. il, p. 31) dit que

lOï LE CARD1^;aL de BÉRULLE et lUCHELIEU.

paix étaient joints des articles secrets où le désir d'une sérieuse et durable alliance se révélait plus clairement encore.

Lorsque le traité fut lu au conseil, on fit de nouveau

(juelques difficultés, mais pour la forme. Au fond, tout le

monde voulait la paix. Le 2 mai 1626, après quatre

mois de laborieuses négociations, Louis XIII déclara les

articles a a(jréés, promus et ratifiés... » , promettant « en

« foy et parolle de Roy les tenir fermes et stables, iceux

" garder et observer sincèrement de sa part, sans y con-

« trevenir, ny permettre qu'il y soit contrevenu directe-

« ment ny indirectement en quelque sorte et manière

« que ce soit « ; et il signa de sa main ce traité, auquel le

P. de Bérulle avait si efficacement travaillé '.

La joie du supérieur de l'Oratoire fut grande : « Enfin " la paix d'Espagne est conclue et fort bien >; , écrivait-il au P. Gibieuf. « Il y a sujet d'en louer Dieu. Les affaires « qui paroissent le font bien connoître. Prions Dieu qu'il « appaise sa colère sur cet Estât, qu'il conduise et fortifie « le Roy dans ses pensées et ses conseils, et qu'il confonde " ceux qui luy sont contraires. Dissipa gentes qux hella « volunt^ . )i Ces affaires qu'indiquait en termes couverts

le trailc Fut sijjiié à Jjarceloiif le !«'' mai. Cutti- date est cvidcminfiit inexacte, puisfjue la ratification officielle si{;née par L"iiis XIII porte la date du 2 mai. Le traité se Irouve dans du fin [fierucil des pièces concernant Chislone de Louis XIII, Paris. Montalani, I71G, in-12, t. Il, p. 409.) En comparant cette rédaction avec celle tlii premier traité du Mouron inséré dans le ^fercuie J'rançois , t. XII, p. tO't, on peut voir les concessions que la Fiance obtint de l'Espagne.

' Pièce originale sur parcliemin, signée du Hoi et contre-signée au dos : PnÊi,iPKAUx. (Arch. nat., K. 1(534, C. 40).

'^ 15 mai 1()26. .Ii' n'ai pas retrouvé l'original de cette lettre citée par le P. lîatterel (liv. VJI, 10).

ESPAGNE ET ANGLETEURE. 105

le supérieur de l'Oratoire étaient les intrigues dont Monsieur se faisait le centre. Pour les déjouer, on venait d'arrêter et d'envoyer au bois de Vincennes le principal confident de Gaston, le maréchal d'Ornano. Le P. de Bérulle avait vu, des premiers, ce nouveau triomphe de la politique de Piichelieu, auprès duquel il se trouvait alors, le cardinal-ministre lui ayant fait commandement de l'accompagner dans les différentes résidences où il séjournait durant l'été, la Maison-Rou(je et Limours". La Valteline n'était plus le sujet principal de leurs entretiens ; c'était de la Sorbonne et du Parlement, alors en lutte, c'était de l'Angleterre que le cardinal parlait au P. de Bérulle.

Depuis quatre mois surtout, Charles l", avec une passion froide, mesquine, intraitable, accablait de dégoûts les serviteurs de la Reine et la Reine elle-même. L'ambassadeur extraordinaire du Roi, M. de Blainville, n'était pas plus épargné que les autres Français. Tous recouraient au P. de Bérulle, et chaque courrier lui apportait, avec le récit toujours renouvelé des violences de Buckingham et de son maître, des doléances respectueuses de style, mais indignées, sur l'inaction de la cour de France et la facilité avec laquelle elle se laissait jouer par Charles V et son favori. « Nous espérons » , écrivait M. de Blainville au P. de Bérulle le 2 janvier 1G"2(], « que « vous donnerez connaissance (de l'état des choses) à '< monsieur le cardinal de Richelieu pour y apporter un " remède conforme à la réputation du Roy... Vostre zèle « à la cause de Dieu et vostre ardeur à la réputation du

• Le cardinal éiaii encore à Limoiirs le 5 juin, (Letliex, t. Il, j>. 20i.)

105 LE CARD1:NAL de BÉRULLE et RICHELIEU. " Roy m'empeschent de m'estendre davantage sur ce dist cours'. M Quinze jours après, M. de Blainville reprenait la plume : « Examinant de près ce que vous m'avez « faict la faveur de m'escrire, i'y ay facilement remarqué « la cause du mal général des affaires et de celuy de ma « persécution. Je juge avec vous qu'elle vient de fort loin a et que néantraoins les coups s'en ressentent promple- « ment. « Blainville racontait ensuite comment, le jour même (18 janvier 1626), Henriette avait reçu de la Reine mère une lettre présentée par le duc de Buckingham, et dans laquelle il lui était recommandé de l'aimer et de suivre ses conseils. « Vous voyez bien où cela peut aller « et le pouvoir qu'il a dans la cour de France >' , observait avec douleur l'ambassadeur du Roi^. Ce pouvoir de Buckingham à la cour de France , dont se plaignait amèrement M. de Blainville, n'était que trop réel. Loin de rougir au seul souvenir des déclarations romanesques du grand amiral d'Angleterre, Anne d'Autriche aimait h se les rappeler, et, entretenue dans ces pensées malsaines et coupables par une favorite dont la vie était alors un scandale ^, elle s'efforçait de défendre le duc de Buckingham. Henriette ne devait s'en prendre qu'à ellemême, murmurait-on tout bas dans la chambre de la Reine, si elle ne savait pas se faire aimer de son mari ; sa

* Lettre autographe de 'SI. de Blainville au P. de Bérulle. Hampton- Court, 2 janvier 1C26. (Arch, nat., M. 232. An|;letcne, .').)

"^ Lettre autographe de ^L de Blainville à SI. de lîérulle, du 18 janvirr. Londres. (Arch. nat., M. 132. Angleterre, 6.)

3 M. Cousin jette un voile aussi épais qu'il lui est possible sur la conduiie de madame de Chevreuse, cli. I'""". Mais les notes du chapitre 11, à l'appendice (p. 346}, contiennent des documents accablants. On en pourrait citer bien d'autres.

dévotion était excessive ; ses conseillers manquaient de prudence. On ne suspectait ni l'esprit ni le courage de M. de Blainville, mais on l'accusait d'une roideur exa- {jérée. Encore tout éblouies de la beauté et du faste de Buckingham, les dames de la Reine ne pouvaient croire qu'un cavalier si accompli fût capable des indignités dont les lettres de l'ambassadeur contenaient le récit. Richelieu, qui pour bien des motifs haïssait le grand amiral, ne partageait en aucune sorte l'engouement du cercle de la Reine régnante; mais il s'en servait au profit de sa politique, qui n'était pas de rompre alors avec l'Angleterre. Il voulait temporiser. Le caractère de M. de Blainville se pliait mal à ces atermoiements, il relisait les dépêches du cardinal, en date du 11 novembre 1G25. Il y voyait que « la France pourroit bien s'acconîmoder avec l'Espagne « plutôt que de souffrir toujours les hauteurs de Buckin- « gham... Tel est le naturel des Anglais, que si on parle « bas avec eux ils parlent haut, et que si on parle haut ils «parlent bas'. » Pourquoi dès lors, quand il parlait ferme, était-il désavoué?

Dans son isolement et son anxiété, M. de Blainville revenait toujours au P. de Bérulle et lui confiait ses intérêts, c'est-à-dire ceux de la reine Henriette et des catholiques anglais, ceux de la France elle-même. L'attitude de Buckinghara vis-à-vis sa souveraine était inexplicable : aux insultes les plus grossières succédaient les protestations du dévouement le plus passionné. Le 25 janviei-, il vint lui proposer d'entrer au conseil. Etonnée de

* Archives des affaires (.'traiijjères, Anglclerrc, XXXIII.

cette olfïe, Henriette manda M. de Blainville, qui lui donna le sage avis de refuser. N'entendant pas encore l'anglais, elle semblerait autoriser par sa seule présence des résolutions qu'elle eût certainement désavouées si elle les eut connues; en outre, Buckinghar.i, ne songeant qu'à dissoudre le nouveau Parlement, tâcherait de faire retomber sur elle l'odieux de ce coup d'État ; enfin , sous prétexte de parler d'affaires à la Reine, il aurait la facilité de la voir à toute heure, ce qui pourrait avoir les suites les plus fâcheuses. Henriette répondit donc au grand amiral qu'elle lui était reconnaissante de sa bonne volonté et le priait de la conserver pour une saison où elle serait plus en état de servir le public ; « qu'à celte « heure, son âge l'excusoit d'avoir de si hautes pensées, <i mais qu'elle tiendroit à grand honneur la cognoissance " que le Roy son marv luy voudroit donner en particulier " des affaires de son Estât; que, s'il vouloit seulement Il obtenir en sa faveur qu'il lui laissât l'autorité ([uelle u devait avoir dans sa maison , sans y vouloir apporter i< changement et faire donner quelque repos à ceux de sa •i religion, elle lui sauroit autant de gré que de tout autre " avantage qu'il luy voudroit procurei'. »

La dépêche dans laquelle M. de Blainville racontait cette conversation était adressée au grand aumônier de la Reine, l'évêque de Mende, alors à Paris; mais M. de Blainville savait bien qu'elle serait communiquée au P. de BéruUe. Elle était faite pour exciter toutes ses alarmes. Aux détails si inquiétants sur les efforts de Buckingham

' Dépèche du 2G janvier.

pour conquérir la faveur de la jeune Reine, M. de Blainvilie ajoutait les nouvelles les plus douloureuses : « Je « vous envoyé, disait-il, une déclaration faitte contre les .( catholiques, d'hyer, laquelle a esté publiée en mesme ^1 temps. C'est leur extrême-onction. " Comme les ambassadeurs d'Angleterre se trouvaient alors en France, où Louis XIII les avait du reste assez froidement accueillis : « Je ne scay >' , poursuivait M. de Blainville, « ce que (ces) ii Messieurs (|ui promettent contentement au lloy pour- « ront dire, car, d'attendre après le Parlement, il est bien « dangereux, d'aultant que si le duc se sauve, c'est à « scavoir s'il pourra et voudra remédier au mal qu'il aura « faict, et s'il périt la chose est sans retour, si je ne me «trompe'. » Avis prudent qu'approuvait le P. de Bérulle, mais qui restait sans écho. Le Iloi attendait toujours pour « se plaindre do l'infraction des promesses et <f (pour) faire voir en toute extrémité qu'il n'avait voulu « tromper ny le Pape ny sa religion *. »

Malgré ses généreux efforts, le P. de Bérulle ne voyait donc plus qu'un seul remède aux infortunes de la Reine, lui parler de Dieu, et, tout en l'entretenant de la grandeur de sa dignité, lui en faire toucher du doigt la fragilité. Dès les premiers jours de cette année, il lui adressa un discours qui débutait par ces graves paroles : « Le plus « beau nom de la terre est celuy de Roy et de Reyne que « vous portez, et le plus bel estât et exercice que le sens "humain recognoisse, c'est celuy de régner... Mais la

» Arcl.. nat., M. 2.32.

2 Arch. nal., M. 2:i2.

« condition mortelle que nous avons flétrit la beauté de

« cet estât et le rend périssable... Ce mal est sans re-

« mède, et les roys ne trouvent point dans les trésors de

« leur puissance aucun pouvoir d'y remédier. L'homme

« estant composé d'élémens contraires, il faut enfin voir

« la fin de l'ouvra^je. Celuy qui est aujourd'huv dans le

« throsne sera demain dans le tombeau; sa pompe, sa

u gloire, sa magnificence sera réduite à la poussière de la

« tombe, et sa suite, à la compagnie des vers. Abaisse-

« ment extrême de la grandeur royale et fin déplorable de

« la félicité humaine... Celuy qui a créé l'homme l'aime

« d'un amour infini, égal à sa puissance, et trouve à ce

« mal un remède dans les trésors de sa grandeur et de sa

K miséricorde. Il fait un Rov et un rovaume éternel... Il

i< convie tous les rovs de se rendre à luv. Pour s'ab-

« baisser à luy rendre leur hommage, ils ne perdent point

« leur royauté. Le Roy des roys ne la leur ôte point ; au

« contraire, il la leur conserve et la rend perpétuelle \ »

C'est sur ce ton que le P. de Bérulle parle à la reine de

la Grande-Bretagne de ses devoirs et de ses droits. Mais,

si haut qu'il s'efforce d'élever loin d'une terre trop agitée

la malheureuse princesse, il ne peut lui-même dominer

toujours son émotion, son indignation. -Dans une lettre

qui suivit à peu de jours d'intervalle la précédente" :

1 Le P. de Bérulle ne fait presque que traduire ici la première slroj)lie de l'hymne de Sédulius, que l'Ejjlise chante le jour de l'Epiphanie :

Criidelis Ucroiles Deuin Regcm veiiire cur limes?

Non iripil morlalia Qui régna ilal ccL'lia.

2 Les deux lettres du P. de Bérulle se trouvent dans la j>remière édition complète (le ses œuvre; (Sél)astii'ii FInré, Paris, IGV'f, in-fol.), p. *M'^ et 925. J'ai suivi 1 ordre chronolojjitpu; a(lo|)l<' par le P. Bourjjoing.

ESPAGNE ET ANGLETERHE. 111

« Vous me demandez assistance et consolation en vos dëii tresses » , lui dit-il, <> et ie la dois quand vous ne me « feriez point l'honneur de la rechercher de moy. Que « ferai-je donc pour satisfaire à mon devoir? En atten- « dant que le roy de la Grande-Bretagne ouvre les yeux « pour voir où on le tire et h qjiel dessein on l'engage, et tt que le Roy très-chrestien le fasse ressouvenir de ses « paroles, promesses et serments, je me résous pour le « présent de détourner ma pensée et l'esprit de Vostre « Majesté de ces tristes objets qui l'environnent, pour luy c< parler de Jésus-Christ Nostre Seigneur, selon les mys- « tères que son Église en ce temps adore et contemple. « Pensez à luy, madame; i! est le Dieu des dieux, le lîoy « des roys, le salut et l'amour de son peuple. C'est un « Roy qui ne violente pas, ne tyrannise pas ses subiets, «mais qui paie leurs debtes et qui meurt pour iceux... « C'est un Roi qui iugera les roys et les traittera en sa « fureur s'ils persécutent son Eglise et affligent ses sub- « jects... Mais oublions ces maux, essuyons vos larmes et « parlons h vostre âme de Jésus; c'est son Roy, son cœur « et son Dieu... C'est sa force et sa défense, et il portera « remède à ses douleurs... »

Après s'être étendu sur la royauté du Fils de Dieu : <« Ce mystère de l'Enfant Jésus Roy des roys, adoré pai' « les roys, est un mystère tout auguste et tout royal », ajoute-t-il, « et seroit encore vrayment un mystère tout « délicieux s'il n'y avoit point d'Hérode... Cet Hérode, « c'est l'hérésie. Elle est armée, furieuse et forcenée « comme luy ; elle parle de Jésus-Christ comme luy ; elle « cherche Jésus-Christ dans les Escritures comme luy, mais

i< comme luy elle ne parle, elle ne s'enqueste, elle n'adore « Jésus-Christ que pour l'occire et pour l'effacer de la terre. « Elle a le glaive en la main comme Hérode, elle persécute " les innocents comme Hérode ; mesme elle a transché la « teste d'une Reyne, nièce du Rov que vous avez pour « mary, tant elle est félone et audacieuse !

« Souvenez-vous, Madame, que vous estes fille et sœur « de roy, fille de tant de rovs qui vous ont précédée, « qui tous ont vescu et sont morts dans la mesme créance « que vous professez, et un seul d'eux n'est mort en l'hé- « résie qui vous tourmente. Celuy-lh mesme qui la pro- K fesse dans l'Angleterre ne peut remonter jusques à sa « grande mère qu'il ne la voye aux pieds d'un crucifix, « mourante, souffrante et immolée à la fureur de la mesme « infidélité qui tourmente son pais, et qu'il ne la vove « adorant et recevant à la mort la très-sainte Eucharistie " que l'hérésie présente foule aux ])ieds... » , une hérésie « enfantée par un moyne apostat, par une femme impu- « dique, par un Roy débauché !

« En ce Bethléem, en cette vraye Église où tous vos pré- « décesseurs ont reconnu, recherché et adoré Jésus-Christ, il cherchez, adorez et possédez Jésus-Christ... Faites-le ré- « gner en cette isle, et il vous fera régner avec luy en son « paradis , où est et consiste la vraye grandeur, la vraye « royauté et la vraye félicité ! »

Henriette comprenait cet austère langage. On n'avait plus à lui apprendre qu'un trône ne donne pas le bonheur. Cinq jours à peine après la réception de la lettre de son confesseur, elle se voyait insultée, en présence de toute la cour d'Angleterre, par le Roi et son favori, scène

ESPAGNE ET AiNGLETERRE. 113

inqualifiable dont ^I. de Blainville se hâta d'envoyer le tiop veridique récit au supérieur de l'Oratoire '.

L'ouverture du Parlement devant se faire, selon l'usage, en grande pompe, la Reine avait désiré y assister des fenêtres de son palais. Elle allait s'y rendre, lorsque Charles lui dit qu'il la voulait mener dans la chambre de la duchesse de Buckingham, Henriette le suivit. A ce moment, s'apercevaut qu'il pleuvait, elle fit observer au Roi que, comme il (allait traverser le jardin, elle arriverait toute décoiffée, et elle le pria de trouver bon qu'elle demeurât dans la galerie. D'un air maussade, Charles lui répondit de faire ce qui lui plaisait. A peine élait-elle rentrée, (jue Buckingham vint lui déclarer combien Sa Majesté était offensée de sa conduite. Sans attendre nn instant, Henriette, prenant la main de M. de Blauiville, courut rejoindre son royal et fantasque époux. Là, nouvelle scène sur ce qu'après avoir refusé de le suivre elle venait le retrouver, et commandement exprès de retourner dans ses appartements, le tout transmis ])ar Buckingham et accompagné des propos les plus blessants pour l'ambassadeur et pour madame de Saint-Georges. Le soir venu, la Reine ne put s'empêcher (h; dire au Roi « qu'elle estoit la plus malheureuse personne du monde « de voir qu'il s'offensoit contre elle si légèrement, (ju'elle " aymeroit mieux mourir que de luy en avoir donné « subiect, mais aussy que, cela n'estant point, elle le supi< plioit de ne plus vouloir la traitter de cette sorte à la « vue de toute sa court, d'autant (pie cela donneroit

* Le discours de M. de Riaiiiville est adressé au lioi. Mais i'ambassadenr prévient le P. de JJérullo, dans sa Iclirc citée pins Las. (jn il h; lui envoie.

« subiect de croire qu'il u'avoit guères d'amour pour « elle. »

A ces plaintes touchantes, Charles repondit brutalement qu'il avait bien des motifs d'être en colère, car elle l'avait offensé en quatre articles : en disant 1° qu'il pleuvait, 2° qu'elle serait crottée, 8° que le vent la décoifferait, 4" qu'elle ne voulait pas faire ce que Gordon lui disait. Vainement la fille de Henri IV essaya de combattre ces sottes et insolentes accusations; vainement elle envoya le lendemain la comtesse de Tillières pour tâcher d'adoucir Charles l"; vainement elle se rendit elle-même auprès de lui : rien ne put calmer la puérile colère du Roi. Buckin- {jham, intervenant alors, déclara à la Reine que « si dans « deux jours (et ce pour tout délay) elle ne venoit deman- « der pardon (au Roi) avec tout respect et humilité, il la <i traiteroit comme une personne indigne d'être sa femme, « et de plus qu'il chasseroit madame de Saint-Georges et « tous les François. » Sans se trop émouvoir, Henriette répondit avec beaucoup de dignité « qu'il n'y avoit qu'une « seule faute qui la pût rendre indigne d'être estimée « femme du Roy son mary ; qu'elle étoit si bien née, « qu'elle se garderoit bien de la commettre, mais que, « quand elle auroit de mauvais traitements pour d'autres « causes, elle les souffriroit et en loueroit Dieu. Pour ce « qui estoit des François, elle croyoit qu'on les garderoit « à cause de la parole donnée par le traitté du mariage « plustôt que pour l'amour d'elle, et partant que si on K les ostoit, la foy publique seroit blessée mille fois plus K qu'elle; que, quant au pardon et recognoissance de sa « faute, la chose avoit esté faitte si })ubli({uement, que

« tous les seigneurs et clames d'Angleterre avoient loué « son obligeance plustôt que la blasmcr; qu'il luy seroit « honteux de se voir à toutes heures aux genoux du Roy « son mary, comme une femme qui n'auroit pas l'esprit « de luy rendre ce qu'elle luy doit; que partant elle ne « luy pouvoit demander pardon d'une faute qu'elle n'avoit « point commise; que néantmoins, si le Iloy son mary, à « qui elle devoit tout, lé luy commandoit par authoiité, « elle luy obéyroit volontiers et luy diroit que le pardon •t qu'elle luy demandoit, c'estoit par obéyssance, ne « l'ayant offensé ny en parolles, ny en elfect, ny mesme « en intention. » Après ce petit discours, elle se rendit auprès de Charles, et, bien qu'elle ne lui demandât pas pardon, il parut radouci.

Mais, pendant ce temps, il tenait vis-à-vis de l'ambassadeur extraordinaire du roi de France une conduite inouïe. Par ordre de Buckingham , un navire en partance pour le Havre était arrêté et tout son chargement vendu à la Tour de Londres; à Douvres, on arrêtait les courriers de M. de Blainville, et, comme il sollicitait une audience de Charles 1", celui-ci lui fit répondre qu'il n'eût à se \)vésenter ni à sa cour ni à celle de la Reine sa femme jusqu'à nouvel ordre. Blainville protesta, et, refusant avec fierté d'être désormais entreteim par Sa Majesté Britannique, il se retira à Greenwich pour y attendre les ordres du Roi son maître.

C'est de cette ville qu'il écrivit au P. de Bérulle : '■ Tout ce que je plains davantage est cette jeune Reyne « qui devroit, pour sa piété et pour ses antres vertus, « avoir plus d'heur et de contentement qu'elle n'en, reçoit

« à cette heure. Je liiy ay faict voir vos lettres estant « dans son lict, malade de déplaisir d'un accident qui a « donné suhiect à ma retraite de la cour d'Aufjleterre, « dont vous verrez la vérité par le discours que je vous « envoyé. Elle m'a tesmoiyné en avoir de la consolation, « et moy je vous promets qu'elle mérite que vous ayez « les mesmes soings d'ordinaire, car, si je ne me trompe, « ell(; ne manquera pas d'occasions de les désirer'. »

Il n'était pas besoin de demander au P. de Béruîle d'être fidèle à la malheureuse Reine. Sans cesse il pensait il elle, priait et faisait prier pour elle : du ciel seulement, en effet, elle devait dorénavant attendre le secours.

Dénoncé dans les termes les plus violents j)ar les ambassadeurs anglais, faiblement défendu par l'évéque de Mende, alors à Paris, abandonné par Richelieu, (pii avant de s'engager dans une guerre contre la Grande-Bretagne voulait être assuré de la conclusion de la paix avec les Espagnols, M. de Blainville recevait du Roi, le 8 mars, une lettre fort sévère. Bien que la dépêche de M. d'Herbault, qui remplaçait M. de la Ville-aux-Glercs au département des affaires étrangères, fût beaucoup plus motlérée, M. de Blainville dut en conclure que de moins en moins il pouvait compter sur l'appui du conseil". Il ne faiblit

^ Lettre aiito{jra|jlie. Arch. nat., .M. 2-52. Ces lettres du P. île Bérnlle, ilont|)arle M. Je lîhiiiivillr ^ soiii-elles celles ijue j'ai citées plus liaut? Le P. Batterel dit que l'une d'elles au moins lui remise à la Reine le 10 lévrier, ce qui serait cinq jours avant l'ouverture du Parlement et avant la scène que je viens de racontei'. Mais la différence du calendrier rend une erreur de si peu de jours très-facile.

- La lettre du lloi et celle de M. d IlerL.ault sont dans les Dépêches d'Herbault, 1(526, t. I", in-fol., p. 232 et s.iiv. ^'Ar.li. iiai., KK. 1363.)

pas et lutta énerjjiqnement jusqu'à la fin. Si les satisfactions que la France était en droit d'exiger ne lui furent pas accordées , il obtint du moins la réparation des injures faites au représentant du Roi. Pour toute récompense, il reçut, datée du 18 avril, une dépêche qui, après des félicitations froides et embarrassées sur son attitude courageuse, se terminait par la notification de son rappel '. Cette disgrâce ne surprit point M. de Blainville. Depuis trois mois, il la voyait venir. « Un homme de mon « humeur, qui ne craint pas de contrarier (le duc de Buc- « kingham) quand il eu est temps, n'est propre à traiter « icy, » écrivait-il au P. de Bérulle; et, prenant vaillamment son parti : « Les tesmoignages d'estime de périt sonnes éminentes en piété et en vertu comme vous sont K les seuls qui me... plaisent », ajoutait-il; c'est là que « je veux arrester la vanité de ma réputation, sans désirer (> qu'elle s'estende jusqu'à P»ome, ainsy que vous avez «prétendu de le faire, en parlant de mes actions à « M. le nonce. Je ne laisse pas que d'admirer vostre « charité de vouloir me procurer une récompense de « mes bonnes intentions liors de ma patrie, puisqu'elle i< me la refuse elle-même^. » Le départ de M. de Blainville causa autant de douleur aux catholiques que de joie au duc de Buckingham, et le comte de Tillières, auquel il

1 Dépêches cTHerbault, p. 306. — M.d'HeibauIl dans une lettre à l'évêqiie de Mcnde, du 6 mai 1626, parle d'une dépêche de M. de Hlainvitle, datée du 29 avril et semble; indiquer qu'à ce jour rambassadciir n'est pas encore arrivé à Paris. C'est donc entre le lii) avril et le 7 ou 8 mai (pic dr)it Se placer le dépari de M. de Blainville et son ai-rivée en France, (foui., p. 378.)

2 Lettre autojjraplie de M. de Hiainville au P. de lî('rulle, 18 janvier 1626. (Arcli. nat , M. 232.)

fallait toujours un certain effort pour louer les ambassadeurs extraordinaires que la cour de France faisait défiler sous ses yeux , avoua loyalement que , si certaines personnes trouvèrent les procédés de M. de Blainville trop roides, les plus désintéressées jugèrent « sa conduite « pleine de vigueur et de présence d'esprit ' » .

Ainsi quiconque s'intéressait au sort de la reine d'Angleterre et prenait sa défense semblait par là même combattre la politique du Roi son frère. On lui enlevait un à im ses plus chers conseillers, et, quand elle cherchait dans sa piété une consolation à tant de maux, on ne manquait pas de lui en faire un crime. Le jeudi saint de cette année, elle avait eu la dévotion de se rendre h pied de son palais de Saint-James à la chapelle des Pères de l'Oratoire pour y adorer le Très-Saint Sacrement. Bientôt elle apprit qu'on censurait très-vivement cet acte de piété et qu'on s'en faisait une arme contre elle à la cour de France. Touchée de ces reproches, elle écrivit au P. de Bérulle pour savoir ce qu'il en pensait. Il lui répondit aussitôt que la Pleine mère, à qui il en avait parlé, approuvait sa conduite, et qu'elle lui avait même commandé de l'instruire de ses sentiments à cet égard. « Si vous eussiez esté lors « (que le Seigneur Jésus portait sa croix) en cette ville « de Hiérusalem, vous l'eussiez accompagné. Madame, « comme les autres dames du temps l'accompagnoient à « pied; et avec raison, car c'est pour vous qu'il s'abais- « soit, qu'il s'Iiumilioit et qu'il souffroit; et au ]our que In

* Mémoirex inédits du comte Lcveneiu- de Tillièrex , p. 128. Ricliclien, <lans ses Mémoires , reproduit (mi partie h' récit de M. île Tiliières et jns- (ju'à ses expressions, celle-ci eu particulier (t. lil, liv.XVII, p. 171.)

« saincte Église lionore et remémore ce qu'il a fait et « souffert pour les siens, vous luy rendez à présent le u mesme honneur que vous eussiez deu et voulu luy rendre « lors. Qui peut trouver à redire en une chose fondée, en « un devoir si légitime, et qui ressent une piété si grande « et si raisonnable? Si on vous dit qu'on n'a pas accous- '< tumé cela en Angleterre, on n'y a pas aussi accoustumé " d'y professer la vraye religion et piété... Et ils ne sont « pas aussy accoustumé d'avoir une Reyne catholique et « une fille de France en Angleterre. Mais dans Paris, qui « vaut bien Londres, on y voit choses semblables. Dans « ce Caresme, madame, nous avons veu le Roy, les Reynes « et les enfants des roys marcher à pied et plusieurs jours » pour visiter les églises assignées au jubilé, et nous avons « veu le Roy, accompagné de sa noblesse et de ses gardes, « tous à pied, marcher en Roy très-chresticn, conservant » la digt)ité royale dans la profession de l'humilité chres- « tienne. Sa Majesté est bien aussy grande que celle « d'Angleterre, et l'Angleterre ne veut pas dire qu'elle a « un autre Sauveur que celuy que le Rov adore en « France. Et vous avez droict de le servir et adorer en .< Angleterre comme on le sert en France. » Il l'exhortait ensuite à mépriser les discours do ceux qui blâmaient sa conduite, fussent-ils de sa maison. « Ils vous ont esté « donnés pour vous servir et vous obéir, et non pas ])Our « vous régir ny enseigner... Le Roy vostre frère, la Reyne « vostre mère, vous en ont donné d'autr<îs pour conduire « suavement les actions de vostre créance et piété. Es- « coûtez ceux-cv et contenez les autres en leur devoir... « Par ce moyen, vous couperez de bonne heure le chemin

t20 LK CATiDINAL DE BÉllULr.E ET ItlCHELlEU. « aux dessoins qu'on jjourroit faire pju" eux envers vous, « Madame, dont la personne est sacrée et ne doit estre si «■ facilement et vulgairement jugée. » Et après lui avoir j)roposé le modèle de grands rois et de grandes reines qui se sont fait un devoir de manifester leur piété envers Jésus-Christ par des actes solennels et publics : « Ce sont » , conclut-il, « les exemples de roys et d'empereurs, de i- reynes et d'impératrices, que Votre Majesté doit consi- « dérer et imiter, bouchant les oreilles et fermant la << bouche à ceux qui vous blâment. La Reyne mère vous « en loue extrêmement et vous prie de continuer le mesme « au jubilé, si votre santé le permet. Elle m'a commandé (i de vous l'escrire et de vous asseurer de ses affections Il perpétuelles, et qu'elle ne peut avoir nouvelles plus <' agréables que lorsqu'elle apprend ce qui est de vostre « piété ' . "

Le jubilé dont parlait le P. de BéruUe dans cette lettre était celui que le Pape venait d'accorder aux catholiques d'Angleterre comme à ceux de toute la chrétienté. Par un bref paternel et pressant, Urbain VIII avait lui-même annoncé à la Reine qu'il ouvrait à sa piété « les trésors sacrés du jubilé" ». L'appel adressé par le Souverain Pontife; le droit indiscutable d'Henriette, puisque sou contrat de mariage portait expressément qu'elle et sa maison pourraient participer aux indulgences et aux autres faveurs spirituelles accordées par le. Saint-Siège ; les périls sans "cesse croissants qui entouraient cette fille

• OEuvres du carilhial de Berulle. Éil. de 16V4, iii-fol., p. 1:318. 2 Sucro.'ijuhiltvi tlicstiiiro':. Ce bref, datr du 22 avril 162G, est aux Arcli. riiU. parmi les papiers du P. de |{éruIle(.M. 215.)

de France, jeune, vive, aimable et délaissée; le désir de la fortifier, dans son isolement, contre les pièges tendus à son cœur et à sa foi', étaient autant de motifs, aux yeux du P. de BéruUe, pour se relâcher moins que jamais de la fermeté qu'exigeait sa direction. Docile aux conseils de son confesseur, la reine d'Angleterre fit à pied, avec le plus grand recueillement, les stations prescrites ; puis elle se rendit de son château de Saint- James à Hvde-Park, près de Tyburn , lieu destiné au supplice des malfaiteurs, mais rendu vénérable par le martyre d'un grand nombre de catholiques. Le bruit du j)èlerinage de la Reine se répandit aussitôt, grossi de bien des circonstances inventées peut-être par la malignité de ses ennemis^, Buckingham, qui pour échapper aux attaques de la Chambre des communes, décidée à sa perte, venait d'obtenir la dissolution du Parlement, avait à cœur de se faire pardonner cette mesure impnpidaire et se croyait désormais tout possible. Il ne cessa donc d'exciter son

* M II a succédé une autre (nouvelle) de ffuelipic mauvaise inlclligenrc « entre le Boy el la Reyne d'Angleterre. Et letjuel ponrf.iire croire davan- « tajje l'on accompa<jHe de certaines circonstances sur lesquelles je n'estime « à [)ro|ios de mcstendre davanlarje. Car estant vrayes, ce que Dieu ne « veuille, vous m'entendrez assez et aussv estant yanAy.f, il ne serviroit de « rien de m'en exj>li(|ner plus au long. » Déjiêche de M. de Hctluinc à M. d'Ilerhault du 20 mai 162(). L(!s mots soulignés sont chiffrés dnns l'ori{;inal. (Arcli. des affaires élran{;ères. Rome, vol. XXXIV, fol. ;J7.) Madame de Motteville, dans son Mémoire cité plus haut, venge la Reine de ces calomnies, fjui n'eurent jamais d'ailleurs une grande consistniice. Mais il est certain qu'en 162G Henriette était menacée, e( par IJuckingliam lui-même.

2 Le marqu'S <le Mirahcl parle de l'indignation que causa à Charles I'"'' le pèlerinage de la Reine à Tyburn et sciidile v voir la c.\iise du renvoi des Français, (^e ne fut (pi'ini prét(;x(e. (l)épèclie du 23 août 162(), original. Archives nationales, K, 1480.)

122 LE CARDINAI, DE RÉRULLE ET RICHELIEU, faible maître à bannir les Français. Gbarles se laissa persuader. Il eut même le lâche courage de venir, en compagnie de Buckingham, annoncer à la Reine sa résolution. Se doutant de quelque fâcheuse nouvelle, son roval époux ne lui en communiquait pas d'autres, elle r.e voulut rien entendre que Buckingham ne fût sorti. Resté seul avec elle, Charles ferma le verrou et lui signifia le bannissement de ses serviteurs. A ces mots, Henriette éclata en sanglots et demeura d'abord sans parole. Quand elle l'eut recouvrée, elle conjura dans les termes les plus attendrissants le Roi, son époux et maître, de ne pas chasser ses pauvres serviteurs ; elle jura et protesta que jamais ils n'avaient cherché à l'éloigner de lui ; s'il ne voulait qu'elle les conservât tous, au moins qu'il lui laissât madame de Saint-Georges, ou même, à son défaut, la comtesse de Tillières. Charles demeura inexorable. La Reine retomjja dans son désespoir; elle poussait des cris déchirants. A sa demande de dire un dernier adieu à ses serviteurs, le Roi répondit par un impitoyable refus. Ses filles, qui entendaient les sanglots de leur maîtresse, s'approchèrent d'une fenêtre afin de voir ce qui se passait. Henriette les aperçut, et, pour leur faire ses adieux, elle fit voler les vitres en éclats. Charles courut après elle, dans le but de l'en empêcher, et, comme elle s'accrochait aux barreaux de la fenêtre, il l'en retira si rudement, qu'il déchira sa robe et que ses mains furent tout écorchées.

Poussant la tyrannie jusqu'à ses dernières limites, Charles voulait imposer pour confesseur à Henriette un prêtre anglais, dont la foi était légitimement suspectée. Alais elle déclara avec tant d'énergie qu'elle ne consentirait

jamais à le voir ni à l'entendre, qu'il fallut céder au moins sur ce ])oint. Le roi d'AnjjIeterre ordonna donc au P. de Sancy de lui présenter trois prêtres, parmi lesquels il se réservait de choisir le futur confesseur de la Reine. Son choix s'arrêta sur le P. Rohert Philips. Personne n'était plus propre que cet ecclésiastique à remplacer le P. de Sancy. Ecossais d'origine, il connaissait la langue, les usages, les passions du pays; sa foi, pour laquelle il avait soullert, en Angleterre même, ia prison, la question et le bannissement, était inébranlable; une prudence trop nécessaire réglait son zèle, sans le diminuer. On obtint que le P. Viette demeurerait secrètement avec lui.

Excepté ces deux Pères, tous les autres Oratoriens

eurent le même sort que le reste de la maison de la Reine.

Ils ne partirent pas cependant au moment marqué par le

secrétaire d'Etat. A force d'instances et de supplications,

ils obtinrent quelques jours de délai, pendant lesquels on

les garda j)resque constamment à vue; on ferma même

les ports, de peur qu'ils ne communiquassent avec la cour

de France. Ce délai, si court qji'il fût, exaspéra Charles.

u Je vous commande, » écrivit-il, le 7 août, à celui

dont il exécutait servilement les volontés, « de renvoyer

« tous les Français de Londres demain matin. Si vous ne

« pouvez y parvenir par des moyens de conciliation (ne

« perdez pas toutefois le temps h disputer avec eux),

« employez la force pour me débarrasser de ces bêtes

» féroces, embarquez-les, et que le diable les emporte'. "

• '< Drvviiif; awa-y so manie wild heastes, iintill yoii hâve sheppeil tlicni, and so the dewill goc witli lluini. » Cette lettre a été publiée, texte et traduction, dans V/ntrniluclion aux Hfétnoire.^ inédits de Tillières, par .M. Ilip-

124 LE CARDINAL DE l'.ÉRULLE ET RICHELIEU.

On attendit cependant un jour encore. Enfin, le 9 août, Charles, averti que les Français allaient partir, vint à Somerset leur faire ses adieux : « Français, aous n'aurez n pas grand discours de moi, » leur dit-il, " car j'ai " grand'peine à parler; je vais vous dire seulement que « je vous ai donné votre congé parce que je n'ai cru pou- « voir posséder ma femme absolument tant que vous « seriez auprès d'elle, et que, si quelqu'un de vous m'a « offensé, je lui pardonne. » A quoi l'évéque de Mende répondit qu'aucun des Français, n'étant coupable, n'acceptait son pardon ni ne l'en remerciait : mot heureux et fier, que le prélat sembla malheureusement démentir en acceptant un diamant de celui dont il répudiait le pardon. Tous les officiers de la Reine reçurent des présents', et les PP. de l'Oratoire, qui les avaient d'abord refusés, se virent forcés de les accepter, non à titre de gratification, mais comme un remboursement insuffisant des sommes qu'ils avaient avancées pour la Reine.

Lorsque ces tristes nouvelles parvinrent au P. de Bérulle, il se trouvait depuis plus d'un mois à Nantes, où le Roi et la Reine mère lui avaient donné l'ordre de les rejoindre. Il fallait en finir avec les conspirations de palais qui permettaient à l'étranger de compter toujours sur les discordes intestines de la France pour la déprimer. Ce n'était plus seulement la fortune d'un ministre, si grand qu'il fut, qui était en jeu : c'était l'honneur même et

PEàTi, p. XXXIII. L'orijjinal est conservé au lîiitish .Muséum, (llarleian. Mss. 6988.) On trouvera aux pièces ju^ti^icatives de ce volume deux autres lettres inédites de Gliarles K'' à Iiuckinj;liain sur le même sujet.

» TlU.IKIlKS, p. 1 V9.

l'existence du Roi. L'arrestation du maréchal d'Ornano n'avait point rendu plus sa(;e la cabale qui s'ajjitait autour de Monsieur, et qui s'efforçait maintenant, pour contrecarrer les plans de son frère, de lui faire refuser la main à laquelle il prétendait autrefois, celle de mademoiselle de Montpensier. Frapper un coup décisif était devenu chose nécessaire. Déjà le duc de Vendôme et le {frand prieur de France, son frère, avaient été emprisonnés à Amboise (12 juin). Le 8 juillet, on arrêtait dans son lit un jeune gentilhomme d'une des premières familles de France, Henry de Talleyrand, comte de Ghalais, accusé du crime de lèse-majesté. Il avoua tout, compromit même par ses révélations madame de Chevreuse, qu'on exila, et Anne d'Autriche, ii qui on infligea un public affront par la défense de recevoir des hommes dans sa chambre, hormis en la présence du Roi. Ainsi séparé de ses amis et de ses conseillers, Monsieur, peu généreux d'ailleurs, ne fit nulle difficulté de les oublier. Il accepta de prendre près de lui, en qualité de surintendant de sa maison et de chef de son conseil, Roger de Termes, duc de Bellegarde, grand écuyer. Dès lors, l'affaire du mariage était tranchée. Ainsi en jugea le P. de Bérulle, d'autant mieux informé de ces intrigues, que la Reine mère, dont il était le conseil, logeait dans la maison des Pères de l'Oratoire. On avait essayé d'entraîner M. d'Epernon dans cette conspiration contre Richelieu et contre le Roi, mais sans y réussir. Aussi le P. de Rérulle s'empressa-t-il de prévenir le cardinal de la Valette, alors à Bordeaux, de la nomination du duc de Bellegarde. « Je vous mande cette « nouvelle, qui ne sera pas, Monseigneur, une des plus

« fascheuses que vous puissiez recevoir de deçà ' . . . >; Sous l'influence de ses nouveaux conseillers, Monsieur ne tarda pas à reconnaître que déposer son frère pour lui succéder et faire annuler le mariage de sa belle-sœur pour l'épouser étaient des plans bien chimériques, qu'il serait plus pratique d'échanger son titre de duc d'Anjou contre celui de duc d'Orléans, et d'accepter l'union qu'on lui offrait avec mademoiselle de Montpensier. Le 5 août au soir, le P. de Bérulle vit la chapelle de 1 Oratoire se remplir de la plus noble assistance qui se puisse imaginer : le Roi, les Reines et les premiers du royaume étaient là, tandis que Richelieu bénissait comme prêtre l'union que comme ministre il avait si habilement préparée. Au bruit du canon de Nantes, Chalais, croisant les bras dans sa prison, s'écriait : « 0 Cardinal, que tu as un grand

« pouvoir^! » Quelques jours après, le malheureux montait sur l'échafaud pour y être massacré par un bourreau improvisé (10 août). Richelieu était désormais tout-puissant.

Durant son séjour à Nantes dans la maison de la Myronnière', comme disaient les gens du pays, le P. de Bérulle voyait très-fréquemment le Roi chez la Reine sa mère. Il pouvait lui exposer en Uberté ses pensées et ses désirs, certain d'être soutenu par son meilleur ami, Michel de Marillac, depuis trois mois garde des sceaux^. La

1 Lettre auto{;raplie. Bibliothèque uationaie, S. F. 664V (ancien 920, t. I", p. 10()).

- Voyez le Mercure français , Bassompierre , Richelieu.

•^ C'était l'ancienne maison des Mirons. (^Mercure /rançoi.t.)

* Il succéda an chancelier d' Aligre (l" juin 1626). M. de Marillac disait en souriant : « J aurois envie de mettre toujours sur ma table les lettres de

ESPAGNE ET ANGLETETUîE. 127

concorde rétablie dans la famille royale par le mariage de Monsieur, l'autorité de Richelieu affermie par la punition exemplaire de ceux qui avaient poussé la haine jusqu'à menacer sa vie, la paix assurée avec l'Espagne par le traité de Mouçon, tout faisait espérer au P. de Bérulle que maintenant le Roi n'hésiterait plus à tirer une vengeance éclatante des outrages prodigués à la France par l'Angleterre. Il est vrai que la Grande-Bretagne avait une flotte et que nous n en avions pas ; mais qui nous empêchait de demander à l'Espagne ses vaisseaux? Nos intérêts et les siens étaient maintenant confondus, et rien ne semblait plus naturel que la conclusion d'une ligue offensive et défensive avec la cour de Madrid. Le résultat des entretiens de Nantes fut un billet adressé par le Roi à M. du Fargis et conçu en ces termes : « Monsieur du Fargis, « ayant commandé au P. de Bérulle de vous écrire sur <« quelque sujet que je luy ai commandé pour mon sei- « vice, je vous fais ce mot pour vous dire (jue vous ajou- « tiez foy à ce qu'il vous mandera de ma part, comme si « c'étoit rnoi-mesme. Priant sur ce Dieu qu'il vous tienne « en sa garde. Ecrit à Nantes le 15 août 1G26 '. »

Mais, si importante que fût cette nouvelle négociation, il en était une autre plus difficile et plus délicate à laquelle le P. de Bérulle se trouvait alors mêlé.

« ma chni-ge à côté des sceaux, afin quon loin- lit la révérence au lien de • nioy, puisque ce n'est qu'à leur considération que l'on me fait t.ini « d'honneur. »

' Arch. nat., M. 232, liasse Mouçon, n» 53.

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