‹ Le cardinal de Bérulle et le cardinal de Richelieu, 1625-1629Chapitre 6 sur 46 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

AFFAIRES d'état ET d'ÉGLISE.

Projet d'alliance offensive et défensive entre la France et l'Espagne, — Le P. de Bérulle est chargé de suivre les négociations. — Dépêche du P. de Bérulle. — Réponse de M. du Fargis. — Le P. de IJérulle combat les soupçons du duc d'Olivarès. — Reprise des négociations au sujet de la démolition des forts de la Valteline. — Imprudente concession de ^L du Fargis. — Visites du P. de Bérulle au marquis de Mirahel. — Urbain VIII se refuse à évacuer les forts. — Lettre du P. de Bérulle à M. de Béthune.

— Triste issue de l'ambassade de Bassompierre en Angleterre. — Lettre du P. de Bérulle à la reine de la Grande-Bretagne. — Traité d'alliance avec l'Espagne, 20 mars 1627. — Nouvelles difficultés soulevées par le duc d'Olivarès. — Kouvelle dépèche du P. de Bérulle à M. du Fargis.

— Soins donnés durant ce temps par le P. de Bérulle aux Carmélites.

— Fondations de Sens, de Blois, d'Aix. — La Mère Anne du Saint- Sacrement à Saint-Denis. — Nouveaux monastères à Angers, à Mâcon. — I^a Mère Marguerite du Saint-Sacrement et le monastère de la Mère de Dieu. — Le grand couvent. — La Mère Madeleine de Saint-Joseph. — La Mère Marie-Madeleine, la Mère Marie de Jésus. — Accroissements de l'Oratoire. — Nouvelles maisons. — Insistance de Jansénius et de Saint-Cyran auprès du P. de Bérulle pour une fondation en Flandre. — Hésitations du P. de Bérulle. — Son entretien avec le P. Gibieuf. — Etablissement de la Congrégation à Maliiies(octobie 162"'). — Le P. Bourgoiug. — Le P. de Condren , ses vertus et ses oeuvres. — Le P. Jean Eudes, sa vocation à l'Oratoire, ses missions en Normandie. — Le P. Lejeune. — Conférences aux ordinands. — Amour de tous ces prêtres pour Jésus-Christ. — La Mère Marguerite du Saint-Sacrement et le Général des galères. — Entrée de M. de Gondi à l'Oratoire. — Lettre du cardinal Bentivoglio au P. de Bérulle.

Entre la France et l'Espagne, il ne s'agissait pins seulement d'un traité de paix. Depuis le mois de juin 1626, on songeait à unir les deux couronnes dans une alliance

offensive et défensive contre l'Angleterre. En faisant confidentiellement des ouvertures à l'ambassadeur du Roi , M. du Fargis, le comte-duc d'Olivarès n'avait-il d'autre objet que d'amuser Son Emin«nce le cardinal de Riclielieu? En donnant à Louis XIII le conseil de paraître favorable à un nouveau traité, le cardinal de Ricbelieu espérait-il surtout se jouer du duc d'Olivarès? Voilà ce que se demandait parfois le P. de Bérulle, chargé par le Roi de poursuivre les nouvelles négociations entamées à Madrid. Mais quoi qu'il en fût de la pensée intime du cardinal-ministre, l'alliance au sujet de laquelle du Fargis avait écrit à Louis XIII et dont le marquis de Mirabel avait entretenu le P. de Bérulle lui-même, répondait trop aux vues de ce dernier pour qu'il ne mît pas tout en œuvre afin de la faire aboutir. Comme il importait de laisser ignorer à la cour d'Angleterre les avances réciproques que se faisaient la France et l'Espagne, le Roi jugea plus prudent de mettre le P. de Bérulle seul dans la confidence. Tel était le motif du billet adressé de Nantes par le Roi à son ambassadeur'.

Aussitôt, le supérieur de l'Oratoire prévint M. du Fargis du bon accueil fait aux propositions du duc d'Olivarès : « Si on avoit différé d'y répondre »>, disait-il, « c'éloit « pour laisser un peu dissiper et éclaircir le nuage domes- « tique qui s'était élevé, mais Monsieur étant maintciumt « et marié et content, on étoit ravy d'v entendre. » Il fallait d'abord établir les moyens et les conditions de ce projet d'entreprise sur l'Angleterre, l'union des deux

• Voyez |)lus liant, <li. m, p. 127.

couronnes contre elle ne pouvant manquer d'avoir son effet, si les mesures prises s'exécutaient avec promptitude et dans un jjraiid secret; pour cette fin, la dépêche ne passait point par les voies ordinaires des secrétaires d'Etat, et il était à propos que l'Espagne de son côté conduisit cette affaire avec toute la réserve dont elle a coutume d'user dans les plus secrètes négociations. Elle n'avoit donc qu'à s'expliquer nettement. Sitôt qu'on aurait une déclaration claire et bien assurée de ses volontés, on prendrait en France une résolution, et le nouveau traité serait conclu « sans un plus long délai que le « simple retour du courrier '. »

A cette dépêche, M. du Fargis répondit le 7 septembre. Dans un long entretien qu'il venait d'avoir avec le duc d'Olivarès, celui-ci s'était montré plein de défiance. La cour de France ne voulait se servir des Espagnols que pour effrayer les Anglais, pensait-il ; aussitôt que rendus plus traitables par la peur, ils lui auraient donné la satisfaction qu'elle recherchait, elle ne manquerait pas de tourner le dos à l'Espagne et de s'allier à l'Angleterre ou à quelque autre ennemi de la maison d'Autriche. La conséquence naturelle de tout ce discours était qu'il fallait offrir aux Espagnols des assurances certaines de la sincérité et de la stabilité de notre union. De leur côté, ils étaient prêts à envoyer une flotte puissante contre l Angleterre dès cette année, à la condition cependant que, pour marque des engagements contractés, la France ferait en même temps, de son côté, une démonstration sérieuse

* liATTEREi,, Vie niaiiuscrile, liv. VII, ii" 116.

avec une escadre. Philippe IV offrait à Louis XIII des navires s'il lui en manquait. Du reste, les Espagnols seraient "fidèles au secret réclamé d'eux et auquel ils s'estimaient aussi intéressés que les Français. Mais avant de se lier, le duc d'Olivarès exigeait qu'une ligue offensive et défensive fût conclue pour dix ans entre la France et l'Espagne; qu'on s'engageât à avoir, durant cet intervalle, amis et ennemis communs, à l'exception des anciennes alliances contractées depuis longtemps, avec les Suisses par exemple, avec Venise et la Savoie; qu'à l'égard des puissances d'Allemagne, la ligue fût dirigée contre les rois de Suède et de Danemark, et qu'à l'égard des Hollandais, elle consistât du moins à ne les plus assister ainsi que nous le faisions '.

Cette réponse convainquit le P. de Bérulle que le duc d'Olivarès susjiectait complètement la sincérité de la cour de France. Dans une nouvelle dépèche à M. du Fargis, il protesta avec énergie de sa bonne foi. L'Espagne ne devait prendre aucun ombrage, disait-il, du voyage que M. de Bassompierre allait faire ii Londres. Cet ambassadeur avait ordre de demander, sans user d'aucune menace, le rétablissement des Français auprès de la Reine et l'accomplissement des promesses jurées lors de son mariage. Or, comme on était moralement certain du refus des Anglais, la négociation n'aurait en réalité d'autre avantage que de les mettre dans leur tort à la lace de toute l'Europe et de nous donner le teuq)s de terminer nos armements. Passant ensuite aux divers points touchés

' Batierel, Vie inaniisoilc, llv. VII, n" 11 G.

dans l'entretien du comte-duc avec M. du Fargis, le P. de Bérulle répondait que, la saison étant trop avancée pour armer en mer, il fallait nécessairement différer de quelques mois. A la vérité nous n'avions point de vaisseaux, mais il ne nous convenait pas de nous servir d'autres bâtiments que de ceux auxquels on travaillait dans nos ports, et qui seraient en état de prendre la mer au mois de février ; le Roi en avait aussi fait construire en Hollande, lesquels étaient presque prêts; mais, pour les retirer sûrement de ce pavs, il importait de ne pas déclarer immédiatement la guerre à l'Angleterre, maîtresse des passages. Puis, venant au point capital, le projet d'alliance offensive et défensive, le P. de Bérulle le déclarait prématuré. Son premier effet, dès qu'elle viendrait à être connue, ne serait-il pas de porter toutes les puissances h se liguer entre elles contre les deux couronnes unies? et par là, la France et l'Espagne ne se trouveraient-elles pas nécessairement éloignées de leur premier objet, la vengeance qu'elles entendaient tirer de l'Angleterre? Il était donc plus prudent de conclure cette ligue dans un traité à part, sans rapport avec la principale entreprise. D'ailleurs, en ce qui concernait les Hollandais, il n'était point d'une sage politique de rompre avec eux : c'était nous mettre à dos les protestants du Nord et nous rendre fort difficile le passage du détroit couvert des flottes de la Hollande, alors que nous songions à attaquer l'Angleterre, et qu'en France même les réformés nous donnaient assez d'exercice. Nous employer dans le présent à procurer une bonne trêve entre la Hollande et l'Espagne, sans engager l'avenir, voilà (juci était le parti le plus sage, et cela

devait suffire au duc d'Olivarès. Il semblait, concluait le P. de Be'rulle, que la bénédiction de Dieu sur ce siècle allât à la ruine de l'bérésie, et qu'il voulût la détruire en se servant d'elle-même, de ses propres desseins, de ses propres conseils et de sa prudence. Il fallait donc commencer par entamer l'Angleterre, puisqu'elle en donnait sujet. Le Roi son maître souhaiterait avec passion pouvoir seconder celui d'Espagne dans un si bon et si juste dessein; malheureusement il se voyait réduit à l'inaction, faute de vaisseaux. Si le Roi son beau-frère désirait commencer, les ports de France lui étaient ouverts, et il y trouverait toute sûreté et grande abondance de munitions et de vivres, quand même le traité projeté n'aboutirait pas. Mais si le roi d'Espagne persistait à vouloir le faire, la cour de France consentait à se lier dès ce moment de telle sorte qu'elle ne pourrait conclure aucun accord avec l'Angleterre que d'un consentement réciproque ' .

Tandis que le P. de Rérulle envoyait à M. du Fargis ces instructions concertées avec Richelieu, il s'efforçait d'en finir avec la paix d'Italie. L'exécution du traité de Mouçon souffrait de continuelles difficultés. Elles irritaient le marquis de Mirabel et le duc d'Olivarès, (|ui y voyaient, ou y voulaient voir, un indice du peu de franchise de la France à l'égard de l'Espagne.

Il avait été décidé, on se le rappelle, que le Pape, entre les mains duquel on remettrait de part et d'autre les forts de la Valteline, les ferait démolir incontinent.

' LeUre du P. de Bériille à M. du Faryis, 19 octobre 1626.

184 LE GAllDINAL DE KÉdlJLLE ET RICHELIEU.

Sur le refus d'Urbain VIII de se charger de celte démolition, du Far(jis consentit à en abandonner le soin au roi d'Espagne et aux Valtelins. On se montra très-ëmu à Paris de la démarche de l'ambassadeur, et les ministres du Roi ne cachèrent pas leur mécontentement au marquis de Mirabel : ils déclarèrent même, qu'en aucune façon Sa Majesté ne permettrait la démolition des forts'. Inquiet et blessé, l'ambassadeur d'Espagne adressa à Louis XIII un Mémoire assez hautain. Peu de jours après, le 13 octobre, il recevait la visite du P. de Bérulle. Celui-ci venait lui annoncer que le Roi avait envové des ordres à M. de Béthune et au marquis de Gœuvres, pour traiter des conditions et de la forme de la démolition. Puis, profitant de l'heureuse impression produite sur l'ambassadeur par cette nouvelle, il le supplia de ne pas s'arrêter à certains propos qui lui avaient été répétés, et de croire qu'en France on désirait ardemment la paix ^. D'autres difficultés encore se trouvaient soulevées par l'exécution du traité de Mouçon. On parlait d'un arrêt du Parlement d'Aix contre la république de Gênes; on répandait le bruit que le roi de France avait ordonné, si on confisquait en Espagne les biens des Français, de faire de même en Provence et à Rouen pour les biens des résidants espagnols; on affirmait

' Richelieu, dans ses Mémoires, liv. XVII, p. 161, parle de toutes les dilficulté.s soulevées par cette question de la déinulition des forts. Il ne nomme pas le P. de Rérnlle, nui y joua cependant, comme on le voit, un rôle fort actif. Tous les détails que je donne sur ce sujet se trouvent dans les Lettres et dépêches du marnuit de Mirabel , conservées aux Arcliives nationales. K. 1480.

- Dépèclies du maiipiis de Mirabel à don Juan, du 14, du 15. du 17 octobre et du 19 novembre 1G2G. (Arcli. nat., K. 1480.)

à l'ambassadeur d'Espagne, que le roi de France continuait à soutenir les prétentions du duc de Savoie, son ancien allié. Avec une patience invincible, le P. de Bérulle reprenait alors le chemin de l'hôtel du marquis de Mirabel, s'efforçait, d'accord avec le nonce Spada, de le rassurer de vive voix , ou bien lui écrivait des billets vifs et pressants. « Il faut de part et d'autre », disait le supérieur de l'Oratoire à l'ambassadeur de Philippe IV, « que « les deux rois triomphent par leur bonne foi de toutes « les difficultés qui surviennent, car il paraît que le .; démon en veut susciter et de toutes sortes pour empê- « cher la paix et l'entente des deux couronnes '. »

L'attitude qu'Urbain VIII avait prise dans cette affaire n'était pas de nature à assurer cette paix si désirée. Après avoir refusé de se charger de la démolition des forts de la Valteline, il ne pouvait se décider à les évacuer, et ainsi le traité restait toujours en suspens. C'était un grand péril; le P. de BéruIIe le sentit et écrivit en ces termes h M. de Béthune : « Il est temps de mettre la dernière main « à l'affaire de la Valteline et de la terminer au repos de la « chrétienté, à la gloire du Roi et au soulagement de ses « peuples. M. le marquis de Mirabel, ambassadeur du roi « d'Espagne, m'a fait de la part de son maître une ouver- « ture qui ne souffre point de difficulté, qui est que les « deux rois démolissent conjointement les forts en y em- « ployant les naturels du pays, comme soudoyés par les « deux couronnes; que deux commissaires assistent à « cette démolition, l'un nommé j)ar le marquis de Cœu-

» 15 octobre 1626. (Arch. nat., K. 1480.)

186 LE CARDINAL DE BÉRULLE ET RICHELIEU. « vres, l'autre par don Gonzalès de Cordoue comme gou- « verneur de Milan , et qu'elle se fasse en présence des « troupes du Pape, non pour y coopérer, puisqu'il ne le « veut pas , mais seulement pour y assister et empêcher, «par l'autorité de son nom, les accidents qui peuvent « survenir en pareil cas. Le Roi a arrêté en son conseil » ce tempérament, et il en a fait donner avis à M. le " nonce, afin qu'il n'y ait plus aucune sorte de dilation .' en cette affaire, ni difficultés, ni réplique, et nous dési- « rons qu'elle soit si promptement exécutée par votre Il ordre et votre bonne conduite dans les affaires du Roi, « que nous n'en attendons plus d'autres nouvelles que » celles de son exécution par le courrier qui viendra ici. « M. le comte d'Olivarès va bien plus avant, comme je « l'apprends de M. du Fargis. Car après s'être échauffé » avec Mgr Pamphilio, nonce du Pape en Espagne, sur i: les difficultés que fait le Saint-Père de prendre part à « cette démolition, il en est venu jusqu'à dire à M. du 11 Fargis qu'il falloit sortir de cette affaire par une voie Il bien plus courte et faire en sorte qu'un beau matin tous 11 les forts se trouvassent démolis, comme par un coup de 11 foudre du ciel, que M. de Cœuvres et don Gonzalès « sauraient bien lancer, s'ils avaient de l'esprit. Mais nous « avons plus de respect que cela envers Sa Sainteté , et « nous espérons de sa bonté, qu'elle nous épargnera les « voies violentes, et finira sans aucun délai une affaire u dont le Roi veut absolument sortir au plus tôt, pour 11 penser à d'autres qui concernent la grandeur et la féli- « cité de son Etat ' . "

• 2 décembre 1626. (CATiEREt., !'«> manuscrite, liv. III, n» 23.)

Ces autres affaires étaient toujours, au dedans la réduction des calvinistes, au dehors l'humiliation de l'Angleterre, rendues faciles, pensait le P. de Dérulle, par une union étroite de la Fran(fe avec l'Espagne.

Il n'y avait plus, en effet, à espérer aucune réparation sérieuse de la cour de Windsor. Le jour même où le P. de BéruUe écrivait à M. de Béthune la lettre que l'on vient de lire, le maréchal de Bassompierre faisait ses adieux au duc de Buckingham. Après un séjour de deux mois en Angleterre, il ne rapportait que des satisfactions illusoires. Mieux que personne, le P. de BéruUe connaissait les résultats stériles de cette somptueuse ambassade ; il en était instruit par le P. de Harlay-Sancy, qui, sur l'ordre du Roi, avait accompagné Bassompierre, afin de rétablir la vérité des faits que les Anglais dénaturaient audacieusement'. Aussi Buckingham n'avait-il rien ménagé pour obtenir le renvoi du P. de Sancy. Très-ferme d'abord sur ce point, Bassompierre ne tarda pas à fléchir sur tous les autres et sembla se contenter d'une apparence de réconciliation célébrée par des fêtes brillantes. Il fut convenu que la Beine aurait un évéque et dix prêtres français, non réguliers, pour le service de sa chapelle, outre son confesseur et le compagnon de celui-ci, le P. Philips et le P. Viette, tous deux de l'Oratoire; on stipula aussi le nombre de serviteurs qu'elle pourrait tirer de son pays. Après quoi le comte de Bassompierre revint en France, chargé de riches présents et accompagné de soixante-dix prêtres catholiques anglais (|ue Buckingham

1 Richelieu, liv. XVII, t. \\Ï,\>.%]1.

avait paru délivrer à sa prière, mais dont, en re'alité, le grand amiral était ravi de se défaire. Pour se consoler d'avoir si complètement échoué, « le fait d un ambassa- « deur » , disait Bassompierre de l'air le plus déjjagé du monde, « est de porter et de rapporter des paroles, non « pas des effets'. » Un trait d'esprit ne suffisait pas pour désarmer Richelieu, pour consoler le P. de Bérulle. Le premier considérait avant tout la France insultée, et méditait d'en tirer une vengeance éclatante; le second songeait en même temps à l'isolement et à la douleur de la reine d'Angleterre. La guerre semblait imminente entre les deux ])ays, et, durant une lutte qui allait mettre aux mains son mari et son frère, l'infortunée princesse serait sans soutien. Aussi, dans les premiers jours de 1627, le P. de Bérulle composa une nouvelle et touchante lettre, sur la demandé et sons le nom de Marie de Médicis, qui la signa. « Ma fdie » , disait la Reine mère, " ce seul mot me « perce le cœur et m'attendrit si fort, que je ne pourrois « passer outre si ie ne me force à moy-mesme, surmontant « ma douleur par un nouvel amour vers vous et par le « désir que j'ay de m'enlretenir avec vous. Ma fille donc, •< et ma très-chère fille, ne soyez iamais capable de croire « que ie puisse vous mettre en oubly, vous m'êtes trop « chère et trop douloureuse ensemble... Le traicté qui « sépare la France et l'Angleterre ne vous sépare point de « mon esprit. Je pense à vous à toute heure, et vous « m'êtes plus présente que lorsque vous estiez allentour « de moi... » Puis, après avoir dit à Henriette avec quelle

1 Richelieu, liv.XVIl, p. 272.

joie elle avait appris par le P. de.Sancy sa Hdélité à ses exercices de reli^jion, après lui avoir recommande de suivre les avis que ce Père et le P. de Bèrulle lui avaient donne's autrefois, Marie de Mèdicis, ou plutôt le supérieur de l'Oratoire, songeant aux périls dont était entourée la jeunesse de la reine d'Angleterre, ajoutait ces sages conseils : « Souvenez-vous que Dieu est avec vous, et son « ange qui vous garde. C'est la plus fidèle compagnie que i< nous ayons tous. C'est celle aussy au regard de laquelle « vous devez avoir vos premiers soins. Soyez soigneuse à « prier Dieu et à le prier souvent, et h le prier avec d'au- « tant plus de ferveur, que vous en avez besoing et que sa « grâce vous est nécessaire en Testât où vous estes. Conti- « nuez vos exercices de piété, et n'escoutez pas ceux qui « vous en veulent divertir sous prétexte de gayeté. Leur « conseil est pernicieux et vous porteroit en de terribles « tristesses... Ne prenez ny confiance ny plaisir en la plus- « part de ceux que l'on m'a dit vous approclier le plus. lay « peine de voir ces gens-là près de vous. Mais j'aurois " beaucoup plus de j)eine si leurs paroles entroient dans << vostre esprit. Dieu vous en préserve, ma fille, et vous (« conserve en sa grâce et en son amour. Souvenez-vous « chaque jour que Jésus-Christ Nostre Seigneur est mort a pour vous donner la vie. Il est vostre sauveur et vostre « Dieu. II est vostre salut, vostre garde et vostre refuge « en toutes vos nécessitez. Recourez à luy et l'invoquez Il souvent, et recourez aussi à sa très-saincte Mère la Il Vierge Marie, de lacjuelle vous j)ortez le nom e à « laquelle ie vous exhorte de continuer la dévotion qui « vous a esté enseignée. le vous en ay donné l'exemple...

190 LE CARDINAL DE BÉRULLE ET RICHELIEU. «A Dieu, ma fille, à Dieu, et soyez à Dieu pour

K jamais '. »

Plus la position d'Henriette de France et des catholiques anglais causait d'inquiétude au P. de Bérulle, plus il lui tardait d'apprendre qu'un traité avantageux avec l'Espagne était enfin conclu. La nouvelle ne tarda pas à en arriver. Dans son désir de mettre publiquement aux mains la France et l'Angleterre, Olivarès, sous divers prétextes, pressa tellement du Fargis, que celui-ci, averti peut-être par la Reine mère qu'il ne déplairait pas, outrepassa de nouveau ses instructions, et signa, le 20 mars, un traité d'alliance avec l'Espagne. Pliilippe IV ne s'obligeait à rien plus que le roi de France, mais déclarait seulement à celui-ci qu'il « avoit déjà guerre ouverte « avec l'Angleterre et exécuteroit de toutes les puissances « de ses forces contre ses États tous genres d'hostilités « permises en guerre loyale ; ce que Sa Majesté pro- « mettait aussi de faire, au plus tard, dans le mois de n juin 1628^. » Bien que le traité, dans les termes où il avait été conclu par du Fargis, ne fût point fort avantageux, Louis XIII était « si offensé des indignités que ses « sujets recevoient de l'Angleterre^ », qu'il l'accepta et le signa (20 avril 1627).

Au moment où le P. de Bérulle pouvait se réjouir de voir une alliance si nécessaire enfin conclue, il apprenait que le duc d'Olivarès soulevait de nouveaux incidents.

1 Arch. liai., M. 232. Liassa Angleterre, 5, 6. CeUe pièce est écrite sur des revers de lettre à l'adresse du 1*. de Bérulle.

2 Mémoires de Richelieu, liv. XVII, t. III, p. 285.

3 /</., il>i<l., p. 286.

Revenant sur une question déjà traitée, le favori de Philippe IV déclara que les forces de l'Espagne n'étaient pas suffisantes pour « faire une attaque royale en Angleterre » , si le roi de France ne mettait de son côté une armée navale en mer d'au moins vingt-cinq vaisseaux. Il demandait aussi que Louis XIII s'assurât de la neutralité des Pays-Bas. Il demandait enfin que don Diego de Meria, général de la cavalerie envoyé en Flandre, pût passer par la France et y conférer des conditions du traité avec les ministres du Roi.

Ces nouvelles exigences du duc d'Olivarès indignèrent Richelieu. Il démontra vivement au P. de Bérulle comment les Espagnols ne nous avaient rais en cette affaire que pour se moquer de la religion, exciter le Roi à s'embarquer dans ime guerre avec les Anglais, et l'abandonner quand elle serait engagée. Le P. de Bérulle n'avait pas attendu ce jour pour soupçonner la sincérité d'Ohvarès; mais, plus encore que Richelieu peut-être, parce qu'il le désirait davantage, il s'était flatté de prendre l'Espagne dans ses j)ropres filets. Quoi qu'il en fût, d'accord avec le cardinal, le supérieur de l'Oratoire écrivit dans des termes clairs et énergiques à M. du Fargis. La France, lui disait-il, était toujours résolue à procéder avec sa franchise ordinaire, quoique les Espagnols fissent mine de reculer et qu'au dire de plusieurs ils eussent moins en vue, par leur traité, de rendre service à la cause de la religion que de surprendre le Roi. Pour leur ôter tout prétexte de ne pas faire la campagne à laquelle ils s'étaient engagés, Louis XIII promettait au delà même de ce qu'ils avaient exigé, et il tiendrait vingt-cinq

192 LE CAIiDINAL DE BÉRULLE ET RICHELIEU, vaisseaux armés dai)s la Manche; mais il ne lui semblait pas raisonnable de joindre ces vaisseaux à ceux d'Espagne pour agir conjointement; car « il n'est pas suppor- « table que deux grands rois concourent en un même Il dessein, l'un avec trois fois autant de forces que « l'autre. » Quant au reste, pour faire voir quelle était la loyauté de la France, quoique, à s'en tenir à la lettre dn traité, elle ne fût pas obligée de se déclarer avant un an contre les Anglais, le Roi daignait permettre que notre union avec l'Espagne fût connue du jour où celle-ci commencerait à exécuter le traité. Le Roi ne s'opposait pas, en outre, au passage par la France de don Diego de Meria et à des pourparlers entre lui et ses ministres, au risque de donner des soupçons à l'Angleterre et à la Hollande, qui, pressentant une alliance, seraient fort capables de soulever les huguenots de France. Sa Majesté ne refusait pas même d'agir auprès des Hollandais, afin d'obtenir leur neutralité.

Du Fargis répondit naturellement aux protestations de bonne foi du P. de Bérulle par celles du duc d'Olivarès. A en croire le ministre de Philippe IV, les deux escadres, mouillées dans les eaux de la Corogne et de Dunkerque, étaient armées et n'attendaient plus qu'un ordre pour appareiller. Il n'ajoutait pas qu'elles devaient l'attendre longtemps.

Négociations avec l'Espagne, avec l'Angleterre, avec l'Italie, avec la Sorbonne, le P. de Bérulle se trouvait donc, en 1627, initié à tout. Il correspondait avec M. du Fargis comme avec M. de Blainville, avec le marquis de Gœuvres comme avec M. de Béthune; le nonce Spada,

dans le parloir de la rue Saint-Honoré, venait solliciter ses bons offices; le marquis de Mirabel comptait plus sur sa parole que sur celle des ministres. Le Roi prenait ses conseils, la Reine mère transcrivait ses lettres, tandis que d'HerbauIt expédiait ses dépêches. Dans toutes les circonstances difficiles, on l'appelait; Louis XIII le voulait en cour, et Richelieu l'emmenait à la Maison-Rouge, à Fleurv, à Limours. Mais ni la fati^jue de tenir dans les mains tant de fils, et d'avoir, pour qu'ils ne se brisent point, à ménager de si puissants intérêts; ni les préoccupations de l'homme d'Etat doublées des inquiétudes de l'homme de Dieu, qui, pour assurer le triomphe de la France et de l'Eglise, ne veut employer que des moyens conseillés par l'honneur et acceptés par la foi, rien, en un mot, ne peut distraire le supérieur des Carmélites et le général de l'Oratoire de ces deux grandes et chères sociétés. Il trouve du temps pour veiller sur elles et pour rendre grâces au ciel des bénédictions dont il ne cesse (le les favoriser.

Elles sont prospères, en effet. Les fondations se multiplient, et, dans toutes, il est facile de voir ce que le Carmel doit à son zélé supérieur. C'est un des prélats dont la confiance lui est acquise. Octave de Rellegarde, qui appelle les filles de sainte Thérèse dans sa ville archiépiscopale de Sens et qui veut les recevoir de la main de la Mère Marguerite du Saint-Sacrement'. C'est du

• 2 juillet 1625. Chronirjuex de l'ordre des Carmélitex en France, Troyes, 18(il, t. IV, p. I. Octave de Hellegaide, archevêque de Sens depuis 162;i, était iiii prélat pieux et versé dans les matières (!cclésiastifjiies. Mais plus tard, il donna uiaUieureuscment dans les erreurs des Jansénistes. Il avait eu de bonne heure des relations fort intimes avec Po)t-Royal. Voyez son article dans MoRÉni.

194 LE CARDINAL DE BÉRULLE ET RICHELIEU, couvent de la !Mère de Dieu, objet de tous les soins de M. de Bérullo, que sort la pieuse colonie destine'e à Blois. La prieure du nouveau monastère, la Mère Anne de Jésus, une amie de la marquise de Mai(^nelay et de la duchesse d'Hall win, a rencontré bien souvent, alors qu'elle s'appelait madame de Villepecque, le supérieur de l'Oratoire dans leur hôtel du faubourg Saint-Honoré, et elle n'a pas accepté, sans prendre ses conseils et ses ordres, la charge que lui impose l'estime de la Mère Marguerite ' . A la tète du parlement d'Aix se trouvait alors un premier président dont la piété rehaussait singulièrement le mérite et la naissance, messire ^Meynier de Forbin , baron d'Oppède^. D'accord avec sa pieuse femme, Ayman de Castellane de la Verdière, il désirait attirer les Carmélites dans la capitale de la Provence, et, depuis dix ans déjà, il sollicitait M. de Bérulle d'accéder à ses vœux. Celui-ci n'avait pu s'y rendre encore, et par des motifs bien dignes de sa haute piété et de son désintéressement^. Mais, cette année,

1 Chroniques des Carmélites de France^ t. IV, [». 04. Le monastère de Blols fut fondé le 9 mai 1625. Mademoiselle Eardoux de la Brosse , veuve de M. (le Villepecque, était entrée cliez madame d'Hallwin au moment où celle-ci avait tant à souffrir de son mari. Voyez Le P. de Bérulle et l'Oratoire de Jésus, cil. VI, p. 192.

2 11 était d'une des plus vieilles et des plus illustres maisons de ProTence. Voir MoiiÉHi, aux mots Forbin et Oppède.

•* Le chiffre de dix années m'est donné par une lettre non datée de M. de Bérulle à M. d'Oppède, dont il existe une copie aux Archives nationales. (^I. 216, liasse G, n"* 62.) Dans ce document M. de Bérulle dit au premier président : « INous avons fondé près de dix maisons en France. » Or la dixième fondation, celle de Dieppe, eut lieu en 1615 (^Chroniques, p. 543). C'est donc au moins à cette année qu'il faut faire remonter les démarches de M. d'Oppède. M. de Bérulle se refusait alors d'établir les Carmélites dans une abbaye que lui offrait le président. « Kous avons Il fondé près de dix maisons en France, et nous n'avons voulu emplover H aucune de ces voies qui intéressent les autres ordres dont nous désirons « plutôt la réformation que la dissipation. »

il triompha des derniers obstacles. Le jour de l'Exaltation de la sainte Croix, la Mère Thérèse de Jésus, alors prieure de Marseille, et ses compagnes, prirent possession, aux acclamations de tous, du monastère érigé sous le titre de Sainte-Madeleine solitaire'. Par les sentiments de reconnaissance et d'amitié dont ses lettres portaient l'expression à M. d'Oppède, M. de BéruUe animait encore le zèle que le pieux magistrat déployait en faveur des Carmélites, et qui ne se démentit jamais^. De toutes ces fondations, celle à laquelle M. de Bérulle prit l'intérêt le plus vif, fut la fondation de Saint-Denis.

Ainsi qu'il l'avait décidé avec la Mère Anne du Saint- Sacrement (mademoiselle de Viole), lors de son passage à Amiens, au mois de juin 1625, Saint-Denis était destiné à bénéficier des largesses de madame de la Grange-Trianon ^. La résolution une fois prise, la Mère Anne du Saint-Sacrement ne tarda pas à l'exécuter. En quelques semaines on eut accommodé les bâtiments où les Carmélites comptaient demeurer provisoirement. A la fin d'août, elles partireut d'Amiens , et après une courte halte au monastère de l'Incarnation et à celui de la Mère de Dieu , elles arrivèrent à Saint-Denis. La clôture y fut établie le 28 sejjtembre, le lendemain même du jour où le P. de Bérulle, obligé de quitter j)récipitammeiit l'Angleterre, arrivait à Paris. Dans les tristes préoccupations (jui l'assiégeaient alors, ce lui était une douce consolation d'appreudre avec quelle ferveur les filles de la Mère Anne s'efforçaient de marcher

' Chroniques, t. IV, p. 76. •

- OEuv. imp., in-fol., cdit. de 1657. Lettres, p. 879. •^ Voyez plus haut, cli. i, p. 17.

sur les traces de leur prieure. Celle-ci se montrait vraiment admirable dans leur conduite. Ses lumières pour découvrir les desseins particuliers de Dieu sur chaque âme; sa prudence à attendre les moments du ciel ; sa dépendance visà-vis de la grâce, n'étaient égalées que par sa vigueur à combattre les vices, les lâchetés, les défaillances de la nature. Le regard fixé sur Jésus-Christ, elle désirait passionnément amener toutes ses filles à ses pieds; mais elle se gardait bien de les y conduire par le même chemin. On eût dit qu'elle avait autant de méthodes de direction que de caractères différents à gouverner. Humble et digne, tendre et ferme, ardente et mesurée, comme elle ne cherchait que Jésus dans les âmes, elle entendait que ce fût lui seul dont ou respectât, dont on aimât l'autorité en sa personne. Il fallait s'attendre à ce qu une communauté si fervente fût visitée par l'épreuve. Les cinq religieuses que la Mère Anne avait amenées d'Amiens, tombèrent successivement malades. Malgré les largesses de madame de la Grange, la pauvreté de ces saintes filles était telle, que la Mère Anne n'osait faire venir de Paris quelque médecin en renom et se devait contenter des docteurs de l'endroit. Dieu guérit ses servantes sans le secours de la science '. Mais une position si précaire préoccupa le P. de Bérulle. A ce monastère non moins dénué des biens de la terre que riche de ceux du ciel, il chercha une fondatrice, et il la découvrit bientôt. Parmi les personnes les plus distinguées de la cour qui venaient solliciter ses conseils, se trouvait une jeune femme d'une haute piété, madame

' Chroniques de l'ordre des Carmélites en l'rance , t. IV, [>. 142, 187 et suiv.

de la Ville-aux-Clercs; son mari, secrétaire d'État, homme de probité, de vertu et d'une capacité qui ne l'avait pas empêché d'échouer, comme les autres, en Angleterre, loin de combattre ses goûts, les encourageait et les partageait. Le P. de Bérulle avait été tellement frappé du travail de la grâce dans cette âme, que, ne pouvant se charger de sa conduite, il l'avait remise entre les mains du plus éclairé de ses disciples, le P. de Condren. Liée intimement avec mademoiselle de Gadagne, connue maintenant dans le Carmel sous le nom de Sœui- Angélique, madame de la Ville-aux-Clercs était heureuse d'aj)pliquer aux Carmélites quelques-unes des immenses aumônes cpie lui permettait sa grande fortune et qu'exigeait d'elle sa charité. Aussi, quand le P. de Bérulle lui offrit de devenir fondatrice du monastère de Saint-Denis, accepta-t-elle avec joie une charge largement compensée à ses veux par l'affection, la reconnaissance et les prières des Carmélites ',

A Angers, les fdles de sainte Thérèse ne supportaient pas avec moins de courage qu'à Saint-Denis une pauvreté

^ Chronicjues , t. IV, p. 199 et SÔV. Louise de Réon-Luxembourg, fille (le Bernard , seigneur de Massv, gouverneur de Sainlonge, d'Angouléine et du pays d'Aunis, et de Louise de LuxernLoiug-Iirienne, épousa en 1623 Henri-Auguste de Loinénie, seigneur delà Ville-au\-Cicrcs. La notice placée en tête des Mémoires de ce dernier dans la collection Micliaud et Poujoulat, III® série, toni. III, p. x, fixe ce mariage ù l'année 1643, ce qui est une erreur manifeste, puiscpie l'tui dos fils issus de ce mariage, Hc-nri- Louis de Loménie , comte de Brienne, naquit en 1645, et que l'une des filles, Marie-Antoinette, épousait le 4 juin I(i42 le inaïquis do Gamaclies. (Voyez MoRKni,aux articles /vO»ne'/jit" et Luxeiubouio-Bi'on.) Ce que je n'ai pu déterminer exactement, c'est 1 époque à laquelle M. de la Viile-aux- Clercs prit le titre de comte de Brienne qui lui venait de sa femme. Lorsque celle-ci devint fondatrice du monastère de Saint-Denis, elle se nommait encore madame de la Ville-aux-Clercs, disent les Chroniaues, loc. cit., p. 199.

à laquelle le P. de Beruile ne les croyait pas condamnées lorsqu'il avait agréé cette fondation. La comtesse de Carava, sœur de l'évéque d'Angers, M. Miron, avait en effet promis de consacrer une partie de ses biens au nouveau monastère; mais elle tomba dangereusement malade, et lorsque les cinq religieuses désignées par le P. de Bérulle pour le nouveau couvent de l'Incarnation arrivèrent, ce fut pour recevoir le dernier soupir de leur fondatrice, qui, en réalité, n'avait rien fondé. Le contrat était à peine valide : aucune maison n'était achetée, et il n existait point de testament. Par bonheur, le P. de Bérulle obtint de la Reine mère qu'elle donnât l'hospitalité aux Carinélites dans un hôtel qui lui appartenait, le Logis- Barreau. Elles y vécurent d abord en proie aux plus dures privations et dans un abandon extrême qu'aggravait encore l'éloignement de leur unique protecteur, M. Charles Miron, élevé sur ces entrefaites au siège archiépiscopal de Lyon '.

La fondation de Màcon, qui se fit quelques semaines après celle d'Angers, n'offrit point au commencement les mêmes difficultés^, tout ayant été ré^lé à l'avance par une des premières professes du grand couvent, la Mère Marguerite de Saint-Joseph, alors prieure de Bourges^, mais originaire de Màcon. Ce fut elle qui obtint, par le crédit

1 Chioni(/iies..., t. IV, p. 364 et sui\. .M. 3Iiron, pour la deuxième fois évèque d'Angers depuis 1621, fut nommé archevêque de Lyon le 12 février 1627, en remplacement du cardinal de ]Marqnemont, mort le 16 septembre 1626 (Dlclioiinaire île stalistit/iie religieuse .^ W part., col. 240 et 396.)

2 Chronirpie!!..., t. IV, p. 378. La fondation d'Angers est du 17 janvier 1626; celle de Màcon du 23 mars de la même année.

"* Sur la Mère Marguerite de Saint-Josepli (mademoiselle de Chandon), voyez M. de Bérulle et les CurméUtes de France, cli. XH , p. 425.

du prince de Condë, les lettres patentes du Roi et l'agrément du corps de ville, s'occupa du choix et de Tachât d'un terrain, et contribua en grande partie à le payer, avec les dix mille livres de sa dot que le couvent de l'Incarnation s'était engagé à lui restituer pour cet objet. Néanmoins les Carmélites de Màcon, comme leurs sœurs des trentehuit autres couvents de France, ne tardèrent pas à souffrir de la pauvreté : heureuse souffrance à leurs yeux, car elles y voyaient un trait nouveau de ressemblance avec sainte Thérèse, leur mère!

Ainsi se conservait dans les monastères de province l'esprit primitif du Garmel , et l'on devine sans peine ce qu'il devait être à Paris, sans cesse entretenu et ravivé par le P. de 15érulle.

A la tête du petit couvent', se trouvait alors la Mère Marguerite du Saint-Sacrement. Depuis le jour où son intelligence avait commencé à s'ouvrir aux premières leçons de sa sainte Mère, madame Acarie, le P. de Bérulle n'avait jamais abandonné à personne la conduite de cette âme prédestinée^. Aussi, lorsque les religieuses de l'Incarnation réclamant leur vénérée Mère Madeleine de

* Il n'est peut-être pas inutile de rappeler que le intmaslrre de la Mère Je Dieu, le petit contient, le couvent de la rue Cliapon^ sont des teirnes synonymes, comme pour le premier couvent : le monastère de i Incarnation^ le grand 'couvent, le couvent de la rue Saint-Jacques , les Grandes Carmélites.

2 Sur la Mère Marjjnerite du Saint-Sacrement, voyez ^f. de Bérulle et les Carmélites, le P. de Bérulle et l'Oratoire, passim, et la Vie de la V. M. Marguerite-Marie Acarie, dite du Saint-Sacrement, écrite par M. D. T. C. (M. Tronson de Clienevière), Paris. A Warin, 1689, in-8", ch. xiii et suiv. C'est de ce beau livre que sont tirés les détails donnés ici. La Mère Marguerite arriva au petit couvent le 8 avril 1624 et fut élue environ trois mois après (dans sa Vie, p. 154).

Saint-Joseph, les sœurs, d'une voix unanime, eurent élu à sa place la Mère Marguerite, le P. de BéruUe ne put qu'applaudir à un tel choix. Elle n'avait à la vérité que trente-quatre ans, mais déjà, dans les circonstances les plus difficiles, parfois les plus douloureuses, Tours, Bordeaux et Saintes avaient successivement admiré sa rare sagesse, son humble et invincible fermeté. A Paris, elle sembla se surpasser; elle suffisait à tout. En même temj)s que par ses soins, les jardins, les cloîtres, les bâtiments s'achevaient, que l'église recevait une décoration convenable, que la sacristie acquérait les ornements nécessaires, elle s'occupait des intérêts spirituels de ses filles, comme si elle n'eût point eu à veiller sur leurs intérêts temporels. Convaincue que le seul avantage de sa charge était de lui attirer le mépris de tous en exposant à une plus vive lumière ses innombrables manquements, constamment appliquée à Dieu, et dans un profond silence « ne repaissant son cœur » , selon ses propres paroles, « que de l'amour de Jésus-Christ » , elle allait de la vue de ses misères à la contemplation des miséricordes de son Dieu, et passait sans cesse de la plus vigoureuse .haine contre elle-même aux transports d'une sainte et surnaturelle passion pour son Sauveur. On eût dit qu'elle ne respirait plus que du côté du ciel. Ce n'étaient pas seulement les religieuses du })etit couvent qui vénéraient les rares vertus de leur j)rieure et s'efforçaient de les imiter. Le bruit s'en répandait au loin ; à la cour, à la ville, on connaissait la INIère Marguerite. Des ecclésiastiques, des gentilshommes, des grandes dames venaient solliciter ses prières et ses conseils. Elle ne pouvait les

éconduire tous; mais les visites au parloir étaient le plus (jrand sacrifice que la charité put imposer à son humilité.

Il fallait bien que, comme la Mère Marguerite, la Mère Madeleine de Saint-Joseph cédât parfois aux pieuses importunités de la cour. Le monde sentait ce qui se cachait de lumière, de sainteté, d'héroïsme, derrière les grilles de l'Incarnation ; il aspirait sinon h voir, du moins à entendre ces femmes qui avaient témoigné tant de mépris pour ses faveurs et pour ses plaisirs. Les duchesses de Guise, de Longueville, de Vendôme, cette jeune duchesse d'Orléans dont les jours devaient être sitôt tranchés, la Ueine régnante, la Reine mère ', fatiguées des intrigues où se consumait leur vie, se faisaient conduire au grand couvent pour y respirer un air plus pur que celui du Louvre, ])Our y goûter une paix que le monde ne donne pas. Ce qu'elles voyaient cependant n'était rien à côté du spectacle dont jouissaient, dans leur retraite, les filles de la Mère Madeleine.

Depuis son retour au monastère de l'Incarnation'", la sainte prieure était favorisée des grâces les plus excellentes. Quel que fût son désir de les dérober à tous les regards et de s'anéantir dans l'estime des hommes, elle n'y pouvait parvenir : ses efforts pour dissimuler les faveurs du ciel et ses propres vertus ne servaient qu'à leur donner plus d'éclat. Les opérations de Dieu en elle étaient d'ailleurs si extraordinaires, que l'obéissance seule lui aurait

1 La Vie de la Mère Madeleine de Saint-Joseph , V part, cli. xxxi, p. 191 et sulv.

2 La Mère Madeleine fut élue le 1" juillet 1624. Voyez les Elections ei les Visites, manuscrit du grand couvent souvent cité.

202 LE CARDINAL DE BÉRULLE ET RICHELIEU, fait un devoir de les confier au P. de Bérulle, alors même qu'il lui eût été possiblie de garder un secret vis-à-vis du cher guide de son âme. Elle lui découvrit donc les merveilles qui se passaient en elle, tout en lui avouant qu'elle ne trouvait pas de paroles pour les déclarer. Si iiicouiplète que fût l'exposition de son état, le P. de Bérulle en comprit la grandeur. Elle se sentait liée à l'amour immense que Jésus-Christ porte à son Père, et, par une suite nécessaire, à celui dont le Père est rempli pour tous les membres de son Fils. Jésus-Christ était viaiment, suivant l'expression de saint Paul, la plénitude de la Mère Madeleine. Il était en elle comme une vertu générale qui contenait toutes les vertus particulières, comme une source féconde qui leur donnait naissance. Ainsi remplie de Jésus-Christ, à son exemple et sous sa motion toute-puissante, elle ne regardait et n'aimait que Dieu dans les créatures. « Les vraies Carmélites, disait-elle, doivent faire toutes choses par amour ' . »

A la vue de dons si excellents et d'une fidélité si constante, le P. de Bérulle sentait croître de jour en jour son respect pour son incomparable fille. Le ciel lui-même semblait l'y convier. Un jour, dans l'oraison, il crut entendre une voix d'en haut qui lui disait : « La Mère « Madeleine est dans une voie très-pure et très-élevée ; (I elle porte des souffrances divines opérées immédiate- « ment par la puissance de Dieu ; choses grandes se doi-

* La Vie de la Mère Madeleine de Saint-Joseph , ])ar iiu piètre de l'Oratoire. Paris, chez la veuve Jean Camusat, 1645. petit in-4°, liv. I, ch. xxzii, p. 164. La même, 2« édit. Pierre le Petit, 1690, grand in-4°, liv. 1, eh. xxvui, p. 171.

2 II)., 2"! édit, ch. XXIX, p. 175.

« vent passer en cette âme , mais elles lui coûteront bien « cher'. » Pour arriver en effet à une union si étroite avec Je'sus-Ghrist, il fallait pratiquer le plus rigoureux, le plus complet détachement. Rien n'arrêta la Mère Madeleine; et le P. de Bérulle n'eut pas besoin d'exciter son courage pour qu'elle gravît, sans faiblir, ce nouveau calvaire, s'y étendît sur la croix, et reçût de la même main qui lui donnait la mort une vie nouvelle et toute divinisée.

Les Carmélites de l'Incarnation, fières d'avoir une sainte pour prieure, lui avaient choisi pour sous-prieure une religieuse bien jeune encore, mais d'une vertu déjà consommée. Sœur Marie-Madeleine de Jésus. C'était cette aimable mademoiselle de Bains dont le P. de Bérulle avait converti la mère, béni la naissance, choisi le nom, et dont les succès éclatants à la cour l'avaient fait trembler, jusqu'à ce que, touchée par la grâce, elle fut venue se jeter, victorieuse du monde et d'elle-même, aux pieds de la Mère Marie de Jésus ^. A partir de ce moment. Sœur Madeleine, se regardant comme une victime, comprit que, morte à elle-même, elle ne devait agir que par le mouvement de l'Esprit-Saint. Pour connaître ses volontés, docile aux enseignements du P, de Bérulle, elle ne détachait plus ses regards de Jésus-Christ. Les

1 Id., ibid., ch. xxx, p. 186. La deuxième édition de la Vie de la Mère Madeleine, revue et considérablement aii{;ment('e pnr le P. Talon, parut avec les approbations les |)lus explicites de dix archevêques et de j)lusieurs docteurs de Sorbonne. On trouve dans les Lettres de Bossnet une preuve du soin extrême apporté par l'Oratoire à ne rien laisser passer d'inexact dans cette histoire de la Mère Madeleine.

' La marquise de Bréauté, qui était alors prieure. Voyez le P. de Bérulle et rOratoiie de Jésus. Paris, Pion, 1874, ch. vu, p. 220 et suiv.

paroles, les actions, les douleurs, la vie, la mort, les grandeurs et les abaissements du Verbe incarné, remplissant son cœur, imprimaient à toute sa conduite un caractère céleste qui ravissait la communauté. Aussi, les compagnes de Sœur Madeleine n'hésitèrent-elles pas à la nommer sous-prieure, quoique elle eût à peine vingt-cinq ans. Surprise et désolée, elle fit tout au monde pour se défendre d'accepterune telle cliarge; mais le P. de Bérulle ne céda pas, et Sœur Madeleine, qui n'aspirait qu'à une vie de silence et de solitude, dut en faire à l'obéissance un complet sacrifice. La perfection avec laquelle elle s'acquitta des devoirs de son nouvel emploi justifia le choix de ses sœurs, et, quelque connaissance qu'elles eussent déjà de son mérite et de sa capacité, elle surpassa encore leur attente. Accablée de travail et de souffrances, la Mère Madeleine de Saint-Joseph se déchargea sur la nouvelle sous -prieure des visites fréquentes qu'elle était forcée de recevoir, des lettres qu'elle devait écrire; elle s'en fit même aider dans la direction des âmes '. Le P. de Bérulle s'étonnait que la Sœur Madeleine de Jésus pût suffire à des occupations si nombreuses et si variées, et il bénissait Dieu de l'avoir choisi pour montrer à cette grande âme le chemin du Carmel et pour l'y conduire.

Combien d'autres religieuses devaient au P. de Bérulle le même bonheur, et lui donnaient en échange la même

' Voyez la Vie de la Mère Marie- Madeleine de Jésus dans le Livre des Fondations, manuscrit du {jrand conv(Mit, t. II, p. 247 et sniv. M. Cousin a trouvé ce récii si beau qu'il l'a publié (/a Jeunesse de madame de Longueville, appendice, notes du ch. i, n^ VII, p. 458 et suiv.). Il est re|;rettable que dans les Clironit/ues (Troyes, 1850, t. II, p. 55 et suiv.), on ait cru bien faire en retouchant le style de ce morceau parlait de grâce et de simplicité.

consolation! Il voyait à cette époque, groupe'es autour de la Mère Madeleine, Sœur Marie de Saint-Jérôme, toute absorbée dans la contemplation du Verbe incarné ', Sœur Gratienne de Saint-Michel, à qui sa verte vieillesse permettait de prolonger indéfiniment ses veilles auprès du très-saint Sacrement^, Sœur Renée de Jésus-Maria, dont les dispositions intérieures l'avaient tellement frappé, qu'il l'avait fait venir de Tours à Paris pour être plus à portée de cultiver son âme^. Là, le serviteur de Dieu retrouvait sa tante et sa mère, madame Séguier d'Autry et madame de Bérulle, toutes deux portant l'abnégation jusqu'à la cruauté pour elles-mêmes; l'une, ne reculant devant aucune humiliation pour triompher de son naturel altier et dominant; l'autre, afin d'immoler son cœur dans ses joies les plus pures, se refusant à recevoir son fils et à l'entretenir'. Là se développait sous ses yeux une sainte intimité entre la Mère Marie de Jésus (madame de Bréauté) et la Mère Madeleine de Saint-Joseph. C'était chose admirable, disaient toutes les Carmélites, de se trouver avec ces deux Mères aux heures de récréation. Leur douceur, leur affabilité étaient touchantes : elles ne songeaient qu'à s'abaisser l'une devant l'autre, et tous leurs discours ne tendaient qu'à faire aimer davantage Jésus-Christ '.

* Voyez la Tahle des matières à la fin de ce volume.

2 id., Jbid.

3 Sur la Mère Renée de Jésus-Maria, voyez Livre des Fondations, t. II, p. 315 et suiv.

* Chroniques, t. 1, p. 515. Sur madame de Rérulle (Sœur Marie des Anges) et sur madame d'Autry (Sœur Marie de Jésus-Christ), voyez la Table des matières à la fin de ce volume.

^ Sur la Mère Marie de Jésus (marquise de Rréauté), voyez les Chro-

Jésus-Christ était en effet l'unique pensée, l'unique passion de ces ferventes religieuses. Le contempler en luimême, dans ses actions et dans sa personne; le faire régner en leurs âmes par une donation sans réserve, le répandre autour d'elles par la prière et l'exemple, n'être plus que des « capacités » et des <; instruments de Jésus- Christ » ; telle était l'œuvre de leur vie. Œuvre grande s'il en fut jamais, et à laquelle nul ne travaillait avec plus de lumière, de zèle et de constance que leur trèshonoré Père, M. de BéruUe.

Et cependant, combien d'autres charges pesaient sur lui ! La Congrégation prenait un accroissement extraordinaire. De toutes parts on offrait au pieux fondateur de nouvelles maisons. Il fallait répondre aux demandes continuelles des évoques et des villes, entamer et poursuivre des négociations parfois longues et compliquées, remercier les bienfaiteurs, encourager les nouveaux supérieurs, tout surveiller et tout conduire. Salins, Chalon-sur-Saône, Niort, Montbrison, le Mans, Saumur, Beaune, Nantes, Toulon, avaient successivement, depuis deux années, donné h la Congrégation des maisons ou des collèges. Parmi toutes ces fondations, la plus importante fut celle qui se fit cette année même en Flandre.

Il y avait fort longtemps déjà que l'on songeait à l'établissement de l'Oratoire dans ce pays. Dès l'année 1G13, Marie de Médicis recommandait avec chaleur la Congré-

nique.i^ t. II, p. 10. C'est la reproduction toujours modifiée du récit des Fondations, t. II, p. 232 et suiv., reproduit par M. Cousin, /oc, cit., p. 433 et suiv. Voyez aussi la Table des matières à la fin de ce volume.

gation à l'infante Isabelle-Claire-Eugénie, gouvernante des Pays-Bas; mais auprès de cette princesse se trouvait un homme dont la haine contre la France ne lui permit pas d'introduire alors dans ses Etats des prêtres, si saints qu'ils fussent, du moment où ils sortaient de Paris. Ce ministre était le fameux cardinal de la Cueva '.

Dans l'impossibilité de triompher d'un tel adversaire, Nicolas Zoes^, évoque de Bois-le-Duc, s'inspirant de la vie de saint Philippe de Néri et des statuts de la Vallicelle, avait réuni des prêtres en communauté dans sa ville épiscopale, et établi ainsi une sorte d'Oratoire. De plus, il avait envoyé à Paris un de ses chanoines, afin qu'il y étudiât de près la manière de vivre des Oratoriens. Celui-ci, après un an de séjour, rentra en Flandre si enchanté de ce qu'il venait de voir et d'entendre, que l'évêque de Bois-le-Duc désira plus vivement encore attirer auprès de lui les disciples de M. de Bérulle ^.

En même temps, un ancien compagnon de M. de Bérulle durant le voyage d'Espagne, maintenant fixé à Bruxelles, M. Navet, réclamait du fondateur de l'Oratoire des renseignements exacts sur l'esprit et les règles de son institut, et lui demandait d'envoyer (pielques-uns de ses

* Lettre de Péricaid à M. de Bérulle, 12 mai 1613, citée par Batterei., liv. VII , n° 80. Sur le cardinal de la Cueva, évêque d'Oviedo et de Mala{;a, anpnravant lunrcjiiis de I5edmar, voyez Dictionnaire des cardinaux. Mijjue, 1849., in-4'', col. 782.

2 Batterel, loc. cit., le nomme seulement iSicolas. Le Dictionnaire de statistique religieuse. Mif;ue, 1851, iu-4", col. 2G0, donne sou nom et la durée de son épiscopat (du 10 mai 1()15 au 22 août 1625).

3 Lettre de Nicolas Zoes au P. Gibieuf du 21 juillet 1622. (Batterel, liv. VII, n» 81.)

Pères dans les Pays-Bas '. Pour connaître les usages de la Congrégation, M. de Bérulle renvoyait M. Navet au chanoine de Bois-le-Duc; quant à un établissement, sans en repousser absolument la proposition , il restait sur la réserve. C'est ce que déplorait de son côté un autre ecclésiastique de Flandre, déjà célèbre alors, Cornélius Jansénius.

M. de Bérulle n'était pas un étranger pour Jansénius. Dans ses lettres fréquentes, M. de Saint-Cyran ne manquait pas d'entretenir son ami des vertus , des travaux et des œuvres du supérieur de l'Oratoire. Il avait sollicité et obtenu du docteur de Louvain une approbation fort louangeuse de la formule des vœux, puis du livre des Grandeurs de Jésus. Sans cesse il revenait sur l'esprit purement sacerdotal de la nouvelle Congrégation , sur sa soumission hiérarchique aux évoques, sur la vénération qu'on y professait pour saint Augustin , sur l'opposition que lui faisaient les Pères Jésuites. A tant de traits, au dernier surtout, Jansénius se sentait animé d'un désir de plus en plus vif d'attirer l'Oratoire à Louvain, de l'établir jusqu'en Hollande ^.

1 Ce M. Navet est le même dont il nous reste une relation manuscrite du voyage d'Espagne, souvent citée dans M. de Bérulle et les Carmélites.

2 Les Lettres chrestiennes et spirituelles de messire Jean du Verger de Hauranne, ahhé de St-Cyran, publiées en 16-i."> p;ir Arnanld d'Andillv (Paris, 2 vol. in-4), ne contiennent aucun renseignement à ce sujet; mais les réponses de Jansénius à son ami ne laissent aucun doute sur les indications qu'il lui transmettait. Le P. Pinilicreau, de la Compagnie de Jésus, a |)ublié celte correspondance sous ce titre : la Naissance du jansénisme découverte à Monseigneur le chancelier, par le sieur de Préville (i^ouvain, chez la veuve Gravius, 1654, in-8, avec des commentaires). En 1702, dom Gerberon, janséniste, sous le nom de François du Vivier, a imprimé la même correspondance, avec des remarques liisioriques et tbéologirpies : Lettres

La guerre, en effet, et une guerre déplorable, était allumée entre la Compagnie de Jésus et l'Université de Louvain. Il s'agissait, comme toujours, du droit contesté aux religieux d'ouvrir des écoles de philosophie et de conférer des degrés. Vieille de soixante ans déjà, la querelle n'avait jamais été plus acharnée qu'à l'heure présente. Les magistrats de Louvain ayant permis, en 1624, aux Jésuites d'enseigner la philosophie, l'Université épouvantée avait chargé Jansénius d'aller plaider sa cause jusqu'en Espagne, afin d'obtenir la révocation de ce privilège. Une première victoire avait été bien éphémère. A peine Jansénius était-il de retour, porteur de la révocation , que le provincial des Jésuites obtenait directement du Roi le maintien de la Société dans ses privilèges, et le pouvoir pour elle d'admettre au degré de licencié ceux qui auraient étudié dans ses écoles ' . La seule condition posée par « Sa Majesté Catholique » , était que les professeurs des Jésuites seraient soumis à l'Université, et qu'ils en observeraient les statuts et les règlements. De nouveau, Jansénius avait dû reprendre le chemin de Madrid afin d'y soutenir les prétentions de l'Université ^. Il était donc irnp )ssible que dans la chaleur de la lutte, Jansénius ne vît pas de bon œil une société qu'on lui représentait comme animée d'un esprit tout autre que celui des ordres religieux. Louvain

de M. Cornélius Junficnius^ évêque d'iprcs, a M. Jean du Vcf(jcr de Ilauranne (Cologne, in-l2).

1 11 mai 1625.

2 Histoire ecclésiastique du dix-septième siècle (par Du Pin). Paris, Pralard, 1714, in-8°, t. II, |). 4 et siiiv. (Ouvrage j.inséiiiste). Histoire du jansénisme, par le P. René Rapin, de la Compagnie de Jésus, publié par l'alibé Domenecli. Paris, Gaumc, in-8", liv. IV, p. 181 et suiv.

210 LE CARDINAL DE BÉRULLE ET RICHELIEU, d'ailleurs n'était pas le seul endroit où se manifestât alors une violente opposition contre les réguliers. On la rencontrait également en Hollande. Dès l'année 1623, un ami deJansénius, Rovénius, archevêque de Philippes et vicaire apostolique des Pays-Bas , s'était rendu à Piome pour défendre son autorité menacée, disait-il, par les entreprises des réguliers, des Pères Jésuites principalement. Il se montrait animé contre eux d'une passion égalée seulement par son désir de se voir élevé au siège archiépiscopal d'Utrecht '.

Si l'intérêt de Rovénius et de Jansénius était dattirer en ce moment l'Oratoire dans les Pays-Bas , était-ce bien celui du supérieur de l'Oratoire de répondre à leur appel? En acceptant des offres intéressées, ne semblait-il pas aller chercher les Pères Jésuites pour leur faire concurrence jusque sur leur propre terrain? Ne devait-on pas craindre , ainsi qu'il l'écrivait lui-même, que ces religieux ne fissent à la Congrégation, dans les Pays-Bas, la même opposition qu'en France et en Italie? Pouvait-on même ^'étonner que, voyant Jansénius à Louvain, Rovénius en Hollande, Saint-Gyran h Paris, prôner l'Oratoire et lui ménager des établissements, ils confondissent les protégés avec leurs protecteurs, et regardassent les uns et les autres comme des ennemis déclarés?

* Les écrivains jansénistes font un grand éloge de Rovénius; l'article que lui consacre Moréri est des plus favorables. Mais dom Pitra, aujourd'hui cardinal, a donné sur ce |)ersonna{je des détails qui portent une sérieuse atteinte à son lionneur(/a Hollande catlioliaue, Paris, 1850, in-12, II' part., ill* lettre, p. 228 et suiv.) Bien des années avant dom Pitra, la question avait déjà été traitée à fond dans un savant ouvrage , Histoire des révolutions de l lùjlise d'Utrecht^ par le comte Louis Moizi, clianoine de Bergame; Gand, van Ryckegeni, 1828, in-S", 1. 1*"", liv. !<!■■, n^X, p. 57 et suiv.

Le P. de Bérulle hésitait donc. Blessé sans doute de cette indécision, Jansénius écrivait à son ami, le 10 juin 1623, dans son lanjjajje aussi flamand qu'énigmatique : « Je trouve bon que Célias (Saint-Cyran) ne die rien de « l'affaire de Pilmot {l'Aiigustinus) à Sémir (le P, de « Bérulle), car ie croy qu'il n'est pas temps encore' » Près de trois années s'écoulèrent sans que le P. de Bérulle acceptât les offres des évêques, et se rendît aux sollicitations de l'Infante et de quelques vertueux ecclésiastiques. C'était le principal négociateur de l'affaire qui en retardait la conclusion.

Un jour le P. de Bérulle, triste et préoccupé, prit à part le P. Gibieuf, et mettant la conversation sur M. l'abbé de Saint-Cyran , il lui confia tout ce qu'il pensait sur le compte de cet ecclésiastique. Frappé de sa haute capacité, de son aptitude au travail, des qualités grandes et nombreuses dont le ciel l'avait doué, il avait espéré que M. de Saint-Cyran servirait très-utilement l'Eglise, et c'est pourquoi il s'était efforcé de s'insinuer dans son esprit et de gagner son amitié. Mais depuis quelque temps, il découvrait de si grands écarts dans son imagination, une pente si violente à la singularité, tant d'affectation à dire et à penser des choses extraordinaires, un tel orgueil, qu'il se

1 Le P. (l'Avrigny, de la Compa{;nie do Jésus, dans ses Mémoires chronologiques et dogmatiques, in-12, 1739, t. II, p. 79, ne cite pas cette plirase importante, qui prouve que le P. de lîérulle n'avait aucune connaissance de VAugustiiius. M. CnKTiNEiu-Joi.Y, Histoire de la Compagnie de Jésus, 3* cdit., in-12, 1859, t. IV, ch. i, p. 5, rapporte ce passa{;e en en modifiant l'orthographe ; mais il le fait précéder de quelques li{ines déjà reproduites par le P. d'Avrigny et qui ne se lisent pas dans la lettre du 10 juin, à laquelle il renvoie. Peut-être se trouvent-elles ailleurs ; je les ai cherchées sans les rencontrer.

212 LE CARDINAL DE BÉRULLE ET RICHELIEU, demandait avec douleur quel fond on pouvait faire sur sa fidélité à l'Eglise. Parfois même, il se prenait à penser, non sans effroi, que si jamais un tel homme avait la liberté de parler sans crainte, il serait capable de pousser les choses jusqu'aux dernières extrémités. Néanmoins un reste d'espoir retenait encore le P. de BéruUe et l'empêchait de rompre publiquement avec lui. Avant d'en arriver à un éclat, il voulait avoir épuisé tous les moyens de le gagner. Le général de l'Oratoire demanda donc au P. Gibieuf de garder le secret sur cette confidence, en le priant toutefois, lorsque l'occasion s'en présenterait après sa mort, de rendre témoignage aux sentiments que lui avaient inspirés les dispositions de M. du Yergier de Hau-

ranne'

Aussi, lorsque au commencement de l'année 1626, Jansénius, se rendant en Espagne, vint à Paris pour réitérer les instances de l'archevêque de Malines, le P. de Bérulle, toujours indécis, ne s'engagea pas encore'. Inquiet, Jansénius mandait de Madrid à Saint-Cyran : « Je (( m'étonne que vous ne m'écriviez pas un mot de l'Ora- (i toire. On le désire fort en Flandre. Je vous prie, poussez

1 Cette curieuse anecdote, passée sous silence, bien entendu, par tous les écrivains jansénistes, nous a été conservée par un témoin non suspect de par(ialité [)onr M. de P.éridle, le P. Rapin ÇHiffoire du Jansénisme, liv. IV. p. 200), qui déclare la tenir du P. Anielotte, Oratorien et auteur de la Vie du P. de Condren. Le P. Rapin place cet entretien du P. de Bérulle avant son cardinalat, avant uiènie rétablissement de l'Oratoire en Flandre. Il joint ù son récit plusiuurs coiunientaires dont j'aurai peut-être l'occasion plus tard d'apprécier en détail la convenance et le sérieux. Ils ne servent du reste qu'à donner plus de poids au ténioi{;na{;o du P. Rapin.

2 « Pio his tribus vitis (trois Pères de l'Oratoire) obtincndis et nonnullis privatls neyotiis iverat Paii>iis cxiniius D. Cornélius Jansénius ut patet ex ejus originali epistola, Parisiis scripta, 13 febiuarii 102(3. » Clironicon Con-

« la roue tant que vous le pourrez. Vous avez entendu, « à ce que ie croy, comme l'évesque d'Arras, qui est « mort, a laissé 200,000, les autres disent 300,000 livres, « pour la fondation de l'Oratoire. Je sçay qu'il y en a « encore en d'autres villes qui sont prêts de donner de « bonnes sommes pour le mesme effet : il n'y reste que « commencer. Travaillez-y, je vous en prie. S'ils (les « Oratoriens) gardent cet esprit de n'estre pas désireux « du bien, de se tenir fermes aux évéques, sans se mêler « trop des affaires séculières, ils seront adorez dans ce « pays-là, où le clergé séculier est aimé'. » Cette lettre si pressante à l'abbé de Saint-Cyran était datée du 25 juillet. Depuis deux mois, la fondation était résolue. L'infante d'Espagne, Isabelle Claire-Eugénie, ayant ordonné à son ambassadeur en France, Henri de Vicq, de conclure cette affaire, le P. de Bérulle n'avait pas cru pouvoir résister plus longtemps. Les évêques, le clergé, l'infante, réclamaient l'Oratoire. Il pensa sans doute qu'au moment où une prévention universelle contre les religieux pouvait les condamner, dans les Pays-Bas, à une impuissance relative, l'Oratoire avait quelque chance de maintenir l'esprit de religion, de travailler à la réforme des ecclésiasticjues, sans donner d'ombrages. Le 28 mai, l'ambassadeur de l'infante annonçait la conclusion de

c/ret^ationis Oratoiii I). J. per prouincium archiepiscopalus Mechliniensis diffufsœ, ab anno Dom. 1626, u.u/ue adfinem anni 1729. Auth.,*** ejiisdein Gong, preàb. liisiilis Flandrorimi ap. P. Mattlion, 1740, in-4", p. 27. On voit néanmoins par la Icttrt! suivante, écrite d'Espagne an mois de juillet de la même année, que Jansénius ne regardait pas l'affaire comme définitivement conclue.

^ Edit. du sieur de Préville, p. 67.

214 LE CARDINAL DE BÉRULLE ET RICHELIEU, l'affaire à l'archevêque de Malines, et le 23 août, Saint- Cyran informait ce prélat de la prochaine arrivée des Oratoriens .

C'étaient les PP. Bourgoing et de Prépavin, les confrères Symphorien Guyon, et Nicolas La Croix. Arrivés à Bruxelles vers les premiers jours de septembre, ils furent accueillis avec une joie extrême par l'archevêque de Malines, qui leur offrit l'hospitalité dans son propre palais, les conduisit à l'audience de l'infante, et, le 11 octobre, les installa solennellement lui-même dans leur maison de Louvain. Il officia pontificalement à la messe et aux vêpres. La foule était grande pour voir cette pieuse cérémonie et pour entendre les nouveaux arrivés. Le P. Bourgoing et le P. de Prépavin prêchèrent l'un et l'autre, le premier en latin, le second en français, au grand applaudissement de tous"^.

A peine les disciples du P. de Bérulle avaient-ils pris possession, que l'archevêque de Malines, Jacques Boonen, était informé par François Van der Burch, archevêque de Cambrai, de calomnies qui circulaient contre l'Oratoire. Il n'eut pas de peine à les réfuter : il convainquit même si complètement l'archevêque de Cambrai , que celui-ci s'employa dès lors avec le plus grand zèle à attirer les Oratoriens dans son diocèse, et bientôt il les établit à Maubeuge '.

' La lettre de l'infante était datée du 8 mai. (Chronicon Oralor. Pars I, p. 27).

2 Chion. Orat., pars I», § VII, p. 6. Voyez aussi : Mémoires domestiques, p. 104. (Arch. nat., M. 220.)

3 Chronic, etc., etc., p. 2", 28.

S'il était un homme fait pour désarmer la calomnie , c'était assurément le P. Bour^join^^. D'une science théologique qui le tenait h l'abri des surprises, d'une soumission au Saint-Siège qui le garantissait de toute erreur, rempli pour les évêques d'une obéissance aussi digne que filiale, le nouveau supérieur de Louvain avait puisé dans le commerce du P. de Bérulle la plus haute idée du sacerdoce do Jésus-Christ. Aussi, à peine eut-il ouvert des conférences et des retraites h l'usage des ecclésiastiques, qu'ils s'y pressèrent en foule. Cette parole grave, pleine, apostolique, qui tout en flagellant les désordres du sacerdoce, relevait si haut sa dignité, impressionnait d'autant plus vivement les auditeurs du P. Bourgoing, que sa vie offrait le plus éloquent commentaire de sa parole. Son innocence n'était égalée que par sa mortification, et l'une et l'autre le cédaient encore à son immense amour pour Jésus- Christ'. Plus jeune que le P. Bourgoing, mais formé comme lui par le P. de Bérulle, le F. Clériadc de Prépavin s'était de bonne heure pénétré des maximes et de l'esprit de la Congrégation. Avec Jean Le Jeune et Hugues Quarré,

^ Il est à remarquer que le P. Rour{;oing, qui, en sa qualité de fondateur de l'Oratoire en Flandre, tut en rapports fort suivis avec Jansénius, fit, dès le principe, et durant toute sa vie, la plus (''uer{;i(iue opposition au jansénisme, comme on peut s'en convaincre en lisant la notice que lui consacre Tabaraud (IJisloire du P. de Bertille, t. JI, liv. Vil, ch. ii, p. 228 suiv,). C'est pourquoi liossuet, dans l'oraison funèhre du P. lîourgoing, insiste tant sur sa soumission à l'Eglise : « Quiconque aime l'unité doit avoir une •< adhérence immuable à tout Tordre épiscopal , dans lequel et par lequel M le mystère de l'unité se consomme;, pour détruire le mystère d'initniité qui « est l'œuvre de rébellion et de schisme. Je dis : .1 tout l'ordre e'piscopal, « au Pape chef de ciît ordre et de l'Eglise universelle, aux évêques, chefs et « pasteurs des églises particulières. Tel est l'e-prit de 1 Église: tel est prin- « cipalement le devoir des prêtres qui sont établis de Dieu pour être les ■< coopérateurs de l'épiscopat. Le cardinal de Bérulle, plein de l'esprit de

ses compagnons d'étude dans l'Université de Dôle, entrés le même jour que lui à l'Oratoire, Clériade de Prépavin avait été consacré par le P. de Bérulle à la \ie voyagère et laborieuse de Jésus-Christ prêchant l'Evangile. Une telle consécration ne pouvait demeurer stérile. Révéler Jésus- Christ à tant de chrétiens qui l'ignoraient, à tant d'ecclésiastiques qui ne le connaissaient pas, était l'unique ambition de ce jeune prêtre. Dieu la bénit, et ce fut Louvain qui en recueillit d'abord les fruits '. L'un des confrères qui accompagnaient les PP. Bourgoing et de Prépavin, Symphorien Guyon ne faisait que d'entrer à l'Oratoire, mais déjà il était facile de prévoir ses progrès sous la conduite de si bons maîtres, et les vertus que la grâce du sacerdoce trouverait et développerait en lui^.

Tandis qu'en Flandre le P. Bourgoing donnait, par sa vie et sa doctrine, une haute idée de la Congrégation, à Paris et dans les provinces les disciples du P. de Bérulle ne rendaient pas un témoignage moins éclatant à la sainteté de leur fondateur. Le P. Gibieuf, qui était supérieur en titre de la maison de la rue Saint-Honoré ,

« rÉ{;lise et du sacerdoce, n'a formé la Congrégation que dans la vue de ce « dessein, et le P. François Bourgoing l'a toujouis très-saintement gouver- 1. née dans cette même conduite. » (Bossueï, éd. Vives, t. XII, ji. 654.)

Voyez Études sur la vie de Bossuet , par A. Floquet. Paris, Didot, 1855,

in-8", t. II, liv. VII, p. 224 et suiv.

1 Clériade de Prépaviu était un gentilhomme de Franclie-Comté, des environs de Salins, dont le père se nommait Pliilibert de Rouménot, sieur de Prépavin, et la Mère Jeanne-Antoine de Buaufort. ^é en 1598, il mourut à Ro/.ay, en Franrlie-Comlé, le 29 avril 1697. Voyez Ménokyje du premier siècle de l'Oratoire de iV.-5. J.-C..., par le P. Edme Ci-oyseailt, 1724, p. 131 et suiv. (Ce manuscrit appartient à l'Oratoire de Paris.)

2 Sur le P. Svmpliorien Guyon, entré à l'Oratoire en 1625, curé de Saint-Viclor d'Orléans en 1638, mort en 1657, voyez Mémoires domes' tiques. (Arch. iiat. M. 220.)

et auquel on recourait sans cesse de toutes les maisons de l'Oratoire, durant les voyages, les maladies du Père général, suffisait à tout et savait tout concilier, sous la haute direction du P. de Bérulle. Il gouvernait l'Oratoire sans interrompre les longues heures qu'il consacrait à l'oraison, puis à l'étude'. A côté de lui grandissait un prêtre admirable, le P. de Condren.

Charles de Condren avait dépassé toutes les espérances que permettait de concevoir la ferveur de ses commencements. Rappelé de Poitiers en 1G21 et nommé supérieur de Saint-Magloire, il n'avait pas tardé à y apprendre par quelles épreuves Dieu fait passer les saints. Son intelligence si vive, si lumineuse, fut plongée dans les ténèbres et comme paralysée; sa mémoire, d'une fidélité si merveilleuse, lui refusa tout service ; la moindre application lui était impossible. Conférences avec les calvinistes et les esprits forts, prédications, direction, tout lui devint une telle croix, qu'il cotqura le P. de Bérulle de l'en décharger. Quel supplice, en effet, quelle secrète agonie que de parler sans pouvoir préciser à l'avance sa pensée, ni entrevoir le mot qui la doit rendre quand elle se décide à éclore ! Mais la prière de l'humble prêtre ne fut pas exaucée. Pour s'y rendre, il aurait fallu ignorer quelles lumières jaillissaient de ses ténèbres. L'autel lui-même était deveini pour le P. de Condren un objet d'effroi ; il tremblait d'en approcher. Les obscurités de l'esprit ne lui semblaient rien auprès des tortures que l'imagination, complice des sens, faisait subir à son âme. L'ange (jui osait souffleter l'Apôtre

* Voyez la Vie du P. Gibieuf, dans Cloyseault.

à peine descendu du troisième ciel et persécuter jusqu'au fond du désert les Antoine et les Pacôme, s'acharnait à sa poursuite. Vainement, imputant à sa chair des crimes dont elle était innocente, il la traitait avec une incroyable rigueur : l'épreuve continuait toujoui^s. Le front dans la poussière, les yeux pleins de larmes, les épaules ensanglantées, le plus saint des fils de M. de Bérulle s'estimait le plus ignorant, le plus coupable, le plus abaissé des hommes; il s'étonnait de vivre. Dieu avait atteint son but : le P. de Condren recouvra la paix.

Durant cette longue et terrible épreuve, le P. de Condren convertit un grand nombre d'hérétiques, tira du péché où ils croupissaient les cœurs les plus criminels, poussa dans les voies de Dieu, avec une prudence et une vigueur surprenantes, les âmes les plus élevées, et donna de telles preuves d'une perfection déjà consommée, que Vincent de Paul disait : « Il ne s'est point trouvé un « homme semblable à lui ' » ; et que la Mère de Chantai ne craignait pas d'ajouter : « Si Dieu a donné à l'Eglise « notre bienheureux fondateur pour instruire les hommes, « il me semble qu'il a rendu le P. de Condren capable « d'instruire les anges ^. » Le P. de Bérulle voulut voir de plus près une si belle lumière. Il rappela de Saint- Magloire à la maison de la rue Saint-Honoré le P. de Condren, et, réalisant une résolution bien arrêtée dans son esprit, le pieux fondateur se mit sous la conduite d'un des plus jeunes de ses fils. « La congrégation de TOra-

' Cité dans la Vie de M. Olier, t. It^, part. F», liv. IV, n« 4, p. 12f). 2 Le P. Cloyseault, Vies manuscrites, t. I^"", p. 20'*, dans l'exeinpiaire de la Bibliothèque nationale.

« toire obéit à son général, » disait-il aimablement, « mais « le général obéit au P. de Gondren '. » L'obéissance du général allait jusqu'à la vénération ; on le voyait écrire, à genoux et tête nue, les paroles qu'il lui avait entendu dire, ou baiser humblement la trace de ses pas. Aussi, fidèle visà-vis de lui à une règle qu'il s'était tracée pour tous, celle de respecter la grâce de chacun et d'attendre les moments de Dieu, n'aimait-il pas, à moins d'indications providentielles, à augmenter les travaux du P. de Gondren. Il le laissait à sa solitude, à ses entretiens avec Jésus-Christ, aux âmes qu'il conduisait, des Carmélites, des religieuses de différents ordres, des femmes qui dans tous les rangs de la société étonnaient le monde par leur sainteté éminente, que ce fût une pauvre fille nommée Barbe" ou une grande dame comme la comtesse de Brienne ' ; des prêtres appelés à des voies extraordinaires, tels que le fameux P. Bernard, objet de l'admiration de Richelieu'', ou des prélats animés d'un zèle tout évangélique, tels que M. de Donnadieu, évoque de Conuninges^. En deux cir-

1 Ce fut en 1625.

2 Vie du P. de Condren, 2c part., cli. xxv, |). 262.

3 Chroniques des Carmélites, t. iv, p. 199.

^ La Vie du P. de Condren (par x\mklotte), liv, II,cli. xxiv, p. 238. — La Vie du Vénérable Bernard..., par le P. Lkmpkreur , jésuite, Paris, Nicolas Pépie, 1708, in-12,ch. ii. L'auteur discute le récit de M. Amelotte, et croit, — ce qui semble vrai, — que M. Amelotte s'est trompé en donnant le P. de Condren pour confesseur à M. Rernard ; mais il avoue que M. de Condren assista AI. Ijcrnard à sa première messe et «jue celui-ci dut recourir souvent aux conseils du pieux Oratorien, p. 36.

5 La Vie du P. de Condren..., liv. II, ch. xxiii, p. 232. Barthélémy de Donnadieu de Griet fut évêque de Commin{;es de l'année 1623 au 12 novembre 1637. {^Dictionnaire de stalistir/ue relir/ieuse, II" part., col. 159.) On a donné au public la vie de ce vertueux |)rélat dont M. Faillon parle avec éloge. (Fie de M. Olier, 2^ édit., t. I*"", notes du liv. IX, p. 407.)

constances cependant, le P. de Béiulle crut devoir tirer le P. de Condren de l'obscurité dont il aimait à s'envelopper.

Le 12 mai 1627, sans respect pour les derniers ëdits, le comte de Bouteville, déjà célèbre par vingt-deux duels, vint croiser le fer avec le baron de Beuvron, en plein jour, au milieu de Paris, dans la place Royale, le Roi étant au Louvre. Les deux adversaires ne se firent aucune blessure, mais le comte des Chapelles, second de Bouteville, tua le marquis de Bussy d'Amboise. Bouteville et des Chapelles furent arrêtés et conduits à la Bastille. Il y allait pour eux de la peine capitale. Toute la noblesse s'émut et vint conjurer le Roi d'accorder la grâce des coupables. Le Parlement lui-même sembla faiblir en remettant l'exécution au lendemain. Mais Richelieu, consulté par son maître, lui adressa un mémoire, chef-d'œuvre de froide habileté, où, après avoir exposé les raisons pour et contre, il concluait par ces mots : « Il est question de couper la gorge aux duels ou aux édits de Votre Majesté ' . » De toutes les raisons, Louis XIII ne vit que celle-là; les plus touchantes supplications le trouvèrent inébranlable. Or, il s'agissait de préparer au grand passage ces deux jeunes gentilshommes jusque-là remplis de l'esprit de la cour, et plus soucieux de sortir du monde avec éclat et de braver la mort que de l'accepter dans les sentiments de repentir qui convenaient à leur état. M. de Cospeau, évêque de Nantes, qui les visitait, voulut s'adjoindre le P. de Condren. Touchés par les exhortations du prélat et

1 RicHELiEL', Mémoires, éd. Pelitot, t. III, liv. XVIII, p. 297.

du saint prêtre , les deux infortunés pardonnèrent et demandèrent pardon. Le jour de l'exécution arrivé, le P. de Gondren monta avec l'évêque de Nantes et les condamnés dans la fatale charrette. A la place de Grève, Bouteville descendit le premier et fut aussitôt exécuté. Des Chapelles gravit les degrés de l'échafaud, et voyant les restes de Bouteville : « Est-ce là le corps de mon cousin? >• dit-il. « Oui, naonsieur, » répondit le bourreau. « Prions Dieu pour lui, » ajouta des Chapelles, et, s'appuyant sur le bras du P. de Gondren, il se mit à genoux. Après une courte prière, il se releva, demanda à n'être point bandé et plaça lui-même sa tête sur le billot. A peine la justice du Roi était-elle satisfaite, que l'on publiait des lettres signées par Bouteville et des Chapelles qui témoignaient avec une éloquence triste et touchante de la sin<;érité de leur conversion '.

Peu de jours avant ce tragique événement, la duchesse d'Orléans mourait en couches à l'âge de vingt-deux ans, laissant une fille à son mari^. Les larmes du duc d'Or-

1 L'exécution eut lieu le 22 juin 1027, Voyez Bazin, Histoire de France sous Louis XIII, t. II, liv. VII, ch. iv, p. 69, et surtout le Mercure français, t. XIII, qui s'étcrul avec complaisance sur tous les détails de cette douloureuse histoire (p. 490-4C1), sans doute par ordre de Hicheiieu. Le Mercure ne nomme pas le i*. de Condrcn, mais Taharaud (Ifisloire du cardinal de Bcrulle, t. II, liv. VII, cli. i, p. 200) cite la présence du P. de Gondren sur l'échafaud de Bouteville comme une des circonstances mémorables de sa vie. Il est à remarquer que le Mercure note cette circonstance que des Chapellles « s'appuya sur un prestrc fort ieune qui estoit monté « avec eux. » Or, le P. de Gondren, né le 15 décembre 1588, n'avait pas encore trente-neuf ans le 22 juin 1627. Le Mercure français est d'ailleurs sobre de noms projjres quand il s'ajjil du P. de Bérulle et du P. de Gondren.

2 La duchesse d'Orléans accoucha le 29 mai et mourut le 4 juin. Cette fille, que l'on nonnna au berceau Anne-Marie-Louise d'Orléans, duchesse de Longueville, fut la célèbre Mademoiselle.

léans ne devaient pas couler longtemps : il était fort à craindre qu'on ne s'empressât de le consoler. C'eût été un scandale que la Reine mère désirait passionnément prévenir, et comme Gaston était encore plus faible que libertin, comme la religion n'avait pas perdu sur lui son empire, Marie de Médicis pensa que, par une direction éclairée et virile, on pourrait combattre les déplorables influences qui se disputaient Monsieur et peut-être en triompher. Elle parla de son dessein au P. de Bérulle et le pria de désigner pour ce ministère difficile quelqu'un des Pères de sa congrégation. Au premier mot de la Reine, la pensée du P. de Bérulle s'était portée sur le P. de Condren ; mais il connaissait l'aversion de l'humble prêtre pour la cour et sa ferme résolution de n'y exercer aucune fonction. Néanmoins, après avoir tout pesé devant Dieu, il se décida à passer outre, et faisant part à Marie de Médicis de sa décision : « C'est mon cœur que je vous « donne," luidit-il, « en vous donnantleP. deCondren. » La Reine, qui avait eu récemment l'occasion de s'entretenir, aux Grandes Carmélites, avec le jeune Oratorien, applaudit au choix de son supérieur et en informa Monsieur. Celui-ci accepta et vint à l'Oratoire. On le sut aussitôt dans la maison. Le P. de Bérulle s'était bien gardé de prévenir le futur confesseur de Gaston; néanmoins, à la nouvelle de la visite du duc d'Orléans, sur le simple soupçon qu'on pourrait le venir chercher, il sortit de sa chambre et s'alla si bien cacher, que pendant fort longtemps on ne le put découvrir. Monsieur, jeune et vif, commençait à s'impatienter, et le P. de Bérulle ne laissait pas que d'être assez confus. Enfin on trouva, blotti dans

un coin, M. de Condren qui conjurait Dieu d'éloigner de lui le fardeau dont il se supposait menacé. Avant de se rendre, il essaya encore d'un dernier effort : il envoya supplier le général de se souvenir qu'en entrant à l'Oratoire il avait déclaré ne vouloir jamais être ni supérieur ni attaché h la cour. M. de Bérulle répondit qu'à la vérité il avait fait ces conditions, mais qu'elles n'avaient point été acceptées; qu'ainsi il eût h obéir. Il obéit en effet, et, après avoir confessé Monsieur, il l'entretint avec tant de grâce et de liberté d'esprit, que le jeune prince, oubliant les désagréments de sa longue attente, lui voua dès cette première entrevue une affection qui ne se démentit jamais '.

Avec moins de distinction dans l'esprit que le P. de Condren, un génie moins étendu, plus jeune d'ailleurs que le confesseur de Monsieur, Jean Eudes donnait déjà au P. de Bérulle ces espérances que les saints seuls ont le privilège de faire naître. Ce n'était pas sans combat qu'il avait obtenu de ses parents la permission d'abord de recevoir la tonsure, ensuite et surtout d'entrer à TOratoire. Il était l'aîné de ses frères; nul ne soupçonnait encore au village l'illustration que le second attacherait au nom de Mézeray*; et, pour un pauvre chirurgien de basse Normandie, le sacrifice était grand de donner son aîné non-seulement à l'Eglise, mais à une congrégation

* La Vie du P. de Condren^ et(;., liv. II, ch. xv, p. 155 et suiv. Cloy- SEAUi/r, liv. IV, p. 282 et suiv. (dans le inanusciit de l'Oratoire). Le P. A. PpiRRAUD, l'Oratoire de France au dix-septième et au dix-neuvième siècle, P^ part., cli. x, p. 169.

2 François Eudes ajouta à son nom patronymique celui de Mézeray, petit hameau situé près de Ri. Voyez MonÉni, art. Mèzeray.

224 LE CARDINAL DE BÉRULLE ET RICHELIEU, qui ne le devait pas enrichir. Il céda cependant. Eudes dit adieu à son clocher de Ri, aux vieilles églises d'Argentan, aux fertiles campagnes où s'était écoulée son enfance, et il accourut à l'Oratoire. Le P. de Bérulle l'y reçut lui-même en un beau jour, celui de l'Incarnation (1623) '. A peine entré dans la congrégation, Jean Eudes n'eut pas de plus vif désir que de devenir le disciple et comme l'image de celui dont la vertu lui inspirait la plus religieuse admiration. A l'école du P. de Bérulle, il sentait croître en lui une tendre et profonde dévotion envers le Verbe incarné; il n'étudiait que pour se rendre plus capable d'approfondir ses mystères; il les méditait sans relâche et, se conformant aux règles tracées par l'Église, il les honorait successivement, à mesure que la sainte liturgie en retraçait le vivant souvenir à ses yeux^. L'Eu-

1 Sur le P. Eudes, voyez Vie du P. Jean Eudes, par le P. de Montigny, de la Compajjnie de Jésus; Paris, A. Leclère, 1827, iii-12, liv. II, p. 18 et suiv.; le P. Eudes et ses insùtuts, par G. de Montzey, Paris, Letliielleux, 1869, in-12, liv. I, ch. ii. Le R. P. IIÉnAMnouBC, de la congrégation de Jésus et de Marie, nouv. édit., par le R. P. A. LkdorÉ, de la même Congrégation, Paris, Letliielleux, 1869, in-8°. Lorsque plus tard le P. Eudes sortit do l'Oratoire, il eut des démêlés avec ses anciens confrères qui apportèrent bien de l'animosité dans ce débat. On en trouve des traces dans un mémoire conservé aux Archives nationales (M. 237), où l'on reproche en particulier au P. Eudes d'avoir supprimé dans les éditions subséquentes du Royaume de Jésus ces paroles qu'on lisait dans l'édition de 1637 : « En ce « mesme jour (de l'Incarnation), vous m'avez receu dans cette sainte con- " grégation par les dignes mains de celuy duquel vous vous estes servy K pour l'establir, vostre très-fidèle serviteur et mon très-honoré père, Mon- H seigneur l'illustrissime cardinal de Bérulle. » Sans entrer dans ces détails domestiques, fort postérieurs du reste à l'époque qui nous occupe, il suffit de lire la Vie du P. Eudes et ses écrits pour y sentir l'esprit de Dieu. « Le P. Eudes, ce grand prédicateur, la merveille de notre siècle », disait M. 01ier(dans sa Vie, t. I, liv. VIII, p. 325).

- Le l*. HÉnAMHouiiG, op. cit., ch. iii, p. 41, ch. vu, p. 93. Il est à remarquer que, malgré les démêlés de l'Oratoire de Jésus avec la Congre-

charistie n'étant, à vrai dire, que l'extension à travers les âges et par le ministère des prêtres du mystère de l'Incarnation, il confessait que jamais il ne serait digne de succéder à la Très-Sainte Vierge en enfantant comme elle son Sauveur et son Dieu. Aussi se prépara-t-il durant ' toute l'année 1625 à sa première messe. « Le saint sacri- « fice est quelque chose de si grand, » disait-il, « qu'il « faudrait trois éternités pour l'offrir dignement, la pre- « mière pour s'y disposer, la seconde pour la célébrer, « et la troisième pour en rendre de justes actions de « grâces ' . »

Prêtre, Jean Eudes ne songeait plus qu'à devenir victime. Il ne lui semblait pas pouvoir monter à l'autel pour immoler Jésus-Christ s'il n'avait d'abord fait de sa propre chair une véritable hostie. Ses macérations étaient effrayantes; sa santé en fut sérieusement atteinte. Pour la rétablir, le P. de Bérulle l'envoya dans la maison de Notre-Dame des Vertus, à Aubervilliers. Là, il travaillait sans relâche, lisant la sainte Ecriture à genoux, selon l'usage de l'Oratoire, ne recourant aux traducteurs et aux interprètes que fort rarement, et amassant ainsi des trésors pour sa propre sanctification et pour l'évangélisation de ses frères, lorsqu'il apprit qu'une peste terrible ravageait la Normandie, et que le fléau, déjà maître du doyenné d'Ecouché, s'approchait rapidement d'Argentan. A cette nouvelle, il commença par s'offrir en sacrifice à la divine

gation (le Jésus et de Mnrie, les écriv.iins de celte dernière Compagnie sont unanimes à regarder le P. de Bérulle comme le vrai maître, le vrai ptre spirituel de leur fondateur.

' P. liÉnAMBOURc, Op. cit., eh. xvi, p. 217.

majesté pour ses malheureux concitoyens; puis, accourant à la maison de la rue Saint-Honoré, il conjura le P. de Bérulle de l'autoriser à partir sans délai. Le P. de Bérulle comprit aussitôt que l'attrait de son disciple venait du Ciel, et, « glorieux d'immoler un de ses enfants pour tout un peuple » , il lui donna, après quelque temps d'attente, sa permission. Le lendemain de ce jour, Jean Eudes sortait de Paris à pied et le bâton à la main. Son bagage se composait d'un autel portatif, des objets nécessaires à la célébration de la sainte messe et de son bréviaire. A Caen, où il s'arrêta d'abord, le P. Allard, supérieur de la maison de l'Oratoire, lui remit une lettre, — qui n'avait nullement le caractère administratif de ces sortes de documents, — pour le vicaire général de Séez. Le P. Allard n'y dissimulait pas son admiration pour son jeune confrère, en faveur duquel il sollicitait l'honneur d'administrer les sacrements et de dispenser la parole de Dieu, principalement dans les paroisses où, par le mallieur des temps et la lâcheté des hommes, on ne trouvait plus de prêtres. Bientôt le P. de Bérulle apprit qu'aucune épreuve n'était épargnée à son héroïque disciple. Exposé tout le jour aux fatigues de l'apostolat et aux périls de la contagion, il ne trouvait, quand venait le soir, ni nourriture ni abri. Les curés et les seigneurs des paroisses lui refusaient de concert rhosj)italité. Mais, loin de se laisser abattre, Eudes n'en était que plus heureux. Délaissé des hommes, il se réfugiait en Dieu, qui le soutenait manifestement. Le fléau ayant diminué dans la campagne, mais menaçant plus que jamais Argentan, il s'enferma dans cette petite ville, releva le courage des habitants, les mit

par un vœu solennel sous la protection de la Mère de Dieu, et ne les quitta qu'après s'être assuré que la peste les éparjjnerait ' .

Cet esprit apostolique que le P. de Bérulle avait tant à cœur d'inspirer à ses fils, les remplissait vraiment. De toutes les maisons de l'Oratoire le pieux fondateur recevait les nouvelles les plus propres à consoler sa foi. Tandis que Jean Eudes évangélisait la Normandie, Jean- Baptiste Gault, supérieur du Mans, ouvrait dans cette grande ville des missions dont le succès était immense, puis, parcourant les campagnes, appelait à lui les paysans, pénétrait dans leurs chaumières et, au prix des plus rudes travaux, les conquérait à Jésus-Christ^. Le frère si tendrement aimé de Jean-Baptiste Gault, Eustache, ne lui cédait en rien; son séjour en Bourgogne, avant qu'il partît pour l'Espagne, y avait laissé un long et durable souvenir'^. Dans la Vendée, le P. Guillaume Dodo attirait les enfants par des catéchismes, les hommes par des conférences, tous par des prédications qui fortifiaient leur foi exposée au contact des hérétiques '. En Provence, Jean Jauhert, longtemps compagnon du P. Bomilliori, se faisait avec un zèle infatigable l'apôtre de la jeunesse '. Déjà les évoques et leurs diocésains demandaient à l'envi au

1 Le P. IIÉn\MBono, Op. cit., ch. xx, p. 282 et suiv. — C. de INIonïzey, Le P. Eudes, liv. I, ch. m, p. 48 et suiv.

2 La Vie de Messire J. B. Gault, évesque de Marseille, par F. Marchetty, prestre. Paris, Iil)r. Hure, 1650, in-4°, liv. II, sert. IV, p. 69 et suiv. — Vie de Monseigneur J. B. Gault, par l'abbé Ant. Ricahu. Pairné, 1804, in-8°, 1" part., ch. vu, p. 22 et suiv.

^ Id., ch. IV, p. 14.

'' Adhv, t. 111, p. 130. (lUbL nat., Fr. 23683.)

5 C1.0YSEAULT, t. 1'"', p. 187 et suiv,

228 LE CARDINAL DE lîÉRULLE ET RICHELIEU. P. de Bérulle de leur accorder le P, Le Jeune, dont la réputation commençait à se répandre par toute la France, homme admirable en effet, dont la parole n'était si puissante que parce que, méditée au pied du crucifix, fécondée par ses prières, ses larmes et son sang, elle livrait son âme plus encore qu'elle n'exprimait sa pensée. Cette année même (1G27), tandis qu'il prêchait à Rouen, frappé de cécité au milieu d'un de ses sermons, il ne fit rien connaître à son auditoire de ce cruel accident et acheva son discours avec la plus parfaite tranquillité d'âme. Il avait trente-cinq ans'. Le P. de Bérulle lui donna alors pour compagnon un jeune Père digne d'être le témoin de ses vertus comme il en était l'imitateur, Michel Lefèvre, qui ne connaissait pas de plus beau ministère que de faire la mission aux pauvres gens de la campagne *.

Mais, si fructueux que fussent les exercices de la mission, il en était d'autres plus importants encore, ceux qui avaient pour objet la réforme même du clergé. L'initiative d'une œuvre si nécessaire fut prise à Paris par le P. de Condren, à Malines par le P. Bourgoing. Déjà, à la vérité, plusieui's de leurs confrères les avaient précédés dans cette voie; à eux néanmoins revint l'honneur d'avoir organisé les conférences ecclésiastiques, bientôt célèbres, dont le but était de préparer à la réception des saints ordres. Comme on ne voyait pas encore de séminaires proprement dits, on s'estimait heureux lorsque les évêques obtenaient

* L Oratoire de France an dix-sejitième et au dix-neuvième siècle , par le P. Ad. Pkhraud..., II<^ pan., cli. i", p. 247 et suiv. Gloyseailt, Vie du P. Lejeuiie, déjà citée.

2 Ci.OYSEAVLT, Vie du P. M. Lefèvre.

des ordinands qu'ils assistassent pendant huit jours à une conférence le matin et à une autre le soir. Les maisons de l'Oratoire devenant pins habitables, on obligea les ordinands à y demeurer pendant dix jours; on arriva jusqu'à exiger un mois et même deux de retraite. Pendant ce temps, les Oratoriens leur montraient la grandeur du sacerdoce, la gravité des devoirs qu'il impose, les vertus qu'il exige. Ils les conjuraient, s'ils étaient déjà engagés dans les saints ordres, de ne recevoir la prêtrise qu après s'être purifiés de tous leurs péchés et avoir pris la résolution inébranlable de mener une vie digne de leur profession. Ils adjuraient ceux qui étaient libres encore de ne point se faire d'Eglise s'ils ne se sentaient une véritable vocation, et ils leur peignaient en traits effrayants la dégradation dans le temps et les châtiments terribles réservés dans l'éternité aux mauvais prêtres. L'effet de ces pieux exercices était considérable j non-seulement les ordinands, mais un grand nombre d'ecclésiastiques, j)rétres depuis longtemps, se pressaient à ces conférences et en sortaient émus, bien souvent transformés ' .

Tels étaient les travaux apostoliques auxquels se livrait l'Oratoire. Sous leur multiplicité on sentait une unité profonde. Ces prêtres, différents de caractère, de génie, de tempérament, appUqués aux œuvres les plus variées.

1 Cloyseact, t. II, p. 13 (niLI. nat.). Remarquons que l'Oratoire a pratiqué le premier les exercices des ordinands, et frayé ainsi la voie à l'institution des séminaires. M. Maynard, dans son travail d'ailleurs intéressant sur cette question, no me seml)le pas avoir attaché assez d'importance aux efforts faits par le P. Hourgoin;; en Flandre, par le P. de Coiidren à Paris, et attestés par les liisloriens de la Congrégation. (Sai:(t Vincent de Pacl, t. II, liv. IV. ch. f' et cil. Il, passi m.')

les plus dissemblables, confessant, diri^^eant, préchant, instituant des conférences pour les ecclésiastiques, ouvrant des catéchismes pour les petits enfants, évanyélisant les pauvres villageois, se rencontraient tous cependant en un point, leur culte j)our la personne de Jésus-Christ. Faire connaître ses pensées, ses volontés, ses enseignements, ses vertus, ses mystères, lier les âmes à sa très-sainte humanité, leur faire entendre que le Verbe incarné est le principe et la fin de tout ce que Dieu opère au dehors, et qu'il n'est pas d'autre voie pour remonter à lui, voilà quel était le fond commun de leur enseignement. C'était toujours Jésus-Christ, l'unique prêtre, que le P. de Condren et le P. Bourgoing avaient sur les lèvres quand ils entretenaient les ecclésiastiques des grandeurs et des devoirs de leur état; c'était Jésus-Christ (|ue le P. Le Jeune et le P. Métezeau prêchaient dans les villes, le P. Dodo, le P. Eudes et le P. Lefèvre aux jeunes gens et aux paysans. Ils n'avaient point appris, à l'école du P. de Bérulle, d'autre science, mais ils l'avaient merveilleusement retenue'.

On conçoit l'impression que devaient produire de tels prêtres, le souvenir qu'ils devaient laisser. Leur parole, leur vie attirait journellement à l'Oratoire de nouveaux disciples. Il en est peu dont l'entrée fit autant de bruit dans le monde que celle de M. de Gondi.

Il était frère de l'archevêque de Paris et de la marquise de Maignelay, allié aux premières maisons du royaume.

1 II fauilrait transcrire ici la vie entière de ces premiers Oi-atoriens, telle qiif nous la lisons dans Cloyseat'lt. Voyez en particulier sur le P. Lefèvre, t. I^'i-, p. 169. — Sur le l\ Dodo, id., p. 187 et suiv. (Bibl. nat.)

lieutenant gênerai pour le Roi es mers du Levant, général des galères et chevalier des ordres. Aussi intelligent que brave, il inspirait aux gens de lettres avec lesquels il conversait la méuae sympathie qu'aux matelots et aux soldats qui combattaient sous ses ordres, tandis qu'à la cour sa distinction, son esprit et sa grâce le faisaient passer pour un gentilhomme accompli. Sa femme, Françoise-Marguerite de Silly, dame de Gommercy, fille aînée du comte de la Rochepot, était une fervente chrétienne. Devenue mère, et soucieuse avant tout d'élever ses enfants selon Dieu, elle avait demandé pour précepteur au P. de Bérulle quelqu'un de ses prêtres. Le supérieur de l'Oratoire lui avait donné un saint : Vincent de Paul A cette époque toutefois, le général des galères n'était point encore entré en relation directe avec le P. de Bérulle. Leur première entrevue fut singulière. Un jour que M. de Gondi, cédant aux instances de sa pieuse femme, qui redoutait pour lui l'air et les succès de la cour, s'était rendu au petit couvent, afin d'y parler de son âme à la Mère Marguerite du Saint-Sacrement, celle-ci lui présenta un ecclésiastique qui se trouvait dans le même parloir : « Voilà, monsieur, » lui dit-elle, « le R. P. de Bérulle, « que vous ne connaissez pas; mais vous le connaîtrez « ([uelque jour, et il sera linstrument le plus efficace dont « Dieu se servira pour votre salut. Vous vous moquez de « moi, à l'heure qu'il est; vous vous en moquerez encore « longtemps, mais vous connaîtrez que je vous dis le

« vrai ' . »

1 La Vie de la Vénérable Mère Marguerite-Marie , dite du Saint-Sacrement, écrite par M. T. D. C. (Tronçon de Chenevière). Paris, Vuarin,

Sans attacher autrement d'importance à la prédiction de la prieure, M. de Gondi partit pour Marseille, où l'appelaient les devoirs de sa charge. A peine était-il arrivé, qu'il eut un démêlé des plus vifs avec le gouverneur de Toulon, de la maison de Forbin'. Il s'agissait d'un salut qu'avaient fait à M. de Forbin, en rentrant dans le port, les galères royales, et auquel le canon de la ville n'avait point répondu. On s'attendait à un duel entre le gouverneur et le général, et la nouvelle s'en était déjà répandue à la cour. Tremblante pour le salut de son frère, la marquise de Maignelay courut au monastère de la rue Chapon et confia ses angoisses à la Mère Marguerite. L'affliction de la prieure fut extraordinaire. Depuis ce jour jusqu'à celui où elle sut que le différend était apaisé, elle n'eut plus de repos. Jeûnes, macérations, prières, veilles prolongées, elle n'épargna rien. Elle s'offrait comme une victime à la justice de Dieu pour obtenir la grâce et le salut du général des galères. Une de ses sœurs la surprit répandant des torrents de larmes et s'écriant, en proie à la plus profonde peine : « Mon Seigneur et «< mon Dieu ! ayez pitié de cette pauvre âme, ne la perdez

1689, in-S", cil. XIV, p. 70. L'auleur ne fait que citer ici la déposition du cardinal de Retz, archevêque de Paris, et fils d'Emmanuel de Gondi. — Voyez aussi Adiiy, Bibl. des écriv. de FOrat., t. III. La Mère Marguerite n'arriva au couvent de la rue Cliapon que le 8 avril 1624 (dans sa lie, ch. xui, p. 154). La prédiction précède donc l'événement d'au moins deux années. On voit aussi, d'après ce récit, qne M. de Gondi, ainsi que je l'ai dit plus haut, ne connaissait pas de vue le P. de Hérulle, bien qu'il lui dût d'avoir depuis plus de dix ans saint Vincent de Paul pour précepteur de ses enfants. (Saint Vincent de l'aul, par l'abbé Mavnauu, t. P'', liv. I,ch. v, p. 85 et suiv.

1 Sans doute Gaspard de Forbin, marquis de Janson, deuxième du nom. Voyez son article dans MoRÉRi.

« pas; mon Dieu, usez de votre miséricorde; pardonnez- « lui, mon Dieu; touchez son cœur! Châtiez-moi, mon « Dieu, car je suis une misérable; frappez sur moi, et lui a pardonnez ! » Puis, comme si celui dont elle payait la dette pouvait l'entendre : « Oh ! que tu me coûtes cher! » murmurait-elle; « oh! que tu me fais souffrir! mais il u n'importe, pourvu que tu sois sauvé ! » Cette ardente prière fut entendue, et M. de Gondi ne se battit pas '. Mais une grande douleur le vint visiter presque aussitôt. Le 23 juin 1625, madame de Gondi, jeune encore, mais les mains pleines d'œuvres, mourait à Paris et était ensevelie dans ce couvent de la Mère de Dieu, origine de tant de grâces pour elle et pour son mari*. Averti par Vincent de Paul du coup irréparable qui venait de le frapper, M. de Gondi n'hésita pas. Son amour était de ceux qui ne se jurent pas deux fois. Se donner à Jésus-Christ, c'était se montrer doublement fidèle à la compagne dont il pleurait la mort. Les paroles pro])héti(jues de la Mère Marguerite du Saint-Sacrement lui revinrent en mémoire, et il ne songea plus qu'à les réaliser. Il se démit de toutes ses charges en faveur de son fils aîné, Pierre de Gondi, duc de Retz, pour qui il avait obtenu, dès l'année 1617, la survivance du généralat des galères, puis, après avoir mis ordre à ses affaires, il vint se présenter au P. de BéruUe pour en obtenir la grâce d'entrer dans l'Ora-

toire'.

* Vie de la Mère Marguerite,.., loc. cit., p. 174-175.

2 Saint Vincent de Paul, liv. III, ch. i,§ 3, p. 151. — Lebeuf, Histoire de Paris, édit. Cocheris, Durand, 1865, in-8«, t. II, p. 489.

3 Voyez son article dans MoRÉni.

Le prudent supérieur, craignant qu'une résolution si grave, prise sous le coup d'une violente douleur, n'eût pas été suffisamment mûrie, ne s'empressa pas d'ouvrir à M. de Gondi les portes de la congrégation. Il l'éprouva sérieusement et longuement; mais enfin, ayant reconnu à sa soumission et à sa persévérance que sa vocation venait de Dieu, il le reçut, non toutefois sans l'avertir que Jésus-Christ « lui ferait part de sa croix et qu'il lui « faudrait endurer de grandes persécutions avant que de " participer h sa gloire. » Le 6 avril 1627, M. de Gondi prit la soutane ' .

Rome s'intéressa comme la France à cette généreuse

démarche. « Je me réjouis avec vous, » écrivit aussitôt

Bentivoglio au supérieur de 1 Oratoire, « de l'acquisition

« que vous venez de faire en la personne du général des

« galères. Ce peut être un grand triomphe pour la con-

« grégation*. »

Dans son amitié pour le P. de Bérulle, Bentivoglio rêvait un autre triomphe : il le voulait voir revêtu de la pourpre romaine, et il travaillait à la lui assurer.

1 Cloyseault, Vies..., t. I, p. 545 (dans l'exemplaire appartenant à l'Oratoire). Adry (Bil)l. nat., Mss.), t. III, p. 520.

~ lo mi i-allegro con lei del nuovo acquiisto dcl (jenerale délie qalere. Gran trionfo puo esser questo per la congregazione, 5 marzo 1627. (Autog. Arch. nat., M. 216, liasse G, n" 40.) On se demande comment Bentivoglio put féliciter le P. de Rérulle dès le 5 mars de l'entrée de M. de Gondi dans la Con{;réj;ation , si celui-ci n'y entra tjue le 6 avril, juste un mois plus tard. Il est à croire que Adry donne la date du jour où M. de Gondi prit la soutane, et que Bentivoglio écrivit au P. de Bérulle dès que la résolution de M. de Gondi fut connue. Or, comme le P. de Bérulle éprouva celui-ci assez à temps, on conçoit que Bentivoglio ait pu adresser ses compliments au supérieur do l'Oratoire |ilusieura semaines avant que le général des galères eût pris l'habit d'Oratorien.

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