‹ Le cardinal de Bérulle et le cardinal de Richelieu, 1625-1629Chapitre 7 sur 46 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Efforts de Spada et fie Bentivoglio pour faire obtenir le cliapean au P. de Bérulle. — Mauvaise humeur de M. de Béthune. — Consistoire (30 août).

— Emotion du P. de Bérulle à la nouvelle de sa promotion. — Lettre de Bichelieu. — Satisfaction de la Reine mère. — Belle réponse de la sœur Marie des Anges. — Sentiments inspirés à M. de Bérulle par sa nouvelle dignité. — Son luuniiité. — Bref du Pape qui lui conserve le gouvernement de l'Oratoire et du Carmel. — Lettres de félicitations que reçoit M. de Bérulle. — Ses réponses au générai des Jésuites, aux Pères de l'Oratoire de Rome, au Saint-Père. — Descente des Anglais dans l'île de Ré. — Mémoire de Richelieu à M. dé Béthune pour obtenir du Pape des subsides du clergé. — Le cardinal de iSérulle chargé de suivre les négociations avec l'Espagne. — Dépêches que lui adresse Bichelieu.

— Visite du cardinal de Bérulle au marquis de Mirabel.

Depuis la, fin d'avril 1627, le cardinal Spada était de retour à Rome. Heureux du succès de sa nonciature, il avait oublié les résistances opposées quelcjuefois à ses désirs par le P. de Bérulle pour ne se rappeler que les vertus, le courage, le dévouement au Saint-Siège du général de l'Oratoire. Il plaida donc énergiquement sa cause auprès d'Urbain VIII , réclamant pour lui la dignité que depuis bien des mois déjà sollicitait le Roi de France. Bentivoglio joignait ses instances à celles de Spada. Quant à M. de Béthune, destiné à rencontrer toujours le P. de Bérulle sur son chemin, il n'appuyait que fort mollement la demande du Roi. Depuis longtemps, il jalousait le supé-

rieur de l'Oratoire. Persuadé maintenant que, sans les mauvais services du P. de Bérulle, son fils serait pourvu du riche archevêché de Lyon, il n'était nullement tenté de pousser un rival dans la voie des honneurs. Qui pouvait l'assurer, du reste, que Richelieu désirait aussi sincèrement qu'il en avait l'air la promotion du conseiller de la Reine mère au cardinalat?

Quels que fussent les secrets désirs de INI. de Béthune, son métier d'ambassadeur l'obligeait à découvrir la pensée d'Urbain VIII. C'était chose difficile : le Saint-Père demeurait impénétrable. Un jour cependant, le Pape dit par manière de conversation , qu'à la vérité il y avait bien des vides dans le sacré collège, mais qu'il ne les pouvait combler, les ressources lui manquant pour entretenir de nouveaux cardinaux. Autant l'ambassadeur parut mécontent, autant M. de Béthune fut ravi. Le cardinal Magalotti étant venu le voir peu de temps après, et lui ayant laissé entendre qu'une promotion semblait imminente et qu'il serait opportun de faire de nouvelles instances auj)rès du Pape en faveur de M, de Bérulle, M. de Béthune, fort des confidences d'Urbain YIII , ne voulut pas tenter une démarche qu'il se plaisait à juger inutile', et la veille même du consistoire, il écrivit à Venise, en Flandre, à Gonstantinople, que dans la nomination des cardinaux que l'on annonçait comme prochaine, les princes n'auraient point de part ^.

» Lettre du P. Berlin au P. Gihieuf, 30 août 1627. (Batterel, liv. VIII, n» 3.)

2 Lettre du P. Berlin au P. Giljieuf, 7 septembre 1627. (Batterel, liv. VIII, n'S.)

Urbain VIII hésitait en effet. Mais le cardinal Spada, qui venait de recevoir un billet pressant de M. de Marillac, se rendit au Vatican , et avec toute l'autorité que lui donnaient les derniers succès de sa nonciature, il exposa au Saint-Père combien il importait d'accorder, sans différer davantage, le chapeau au P. de Bérulle. Le Pape était déjà ébranlé, lorsque le 30 août, comme il entrait au consistoire, on vint le prévenir que des dépêches de France étaient arrivées dans la matinée à l'ambassade. Il craignit qu'elles ne renfermassent un contre-ordre, et il se décida à tout terminer dans la séance. Urbain commença par nommer les trois cardinaux qu'il s'était réservés in petto : Nicolas François de Lorraine, évêqiie de Verdun ', Jérôme Vidoni de Crémone, trésorier de la chambre^, et Martio Ginetti, son majordome'^; puis on proposa les églises. Le consistoire semblait terminé, et chacun s'apprêtait h sortir, lorsque le Saint-Père, prenant un papier, et invitant de la main les cardinaux à demeurer, leur déclara son intention de faire de nouvelles créations, après toutefois s'être entretenu quelques instants avec les cardinaux Borgia et Hentivoglio. L'un était protecteur de

' Il était le troisième fils de François fie Lorraine, comte de Vaudémont et de Catherine, comtesse do Salins. Né le 6 décembre 1609, il avait élé fait de bonne heure évêque de Verdun, mais sans recevoir les ordres. Pour empêcher que la Lorraine ne tombât aux mains de Louis XIII, il épousa jilus tard sa cousine, Claude de Vaudémont. On peut lire cette curieuse liist(jire dans la Vie du bienheureux P. Fourier, par madame la comtesse de Fla- VIGNY. Pion, 187.3, ch. xv. p. 213 et suiv.

2 Cardinal-diacre du titre des Quaire-Saiiit-; couronnés. 11 mourut en 1632. {Dictionnaire dns Cardinaux, Mignc, 1857, in-4'>, col. 1614.)

3 II était de Velletri, Fut léyat a latere en Allemagne, et mourut le i.^' mars 1671, âgé de quatre-vingt-six ans.

l'Espagne, l'autre de laB'rance, Ceux-ci s'étant approche's, Urbain leur dit qu'il voulait donner le chapeau au P. de Bérulle et au chanoine Albornoz; qu'il éprouvait seulement quelque embarras relativement à l'ordre dans lequel il devait les nommer, parce qu' Albornoz était chanoine d'une cathédrale et archidiacre de Burgos, et le P. de Bérulle, général d'une Congrégation. Borgia et Bentivoglio répondirent qu'il pouvait les nommer selon qu'il jugerait à propos, que, quant au rang, ce serait l'affaire du maître des cérémonies de le régler. Sur cette réponse, Urbain créa cardinaux Fabrice Yerospi, auditeur de rote ', Alexandre Cesarini , clerc de la chambre ^, Pierre de Bérulle et Gilles Albornoz ^. Avant que le consistoire fût terminé, le Saint- Père ordonna à son neveu, le cardinal Barberini, d'avertir notre ambassadeur. Il le fit par ce simple billet : Siamo costretti di far cardinali questa mallina, e faretno il Pâtre de Bérulle *.

Fort surpris, l'ambassadeur envoya annoncer la grande nouvelle au P. Bertin, qui en était déjà informé par le cardinal Spada , et sur-le-champ il écrivit au Boi autant pour faire valoir ses bons offices que pour l'instruire de la promotion du P. de Bérulle : « De là. Sire » , disait-il, « vous « connoistrez que selon les commandements que j'en avois

1 Romain, sou titre cardinalice fut d'abord saint Laurent in Pane. 11 mourut en 1(539. (^Dictioniiuiie des Cardinaux, col. 1(»12.)

- Romain, cardinal-diacre du titre de Sainte-Marie in Dominica, mort évêque de Viterbe en 1644. (Id., col. 650.)

3 Cardinal-prêtre du titre de San-Pietro in Montorio, archevêque de Tarente, mort en 1649. (W., col. 214.)

^ » Nous avons été obbjjé de taire la promotion ce matin, et nous avons fait cardinal le P. de Bérulle. «

" reçus, je n'ay pas manqué de représenter à Sa Sainteté « combien votre choix estoit bon et considérable, estant « d'une personne de si grande réputation '. » Le porteur de cette lettre était M. de Luzarches, gentilhomme attaché à l'ambassade de Rome. Il arriva le vendredi matin, 10 septembre, à Paris, et se rendit directement à Saint- Germain : il prit le temps néanmoins d'envoyer à l'Oratoire quelques lignes pour apprendre au P. de Bérulle le choix du Pape.

Cet homme, d'ordinaire si maître de lui, ne put, à cette nouvelle, contenir son émotion. Il se prosterna contre terre et adora longtemps en silence les desseins de Dieu. Quand il se releva, ses traits étaient si altérés, qu'un Oratorien qui se trouvait alors dans sa chambre, frappé de son attitude et du changement de son visage, ne put s'empêcher de lui dire : « Qu'y a-t-il donc, mon « Père? les Anglais se seraient-ils rendus maîtres de l'île « de Ré? — Non, » répondit-il, « il n'y a rien de sem- « blable, grâce à Dieu. » Puis il se tut et passa tout le jour eu prière à la chapelle. Les Pères de la maison n'apprirent la promotion de leur supérieur que dans la soirée par le bruit public et par la visite du nonce "^.

A Sainl-Germain on en était instruit depuis le matin. Le Roi , aussitôt après avoir pris connaissance de la lettre de M. de Béthune, avait fait avertir M. de Marillac, qui tenait alors le conseil. Dans sa joie, le garde des sceaux annonça cet événement h tous ceux qui se trouvaient avec

* Dicté et si{;né, Arch. des affaires étranf;ères. Rome, XL, fol. 216. 2 Le P. Le Rat, Vie manuscrite, liv. II, cli. xvi.

240 LE CARDINAL DE BÉRULLE ET RICHELIEU, lui, et, la séance levée, il dit à M. Le Fèvre de Lézeau, maître des requêtes : « Il y en aura de bien étonnés » , sans s'expliquer davantage'.

Le ministre auquel M. de Marillac faisait surtout allusion n'en fut pas moins le premier à féliciter le nouveau cardinal. Dès le soir même il lui écrivait : « Mon Père, « ce sera icy pour la dernière fois que j'useray de ce tiltre « en vostre endroit, parce que je le convertiray désormais « en celuy de Monseigneur. Je ne vous dis point le con- « tentement que j'ay de ce qu'il a plu au Pape vous pro- « mouvoir au cardinalat, ne doutant point que vous ne « croyez qu'il est tel que l'affection que je vous porte le « requiert. Seulement vous diray-je que Sa Sainteté, en (> vous honorant de cette dignité, a plus fait pour l'Église « et la France que pour vous-mesme, et que le Roy ne « pouvoit la procurer à personne de qui il peust attendre « plus de service que de vous. Le temps fera cognoistre à « un cliascun, je m'asseure cette vérité^. »

< Cette anecdote est tirée d'un précieux manuscrit dont je connaissais l'existence, niaùs dont je dois la coniiniinication à ^I. l'aLhé Puyol, professeur à la Sorijonne : Ilixtoire de la vie de messire Michel de Marillac^ chevalier, (jarde des sceaux de France, par messire Nicolas Le Fèvre, sieur «/," Lézeau, maître des requêtes et conseiller ordinaire du Roi en son conseil d'Etat (I)iblioth. de Sainte-Geneviève, Mss. Lf. 122, chap. xvi). Après avoir rapporté le mot que je cite, Lézeau ajoute : « J'ai bien reconnu « depuis que cela s'entcndoit de M. le cardinal de Richelieu. » M. Avenel (tome II, |). 310) n'admet pas qu'en cette circonstance Riclielieu ait joué un double jeu : à l'appui de son opinion, on pourrait citer plusieurs lettres du P. de Bérullc, qui fait honneur au cardinal-ministre de sa nomination, une, entre autres, du 28 octobre IG27, qui élalt dernièrement en vente chez M. Charavay. Néanmoins le témo){;iiagc de Lézeau est grave, et il faut l-)ien avouer quf; l'attilude de M. do Réibune à Rome et celle surtout de Richelieu lui-même seudjlcnt lui donner raison.

2 Lettres de Richelieu, t. II, lettre 383, p. 590.

Le nonce ', les cardinaux Burberini et Spada reçurent aussi les témoignages officiels de la satisfaction qu'éprouvait le cardinal-ministre à voir « M. de Bérulle eslevé au « point où tous les gens de bien désiroient le voir il y « (avoit) longtemps'^ »; et M. de Béthune apprit, non sans quelque étonnement peut-être, que Sa Majesté « lui « savoit tout le gré qu'il sçauroit désirer de la façon avec « laquelle il s'estoit porté en cette occasion ^. » La joie de la Reine mère fut plus vive encore et surtout plus sincère. A la première nouvelle de la promotion de son fidèle conseiller, elle l'envoya féliciter; elle voulut même que M. de Brèves, son grand écuyer, le ramenât dans un carrosse attelé de six chevaux, à Saint-Germain où elle se trouvait ainsi que le Roi. Avec une délicatesse vraiment touchante, elle fit davantage ; se rappelant que la mère du nouveau cardinal vivait retirée et silencieuse au fond de son couvent de la rue Saint-Jacques, elle tint à lui apporter ellemême ses félicitations. Sœur Marie des Anges exprima toute sa reconnaissance à la Reine ; mais comme cette princesse lui demandait avec une aimable et affectueuse curiosité si elle n'éprouvait pas une grande joie de la promotion de son fils, la fille du président Séguier fit cette mâle et évangélique réponse : « J'aurais bien peu profité « dans la religion , si je me réjouissais des grandeurs de la « terre ' . »

• Lettres de RicVielieii, tome II, p. 593.

2 Id., ibid., p. 623-624.

3 jd., ibid., p. 625.

* Chroniques de fordre des Cannélites de France, t. I*"", p. 516. — La Vie de la Mère Madeleine^ 1670, liv. I'"", cli. xxxviii, p. 243.

Pour M. de Bérulle, il demeurait accablé. Sans l'énergique intervention de son confesseur, le P. de Condren , il aurait même refusé l'honneur qui le venait chercher. Ces hommages, ces marques de sympathie qui forment comme le cortège des dignités ecclésiastiques et qui , dans les premières heures du moins, en allègent singulièrement le fardeau à plusieurs des élus, ne servaient qu'à le lui rendre plus pesant. Ne pouvant empêcher le monde de lui rendre ses devoirs, la cour et la ville de se faire écrire à sa porte, les gentilshommes les plus qualifiés et les princes du sang eux-mêmes de joindre leurs félicitations à celles des Pères Jésuites', M. de Bérulle voulut du moins que le changement opéré dans sa condition n'en causât aucun dans ses rapports avec ses frères. Le jour même où sa nomination avait été connue, il les avait servis au réfectoire. Sur son ordre exprès, ils durent traiter avec lui comme auparavant, se couvrir et s'asseoir en sa présence. Il chargea le P. (iibieuf, supérieur de la maison de Paris, de faire savoir à toutes les autres maisons que l'on devait continuer à lui écrire avec la liberté et la confiance qui conviennent aux enfants vis-à-vis de leur père ; aussi exigea-t-il qu'on ne lui donnât pas d'autre titre dans le cours de la lettre, tout en souffrant, pour ne pas se singulariser, que sur l'adresse on le qualifiât de Monseigneur et de cardinal. Un mois après sa promotion, il n'avait pu encore se décider à changer sa signature, quand il écrivait aux Oratoriens '.

' J'ai retrouvé aux Archives, dans les papiers du P. de Bérulle, les listes que tenait en cette occasion le frère portier ilc l'Oratoire.

- Dans une lettre au V. lîertin, du 8 octobre 1627, après avoir si{;né : « Pierre, cardinal de Bérulle », il ajoute en post-scriptum : «J'ai peine à

L'un d'eux, la première fois qu'il vit son supérieur revêtu de la soutane rouge , s étant jeté à ses pieds en lui témoignant une joie naïve : « Gomment » , lui dit avec émotion M. de Bérulle, « vous vous réjouissez de ce qui « me fait pleurer? Je n'en suis pas digne. Dieu a permis « cela pour ma confusion , et j'ai sujet de craindre que « ce ne soit encore ma perte. — Mais, mon Père « , lui répondit quelqu'un qui était présent, « vous ne l'avez pas « procuré, Sa Sainteté vous a commandé d'accepter cet « honneur et vous n'avez pu faire autrement. — Il n'im- « porte » , répliqua-t-il, « les grandes charges, quoique « non recherchées, sont toujours dangereuses. Quiconque « est élevé, de quelque façon qu'il le soit, est en danger « de tomber, si Dieu ne le soutient par une grâce particu- « lière, et je dois appréhender de ne la mériter pas. Toutes « les dignités, même les ecclésiastiques, ont quelque « chose non-seulement de vain, mais de malfaisant, et il « faut s'en garder comme l'on se garde des ennemis. »

Ce n'était pas qu'il n'honorât ces dignités en leur source et en leur institution , et qu'il ne les regardât comme des rayons de la gloire divine elle-même; mais il ne les pouvait aimer quand il voyait toutes les bassesses que l'homme mêle à leur grandeur originelle. « Quand Dieu appelle « quelqu'un à une dignité », disait-il encore, « c'est afin « qu'au même temps qu'il le met au-dessus des autres par « sa condition , il se mette luy-même au-dessous de tous « par une humble disposition du cœur, et c'est ce que

«commencer sitôt à signer de cette sorte, je ne le fais pas encore en " France avec nos Pères; mais j'ai eu peur de faillir, si j'oi)servois celte " retenue avec l'Italie. »

u Jésus-Christ nous enseigne dans l'Evangile quand il « dit que celui qui est le plus grand doit être le minisire « et le serviteur des autres. Mais il arrive tout au contraire R que lorsqu'il nous élève au-dessus des autres par la « dignité, nous nous élevons encore plus en nous-mêmes, « et nous mettons au-dessus de tous par orgueil et par « présomption '. » Pour le même motif d'humilité et d'attachement à ses frères, il ne voulait pas d'abord prendre d'autres armes que celles de l'Oratoire. « Nos pères ont « jugé autrement » , disait-il avec simplicité, « je a eux au «moins les voir partager et adjoindre (aux miennes) « celles de Jésus et de la Vierge '! » Il fit ainsi, et la couronne d'épines fut mise à la place d'honneur, audessus de l'écu des Bérulle, dans le blason du nouveau cardinal^. Autrefois, lors de la fondation de l'Oratoire, il eût souhaité que tous les membres de sa Compagnie perdissent leur nom de famille et ne fussent connus du public que par leur nom de baptême; longtemps, il ne s'était laissé appeler que le P. Pierre. Ce désir que, simple Oratorien , il n'avait pu faire prévaloir, il espéra le réaliser une fois devenu cardinal et se servir ainsi de la plus haute

1 Habert, liv. Il, cil. XIV, p. 541.

2 Apostille de la main du cardinal de Rérulle au bas d'une lettre écrite par Fioraventi, du 22 octobre 1627. (Arch. nat., M. 233.)

^ Les Rérulle portaient de gueules^ an chevron d'or, accompagné do trnif molettes d'éperon du viètne. (La généalogie de la maison du P. de Bérulle, dans le tome IX de l'Histoire généulogi(jue et héraldicjue des pairs de France, des grands dignitaires, etc., par le chevalier de Courcelles. Paris, 1828.) L'Oratoire renaissant a suivi déjà cet exemple de son saint fondateur. Le R. P. A. Perraud (l'un des |ireniiers et des plus chers coni|)agnons du R. P. Petetot), sacré évéque d'Autun le 29 juin 1874, a voulu que ses armes ne fussent surmontées d'aucune autre couronne que de la couronne d'épines de la Congrégation.

dignité pour enfouir clans l'oubli un nom déjà trop connu, pensait-il. Il demanda donc au P. Bertin s'il ne serait pas possible de lui obtenir un titre cardinalice dont il porterait la dénomination au lieu de celle de sa famille, et il s'efforça d'intéresser le cardinal Spada à sa cause '. On en parla au Saint-Père, qui, rappelant les paroles de Clément VIII aux PP. Tolet, Bellarmin et Baronius en pareille circonstance, répondit qu'il en dirait de même du cardinal de BéruUe : que son nom était déjà en recommandation dans l'Eglise par les services qu'il lui avait rendus en France, en Italie, en Angleterre, et qu'il importait pour l'honneur du Saint-Siège qu'il le conservât; que si néanmoins il persistait à vouloir un titre, il le lui accorderait par un bref, quoique d'ordinaire les cardinaux n'eussent le leur qu'après être venus le chercher à Home. La crainte de se singulariser empêcha le saint prêtre d'insister, et il dut se résigner à signer désormais « l'ierre, cardinal de Bèrulle '. »

Une grâce qu'il avait plus à cœur que celle-là lui fut accordée par le Souverain Pontife. Selon le droit canon, le cardinalat rend vacants tous les titres et bénéfices dont le nouveau cardinal était pourvu avant sa promotion , de sorte qu'il lui faut une disj)ense particulière pour continuer à les posséder légalement. Cette jurisprudence est fondée sur ce que le titre de cardinal est un titre de résidence à la cour romaine et auprès de la j)ersonne du Pape, dont celui qui est revêtu de la pourpre devient conseiller-né

' Lettre au P. Rertin, 28 se|)teml)ie 1G27 (Arch. nat., M. 233), au cardinal S|)ada, même date. (Arch. nat., M. 216.)

2 Lettres du P. Dertin, du 7 .septembre et du 16 octobre 1627.

et qu'il y a une incompatibilité de droit à lui servir d'assistant dans la conduite de T Église, sans cesser d'être employé ailleurs. M. de Bérulle ignorait cet usage. Dès qu'il en fut instruit, il écrivit au P. Bertin pour l'engager à faire les plus fortes instances auprès d'Urbain VIII, alîn que Sa Sainteté lui permît de conserver la supériorité de l'Oratoire et du Garmel. « Les abbés de Clairvaux, <i de Gîteaux et de Cluny, qui ont esté et sont cardinaux » , disait-il, « n'ont pas esté deschargés pour cela de leurs « abbayes, et ce sont généralités d'ordres et charges de '( filles qui en dépendent. C'est parce qu il y a du revenu « adjoint dont pas un ne veut se dessaisir; et icy il n'y a « que labeur et la croix du Fils de Dieu, que i'estime « beaucoup plus que le revenu desdites abbayes. La raison « est pareille. La dénomination est indifférente, la charge « est semblable et affectée à la vie... Et cela est usité en « France , non-seulement sans contredit , mais sans mesme « qu'on y pense '. » Le Pape avait prévenu ses désirs en lui envoyant un induit qui l'autorisait à garder pendant huit mois la supériorité de l'Oratoire et celle du Garmel. La requête, présentée par le P. Bertin et appuyée par le cardinal Barberini, fut agréée, et deux brefs, datés de Gastel-Gandolfo, et conçus dans les termes les plus flatteurs, ne tardèrent pas à lui apprendre qu'il pourrait, selon ses désirs, rester fidèle jusqu'à la mort aux deux familles dont il était si véritablement le père "'.

* Lettre antO{;r. an P. Berlin du 28 septc-iubre 1627 (Arch, nat.,M.233). Cette lettre se trouve dans l'édilion des OEuvres complètes (1657, in-fol., p. 760), mais on l'a retouchée.

'■^ Le Bref concernant la supériorité des Carmélites, et dans lequel

L'Oratoire et le Garmel ne s'étaient pas seuls émns à la nouvelle de la promotion du P. de BéruUe. Elle ne pouvait être pour tous un sujet de joie, mais ceux qui la redoutaient davantage et qui l'avaient même combattue^ ne furent pas les derniers à en témoi(jner publiquement leur satisfaction. Amis sincères et adversaires secrets prirent la plume à l'envi, et le nouvel élu se vit accablé de lettres de félicitation. Les cardinaux Bentivoglio et Spada, qui mieux que j)ersonne avaient su durant leur nonciature en France apprécier son dévouement au Saint-Siège, souhaitaient ardemment que le ciel le conservât longtemps à Rome et à la France; le comte de Béthune tâchait de faire contre fortune bon cœur, plus encore par intérêt que par ])olitique; le P. ]N[utius Vitelleschi, général des Jésuites, « offrait très-humblement au nouveau « cardinal les offices de sa petite société, dont le plus vif « désir était de servir Sa Très-Illustre Seigneurie, et qui » se réjouissait de trouver, en cas d'adversité, un refuge « sous les ailes de sa bienveillance et de son pouvoir'. » Les grands tinrent à honneur de lui exprimer leur sympathie. « Je sais. Monsieur», lui écrivait la duchesse douairière de Longueville, « que c'est une espèce de crime de « vous témoigner l'extrême joie que je ressens de vous

Urbain VIII rappelle les brefs de ses préilccesscins relalivoiiipiit à l'autorité et aux droits du I'. de iJérulle, est du 25 octobre 1627. Celui rjui concernait l'Oratoire est du' 20 décembre de la même année; ce dernier ne bii conservait le gouvernement de sa Conjjréyation qu'à titre seulement d'administrateur.

' ^^f'O etiain detnissime et obscrvaiiham onmeni incutn cl ofjlcia niiniinœ hujus socielalis ome illustrissimœ dominadoni veslriv libenlissiine inxei-vitiii-a est, et xuh alis bénévole ntiœ Ipsius et uitlhoritatis^ in aduersis rébus perfugiuni habituram se Iwlaltir (7 sepleuibre 1G27).

« voir posséder l'honneur qui vous est si justement dû, « l'ayant, à ce qu'on me mande, plutôt reçu à croix qu'à « contentement. J'ose néanmoins vous dire que vous avez « grand sujet d'en être content, puisqu'il en revient tant « de gloire à Dieu et d'avantage à son Eglise, qui est le « seul but où vous avez toujours si saintement dressé « toutes vos actions et vos intentions ' . » Le duc de Nevers, frère de madame de Longueville, estimant dans autrui un mépris des honneurs qu'il ne pratiquait guère lui-même, jugeait le nouveau cardinal d'autant plus digne de cette charge, qu'on l'y avait élevé sans qu'il l'eût en aucune façon souhaité ^. Le marquis de Puysieux se félicitait de cette promotion, plus, affirmait-il, pour l'honneur du saint nom de Dieu, le bien de l'Église et le service du public, que pour sa propre satisfaction, sachant que sa vertu ne lui permettrait pas d'y en trouver aucune '.

Si c'était une lourde croix pour l'humilité du P. de BéruUe de recevoir toutes ces marques de respect et d'admiration , ce n'en était pas une moins pesante d'y répondre. Afin d'alléger son fardeau, il avait fait choix de deux secrétaires, im Italien, appelé Vincenzio Fioraventi, et un Français, du nom de Claude de Malleville. Ce dernier, bel esprit, d'abord attaché à M. de Bassompierre, avait quitté le maréchal pour le cardinal, s'imaginant sans doute que celui-ci travaillerait plus efficacement à sa fortune. Le secrétaire ne tarda pas à s'apercevoir de son erreur, et M. de Bérulle de la sienne. Malleville écrivait, en son

« 28 septembre 1627.

2 Parmi les papiers du P. de Bérulle aux Arcliives nationales.

3 Jd., ibid.

particulier, des lettres dont il ne comptait pas, suivant l'usage du temps, frustrer le public, et qui indiquaient chez leur auteur des aptitudes peu en rapport avec sa situation auprès d'un prince de l'Eglise'. Tout le travail retombait donc sur M. de Bérulle, obligé sinon d'écrire, fatigue que l'état de ses yeux lui interdisait souvent, au moins de dicter ses réponses. Dans tontes, on trouve l'expression des mêmes sentiments : une haute conviction de la liaison plus étroite que la pourpre lui donne avec l'Eglise, le Saint-Siège et Jésus- Christ, la consolation de n'avoir jamais rien fait pour l'obtenir, l'énergique volonté de remplir tous les devoirs de son nouvel état, et ce secret que les Saints seuls connaissent, de s'abaisser eux-mêmes sans jamais ravaler la dignité dont ils sont revêtus. Il écrit au cardinal Spada « qu'il ne veut se « rappeler dans la pourpre dont il a plu au Vicaire du Fils « de Dieu de l'orner, que le souvenir de celle dont son « Maître fut revêtu lors de sa Passion, et que, comme il « ne voit en celle-ci que des épines et des sujets de « douleur, il le supplie de ne pas permettre que la sienne « donne occasion à la joie ni à aucun sentiment humain « de se glisser dans son cœur^. » Il mande au duc de Bellegarde « qu'il porte sa dignité avec confusion et qu'il « seroit juste que la couleur de l'habit qu'on lui a donné « passât jusque sur son visage'^. » Il proleste à M. du

' Mallcville fut un des huit premiers membres de l'Académie française et son secrétaire. Voyez FÉLissON,/fjî/oi>e de l Académie française, et MonÉni, aux mots Académie et Malleville.

2 Hervé, Vie manuscrite, liv. VII, ch. v.

^ OEiivres imprimées, p. 874.

Fargis de son étonnement d'avoir été choisi pour une si haute dignité ; qu'aussi « sa résolution est de demeurer « dans le silence au regard du monde, dans hi confusion « par rapport à lui-même, dans la crainte vis-ii-vis de « Dieu ^ » Un peu étonné des effusions du P. Vitelleschi : « Mon Père », lui répond-il, « j aimerois heaucoup mieux i< avoir les bonnes qualités que vous m'attribuez que la « dignité que je reçois; mais comme je n'av pas les unes, « je ne mérite pas l'autre. . . Je souhaite bien plus que vous « entriez au nombre de ceux qui prient pour mes néces- « sitez, que non pas que vous vous mettiez au nombre de «ceux qui me congratulent^. » Mais c'est surtout aux Pères de l'Oratoire de Rome qu'il laisse voir les plus intimes dispositions de son âme : « Plaise à Dieu » , leur dit-il, « que par vos prières et mérites je puisse rendre quelque « service à Jésus-Christ Notre-Seigneur et à son Eglise, « et que je puisse aucunement imiter ces grands et admi- « râbles cardinaux de notre siècle que vostre Oratoire lui i< adonnés... Par la miséricorde de Dieu, je n'ay pas (< recherché cette promotion , et comme je ny ai point de " part en ce sens, je ne veux prendre aucune part aussi « en l'usage d'icelle. Je veux que tout l'usage en soit ;» « Dieu et rien à moy. Le néant m'appartient, c'est le seul « fonds qui nous est propre. Tout le reste est de Jésus et « doit estre à Jésus aussi. Et en particulier cette pourpre est ic sienne... Et comme elle vient de la croix de Jésus, je «< veux qu'elle me lie à Jésus, à sa croix et à sa puissance.

1 M. de lîérulle à M. du Fargis, 30 septembre 1627. (BAnEnEL;Iiv. VIII,

2 Œuvres imprimées, p. 87.").

« Elle m'oblige à donner ma vie pour son Eglise. Elle me

« donne droit et sujet de demander à Dieu cette force et

« charité qui a fait autrefois les martyrs, et doit mainte-

i( nant donner des confesseurs à cette mesme Eglise, et

« par un long martyre, consommer leur vie à Dieu, dans

« les labeurs de la patience et charité, comme les autres

« l'ont consommée dans les tourments '. »

La plus importante de toutes ces lettres était celle par

laquelle il remerciait Urbain VIII : « Très-Saint-Père » ,

disait le nouveau cardinal, « le changement que Yostre

« Sainteté a voulu faire en moy, le 30 août, me remplit

« d'étonnement et non j)as de contentement, et me

« donne grand sujet de crainte et non d'éjouyssance.

« Par l'ordonnance de Vostre Sainteté, je me voy en une

« condition qui m'accable et m abysme au lieu de m'éle-

« ver, et me met dans des flots plus grands et plus péril-

« leux que ceux dont la main du Fils de Dieu a retiré

« saint Pierre lorsqu'il marchoit sur les eaux avec luy....

« Je ne veux pas considérer cette dignité nouvelle des yeux

« dont le monde la regarde. En ce sens mon devoir et ma

« profession m'en esloigne, et je ne pourrois pas rendre

« grâces à Vostre Sainteté de m'y avoir appelé sans offenser

« la sincérité et la vérité que je dois à Vostre Sainteté

« mesme. Puisque vous me commandez de l'accepter, je

« la regarde et la reçois comme une liaison nouvelle à

« l'Eglise de Dieu, à Jésus-Christ, (jui en est le (;heF, à

« Vostre Sainteté, cjui en tient le lieu en la terre, et connue

« une obligation nouvelle, en servant à Jésus-Christ et à

1 OEuvies imprimées, p. 875.

« son Eglise de dépendre de vous, de qui Dieu veut que « l'univers dépende en la chose du monde la plus sainte, " la plus auguste et la plus importante qui est le salut. ... « Je la reçois en ces pensées et je rends grâces à Vostre « Sainteté d'avoir daigné nre lier de nouveaux liens avec « le Fils de Dieu qui s'est joint à nous par sa Personne « divine et par nostre nature humaine, et offre à Vostre « Sainteté toute la soumission, obéissance et servitude que « le moindre des prestres doit à un si grand prestre de « l'Eglise de Dieu et que le plus hundjle et le plus obligé « de tous les cardinaux doit au Saint-Siège et à Vostre « Sainteté '. » Cette lettre produisit une heureuse impression sur le Saint-Père. Il la loua fort, et s'adressant au P. Bertin qui la lui avait remise, en présence de M. de Béthune : « Questa lettera è rnolto biiona e religiosa » , dit-il. Puis il examina curieusement les armes du nouveau cardinal, s'informa de sa famille, de sa santé, de son âge, et ajouta qu'il se promettait beaucoup de bien pour l'Eglise et aussi pour l'Oratoire de cette promotion "". Le P. Bertin rentra à Saint-Louis pleinement rassuré. Ce bon Père n'était pas sans inquiétude de[)uis plusieurs semaines. Il ne recevait pas les réponses de M. de Bérulle aux félicitations que lui avaient envoyées de Rome nombre de cardinaux; le Pape s'étonnait du silence que gardait vis-à-vis de lui le cardinal français, et il l'avait même dit à l'ambassadeur. Aussi le P. Bertin s'était-il hâté d'en écrire au sujiérieur de l'Oratoire dans les termes les plus

' OEuvres complètes, in-ful., édit. de 1657, p. 870. 2 Lellre du P. r.ertin, 21 octobre 1627.

pressants. Sans sortir de son calme habituel : « Mon Père » , lui répondit M. de Bërulle, « je suys obligé à plusieurs « devoirs qui ne sont pas cognus, et qui concernent des « suiets importants et essentiels. Je ne dois pas y manquer « pour me rendre aux compliments que ie juge nécessaires « comme vous, mais de moindre considération. La vie de « l'homme est courte, et il me semble que nous l'abré- « geons journellement par quantité d'occupations que ie « dirois volontiers peu utiles si ie n'estois retenu à iuger « d'une profession qui m'est nouvelle... Mais ie puis bien « dire que c'est une des fatigues de ma condition, et que « je la dois supporter comme une croix ' . »

C'étaient bien en effet des devoirs importants et essentiels que ceux qui absorbaient en ce moment M. de Bérulle. La descente des Anglais dans l'île de Ré avait imprimé un caractère plus grave encore à la lutte engagée entre les catholiques et les réformés; entre l'autorité royale et des sujets factieux. Il ne restait qu'à vaincre ou à abdiquer. Richelieu n'était point homme à laisser la monarchie dépérir entre ses mains. Par ses conseils, Louis XIII avait résolu de se rendre à 1 armée qui, sous le commandement provisoire du duc d'Angoulême, faisait les approches de la Rochelle, tandis que l'imprévoyant mais héroïque Toiras, décidé à mourir plutôt que de capituler, tenait l'ennemi en échec devant son fort de Saint-Martin. Par lettres patentes du 20 septembre, Louis, se rappelant « la sage et magnanime conduite (de la Royne, sa très- « honorée dame et mère) pendant son bas âge, l'affection

1 Lettre au P. Bertin, 8 octobre 1627. (ArcL. nat., M. 233)

« qu'elle lui portoit et la grande expérience qu'elle s'étoit « acquise au maniement des affaires de son Estât, » lui avait donné « plein et entier pouvoir pour, en son absence « et pendant sondit voyage, pourvoir à tout ce qui seriot « du bien de ses affaires et services es dits quartiers de « deçà Loire et provinces circonvoisines ' . » Après quoi il était parti à petites journées, suivi de M. de Marillac, garde des sceaux, du marquis d'Effiat, et de quatre conseillers d'Etat.

Pour soutenir une entreprise telle que celle du siège de la Rochelle, il fallait de l'argent, il en fallait beaucoup, et le Roi en manquait. Il résolut d'en demander au clergé, et c'était justice , puisque la victoire des armées royales assurait le triomphe de l'Eglise. Mais on avait si souvent réclamé et obtenu l'assistance du clergé, sans donner suite aux expéditions commencées avec ses subsides, qu'on supposait son zèle un peu refroidi. Richelieu jugea donc prudent de s'adresser d'abord et en secret au Pape. Il ne le fit pas sans en avoir longuement conféré avec M. de BéruUe." Le Mémoire même qu'il adressa à l'ambassadeur du Roi avait été rédigé d'accord avec le supérieur de l'Oratoire ^. On y demandait un million d'or, « qui « est un secours considérable, mais le moindre qu'on « puisse donner en une telle occasion que le Roy veut i( entreprendre tout de bon. » On y demandait encore « que Sa Sainteté accordât plenière indulgence à tous ceux » (|ui serviroient personnellement à un si saint dessein :

* Mercure français , t. XIV, année 1627, p. i05, 107. 2 Lettres de Richelieu, t. Il, p. 620.

ff et que ceux qui n'y pourroient aller, mais y contribue- « roient en donnant vingt sols par teste » , participassent aux mêmes grâces, « et eussent en outre permission de « maijger du fromage et des œufs en carême. » Le Mémoire se terminait par ces paroles énergiques : « Le Roy se promet « aussy que Sa Sainteté ne voudra pas voir la France et « l'Espagne embarquées en une guerre offensive contre « les Anglois, sans estre de la partie et v contribuer puis- « samment. Sa Majesté désire que >L de Béthune sache

« les intentions du Pape et le presse si chaudement

« que par le premier courrier il luy mande sa responce, « parce que, selon icelle, elle se résoudra ou à entendre « conjointement avec l'Espagne à la paix dont les deux « couronnes sont recherchées, ou h conclure une forte « guerre. Si Sa Sainteté qui est le chef de l'Eglise est « froid en ceste occasion , la meilleure qui ayt jamais esté, « les deux couronnes ne peuvent estre blasmées , si elles « se conforment à ses sentiments; mais si elle veut accor- « der tout ce que dessus, M. de Béthune peut l'assurer de « l'entreprise et persévérance du dessein contenu en ce « Mémoire '. » Le cardinal de BéruUe avait été consulté, mais au style nerveux et impératif du Mémoire, ^L de Bé-

' Lettres du cardinal de Richelieu, t. II, p. C27. Il est à reinarfjucr que Richelieu, qui a inséré cette pièce dans ses Mémoires, liv; XVIII, t. III, ne dit pas un mot de la collaboration du P, de Hérulle, bien rpic dans la dépèche à M. de Béthune, en date du même jour (24 septembre 1G27), 11 écrive en toutcîs lettres : « Je vous envoie un mémoire ci-enclos que M. le « cardinal de Rérulle et moi avons dressé. « (^Lettres, p. 676.) Nous avons déjà signalé et nous aurons souvent à signaler dans la suite ce parti pris des Mémoires de Richelieu de laisser obstinément le cardinal do Rérulle dans 1 ombre ou de l'éclairer d'un faux jour; mais la lumière sort des dépêches, sur la publication desquelles Richelieu ne comptait pas.

thune n'eut pas de peine à reconnaître la plume de son puissant ministre.

Suivre avec habileté et vigueur auprès du nonce la négociation de Cette première affaire, n'était pas la seule mission que Richelieu en quittant Paris confiât à son nouveau collègue dans le cardinalat. La lutte contre les Anglais et les protestants coalisés, outre des sommes considérables, exigeait une flotte, et la France n'en avait pas. C'est pour ce motif que, nonobstant sa répugnance à ratifier les articles signés par du Fargis à Madrid, Richelieu s'y était résigné. Au mois d'août, don Diego de Meria, marquis de Lleganès, propre neveu du comte Olivarès, avait renouvelé en présence du marquis de Mirabel la promesse du Roi son maître d'assister efficacement la France dans la guerre contre les Anglais. INIais les effets ne suivaient pas les paroles, et Richelieu comptait sur le cardinal de Bérulle pour rappeler à l'ambassadeur d'Espagne ses engagements. M. de Bérulle devait représenter au marquis de Mirabel que, nonobstant toutes les promesses d'Olivarès à Madrid et de lui-même à Paris, l'amiral de Dunkercjue déclarait n'avoir d'ordre ni pour se rendre en Morbihan, ni pour escorter les vaisseaux français qui se trouvaient en Hollande. A l'heure présente, les vaisseaux anglais ayant attaqué ceux du Roi dans le Texel et pris celui de M. de Toiras, il était à propos d'envoyer en toute diligence un courrier au marquis Spinola afin qu'il donnât l'ordre exprès à l'amiral de Dunkerque soit d'escorter les navires du Roi qui étaient en Hollande, si M. Despelles notre ambassadeur le réclamait, soit de faire voile incontinent pour le Morbdian : « Si les Espagnols relTusent ce que dessus, je

a ne scay ce que j'en devray dire » , concluait Richelieu, justement irrité '.

Au reçu de cette dépêche , qui n'arriva à Paris que le 25 , M. de Bérulle se rendit chez le marquis de Mirabel. Celui-ci, toujours prêt à bien jouer son personnage, ne fit aucune difficulté d'expédier immédiatement un courrier à Dunkerque avec ordre aux vaisseaux espajjnols d'escorter ceux que le Roi avait achetés en Hollande, dès que notre ambassadeur leur en donnerait avis. Rien de plus raisonnable que cette demande, protesta M. de Mirabel; il avait eu la même pensée, affirmait-il, avant même que M. de Bérulle lui en fit la proposition. Il était du reste désolé de ce retard, dont il ignorait absolument la cause, « le Roi

« son maître y étant plus intéressé (jue le roi de France. » Afin de couper court à toute indécision, M. de Rérulle accompagna la dépêche du marquis de Mirabel d'une lettre à M. Despelle, dans la(piolle il le suppliait de donner avis sans retard aux vaisseaux de Dunkerque. En sortant de l'ambassade d'Espagne, le cardinal de Rérulle passa à la nonciature. Là, Mgr Ragni lui montra des lettres de Flandre (]ui annonçaient comme certain le départ de Spinola et de Lleganès, dès le 23 du courant, pour Dunkerque, afin de fiiire appareiller la flotte. Les vaisseaux, écrivait-on, n'attendaient (pu; l'ordre de lever l'ancre, et vingt-cinq se dirigeaient vers la France -. Ce qui semblait moins rassurant que ces nouvelles, d'ailleurs peu exactes, celait la certitude des intrigues ourdies

1 Lettres de Richelieu, t. II, p. C68.

- Pièce auto{;raj)lie. IJiijI. nat., Mss., fonds Saint-Germain Harlay, 343 (15583), fol. 268.

2Ô8 LE CARDINAL DE l'.ÉRULLE ET lUCHELIEU.

par un confident du duc de Savoie, l'abbé Scaglia. Econduit par le marcjuls de Mirabel, qui voulait sans doute se. donner vis-à-vis de la cour de France tous les dehors de la fidélité, l'abbé piémontais, après un voyage en Angleterre, était venu en Hollande, et là, avec le consentement et l'appui des Hollandais, il travaillait à un rapprochement entre l'Angleterre et l'Espagne. La conclusion que Richelieu devait nécessairement tirer de tous ces renseignements était lort simple : malgré toutes les protestations de dévouement du marquis de Mirabel, on ne pouvait compter sur le concours elTectii de l'Espagne qu'à une condition, celle d'être d'abord victorieux '. Aussi INI. de Bérulle , dans une lettre pressante cpi'il écrivit en même temps à M. du Fargis, le prit-il sur un ton qui laissait assez entendre que nous ne nous attendions pas à une défaite. « Le Roy a voulu que ce courrier vous « feust envoyé exprès, parce qu'on n'a point de nouvelles « du secours offert par l'Hespaigne il y a trois moys, et (i attendu inutilement depuis un moys. Sa Maiesté va en o personne dans son armée de terre , et les forts qu'elle a a commandé de faire à l'entour de la Rochelle sont fort « avancez. Son armée de mer s'assemble, et il y a plus de « trente-cinq vaisseaux bons et bien armés à Morbian, « outre ceux qui viennent d'Hollande, de Gascogne et « d'ailleurs. Elle veut faire un effort, et estre éclaircie de

* M. Avenel, dans la note 4 de la page 668, dit « que le cardinal de « Bérulle ne paraît pas se douter de la mauvaise volonté que cachaient M toutes ces apparences d'emjjresscment. » Il me semble plutôt que l'impression {jénérale laissée par la lettre du cardinal de lîérulle est qu il croyait nécessaire de surveiller de très-près l'Espagne, de ne pas se livrer à elle, mais aussi de ne pas rompre ouvertiMucnt avec elle à un moment ou nous avions déjà assez d'autres ennemis sur les bras.

« ce qu'il faut espérer du costé d'Hespaigne. Il ny a point « de changement à attendre de deçà sur les affaires de « Genne et de Sauoye. On ne peut se relascher à autre « chose qu'à ce qui vous a esté mandé. L'Hespaigne a eu « assez de temps pour y penser. Il faut finir cette affaire; « c'est-à-dire ou quel'Hespaignes'y accorde, ou qu'elle le « refuse, et que monsieur le marquis de Rambouillet s'en (c revienne. On mande au Roy de toutes parts que l'Emoi pereur approche pour assiéger Verdun , il joint ses forces « à celles de monsieur de Lorraine. On ne le peut pas « croire, mais on veut s'esclaircir et s'assurer. Ce sont les « trois points pour lesquels on vous envoyé ce courrier. « Vous en traitterez avec le Roy d'Hespaigne et monsieur « le comte Olivarès, et vous donnerez advis au Roy par (i voye prompte et diligente de l'issue de vostre confé- « rence. Je la souhaitte heureuse pour le repos de la chréu tienté et pour le contentement des deux couronnes '. » Au milieu de ces travaux et de cette correspondance, le jour fixé par la Reine mère pour la remise de la barrette cardinalice était arrivé. Le Roi avait déclaré d'abord (ju'il tenait à la donner lui-même au P. de Bérulle; de Montlivault, près de Blois, il lui avait écrit de venir le joindre à cet effet, en quelque lieu qu'il fut ^ : attention délicate, mais ruineuse. M. de Marillac, préoccupé de la bourse

* Ril)l. nat., Mss., fonds Saint-Germain Harlay, 343 (fr. 155S3), fol. 2S2. Cette lettre non signée, est écrite tout entière, de la main du P. de IJérulle. Un collcolionneiir ijjnorant ou distrait a écrit à la jilace de son nom celui du cardinal de Pellevé. La pièce n'est ni datée ni adressée, mais Ivichcliiîu dans ses Mémoires (r. III, liv. VIII, |). 381) dit (jne « le « cardinal de Bérnlle eut commandement d'écrire au l'argis «, et il donne l'analyse de cette lettre.

2 Cette lettre est du l^'" octobre 1G27. (IJatterei,, liv. VIII, n. 13.)

260 LE CARDINAL DE BÉRULLE ET RICHELIEU. de son ami, profita d'un moment de bonne luuneur de Louis XIII, et, durant son séjour chez les Pères de l'Oratoire de Niort, il obtint de « Sa Majesté » que leur supérieur recevrait le bonnet à Paris des mains de la Reine mère, aussitôt que le gentilhomme italien qui en était porteur serait arrivé ' .

Cette arrivée se fit assez attendre. En annonçant le départ du « signor Ascanio Piccolomini » — ainsi se nommait le camérier du cardinal Barberini , — « il court la poste à «l'italienne, c'est-à-dire lentement », remarquait malicieusement M. de Béthune". L'ambassadeur ne se trompait pas ; il fallut un peu plus de cinq semaines à Piccolomini pour faire son voyage. En même temps que la barrette, il apportait au Supérieur de l'Oratoire deux brefs du Souverain Pontife : dans l'un , le Saint-Père lui annonçait sa promotion au cardinalat; dans l'autre, instruit sans doute par le cardinal Spada du refus que il. de Bérulle avait déjà fait de ])lusieursévêchés et archevêchés, et du vœu par lequel il s'était engagé à décliner toutes les dignités et tous les bénéfices ecclésiastiques, Urbain YIII le relevait de sa promesse et lui ordonnait, au nom de l'obéissance, d'accepter sans hésitation, d'un esprit prompt et dégagé, la dignité cardinalice'.

Le mardi 26 octobre 1G27, INIarie de Médicis se rendit

1 Lettre de M. de Marillac à M. de BéiuUc, de Niort, 9 octobre.

2 Dépêche à M. d'Horbault, 4 septembre 1627 (Arcli. des aff. étrang., Rome, t. XL, fol. 22.V).

•* u Tibi sub arctissiino obedieiilia' pra-cepto pra-cipimus et luandainus ut cardinalaliis dignitatem postcpiain libi |)cr nos delata fiierit, prompto et alacri aiiimo quacumque tergiversatioiie semota, ea qua decet, reverentia suscipias. « On trouvera les deux brefs aux Piccc-<: jusiijîfuln'es.

au Louvre, dans son grand cabinet; elle s'y assit, ainsi que Anne d'Autriche, tandis que les princesses, les dames et demoiselles d'honneur, les gentilshommes et les grands officiers de la couronne en petit nombre qui n'avaient pas suivi le Roi, se tenant debout autour des deux Reines, leur faisaient le plus brillant cortège. Sur les trois heures, les portes s'ouvrirent; l'exempt des gardes fit faire place, et le P. de Bërulle, couvert d'un long manteau noir, entra, conduit par M. de Bonneuil, introducteur des ambassadeurs, accompagné par le nouveau nonce, Mgr Bagni, et suivi du sieur Piccolomini. Après les révérences d'usage. Leurs Majestés s'étant levées, ils s'apj)rochèrent, et l'on passa aux harangues. Le nonce parla le premier, ensuite M. de Bérulle. La Reine mère répondit à chacun avec beaucoup de grâce et de dignité. Le camérier s'étant alors avancé et ayant présenté à Marie de Médicis le bonnet, qui était dans un bassin de vermeil recouvert d'un voile violet, elle le prit et le remit à M. de Bérulle en lui disant : « Je vous donne ce bonnet de la part du Roi » , paroles qu'elle accompagna des témoignages les j)lus flatteurs de sa satisfaction et de celle de Louis XIll. Au moment où le nouveau cardinal s'inclinait profondément pour recevoir la barrette des mains de la Reine, on enleva si adroitement le manteau noir dont il était enveloppé (|ue, sans que l'on se fût aperçu de ce changement, il parut, en se relevant, dans tout l'éclat de la pourpre avec un air aussi modeste que grand'. Il mit alors la barrette sur sa tète, puis l'otant aussitôt : k Madame » , dit-il en s'adressant à

• La cérémonie observée par la Boyite mère en donnant te bonnet à M. le cardinal de Bérulle. (Arcli. nat., M. 23;i.)

la Reine mère, « ce bonnet devrait être réservé à des per- « sonnes qui le méritassent mieux que moi. Je le reçois « du Roi et de Votre Majesté avec confusion ; Vos Majestés « m'élèvent par trop et me font trop d'honneur de m'en « gratifier. Mais en me faisant cet honneur qui passe si « fort mon mérite et ma condition, votre bonté, Madame, « me permettra de lui dire qu'elle me peut bien donner « cette dignité, mais qu'elle ne peut me donner la grâce « qui me manque et qui' m'est nécessaire pour en bien « user. Il faut que je m'adresse à Jésus-Christ Notre Sei- « gneur et à sa très-sainte Mère, et que je supplie les « Majestés du ciel de me départir ce que je ne puis avoir « des Majestés de la terre , la grâce d'y bien servir Dieu , « Sa Sainteté et Vos Majestés ' » . Après ce compliment, tel que la cour n'avait pas accoutumé d'en entendre, le nonce et hii saluèrent et sortirent dans le même ordre qu'ils étaient entrés.

En quittant le Louvre, le nouveau cardinal se fit conduire h Notre-Dame; il y demeura longtemps en prière, conjurant Dieu de lui accorder toutes les grâces dont il avait besoin, et les demandant par l'intercession de la très-sainte Vierge, à laquelle il consacra derecliel et sa personne et sa dignité. L<nsqu'il rentra à la maison de la rue Saint-Honoré, la cloche appelait la communauté au réfectoire. 11 voulut que ce jour, commencé poiu' lui dans les honneurs, s'achevât dans l'humiliation : et ceignant d'un linge sa soutane rouge, il servit à table tous ses frères. Par là, il entendait leur montrer que pour être

1 IIaiieut, Vie du carditud de Bénille, llv. II, cli. xv, ]>. 540.

élevé à la dignité la plus haute que puisse ambitionner un ecclésiastique, il ne laissait pas que de se regarder toujours comme le dernier de leurs serviteurs. A ses yeux d'ailleurs, sa nouvelle dignité n'était (ju'une plus étroite servitude. « Je ne suis plus à moi » , disait-il , « je ne puis plus dis- « poser de ma personne, ni de mon temps. J'ai deux « supérieurs, le Pape et le Roi, auxquels je dois obéir aussi « exactement qu'un religieux cloîtré à son prélat, car je « suis religieux en ma condition , et j'ai des règles que je « dois garder ponctuellement ' » . Il s'en prescrivit en effet plusieurs, et il y fut toujours fidèle. Le cardinal se montra aussi simple, aussi mortifié que l'Oratorien. Son lit était fort dur, il ne se servait que d'une chaise de paille. Jamais, à moins qu'il ne reçût des étrangers, on ne voyait sur sa table une nourriture différente de celle de la communauté. Quand il mangeait en particulier, il se faisait lire la Vie de saint Charles Bnrromée . A l'imitation de ce grand homme pour lequel il avait toujours professé une si religieuse admiration, le nouveau cardinal observa dans sa mise la même modestie que par le passé. Son linge, son collet, tout son vêtement était simple et pauvre. Il continua à porter des soutanes de serge, trouvant (pi'il suffisait d'en changer la couleur. Parfois, il se permettait une soutane de drap d'Espagne (piand il allait à la Cour, mais c'était si rare, et tout le reste de son costume était si simple, que la Reine mère lui en adressait parfois d'affectueux repro('hes, sans parvenir à le convaincre. L'unique domestique qui l'accompagnât, quand il sortait, était un frère

' Habeiit, liv. II, (11. XIV, p. 541.

de la maison, et au retour du Louvre ou de Saint-Germain, si surtout l'on se trouvait à la veille d'une grande fête, le dîner termine, il se rendait h la cuisine et lavait la vaisselle de la communauté. « La véritable grandeur » , disait-il, « ce n'est pas de paraître, c'est d'être véritablement. »

Toutefois, chez ce prêtre qui avait une idée si haute de la dignité sacerdotale, tout était ordonné. Son aversion pour ce qui brille ne l'empêchait pas de comprendre à quoi sont tenus, par respect même pour l'institution divine, ceux qui occupent le premier rang dans l'Eglise. Le Saint-Père d'ailleurs lui avait recommandé de ne point laisser avilir la pourpre en sa personne. Pour savoir précisément jusqu'où ce commandement pouvait s'étendre dans la pratique, il s'informa en détail de ce que faisaient les cardinaux Baronius et Bellarmin, dont il honorait la piété et la vertu. Il chargea en outre le P. Bertin de lui expédier de Rome les livres qui traitaient le plus complètement des devoirs et des droits des cardinaux, au point de vue non-seulement de la piété, mais aussi de la doctrine. On lui fit observer qu'en France les cardinaux avaient la coutume de porter un cordon d'or à leur chapeau : il se conforma à cet usage. On lui représenta qu'il devait avoir dans sa chambre une tapisserie et un dais ; il s'exécuta, et dans sa salle d'audience tendue de serge violette, on plaça, par ses ordres, un dais de même étoffe et de même couleur; mais il ne consentit jamais à s'asseoir dessous, et, pour (pi'on ne se trompât pas sur celui à qui il entendait que toute gloire fût renvoyée, il v plaça un crucifix. Ouel (jue fût son éloignement

pour tout ce qui sentait l'apparat, il dut cependant courber la tête devant certains usages qui avaient force de loi, et se former une maison. Elle se composait de deux aumôniers, de deux secrétaires, d'un maître d'hôtel, d'un sommelier, de deux valets de chambre, d'un estafier, de trois valets de pied, d'un cocher, et de quelques gens pour la cuisine et pour l'écurie. On l'obligea aussi h s'attacher un gentilhomme en qualité d'écuyer. Tous ces officiers réunis atteignaient à peine le nombre de ceux que le cardinal Bellarmin avait dû prendre d'abord à son service. Gomme ce grand serviteur de Dieu, il aurait bien voulu les congédier; car, comme lui, il n'en faisait nul usage '. Jamais il ne se servit d'aucun d'eux ni pour se lever ni pour se coucher. Il voulait d'ailleurs que tous fussent vêtus simplement; il ne leur permettait ni le port de l'épée ni aucun agrément de soie dans leur costume. Père bien plus que maître, il les traitait tous avec infiniment de bonté et de douceur. Il s'occupait des besoins de leurs âmes, les instruisait, les consolait dans leurs })eines. Mais tous savaient qu'ils ne devaient pas compter sur sa protection pour les aider à se pousser dans le monde. Son influence, le nouveau cardinal était bien décidé à la dépenser tout entière pour le service et le triomphe de l'Église.

Les événements étaient assez graves pour exciter son zèle. On tentait en ce moment un effort suprême pour secourir le fort de Saint-Martin, défendu depuis trois

' La maison de ISellartnin se composait de dix personnes de qualité et de quinze de moindre considération, les premières ayant chacun un homme à leur service. (L« Vie du cardinal BcUariiiiii, de la Cowpaçjoie de Jésus, par le P. N. Frizon, de la même Compagnie. Bruxelles, 1718, in-40, ch. cxii.)

mois par une poignée de braves contre tous les efforts de Buckinghani. Si on re'ussissait, les Anglais se voyaient contraints d'évacuer l'ile de Ré ; cet échec de leurs armes devait décourager les Rochelois, et surtout — résultat inestimable pour des Français, — c'était, au début d'une grande entreprise, un succès éclatant. Il fallait donc une victoire.

Beaucoup n'y croyaient pas. L'inquiétude même était grande à Paris, où de date immémoriale les faux bruits, en pareille conjoncture, trouvent toujours crédit et écho. Un jour, la nouvelle se répandit que l'armée du Roi venait de subir une terrible défaite. On vint le dire à M. de Bérulle. Bien loin d'en être troublé, il alfirma énergiquement que l'ennemi serait vaincu et que Dieu n'avait amené dans l'île l'armée anglaise que pour la détruire. Peu de temps après, comme on assurait devant lui que les Anglais, désespérant de prendre le fort de Saint- Martin, songeaient à se retirer, « Je serois bien fâché que « cela fût vrai », dit-il. — « Eh quoi! » répliqua son interlocuteur, « vous passez pour être la cause de cette o guerre avec les Anglais. S'ils venoient à entrer dans la « place, on s'en prendroit à vous; comment donc pouvez- « vous n'être pas bien aise qu'ils se retirent? » — « C'est » , répondit-il sans s'émouvoir, « qu'ils n'en seront pas (|uittes « h si bon marché ' » .

Cette confiance du P. de Bérulle dans la victoire était partagée par la Mère Madeleine de Saint-Joseph et par la Mère Marguerite du Saint-Sacrement. Richelieu le savait; il comptait sur leurs prières, et il tâchait de connaître

1 Batterel, liv. Mil, n° 37.

leurs pensées. L'heure du triomphe n'était, pas venue, et, au milieu des angoisses de la lutte, la foi, dans le cœur de cet homme étrange, l'emportant sur l'orgueil, il prêtait l'oreille aux avis des Carmélites. Elles priaient, les pieuses filles, et sans relâche, depuis le 22 juillet surtout; mais, dans ces derniers temps, ayant appris ijue le fort de Saint-Martin était extraordinairement pressé et que les vents contraires semblaient en rendre le secouis impossible, la Mère Madeleine de Saint-Joseph redoubla ses supplications. Le 7 octobre, elle fit dresser devant le Saint-Sacrement un petit autel où l'on mit les reliques et l'image de sainte Marie Madeleine; elle resta prosternée auprès tout le jour, conjurant avec une ardeur incroyable cette grande sainte de se faire en cette occasion l'avocate de l'Eglise et de la France. La nuit ne put interrompre sa prière; elle voulut la passer au pied du tabernacle. Toutes les Sœurs veillaient avec elle, partagées en trois troupes : les unes, véritables victimes de leur double amour pour Jésus-Christ et pour leur patrie, infligeaient à leur chair innocente de cruelles disciplines; les autres priaient. Cette nuit-Ui même, à cent vingt lieues du couvent de l'Incarnation, le brave capitaine Audoin traversait les lignes ennemies et ravitaillait le fort de Saint-Martin, <jui, sans ce secours imprévu, eût été contraint d'ouvrir le lendemain ses portes à l'ennemi'. On conçoit ce que les

* Ce fut la nuit du 7 au 8 octol)r(!. (La Vie de la Mère Madeleine de Saint- Joseph., l""» part., cli. xLii, p. 284 et suiv.) L'évè(|ue de Mende, avec qui M. de Héndie avait conservé, depuis leur (M^mmun séjour en An{|loterre, d'amicales relations, fit dire la messe de sainte Madeleine afin d'obtenir la |)rotectioii du ciel sur le convoi dont il était charjjé par Hichelicu de surveiller le départ pour l'île de Ré. ( Kie manusciite du cardinal de Bérulle, par le P. Louis Lerat, prêtre de l'Oratoire, liv. III, chap. xm.)

lumières accordées à de telles âmes, jointes à celles dont il était favorisé lui-même, inspiraient de calme et persévérante énergie au cardinal de Bérulle. Aussi, lorsqu'un mois plus tard arriva à Paris la nouvelle de la honteuse défaite des Anglais, il ne fut pas surpris. Depuis longtemps, le triomphe des armes du Roi n'était plus pour lui une espérance, c'était une certitude.

Restait maintenant à poursuivre l'œuvre si heureusement commencée. Sans se soucier de plaire à ce ministre devant lequel toute la noblesse de France commençait à trembler', ]M. de Bérulle, à la première nouvelle de la victoire, lui écrivit en ces termes : " C'est la puissance « de Dieu qui a mis le Roy dans l'Isle, et la mesnie puis- 'i sance le mettra bientost dans la Rochelle. Dieu fou- « droyant est avec luy e a fait place à ses armes ; et il me « semble que ie voy le mesme Dieu foudroyant luy faisant « faire place dans cette ville rebelle, e ailleurs encores. Ou « ie me trompe (e il ne me le sembleroit pas), ou j'atlens « un effect proche de Dieu foudroyant. Je n'ignore pas le « blocus et l'estacade dont on parle, e il ne la faut pas «négliger; mais Dieu, à mon advis, veut prendre une " autre voye pour faire son effect... » Et rappelant à ' Richelieu le grand devoir de la prière : « N'oubliés « pas, » continuait-il, « le mystère de la Nativité. Il «semble que l'impuissance d'un Dieu naissant, d'un « Dieu enfant, en ce mvstère, sera la vertu et la puis- « sance de Dieu foudroyant les rebelles. Je parle non du « jour, mais du mystère, car le jour m'est incognu, et

* On se rappelic (jiio co dit le 12 juin de celte année f|ue le comte de Boutteville monta sur l'échafand.

« la voye particulière aussi; mais l'effect ne me semble « ])as bien éloigné. Il ne faut pas oublier la Magdelaine, « car, encore que son effect soit particulièrement sur « l'Isle et sur Albion, il me semble qu'elle prend aussi « part et puissance sur l'affaire présente. Nous prions, « nous espérons, nous attendons. " Et, comme pour expliquer un langage si libre et si pressant, le cardinal de Bérulle terminait la lettre par cette excuse et par ces vœux : « Nous obéissons h vos commandements en vous « mandant ces choses. Jésus, sa très-sainte Mère, sainte « Magdelaine e les saints e anges de la France soient « auec vous dans les œuvres présentes et pour iamais '. » Poussé par cette conviction surnaturelle, INI. de Bérulle ne se contentait pas de prier et de faire prier : il agissait; il agissait avec énergie et persévérance, sans chercher le grand jour, mais sans le craindre aussi. On se rappelle qu'avant de partir pour l'armée, Richelieu, d'accord avec M. de Bérulle, avait rédigé et envoyé à l'ambassadeur du Roi un mémoire destiné à obtenir l'assistance du Pape et les subsides du clergé. La réponse d'Urbain YIII ne se fit pas attendre. Il autorisait le clergé à fournir la contribution demandée et à la prélever soit sur la vente de ses effets mobiliers, soit sur l'engagement des béuéfices cédés à long bail ; mais il lui défendait toute aliénation de ses domaines. Cette restriction rendait la concession insuffisante, parce que les biens meubles du clergé, par le déj)é-

' Arcliivfs (les aff.iires étraiifjères, France, tome XLIII, p. 278. Cette lettre est toute de la rnaiti de "SI. de lîéridic, sans signature ni adresse. Il y a un post-scriptuin d'une autre écriture, confirmant les assurances de M. de liérulle. Au dos de la lettre on lit : Sentiments de gens de bien sur la de/faite des Anglais et la prise de la Rochelle.

rissement où les ravages des calvinistes avaient fait tomber la plupart des églises du royaume, n'offraient plus un fonds assez considérable pour atteindre la somme que le Roi réclamait. On dut donc recourir à un nouvel expédient que le cardinal de BéruUe fut chargé de proposer au Saint-Père : c'était l'établissement d'une rente constituée de cent mille écus d'or sur tous les bénéfices du royaume, à charge de rachat par chaque bénéficier, dans l'espace de dix ans, pour sa quote-part, sous peine de saisie de ses biens propres. Il terminait son mémoire en faisant remarquer à Sa Sainteté que ceux des membres du conseil qui animaient le Roi à poursuivre le siège de la Rochelle avaient beaucoup insisté sur l'intervention du Pape auprès du clergé, et que, s'ils étaient démentis, le Roi abandonnerait le projet de ce siège, dont on cherchait h le détourner en lui représentant sans cesse les frais immenses qu'entraînerait nécessairement une si vaste entreprise '.

Urbain VIII entra dans les vues de M. de Bérulle. Par un nouveau bref en date du 5 novembre 1027, il exhorta le clergé de France à payer au Roi un million d écus, à condition toutefois que l'on exempterait de l'imposition les chapitres qui n'avaient que mille livres de revenus, les curés qui n'avaient que cent écus pour vivre, les hôpitaux, les religieux et l'ordre de Malte.

Quand le bref arriva en France, les évêques et les autres agents du clergé venaient d'être prévenus de la volonté du Roi de les convoquer à Poitiers pour le 25 janvier de

1 Bibl. uat., Mss. Réthune, 9169, fol. 13. — Avexkl, t. II, p. 029. — Arch. nat.. Papiers du P. de Hciulle.

l'année suivante'. Ils savaient ce qu'on attendait d'eux, et plusieurs se montrèrent fort choqués lorsqu'ils apprirent que le Pape avait inséré dans son bref la clause etimn invitis et renùentibus. Moins leur contribution était volontaire, et plus ils désiraient qu'on ne la crût pas forcée. Leur mauvaise humeur chercha une victime et la trouva. Sous la main du Pape ils virent celle du cardinal de Bérulle. Il est triste de dire que sa nouvelle difjnité lui avait fait perdre quelques amis dans le clergé. Tous n'avaient pas pour le chapeau la même aversion que le général de l'Oratoire, et quelques-uns ne pouvaient se figurer qu'on obtint sans la demander une dignité que depuis longtemps ils demandaient sans l'obtenir. L'archevêque de Paris, M. de Gondi, eut la faiblesse de partager, quoique avec moins d'amertume, le dépit de l'archevêque de llouen, INI. de Harlay. Le cardinal de Bérulle ne s'en émut pas. De la pourpre il n'aimait que le souvenir toujours visible de la Passion de son Sauveur. Maintenant elle lui devenait l'occasion d'une croix nouvelle. C'était combler tous ses vœux.

1 Collection des prncèx-verhaux des assemblées générales de France. Paris, Desprez, 1768, in-fol, t. H, p. 583 et suiv.

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