‹ Le cardinal de Bérulle et le cardinal de Richelieu, 1625-1629Chapitre 8 sur 46 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Joie du Pape à la nouvelle de la défaite des Anjjlais dans l'île de Ré. — Insistance du P. de Bérulle auprès de Richelieu pour la poursuite du siège de la Rochelle. — La Mère Marguerite du Saint-Sacreuient. — Etat inquiétant de la France et de l'Europe. — Les travaux du siège de la Rochelle continuent. — Maladie et mort de madame de Bérulle. — Le Roi revient à Paris, 24 lévrier. — Lettre du cardinal de Bérulle au cardinal de Richelieu, — Ses efforts dans le conseil du Roi pour obtenir qu'on n'abandonne pas le siège de la Rochelle. — La succession de Mantoue et le duc de ]Severs. — Marie-Louise de Gonzague et Monsieur.

— Enlèvement de lord ^lontaigu. — Intervention du duc de Lorraine.

— .Son aventure avec M. de Bourbonne. — Ses excuses à la Reine, en présence du cardinal de Bérulle. — Entrevue de 31. de Bérulle avec le marquis de Mirabel. — Différend avec l'Espagne au sujet de la petite place de Zuccarel. — Instructions de M. de Béndie à M. du Fargis. — Intervention de l'ambassadeur de Sardaigne et du nonce du Pape. — Réponse du cardinal de Bérulle. — Ses efforts pour réconcilier Richelieu avec le duc d'Orléans, avec la Reine mère. — Marie de Médicis veut acheter la principauté de Sedan et charge M. de Bérulle de sonder Richelieu. — Assemblée du clergé. — Discours que lui tient Louis XIII.

— Calomnies de M. Henry de Sourdis. — Le cardinal de Bérulle écrit à Richelieu pour se justifier.

En voyant entrer dans son cabinet M. de Bethuiie chargé de lui annoncer la prise de l'île de Ré : « Vous ne « viendriez pas me trouver après m'avoir vu hier » , lui dit le Pape avec sa vivacité ordinaire, « s'il n'y avait i( quelque bonne nouvelle ; les Anglais sont-ils défaits et » la Rochelle prise? » A quoi l'ambassadeur répondit de cet air solennel (jui ne lui faisait jamais défaut : " Je juge, « Saint-Père, de cette demande, quelle est votre affeclio

« vers le Rov, puisque vous desirez tant ce qui est à sou- « haiter. Je vous apporte une partie de ce que vous vou- « driez qui fût et espérance de l'autre '. »

C'est à réaliser cette espérance que M. de BéruUe s'employait tout entier. Il s'y sentait poussé par une force intérieure et surhumaine, encouragé par des âmes trop pures et trop éclairées pour être le jouet d'une illusion. La prise de Ré lui avait été prédite, celle de la Rochelle lui était assurée. Au monastère de la Mère-de-Dieu, l'illustre fille de madame Acarie , la Mère Marguerite du Saint-Sacrement, tenait à son supérieur les mêmes discours que la Mère Madeleine de Saint-Joseph à la grille du monastère de l'Incarnation^. Du camp où il dirigeait, avec le génie d'un grand capitaine, les approches du siège, le cardinal-ministre prêtait l'oreille à ces voix du cloître et y prenait confiance. Dans une lettre datée du 16 novemhre, M. de Bérulle lui promettait, au nom d'une personne qu'il ne nommait pas, une nouvelle défaite des Anglais, et finalement le triomphe*. Dès le 23 novembre, Richelieu demandait la date de la victoire et consultait sur les moyens de la précipiter. « On continue « à prier et à bien espérer » , lui répondit M. de Bérulle, « et à mon advis, le temps de l'accomplissement « n'est pas long. Ces choses ne peuvent estre bien sj)éci-

1 M. de Bétliune au Roi, 5 décembre 1627. Archives des affaires étrangères, Rome, XL, foL 296.

'^ La Vie de la Révérende Mère Marrfuerile-Acaric dite du Saint-Sacrement, Paris, A. Viiariii, 1689, in-8"', eh. xiv, p. 180-185. — La Vie de la Mère Magdeleine de Saint-Joseph..., Paris, Pierre le Petit, in-4", I""* part., ch. XLii, |). 285.

3 Archives des affaires étran{;ères, France, XLIII, 1027, fui. 278.

«fiées,... la puissance de Dieu est sur cet œuvre aussi

« bien que sur celuy qui est passe et que vous tenez éui-

« demment miraculeux. le n'ay rien de prœcis » , ajoutait

le saint cardinal, « sur l'ouuerture spéciale que vous

« m'escrivez. le ne sçay pas si c'est celle que Dieu a

choisie ' . » Mais Richelieu, avec la persévérance impérieuse

des {jénies de sa trempe, revenait à la cliar[;e; il voulait

connaître à l'avance le jour où la Rochelle lui ouvrirait ses

portes : « le suys sans lumières, mais non sans pensées » ,

lui répondait le 1 1 décembre M. de BéruUe, « et, puisque

« vous me le commandez, ie dois vous les représenter. le

« regarde la Rochelle comme ie regardois Ré auparavant :

« c'est-à-dire ie la regarde comme asseurée au Roy; mesme

« i'espère que cela ne tardera pas longtemps. > Et après

avoir exprimé cet espoir que l'événement ne devait pas

réaliser, il ajoutait prudemment : « En choses semblables

« on doit estre retenu et à iiiger et à parler, et à se rendre

«à cette parole du Verbe incarné, mesme envers ses

« apostres : « Non est vestrum nosse tempora vel motncnta

« (jiiœ Pater jiosuit in sua potestate ". I>a puissance de

« cette paroUe nous oblige à rentrer dans nostre néant,

« mais non pas à cesser nos prières. le prie doncques et

« auec instance que Dieu abrège le temps et qu'il donne

« cet elfect si important au mystère de sa naissance et

" de son humble enlance '' . » Eclairé sur le fait principal,

1 Archives des affiiires étrangères, France, XLIII, fol. 280. Lettre autographe non signée, mais portant le cacliet Jn cardinal de Jlérulle. On lit an dos, de la niT-ine ('■critine ; Pour le sieur Aiiiedcnu. (Nom C'.>nvenu du cardinal de Richelieu).

2 Art., 1, G.

■i Archives desalTaircs étrangères, France, XLIII, fol. 282. Autographe en partie chiffré et non signé.

M. de Bérulle ne l'était pas sur les circonstances accessoires; la force même de sa conviction contribuait à l'égarer en lui représentant le jour de la victoire comme d'autant plus proche qu'il lui paraissait plus assuré.

L'insistance du cardinal de Richelieu était excusable : un prompt triomphe lui semblait nécessaire, et, humainement, il était impossible. On ne pouvait réduire la Rochelle qu'en l'alfamant, et pour l 'affamer, on devait se lancer dans des entreprises gigantesques : l'entourer d'une ceinture de fer du côté de la campagne, et l'emprisonner dans ses ports du côté de la mer, afin de lui enlever tous les secours qu'elle pouvait attendre des Anglais ou de sa propre marine. Après bien des tâtonnements, on s'était attaché à l'exécution d'un j)rojet présenté par le frère d'un des premiers compagnons de M. de Bérulle, Clément Métezeau ', architecte des bâtiments du Roi, et par Jean Tiriot, maitre maçon de Paris. Il ne s'agissait de rien moins que de fermer l'entrée de la Rochelh' j)ar une digue eu pierre assez longue pour s'étendre d'une rive ;i l'autre de sou avant-port, assez solide pour résister aux plus furieux efforts de l'Océan. Ce beau et hardi travail venait à peine d'être commencé. Bien des mois devaient s'écouler avant qu'il lut achevé.

Ces longs mois, pendant lesquels vingt-cinq mille hommes des meilleures troup(.'S du Roi se trouvaient retenus sous les murs de la Rochelle, l'ennemi n'en pro-

1 Voyez le P. de Bérulle et l'Oratoire de Jésus, cli. I, p. 21. La digue fut commencée le 30 novembre 1627. (^Histoire de la ville de la Rochelle et du pays d'Aulnis, \y,w M. (I'Arckhk, de l'OnUoire, La Uocliclli', 1757, in-4", tome H, j). 208.) Elle ne ("ul achevée qu'an mois de mai 1628.

fiterait-il pas pour envahir la France en partie désarmée? Richelieu se le demandait avec anxiété : il ne tarda pas à en acquérir la certitude. Instruit qu'un certain lord Montai<ju , agent de Buckingham, faisait de fréquents voyages en Lorraine et en Piémont, et évitait avec soin de passer par la France, Richelieu pressentit une bonne prise et donna ordre à M. de Bourbonne de suivre de près l'Anglais et de l'enlever où qu'il se rencontrât. Bourbonne partit, joignit Montaigu sur les terres du duc de Lorraine, s'empara de sa personne, l'amena à Paris et le jeta à la Bastille.

Aussitôt une réunion se tint chez le cardinal de Bérulle '. Elle était composée de MM. le Bouthillier, de Buihon, Fouquet, et du procureur général du Parlement de Paris, Mathieu Mole. On y examina les papiers saisis sur Montaigu , ils contenaient les révélations les plus graves. D'après ces pièces, le comte de Soissons, premier prince du sang, qui s'était réfugié en 1626 à la cour de Turin ^, devait entrer en Dauphiné à la tète de quinze mille hommes fournis par le duc de Savoie, s'emparer du Pouzin ^ et de Valence, où les huguenots s'étaient ménagé des intelligences, et envahir la Provence. Pour prix de sa trahison, on lui promettait la main d'une nièce de Charles I*'. Pendant ce temps, le duc de Lorraine, afin d'aider au triomphe de « la cause commune >' , se chargeait d'assiéger

• Je n'ai vu nulle part la date de ce conseiL Dans le Mémoire autographe cité plus haut et non daté (Bibl. nat., Saint -Germain Harlay, 343, (15 583, fol. 268), mais qui est certainement de? dernij-rs jours d'octobre ou des premiers de noveuibre, il n'est pas question de Montaijiu. Je trouve le lord anglais nommé seulement dans la dépêche du 3 déceml)re : il est donc à croire que le conseil eut lieu tout à la fin de novembre.

2 Voyez plus haut, chaji. IV, p. 160.

3 Bourg dans l'Ardèche, à 14 kil. de Privas.

Verdun avec dix mille fantassins et quinze mille cavaliers que l'Empereur s'engageait à appuyer par un corps de six mille Allemands.

La trahison du comte de Soissons était évidente. En droit, on pouvait, on devait le déférer au Parlement pour qu'il y répondit de son crime;, mais en fait, cet acte de vigueur contre le premier prince du sang était-il opportun? Le cardinal de Bérulle et les autres membres du conseil ne le pensèrent pas. De plus hauts personnages que le comte de Soissons ne seraient-ils pas compromis d'ailleurs, et comment j)rocéder contre eux? Comment décréter d accusation la lieine régnante elle-même, qui se mourait de frayeur depuis l'emprisonnement de Montaigu ', si par malheur le lord anglais la chargeait dans ses déj)ositions? M. de Bérulle jugea donc important de garder le secret sur le complot que l'on venait de découvrir, et de se borner à tirei- jirofit des révélations contenues dans les papiers de Montaigu. C'est ainsi (ju'il avertit Richelieu de pourvoir à la sûreté du Puy, ime des villes sur lesquelh.'s le comte de Soissons comptait se porter, « car», remarquait-il, « cens qui se penseront « descouverts par la prise de Montaigu , pourroient bien « se haster de faire quel([ue surprise, pour au moins « rendre leur composition meilleure^. » En ce qui concernait le duc de Savoie, M. de Bérulle avait depuis longtemps signalé au cardinal -ministre les mauvais desseins et les intrigues ourdies en Hollande et en Angle-

1 Mémoires de lu Pot te , coll. Pelitot, 2'' série, t. XLIX, |). 304.

2 Lettre du 3 décembri! 1627. Aulogiaplie non siym': déjà cité. Archives des affaires étrangères, France, XLIII, fol. 281.

terre par l'ajjent de Charles-Emmanuel, l'abbe Scaglia '.

Maintenant que l'on tenait les fils du complot, il s'agissait de le faire avorter, de découvrir la vérité sous les mensonges diplomatiques prodigués à l'envi par les ambassadeurs de toutes les puissances, « de découdre v , suivant l'énergique expression de Richelieu, « les desseins « des étrangers et de les délier les uns des autres ' . » Au cardinal de Bérulle échut le lot de négocier avec le comte de Soissons pour le réduire sans bruit à l'obéissance et de pénétrer les vues de l'Espagne dont la conduite équivoque causait une juste indignation à Richelieu^.

C'est au moment où de si importantes affaires exigeaient toute l'application de son esprit, que du grand couvent l'on vint apprendre au saint cardinal une nouvelle bien douloureuse pour son cœur : madame de Bérulle se mourait. Yingt-deux ans s'étaient déjà écoulés depuis le jour où elle avait échangé son nom contre celui de Sœur Marie des Anges, et depuis lors jamais son humilité, sa pénitence, son esprit retiré et silencieux, sa fidélité scrupuleuse à la règle ne s'étaient démentis. Atteinte du mal qui la devait emporter au tombeau, malgré ses soufirances et son f;rand âge, elle ne consentait que par obéissance h se laisser soigner; et jusque sur le lit d'où elle ne devait plus se relever, elle refusait, dans l'ardeur de la fiè\re, d'api)rocher ses lèvres d'une tranche de citron , apj)elant ce soulagement une sensualité. M. de Bérulle ne voulut laisser à personne le soin de donner à sa mère les derniers

' Dépèclie titce plus haut, Saint-Germain Harlay, 343.

2 Mémoires de Jiicliciieit , liv. XIX, tome IV, p. () ot suiv.

3 Jcl., ibid.

LE SIEGE DE LA TlOGHELLE. 279

secours de la ielip;ioii. Selon les touchantes traditions du Carmel, les cloîtres, l'infirmerie, tous les endroits par lesquels devait passer le Saint-Sacrement, étaient jonchés de feuillage. Revêtues de leurs grands manteaux blancs, des cierges à la main, les Carmélites s'avançaient deux à deux, précédant INI. de BéruUe '. Pour lui, tout absorbé en Jésus-Christ, il marchait les regards fixés sur son Sauveur, le conjurant d'achever son œuvre dans l'âme de sa mère : bien heureux de donner une fois encore l'Auteur de la vie à celle de qui il tenait le jour : bien heuleux aussi à la pensée que l'heure approchait où lui-même irait la rejoindre dans ce séjour qui ne connaît ni les absences, ni les séparations. Les vœux de la Sœur Marie des Anges étaient comblés : mourir sous l'habit de Sainte- Thérèse, mourir assistée par son fils, que de grâces .à la fois! A mesure qu'elle approchait du terme, ou voyait croître ses désirs d'y arriver. Elle répétait sans cesse : Mane nohiscum, Dotni'ne, qnoniam advesperascit, et lorsque sa langue connnença à s'embarrasser, on devinait encore au mouvement de ses lèvres qu'elle disait : Jésus! Ce fut son dernier mot.

A peine eut-elle rendu l'âme, (pie son visage, défiguré j)ar les années et les austérités, devint si beau et si majestueux qu'on ne j)ouvait le regarder sans en recevoir une vive et sanctifiante impression. On exposa, selon l'usage, à la grille, le corps de cette vénérable religieuse, les pieds

' Manuel (le divers offiret divins pour les Reiujieuscs de l'Ordre de la B. V. Marie du Monl-Carmcl, criçjc en France selon lu primitive oliservance. Poitiers, H. Oudin, 1870, 111-80, III« partie, cli. i et 11, p. 198 et suiv.

nus, la face découverte et tournée vers le Saint-Sacrement, le front orné d'une couronne de fleurs'. Au son de la cloche, le peuple accourut en foule et demandait avec instance à faire toucher des chapelets. ^lais M. de BéruUe, héritier des sentiments d'humilité d'une si pieuse mère, ne le permit pas. Il ne put du moins empêcher que la Reine mère, suivie de plusieurs princesses et de plusieurs dames de la cour, n'assistât aux obsèques de la servante de Dieu'. Par cette démarche, Marie de Médicis ne voulait pas moins honorer iM. de Bérulle que sa mère. Quant à lui, rempli de ce qu'il venait de voir et d entendre, il oubliait le monde et la cour j)our ne son<jer «in'a toutes les révélations de vie cachées dans le spectacle de la mort. Ce monastère, d'où venait de monter vers le ciel l'âme de sa mère, lui apparaissait comme un lieu où tout est vivant pour Dieu. Le terme où il ne doutait point qu'elle ne fût arrivée, qu'était-il sinon la vie et la vraie vie qui ne sait point de mort? Il ne trouvait la mort (|ue dans le passage. Encore n'était-ce qu'un moment où la grâce ouvrant à l'âme les portes de la vie et déposant dans le corps un germe d'immortalité, défiait la mort réduite à posséder le corps pour un temps en laissant vivre l'âme pour jamais '. Et de cette vue s'élevant selon son usage vers Jésus-Christ, il engageait les Carmélites de llncarnation à commencer l'année nouvelle avec l'Auteur de la vie et à offrir les prémices de leurs jours à Celui qui offrait pour elles les prémices de son sang.

i Id., ilnd., IV- p.ut., cil. I et rli. ii, p. 246, 250.

2 Madame de Rérulle mourut le 12 janvier 1()28. ÇLivre des fondations... Mss. du Grand Couvent, t. II, p. 216.

3 OEuvres imprimées , iu-lol. Oeuvres de piété, XLV, p. 547.

Mais il n'était pas permis à M. de Be'rulle de s'attarder au grand couvent. Les affaires de l'État le re'clamaient , ou plutôt celles de Jésus-Christ, car la prise de la Rochelle était à ses yeux le triomphe de l'Eglise sur le calvinisme. Aussi redoutait-il tout ce qui pouvait éloigner cette victoire, en particulier le retour du Roi à Paris'. Mais, deux mois sans chasser, c'était plus cpie n'en pouvait porter Louis XIIL Dominé par un mortel ennui, en proie à d'étranges pressentiments, il « estimoit sa vie « estre en danger s'il ne faisoit un tour à Paris ^ » . Richelieu, qui, dans le fond, hésitait entre la crainte des influences fiicheuses auxquelles le Roi serait livré loin de lui, et le désir de triompher seul sous la Rochelle, finit par accorder quelques jours de congé à son maître. Celui-ci, en échange, déclara le cardinal son « lieute- « nant général en l'armée (ju'il tenoit en ses* provinces « de Poictou, Saintonge, Angoulmoy et Aulnis, luy don- « nant plein pouvoir sur toutes ses troupes de cavalerie et « infanterie, tant françaises qu'estrangères ^ ". Avant de quitter Richelieu, Louis XIII voulut recevoir de sa main les conseillers auxquels il devait se confier à Paris. « Vous « avez » , lui répondit le cardinal-ministre, la Reine votre « mère, M. de Bérulle, et le garde des sceaux. Vous pouvez (t vous reposer de tout sur eux ' » . Rassuré par ces paroles,

' " II- ne puis me rendre au retour du Cliesne (le Roi). Si vous iujjez K dailicur.s qu'il y. lit fondement en (■(■tic |iens(;e, il landroit lenir le Gliesne u à cincj ou six lieues de la Uoclielle et le diuertir par ses exercices ordi- « naires. » (M. de Bérulle à Richelieu, 11 décembre 1627. Autographe en partie chiffré. Archives des affaires étrangères, Fran(;e, XLIII, fol. 282.

2 BASsoMPiEnnK, 270. — Riciikliki' , liv. XIX, t. 3.

3 Les lettres patentes sont dans le Mercure françois , 1628, p. ISô.

* Maiui.i.ac, Mémoires Mss. sur le cardinal de Bérulle, cités par le P. Batterel, liv. VII, n'>54.

282 LE CARDINAL DE liÉnriJ^E ET r.ICIIELIEU.

Louis embrassa en pleurant Richelieu qui était venu le reconduire à plus de deux lieues du camp, lui recommanda avec émotion le soin de sa santé, puis, se croyant libre, il prit avec toute la joie dont i! était susceptible la route de la capitale '.

Le plaisir de se retrouver dans « sa bonne ville de Paris », de revoir les hautes futaies de Saint-Germain et ses fjrandes chasses, était bien voilé cependant de quel- (jues nuages. Au camp, il soupçonnait son ministre; au Louvre, il suspectait sa mère. Celle-ci le comprit et courut au-devant d'une explication. Louis voulut se réfugier dans le silence, la Reine mère l'v poursuivit, et prenant l'offensive , elle éclata en reproches : elle voyait bien (pi'on l'indisposait contre elle; que tous les efforts de M. de Richelieu tendaient à lui arracher son Fils afin de s'en rendre l'unique maître ; que pour y arriver il tâchait de persuader au Roi qu'elle lui j)référait Monsieur; mais que c'était là une calomnie aussi mal concertée qu'odieuse, sa froideur pour le duc d'Orléans étant chose notoire à la cour et partout. Cette vive sortie impressionna le Roi. Avec sa mobilité ordinaire, il j)assa subitement de la défiance à l'abandon, ou plutôt, cajiricieuxet sombre, il ne détourna ses soupçons de la Reine mère que pour les diriger contre Richelieu. Cet homme, ce favori aucjuel dix jours auparavant il livrait en pleurant le commaiulement de son armée, la conduite de ses affaires, le sort de son royaume, il se prit, sans transition et sans scrupule, à le décrier, et si quelque personnage, comme il n'en manque pas dans les

1 10 f<;viici- 1628.

cours , avait voulu exploiter certaines confidences du Roi , Richelieu était probablement perdu.

Un sentiment si bas ne pouvait effleurer l'àme de M. de Bérulle. Heureux d'assister au rapprochement du fils et de la mère, il ne songea qu'à défendre auprès d eux le grand ministre menacé. D'accord avec M. de Marillac, il mit tout en œtivre pour parer les coups que l'on pouvait lui porter, et il y réussit avec tant de bonheur que les courtisans mêmes ne soupçonnèrent pas la mauvaise humeur du Roi. Il fit plus : toutes les fois que l'on pouvait attendre le retour du courrier avant de prendre une résolution, il demandait les avis du ministre. De telle sorte que, la pluj)art du temps, le cardinal de Bérulle ne faisait qu'exécuter les ordres du cardinal de Richelieu. Mais les hommes de ce caractère aiment médiocrement les amis indépendants et les serviteurs désintéressés. Toute résistance, eût-elle pour but de les éclairer ou de les servir, est taxée de froideur, et pour peu qu'elle se prolonge, de trahison : c'est la loi, et M. de Bérulle ne devait pas tarder à la subir.

Le l{oi venait d'arriver à Paris lors(jue M. de Bérulle reçut une dépêche du cardinal-généralissime. Celui-ci lui exposait son dessein de surprendre La Rochelle « eu pé- « tardant la ville par le canal qui y entre et fait le port " . — « Puisque vous me commandés absolument vous mander « mon advis sur les entreprises j)roposées » , lui répondit aussitôt M. de Bérulle, « je vous dirai qu'il me semble que '1 vous devez en surseoir l'exécution ius(jues à ce que sa voit lonté (de Dieu) paroisse plus clairement et plus fortement « sur icelles » . Il appuyait son sentiment sur de bonnes

284 LE CARDINAL DE BÉUULLE ET UICHELIEL".

raisons. « C'est le premier exploit de vostre autorite dans les K armes. C'est en l'absence du Chesne» (chiffre bien choisi pour qu'on ne pût reconnaître sous ce symbole de stabilité le mobile Louis XIII), « et contre sa volonté. C'est « auec de très grandes difficultés. C'est sans nécessité

« urgente En l'isle de Ré la nécessité faisait la préci-

« sion. Car il falloit ou perdre ou secourir, on ne pouuoit « attendre. Icy n'est pas la mesme contrainte. le vous « supplie donques de différer. Il faut, à mon advis, prier, « attendre et espérer ' » .

L'avis déplut à Richelieu, qui n'en tint aucun compte. Il maintint son projet, et non content de donner tous les ordres, il voulut passer sous les armes la nuit du 1 1 mars, à une portée de mousquet de la ville, pour surveiller luimême l'exécution de son plan. Par malheur, Marillac n'arriva pas avec ses troupes, à l'heure dite, sur le terrain ; le jour parut, et les Rochelois se mirent à tirer sur les assiégeants, qui perdirent beaucoup de monde. Néanmoins, dans la nuit du 14, on essaya une nouvelle surprise : il s'agissait d'escalader le fort du ïadon. On n'eut pas plus de succès '. Sur ces entrefaites, des troubles ayant éclaté dans l'Angoumois et le Poitou, il avait fallu y envoyer quelques-uns des régiments jusque-là occupés au siège. Nombre de gentilshommes s'apercevant que l'affaire traînait en longueur, abandonnaient la partie et retournaient chez eux ^. Soutenus par la présence de

1 Aich. nat., M. 232, 14. Mimue de la main du P. de Béiulle écrite sur le verso d'une lettre de Carmélite.

'■^ Mémoires de Bassoiiipierre , t. III, p. 363.

3 Lettres de Richelieu, t. III, p. 29. Le V. Grilfet ne parle pas de cette circonstance.

M. de Rohan, par l'indomptable énergie de Guiton leur maire, par l'espoir de voir d'un jour à l'autre la flotte anglaise apparaître toutes voiles déployées et foudroyer de son artillerie les ouvrages imparfaits encore de l'armée royale, les Rochelois faisaient bonne contenance. Richelieu n'était pas sans inquiétude sur l'issue de celte longue et ruineuse entreprise. Un jour même, il s'échappa jusqu'à dire : « M. de BéruUe avait bien à faire de nous engager « à ce siège avec ses révélations ' ! » Aussi ayant appris par le supérieur de l'Oratoire que les Anglais lui avaient fait faire sous main des propositions de paix, il se demanda s'il ne serait |)as à propos de lever le siège, et il voulut qu'on en délibérât dans le conseil du Roi. Les avis d'abord se partagèrent, et on n'était pas éloigné d'accej)ter une solution qui paraissait celle du cardinal-ministre, lorsque M. deBérulIe prenant la parole, renouvela les affirmations contenues dans ses lettres à Richelieu et soutint avec tant d'énergie, par des arguments si solides, l'obligation pour le Roi de ne point reculer devant des sujets rebelles, qu'il ramena tout le monde à son sentiment. Au sortir du conseil, Claude le Bouthillier, secrétaire d'État, ayant rencontré INI. de Rérulle, frère du cardinal : « Vous avez » , lui dit-il, « un frère (jui est un homme incomparable : nous u avions presque perdu courage et étions prêts d'aban-

' Le propos est rapporté par le P. Le Jeime, dans son oraison funèbre du cardinal de Bérulle, /<• Missionnaire de f Oratoire, IV* partie, Tolose, 1(567, p. 1244. — C'est sans doute le souvenir de ce reproche de Richelieu, (pii aura induit en erreur le P. Doron , de l'Oratoire, Icfpiel rapporte fpie le P. de Bérulle, intjuiet de l'issue du sié(|e, aurait dit un jour à la Mère Marguerite du Saint-Sacrement qu'elle s'était trompée. (Vie de la Mère Marguerite, chap. xiv, j). 181.) Aucun des documents du temps ne laisse supposer un instant d'hésitation chez M. de Bérulle.

« donner le siéfje de La Rochelle ; mais il nous a dit tant « et de si bonnes raisons que nous sommes re'solus plus « que jamais de continuer ' » . Sans s'arrêter à ce premier succès, M. de Bërulle passa outre. Dans sa conviction, la place du Roi était au milieu de ses troupes, et il devait par sa présence, soutenir leur patience et animer leur ardeur. Il le pressa donc de ])nrtir pour La Rochelle, d'où, à son avis, il n'aurait pas dû s'éloijjner. Louis se laissa d'autant plus facilement convaincre qu'il était loin de trouver h Paris le repos dont il espérait jouir. Les affaires primaient les plaisirs : au lieu de lancer ses meutes sous les grands arbres de Saint-Germain ou de Fontainebleau, il fallait passer de longues heures chez la Reine mère, dans la grave compagnie de M. de ^larillac et de M. de Bérulle, de M. de Bullion et de M. le Bouthillier, accorder ces audiences dans lesquelles un mot de trop suffit pour ruiner une affaire, et terminer des négociations d'autant plus épineuses qu'un plus grand nombre d'intérêts contraires s'y trouvaient engagés.

Comme si de nouvelles difficultés avaient dû toujours

1 HAnERT, liv. II, p. 526. A en croire l'atitem- du Véritahle P. Joseph, (t. I, 2'- partie, p. 266), Louis XIII, après la prise de la lloclielle, aurait dit en parlant du confident de Richelieu, « qu'il avait comme Abraham « espéré contre toute espérance, que Dieu avait enfin récompensé sa foi Il et que l'histoire part;i{»erait entre le cardinal de lîérullc et lui toute la 11 gloire d'avoir conseillé une si glorieuse entreprise. » S'il en fut ainsi, il est difficile de croire (jue le P. Joseph ayit sans l'aveu de son puissant patron, et nous serions dès lors amené à conclure (|ue Ilichelieu fit mettre en délibéiation à Paris la question de la levée du siège de la Rochelle, afin d'être en mesure de le pousser plus énergiquement si tout le conseil du lioi s'unissait pour l'approuver. Le compliment adressé à M. de Uérulle par le nouthilliei-, qui était une créature de Ilichelieu, semblerait autoriser ce dernier sentiment, si on n'avait pas, par aillem-s, des motifs graves de penser que Richelieu songea sérieusement à lever le siéj;e.

LE SIEGE DE LA ROCf[ELLE. 287

surgir du côte de l'Italie, à peine en avait-on fini avec celles dont la Valteline avait été le prétexte, que la succession de Mantoue donnait lieu h des complications non moins redoutables. Le duc Vincent venait de mourir (2G décembre 1G27), laissant une fille unique, que peu de jours avant son trépas il avait accordée en maria^je au duc de Rethelois, fils aîné du duc Charles de Nevers. Celui-ci étant le plus proche parent du duc Vincent, héritait du duché de Mantoue. Quoique ses droits fussent incontestables, le duc de Guastalla les contestait à son profit; le duc de Savoie réclamait le marquisat de Montferrat, l'Empereur refusait au duc de Nevers l'investiture, Mantoue étant fief de l'Empire; et l'Espafjne, plus attentive à ses intérêts qu'à son honneur, se demandait si l'heure n'était pas déjà venue de déchirer le traité qu'elle venait de si^juer avec la France. Ami du duc de Nevers, (ju'il avait servi dans la boniu; et l'adverse fortune , le cardinal de Bérulle vovait de tous les côtés une difficulté. Abandonner un j)rince français dont la cause était juste et dont l(;s intérêts se confondaient avec ceux de l'État, semblait chose impossible : le secourir était attirer sur la France les forces réunies de l'Empire et de la Savoie, et offrir bénévolement à l'Espagne, qui ne demandait pas mieux, un prétexte de se tourner contre nous.

Pour un tout autre motif, le duc do Nevers était en France même, et dans la famille royale, l'occasion d'un très-sérieux embarras. Ce prince avait une fille, Mario- Louise de QfMTTrague, dont toute la cour vantait les grâces, l'esprit et la beauté. Monsieur la vit, l'aima, et déclara «pi'il voulait l'épouser. Marie de Médicis, qui haïssait h? duc de

Nevers et destinait une princesse de sa propre maison an duc d'Orléans, s'unit au Roi, peu soucieux de voir son frère se remarier, pour combattre avec violence ce projet ; nouveau sujet de préoccupation pour le cardinal de Bérulle.

Il importait aussi de terminer l'affaire de Montaigu. Afin de se tirer du mauvais pas où il s'était engagé, le duc de Lorraine, payant d'audace, venait d'envover à Paris deux députés, avec mission de se plaindre de la violation du droit des gens qu'on s'était permise à son égard en enlevant un étranger sur ses propres terres ; ils devaient réclamer l'élargissement du prisonnier et la punition de M. de Bourbonne, auteur de l'attentat. Malgré l'air dégagé qu'ils affectaient, le duc et la duchesse douairière jugèrent prudent d'intéresser h leur cause le cardinal de Bérulle, dont ils avaient mis à l'épreuve, en plusieurs occasions, la bienveillance et le crédit. Toujours joué par sa femme, maintenant attachée à la fortune du duc de Lorraine, M. de Ghevreuse avait même écrit au supérieur de l'Oratoire, de la part du duc de Lorraine, que si on lui accordait la grâce de Montaigu, Charles IV offrait son pouvoir, ses troupes, sa \'\e, pour les employer à « tout « ce qu'on pourroit désirer d'utile de lui. » Louis XIII cependant ne se hâtait pas de relâcher le prisonnier. Dans les premiers jours d'avril, le prince de Phalsbourg, beau-frère du duc de Lorraine, vint solliciter en personne sa délivrance. Connue on avait tiré de Montaigu tout ce qu'on pouvait désirer, Richelieu, après en avoir obteini une lettre dont il avait tracé les principaux traits, fut d'avis qu'on lui rendît la liberté. Dès que le duc de Lorraine

eut reçu l'assurance de la grâce accordée par le Roi, il se mit en route pour venir lui témoigner sa reconnaissance et arriva à Paris au moment où Louis XIII allait partir pour la Rochelle '.

Tant d'empressement de la part du duc de Lorraine parut suspect h plusieurs des conseillers du Roi. Cet excès de gratitude devait, pensaient-ils, couvrir quelque méchant dessein, et, sans doute, Charles IV ne venait à la cour que pour en examiner de plus près la situation et y nouer une intrigue avec le duc d'Orléans et sa cabale. Ils allèrent même jusqu'à presser le Roi de faire arrêter le duc. Un capitaine de chevau-légers, Blagny, s'offrit pour cette expédition, qu'il déclarait des plus faciles, Charles IV ayant l'habitude de passer auprès de sa maison lorsqu'il se rendait seul presque chaque jour à l'hôtel de Chevreuse ". Le Roi ne voulut rien décider sans avoir pris l'avis de Richelieu, et il chargea M. de Bérulle de lui en écrire. Celui-ci obéit, exposa simplement la question sans faire connaître son sentiment. A cela Richelieu répondit que « si la Rochelle étoit prise, et que le duc de Lorraine « continuât à brouiller comme il faisoit, il ne feroit nulle « difficulté de le prendre ; mais qu'ayant cette grande « affaire (de la Rochelle) sur les bras, il craignait que sa u prise ne nous tirât d'aucune affaire et nous en excitât

' 11 y a ici une difficulté que je ne puis trancher. D'après Richelieu, le duc de Lorraine serait arrivé à Paris avant le d«;part du Roi, c'est-à-dire le 3 avril. Comment alors aurait-il pu rencontrer en chemin Montaijju, lequel ne fut mis en liberté que le 14?

- Richelieu dit : « pour aller voir la duchesse de Chevreuse » . Mais la duchesse était alors en T,orraine, exilée, ainsi qu'on le verra plus bas (ch. VIII). Aurait-elle eu l'audace de se glisser dans la suite de Charles IV?

« de nouvelles '. » Cette réponse sauva Charles IV, qui ne fut point arrêté.

On eût dit cependant qu'il prenait à tâche de se compromettre. Ayant rencontré dans le cabinet de la Reine, en son absence, ^I. de Bourbonne, le duc s'oublia jusqu'à lui faire dire par M. de Lénoncourt, capitaine de ses gardes, qu'il eût à se retirer immédiatement et que, n'était le respect qu'il devait à ce lieu, il l'en ferait sortir par la fenêtre. A la nouvelle de l'insulte faite chez elle à un gentilhomme, chevalier des ordres et coupable du seul crime d'avoir exécuté le commandement du Roi, la Reine mère, indifjnée, fit arrêter et conduire à la Bastille M. de Lénoncourt; puis elle manda au Louvre M. de Bérulle, avec MM. de Bullion et de Loménie, et leur ordonna de délibérer immédiatement avec elle sur la satisfaction qu'il convenait d'exiger du duc de Lorraine. L'avis de M. de Bérulle et des deux autres conseillers fut que Charles IV, premièrement, demanderait pardon à la Reine de la vivacité à laquelle il s'était laissé emporter; deuxièmement, livrerait lui-même M. de Lénoncourt à Sa Majesté, sous promesse tacite de le lui rendre ; troisièmement, promettrait de voir M. de Bourbonne et de lui faire bon accueil. En vain la princesse de Conti et le prince de Phalsbourg déclarèrent que ces conditions étaient trop dures, qu'on n'obtiendrait jamais de « Son Altesse, " qu'elle abandonnât Lénoncourt et consentit à voir Bourbonne : la Reine, conseillée par le cardinal de Bérulle,

* RiCHEi.iEi', Mémoires, liv. XIX, t. IV, p. 85. Richelieu ne fait .Tuciine allusion à la lettre de M. de Bérulle. Je ne l'ai pas retrouvée aux Archives des affaires étrangères, mais le P. Batterel l'a vueetla cite (liv.Vni,no 69.) Elle est du 7 avril.

lut inflexible, et « Son Altesse » dut plier. Le 25 avril, M. de Bérulle se rendit au Louvre avec MM. de Bullioti et de Loménie. Peu de temps après, on vit arriver le duc (le Lorraine, accompagne des ducs de Ghevreuse et d'riarcourt et du prince de Phalsbourg. Il s'approcha de la Reine mère, auprès de laquelle se tenait le cardinal de Bérulle, lui adressa un compliment plein de respect et de soumission , et où le mot de pardon se trouva plusieurs (ois; après quoi il vit M. de Bourbonne, et l'affaire n'eut pas d'autres suites. (25 avril 1628.)

Le lendemain de cette scène humiliante pour Charles IV, ses agents vinrent trouver le cardinal de Bërulle au nom de leur maître. Comme les frontières, incertaines sur plusieurs points , de la France et de la Lorraine occasionnaient des conflits fréquents entre les deux pays, on avait désigné de part et d'autre des commissaires chargés de remédier par une délimitation définitive à cet inconvénient; mais, au moment de tout terminer, les commissaires du Roi déclarèrent qu'ils manquaient de pouvoirs pour conclure. Justement froissé de ce procédé, le duc fit connaître son mécontentement au cardinal de Bérulle. Celui-ci vit les ministres, j)révint Richelieu, trouva moyen d'accommoder les choses, et obtint que Charles IV remportât du moins cette satisfaction d'un voyage où les déboires ne lui avaient pas mancpié.

Délivré pour le moment de toute inquiétude du côté de la Lorraine, ^I. de Bérulle n'était pas sans crainte du côté de l'Espagne. Ses efforts pour établir une solide entente entre les deux couronnes échouaient devant la duplicité du duc d'Olivarès et de ses agents.. Après nous

avoir laissé prendre seuls l'île de Ré, ils venaient de se présenter devant la Rochelle, d'y faire une démonstration dérisoire, et, sous un prétexte quelconque, ils avaient gagné le large. Depuis longtemps on savait, par M. de Béthune, que le Pape comptait fort peu, pour chasser les Anglais, sur l'alliance espagnole '. On en faisait maintenant l'expérience. Aussi, le marquis de Mirahel s'étant présenté chez M. de Bérulle, celui-ci le prit d'abord de très-haut avec l'ambassadeur : « Je suis si piqué du mau- « vais procédé de l'Espagne » , lui dit-il, « que je ne veux « plus me mêler de ce qui la regarde; votre mauvaise « conduite a plus ruiné en une heure les affaires com- « munes des deux couronnes que les soins de ceux qui les « voudroient avancer n'y pourroient servir en un an. » Il ajouta que la faute qu'ils avaient faite l'année précédente en retardant l'arrivée de leur flotte était inexcusable; qu'il était indigne, après avoir les premiers sollicité notre alliance contre l'Angleterre, d'être les premiers à la violer; qu'en manquant ainsi à l'honneur, ils trahissaient du reste leur propre intérêt, car en avaient-ils de j)lus grand que la destruction de l'hérésie? Or, les Roclielois une fois vaincus, comment pourrait-elle résister aux armes unies de la France et de l'Espagne? Mais les retards et les hésitations de cette dernière n'allaient à rien moins qu'à ruiner de si grands projets. Le Roi, continua M. de Bérulle, désirait donc savoir si , conformément au traité

• « (Sa Sainteté) n'avoit iainais crcii que vous ensiliez deu fonder « l'espérance de cliasser les Anjjlois avec ce secours-là. « (Déjièclie de M. de Béthune au Roi, Rome, 5 décembre 1G27. Archives des affaires étrangères, Roijae, t. XL, loi 296.)

fait avec eux, les Espagnols entendaient agir contre l'Angleterre ; car, dans le cas d'une prompte et fidèle exécution de la convention qu'ils avaient signée, il pourrait, après la prise de la Rochelle, pousser plus avant contre l'hérésie hors de son royaume. « Si vous ne me donnez «une réponse nette et précise sur cet article, » ajoutat-il , « je vous déclare que je n'ai plus ni parole ni encre « pour me mêler davantage de vos affaires, soit par écrit, « soit de vive voix ' . »

Convaincu, dès lors, que l'intention de Louis XIII, après la réduction de la Rochelle, était d'armer contre les Hollandais, ce qui répondait au plus vif désir de l'Espagne, le marquis de Mirabel s'étendit en protestations de fidélité. Le Roi son maître agissait de si bonne foi, dit-il, qu'il venait de déposer le général esj)agnol coupable de n'être pas arrivé à temps en vue de l'île de Ré avec la flotte qu'il commandait. Quant à celle qui était mouillée dans les eaux de la Biscaye, pour peu que la France le désirât, elle viendrait fondre sur les Anglais, alliés des Rochelois'^. Ces promesses tardives ne rassu-

• Lettres du cardinal de Hérulle à Richelieu du lundi de Pâques et du 2 mai 1628. Je ne les ai pas retrouvées aux Archives des affaires étrangères ; je les emprunte au P. Battkiikl (liv. VIII, n" 60.)

2 A quelle époque eut lieu cette conversation du cardinal de Bérullc avec Mirabel? Richelieu (liv. XIX), dans le (;rand discours qu'il Ht au Roi vers les premiers jours de janvier pour lui rendre compte de l'état de ses afl'aire», lui parle de l'utilité qu'il y aurait à employer M. de ISérulie auprès de Mirabel, et il propose de lui faire tenir un langa{;e identique à celui que j'ai reproduit. Mais d'un autre côté, M. de Bérulle ne raconte cette conversation avec l'ambassadeur d'Espagne que dans sa lettre du lundi de Pâques et du 2 mai. Comment crou'e qu'ayant reçu dés janvier les ordres de Richelieu, il ne les ait exécutés qu'en avril; ou encore que, les ayant exécutés en janvier, il ne lui en ait rendu compte qu'en avril? Cela ne se |)eut. Il faut donc en conclure que Richelieu exposa au Roi tout l'en-

SOri. LE CARDINAL DE BÉRULLE ET RICFIELIEU.

rèrent que fort médiocrement M. de BéruUe. En ce moment même où M. de Mirabel faisait un si pompeux étalage des sentiments du roi d'Espagne pour la France, Olivarès ne cherchait qu'à lui créer des difficultés du côté de l'Italie.

Depuis la signature des traités concernant la Yalteline, on n'avait pas encore tranché le différend qui s'était élevé entre le duc de Savoie et les Génois au sujet de Zuccarel, petite place que ceux-ci prétendaient garder tant que Charles-Emmanuel ne leur aurait pas restitué les effets confisqués à des sujets de la répubMque. L'examen de cette affaire avait été confié par la Reine mère au cardinal de Bérnlle, et c'était chez lui que se réunissaient pour délibérer MM. d'Effiat, de Bullion, Le Bouthilher et de Loniénie. Or, dans les fréquentes conférences qu'il eut pour cet objet avec le marquis de Mirabel et don Lorenzo de Ramirez, il put se convaincre que don Lorenzo, envoyé, disait-on, pour terminer le différend à l'amiable,

semble de sa politique, mais ne mit point tout à exécution dès le mois do janvier. — Reste cependant une autre difficulté. Cette demande d(î la flotte espagnole par le P. de Bérulle n'a-t-clle pas dû être faite avant son apparition devant la Rochelle dans les derniers jours de janvier? — A cela, je reponds nue Richelieu ayant parlé au Roi dans les premiers jours de janvier, M. de Bérulle n'ayant pu recevoir sa dépèche avant la mi-janvier et la flotte espagnole ayant paru devant la Rochelle vers le 20 janvier, Mirahel au lieu de dire (pi'elle était dans les eaux de la Biscaye, aurait simplement affirmé qu'elle s'avançait vers la Rochelle, ce qu'il ne disait pas le moins du monde. — Il faut donc dire qu'il s'agit ici de presser la cour d'Espagne de réaliser les promesses faites par Spinola, au camp de la Rochelle, d'une intervention plus sérieuse de l'Espagne, ce qui est confirtiié par ces paroles de Richelieu : u En ce temps (vers le mois de mai), « Lingendes, secrétaire du sieur de Fargis, ambassadeur dn Roi en Es- « pagne, arriva à la cour, qui app<irta a\is de nouvelles remises pour leur « armée navale. » (^Mciiioire.'! , liv. XIX, p. 101). Les dates concordent parfaitement, et nous pouvons conclure que Richelieu ne donna les ordres si positifs indiqués dans son discours de janvier que deux mois plus tard.

ne cherchait en réahté qu'à incidenter et à traîner les affaires en longueur. La pensée de l'Espagne était que les Génois, qui avaient pour eux le droit et la possession de fait, gardassent Zuccarel, à la charge de donner au duc l'équivalent de cette place en argent, après quoi les autres restitutions se feraient de part et d'autre de bonne foi. Mirabel et Raniirez s'obstinaient donc à exiger qu'avant tout on déclarât à qui finalement Zuccarel resterait. Comme la France avait intérêt à ne pas trancher aussitôt la question de propriété, M. de Bérulle crut avoir trouvé un expédient qui permettrait de conclure un arrangement. Toutefois, bien que les commissaires du Roi se fussent tous rangés à son avis, il eut soin de déclarer aux Espagnols « qu'il parlait sans ordre et sans pouvoir, « et avec obligation d'en écrire en cour avant qu'on y pût « faire aucun fondemcmt'. » L'expédient auquel il avait songé était celui-ci : les deux rois décideraient entre eux à qui Zuccarel devait appartenir, et tiendraient Iciu- décision secrète; ils la feraient connaître quatre mois seulement après que le duc de Savoie et la république de Gênes se seraient fait les restitutions réclamées par chaque parti. Mais ou ne put jamais rien obtenir des Espagnols. Ils demandèrent du temps pour réfléchir, et tdYit resta en susjiens.

Leur résolution bien arrêtée de nuire h la France

' Cotte lettre, d.itée du innrdi (!<! Pj'ujiics 1028, se trouvait an dépôt du Louvre (aujourd'hui les Archives d(;s affaires étran{;ères), on le V. Hatterel l'a vue. ^Jonohstant la phrase si explicite du cardinal de liérulle, Richelieu a écrit sur le dos de l'orifjinal de cette dépêche : Lettre de Fraiiclr/èiie (M. de Bérulle), par l(n/ticUe il s'est avance' an traité de Gcnues et de Savoy e jdus (jii il ne faut. (IS.viTKiiKi,, Vie mainiscrite , liv. VIII, n" 76.)

29C LE CARDINAL DE lŒRULLE ET RICHELIEU.

n'apparaissait pas moins clairement clans les pourparlers auxquels donnait lieu la succession de Mantoue. En refusant l'investiture du Montferrat au duc de Nevers, qui en avait déjà pris possession, l'empereur entrait personnellement en lice; il était donc à craindre que, si Louis XIII prenait ouvertement parti pour le nouveau duc de Mantoue, les troupes impériales ne fondissent sur la Champagne. Aussi le Saint-Père, très-favorable à la France et très-peu désireux de voir ses armées envahir de nouveau l'Italie, aurait-il souhaité que le Roi n'intervînt dans ce débat qu'à titre de médiateur. Instruit par le nonce de la pensée d'Urbain VIII, M. de Bérulle prévint le cardinalministre; il lui conseilla en même temps de recommander à notre ambassadeur en Espagne d'afficher une grande froideur relativement aux affaires du duc de Nevers. Du Fargis devait faire remarquer, comme de lui-même, au comte d'Olivarès, que le Roi avait conservé un fâcheux souvenir de la conduite du duc de Nevers durant les troubles de sa minorité ; qu'actuellement il ne pouvait croire que Monsieur recherchât Marie de Gonzague , sans la secrète connivence du père de la princesse, et qu'il s'en montrait fort mécontent'. Au lieu donc de guerroyer en Italie, le roi d'Espagne ferait bien plus sagement d'unir ses forces aux nôtres contre l'Angleterre, selon le projet de ligue proposé par lui-même et auquel la France n'avait point voulu renoncer, quelque avantageuses que fussent les offres des ennemis de l'Espagne. « Cette ma- « nière de procéder ne peut nuire » , concluait M. de Bé-

* Bàttebel, llv. X, n" 3.

« rulle; elle montre aux Espagnols de la confiance et nous « sert d'excuse auprès d'eux si, faute par eux d'y répondre, « ils s'aperçoivent ensuite que nous traitons avec l'An- « gleterre; au lieu que, sans cela, l'Espagne auroit sujet « de s'en offenser et pourroit prendre de là prétexte de " nous attaquer par ses armes ou par celles de l'empe-

« reur ' . »

L'ambassadeur de Charles-Emmanuel, aussi rusé que son maître, ne manquait pas d'insinuer souvent au cardinal de Bérulle que l'on comptait sur lui pour maintenir une paix dont il avait été le principal auteur, et qui importait tant au service de Dieu, au triomphe de la foi, aux succès de la France : qui mieux que lui pouvait savoir à quel hasard une guerre étrangère exposerait les entreprises commencées avec tant de gloire par le Roi Très- Chrétien ? Sans nier l'exactitude de plusieurs des allégations de l'amhassadeur, M. de Bérulle n'en était pas touché au point de se laisser aveugler sur les menées de la Savoie et de l'Espagne. Il eut bientôt une nouvelle occasion de les démasquer.

Circonvenu par le marquis de Mirabel et par don Lorenzo de Ramirez, le nonce Bagni vint faire au cardinal de Bérulle une proposition d'accommodement. Le duc de Mantoue céderait le Montferrat aux Espagnols, qui, en échange, lui donneraient le Crémonais. Au premier mot, M. de Bérulle comprit que l'unique but des négociations était d'amuser le duc de devers. Il répondit avec fermeté qu'il ne se chargerait jamais de faire cette proposi-

• M. de Bérulle à Richelieu, 10 avril 1628. (Battkrel, liv. X, n" 2.)

298 LE CARDINAL DE r.ÉRULLE ET RICHELIEU.

tion au Roi ; que 1 Espagne ayant seule intérêt à cet échange, c'était à elle à le proposer si elle le désirait; qu'il ne convenait point à la France de plaider la cause de l'Espagne auprès des Espagnols mêmes, comme si on leur était trop obligé de les honorer et de les servir; que, d'ailleurs, il ne trouvait point assez de droiture en leurs procédés pour consentir à se mêler désormais de leurs affaires ; que leurs délais à envoyer leurs vaisseaux à l'île de Ré, l'année précédente, avaient été une supercherie impardonnable; que maintenant, au lieu de se tenir prêts à nous seconder dans nos communs projets, ils les déconcertaient tout à coup par leur injuste intervention en Italie et se montraient aussi diligents pour déclarer \a guerre à un prince vassal du Roi et son allié, qu'ils avaient été lents à secourir la France dans ses besoins.

Cette réponse ne souffrait pas de réplique; le nonce n'insista point. Mais, la veille de Pâques, il revint trouver M. de BéruUe, afin de lui transmettre une nouvelle proposition dont les ministres espagnols l'avaient supplié de se faire l'intermédiaire. A les en croire, si M. du Fargis recevait de pleins pouvoirs pour traiter de l'affaire de Mantoue et du Montferrat avec le roi d'Espagne et l'ambassadeur de l'empereur auprès de la cour de Madrid, il obtiendrait vraisemblablejneiit une suspension d'armes jusqu'à ce que le différend fût terminé à l'amiable. Après avoir ainsi exposé l'objet de sa visite, Mgr Bagni demanda comme une grâce au cardinal de Bérulle de transmettre au cardinal-ministre cette proposition. M. de Bérulle ne pouvait s'v refuser; il ne lui ap[)artenait pas d'ailleurs de Irancher une question du

genre de celle-ci. Il envoya donc à Richelieu un résumé fidèle de ses deux conversations avec le nonce, « laissant à « sa prudence à considérer s'il ne seroit pas de notre « avantage de donner dans cette ouverture, en modifiant « cependant par une instruction secrète le pouvoir gé- « néral qui seroit envoyé à l'ambassadeur, et peut-être « même en le limitant à ne s'en point servir rpie pour luy " donner couleur de passer à une suspension d'armes et « de pénétrer leurs intentions sans les suivre. » Mais Richelieu avait formé dès lors des projets qui ne lui permettaient pas d'accéder à la proposition du marquis de Mirabel '.

Tout ce qui venait des Espagnols lui était suspect, et à bon droit, il faut l'avouer. A la cour même ils avaient des intelligences, et on soupçonnait fort la Reine régnante de tremper dans leurs intrigues, par haine de Richelieu^. Ils avaient vu avec une joie secrète Monsieur quitter l'armée, plein d'aversion pour le cardinal-ministre et plus occupé que jamais de la princesse de Gonzague. l*our distraire le duc d'Orléans de sa passion, M. de Bérulle conseillail de le faire beaucoup chasser et surtout, ce (pii semblait un remède plus efficace, de soustraire à ses yeux la séduisante fille du duc de Nevers. Il engageait aussi, et avec une persévéïance qui ne se lassait pas, le cardinal de Richelieu à se réconcilier avec le duc d'Orléans. Gaston prétendait que le cardinal-ministre le traitait de la manière la plus méprisante, ce qvii ne l'étonnait pas du reste.

1 Lettre du lundi de Pàquesi 10 avril 1628. (Battehkl, iiv. IX, n" 3.)

2 Voyez pins haut, inème chapitre, p. 277.

300 LE CARDINAL DE BÉRULLE ET RICHELIEU. Sa Seigneurie se plaisant h dire que Monsieur ne l'aimait pas, sans doute parce qu'elle-même ne le pouvait souffrir. Aussi fallait-il s'attendre à une rupture ouverte entre le frère du Roi et son ministre si ce dernier, par une sage condescendance, ne prévenait un si fâcheux éclat. Plusieurs fois déjà, M. de Bérulle avait signalé les dispositions de Monsieur, et il s'étonnait de n'avoir jamais reçu de réponse, car les renseignements qu'il donnait lui paraissaient mériter considération. Il apprit enfin que Richelieu s'était décidé à écrire; mais sa lettre arriva trop tard pour produire l'effet pacifique que s'en promettait M. de Bérulle. Elle ne servit même qu'à froisser Gaston davantage, et d'autant plus que le même courrier apportait une lettre du Roi qui lui refusait, avec force déclarations d'amitié, le commandement d'une armée en Italie '.

En même temps que M. de Bérulle s'efforçait, sans grand succès à la vérité, d'opérer un rapprochement entre le cardinal et le frère du Roi, il ne ménageait pas non plus ses peines pour adoucir l'esprit de la Reine mère, toujours irritée contre le puissant favori. Celui-ci, heureusement, trouva le secret de faire tomber la colère de Marie de Médicis : il lui écrivit une lettre longue et étudiée. Après lui avoir confié tout ce qu'il ne voyait aucun inconvénient à dire, il protestait de son dévouement pas-

» Lettres de Richelieu, t. III, n» 61-62, p. 106-107. Le Roi, il est vrai, proteste que s'il pouvait avoir une année en Italie tandis qu il fait le siège (le la Rochelle, il lui en confierait volontiers le commandement; mais comme Louis XIII était très-désireux, lorsqu'il en aurait une après la prise de la Roclielle, de la counnander en personne, sa promesse ne l'engageait guère. De plus. Monsieur aurait voulu venir en aide sur-le-champ au duc de Mantoue, le heau-jière de son choix, et à cela le Roi ne répondait rien.

sionné pour elle et concluait par ces paroles, plus hautaines encore que soumises : « Quand vous considérerez Testât « auquel est une personne à qui on donne le timon du u vaisseau à tenir dans une mer orageuse et pleine d'es- « cueils, sans qu'il puisse en aucune façon le tourner qu'il .( ne déplaise à ceux mesmes par le commandement et « pour le salut desquels il veille perpétuellement, vous i( jugerez que je ne suis pas sans peine, l'expérience vous « faisant connaître que, comme je suis maintenant mal « avec vous, je suis quelquefois brouillé avec le Roy et " touiours avec INIonsieur, et ce pour nul autre subiect « que pour servir tous avec sincérité, courage et fran- « chise'. » Cette lettre produisit tout l'effet que pouvait désirer Richelieu. Marie de Médicis s'empressa de le remercier : « Il est vray que ie suis un peu colère » , lui disait-elle, « mais vous savez que je crois avoir raison « quand je fais paroître ma promptitude ; je suis fort ayse « de n'en avoir pas en l'affaire dont il est question et vous « assure qu'il faut que le Ciel m'abandonne de tous avant « que je perde le souvenir des fidèles services que vous « m'avez toujours rendus, qui me feront être jusques à la « fin, mon cousin, votre bien bonne cousine et affec- « tionnée Marie ". »

Nonobstant de si touchantes déclarations, M. de Bérulle avait bien des raisons à part lui pour révoquer en doute la durée, sinon la sincérité, d'un tel rapproche-

* Lettres de Jiicliclicu , 30 avril, t. III, p. 95.

2 M. Avenel , le premier, a publié cette lettre curieuse, dont je ne donne que la fin. Il l'a transcrite avec l'orthographe tout ù fait particulière de l;i Beine. (T. III, p. 115, }iote.)

302 LE CARDINAL DE BÉRULLE ET RICHELIEU, ment. Peut-être méine, en véritable Italienne quelle était, la Reine mère ne paraissait-elle tant compter sur l'afFection du cardinal -ministre que pour l'incliner à exaucer une demande qui témoignait cependant de son peu de sécurité.

Depuis quelque temps la maison de Bouillon songeait à vendre Sedan dont la souveraineté lui était contestée. La pensée vint à Marie de Médicis d'en faire 1 acquisition , et elle confia son désir à M. de Bérulle. Celui-ci ne lui déguisa pas les grandes difficultés qu'offrait un pareil projet. Loin de se laisser persuader, la Reine mère le chargea d'en prévenir le cardinal de Richelieu et d'obtenir le consentement du Roi , sans lequel elle ne pouvait traiter avec la maison de Bouillon.

La commission était très-délicate; par reconnaissance, par déférence, M, de Bérulle ne crut pas pouvoir la refuser. Il écrivit à Richelieu et lui proposa, au nom de la Reine mère, de profiter du procès pendant au Parlement, relativement à la souveraineté de Sedan , pour autoriser Marie de Médicis à l'acquérir, movennant l'engagement de la faire rentrer, après sa mort, dans le domaine de la couronne. Il ne lui cachait pas que l'intention de la Reine était de pouvoir ainsi se soustraire aux effets des mauvais conseils qu'on voudrait donner contre elle au Roi ou à Monsieur : « Ce sont là » , disait M. de Bérulle en finissant, « de bien fascheuses pensées à une • (1 mère et à une Rovne. Mais le temps les luy donne. Elle « ne les veult dire qu'au Chesne (le Roi), et ne les veult « suivre qu'après approbation de Sa Maiesté. Elle m'a <t commandé ne l'escrire qu'à Hector (Richelieu) seul, et

<t dans les lois du secret, afin que si c'est chose que le « Chesne n'agrëe pas, on ne sache qu'elle y ayt pensé. « Elle ne s'est ouuerte de cecy qu'à moy et seulement « pour vous le mander. Et elle désire que ceste lettre soit « bruslée après que vous aurez exposé le contenu d'icelle « à Sa Majesté ' . »

Richelieu jugea que cette lettre était de celles qu'on ne brûle pas. Quant à la demande qu'elle renfermait, il n'eut garde d'y accéder. Bien fortifié, assis sur la Meuse, aux frontières du Luxembourg, Sedan était considéré comme une des clefs du rovaunie. En laisser la possession à Marie de Médicis eût été une grande faute. Richelieu ne la commit pas.

Si réservée qu'eût été la conduite de M. de Bérulle en cette affaire, et bien que son intervention se fût bornée à transmettre la demande de la Reine, le cardinal-ministre en fut certainement froissé. A la même époque, d'ailleurs, un tout autre motif l'indisposnit contre le cardinal de Bérulle.

L'assemblée du clergé, convoquée par le Roi pour lui fournir quatre millions de livres, se montrait rebelle aux demandes de la cour. Mécontents d'avoir été convoqués pendant l'hiver à Poitiers, j)uis transférés à Niort, puis appelés à Fontenay, les prélats s'appuyaient pour justifier leur résistance sur ce qu'en 1622 ils avaient déjà donné au Roi trois millions cinq cent mille livres; en 1626, une nouvelle somme de cin(j cent mille livres, le tout pour être

* Aiitogrnplie chiflV(' en partie, non si{;né ni daté, avec l'indication: Pour le sieur Calory (lUclielien). (Archives des affaires étrangères, France, XLV, fol. 166.)

304 LE CARDINAL DE BÉRLTLLE ET RICHELIEU, employé au siège de la Rochelle; qu'actuellement ils étaient écrasés de décimes, foulés par les (jens de fyuerre et dans l'impossibilité réelle de trouver quatre nouveaux millions. A l'instigation de son ministre, Louis XIII manda les évéques de l'assemblée au camp de Surgères, et leur tint ce discours : « Messieurs, je vous ai envoyé quérir pour « vous dire que je souhaite que vous finissiez votre assem- « blée le plus promptement que vous pourrez. Pour ce qui « est de la somme de deux millions de livres que vous « m'offrez, j'en veux beaucoup, davantage, ou je n'en veux " point du tout. Ce vous est une grande honte que pour le « bien de l'Église et du royaume comme est la prise de la rt Rochelle, vous n'y contribuiez pas volontiers de vos « biens. Ils y seroient mieux employés que non pas aux « festins que vous faites tous les jours. Vous m'avez dit « que cela seroit suffisant pour payer les frais de l'armée. « Je ne sais qui vous a si mal instruits des dépenses que je u fais tous les jours à la Rochelle. Quand vous serez plus Il savants, vous verrez que deux millions ne sont pas pour « un mois. Je vous dis encore une fois que j'en veux da- (I vantage ou point du tout. Ce sera une grande honte au u clergé qu'on dise par toute la France qu'il n'y aura eu '1 que lui et les huguenots qui n'aient pas contribué au « siège de la Rochelle. Vous me remontrez votre néces- K site. Et, n'étes-vous pas tant de prélats et autres ecclé- « siastiques qui avez des cent, des vingt-cinq et des trente « mille livres de rente? C'est sur ceux-là qu'il faudrait « lever les décimes et non sur les pauvres curés '. » Les

' Le P. Batterel a vu ce discours écrit de la main du Roi, daté de Surgères, 11 mai, et adressé à Richelieu. ( l'ie »/!.«., liv. VIII, u« 42). Les

prélats, Octave de Bellegarde à leur tête, se retirèrent profondément blessés d'un si hautain langage.

La peine que causa à M. de Bérulle la nouvelle de cette scène déplorable fut très-grande. Il comptait bien des amis parmi ces évêques que le Roi venait de traiter avec tant de dureté : il avait surtout la crainte et l'aversion de tout ce qui pouvait susciter un conflit entre l'Eglise et l'État. On aurait pu croire du moins que son nom et sa personne n'étaient nullement mêlés à ces fâcheuses dissensions. C'eût été compter sans l'évêque de Maillezais. Fort peu respectable et aussi peu respecté, Henry de Sourdis ne pardonnait à M. de Bérulle ni ses luttes avec l'archevêque de Bordeaux, ni son influence dans le gouvernement, ni sa promotion au cardinalat. Pour satisfaire une basse envie, il s'efforça de persuader à Richelieu que M. de Bérulle était l'âme de l'opposition faite par les évêques aux volontés du Roi. Sans la moindre pudeur, il se mit à colporter partout les bruits dont il était l'inventeur, et dans ce langage soldatesque, qui lui était plus familier que la langue de l'Eglise, il dit et répéta bien haut, qu(; M. de Bérulle « couloit son venin à l'Assemblée par le « canal de l'archevêque de Lyon ; mais qu'on étoit bien « résolu de lui couper l'herbe sous les pieds; de lui ôter « le pouvoir qu'il commençoit d'avoir sur l'esprit du Roy • « et qu'on sçauroit bien luy faire reprendre le chemin «de la béatification'. » Ces propos furent rapportés à

lettres imprimées dans la Collcctiotl des Procès-verbaux des assemblées (jénérales du clerijé da France, Paris, 1768, in-fol.. Assemblée de 1628, § 9 , p. 618 et siiiv., sont presque sur le mcnie ton.

' Lettre autographe non datée du cardinal de IScrulle à Richelieu. (Archives des affaires étrangères, France, XLV, fol. 164.)

liOQ LE CARDINAL DE BÉRULLE ET RICHELIEU.

M. de Bérulle. Il n'y aurait pas attache plus d'importance que ne méritait leur auteur , si on n'avait été en droit de penser que ^I. de Sourdis, sortant alors d une conférence avec Richelieu, n'ajjissait pas sans ordre ou tout au moins sans upprohation. Les discours de M. de Maillezais coïncidaient d'ailleurs avec le bruit répandu à Paris même par les créatures du cardinal, que M. de Bérulle et son ami le garde des sceaux avaient voidu détourner le Roi de rejoindre l'armée, afin de le tenir éloigné de son ministre. La calomnie prenait de telles proportions, qu'il importait de s'expliquer franchement. C'est ce que fit M. de Bérulle.

Il écrivit donc à Richelieu que, bien loin de prendre part à tout ce qui s'était passé h l'Assemblée, il n'en avait le plus souvent rien su ; qu'il n'avait été en correspondance avec aucun des prélats qui la composaient; qu'u)i des agents du clergé ayant voulu l'entretenir h Paris de ce qui s'y faisait, il l'avait aussitôt interrompu en lui disant que, du moment où il était sans commission du Roi pour se mêler d'une affaire, il se faisait une règle invariable de n'en prendre aucune connaissance. Il avouait qu'il avait eu plusieurs conférences avec l'archevêque de Lyon, mais il ne s'y était agi que de la contestation survenue entre l'archevêque de Paris et l'archevêque de Lyon au sujet de la croix de primat que ce dernier soutenait avoir le droit de porter dans le diocèse de M. de Gondi. « Quant à M. de « ISIaillezais , ie ne sçay encores quelle mouche l'a pi(|ué. « yinr le nonce m'est venu trouuer il v a un movs de la « part de Sa Saintetfi, qui désiroit que ie vous informasse « de la résolution qu'elle a prise de supplier le Roy de

LE SIEGE DE LA lîOCHELLE. 307

« nommer quelque autre que luy à l'archeuesché de Bor- « deaux, et que ie vous priasse d'appuyer vers Sa Maiesté «cette intention sienne, m'alle'^juant plusieurs raisons à « mon advis considérables et dignes de son autorité et de (t son deuoiren l'Eglise de Dieu; maisie m'en suis excusé, « et vous sçauez, Monseigneur, que ie ne vous en av « rien escrit, et la raison que i'ay alléguée à Mgr le nonce i< pour me descbargerenuers le Pape a esté double; l'une, « que le Roy ne m'ayant rien commandé sur les matières « bénéficiales de son royaume, ie désirois obseruer la loy « que ie m'auois imposée de ne me mesler d'aucune chose « qui ne me feust eniointe et ordonnée; l'autre, que les «I déliez du siècle ne manqueroient pas de dire que ie me « meslois dans cette opposition pour obliquement faire «penser à moy en la collation de cet archeuesché, et « cette raison dernière m'a plus seruy en son esprit pour « m'excuser que non pas la précédente... le m'estois pro- « posé de ne vous rien mander sur cette nomination, niais « puisque i'ay rompu mon silence,... je vous dois dire tpie n lorsque les nouuelles vinrent à Paris que le Pioy noni- « moit Mgr de Mallezé à l'archeuesché de Bordeaux, elles « furent fort mal receues icy : presque tous les prélats de « pardeça s'en offencèrent. Mgr le cardinal de la Roche- II foucaultm'en prit comme à partie, croyant que i'y avois « contribué, et ie ne le sçavois pas. Les plus licensieux « mesme de la court s'en sont moquez et ont dit, depuis « cette oj)position du Pape, que le Pape faisoit très-bien, « et ces discours m'ont appris ce que i'ignorois aupara- « uant'. De moy iestimé que vous auiez sous main pro-

* Urbain VIII témoigna par deux (ois à M. de Ijéthune la peine que lui

308 LE CARDI>"AL DE BÉRllLLE ET RICHELIEU.

« curé cette opposition pour descharger le Roy enuers luy, « parce que ie sçavois que par un mot de lettre vous auiez « empesché que l'abbaye de Blois ne luy feust donnée, « disant que plus il en auroit, plus il en mésuseroit. A la « vérité, concluait le cardinal de Bérulle, cet intérest que « vous alléguez est grand , le bien d'Eglise estant affecté « à Dieu ; mais l'intérest des âmes deppendantes d'un « archeuesché est encore plus grand. Les âmes sont à «Jésus-Christ, et il faut mettre es charges d'âmes ceux « que Jésus- Christ mesme y mettroit s'il estoit sur la « terre ' . »

Ainsi qu'il fallait s'y attendre, Richelieu, dans sa réponse à M. de Bérulle, désavoua M. de Sourdis. Celui-ci n'en devint pas plus réservé : on prétendait même qu'il était parvenu à circonvenir le Roi. Dans une nouvelle lettre, destinée principalement à justifier le P. de Gondi, calomnié comme son supérieur, et « monsieur son fils " , contre lequel Richelieu se montrait fort « courroucé » , parce qu'il ne poursuivait pas avec assez d'activité l'armement des galères, le cardinal de Bérulle se contenta de mander au ministre : « On me dit que M. de Mallezé « continue ses mauuais discours e cest le bruit de la ville. . . « On adioute qu'il les insinue dans loreille e lesprit du " Roy. le ne scay si cela ne m'oblige point à destromper « Sa Maiesté. Il me suffit de vous le proposer, ny désirant

causait cette nomination. L'oncle de Tévêque de Maillezais, François d'EscouLIeau de Sourdis, cardinal, archevêque de Bordeaux, était nior le 8 février 1628. (^Histoire du cardinal de Sourdis,... par Ravesez ; Bordeaux, Gounouilhou, 1867. Grand in-8, ch. xxix, p. 559.)

1 Lettre déjà citée. Le P. Batterel lui a fait subir quantité de remaniements.

« rien faire que ce que vous iugerez à propos. Il y a long- « temps que i'ay mis tous mes intérêts entre les mains du « Fils de Dieu. le n'en veux reprendre que pour les luy « offrir et consacrer de nouveau ' . » Puis il se tut et attendit.

Ce n'était pas seulement sa réputation dont le pieux cardinal offrait journellement le sacrifice à son Sauveur, c'étaient aussi sa santé et sa vie.

1 Lettres autogr. du 2 juin 1628 (du cabinet de M. Feuillet de Couches).

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