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CHAPITRE IX

AFFAIRES d'Ecosse; éiats ut; fomaini.bleau ; ltats généraux;

PROJETS DU cardinal DE LORRAINE ; MORT DE FRANÇOIS U.

L'invasion de la réforme en France eut pour résultat immédiat la désorganisation intérieure du royaume et l'affaiblissement de son influence au-dehors. Le terrain qu'on avait gagné sous le règne précédent , fut en grande partie perdu , et on fut obligé de reculer sur tous les points. Au traité de Cateau-Cambrésis, il avait fallu abandonner l'Italie 5 sous François II, on perdit l'Ecosse. Les historiens n'ont pas manqué d'attribuer aux fautes du cardinal de Lorraine et de son frère cet échec de la politique française en Ecosse : mais qui ne sent que , si , par leurs complots , les protestants n'avaient pas forcé le gouvernement a concentrer toute son attention , tous ses efforts a l'intérieur, il eût été facile de fermer ce pays a Elisabeth et de le conserver à la France? Il fallait un prétexte h la reine d'Angleterre pour intervenir dans les affaires de l'Ecosse : elle feignit de

croire sa couronne et l'indépendance de l'Angleterre menacées par les princes lorrains , et elle reproduisit dans ses manifestes toutes les calomnies que les protestants débitaient contre eux (•). Il est vrai que Marie Stuart avait pris, à l'instigation du cardinal, disait-on, le titre de reine d'Angleterre et d'Irlande 5 mais Elisabeth n'avait-elle pas pris elle-même, à son avènement, celui de reine de France i'^) ? « D'ailleurs , disait le cardinal a l'ambassadeur anglais , à cette époque , nous estions en guerre avec vous , et , par cette raison , nous n'épargnions rien de ce qui pouvoit vous blesser par l'honneur ou autrement (3). » Les prétentions de Marie Stuart n'en servirent pas moins de prétexte a Elisabeth pour soutenir en Ecosse le parti protestant , et pour le seconder dans sa révolte contre la reine régente. Celle-ci essaya vainement d'ôter à ses sujets tout motif de mécontentement, en leur offrant la liberté de conscience (*) :

(0 <■ C'est une pauvre vengeance, dit le cardinal de Lorraine à ïrockmorton, que celle de votre dernière proclamation contre mon frère et moi. » (Forées , i , 423 , cité par Lixgard , t. mi , p. 442.)

(2) LixGARn, Histoire d'Angleterre, t. vu , p. 409.

(3) Lettre du cardinal de Lorraine. (Forbhs, i, 3 4o, cité par LiNGARD , t. vil , p. 409.)

(4) Quelques historiens, entre autres DeThou.Robertson, ne paraissent pas avoir compris la mission de Labrosse et de 1 evêque d'Amiens. Quant au pamphlétaire Régnier de la Planche, qui ne voit que des bourreaux dans les princes lorrains , il ne peut expliquer cette mission que de la manière suivante : « Labrosse, dit-il, vouloit en un mois exterminer par armes ceux qui ne voudroient revenir ; et, pour ce que l'avarice est toujours compagne de cruauté, ils regardèrent de bon œil !cs terres et possessions de la noblesse, et escrivirent à

rien ne put apaiser les rebelles écossais. La guerre continua , et une armée anglaise vint mettre le siège devant l.eitli. La mort de la régente, qui survint alors , l'impossibilité où se trouvaient les princes lorrains d'envoyer des secours aux Ecossais , à cause des troubles de la France , forcèrent la garnison à capituler -, et les troupes françaises évacuèrent le pays. Ce ne fut qu'en frémissant que les princes lorrains se soumirent « h cette dure et intolérable condition pour le repos universel de la chrétienté (0. » Ils ajournèrent leur vengeance, et attendirent des temps plus heureux, pour faire expier à la reine d'Angleterre ses torts envers la France et sa vieille alliée , l'Ecosse (2).

ceux de Guise qu'en faisant mourir les gentilshommes qui avoyent suivi la religion nouvelle , il y avoit moyen d'augmenter le revenu ilu roy de 200,000 escus par an , et de pourvoir mille gentilshommes françois de maisons et de biens pour y demeurer continuellement. La condition fut acceptée. » {flist. de France sous François II, p. 123.)

Le livre de Régnier de la Planche est plein de récits de ce genre ; et nous ne comprenons guère comment on a pu dire de cet écrivain q^i'il est ordinairement très-bien informé. Pour nous, nous n'y avons guère trouve que de la déclamation et des mensonges.

Veut-on savoir maintenant pourquoi le cardinal de Lorraine avait envoyé celte commission en Ecosse.^ « Les réformés, dit-il lui-même, en étaient venus de leur propre autorité à changer la religion ; sur l'avis de la reine régente, on envoya une commission pour examiner l'affaire, la débattre et la décider, parce que nous désirions rétablir les choses sans rigueur; mais ils refusèrent d'entendre raison et de s'entendre avec la commission. (Forbes , i , p. 330 , cité par LiNGAun, Histoire d'Aïujleterre ,\.. vu , p. 4 26.)

(t) ISégoc. sous François II. Le roi à l'évéquede Limoges, p. 429.

(2) « Si le duc de Guise eust vescu , dit Brantôme , il eust fait belle peur à l'Angleterre , car il luy en vouloit et y avoit de beaux desseins. » (T. II , p. 257.)

Revenons aux affaires de France.

Tandis que lecardinal de Lorraine s'efforçait de donner satisfaction aux protestants sur la question du concile, il songeait à convoquer une assemblée de notables, pour rechercher avec eux les moyens de pacifier le royaume. On ne pouvait pas songer encore à convoquer les états généraux. Au milieu de cette effervescence des passions politiques et religieuses , on pouvait craindre qu'un appel fait a la nation ne ramenât les excès qui avaient désolé la France au xiv^ siècle. Assembler les états dans les circonstances présentes , c'était , disait-on , livrer la royauté au peuple, c'était réduire le roy au petit piedW. On publia un mémoire dans lequel on signalait les dangers que pouvait entrahier une pareille mesure. « Les séditieux , y disait-on , prendront occasion d'émotions plus grandes qu'auparavant ; ne fault douter de leur volonté par ce qui s'est passé (^). » Cette opinion , du reste, n'était pas seulement celle du cardinal de Lorraine, qui craignait que, par ce moyen , on ne voulût bailler une bride au roy (3) et diminuer sa propre influence; tous les politiques du temps pensaient de même. « C'est une vieille folie, ditPasquier, qui court en l'esprit des plus sages François, qu'il n'y a rien qui puisse tant soulager le peuple que telles assemblées. Au contraire , il n'y a

(1) Mémoires de Coude , t. i , p. 569.

(2) Idem , ibidem-

(3; Et. pASQlIliR , t. Il , 1. ix. p, !>Ù-8G.

no

rien qui lui procure plus de lortC). » A ceux qui représentaient la convocation des états généraux connue le moyen le plus propre a remédier aux maux de la France, le cardinal de Tournon répondait que, pendant les vingt années qu'il avait servi le roi François F'", « il avait travaillé pour abolir la liberté et assemblée des états qui mettent les rois en tutelle (2). » Enfin , L'Hospital luimême, que tous les historiens regardent comme le restaurateur de ces assemblées , disait, dans la réunion de Fontainebleau : « que la présence du peuple n'était pas nécessaire en ces états , puisque le but et la fin du roi n'était que pour le soulagement et repos dudit tiersétat (3).»

Cependant il fallait tenir compte des réclamations qui s'élevaient, depuis un an, en faveur des états généraux. Le cardinal de Lorraine, voulant sonder l'opinion publique , conseilla au roi de convoquer d'abord une assemblée extraordinaire , composée des principaux personnages de l'état, peur délibérer avec eux sur les moyens de soulager le peuple et de ramener la noblesse à son devoir W. Des lettres de convocation furent donc adressées «a tous les princes et seigneurs du royaume, chevaliers de l'ordre et gens d'autorité,» et tous reçurent ordre de se rendre à Fontainebleau pour le 21 du mois d'Août.

(1) K[. Pasql'ier , t. Il , 1. IV, |). 84.

(2) Mémoires de Tavanues , t. wiv, p. 288. '3) La PiAcu, 1. I, p. 'i*^.

('») DfThui , 1. \\v, p. 50.).

Les chefs des mécontents profitèrent de cette circonstance pour ranimer l'esprit d'opposition contre les princes lorrains (0. C'était toujours la petite cour de Nérac qui était le foyer de ces intrigues, d'où allait bientôt sortir la guerre civile. C'était de la que le prince de Condé faisait partir ses émissaires dans tout le royaume , pour exciter le zèle de ses partisans et les soulever contre la domination du cardinal de Lorraine. Les gentilshommes mécontents se rendaient en foule auprès de lui , pour s'enrôler sous son drapeau , renverser le gouvernement et rétablir ce qu'ils appelaient la liberté publique, c'està-dire leur propre indépendance. Les princes lorrains n'ignoraient pas tous ces mouvements. Un des serviteurs du roi de Navarre leur avait tout révélé. Aussi les princes, malgré la pressante invitation du roi, n'osèrent point se rendre h l'assemblée de Fontainebleau. Jugeant qu'il était plus sûr d'apprendre de loin que de près les résolutions de ces petits états , ils s'excusèrent sur le peu de temps qu'ils avaient pour se préparer, et sur la longueur du voyage (2).

Cependant les notables se réunirent, le 21 du mois d'Août, dans les appartements de la reine-mère. Le roi fît connaître a l'assemblée le but de la réunion , et exhorta

(1) Voir dans les Mémoires de Condé la requête au roi de Navarre, 1. 1 , p. 490 et suiv. — Régnier oe la Planche, j). 267 et suivantes.

(2) Méin. de Caslclnou , 1. ii , ch. viii , p. 'i9 et suiv. — Dvyila , 1. M , p. 4'». — Df. Tnnu , 1. x\v, p. 693. — La Place, 1. m , p. 7.i.

ceux qui étaient présents à dire librement , sans passion, sans partialité , ce qu'ils croyaient conforme au bien public. Lorsque le grand-chancelier eut parlé, le duc de Guise rendit compte de l'administration de la guerre, et le cardinal de Lorraine lit connaître la situation des fijiances. On entendit successivement plusieurs orateurs , dont les plus brillants furent, sans contredit, l'évêque de Valence, Montliic, et l'archevêque de Vienne, Ch. de Marillac.

Après les harangues de ces deux prélats , l'incident le plus remarquable de cette réunion fut la requête présentée par l'amiral Coligny au nom des protestants de Normandie. Ceux-ci sollicitaient du roi la permission de construire des temples et d'y exercer librement leur culte. Celte requête excita un grand étonnement dans l'assemblée , et chacun y vit le signe d'une prochaine révolution (0. Comme on faisait observer à l'amiral qu'elle li'etait pas signée : 50,000 hommes . dit-il , sont prêts a la signer de leur sang.

Le cardinal de Lorraine prit alors la parole : « Il n'y a rien moins, dit-il, que de l'obéissance et de la soumission en ceux qui ont souscrit cette requeste. Ils y parlent d'obéissance , mais à condition, toutefois, que le roy sera de leur opinion ou de leur secte, ou au moins qu'il l'approuvera (2). Que chacun juge s'il est raison-

(1) Mémoiirs de Cuafclnaa , 1. i , ch. vu , p. iOI.

(2) « Sous François II , dit Suriano , les insurgés, enhardis par la

nable de suivre une telle religion pluslost que celle du roy ! Leur accorder des temples et des assemblées publiques , ce seroit approuver leur culte , ce que le roy ne sauroit faire , sans encourir l'éternelle damnation. — S'ils sont 50,000 de leur secte , le roy leur en opposera un million de la sienne. » Il ajouta qu'il était facile de voir quel zèle les inspirait . en lisant les libelles diffamatoires qu'ils produisaient chaque jour 5 qu'il en avait actuellement entre les mains vingt-deux dirigés contre lui , et qu'il les conservait curieusement comme ses titres les plus vrais a l'immortalité. Il voulait , ajouta-t-il , que tous ces séditieux et perturbateurs du royaume fussent sévèrement punis , et particulièrement ceux qui prendraient les armes. Quant à ceux qui s'assemblaient sans armes , allaient aux prêches , chantaient des psaumes , puisque les rigueurs n'avaient servi de rien, il convenait de les traiter avec douceur. Il fallait les faire rentrer dans le sein de l'Eglise, moins par la violence que par la persuasion -, que pour lui , si sa vie ou sa mort pouvait servir de quelque chose a ces pauvres dévoyés , il était prêt à en faire le sacrifice ; que les évêques et autres doctes personnages devaient travailler a les gagner , à les corriger js(;lon l'Evangile : Corrige fralrem tnum inter te et ip~

faveur qu'ils obteuaienl , deiuaiidaieiit des leuiples et des lieux pu- Mics i)Our y teuir des assemblées; ils menaçaienl de les prendre d'assant, si ou ne les leur cédait pas de bon gré. {Relations des ami?nssadeiirs irniticns , 1. 1 , p. )I3.)

sumW. Quant aux états généraux , il était d'avis qu'oiï les convoquât , afin de rendre chacun juge de l'administration du royaume , « et de lui faire voir au doigt et à l'œil la bonne espérance du mieux (2), »

La séance du lendemain se passa à entendre les chevaliers de l'ordre, qui se rangèrent tous à l'avis du cardinal.

Loin donc de s'alarmer, comme on le prétend , de ces doctrines de tolérance et de liberté qui avaient trouvé de si brillants organes dans l'assemblée de Fontainebleau , le cardinal de Lorraine s'y associait complètement , et François JI en exprima sa satisfaction a l'évêque de Limoges : « Je ne vous diray point, Monsieur de Limoges, de quel zèle et dévotion chacun y a procédé, les belles , doctes et saintes opinions qui ont couru ; mais bien vous assureray-je que jamais roy ni prince ne cognut plus de fidélité en ses subjects , ni feust plus dignement conseillé en général et en particulier que j'ay esté , ayant ung chascun tesmoigné ung si grand zelle à l'honneur de Dieu , une si grande, ferme, constante et bonne volonté à mon service, et une telle union et conformité d'opinions (3). »

(t) La Place, I. m , p. 88. — Régnier de la Planche, p. 253.

(2) On le voit, loin de s'opposer à la convocation des états généraux, c'est le cardinal lui-même qui prend l'initiative et qui propose cette convocation. « François II , dit Suriano , convoqua les états généraux parles conseils du cardinal de Lorraine. » [Relations des avibassad. vénitiens, t.i, p. 515. — Voir aussi Castelnau, 1. 11 > ch. VII , p. 103.)

(3) Négociations sous François II , p. 494.

Deux graves résolutions Curent prises dans l'assemblée de Fontainebleau. Il fut décidé que les états généraux seraient convoqués pour le 10 Décembre dans la ville de Meaux , et qu'on ouvrirait un concile national le 20 Janvier , à moins que le pape ne se déterminât à en indiquer un général , ainsi qu'il le promettait depuis longtemps. La punition des sectaires devait être suspendue jusque la : le roi se réservait seulement le droit de punir les perturbateurs de la tranquillité publique (O.Des lettres furent adressées aux baillis et sénéchaux , pour les inviter a assembler incessamment les états particuliers des provinces, aOn de rédiger les cahiers, et de procéder au choix des députés. D'autres furent envoyées aux évêques , pour leur ordonner de résider dans leurs diocèses , d'y remplir scrupuleusement les fonctions de leur ministère , et de se trouver à Paris le 20 Janvier , pour la célébration du concile national. Aux uns le roi recommandait expressément d'avoir les yeux ouverts « et de donner ordre que les esprits malings , qui pourroient estre composés des reliques de la rébellion et tumulte d'Amboise, ou d'aultres gens studieux denouvelleté et d'altération d'estat, soient descouverts et retenus selon la seureté des édits (2) . » Aux autres il conseillait « d'user de telle modération envers ceux qui seroient soupçonnés de sentir mal de la foy ,

[1) La Place, 1. m , p. 89.

(2) Négociations sous Frunçois II , p. 496.

que les Jesvoyés du droicl chemin soient plutost réduits par les doulces et amiables exliortalioiis que par la sévérité et rigueur des jugements (0. »

Ainsi , le gouvernement penchait ouvertement vers la tolérance, et, par l'organe du cardinal de Lorraine, il laissait entrevoir l'espérance d'une prochaine pacification. La question de la liberté du culte était écartée, il est vrai, mais personne alors ne la jugeait opportune: l'étonnement que la requête de l'amiral excita dans l'assemblée le prouve suHisamment. Le chancelier L'Hospital lui-même, que les historiens regardent comme le plus chaud défenseur de ce grand principe, n'avait pas trouvé un mot à dire sur cette requête. Quant au cardinal de Lorraine, il l'avait repoussé énergiquement. Comme ministre, comme représentant du gouvernement, il ne comprenait pas que des sujets lidèles adressassent une telle demande à leur souverain la menace à la bouche ; comme prince de l'Eglise . comme catholique, il voyait dans cette concession une véritable apostasie, une désertion complète de la religion nationale. Accorder des temples aux protestants, c'était reconnaître la légitimité de la révolution qui s'accomplissait sous ses yeux ; c'était consacrer le démembrement de la France religieuse et bouleverser le pays 5 c'était, d'ailleurs, renoncer à tout espoir de rétablir l'unité dans l'Eglise; c'était rendre inutile la

(1) Négociationx sous François II , p. 59fi.

grande tentative de conciliation que l'on poursuivait en ce moment.

Mais tandis que, dans l'assemblée de Fontainebleau , le cardinal de Lorraine accordait aux protestants tout ce qu'ils demandaient depuis si longtemps, le concile national , les états généraux , la tolérance , ceux-ci commençaient la guerre dans le midi, en Provence, en Daupbiné et dans le Languedoc. Les révélations d'un agent du prince de Condé apprirent qu'un vaste mouvement s'organisait entre les chefs du parti. Pendant que quelques-uns d'entre eux occuperaient les troupes royales dans le midi , le prince de Condé devait se rendre maître de Poitiers, de Tours, d'Orléans; le connétable de Montmorency devait s'assurer de Paris-, Senarpont livrait la Normandie, le duc d'Etampes la Bretagne. Ce vaste complot éclata dans le midi par quelques mouvements tumultueux que les capitaines Montbrun , Mouvans, Maligny s'étaient chargés d'exécuter. Charles de Montbrun, gentilhomme dauphinois, s'était jeté sur les terres du pape et ravageait le Comtat à la tète de trois cents hommes, pillait la ville, les églises de Nismes , et s'emparait des fonds de la recette générale de Montpellier (0. Mouvans, a la tête d'une troupe de cinq cents hommes, ravageait tout le plat pays, abattait les images des églises , faisait fondre les vases

(1) Journal de Brvs^.kht, p. 14, 15.

d'argent, le tout sous prétexie de religion (0. En même temps, Maligny préparait sur Lyon une tentative, qui aurait probablement réussi, si elle n'avait pas été contrcmandée par le roi de Navarre. Ce mouvement n'était que la continuation de celui d'Amboise, et il s'agissait toujours pour les rebelles de se défaire des princes lorrains et de s'emparer du pouvoir (2).

Les prédicanls secondaient de tout leur zèle les desseins des princes. Dans l'Agenois , dans le Périgord , dans le Limousin , les assemblées se multipliaient; on faisait des collectes; on enrôlait les gens et on les engageait par serment a se tenir prêts au premier signal (3). Les états généraux étaient le champ de bataille sur lequel les deux partis allaient se trouver en présence. Il s'agissait de savoir a qui resterait la victoire.

Déjà, sur quelques points, les insurgés étaient eu mouvement ; les magistrats d'Angers écrivaient au cardinal de Lorraine que 1,200 d'entre eux étaient prêts à quitter la ville et a marcher sur Orléans (A). Les Provençaux s'avançaient également par bandes de 10, de 15 hommes, et se dirigeaient vers Poitiers, qui était le rendezvous général des troupes de la Ligue. En même temps, les Anglais s'agitaient a Bordeaux et parlaient de cette

(1) DeThou , l.xxv, p. 556.

(2) De Thou , ibidem. — Régnier de la Planche, p. 280 etsuiv.

(3) Th. DE Bèze , 1. III , p. 350 et suiv.

(4) Négociations sous François 11. Les magistrats d'Angers au cardinal de Lorraine , 14 Oct., p. G8I.

ville et (le tout le duché de Guienne, comme de leur an-clen patrimoine O. La plus grande fermentation régnait dans le midi : dans les villes de Nismes, de Montpellier , on amassait des armes, on criait à /a UbertèC^). « C'est mie pitié dont le cœur saigne a tout le monde qui y pense, écrivait le secrétaire d'état Robertet (3). » Le cardinal de Lorraine se vit rejeté, malgré lui, dans les moyens violents. La clémence, la douceur, les concessions n'ayant pas ramené les mutins a l'obéissance , il ne restait plus qu'a recourir a la force. «C'est un grand malheur, écrivait le roi à son ambassadeur, M. de Limoges, d'estre obligé d'en venir là , el me desplaît de vous mander telles nouvelles 5 mais puisque les hommes sont si malheureux d'oublier Dieu et le debvoir qu'ils doivent a leur prince, il faut que la vertu se montre à la nécessité , et que les chasliments et la punition soyent si roides , que la mort d'un petit nombre de malheureux soit le salut de tous les bons et la conservation de tout un royaulme (*). -»

Les maréchaux de Thermes, de Tavannes, de Brissac et Saint-André furent envoyés dans les provinces, a la tète des troupes royales, afin de prévenir les rebelles,^ d'empêcher leur réunion et « nettoyer le pays d'une infinité de canailles qui ne servent qu'à troubler le

(1) Négociations sous François IL Le président de Feuquerolle ai* cardinal de Lorraine , p. 681.

(2) Ibidem , p. 659.

(3) Ibidem, p. 613.

(4) Ibidem . p. 490.

inonde (»). » En même temps , on assembla autour d'Oi*léans la gendarmerie et bon nombre de gens de i)ied , « carc'estoit chose périlleuse détenir lors les estais sans accompagner le roy de bonne et seure garde , et telle que la force lui restât en main, sansaulcune contrariété (2). » Il importait surtout de connaître et de punir les chefs de la conspiration , les fauteurs de l'anarchie. Or , il était certain pour tout le monde que le principal était toujours le prince de Condé , et personne n'ignorait qu'il fût l'auteur de l'entreprise sur Lyon. On écrivit au roi de Navarre pour l'engager à se rendre aux états généraux et a amener son frère avec lui. On espérait que sa venue « serviroit beaucoup pour l'assoupissement de ces folies qui désoloient la France (3). » Après bien des incertitudes , bien des hésitations , les deux princes partirent, se fiant aux déclarations du cardinal de Bourbon et aux promesses de la reine-mère. On était alors vers la fin de Septembre. Jusque là , il ne paraît pas que le gouvernement eut la pensée bien arrêtée de sévir contre les princes , et le 4 Octobre , le roi écrivait encore a son ambassadeur d'Espagne : « Par l'advis de tant de bons et affectionnez serviteurs , je suis résolu de prévenir les rebelles avec toutes les forces que j'ay assemblées , mar-

(1) Négociations soiis François II. Lettre au maréchal de Thermes, p. 580, 581.

(2) Mémoires de Castelnaii , 1. ii , cb. ix, p. 105.

(3) Négociations sous François IL Lettre du canlinal de Lorraine à l'évéque de Limoges. 4 Octobre 1560 , p. 60G.

cher au-devant Je liiy jusque devant Orléans , pour, s'if vient 5 comme subjet doit venir à son prince, le recevoir et lui faire bonne chère ; sinon luy courre sus et luy faire sentir que je suis roy W. »

Mais le feu de la sédition allait croissant , et les nouvelles que Ton recevait chaque jour apprenaient <( qu'à la sollicitation d'aucuns , il se préparait une incroyable élévation du peuple en toutes les parts delà France.» A Poitiers. 7 ou 800 gentilshommes vinrent trouver les princes , leur déclarant quils étaient prêts a mettre a leur disposition une forte armée, s'ils voulaient se constituer ouvertement leurs chefs. C'est alors que le cardinal de Lorraine résolut de se débarrasser d'un prince brouillon, qui n'était pour le gouvernement qu'une cause d'embarras , et de châtier ses principaux complices.

Le roi était arrivé le 18 à Orléans , et le duc de Guise avait tout préparé pour empêcher les protestants de se rendre maître des états. Les princes y arrivèrent la veille de la Toussaint. Le roi les accueillit froidement, et dit au prince de Condé qu'il était accusé d'avoir fait plusieurs entreprises contre sa personne et contre l'état. Le prince lui ayant répondu que ces crimes étaient supposés par M. de Guise , le roi dit qu'il avait moyen de connaître la vérité , et aussitôt il le fit arrêter par le capitaine des gardes Chavigny. Le prince de Condé fut livré

(1) Négociations sous François II. Le roi à 1 evêque de Limoges, p. 810.

à une commission extraordinaire qui instruisit immédiatement son procès. Les charges étaient si nomijreuses et si accablantes, que le prince fut reconnn coupable de haute trahison et condamné a mort.

La sentence devait être confirmée par les états généraux , et elle aurait été certainement exécutée, si la mort du roi n'était venue changer la face des affaires (0. Le roi de Navarre était beaucoup moins compromis que son frère ; aussi , était-il moins redouté des princes lorrains. Toujours obsédé par la crainte d'être dépouillé par le roi d'Espagne du reste de ses états, il n'osait embrasser ouvertement le parti des mécontents. Cependant des bruits sinistres circulaient aussi sur son compte , et l'on disait qu'il était en grand danger d'être accusé du crime de lèse-majesté. La reine-mère l'en avertit, afin qu'il pût avoir le temps de préparer sa défense. Mandé par le roi , <( il dit à ses amis qu'il craignoit fort qu'on ne luy fisl mauvais party -, mais, au contraire, le roy luy usa de toute douceur, bonnes paroles et gracieuses remontrances. Aussi, le roy de Navarre, qui estoit bon prince, parlant à Sa Majesté , adoucit de beaucoup l'aigreur qu'elle pouvoit avoir contre luy C^). ^)

Voilà comment se passa cette entrevue qui a fourni aux libellistes du temps l'occasion de charger encore la

(t) Voir La Plack , Régnier de la Planche , De Thoi , Casiel- NAU , 1. n , ch. X , XI , p. 100- 112. (2) Mémoires de Casteliiau, 1. \i, ch. ii , p. l (î>.

mémoire des princes lorrains de la plus absurde accusation.

Tout le monde connaît le récit de Régnier de la Planche , et nous n'essaierions pas de le réfuter ici , si on ne le trouvait sérieusement raconté dans toutes nos histoires. Suivant cet historien , les princes lorrains auraient employé le moyen suivant pour se défaire du roi de Navarre.

François II devait appeler le roi de Navarre dans sa chambre , où il n'aurait avec lui que le duc de Guise , le cardinal de Lorraine , le maréchal de Saint-André et quelques autres. Le jeune roi chercherait querelle à son parent, et comme il était très-probable que celui-ci se défendrait , François II devait lui donner un coup de dague. Aussitôt des hommes apostés se jeteraient sur le roi de Navarre et le massacreraient sur place. Le roi de Navarre, quoique averti, n'en persista pas moins a alfronter le danger. « Si je succombe, dit-il à un de ses gentilshommes, portez ma chemise sanglante à ma femme et à mon fils, diles-leur de l'envoyer aux princes chrétiens pour venger ma mort , puisque mon fils n'est pas en âge de le faire. » Puis il se présenta hardiment chez le roi. Lorsque François II se vit en face du prince, le courage lui manqua, et il ne donna pas le signal u Les princes lorrains , bien despités , dit Régnier de la Planche, en terminant ce récit , dirent en sortant : Voilà le plus poltron cœur qui fut jamais (0. »

(^1) RkgMKH de l.k Pl.V.NCHF, p. 3'21,

Pour admettre ce récit , il faudrait d'abord établir : l^queReg. de la Planche, le plus ancien auteur qui nous ail transmis ce récit, lut autre chose qu'un faiseur de libelles. Comme, jusqu'à présent, il nous a paru souvent manquer d'exactitude et de bonne foi, nous sommes fondés à récuser son autorité. 2" Est-il possible dadmettre que deux ministres, deux hommes d'état aient fait jouer a la royauté un rôle aussi odieux , et se soient transformés ainsi en vils assassins ? Ceux qui connaissent le caractère du duc de Guise, sa générosité, sa grandeur d'âme, n'admettront pas facilement cette supposition. Il est vrai que , dans l'impossibilité d'attribuer cet infâme guet-â-pens au duc de Guise, ils ont mieux aimé en accuser le cardinal de Lorraine ^ mais alors ils ne sont plus complètement d'accord avec II. de la Planche. 3° Enfin , il est impossible d'admettre comme fait historique un conte fait plusieurs années après la mort du roi de Navarre , et consigné pour la première fois dans un manifeste de sa veuve , calviniste passionnée et ennemie ardente des princes lorrains. C'est ici surtout que devraient se placer les judicieuses observations de Bayle , que nous avons rapportées plus Iraut. (Voyez V fntroduclion.)

Ce fut au milieu de ces circonstances , et au moment où les députés arrivaient de tous côtés a Orléans , que François H tomba malade et mourut. La situation devenait difficile et embarrassante pour les princes lorrains. L'avènement d'iui prince mineur rendait nécessaire

l'établissement d'une régence, et il était probable que le roi de Navarre , s'appu yant sur les anciennes coutumes du royaume , réclamerait pour lui le titre de régent. Dans tous les cas , il devait être appelé , comme premier prince du sang, a exercer une haute influence. Comme il était favorable aux réformés , la mort du prince de Condé devenait inutile; elle pouvait même être très-funeste a la maison de Lorraine. Les poursuites contre le prince de Condé furent donc suspendues. La reine-mère, qui , jusque la , n'avait joué aucun rôle, allait être appelée aussi a prendre une place importante dans le gouvernement. C'était naturellement a elle que le cardinal de Lorraine devait se rattacher. Il lui représenta qu'elle n'avait d'autre alternative que de conclure, sans délai, un arrangement avec le roi de Navarre, ou bien de le mettre dans l'impossibilité de lui nuire, en s'en débarrassant par la prison. Catherine de Médicis, cédant à sa modération naturelle et aux conseils du chancelier, adopta le premier parti , fit venir le roi de Navarre , l'amena h renoncer à la régence et le réconcilia avec les princes lorrains (0, La royauté fut seule rendue responsable de ce qui s'était fait contre la maison de Bourbon , et François II , eu mourant , déclara que c'était de son propre mouvement et contre

(1) S'il est vrai que les princes lorrains aient machiné contre le roi de Navarre cet abominable complot qu'on leur attribue, on ne comprend guère comment celui-ci se réconcilia aussi facilement avec S-'s assassins de la veille.

l'avis (le ses oncles, le duc de (iuiseet le cardinal de Lorraine, qu'il avait fait emprisotnier le prince de Condé ('). Ce qui venait de se passer dans ces derniers temps prouvait sullisamment que le calvinisme serait pour la France une cause permanente de troubles et d'anarchie. Le gouvernement de François II était poussé a bout et voulait en finir avec les rebelles , « pour ne vivre plus en peine et perplexité , comme il faisoit ordinairement (2). » Le cardinal de Lorraine était disposé à prendre une grande et suprême mesure, qui aurait sans doute épargné quarante années de guerre civile a la France , si la mort du roi n'en avait pas empêché l'exécution (3). Les prolestants, quoique déjà nombreux à cette époque, ne formaient pas encore la dixième partie du royaume , et ils ne s'étaient accrus que par l'admirable union qui régnait entre eux, par la connivence de quelques magistrats et surtout par la protection des

(1) Régnier de la Planche, p. 750 et suiv. — Castelnau, 1. ii , ch, XII , p. 130.

(2) Négociations sous François 11. Instruction pour le sieur de Montpezat allant devers le maréchal de Thermes par ordre du roi. Octobre lâGO , p. C45.

(3) " Tant que les huguenots resteront dans le royaume, le roi vivra toujours au milieu de soupçons et de dangers manifestes; car, aussitôt qu'une religion surgit, il lui faut un chef, et cela ne manque jamais. Le chef choisi , voilà un concurrent du roi ; voilà un homme auquel auront recours tous les mécontents et tous les gens épris de nouveautés périlleuses; voilà une occasion de renouveler les hostilités et les dissentiments. » (Relations des ambassa- {(< urs vénitiens. Jean Correiîo , t. ii , p. 1:^7.)

grands. Il pensa qu'en privant la secte de ses principaux appuis , en l'isolant du reste de la nation , et en déployant contre elle toute la puissance royale , secondée par les états généraux , il parviendrait promptement à l'anéantir. On allait, en conséquence, mander à Orléans, pour l'ouverture des états, les principaux seigneurs du royaume , tous les grands ofliciers de la couronne , les chevaliers de Tordre , leur présenter une profession de foi catholigue , qu'ils devaient signer tous en présence du roi , ainsi que les membres du conseil privé , les maîtres des requêtes, les officiers de la maison du roi et tous les députés des états. Cette confession de foi devait être ensuite publiée dans toute l'étendue du royaume , et signée également par tous les juges , tous les magistrats , enfin par tous les particuliers , de paroisse en paroisse. Comme on s'attendait a rencontrer de la résistance , on avait pris de grandes précautions. Indépendamment de la gendarmerie , qui marchait sur Orléans , on avait levé 21 enseignes de vieilles bandes , avec bon nombre de gens de pied j et , si la nécessité l'exigeait , on devait faire venir 4,000 Suisses et autant de lansquenets. On avait frappé sur Paris un impôt de 500.000 livres pour les payer, et de plus on avait reçu la promesse des secours de l'Espagne, de la Flandre et de la Lorraine ('). Toutes ces forces devaient être partagées en quatre divisions placées sous les ordres des maré-

(i) ;lelo(,(k:s (Ditl). icmliois. Mitlid Sri'.iA>o , l. i, p. 527.

chaux de Saint-André , Brissac . de Sipierrc et de Tavannes, qui parcourraient les provinces, du nord au midi , (( pour chasser les huguenots et faire obéir le roy (0.» — « Tellement que si le roy ne fust mort si tost , on prévoyoit qu'en peu de temps , le mal , n'estant encore qu'à sa naissance , eust esté bienlost estouffé , et ceulx de cette opinion nouvelle , estant réduicls à l'extrémité , eussent eu plus à faire à combattre contre les juges ou a demander pardon, qu'à faire la guerre en la campagne (2). » Mais «au moment où le cardinal avoit le bras levé pour frapper l'hérésie, Dieu l'arrêta et mit des bornes au pouvoir absolu dont sa maison s'étoit emparée sous un roi faible et sans expérience (3). »

«Jamais, dit Pasquier, entreprise ne fut conduite plus hardiment, ny de plus haute lutte que celle cy (^). » Nous aurions eu, en effet, l'édit de 1685 dès le règne de François TI. Seulement , il y avait entre la conduite de François II, en 1560, et celle de Louis XIV, quand il révoqua l'édit de Nantes, cette énorme différence que l'un proscrivait des rebelles qui attaquaient les institutions , qui menaçaient la royauté , qui livraient le pays a la guerre civile ; tandis que l'autre frappait des dissidents paisibles , soumis , qui jouissaient tranquillement du bénéfice des édits , et qui , au lieu de troubler le royaume, l'enrichissaient par leur travail et leur industrie .

(1) Mémoires de Tavannes, p. 291.

(2) Mémoires de Caslelnau, 1. 11 , ch. xii, p. 122.

(3) Bibliothèque de Reims, Manuscrit Lacourt,t. m. C4) Pasqoier , 1. IV, p. 187.

Quand on oublie pour un instant les récits ordinaires des historiens qui n'ont guère consulté, pour raconter et apprécier les événements de cette époque , que les libelles des protestants -, quand on étudie sérieusement la situation de la France a cette même époque, les dangers auxquels l'exposaient les menées séditieuses des calvinistes, on est amené à reconnaître que cette politique , au fond , était la seule qui pût sauver la France des malheurs dont elle était menacée. Que devait faire, que pouvait faire le gouvernement pour tout à la fois maintenir l'ordre et l'unité , et donner en même temps satisfaction aux réclamations légitimes des protestants'^ Châtier sévèrement les séditieux , et les ramener au devoir par la crainte des supplices; accorder la tolérance aux réformés paisibles , et leur permettre de pratiquer leur culte dans l'intérieur de leurs maisons , sans être recherchés , telle était la règle de conduite à laquelle on s'était conformé depuis la conjuration d'Amboise. Fallait-il aller plus loin et tolérer ces assemblées publiques qui étaient la source des plus graves désordres ; autoriser ces conciliabules nocturnes , où on attisait les haines , où on organisait la révolte ? Fallait-il permettre ces prêches , où on ne pouvait se rendre que les armes à la main , pour se défendre contre les violences des catholiques? Devait-on souffrir ces prédicateurs ambulants qui, sans mission, sans autorisation , déclamaient contre l'Eglise existante , et ameutaient partout les populations.? Devait-on accorder aux protestants

i9\) le libre exercice de leur culte , au risque de déchaîner les trois quarts de la nation contre eux ;' Les réformés demandaient la liberté de conscience jusqu'à ce que l'Eglise eût prononcé sur leur doctrine , et maintenant qu'on leur procurait, dans le concile, un moyen de réunion , ils le repoussaient avec moquerie. « Monsieur de bouche à miel , a qui voulez-vous nous réconcilier, et où voulez-vous nous faire revenir, puisque nous sommes joints, unis, entés a Jésus-Christ avec les prophètes et apôtres ? Où pouvez-vous mieux nous mener ? Ce monsi(îur LaVulpe, comme de coutume , veut donner à entendre que ceux qui ont abandonné l'Antéchrist pour Jésus-Christ ont fait division en l'Eglise et sont sortis d'icelle (0, »

On leur accordait les états généraux , et ils s'y rendaient les armes à la main , comme pour livrer un combat et prendre d'assaut le gouvernement.

Il faut se rappeler , d'ailleurs, que, «sous ce nom de protestants , se rencontroient toutes sortes de gens qui avoient le désir de mal faire , ayant pris de là l'habitude de piller les peuples et les rançonner, de tous âges , qualités et sexes, saccager plusieurs villes, raser les églises , emporter les reliques , rompre et violer les sépultures, brûler les villages, ruiner les chasteaux, prendre et s'enfiparer des deniers du roy, usurper les biens des ecclésiastiques , tuer les prêtres et religieux ^

(1) Mémoires de Condé , 1. 1 , p. 384 et suiv.

et bref exercer par la France les plus détestables cruautés qu'il estoit possible d'inventer (O. »

Au surplus, cette politique du cardinal, condamnée par les écrivains du xviif siècle et par ceux de nos jours, nefut pas seulement une politique populaire au xvi" siècle; de l'aveu de tous les hommes habiles de ce temps , elle fut la seule, la vraie politique nationale. Qu'on liseà ce sujet les relations des ambassadeurs vénitiens , les juges les plus compétents en cette matière , on y trouvera partout sa justification (2).

L'un d'eux , exposant la situation de la France a la fin du règne de François II , époque où le cardinal de Lorraine était tout puissant , s'exprime ainsi au sujet de ses dernières mesures : « La France , si agitée auparavant, devint fort tranquille. Il n'y eut plus d'émeute , et l'on ne vit plus un seul de ces innombrables prédicateurs et ministres venus de Genève, qui est la mine de cette espèce de métal. Le roi de Navarre, qui était, avec le prince son frère , le fauteur principal de cette secte , allait a la messe et envoyait à Rome faire sa soumission au pape. Enfin les hommes , les femmes, les populations

(1) Mémoires de Castelnmc ,].u ,ch.\i ,^ Al, i2.

(2) Le témoignage de ces ambassadeurs est d'autant plus imposant , que , en général , ils se distinguent par une assez grande modération. « Le rci catholique, dit l'un d'eux, Michel Suriano, parlait en bravant, en menaçant, ce qui est fort odieux, tandis que Venise procédait par la persuasion , par la prière. » (Michel Suriano , Commentaire sïir les affaires de France, dans les Relations des ambassadeurs vénitiens , t. i, p. 595.)

entières, et, plus que les autres, ceux qui s'étaient rendus y)lus suspects , faisaient des démonstrations extérieures d'éloignement pour les nouvelles opinions. Tel est le respect que ce peuple a pour son roi. S'il avait encore vécu quelque temps, il aurait non-seulement arrêté , mais éteint l'incendie qui dévore la France (0. »

Un autre porte le même jugement sur ce règne. « Les remèdes employés par François II paraissaient opportuns et salutaires, et auraient sans doute vaincu le mal. D'autres, il est vrai, ne pensaient pas de même; ils croyaient que les moyens sévères n'étaient pas les meilleurs. Moi , je répète que le remède était bon. Déjà le mal décroissait , la contagion affaiblissait ses ravages , le royaume revenait à la concorde , a l'obéissance , a la paix. Mais, malheureux pays, malheureux royaume! La mort du roi survint , et apporta une profonde tristesse à ceux qui, placés à de grandes hauteurs, regardaient au loin et voyaient l'orage grossir et approcher en grondant. Le prince de Condé fut mis en liberté, l'édit royal fut méprisé , les persécuteurs de la foi s'enhardirent : de là les séditions , la désobéissance , le désordre épouvantable de ce beau pays (2). »

On le voit, ce fut l'abandon de la politique du cardinal

(1) Relations des ombnssadevrs vénitiens. Mkhe\ StiRiANO,t. i p,529.

(2) Relations des amb. vénitiens. M. Ant. Barbaro , t. ii , p. 6ï.

20-2 lie Lorraine qui , suivant ces hommes d'état (0 , causa tous les malheurs de la France. Les événements du règne suivant vont mettre dans tout son jour celte triste vérité.

il) Nous invoquons souvent , dans ce travail , le témoignage des ancbassadeurs vénitiens; on ne doit pas s'en étonner. Leurs relations sont certainement ce qu'on a écrit de plus intéressant , de plus instructif, de plus élevé sur l'état de la France au xvi" siècle. On chercherait vainement parmi nos nombreux auteurs de mémoires, parmi nos écrivains, une aussi haute impartialité, un coup d'œil aussi ferme , aussi pénétrant , un jugement aussi profond sur les hommes el sur les choses. Venise était, on le sait, la plus grande, la plus forte école de politique et de diplomatie qu'il y eût en Europe , au nvib siècle. Ces relations empruntent donc à la situation particulière de ceux qui les ont écrites un singulier caractère de grandeur et de sincérité. Ce sont des hommes d'état qui rendent compte à leur gouvernement de ce qu'ils ont vu et observé. Ils sont, par conséquent, intéressés à ne dire que ce qui est , tout ce qui est, et à n'exprimer que des jugements vrais. Ce sont des catholiques , maig des catholiques 7;o/i^^He5 , bien supérieurs, ce nous semble, à ceux qu'en France on appelait de ce nom , au xvi« siècle. De plus , on voit qu'ils aiment la France , que le sort de ce malheureux pays les émeut ; aussi , ils recherchent avec un soin tout particulier les causes des maux qui l'affligent , et ils en indiquent le remède. « Ce n'est , dit le traducteur, M. Tommaseo , qu'après avoir beaucoup vu , beaucoup entendu, qu'ils se permettent d'avoir un avis sur les choses. Cette fermeté de jugement, que donne l'unité de système dans un gouvernement fort, ne nuit pas à la variété des aperçus, à la netteté des sentiments propres à chaque ambassadeur. Us observent tous le même pays , les mêmes hommes , à peu de distance les uns des autres ; et cependnnt ils trouvent le moyen d'envisager les objets de quelque côté nouveau , et toujours important. " (T. i , p. m.)

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