CHAPITRE X
AVÈJSEMENT DE CHARLES IX ; LE CARDINAL DE LORRAINE SE RETIRÉ DANS SON ARCHEVÊCHÉ DE REIMS; IL REMET EN HONNEUR LA PRÉDICATION; SON OPPOSITION A LA POLITIQUE DE LA RÉGENCE $ ÉDIT DE JUILLET.
Le lendemain de la mort de François II , le cardinal de Lorraine vint rapporter a Leurs Majestés le cachet du feu roi , qui fut immédiatement rompu , et on en fit graver un second sous le nom du nouveau roi , qui fut remis entre les mains de Catherine de Médicis (0,
Le temps de la grande puissance du cardinal était passé ; il résignait pour ainsi dire la royauté. Beaucoup même croyaient la ruine de sa maison très-prochaine , et l'on fît circuler des chansons dans le public sur son prochain départ de la cour (2). Mais « ces princes lorrains étaient si absolus , tant de cœurs étaient attachés
(1) Mémoires de Condé , t. i , p. 211.
(2) Addit. aux Mém. de Castelnau, 1. m , p. 526.
au char de leur triomphe , ils avaient tant de prudence -, de valeur et de bonne fortune , qu'on se riait de ceux qui avaient peur pour eux (0, «
On a dit que , dans ce moment critique , les princes lorrains furent au-dessous d'eux-mêmes et de la haute position qu'ils avaient prise (2) -, un examen attentif de ce qui se passa alors détruit cette assertion.
Deux personnages pouvaient, à l'avènement de Charles IX , invoquer en leur faveur les anciennes coutumes du royaume et aspirer au gouvernement de l'état. C'étaient la reine-mère , Catherine de Médicis , et le roi de Navarre, Antoine de Bourbon. Le roi de Navarre s'était , il est vrai , désisté de la régence par un acte de renonciation formelle ; mais il était facile de changer les résolutions de ce prince faible et inconstant. Les états généraux étaient alors assemblés à Orléans , et , malgré le soin que le cardinal de Lorraine avait pris pour y assurer le triomphe des catholiques , rien n'était plus facile que d'en modifier l'esprit. Le cardinal n'avait plus la même autorité sur les députés , et , si l'assemblée était saisie de la question de la régence , les suffrages allaient nécessairement être partagés. Appuyé par un grand nombre de députés qui voulaient exclure Catherine de Médicis du gouvernement , comme femme et surtout comme étrangère (3) 5 stimulé par l'ambition
(1) Mathieu, Histoire de France , I. v, p. 242.
(2) V. Négociations sous François II , p. 729.
(3) Mémoires rie Costelnau , 1. m, ch. ii, p. 136.
î:i05 lie son IVùre, le piiiicc de Condë, qui allait sortli' de prison-, favorisé par toutes les prétentions, par toutes les espérances qui surgissent a la naissance d'un nouveau règne , Antoine de Bourbon avait de grandes chances de l'emporter. Mais le triomphe du roi de Navarre , quoiqu'il ne se fût pas ouvertement déclaré , introduisait le protestantisme dans le gouvernement. De plus, comme tous les ennemis du cardinal se ralliaient autour des Bourbons, la maison de Lorraine se trouvait exposée au plus grand danger. Le parti de la reine-mère était le seul que le cardinal pût suivre : il s'y dévoua , et fit tous ses efforts pour déjouer les plans du roi de Navarre et de ses partisans (0.
Pour parvenir à ce but , il fallait empêcher que les états généraux ne s'emparassent de la question de la régence , et que le prince de Condé ne vînt traverser les desseins et renverser les espérances de la reine-mère. Le cardinal de Lorraine déploya sur ces deux points son habileté ordinaire , et Catherine de Médicis le seconda avec beaucoup de finesse.
La noblesse presque tout entière soutenait les droits du roi de Navarre , et elle était appuyée par quelques membres du tiers-état. Mais le clergé, soumis à l'influence du cardinal , lui opposa une vive résistance. La plus grande partie du tiers-état , également dévouée à
(i) Mémoires de Tavannes , collection Petitot, t. xxiv, p. 315.
!a maison de Lorraine . n'eut garde de contrarier les intentions de Catherine de Médicis (O.
Elle aurait rencontré plus de difficultés si Condé eût été libre. Ce prince , actif, remuant, ambitieux , n'eût pas manqué de soutenir les droits de son frère a la régence, et, appuyé par de chauds partisans , secondé parles Châtillons , les Montmorency, etc., il eût pu enlever le pouvoir a Catherine de Médicis. 11 fallait trouver un moyen de le tenir éloigné du théâtre de toutes ces intrigues , et , tout en lui laissant la liberté , l'empêcher d'intervenir dans le débat. Le cardinal de Lorraine lui envoya Maligny (2) , un de ses confidents , pour lui annoncer qu'il était libre et qu'il pouvait disposerde sa personne. Mais il devait lui représenter que, s'il sortait immédiatement de sa prison , on penserait qu'il était redevable de sa liberté plutôt à la faveur de la régente qu'a son innocence ; qu'en reparaissant a la cour ou aux états , il laisserait sur sa réputation des nuages qu'il devait dissiper 5 qu'auparavant il fallait qu'il fût déchargé par une déclaration solennelle , et après un examen juridique , de l'accusation qui pesait sur lui. Le prince de Condé donna dans le piège : il resta en prison dix ou douze jours encore après la
(1) Varill\s , Histoire de Charles IX, 1. i , p 14.
(2) « Le cardinal de Lorraine , dit Varillas , qui a fort bien étudié celte époque , n'avait jamais rien inventé de si délicat que ce qu'il proposa pour tirer d'inquiétude la reine-mère et la maison de Guise elle-même. » {Histoire de Charles IX, loc. supr. cit.)
mort du roi , puis il s'éloigna de Paris, et se retira à La Fère en Picardie, jusqu'à ce que la cour, ne le craignant plus , l'engagea a venir présenter sa justification. La souveraine autorité fut donc assurée a la reine-mère.
L'arrêté qui constiluait le nouveau gouvernement fut rendu le 12 Décembre : la reine-mère avait la première place dans le gouvernement , sans prendre le titre de régente, et le roi de Navarre occupait la seconde avec le pouvoir de lieutenant-général. Le connétable de Montmorency fut rappelé 5 les princes lorrains conservèrent leur place dans le conseil et demeurèrent en possession, l'un de la grande maîtrise, l'autre de l'administration des finances (0.
Le lendemain les états généraux s^ouvrirent. Il était d'usage qu'après le discours d'ouverture et les propositions du cbancelicr , les trois ordres s'assemblassent pour délibérer en commun et procéder au choix d'un orateur. Le clergé élut d'une voix unanime le cardinal de Lorraine , puis il députa quelques-uns de ses membres pour aller le proposer aux deux ordres. Mais ceux-ci répondirent « que , pour la grandeur et la hautesse du seigneur cardinal, et parce qu'il était au nombre de ceux qui jugeront et examineront les remontrances des états, ils n'osaient entreprendre de le requérir de prendre
(1) La Place, 1. m, p. 109. — De Thou , 1. xxvii.p. 50, • Davila, 1. 11 , p. 63 , 68.
cette charge, et nommeraient un de leur état, pour faire leur remontrance particulière (0. »
Le cardinal, ne pouvant plus être l'homme des états, ne voulut pas être celui du clergé , et cette tâche fut abandonnée à Jean Quentin , député de l'université de Paris.
Le cardinal de Lorraine n'attendit même pas la clôture de l'assemblée pour quitter la cour. Il prévoyait que ses conseils ne seraient plus écoutés, et que sa politique allait être abandonnée. Le retour prochain du prince de Condé lui faisait craindre aussi des divisions et des scandales qu'il voulait éviter (2). Il partit donc vers la fin de Janvier, emmenant avec lui sa nièce Marie Stuart , qui passa le reste de l'hiver a Reims , dans le monastère de Saint-Pierre-les-Dames , dont sa tante Renée de Lorraine était abbesse.
Les historiens du temps disent que ce fut le cardinal de Lorraine qui , pour plaire a Catherine de Médicis , enjoignit à sa nièce de partir (3). Mais le cardinal de Lorraine avait sur Marie Stuart des vues qui leur ont échappé. Il songeait dès lors a refaire sa fortune par un second mariage avec le fils du roi d'Espagne , avec l'in-
(1) Procès-verbaux du clergé de France, états géii., 1. 1 , p. 119, 128, 143.
(2) « Le cardinal de Lorraine, sentant bien que le prince de Coudé esloil sur le point de venir en cour, deslogea soubs couleur d'aller faire résidence en son arehevesché de Reims. » {Mémoires de Condé i t. M , p. 81. — Voir aussi deThou , 1. xxvii, p. 18.)
(3) On sait que Catheriuc de Médicis détestait Marie Stuart.
faut lion Carlos. Catherine de Médicis, qui songeait, de son côté, a marier sa fille Marguerite avec ce prince , conçut de vives inquiétudes de ce projet du cardinal (0. Elle craignait avec raison que ce mariage ne rendît aux princes lorrains une intluence qu'elle redoutait , et ne vînt rompre l'équilibre qu'elle s'efforçait alors d'établir dans le gouvernement. Celte combinaison, en effet, dans laquelle il ne s'agissait de rien moins que de réunir l'Ecosse aux Pays-Bas , n'aurait pas manqué de réagir sur les affaires intérieures de la France , et de donner une nouvelle force au parti catholique , dont les représentants seraient inévitablement rentrés au pouvoir. Il y avait en Espagne un parti qui favorisait ce projet, et qui n'eût pas été fâché « d'y veoir quelque fin et doulx acheminement (2) . » Les agents que le cardinal entretenait dans la Péninsule s'agitaient , et l'ambassadeur de Venise secondait leurs démarches. Catherine de Médicis , de son côté , en écrivait sans cesse à la reine d'Espagne , et elle ne dissimulait pas son dépit de se voir ainsi traversée dans ses projets par les princes lorrains (3). Philippe II, toujours impénétrable, ne laissait entrevoir aucune préférence et ne donnait aucune réponse. Il paraissait ne s'intéresser aux négociations
(1) Toutes les pièces rclalives à celte curieuse uégocialion ont été recueillies par M. Louis Paris. — Voir Négociations sous François H, à la fin.
(2) Voir Négociations sous François JI,\\ 82i.
(3) Idem , p. 842 et suiv.
mystérieuses dont ce mariage était l'objet , que pour connaître mieux l'état des affaires de France. Après quelques mois cependant le cardinal de Lorraine se lassa d'attendre, et la jeune reine d'Ecosse quitta la France au mois d'Août, pour retourner dans son royaume où elle devait trouver une si tragique destinée.
Toutes ces préoccupations n'empêchaient pas le cardinal de se livrer avec une incroyable activité aux fonctions de son ministère, et particulièrement au devoir si dédaigné alors de la prédication. Il y avait près de trois cents ans , dit un vieil historien , qu'on n'avait entendu en France la parole de Dieu annoncée par un évéque , de quelque qualité qu'il fût (0. C'était chose bien plus rare encore de voir prêcher un cardinal (2). Au lieu de prêcher , d'instruire le peuple, les évêques , les abbés passaient leur temps a la cour, loin de leurs diocèses (3). « Il ne faut pas s'estonner , dit l'évêque de Valence . Montluc , si , ayant trouvé le peuple sans conduite de pasteur, de berger, ni de personne qui prît a charge de l'enseigner , les ministres ont esté facilement reçus, oys et écoutés , tellement qu'il ne falloit s'esbahir , s'il y avoit grand nombre de gens de cette doctrine annoncée par tant de prescheurs et par tant de livres si diligem-
(1) Varillas, Histoire de Henry 11, 1. i , p. 46.
(2) « Ce m'a esté chose aussi nouvelle de veoir prescher un cardinal, comme peu auparavant un ministre.» (Et. Pasqcier , t. 11 , ]. IV, in-foL, p. 100.)
(3) Brantôme. Discours sur François /", t. i , p. 201.
2H ment publiés (0. » Tandis que la parole des sectaires se faisait entendre partout, sur les places publiques, sous les halles , dans les villes et dans les campagnes , la chaire chrétienne était muette , ou elle ne faisait plus entendie qu'un langage trivial et souvent grossier (2). Cet abandon de l'enseignement religieux par le haut clergé préoccupait vivement le cardinal de Lorraine , qui pensait, avec raison, que désormais la prédication et la discussion étaient les meilleures armes qu'on dût employer contre les novateurs. Les protestants répétaient partout que , de tant d'évéques et de docteurs si
(1) La Place,!, m , p. 78, 79. — Il n'y a qu'un cri parmi les catlioliques éclaires , aussi bien que parmi les protestants , ennemis de l'Eglise , contre cet abandon de la chaire,
« Les maux en la religion , disait l'archevêque de Vienne , Ch. de Marillac , sont advenus de ce que ceulx qui en ont la charge sont muets, et par là le peuple, estant destitué de vraye doctrine, se prent à la première qu'il oyt.
• L'oncognoistra en six-vingt dix évesques de France au concile, combien il y en aura dignes d'estre comparez à ceux d'aultres pays , et à respondrede la religion.
» Il est besoing de pourvoir aulx maulx par ung règlement de la discipline ecclésiastique: deux choses, comme a très-bien dict M. le cardinal , y sont nécessaires, la première :
» La résidence et office des ministres , pour obvier à la source de la corruption ;
» L'autre , l'institution de la jeunesse , pour obvier à l'ignorance , qui est cause de tant de fausses doctrines. » {Extrait d'un manuscrit trouvé dans les papiers de M. de Marillac. Négoc. sous Franc. Il , p. 773.)
(2) « Si les prêtres catholiques , dit l'ambassadeur vénitien Correro, se donnaient la moitié de la peine que prennent les ministres des huguenots , la chrétienté ne serait pas dans le désordre où ell*^ est maintenant. » {Helaf. des amb. véiiit., t. n , p. 1 15.)
richement dotés , il n'y en avait pas un qui osât se commettre avec eus , et qui ne trouvât plus commode de leur opposer des bûchers que des raisons. Ce reproche paraissait au cardinal honteux pour son ordre , préjudiciable a l'Eglise 5 il voulut faire tomber cette arme des mains des hérétiques. Il monta le premier en chaire, discuta avec eux, et déploya dans ce nouveau champ ouvert h son activité tant de talent et d'éloquence , qu'il força les protestants eux-mêmes à reconnaître que le sort de la religion catholique était attaché a sa parole (0.
Le diocèse de Reims , on le comprend , appela tout d'abord son attention. En l'année oii nous sommes placés , il y prêcha le carême avec un savant théologien , Richard Dupré , qu'il emmena avec lui un peu plus tard au concile de Trente , oii ses lumières furent appréciées (2). Jusque-la , les prédications se faisaient dans un coin de la ville de Reims , et le bas peuple allait seul les entendre. Le cardinal ordonna que désormais elles eussent lieu à la cathédrale , et telle fut bientôt l'affluencc des auditeurs , que la vaste basilique ne se trouva plus assez grande pour les contenir (3).
La foule n'était pas moins grande , quand . a son
(1) « Uujus i» liuguà omiiis hostium uoslrorum religio sitaest. » {Lettre du prince de Condé nu comte palatin , dans les Mémoires de Condé, t. m , p. 309.)
(2) Dom Marlot, Hist. metrop. rem., 1, iv, p, 8J3.
(3) Idem , ibidem.
fetour a Paris , il se mit à prêcher à Notre-Dame , a Saint-Germain-des-Prés , « où il laisoit des oraisons si saintes, que le peuple disoit qu'il ne falloit plus aller aux assemblées des luiguenots pour ouïr de belles prières U). » Ses sermons étaient , en général, proportionnés aux besoins de l'Eglise , attaquée par les hérétiques. Il y discutait les principaux points contestés , et particulièrement ceux de l'Eglise , de l'eucharistie. Il avait même composé plusieurs discours sur cette matière , qui , on le sait , était le principal objet de la dissidence entre les calvinistes et les autres communions chrétiennes. En général , pour tout ce qui ne touchait pas essentiellement aux dogmes fondamentaux , il était assez disposé a faire des concessions il ses adversaires (2), et il paraît même que quelquefois il parut assez hardi à Messieurs de la Sorbonne pour que ceux-ci le priassent de s'abstenir (^). Nous aurons plus tard occasion de revenir sur ce côté important de la vie du cardinal , et d'indiquer le sens et la portée de ces concessions.
(1) Mém.pour le concile de Trente, in -4°, p. 304. « Parce que les ministres gaignoient auparavant le peuple par presches et exhortations, aussi M. le cardinal de Lorraine a voulu faire le semblable parmi nous. Il a premièrement presché en l'église Nostre-Dame , ouy d'une incrédyble affluence d'auditeurs ; et. depuis, en l'église Saint- Gerraain-l'Auxerrois, toutes les fériés et octaves de la FesteDicu , etc., etc. » (Et. Pasolier, t. ii , 1. iv, p. lOO.)
(2) Crevier , Histoire de l'université , t. v, p. 40G.
(3) Voir le Livre dfs Marchands , par Rrcnier de i.a pLiMiURy iii-fol , p. 4;)3.
Ses prédications eurent une immense influence ; nonseulement elles servirent à neutraliser l'effet que les ministres produisaient sur la multitude , mais elles ranimèrent au sein du clergé le zèle de la prédication. A son exemple, les cvêques, les pasteurs, qui tenaient la prédication indigne d'eux , sortirent de l'inertie, remontèrent en chaire et commencèrent a attaquer, dit Mathieu , ceux qui voulaient s'en emparer pour y enseigner une doctrine contraire a celle de l'Eglise (0.
Malheureusement, la tradition de l'enseignement religieux était depuis longtemps perdue , et le clergé, mal préparé à la lutte qu'il avait a soutenir, se défendit trop souvent par desviolencesou par des arguties. Au lieu d'éclairer et de fortilier les âmes, il s'adressa aux passions du temps, et la prédication fut plus d'une fois entre ses mains l'instrument à l'aide duquel il souleva les masses populaires contre les calvinistes (2). Le cardinal de Lorraine lui-même n'échappa pas toujours a l'entraînement de l'époque, et , si l'on en croit Pasquier, l'ardeur qui l'animait et qu'il propageait autour de lui par
(1) Mathieu, Hist.de France, l.vii, p. 408. — Mémoires de Castelnau, I. m , ch. vi , p. 158.
« Avant qu'il eiist entrepris d'exposer en personne la parole de Dieu, il y avoit bien peu, voire presque personne de tout l'ordre ecclésiastique qui prinst cette charge et en fist profession ; non-seulement sa volonté a esté de prescher , mais aussy, à son exemple , il a resveilé et excité plusieurs par toute la France à faire le semblable.» {La conjonct. des lettres et armes, etc. etc., fol. 16.)
(2) Voyez le curieux livre : De la Démocratie chez les prédicateurs de la Ligue , par Ch. î-abitte.
la vivacité de sa parole, porta plus d'une fois le peuple à prendre les armes (0.
Il n'en fut pas moins , dans ces temps de décadence ^ le plus illustre représentant de la science et de l'érudition catholique ; et cet homme , qui passait pour le plus grand politique du royaume , en était en même temps le plus célèbre prédicateur. Le sceptique Montaigne ne peut s'empêcher de vanter « sa bonne fortune d'estre ney en ung siècle oîi il feust si nouveau et si rare , et quant et quant si nécessaire pour le bien public , d'avoir un personnage ecclésiastique de telle noblesse et dignité, sufiisant et capable de sa charge (2). » Le catholicisme avait d'autant plus besoin d'un tel homme , aussi profondément versé dans la théologie que dans les affaires de l'état , que jamais il n'avait couru de plus sérieux dangers qu'à l'époque où nous sommes placés. Non-seulement le calvinisme avait à son service les meilleures plumes et la supériorité que donne la science , mais il avait encore pour lui le gouvernement.
Ceci nous amène a faire connaître l'état de la cour et la marche du gouvernement, depuis le départ du cardinal de Lorraine.
Il y a quelque chose de plus triste que de voir une armée de sectaires ou de séditieux attaquer ouvertement le
(1) Et. Pasquiek , t. II, 1. IV, p. 100.
(2) Essais, t. IV, 1. M , ch. xxxii , p. 19. Edition Leclerc,
gouvernement , et voulant imposer de vive force a une nation un système politique ou religieux. C'est le spectacle que présentent deux grands partis aux prises , et luttant pour la défense de leurs croyances ou de leurs intérêts qu'un pouvoir faible ne peut plus protéger. Telle fut précisément la situation de la France à l'avènement de Charles IX , lorsque Catherine de Médicis et les princes de la maison de Bourbon arrivèrent au pouvoir. « François II , ditSuriano , usait véritablement de l'autorité royale ; il a été remplacé par Charles IX , qui n'a de roi que le nom. Pour ce qui est des membres principaux, le gouvernement est tombé aux mains des femmes ou d'hommes sans expérience et qui ne sont pas même d'accord entre euxCO. »
Ainsi , au jugement de cet homme d'état, qui parle ainsi de la situation des affaires après la retraite des princes lorrains, c'étaient ceux-ci qui représentaient véritablement le pouvoir royal en France, et il semble que l'esprit de gouvernement se soit retiré avec eux de la cour. En effet , dès que le cardinal de Lorraine, et bientôt après lui , le duc de Guise , eurent , par leur départ , laissé le champ libre aux Bourbons , les désordres de toute sorte éclatèrent dans le pays , et il ne se trouva plus personne d'assez ferme pour faire respecter le pouvoir. Le tableau de la cour et du gouvernement nouveau, tel que l'ont vu a cette époque les ambassadeurs vénitiens , est trop
(1) Rclat. (les ambassadeurs vénitiens , t. i ,p. 317.
iiI7 Guiieiix , pour que nous n'en reproduisions pas ici les principaux traits. Voyons d'abord quelles étaient les personnes , ensuite nous étudierons les choses.
« Le jeune roi est doué d'un esprit vil" et brillant, son maintien est grave et modeste , ses paroles douces et pleines de bonté ^ la grâce et la gaîté se réunissent sur son visage -, enlin , il ne lui manque aucune des qualités qui conviennent à un monarque ; on peut avec raison fonder sur lui les plus grandes espérances, si le ciel veille sur ses jours , et s'il conserve cet heureux caractère ; si , lorsqu'il sera en état de gouverner, il ne trouve pas déjà toutes choses détruites et anéanties. — J'ai dit si le ciel veille sur ses jours , et s'il conserve son heureux caractère : en effet , ces deux choses sont bien douteuses -, bien des gens ont l'opinion qu'il ne doit pas vivre lonc^temps , parce qu'indépendamment de sa complexion faible et délicate , on ne lui fait pas observer un régime convenable. Il est fort douteux aussi que le roi conserve son heureux caractère. Il a été question de confier le gouvernement de sa personne a l'amiral, le principal auteur de l'hérésie. Si un semblable dessein réussissait , i! serait bien à craindre que ce nouvel instituteur ne changeât en peu de temps les bonnes dispositions du roi. »
« La reine-mère est une femme d'un grand mérite et d'un grand esprit, si elle avait un peu plus d'expérience des affaires d'état , et si elle était un peu plus ferme, on pourrait en attendre de grandes choses. Mais on l'a toujours éloignée de toute influence. Elle aurail
besoin maintenant de bons conseillers , et elle ne sait à qui croire. Elle a une grande confiance au chancelier, et c'est lui qui l'a engagée à s'abandonner au roi de Navarre, car, en ami de fortune , lui qui était la créature de la maison de Guise , l'a abandonnée pour se livrer à ce roi. )>
« Le roi de Navarre est un homme très-faible , quoiqu'il soit très-brave , de fort gracieuses manières ; il est dépourvu du sens et de l'expérience qu'il lui faudrait pour supporter un gouvernement d'une telle importance. L'expérience doit nécessairement lui manquer, parce qu'il ne s'est jamais occupé auparavant des affaires de l'état , mais plutôt de ses plaisirs. Pour ce qui est de son jugement , je ne lui reprocherai pas de porter des bagues et des boucles d'oreilles à la manière des femmes, ayant la barbe déjà blanche et un bon fardeau d'années sur le dos. Je ne lui reprocherai même pas de se livrer, dans les affaires les plus graves , aux flatteurs , aux hommes de rien qui l'entourent, et a sa femme, qui peut tout sur lui. Je dirai seulement que , dans les matières religieuses , il n'a montré ni fermeté , ni sagesse 5 il est passé tantôt a droite , tantôt à gauche , tantôt favorisant les catholiques , par égard pour le pape , tantôt les huguenots , pour se faire un parti en France , tantôt les luthériens, pour s'attacher l'Allemagne (1). »
« Le prince de Condé est très-vif, peu propre aux af-
(1) lielaf. des amh. vénitiens . Michel Suriano , t. i, p. 550, 551.
faires politiques et aux grandes entreprises , très-obstiné dans son hérésie , à laquelle il tient , moins en considération de la religion qu'à cause de la promesse que les huguenots lui ont faite de lui donner 100,000 écus par an (O.Il appuie tous ceux qui partagent ses opinions, et le fait, lui aussi, dans le but de se créer un parti contre les Guises, dont il est l'ennemi déclaré (2). »
(( Son frère , le cardinal de Bourbon , est un homme pieux et de fort bonnes intentions , mais sans esprit. Il passe pour un des catholiques les plus zélés de France (3).))
« Le duc de Montpensier est sincèrement catholique , mais il n'est pas homme à parler ouvertement et à combattre les opinions du roi de Navarre (^). »
« Le prince de la Roche-sur-Yon, son frère , a toujours penché , dans le conseil , vers la foi nouvelle. Ni l'un ni l'autre ne comptent pour beaucoup , et leur principal titre de considération , c'est d'être princes du sang i^). »
« Dans le conseil , il n'y a donc personne de remarquable , excepté l'amiral et le grand-chancelier ; même , le roi de Navarre ne peut guère se fier au chancelier , en se rappelant qu'il a déjà été son ennemi et le persécuteur de Condé , son frère (6). »
(1) Relat. des amb. vénitiens. Michel Suriako, t. 1, p. 557.
(2) Wew, Jean Michel, 1. 1, p. 431.
(3) Idem , Michel Suriano , t. i , p. 557.
(5) Idem, ibidem.
(6) Idem, ibidem.
« C'est un homme très-adroit et fort versé dans les affaires de sa charge : comme un nouveau venu qu'il est , il doit de toute nécessité obéir a la reine , et , par conséquent , au roi de Navarre (0. »
<( Le cardinal de Tournon réside encore a la cour, mais il y a peu de crédit , par conséquent , aucun partisan (2). »
« Quoiqu'il n'existe plus d'inimitié entre le connétable et la maison de Guise , cependant il reste toujours éloigné de la faveur ; il voit avec peine que l'autorité du roi de Navarre et la division qui règne entre les princes entraîneront nécessairement la ruine du royaume (3). »
« Le duc de Guise aurait pu rester à la cour, où son autorité , sa valeur et sa nombreuse suite lui attirent le respect 5 mais il trouve qu'il ne peut y demeurer qu'avec une sorte d'ignominie ; il a dit depuis a quelques personnes , qui me l'ont répété , que beaucoup de choses étaient exécutées autrement qu'elles n'avaient été décidées dans le conseil ; qu'on les changeait même après la publication , par l'ordre du roi de Navarre j il avait donc résolu de s'absenter, afin de ne pas paraître avoir consenti a des choses qu'il désapprouvait. »
'( Les maréchaux de Saint-André et de Brissac ont pris le même parti , l'un par mécontentement , et l'autre par haine contre le roi de Navarre i^). »
(1) Relat. des amb. vénitiens. Jean Michel , t. i, p. 437.
(2) Idem .Michel Surianû , t. i , p. 549.
(4) Idem , ibidem.
Ainsi , lo cardinal de Touriion était le seul homme (|ui représentât l'ancienne administration ^ mais il était vieux et sans crédit. On devine aisément quelle l'ut la politique delà régence. Ce lut une politique de réaction contre le gouvernement des princes lorrains. Voyons quels furent ses actes et ses effets , et laissons parler encore l'ambassadeur vénitien Suriano.
«Depuis l'avènement de Charles IX. l'hérésie reprit sa première force , d'autant plus qu'il n'y avait personne qui la réprimât. Le roi de Navarre ayant été ensuite déclaré chef de l'état , elle s'accrut tellement , qu'en peu de mois elle surmonta tous les obstacles qui pouvaient l'arrêter. Ce qui mit le comble aux malheurs du royaume , ce fut la faveur que le roi accorda à toutes les nouveautés. La reine-mère, craignant de se nuire à elle-même, n'osa combattre les nouvelles opinions. Le chancelier, soupçonné d'être l'ennemi de la religion catholique, fournit par les ressources de son esprit tous les moyens propres à la détruire. Telles sont les causes qui ont plongé par degrés la France dans les malheurs dont elle se trouve accablée. La première de toutes fut un édit, en vertu duquel on pardonna généralement a tous ceux qui étaient accusés pour fait de religion ('). L'intention du gouvernement était de faire revenir en France tous les bannis (2) ; ce qui ouvrit la porte a une
(1) Edit du 28 Janvier 1561.
(2) Edit de Fontainebleau. 19 Avril 15G1.
foule d'étrangers qui rentrèrent avec eux ; et , comme si les Français ne suffisaient pas pour perdre le royaume , il en vint d'Angleterre , de Flandre , de Suisse , d'Italie , de Florence , de Venise. On se mit alors à prêcher de toutes parts , et , quoique le plus grand nombre des prédicants fût composé d'ignorants, chacun avait ses sectateurs (i). »
«On tit une nouvelle faute en permettant de déclamer ouvertement contre la religion catholique , dans les états généraux , dans les assemblées publiques , en présence du roi et du conseil. On éprouva bientôt les suites funestes de cette imprudence ; elle encouragea beaucoup de sectaires a se déclarer , lesquels n'avaient pas osé se découvrir auparavant 5 les choses dont on avait raisonné librement a la cour et en présence du roi, on croyait pouvoir les exécuter avec plus de hardiesse dans les villes et dans les villages. On commença bientôt à fouler aux pieds les images de Jésus-ChrLst et des saints, a dépouiller les églises , à insulter les prêtres et les évêques , à forcer les prisons publiques , à outrager les ministres du roi , ceux qui le représentaient , et la
(1) Relations des ambassadeurs vénitiens. Michel SuEIA^o. 531.
« La plupart des ministres, dit Castelnau , estoient pauvres gens, ignorants et grossiers , et qui n'avoient d'autre savoir que leur catéchisme et leurs prières imprimées à Genève. Les plus fins et les plus avisés envoyoient devant eux les plus grossiers pour voir quel temps il faisoit, et dès lors que quelque savant ministre venoit , tous les protestants couroienl et le suivoient comme un prophète. » (A/ém., 1. m , ch. III, p. 162.)
reine elle-même. Sur un grand nombre de faits, je n'en rapporterai qu'un seul qui se passa a Saint-Germain , en présence d'une assemblée fort nombreuse. On projetait d'envoyer un édit a Rouen , relatif aux affaires de religion. Un des chefs huguenots vint trouver Catherine , et s'efforça de lui persuader de ne le point envoyer ^ mais, quand il vit qu'il ne pouvait changer sa résolution , il poussa la hardiesse jusqu'à porter la main sur la garde de son épée , en disant : « Madame , si l'on publie l'é- » dit, cette épée et beaucoup d'autres en défendront » l'exécution. » Non-seulement cet audacieux ne subit aucune peine , mais même l'édit ne fut point publié , et rinsulte faite a la reine resta sans vengeance (0. »
« On sentit cependant la nécessité de remédier à ces désordres journaliers. Mais les différents édils que l'on publia de temps en t^mps furent encore une nouvelle faute; soit imprudence, soit malignité, ils présentaient pour la plupart un sens ambigu et indéterminé; quelquefois même ils étaient opposés l'un à l'autre. Cette manière d'agir augmenta le courage des séditieux, et refroidit les magistrats , qui négligèrent souvent de les punir. En multipliant les édits et en ne les exécutant pas , on détruisit l'obéissance , et la confusion augmenta dans le royaume. »
« Déjà , dans quelques parties de la France , on a chassé les magistrats, et tout a été abandonné aux sédi-
(J) Rflat. des amb. vemUcn$.^Mç\\c\ Siriano, p. 5î5.
lieux. On a non-seulement empêché la publication des édits royaux , on a commencé à semer parmi le peuple que le roi n'a point d'autorité sur lui , que le sujet n'est point tenu d'obéir au prince , lorsqu'il commande des choses qui ne sont point dans l'Evangile. C'est ainsi qu'on marche vers la ruine de la constitution monarchique , et que la France tend a devenir un étal populaire , comme celui des Suisses (0. »
En lisant ces tristes pages , on se croirait , en vérité , à la veille d'une dissolution sociale. Ce n'était pas Catherine de Médicis qui pouvait remédier au mal. Son inexpérience des affaires était trop grande , les intérêts qu'elle avait a ménager étaient trop puissants pour qu'elle osât appliquer d'une main ferme le remède sur la plaie. Le roi de Navarre , de son côté , était alors trop bon protestant pour oser prendre des mesures sévères a l'égard des réformés. L'Hospital , dévoué à Catherine de Médicis, ami d'Antoine de Bourbon , n'avait ni assez de crédit, ni assez d'autorité pour s'emparer de l'iniliative et triompher des incertitudes et de l'inaction du gouvernement nouveau. Les seuls hommes qui eussent des idées arrêtées, et l'énergie nécessaire pour les mettre à exécution, étaient en dehors du pouvoir, comme les Guises , ou bien ils n'étaient plus écoutés : c'était le sort du cardinal de Tournon et du connétable de Montmorency.
U) lielat- (les amb. vénidens. Michel Slt.iaao , 1. 1 , i>. j39.
Une telle situation était trop lavorable aux protestants pour qu'ils n'en profitassent pas. Les partis , d'ailleurs , devinent avec une merveilleuse sagacité les intentions des hommes qui sont au pouvoir. Assurés de l'impunité , sinon du concours du gouvernement , les réformés se dédommagèrent amplement des rigueurs du régime précédent. Les catholiques, de leur côté, se croyant abandonnés par le pouvoir , usèrent de représailles, et la France se trouva bientôt transformée en un vaste champ de bataille. « En ce temps-la, dit un contemporain , peu de villes se sont trouvées exemples d'émeutes et séditions pour la nouvelle religion (0. » Aussi bien les chefs de l'état ne dissimulaient plus leur intention de changer bientôt la religion du pays. Le roi de Navarre avait annoncé à l'ambassadeur du roi de Danemarck qu'il ferait, avant la fin de l'année , prêcher l'Evangile dans tout le royaume (2) . Coligny se vantait publiquement d'établir en France le culte réformé , « sans qu'il en advint aucun trouble (3). » Et comme, pour donner crédit a ces paroles , on élevait le jeune Charles IX dans le mépris des rites romains (^) , l'évéque de Valence , Montluc , prêchait dans les appartements de la reine comme s'il eût été en pleine Genève. Déjà
(1) Mémoires de Coudé, t. i , Journal de Bruslart. — DeThou, 1. XXVII , p. 1, 2,3.
(2) La Place, 1. v, p. 159. — Dr; Tnou , l.xxvii , p. 55.
(3) La Place , 1. v, p. I60 , 1C2.
(4) Addif. aux Mcni. de Castelnau, t. 1 , L 11.
même on songeait à confisquer les biens ecclésiastiques au protît du trésor , et le grand-chancelier, qui donnait les mains à ce projet , avait demandé au clergé de Paris l'état des revenus de l'évéché , des abbayes , prieurés , chapitres et communautés (i) . On comptait payer les dettes de la France aux dépens de l'église gallicane. Malheureusement , ces projets , ces innovations étaient loin d'être ratifiés par le clergé et la multitude, et sur une foule de points, l'émeute donnait de sanglants démentis aux prédictions de l'amiral Coligny.
Au milieu de tous ces désordres, la confiance et la sécurité publiques avaient disparu. « Il y a, dit Suriano, une défiance universelle entre les individus : le commerce cesse, la foi des contrats n'est plus observée, et, dans ces temps malheureux , il n'est aucun commerçant , soit a Lyon , soit a Paris , ou dans d'autres villes du royaume, qui se croie en sûreté chez lui. Et si l'on voit aujourd'hui une si grande anarchie , quoique la dixième partie du royaume ne soit pas infectée de l'hérésie , comme des calculs exacts le font connaître , que serait-ce si la totalité venait à se corrompre (2) ? «
Un pareil état de choses fit comprendre aux hommes dévoués au catholicisme et a la monarchie la nécessité de réunir leurs efforts pour empêcher la ruine de l'un et de l'autre. C'est alors que le connétable de Montmo^ rency, qui s'était laissé entraîner vers les Châtillons par
(1) Mémoires de Condé , Journal de Brlslabt, p. 35 , 36. (")) Relat. des nmb. vémiiens. Michel Suriano, t. i , p. 54}.
ses affections de famille et par ses ressentiments contre les princes lorrains , se rapprocha du duc de Guise. Ces deux hommes pensèrent qu'en mettant en commun leurs immenses ressources , leurs convictions énergiques et l'ascendant qu'ils exerçaient sur la multitude, ils feraient contrepoids au gouvernement de Catherine de Mcdicis , et l'arrêteraient sur la pente funeste oii il était engagé. Le maréchal de Saint-André se joignit à eux, et de leur rapprochement sortit cette alliance que les protestants appelèrent fastueusement le triumvirat. Pour que la comparaison fût juste , il fallait qu'on supposât à ces nouveaux triumvirs un vaste projet d'extermination qui devait embrasser les calvinistes français , ceux de la Suisse et les Luthériens d'Allemagne -, on n'y manqua pas. On devait de plus faire mourir jusqu'au dernier tous les princes de la maison de Bourbon (').
(1) Voy. dans les Mémoires de Condé ce prétendu projet qu'on ne manqua pas d'attribuer au cardinal de Lorraine. •> Les articles du triumvirat furent arrêtés par le cardinal de Lorraine. » {Mém. de Condé, t. VI, p. 69.)
Les historiens modernes admettent la réalité de cet effroyable pacte , dont l'original , signé des contractants , se trouve , disent-ils , à la bibliothèque royale ; nous persistons à croire qu'il est de l'invention des protestants. Et d'abord, si l'on veut qu'il soit authentique, il faut qu'on dise : 1° à quelle époque il a été rédigé; 2» comment le duc de Guise, qui , sous François II , voulait qu'on épargnât la tète de Condé , est-il prêt maintenant à exterminer tous les Bourbons ; 3o pourquoi le cardinal de Lorraine, qui était dans le secret , combatil siénergiqueraent au concile de Trente tout projet d'association contre les hérétiques ; 4° pourquoi, à une époque où les princes lorrains étaient tout puissants , repousseront-ils si vivement la proposition qui leur était faite par le pape d'attaquer Genève ; .S" pourquoi les
A (lélaut d'autres motifs , la monstruosité d'un pareil plan nous sutBrait pour croire qu'il n'a jamais existé que dans l'imagination des huguenots. Au fond, il n'y avait ni alliance , ni pacte entre ces trois hommes , et il s'agissait seulement pour eux de donner un appui, un centre , une espérance aux catholiques qui s'alarmaient de la faiblesse du pouvoir 5 il s'agissait de redresser la marche du pouvoir lui-même, en l'intimidant. Au risque d'exprimer une opinion qui peut paraître étrange , nous estimons que le roi de Navarre , le prince de Condé, Coligny n'étaient que des chefs de parti au pouvoir , et que les véritables hommes de gouvernement, ceux qui avaient l'intelligence la plus nette de la situation, étaient précisément ceux qu'on appelait les triumvirs. Les uns, enivrés de leur fortune inespérée , profitaient de l'enfance du roi et de la timidité de la reine-mère, pour établir l'empire des idées nouvelles ; les autres, ministres des anciens rois, serviteurs disgraciés de la royauté actuelle , se vouaient hautement à la défense des traditions nationales , protestaient par une éclatante retraite et par une réconciliation publique contre leur abandon, et se tenaient prêts a mettre leur nom , leur influence . leur popularité , à jeter leur épée dans la balance oi!i
princes lorrains négociaiciil-ils avec les luthérieus d'Alloiuague, ^lin de les ametier au concile, s'ils avaient le projet de Iss écraser avec le concours de l'empereur et du roi d'Espagne; 6" pourquoi ie duc de Guise refusa-t-il la proposition qui lui fut laite, à celte «poque, par Philippe II, de se mettre à la této des catholiques de France, pour combattre les huguenots. (V. Michel Suriano, 561.)
2^29 étaient suspendues les destinées politiques et religieuses de la Fiance. V'oila quels lurent , selon nous, la pensée et le rôle du triumvirat. Dire que celui la crainte de se voir recherchés pour avoir dilapidé les linances sous Henri II et sous François II , qui rapprocha le duc de Guise , le connétable et le maréchal de Saint-André , c'est mettre un vtdgaire motil' h la place d'une haute pensée , d'un grand sentiment, celui du bien public (0.
Cette opposition politique et religieuse que le cardinal dirigeait du fond de son archevêché de Reiras jetait Catherine de Médicisdans un grand embarras. Ce n'était point par conviction, ni par amour des idées nouvelles qu'elle tolérait et favorisait le protestantisme 5 elle songeait plutôt a concilier tout le monde et a tenir les deux partis en respect , dans l'intérêt de son pouvoli'. Mais , à chaque instant , les passions qui s'agitaient autour d'elle venaient détruire ce bon accord qu'elle s'efTorçail d'établir. Les Bourbons ne pouvaient soulfrir qu'elle accordât la moindre faveur aux princes lorrains , et ceuxci , de leur côté , la mettaient dans la nécessité de choisir entre eux et leurs adversaires.
Les lettres qu'elle écrivait alors à la reine d'Espagne sont un curieux , mais triste témoignage des [)réoccupations qui accablaient celte malheureuse reine. Elle se
(1) Il eut clc ciirieu.N. de voir lo duc de Guise, le vainqueur de Cliurlcs-Quiiit , le coiuiuéiuiil de Calais, rcchcrelu'; , poursuivi , pour avoir été comblé do largesses et de faveurs par nos rois. II semble qu'il aurait pu dire comme Scipion : Montons au Capilole !
plaint des calomnies dont elle est l'objet a la cour d'Espagne, et elle supplie sa fille de rassurer le roi sur la pureté de ses sentiments, et sur la ferme résolution où elle est de maintenir la foi catholique dans le royaume (*). Mais la retraite, le mécontentement des princes lorrains accusaient hautement les tendances de sa politique -, alors elle se plaint de leur ingratitude et de leur ambition 5 « ils sont si fâchés de ne gouverner plus, dit-elle, qu'ils ne tâchent qu'a me faire haïr (2). » Elle attribue a leurs fautes tous les troubles du royaume , et elle ajoute que puisque le cardinal n'y est plus , elle aura le moyen de remettre tout en bon état (3). Et au moment même où elle affecte de les regarder comme les auteurs de tous les maux qui accablent la France, elle leur écrit de sa propre main, elle les instruit de tous les événements, elle veut toujours avoir leur avis (*). Ceux-ci , comme on le pense bien , ne sont pas dupes de ses artiticieuses paroles : ils la somment de prouver par des actes qu'elle tient compte d'eux et du grand parti qu'ils représentent.
L'éditde Juillet fut la première victoire remportée par les triumvirs sur la réaction protestante.
Le cardinal de Lorraine venait de sacrer le roi & Reims. Il profita de ce moment solennel où le jeune Charles IX avait juré le maintien de la religion catholique et la con-
(1) \oyez yégociatioiis sous François II ,p 861.
(2) Idem , ibidem.
'3) Idem, p. S'il, 843, 861.
(4) Relnf des amh. vénitiensAUchç\ SiniANO , t. i , jt. 6i1.
^31 servation des privilèges de l'Eglise catholique, pour présenter k la reine-mère d'énergiques remontrances. Dans un conseil extraordinaire qui se tint à Reims, il représenta pathétiquement l'état d'oppression dans lequel étaient tombés les catholiques, en beaucoup d'endroits , et la nécessité de les en tirer promptement , si l'on voulait prévenir un bouleversement général. Les anciens édits contre l'hérésie étaient méprisés, et le calvinisme se produisait aussi publiquement que la religion catholique ; les villages , les bourgs, les villes retentissaient du bruit des prêches, quoiqu'ils fussent défendus. Les magistrats auxquels on déférait les coupables, s'excusaient sur les ordres secrets qui leur étaient adressés, et n'osaient punir. Les prêtres ne pouvaient plus dire la messe , ni les prédicateurs monter en chaire. On ne voyait partout que des troubles , des séditions causés par l'audace de ceux qui se donnaient la liberté de croire et d'enseigner tout ce qu'ils voulaient (0. Dajà même le roi très-chrétien , le fils aîné de l'Eglise était sur le point de devenir schismatique, pour adhérer aux caprices d'une poignée de séditieux. Il s'étendit la-dessus, dit Davila, avec son éloquence ordinaire, et parla si vivement, que pas un des huguenots ne put résister à la force de ses raisons. Elles fermèrent la bouche au roi de Navarre; la reine régente ne sut que répliquer, et le chancelier demeura tout confus (2). Il termina en demandant qu'on
(1) DeThou, I. xxviii, p. 70, 71.— Th. deBèze, t. i, I. 11, p. 460.
(2) Voir Davila, 1. m, p. 90, 91.
25^ n'innovât rien, que l'ancienne doctrine fût maintenue, et que, pour rassurer les catholiques et apaiser le désordre, on rendît, avec le concours des princes et des seigneurs du royaume, un édit solennel qui servît dérègle a l'avenir, et qui serait inviolablement observé dans toute la France.
A son retour à Paris , Catherine de Médicis s'empressa de donner satisfaction au cardinal de Lorraine et aux catholiques. Le roi de Navarre , les autres princes du sang, les cardinaux, les ducs, le connétable, les maréchaux de France , l'évêque de Paris , les conseillers d'état se rendirent au parlement pour rechercher les moyens de pacifier les troubles de la France. Comme les deux opinions étaient en présence , la lutte fut vive et acharnée. A la fin , le parti catholique l'emporta ; et, sur les observations qui furent présentées, on dressa l'édit de Juillet, par lequel il était expressément défendu aux prédicateurs et ministres des deux religions « d'émouvoir le peuple a séditions , sous peine de la hart. » Pareille défense , sous même peine , de tenir aucune assemblée publique ou particulière. L'exercice de la religion catholique était seul permis. La connaissance du crime d'hérésie était laissée aux évéques, mais ce crime n'était passible que de la peine du bannissement (0.
L'édit de Juillet marquait un retour vers la politique
(1) Mém. de Condé , 1. 1 , p. 42 ; t. ii , p. 5. — De Thod , I. xxviii , p. 71-75. — La Place , 1. v, p. 182. — Addit. aux Mém. de Castelnau, t. Il, p. 423.
(lu cardinal de Lorraine , et s'il eût été exécuté, il aurait épargné a la France bien des troubles. Mais le chancelier L'Hospital, « qui cstoit du tout favorable aux protestants, » se bâta de calmer les craintes que ce rétablissement de l'ancienne législation leur inspirait , en modifiant cet édit et en ne l'exécutant pas. Pour faire taire leurs plaintes et pour satisfaire a leurs réclamations, on proposa alors d'admettre leurs ministres dans une conférence où ils pourraient exposer et discuter leurs doctrines en présence des prélats catholiques. Le cardinal de Lorraine appuya vivement cette proposition (i). De Thon, qui ne saurait trouver un motif honorable et désintéressé à ses actes , prétend qu'il voulait seulement ftiire briller son esprit et son érudition , et s'attirer ainsi les applaudissements de la foule dont il était très- avide (2">. Mais, c'est , il faut l'avouer , une assez triste philosophie que celle qui veut expliquer toute la conduite de l'homme par les mauvais instincts de sa nature.
N'est-il pas plus naturel de supposer que le cardinal de Lorraine , après avoir épuisé tous les moyens de sévérité et de répression, cherchait, dans une discussion solennelle, à amener une conciliation entre les deux partis?
Chaque jour le cardinal conférait chez lui avec les ministres de la religion réformée ; il voulait les amener au
(1) Davila, 1. Il, p. 75.
(2) Dk Thou , 1. XXVIII , p. 72.
concile de Trente. Pourquoi n'aurait-il pas consenti aies entendre aussi , et a discuter avec eux publiquement, sans qu'on pût le taxer de vanité? Il espérait, disait-il, vaincre ses adversaires par le témoignage des Pères de l'Eglise. Il n'y a pas la , ce semble , une bien folle pré-^ somption (0.
Si , comme on pouvait l'espérer , les catholiques obligeaient leurs adversaires a se rétracter , rien n'empêcherait que le calme fût rétabli, puisque l'exemple des chefs entraînerait infailliblement la multitude. Si, au contraire, ceux-ci s'armaient de subtilités, et persistaient dans leur obstination , on leur aurait du moins arraché des mains l'arme dont ils tiraient le plus grand avantage, pour séduire ceux qui les écoutaient, a savoir, l'ignorance prétendue des catholiques et leur refus constant dentendre ceux de la religion réformée. Telle était la pensée qui dictait au cardinal de Lorraine cette concession.
(1) « Un grand personnage , et pour le savoir qu'il a , et pour la grâce que Dieu lui a faite de se savoir bien exprimer , proraettoit de vaincre les ministres par telles armes, et n'en vouloit point user d'autres. » {Mém. de Condé,t. ii , p. 59.)