‹ Le cardinal de LorrainChapitre 12 sur 23 · Î.E COLLOQUE DE POISSY · texte numérisé non relu

Î.E COLLOQUE DE POISSY

Une conférence dans laquelle les docteurs calvinistes seraient admis a discuter leurs doctrines librement , publiquement , était la plus grande concession qu'on eût encore faite aux réformés. Aussi les catholiques ardents blâmaient fort cette résolution et prétendaient qu'il était dangereux de mettre ainsi en compromis la religion catholique (0. « Vieux routier en affaires d'estat (2), » le cardinal de Tournon , doyen des cardinaux , s'y opposa vivement , et renvoya les calvinistes par-devant le concile général qui allait s'ouvrir ; la faculté de théologie s'en émut également et envoya une députation au roi, pour le conjurer d'abandonner un projet qui ne pouvait

(1) Davila , 1. Il , p. 75. — De Thou , J. xxviii , p. 72.

(2) Pasquier , t. u , 1. IV, p. 198.

causer que du scandale. Le pape Pie IV s'effraya aussi; et son nonce pria instamment le roi d'attendre l'arrivée du légat qu'il se proposait d'envoyer en France. Le nonce fit tous ses efforts pour obtenir l'ajournement; mais le cardinal de Lorraine , fatigué des lenteurs du souverain pontife dans la question du concile, se borna à lui dire que l'on ne traiterait rien dans cette assemblée que de l'avis des cardinaux (0.

Les évêques , qui montraient , en général , une assez grande répugnance pour le colloque , se réunissaient lentement (2). En attendant qu'ils fussent rassemblés, le cardinal de Lorraine accompagna jusqu'à Calais la jeune reine Marie Stuart , qui quittait à regret la France pour retourner dans la sauvage Ecosse. Il arriva à Poissy le dernier jour de Juillet (3), Le lendemain, les prélats vinrent le prier de préparer la conférence qui devait avoir lieu quelques jours après ('i). Le cardinal s'adjoignit pour cela un certain nombre de docteurs qui partageaient ses principes , et qui n'étaient pas trèséloignés d'accorder quelque chose aux partisans des

(1) Fra Paolo , 1. V, p. 432 , 433.

(2) Beaucoup d'entre eux ne purent se rendre au colloque. Ils en furent empêchés par les troubles qui avaient éclaté dans leurs diocèses. « L'évêque de Montpellier écrivit qu'il ne pouvoit aller à l'assemblée, parce que les huguenots le tourmentoient fort, et qu'ils ont tué quelques-uns de ses serviteurs. » (Journal de ce qui s'est passé à Poissy.)

(3) Journal de ce qui s'est passé à Poisstj.

(4) Mémoires de Condé, 1. 1, p.48, 49.

nouvelles opinions (0, et il arrêta avec eux les matières qui devaient être traitées dans le colloque (2).

On seproposaitd'abord d'appeler l'attention des prélats sur quelques réformes h introduire dans Tégliso gallicane , et on devait traiter des devoirs des évoques , des curés , de la discipline monastique , des censures ecclésiastiques , etc. Quant aux points de doctrine , on devait s'arrêter a deux principaux, celui de l'Eglise et celui de la cène. « C'était là , dit Bossuet , qu'était le nœud de l'affaire , parce que l'article de l'Eglise était regardé par les catholiques comme un principe général , qui renversait par le fondement toutes les églises nouvelles, et que , parmi les articles particuliers , aucun ne paraissait plus essentiel que celui de la cène (3). »

Pendant que s'achevaient les préparatifs du colloque, les ministres protestants arrivaient à Saint-Germain. Ils étaient au nombre de douze, a la tête desquels paraissaient Pierre Martyr , le plus célèbre prédicateur de la réforme , et Théodore de Bèze , l'homme le plus séduisant du parti , le principal disciple et l'intime confident de Calvin. C'était lui qui devait soutenir tout le poids de la discussion. Une merveilleuse facilité de parole , une grande souplesse d'argumentation , et , avec cela ,

(1) Crevier , Histoire de l'université , t. v, p. 406 , 407.

(2) Voyez : Positions du concile de Poissy, leues en la salle de illustrissime le cardinal de Lorraine. (Dans les Mémoires de Condé, t. !, p. 507.)

(3) Histoire des variations , I. ix, ch. xlii.

un grand calme , une modération parfaite , le rendaient très-propre au rôle qui lui était confié (i).

Le cardinal de Lorraine, qui désirait savoir quel adversaire il aurait à combattre, voulut d'abord le connaître, et , un jour que Théodore de Bèze se trouvait chez la reine , il laborda gracieusement, le pria de ne pas oublier qu'il était Français , que tous les dons qu'il avait reçus du ciel appartenaient à son pays , et qu'il dépendait de lui en ce moment de rendre à la France autant de repos qu'il avait causé de troubles (2). Bèze répondit

(0 L'ambassadeur vénitien , M. A. Barbaro , a tracé de lui un portrait peu flatteur. « C'est, dit-il, un homme séditieux, plein de vices et de scélératesse, dont je ne vous parle pas pour être bref. Il a uu esprit vif et fin, mais dépourvu de prudence et de jugement. Il paraît être éloquent, car il parle avec facilité dans un bon langage. Il a toujours prête quelque subtilité pour tromper; mais la science lui manque, et il n'a fait qu'effleurer les choses. Il cultive les lettres grecques et latines , et son érudition est plutôt un fatras laborieux qu'un choix savant. Il professa même la théologie ; mais les opinions perverses et les fausses autorités qu'il allègue démontrent bien tout ce qu'il en sait. Ce méchant homme . protégé par le prince de Condé et par d'autres grands seigneurs , prêche et enseigne une fausse doctrine ; et il a tant fait , que non-seulement il a séduit un grand nombre de nobles et de grands surtout, mais qu'il est comme adoré par beaucoup de personnes, qui gardent son portrait dans leur chambre. Ses prédications sont une source de troubles et de maux de tout genre. Il a répandu, sans y mettre son nom , plusieurs écrits imprimés qui attaquent l'honneur de plusieurs seigneurs catholiques. Ces choses ont été faites , à ce qu'il paraît , d'après le désir du prince de Coudé » de l'amiral et d'autres seigneurs , et cela suffit pour entretenir les vieilles inimitiés , et pour en amener de nouvelles entre les maisons de Bourbon et de Guise. » (, Relat. des amb. vénitiens , t. ii , p. 51.)

(2) Brantôme dit que les deux adversaires se montrèrent pleins decourtoisie l'un pour l'autre ; • L'un et l'autre ne pouvoieat s'exalter

modestement qu'il était trop petit personnage pour troubler un emj)ire tel que la France , quand même il en aurait la volonté 5 qu'il prenait Dieu à témoin qu'il chérissait son roi et sa patrie , et que , dans tout ce qui ne blesserait pas sa conscience , il montrerait combien ce sentiment était profondément gravé dans son cœur(0. Ces premiers propos donnèrent ouverture à une discussion familière sur le point capital qui divisait les deux communions , sur l'eucharistie. « J'enseigne aux enfants de mon diocèse , dit le cardinal , quand ils sont interrogés sur la cène , de répondre que le pain est véritablement le corps de Jésus-Christ ; réprouvez-vous cela? )) — « Non , dit de Bèze , car c'est la parole du Christ. Mais nous demandons comment le pain s'appelle corps de Jésus-Christ. » Puis , après avoir parlé fort subtilement de l'union hypostatique et de l'union sacramentelle, il ajouta que le vrai corps attaché à la croix, que le vrai sang répandu pour nous, et enfin, que Jésus-Christ, vrai Dieu et homme, nous est offert par les signes visibles du pain et du vin (2).

Ces paroles frappèrent le cardinal de Lorraine , qui s'imaginait que les calvinistes ne regardaient la cène

assez, comme deux braves chevaux qui s'eutregiattent , et non pas comme deux asnes , disoit-on alors , car ils tstoient hors de ce pair et de rang, pour estre trop remplis de science.» (T. 11, Hommes illustres , p. 257.)

(1) Théodore de Bèze , H'isloire des (églises réformées , {. i , 1. iv, p. 433.

(2) [fie m, ibidem.

que comme un signe commémoratif de la mort et de la passion de Jésus-Christ , sans y attacher aucune efficacité. Cette explication lui paraissait assez se rapprocher de la confession d'Augsbourg. Théodore de Bèze ayant ajouté qu'il était d'accord avec les protestants sur la transsubstantiation , que tous condamnaient , et qu'il pensait de même sur la communication au corps et au sang de Jésus-Christ : « Que ne confessez-vous donc, dit le cardinal , que celte participation est réelle et substantielle? )) Bèze lui répondit que cette communication lui paraissait aussi certaine que ce qu'il voyait des yeux et touchait de la main , encore que le corps et le sang de Jésus-Christ ne puissent être reçus que spirituellement et par foi. — ((Comment, ajouta-t-il, s'opère cette participation , c'est un mystère qui surpasse la force de l'intelligence humaine. »

Ainsi , la question principale était celle de l'eucharistie ; et , dans tout ce qui venait de se passer, dans tout ce que venait de dire Théodore de Bèze, il n'y avait rien qui parût s'écarter essentiellement de la foi catholique. Tout faisait espérer au cardinal que la réunion des calvinistes à l'Eglise était possible. — « Je suis charmé de vous avoir vu et entendu , dit le cardinal à Bèze 5 nous conférerons ensemble 5 j'entendrai vos raisons , et vous les miennes , et vous verrez que je ne suis pas si noir qu'on m'a fait (0. Les deux adversaires

(1) De Bèze , Tlist. des églises reformées , 1. 1 , 1. iv, p. 497.

2il

se quittèrent fort contents l'un de Tautre ; et le bruit se répandit que l'accord était déjà l'ait. Comme cette conversation avait été publique , on ne manqua pas de dire à la cour, à Paris, et même à l'étranger, que Bèze s'était rendu dès la première attaque , et que le cardinal de Lorraine l'avait accablé (0.

Diverses affaires retardèrent les conférences jusqu'au 9 Septembre. Ce jour-là, la cour se rendit a Poissy , et vint à l'heure de midi prendre place au réfectoire des nonnains, qu'on avait disposé pour ce tournoi théologique. Les princes, les princesses, les dames de la cour, les cardinaux, quarante évêques et un grand nombre de docteurs s'y trouvèrent réunis. Derrière une balustrade qui les séparait du reste de l'assemblée , se trouvaient rangés les ministres de la réforme, escortés de vingtdeux gentilshommes. Le roi ouvrit la séance par un discours dans lequel il indiqua le but de la conférence. Il avait , disait-il , convoqué les prélats de son royaume pour deux objets : il s'agissait de réformer la discipline ecclésiastique , de supprimer les abus qui régnaient dans l'église gallicane , de mettre un terme aux divisions religieuses , et de ramener , s'il était possible , tous les esprits à l'unité de croyance. L'Hospital prit ensuite la parole, et parla avec assez de hardiesse, pour que le cardinal de Tournon lui demandât communication de son discours,

(1) De Bèze, Hist. des églises réformées, t. i , l. iv, p. 4y7. — La Place , I. vi , p. 204 , 205 et suiv.

afin de le soumettre h l'assemblée des prélats , avant d'y répondre. L'Hospital refusa. Le cardinal de Lorraine renouvela la demande , et ne fut pas plus heureux (').

Après cet incident , Demoyenville , gentilhomme normand , se leva et demanda respectueusement au roi , au nom des ministres , qu'il leur fût permis de présenter et de défendre leur profession de foi par l'organe de Théodore de Bèze. Celui-ci tomba aussitôt à genoux avec ses collègues , récita l'oraison dominicale -, puis, se relevant, il exposa les points principaux sur lesquels les réformés étaient d'accord avec les catholiques , et ceux sur lesquels ils s'en séparaient. Puis il traita amplement de la mission de Jésus-Christ, de la foi justifiante, des bonnes œuvres , du libre arbitre, delà parole de Dieu dans les livres sacrés , de l'autorité des conciles et des anciens docteurs. Sur la question des sacrements, il déclara que les réformés professaient que les signes qui frappent les sens , figurent et opèrent en même temps l'union de l'âme avec Jésus-Christ ; que , par la vertu du Saint-Esprit , cette union se réalise en ceux qui reçoivent avec une véritable foi ce qui leur est ainsi signifié et représenté ; que , par conséquent , il faut qu'il intervienne dans les symboles extérieurs une mutation céleste et merveilleuse , qui les élève au-dessus de leurs effets naturels ; que, dans la cène, le pain et le vin sont le signe

(1) Mém&ires de Condé, t. ii, p. 491 et suiv. — La Place, loc. sup. cit., p. 207. — Fra Paolo, 1. V, p. 437. — De Thov , l.xxviii, p. 87.

du corps et du sang de Jésus-Christ; que, du reste, pour expliquer l'efficacité des sacrements, il n'est pas nécessaire de recourir à aucun changement dans la substance des signes, qu'il suffît seulement d'en comprendre l'usage.

Il s'appliqua alors a détruire le préjugé populaire qui les accusait de soutenir que la cène n'était qu'une simple commémoration de la mort de Jésus -Christ, et une participation à ses mérites. « Nous ne séparons pas, dit-il, l'héritage des fruits qu'il produit. Le pain que nous rompons est la communication du vrai corps de Jésus- Christ, La coupe dont nous buvons est la vraie communication du sang en la même substance qu'il a tirée des entrailles de la sainte Vierge , et qu'il a fait remonter aux deux après l'accomplissement de sa mission. Les catholiques ne cherchent et ne trouvent rien dans ce sacrement , que les réformés n'y cherchent et n'y trouvent aussi. »

Ce langage se rapprochait singulièrement de celui de l'Eglise romaine , et les catholiques n'avaient pas de termes plus forts pour exprimer la présence substantielle. Il semble qu'un peu de bonne foi et de logique devaient amener les calvinistes a accorder le reste à leurs adversaires. Pour être conséquent, il fallait, ce semble, admettre le changement du pain et du vin au propre corps et au propre sang de Jésus-Christ, ou bien reconnaître la présence réelle et corporelle dans le pain, avec le pain ou sous le pain . comme faisaient les luthériens

de la confession d'Augsbourg. Bèze, dans la suite de son discours , s'écarta également de ces deux opinions. Jusque la , cependant , son argumentation captieuse avait laissé quelque espoir aux catholiques. Mais bientôt il voulut expliquer le mode de la participation au corps et au sang de Jésus-Christ, et il dit que, s'il était question de la présence locale de son humanité sainte dans la cène, il soutenait que son corps est aussi éloigné du pain et du vin que le plus haut du ciel est éloigné de la terre ; que nous sommes faits participants de son corps et de son sang d'une maoière spirituelle , etc. , etc.

A ces mots toute l'assemblée frémit , et le cardinal de Tournon , se tournant vers le roi , s'écrie : « Avezvous entendu le blasphème ? » Théodore de Bèze changea de couleur et demeura interdit pendant quelque temps ; puis il reprit son discours et acheva de développer ce qui lui restait encore à traiter (i).

Quand Bèze eut achevé son discours , le cardinal de Tournon se leva , et , d'une voix émue , déclara au roi , au nom de l'assemblée , que les prélats avaient bien prévu le scandale qui venait d'arriver 5 que si le respect qu'ils devaient h sa majesté ne les avait retenus , ils auraient imposé silence au ministre et se seraient levés au milieu de son discours ; qu'ils le suppliaient de n'accorder aucune foi aux impiétés qu'il avait entendues ,

(1) DkThou, 1. xxviii, p. 88,89. — Discours des actes de Poissy, dans les Mémoires de Comlé, t. ii , p. 498.

el de suspendre son jugement jusqu'à ce qu'on les eût réfutées en sa présence. La reine-mère rassura les prélats , en disant qu'elle ne souffrirait aucune innovation dans les doctrines ^ qu'elle et le roi son fils conserveraient jusqu'au dernier moment un attachement inviolable à la foi catholique , à l'ancienne religion du royaume (').

Le lendemain matin , les évoques se rassemblèrent avec les théologiens, pour conférer sur la réponse qu'ils devaient faire à la harangue de Théodore de Bèze. Le cardinal de Lorraine , tout ému du discours qu'il avait entendu la veille , dit, en commençant , qu'il eût été à désirer que Bèze fût demeuré muet , et qu'eux tous eussent été sourds (2), Il nomma, de son côté, l'évéquc de Séez, pour réfuter ce que les ministres avaient avancé; mais tous les suffrages se réunirent sur lui (3). II fut prié de se charger de la réponse que le public attendait. Il fut convenu qu'on traiterait seulement de deux points capitaux , ceux de l'Eglise el de la cène 5 on convint en outre qu'il serait dressé une profession de foi , qui serait souscrite par tous les prélats , et que l'on présenterait au roi , lorsque le cardinal de Lorraine aurait fini son discours -, qu'on inviterait les ministres a l'approuver , et que , s'ils refusaient , on terminerait le col-

(1) Mém. de Coudé, Discours des acles de Poissy, t. ii, p. 495. {"}.) La. Place, 1. vu , p. 221, 22*2. — De Bèze, t. i , I. v, p. 525. (3) Brief recueil et sommaire de ce qui s'esf passé à Poissy.

loque eu prononçaut contre eux un jugement de condamnation. Ce dernier article excita une assez vive contestation . et plusieurs prélats s'y opposèrent énergiquement. On finit par se ranger a l'avis du cardinal de Tournon. Les évèques en corps devaient déclarer au roi , après que le cardinal de Lorraine aurait parlé, que sa doctrine était celle de l'église et du clergé de France, et qu'ils exposeraient tous leur vie pour la soutenir.

Le 16 ayant été fixé pour la réponse que le cardinal de Lorraine devait présenter , la cour revint à Poissy, et chacun reprit sa place dans l'arène.

Le discours du cardinal de Lorraine est une exposition abrégée de la doctrine catholique , touchant les deux points fondamentaux de l'Eglise et de la cène. La tradition de l'Eglise universelle , l'autorité des Pères et les décisions des conciles servirent de base a son argumentation. Cette harangue, que Bossuet qualifie d'admirable, se recommande, en effet, par des qualités bien rares, à cette époque, chez les docteurs catholiques. Le langage en est pur, parfaitement clair , toujours élevé et souvent pathétique. On y sent déjà l'influence que la réforme allait exercer sur les études théologiques, en les ramenant h des formes plus simples , plus raisonnables 5 en les dégageant de ces formules de l'école , de ce fatras d'érudition pédantesque , de ces comparaisons triviales qui ne devaient disparaître complètement qu'au xvii^ siècle. On retrouve dans ce morceau vraiment éloquent toutes les qualités qui distinguent en général le style du cardinal

(le Lorraine ; une facilité élégante , ingénieuse , et qui porte la vive empreinte de ses fortes études grecques et latines, une grande fermeté de ton et, parfois, une profonde émotion.

Le cardinal de Lorraine divisa sa réponse en deux, parties. Dans la première, il traita de l'antoritéde l'Eglise, et dit qu'elle était le juge souverain dans les controverses religieuses ; que l'Ecriture ne pouvait l'être toute seule, parce que, ne s'interprétant pas elle-même, il fallait un juge vivant et parlant, qui , par son autorité absolue , décidât de son véritable sens. Il combattit l'opinion qui fait consister la société des fidèles dans les seuls élus, dit que l'aire du Seigneur contient la paille mêlée avec le bon grain ; que , cependant , l'Eglise universelle ne peut errer ; que si quelques églises particulières tombent dans l'erreur , il faut préférer \e corps sain au membre corrompu ; lorsque le mal gagne et s'étend , il faut recourir à l'antiquité et aux églises principalesqui ont reçu le dépôt primitif de lafoi. En quelque endroit que l'erreur s'élève , il faut dissiper l'ignorance de ses auteurs par les lumières émanées des conciles, où toute l'Eglise a parlé. Si ses décrets ne prononcent pas sur les contestations nouvelles, le consentement des Pères , dont la doctrine est approuvée, fournit des armes invincibles contre l'hérésie. Avant toutes choses , il est nécessaire de consulter la sainte Ecriture , comme la source de la vérité , comme la règle des décisions des conciles , comme le principe de l'autorité des docteurs ^

24S dans quelque âge et dans quelque rang qu'on les considère.

Le cardinal de Lorraine insista plus longtemps sur l'article de la cène. Il parla d'une manière touchante de ce sacrement , que Jésus-Christ avait institué comme un lien d'amour , comme un gage de paix entre les hommes , et qui maintenant était devenu un sujet de division que la curiosité de l'esprit humain allait rendre interminable. Il rappela que les sectaires étaient déjà partagés en huit opinions opposées les unes aux autres , depuis qu'ils s'étaient écartés de l'intelligence naturelle des paroles de Jésus-Christ. « L'institution de la cène , dit-il , est un testament , lequel a esté confirmé par la mort du testateur et par ce passage : Hoc est corpus ; lequel n'a deu estre si obscur , qu'il laissast ses héritiers en dispute et procez de sa volonté tant esclaircie par les mots du testament, par lequel nous sommes héritiers de Dieu , cohéritiers de Jésus-Christ. Mieux valoit suivre les conseils des anciens, fermement croire aux paroles du Seigneur , et laisser a Dieu de ce sien œuvre le moyen , la voie , la science , qu'en chose si haulte, penser ou proférer ce mot judaïque : Quotnodd ? Croy . disent les Saincts Pères , sur ces paroles tant de fois répétées : Hoc est corpus meum ; n'en doute poinct, si elles sont vraies; mais reçoy par foy le dire du Sauveur. Foy y est nécessaire , raison superflue : science se fonde sur raison , foy sur aucthorité. Que le croye donc la foy , que l'entendement ne le

U9 cherche. Ces choses demandent un simple croyant et reprennent un curieux demandeur et dispnteur. Il faut donc croire simplement ce qui ne se peut discuter utilement. »

L'antiquité chrétienne s'était conduite par ces sages maximes 5 mais comme les calvinistes allaient beaucoup plus loin , comme l'explication qu'ils donnaient des paroles de la cène tendaient à ruiner la présence réelle, le cardinal de Lorraine défendit contre eux , avec un grand savoir et beaucoup de logique , la doctrine et la foi de l'Eglise sur ce point. Il démontra , par le témoignage des Pères grecs et latins , que l'efficacité de l'institution est telle, que ceux qui sont dignement préparés reçoivent véritablement la substance du corps et du sang de Jésus-Christ , sans que cependant cette communication se fasse d'une manière matérielle, ou autrement que par une action surnaturelle, invisible, ineffable de ce sacrement, et sans que Jésus-Christ soit présent 'a la façon des corps qui occupent un espace mesurable et borné.

Bèze avait avancé que Jésus-Christ , assis à la droite de son père, ne devait en descendre que pour juger les hommes à la tin du monde , et que le sentiment de la présence réelle dans l'eucharistie était directement contraire à ce que la foi enseigne sur son ascension. Il fut aisé au cardinal de Lorraine de renverser ce raisonnement par les écrits des Pères , par les sentiments consolants qu'ils en avaient tirés pour l'Eglise^ et par les prières

inêmes que prononce le prêtre avant la consécration. « Les Pères grecs et latins , dit-il, n'abhorroient point les adverbes naturaUler, corpor aliter^ et saint Hilaire use de ce mot : carnaliter. Saint Paul n'avoit-il pas dit : Quod sumiis comparticipes, concorporales, consanguinei^etc. . . Pas si subtils, si ingénieux , si curieux n'estoient les Saints Pères, qui, simplement et humblement, preschoient lefils de Dieu ensemble avoir eu son corps quand il monta au ciel , et nous Tavoir laissé en ses sacrés mystères. »

Dans la dernière partie de sa harangue , il fit appel à la sincérité , a la charité des calvinistes , leur montra le triste isolement auquel ils se condamnaient en se séparant de TEglise romaine, de l'église grecque, de la confession d' Au gsbourg. Il supplia le roi de rester fidèle a la religion de ses ancêtres, de continuer à se montrer digne du titre de roi très-chrétien , et de le transmettre dans toute son intégrité à ses successeurs. « Et vous. Madame, dit-il, en se tournant vers Catherine de Médicis, puisque tout ce royaume vous a déféré toute l'administration durant la minorité de nostre roy et souverain seigneur , gardez-nous ce gage si précieux , et le nous rendez en ses ans de mesme religion etfoy qu'il vous a esté donné ; et pour icelle soutenir, nous n'espargnerons tout nostre sang et nos propres vies, comme aussi serons-nous toujours prêts ne nous oublier en rien , où soit question de vostre service , et de la manutention de vostre couronne (0. )) (1) V. Oraison de M. le cardinal de Lorraine. Reims , 1&79.

Tout le monde applaudit au discours du cardinal dé Lorraine, u II avoit parlé en si bons et élégants termes, et d'uiie si bonne grâce, que les huguenots mesnies l'admiroienl (0. » Les évêques se levèrent tous et allèrent en corps faire au roi les mêmes protestations. Lecardinal de Tournon portala parole, etdit qu'ils approuvaientcomplètement le langage du cardinal de Lorraine , qu'ils y reconnaissaient l'ancienne foi de l'Eglise, et qu'au besoin, ils la scelleraient de leur propre sang. Il conjura le roi d'y persévérer , et déclara que les prélats consentaient à continuer les conférences, pourvu que les calvinistes souscrivissent aux deux points que le cardinal de Lorraine venait d'établir : autrement on devait leur refuser audience.

Th. de Bèze voulait répondre sur-le-champ au cardinal de Lorraine, mais le roi remit la conférence a un autre jour. Elle ne fut reprise que le 24 Septembre. Dans l'intervalle , les prélats catholiques s'agitèrent pour faire rompre le colloque , et beaucoup d'entre eux s'étaient déjà rangés à cette opinion, lorsque le cardinal de Lorraine , qui ne désespérait pas encore de gagner les ministres , obtint qu'ils fussent de nouveau entendus en séance particidière (2).

(1) Mém. de Condé, 1. 11 , Journal de Broslart, p. 51, 52. « Ce grand personnage , M. de Bèze le loua fort , autant par cette belle montre qu'il fit là publiquement , que pour une particulière conférence qu'ils firent. » (Brantôme, t. 11 , Hommes illustres, p. 257.)

(2) Dk Thou, 1. xxviii, p. 33. — La Place , 1. vu , p. 233. — Mémoires de Condé , t. i , p. 52 , 53.

Dans cette séance le cardinal , qui de champion était devenu juge du camp , ouvrit la discussion et invita les ministres à proposer leurs difficultés sur les deux articles établis dans la séance du 16. Bèze prononça une deuxième harangue pour répondre a ce que le cardinal avait dit sur l'Eglise et la présence réelle. Lorsqu'il eut fini , le cardinal de Lorraine produisit, pour réfuter ses arguments, deux de ses théologiens , Claude Despence et Claude de Saintes, qui mit assez de vivacité dans sa parole, pour que le cardinal de Lorraine crût devoir interposer son autorité. Il ramena ensuite la discussion à la question de la présence réelle, et il fit savoir aux ministres qu'il avait été résolu de ne point passer outre j si l'on ne pouvait s'accorder sur eet article.

Pour faciliter la conciliation , il proposa à Th. de Bèze de souscrire à l'art. X de la confession d'Augsbourg . adopté par tous les luthériens, et dont les termes ne s'éloignaient pas trop de la doctrine catholique. Cette proposition inattendue jeta les ministres dans un grand embarras. S'ils signaient, ils embrassaient ia réalité, que tous ceux de la confession d'Augsbourg défendaient avec zèle , et ils s'exposaient à être désavoués par leurs églises. Refuser cette signature, c'était, sur un point essentiel, se séparer de l'église d'Allemagne et condamner Luther, le premier auteur et le principal appui de la réforme. « Pour mieux faire éclater aux yeux de toute la France la division de tous ces réformateurs , le cardinal , dit Bossuet , avait pris de loi»

2S5 ses mesures avec les luthériens d'Allemagne, et il avait demandé qu'on lui envoyât trois ou quatre de leurs principaux docteurs, qui , paraissant à Poissy sous prétexte de concilier tous les différends , combattraient les calvinistes. Ainsi , on aurait vu tous ces nouveaux docteurs qui tous donnaient l'Ecriture pour si facile et si claire, se presser mutuellement par son autorité , sans jamais pouvoir convenir de rien (0, » Les docteurs luthériens vinrent trop tard , mais le cardinal ne laissa pas de faire sa proposition,

Bèze vit le danger et se tira d'embarras par un expé-^ dient. Il demanda communication de l'extrait qu'on lui proposait de signer, et un certain temps pour en délibérer avec ses collègues. Le cardinal de Lorraine lui accorda deux jours. Ce délai étant expiré, Bèze reparut à la conférence, et prononça une nouvelle harangue, dans laquelle il traita de la vocation des ministres, et attaqua celle des évoques , comme défectueuse et simoniaque. Quant à l'article proposé , Bèze répondit qu'il fallait lui communiquer la confession tout entière , puisque la réunion ne dépendait pas du seul article de la cène. 11 fallait d'ailleurs que le cardinal déclarât préalablement, s'il proposait celte profession de foi de son propre mouvement , ou de concert avec les prélats catholiques. Dans le cas où il agirait au nom de l'assemblée, il fallait qu'on lui donnât , comme garantie, un témoignage qui ne pût pas ensuite être désavoué. Si

(1) Histoire des variations , I. ix , ch. c.

M. le cardinal adoptait et signait l'article proposé , il rendrait aussitôt grâce a Dieu de ce que l'église gallicane condamnait la transsubstantation, que toutes les églises réformées réprouvaient d'un consentement unanime 5 et, s'il approuvait le corps entier de la confession , les plus grands obstacles seraient levés, et l'on pourrait concevoir l'espérance d'une prochaine conciliation.

Théodore de Bèze , pas plus que les historiens qui ont parlé de ces fameuses conférences, ne comprit alors l'intention du cardinal de Lorraine. Il est possible que celui-ci espérât tirer quelque parti pour la cause catholique du refus de souscrire des ministres protestants , et des divisions qu'il révélait au sein des églises réformées -, mais il attendait autre chose de l'adhésion des calvinistes a la confession d'Augsbourg. S'il avait pu accorder les calvinistes et les luthériens sur ce point si important de l'eucharistie, la réunion à l'Eglise romaine était possible. Comme les dissidences entre ces derniers et les catholiques n'étaient pas fondamentales, rien n'empêchait absolument la fusion des deux cultes. Cette proposition du cardinal était doncle résultat d'une très-haute combinaison , dont le but était le rapprochement des calvinistes et des luthériens , et la réconciliation de tous au sein de l'Eglise romaine. Ceci nous servira à expliquer quelques démarches ultérieures , dont le but n'a pas été aperçu , et nous le retrouverons bientôt poursuivant en Allemagne ce projet de pacification qui , en ce moment , échouait en France.

Cest à peine si ce prélat avait pu se contenir en entendant le discours de Th. de Bèze , surtout dans la première partie, oii il avait dit que les dignités ecclésiastiques s'achetaient h prix d'argent, ou par des voies encore plus indignes (0 , depuis que le concordat avait abrogé les élections et transporté au souverain le droit qui doit appartenir au peuple. Il lui reprocha vivement d'avoir blessé tout h la fois les droits de l'empire et ceux du sacerdoce. Il ajouta que c'était un attentat inoui que des étrangers osassent s'élever ainsi contre les usages du royaume , en présence de la reine. S'ils étaient venus pour contester la vocation de ceux qui occupaient les premiers sièges de France , ils n'avaient qu'à présenter leurs griefs au roi , et discuter son droit de nommer aux évéchés. Bèze ne laissa pas ce discours du cardinal de Lorraine sans réplique. Il répondit que, sans entrer plus avant dans les raisons qui avaient donné lieu au concordat , il fallait que la brigue et l'ambition eussent étrangement altéré l'ancien ordre de choses , pour que les rois eussent été contraints de l'abolir. « Notre ministère , dit-il , a été excité du Seigneur au milieu de cette dissipation de l'Eglise, et, cependant, il est vilipendé et moqué des autres. •>) — « Le commen-

(1) • Si nous demandions à un évesque, avait-il dit, de qui il a reçu l'imposition des mains , et si elle ne luy a rien cousté , que res* pondroit-il ? Cette dispute , si on veut la décider par les conciles et les canons de l'Eglise, feroit rougir une infinité d'évesques et dd curés.» (La Place, 1. VII , p. 253.)

cernent d'injurier, répliqua le cardinal de Lorraine, est venu de vous , jusques à vous ruer sur nos rois (0. »

La discussion prenait un ton d'aigreur qu'elle n'avait pas encore eu jusque-là. Le cardinal de Lorraine y nait fin, en demandant encore une fois aux ministres s'ils voulaient signer la confession d'Augsbourg. Th. de Bèze lui opposait toujours la même obstination , et voulait que les prélats signassent les premiers. Le cardinal, qui tenait à garder son indépendance , répondit que , pour ce qui le concernait, il ne se faisait pas une loi du sentiment des autres ; nullius addictus jurare inverba magistri; qu'au reste il n'avait agi que du consentement des prélats. Le cardinal jeta alors les yeux sur le reste de l'assemblée , et , comme les prélats ne donnèrent aucun signe d'approbation ou de désapprobation , Bèze prit leur silence pour un refus de signer, et répéta que les ministres ne signeraient pas non plus.

Il était inutile d'insister davantage. Le cardinal de Lorraine revint sur la question de la cène , et mit encore une fois les ministres aux prises avec les docteurs. Claude Despence et Pierre Martyr soutinrent la discussion. Le jésuite Lainez , que le cardinal de Ferrare avait amené avec lui , intervint aussi de son côté, et s'exprima avec une hardiesse qui choqua tout le monde (21. Le

(1) L\ Place, 1. VII , p. "256.

(2) « 11 traita les ministres calvinistes de singes, de renards, de loups, etc., etc. , et conclut à renvoyer tout ce débat devant le concile de Trente. » (De Thou , i. xwiu , p. 98.)

^S7 teste du jour se passa en disputes inutiles ; et, comme les conférences s'éloignaient de plus en plus de la gravité qui leur convenait , on fut encore une fois obligé de changer la forme du colloque. Les cardinaux de Tournon et de Lorraine , qui en étaient les principaux modérateurs , ordonnèrent , du consentement des calvinistes , qu'on chargeât cinq personnes de chaque côté de conférer pacitiquement sur les sujets proposés. On choisit , parmi les catholiques , l'évêque de Valence , Montluc , Duval , évêque de Séez , et l€ts docteurs Despence , Boutiller et Salignac W ; parmi les réformés , Th. de Bèze , Pierre Martyr, Marlorat, Desgallards et L'Espine.

On arrêta bientôtsurlaquestion principale uneformule, où chaque communion put reconnaître, au moins implicitement, ce qu'elle désirait. Après divers essais, les réformés en dressèrent une oij ils insérèrent avec habileté toutes les expressions dont se servait l'Eglise romaine , au moins dans la première partie. Elle était ainsi conçue : t< Nous confessons la présence du corps et du sang de Jésus-Christ en la sainte cène , où il nous donne véritablement la substance de son corps et de son sang par l'opération du Saint-Esprit, et que nous recevons et mangeons spirituellement par la foi œ même vrai corps qui

(1) Ce choix prouve combieft le cardinal de Lorraine désirait une conciliation. Montluc était protestant au fond de l'àiuo; l'évêque de Séez et Claude Desponce ètaienllos plus modérés des évcqucs et docteurs catholiques.

a été immolé pour nous , et en recevoir tout ce qui est utile à notre salut ; et parce que la foi , appuyée sur les promesses de Dieu , rend présentes les choses reçues , et qu'elle prend réellement et de fait le vrai corps naturel de Notre-Seigneur , par la vertu du Saint-Esprit, en ce sens, nous croyons et reconnaissons la présence du propre corps et du propre sang de Jésus-Christ dans la cène.»

Cette explication faisait dépendre la présence du corps de Jésus-Christ , non de la parole et de la promesse de celui qui le donne , mais de la foi de celui qui doit le recevoir. Les catholiques , qui reconnaissent une présence réelle et substantielle , indépendante de la foi , ne purent s'en contenter. Les calvinistes crurent alors ne s'être pas assez expliqués , et ajoutèrent : « Qu'encore que nous recevions sur la terre le pain et le vin comme les vrais signes du corps et du sang , nos âmes, qui en sont nourries , enlevées au ciel par la foi et l'efficace du Saint-Esprit , jouissent du corps présent et du sang de Jésus-Christ, et qu'ainsi le corps et le sang sont vraiment unis au pain et au vin , mais d'une manière sacramentelle , c'est-à-dire non selon le lieu ou la naturelle position des corps, mais en tant qu'ils signifient efficacement que Dieu donne ce corps et ce sang à ceux qui participent fidèlement aux signes mêmes , et qu'ils les reçoivent vraiment par la foi (iJ. ^)

(i) TîossrET, H'isf. des variat'ons , 1. n, ch, sliv, xi.v.

Les catholiques , dit Bossuet , n'entendaient rien dans ce prodigieux langage (0. Cette formule fut déclarée hérétique , captieuse et insuffisante ; les prélats opposèrent aux ministres une confession aussi nette, aussi précise que celle des calvinistes était imparfaite et enveloppée 5 elle était ainsi conçue : « Nous croyons et confessons qu'au Saint-Sacrement de l'autel , le vrai corps et le vrai sang de Jésus-Christ est réellement et Iranssubstantiellement sous les espèces du pain et du vin , par la vertu et puissance de la divine parole prononcée par le prêtre , seul ministre ordonné à cet effet, selon l'institution et commandement de Notre- Seigneur Jésus-Christ. »

Breton, chanoine de Reims, un des secrétaires , fit connaître , par l'ordre du cardinal de Lorraine , à l'assemblée de Poissy , le sentiment des docteurs de la Sorbonne sur la déclaration de Saint-Germain, Puis le cardinal de Lorraine lui-même lut à haute voix la confession catholique , prononça l'anathême contre ceux qui penseraient autrement , et conclut à ce que désormais on refusât audience aux sectaires , puisqu'on n'avait pu s'entendre sur la question principale.

Cependant les calvinistes insistaient pour qu'on rétablît la conférence. Les ministres allemands , envoyés par le duc de Wurtemberg , venaient d'arriver. Le cardinal de Lorraine était disposé à reprendre la discussion , mais

(I) Bossuet, Hisi. des variaiions , 1. it, ch. xliv , \lt.

il ne trouva pas les autres prélats dans les mêmes dispositions. Ceux-ci , fatigués de la longueur des conférences, de l'opiniâtreté des calvinistes, sollicités, d'ailleurs , par le légat du pape , le cardinal d'Esté , renvoyèrent ce grand procès par-devant le concile de Trente. Le colloque fut dissous.

Cette assemblée de prélats a Poissy n'avait pas seulement pour but la réunion des calvinistes a l'Eglise catholique ; on songeait aussi a réformer la discipline ecclésiastique , et le cardinal de Lorraine avait dressé lui-même les matières de la réformation qui devaient y être traitées. Elles concernaient la promotion et les devoirs des évêques, des curés, la discipline monastique , les images , etc. (i) Divers règlements furent arrêtés à ce sujet, et soumis ensuite k l'approbation du roi. Quelques-uns furent ensuite reproduits au concile de Trente, et fondus dans les décrets de réformation qui furent adoptés par cette grande assemblée.

Les prélats eurent encore a s'occuper d'une question purement politique et financière. Les états de Pontoise avaient fait entendre un langage menaçant pour le clergé, et quelques députés avaient proposé de confis*

(1) Quelques-uns de ces décrets sont remarquables. On voit que Is cardinal de Lorraine y avait mis la main. Les prélats avertissent les curés et autres ecclésiastiques de combattre , au lieu d'exploiter les superstitions populaires sur les faux miracles, sur les images prétendues miraculeuses, etc., etc., et d'empècber que le peuple ne tomba «n quelque idolâtrie h ce sujet. (V. Tli. dp Bt/E , 1. iv, p. 4.so; La Place, 1. vu , p. 320.)

quer ses biens pour payer la detle de l'élal. On demandait aux évêques et aux chapitres une déclaration de tous les biens ecclésiastiques de chaque diocèse; le chancelier, nous l'avons dit , paraissait donner les mains à ce projet. Le clergé de Paris , épouvanté, en écrivit au cardinal de Lorraine , qui para le coup en faisant consentir le clergé à fournir, et le gouvernement à accepter une subvention de seize millions payables en douze ans par égales portions i^).

Ce fut aussi dans le colloque de Poissy qu'on résolut l'affaire des jésuites. Le cardinal de Tournon , qui présidait l'assemblée , et le cardinal de Lorraine , qui les protégeait , obtinrent entin leur admission. 11 avait fallu soutenir bien des luttes , écarter bien des obstacles , vaincre bien des répugnances, pour arriver a ce but. Comme le cardinal de Lorraine se montra toujours le protecteur le plus actif des jésuites , nous devons faire connaître la part qu'il prit ii l'établissement de cette société célèbre en France (2).

(1) Mémoires de Condé , 1. 11 , Journal de Brust-art, p. 50.

(2) Voir, pour toute cette histoire du colloque de Poissy, Th de Bèze, 1. IV, V , La Place , 1. vi , p. 216 et suiv.; De Thol , l.xxMii , p. 63-76 ; Le Labolreur , t. ! ,passhn ; les Mémoires de Condé, 1. 11, 1». 495 et suiv.; Dr Boilay, Histoire de l'université , t. vi , p. 582 et suiv.

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