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CHAPITRE XU

ÉTABLISSEMENT DES JÉSUITES EN FRANCE; LE CARDINAL DE LORRAINE SE FAIT LEUR PROTECTEUR; VOYAGE DES PRINCES LORRAINS ER ALSACE; CONFÉRENCES DE SAVERNE.

En 1550 , le cardinal de Lorraine se trouvait à Rome, où il était allé prendre part à l'élection d'un nouveau pape. Un jour il vit arriver chez lui un personnage destiné aune bien grande célébrité, et qui venait d'attacher son nom à la création de l'institut le plus extraordinaire qui fut jamais : c'était Ignace de Loyola. Le fondateur de l'ordre des jésuites venait offrir ses hommages au prélat français, et lui recommander les membres de sa société. Le cardinal de Lorraine était trop habile et trop pénétrant pour ne pas entrevoir immédiatement quel parti l'Eglise pouvait tirer de ce nouvel institut. A l'esprit d'indépendance-

qui animait loute l'Europe, cet ordre opposait la soumission la plus complète, a l'affaiblissement de l'autorité et de la discipline , une hiérarchie inflexible et une obéissance absolue. Enfin, et c'était là surtout le côté par lequel le cardinal de Lorraine appréciait l'utilité de cette nouvelle création , les jésuites se vouaient particulièrement a linstruction de la jeunesse et à l'enseignement des peuples par ia prédication. Il promit à Ignace de Loyola sa protection, et il tint parole (0.

Déjà les jésuites avaient fait quelques tentatives d'établissement en France , et Jean-Baptiste Viola était venu à Paris pour y fonder une maison. L'évéquedeClermont, Guillaume Duprat, leur avait donné dans son hôtel de la rue de la Harpe un asile , et quelques revenus. Mais comme le nouvel institut n'était pas légalement établi en France , et qu'il n'avait pas encore obtenu de lettres patentes, on s'opposa à cette donation, sous prétexte qu'il n'y avait encore aucun de ces religieux qui fût profès à Paris. Ignace écarta celte difficulté, et ordonna au père Viola de prononcer ses vœux entre les mains de l'évêque de Clermont (2).

Tels furent les commencements assez modestes de cet ordre fameux. Les premiers jésuites fréquentaient les cours de l'université , étudiaient beaucoup , et a mesure qu'ils entraient dans les ordres sacrés , ils allaient pré-

(1) Orlandinds, Bist. societ. Jes., 1. x, p. 108.

(2) Idem, p. 329.

2(;5 cher et confesser dans les diverses paroisses de Paris, et particulièrement aux Chartreux , l\ l'abbaye de Saint- Germain-des-Prés et dans l'église de Saint-Cosme ^0. Jusque la ils n'avaient pas encore d'existence publique et légalement reconnue, et ce ne fut qu'au retour du cardinal de Lorraine d'Italie , qu'ils obtinrent par sa protection les lettres patentes qui les autorisaient à s'établir en France (1" Janvier 1551).

Mais l'établissement d'un ordre nouveau , formant une corporation parfaitement distincte de tous ceux qui existaient déjà en France , qui ne se rattachait h rien dans le royaume, et qui ne reconnaissait d'autre autorité que celle du pape , devait naturellement rencontrer des adversaires. La réforme avait mis les esprits en garde contre toute espèce de nouveauté. On objecta aux pères que , s'ils voulaient embrasser la vie religieuse, ils pouvaient, sans introduire un nouvel ordre , « se confiner sous les religions anciennes de Saint-Benoit, Cluny , Citeaux , Grammont , Prémontré et autres approuvées depuis plusieurs siècles (2) 5 » et , lorsqu'ils voulurent faire enregistrer au parlement les lettres patentes du roi , l'avocat général , Pierre Séguier , forma opposition , se fondant sur ce que les ordres monastiques , déjà si nombreux , devaient être plutôt restreints qu'augmentés , et que cette société lui

(1) Orl\ndiisus, H'ist. societ. Jes., lu , p. 64 ; l.xv, p. 504,

(2) Pasquieh , t. Il , l.iv, p. 112.

paraissait superflue ('). Le parlement, sans admettre ni rejeter ces conclusions, ordonna communication des bulles et des lettres patentes a l'évêque de Paris et au doyen de la faculté de théologie de Paris l^)^ « pour estre sur icelles ouï et dire ce qu'il appartiendra. »

Les réponses ne furent pas favorables aux jésuites, et la faculté de théologie déclara la nouvelle société « dangereuse en ce qui concerne la foi , propre a troubler la paix de l'Eglise , propre a ruiner l'ordre monastique , plus capable enfin de détruire que d'édifier (3). »

C'était surtout au nom des privilèges de l'église gallicane, auxquels dérogeaient les statuts de la société de Jésus , que la Sorbonne s'était opposée a son établissement en France. Comment le cardinal de Lorraine, qui devait être plus tard le défenseur de ces mêmes libertés au concile de Trente , l'adversaire de Lainez , se trouva-t-il en désaccord avec la Sorbonne ? Apparemment il comprenait que, dans les temps difficiles où l'Eglise se trouvait placée , ce n'était pas trop d'appeler à sa défense ces nouveaux auxiliaires. Pasquier avoue

(1) « Sibi videbatur hœc congregatio nimia. ■> (Conclusions de l'avocat général Pierre Séguier. Extrait des registres du parlement, 16 Janvier 1562.)

(2) Oblandinus, 1. xiii , p. 426.

(3) « Haec socielas videtiir in negotio fidei periculosa , pacis ecclesisB perturbativa , monasticaB religionis eversiva et magis iu destructionemquamin aedifîcationem. » (DuBoclat, Hist. de l'université , t. VI, p. 552.)

iiaïvement « que les catholiques voyoient sortir de leur boutique et la religion et l'érudition tout ensemble (0. » Or , les jésuites se présentaient pour relever l'une et l'autre et pour maintenir l'autorité du Saint-Siège contre les calvinistes , « qui font profession expresse de la terrasser (2). » Le gouvernement de France , qui s'était si énergiquement prononcé contre l'hérésie , ne pouvait manquer de les soutenir (3).

On reprochait aux jésuites de n'être ni réguliers ni séculiers , de confondre ainsi les deux états , et de renverser l'ordre ecclésiastique. Mais c'était précisément ce caractère mixte qui constituait l'originalité de la société nouvelle , et qui devait faire sa force. A une époque où tout tendait a se séculariser dans l'Eglise , il fallait au catholicisme une institution qui représentât l'esprit du siècle . et qui conservât en même temps le principe catholique dans toute son intégrité. Les jésuites, prêtres et laïques, joignaient à la connaissance du monde les habitudes régulières de la vie claustrale. Mêlés à la société , comme les ministres de la réforme , ils avaient sur eux l'immense avantage d'être dégagés des préoccupations et des intérêts que crée la famille. Livrés

(1) PaSQUIER , t. II , I. IV, p. 1)4.

(2) Idem, ibidem.

13) « Quant à raoy, disait Pasquier, qui devait bientôt plaider contre eux la cause de l'université, je n'estime point que les huguenots ayent de petits adversaires en ceux-ci. » (Pasquier , t. ii , 1. iv, p. 114.)

i6S eomme eux a l'étude des sciences et des lettres , ifs t'emportaient sur leurs adversaires par l'unité des principes, de la discipline et de la méthode. Le cardinal de Lorraine , qui favorisait volontiers tout ce qui pouvait concilier le catholicisme avec le mouvement des esprits, soutint la nouvelle société contre ses adversaires. Il protégea les jésuites , comme il avait protégé Ramus , par amour du perfectionnement en toutes choses.

Henri II lui-même , k son instigation , embrassa leur cause et prit ouvertement leur défense contre l'évéque de Paris et contre l'université (0. Cependant le P. Pasquier, premier supérieur de la compagnie en France , avait interjeté appel auprès du pape de l'interdit lancé contre eux par l'évéque de Paris. Pour éclairer les esprits sur le but de l'institution et sur les doctrines des pères , on résolut de mettre en présence quelquesuns d'entre eux avec les délégués de la Sorbonne. Vers la fin de l'année looo, le cardinal de Lorraine , se rendant en ambassade auprès du pape Paul IV , emmena avec lui quatre docteurs des plus renommés , Claude û'Espence, du collège de Navarre 5 Jérôme de Sauchière, de l'ordre de Citeaux -, Crespin de Brichanteau , religieux bénédictin , et René Benoist , un de ceux qui avaient pris la plus grande part au décret de looi. Pendant

(1) « Rex ipse profitebatur sibi et cardinal! Lotharingie patrocinium relictum , idque numquàm relicturos. « (Oelandinus, 1. x, p. 505.)

leur séjour a Rome, Ignace de Loyola pria le cardinal de Lorraine de permettre une conférence entre les docteurs qui l'avaient accompagné et quatre des siens. Le cardinal goûta ce projet, et la conférence eut lieu dans son hôtel et en sa présence. Il paraît que les justifications présentées par Lai nez et par Martin Olave persuadèrent le cardinal de Lorraine, qui déclara que le décret avait été publié sans connaissance de cause. Les jésuites présentèrent un mémoire justificatif a la faculté de Paris (0; mais celle-ci n'en maintint pas moins ce qu'elle avait décidé (2).

Cette répugnance presque universelle que les jésuites avaient rencontrée dans une première tentative , leur fit comprendre que le temps n'était pas favorable , et ils résolurent d'attendre des circonstances plus heureuses. Ce ne fut que six ans après, que le cardinal de Lorraine , tout-puissant sous le règne de François II, obtint pour eux des lettres patentes, qui enjoignaient au parlement d'enregistrer les bulles relatives a leur admission (3). Comme on avait prévu que le parlement renouvellerait son opposition , le cardinal engagea les pères à déclarer qu'ils se soumettaient au droit commun, qu'ils renonçaient à leurs privilèges et qu'ils dépendraient , à l'avenir , des évêques , des curés , des chapitres et des

(1) Orlandinus , 1. XV, p. 505.

(2) Histoire de l'église gallicane , t. xvin , p. 600.

(3) De Thoii , 1. XXXVII , p. 25.

oiiiversités (0. La cour , toutefois, ne voulant pas se charger de la responsabilité de leur introduction en France, les renvoya devant le concile général ou devant l'assemblée qui allait se tenir a Poissy , et qui était , a proprement parler, un concile national. Les deux hommes les plus influents de cette assemblée , le cardina>l de Lorraine et le cardinal deTournon, leur étaient dévoués : ils n'eurent pas de peine a se faire recevoir. Cependant l'approbation qu'ils sollicitaient ne leur fut accordée qu'a des conditions qni limitaient singulièrement leurs privilèges, et qui garantissaient les droit» des évéques et ceux de l'université , supprimaient leur nom , les soumettaient en tout au droit commun (2), Au mois de Janvier de l'année suivante , le parlement leur fît les mêmes défenses que le clergé, et les autorisa h porter le nom de collège de Clermont, en mémoire de leur premier protecteur. Mais les jésuites ne tinrent pas langtemps leurs promesses , et, dès l'année lo64, l'université leur intenta un procès devant le parlement. Les jésuites l'auraient infailliblement perdu , si la cour,toute dévouée 'a la cause catholique ^ n'eût craint de lui enlever d'utiles défenseurs. L'intérêt de la religion l'emporta sur la légalité , et la société fut maintenue. « Ce fut un coup fourré , dit Pasquier , car ils ne furent pas agrégés à l'université , comme ils le requéroient ; mais

' (1) Et. Pasquier, 1. 11, 1. IV, p. 112.

(2) Du BouLAY, Mist. de l'université , t.vi , p. 582. — Crevibr ,t. VI , p. 1 1 2. — De Thou , 1. \xxii , p. 26.

»ussi , estant en possession de faire lectures juibliques^ -ils y furent continués (0. » Depuis cette époque jusqu'à sa mort, le cardinal de Lorraine ne cessa de donner à la compagnie de Jésus des marques d'intérêt et de protection. Il plaça sous leur direction le collège et l'université de Pont-a-Mousson, qu'il fonda quelques années plus tard de concert avec le duc de Lorraine. Les jésuites, du reste, ne se montrèrent que trop reconnaissants envers la maison de Guise. On sait qu'ils furent les plus chauds partisans de la Ligue , et qu'ils concoururent de tous leurs efforts « au succès du grand œuvre. »

Reprenons la suite des faits que cette digression nous a fait interrompre un instant.

Le but du colloque de Poissy était manqué -, la réu- «ion n'eut pas lieu. Chacun des deux partis se retira de la lutte , se vantant d'avoir terrassé son adversaire par la puissance de ses raisons. Ce furent les protestants , toutefois , qui parurent avoir remporté la victoire , car ils se virent plus que jamais encouragés par le gouvernement. Théodore de Bèze resta à la cour, où il prêcha comme en pleine Genève , au milieu d'un grand nombre d'auditeurs (2). Le chancelier LHospital permit aux ministres de faire des prêches publics en deux endroits, l'un près la porte de Saint-Antoine , a Popincourt 5

(1) Et. Pasql'ier , l. Il , 1. IV, p. 114.

(2) « Il y a grand nombre de prédicants à la cour, écrit l'ambassadeur d'Espagne , ils y sont sur le mesme pied que les catholiques. • {Mc'm. de Condé, t. 11, p. 16.)

l'autre près de Saint-Médard , au lieudit le Patriarche. L'édit de Juillet étant resté sans exécution , les protestants sassembièrent publiquement et en armes , prêchèrent , baptisèrent à la mode de Genève , déclamèrent contre l'Eglise romaine avec une entière liberté. Poussant beaucoup plus loin l'audace dans les villes où ils étaient les plus forts , ils s'étaient emparés a main armée des principales églises (0 , avaient renversé les autels , mutilé les statues , brisé les vases sacrés , forcé le clergé à s'exiler , et obligé les catholiques à prendre les armes, pour se défendre contre leurs entreprises pendant le service divin. « Il n'y a faulte d'esmeutes en divers lieux , écrit l'ambassadeur d'Espagne , pour ce que les catholiques sont oppressés par la tolérance du gouvernement et faulte de justice (2). » — « La religion va le chemin que demandent les adversaires (3), »

Le cardinal de Lorraine, qui était à la tête de la frac-^ lion catholique du conseil , demandait sans cesse qu'on réprimât tous ces désordres et qu'on exécutât rigoureusement redit de Juillet; mais sa voix n'était plus écoutée. Le roi de Navarre et le prince de Condé se vengeaient de leurs anciennes humiliations par toutes sortes de mauvais procédés. Ils excitaient les soupçons, les

(1) Mém. (le Condc, Journal de Bp.uslakt, p. G7. — Méni. de Caslelnau ,1. m , ch. v, p. 155.

(2) Lettre de Chantonuey, ap. Mcm. de Condé, t. u, p. 16, 19.

(3) Idem, ibidem. — V. aussi Mém. de Lanotie, collect.Petitot, t. \x\iv, p. 159; Mém.de Marg. de Valoix, çoW. Petitot, t. xxwu, p. 31-

colères des protestants , ameutaient le peuple contre lui (0. « Les Guises, se voyant sans autorité dans le conseil, se sentantdétestés de la secte, crurent devoir se soustraire aux. méfiances, aux soupçons , aux scandales qui avaient déjà éclaté et qui pouvaient éclater plus terribles encore, puis aboutir à une inimitié ouverte, à une guerre violente entre eux et les Bourbons : ils partirent (2). »

Leur départ fut accompagné d'une circonstance qui fournit de nouvelles armes à leurs ennemis , et laissa une fâcheuse impression dans l'esprit de la reine-mère. Le duc de Nemours , qui leur était complètement dévoué, avait , disait-on , proposé au frère du roi de l'emmener avec lui en Lorraine, sous prétexte de lui procurer des plaisirs qu'il ne trouvait plus à la cour, mais avec l'intention secrète d'en faire le chef des catholiques (3). Comme le duc de Nemours se trouvait alors à Nanteuil avec les Guises, on ne manqua pas d'attribuer au cardinal de Lorraine cette intrigue imaginée par des courtisans. « Comme l'esprit du cardinal est fécond en toutes inventions hazardeuses , il attenta un acte si malheureux , qu'il est digne d'admiration par tout le monde, d'enlever du scinde la reine-mère M. le duc d'Orléans, pour le transporter hors du royaume (4). »

(I) Relat. desambus. vénitiens. M. A. Barbaro, t. ii , p. 65. (■2) Idem, p. 79.

(3) V. Brantomk , t. III , p. G'J. — Mém. de Castvlmu , 1. iif , ch. IX, p. 88.

(4) Mé7n. de Condc , l. iv, p. 63.

II était invraisemblable qu'un courtisan aussi fin , aussi habile que M. de Nemours, eût été assez indiscret pour faire une pareille proposition a un enfant de dix ans. La reine-mère n'en fit pas moins arrêter LignC' rolle, son écuyer, et on instruisit immédiatement son procès. Elle envoya également M. de Crussol aux princes lorrains , pour les avertir de ce dont on les accusait. Le cardinal de Lorraine lui répondit avec indignation que M. de Nemours ne leur avait jamais parlé de ce projet, et que , s'il avait songé sérieusement a l'exécuter , il était un fou. Il termina son entretien avec M. de Crussol en lui disant : k Tout ce que nous avançons n'est pas pour excuser M, de Nemours, car encore qu'il soist nostre bon seigneur et amy, s'il avoit fait telle chose, il n'auroit point ung plus grand ennemy que nous: car nous ne serons jamais en doubte de la fidélité que nous debvons au roy et à la royne , et vous prions l'en asseurer; si le faict esloit vérifié , il ne sauroit estre assez puny, et les lois sont pleines de telles punitions (0. »

Cette déclaration était assez nette , assez franche , assez énergique pour lever tout soupçon a l'égard des princes lorrains. Du reste , il fut bientôt démontré que ce prétendu enlèvement était une calomnie semée à dessein par les gens du roi de Navarre (2) , qui détestait le

(O'^^Leltre de M. Crussol à la rciiic-mère. Manuscril conimuniqiic par M. Louis Paris.

(î) Bp, XNTdMF , I. m , JV 162

duc de Nemours , et qui n'était pas fâche de compromettre avec lui le duc de Guise et le cardinal de Lorraine. Les ennemis de ce dernier n'en publièrent pas moins, dans des écrits qu'ils répandirent jusqu'en Allemagne , qu'il avait voulu exciter en France la guerre civile. Telle fut la destinée du cardinal de Lorraine, que ses actes les plus insignifiants, comme ses démarches les plus sérieuses , furent interprétés de la manière la plus odieuse par ses ennemis. Il ne pouvait faire un pas, sans qu'ils soupçonnassent immédiatement quelque sinistre projet, quelque sanguinaire complot. Ils le croyaient, ou ils affectaient de le croire, pour avoir le droit de le détester davantage et de s'insurger contre le gouvernement , dont il était le principal appui. C'est ainsi qu'il n'y a pas de conte ridicule qu'ils n'aient fait au sujet de son voyage en Alsace , au commencement de l'année 1562.

Ce voyage est assurément un des faits les plus curieux et les plus ignorés de la vie du cardinal de Lorraine. Il importe que nous en fassions bien connaître le but , parce qu'il nous servira a montrer combien est fausse l'opinion de ceux qui croient que la maison de Lorraine fut ennemie de la tolérance, des compromis, des accommodements , des conciiialions i^) . Il servira en même temps à réfuter ceux qui, ne jugeant ses croyances

(I) V. Ch. Laiutii-, De lu dcmocraUe cliez les prédicateurs de la Ligue, p. 16.

religieuses que par les calomnies de ses adversaires , en ont fait un luthérien , un protestant.

Dans le mois de Février de l'année 1362 , le duc de Guise et le cardinal de Lorraine allèrent en Lorraine, puis en Alsace , où ils eurent a Saverne une entrevue avec le duc Christophe de Wurtemberg. Le prétexte de ce voyage était d'adresser des remerciraents au duc, pour avoir envoyé quelques ministres luthériens au colloque de Poissy. Le but véritable , nous allons le voir, était de provoquer les princes allemands à se rendre au concile qui s'ouvrait a Trente, afin de les ramener à l'unité catholique. C'était la, il faut l'avouer, une haute pensée de conciliation. Veut-on savoir ce que publièrent 'a cette occasion les écrivains calvinistes ?

Suivant les uns, les princes lorrains voulaient se soustraire a la souveraineté de la France, devenir princes de l'empire -, et c'est dans ce but qu'ils recherchaient les bonnes grâces du duc de Wurtemberg (0. Ils ajoutent que , pour mieux y parvenir, ils promirent tous «de suivre la religion évangélique , offrant de se mettre et enrôler parmi les protestants (2). ù Suivant Théodore de Bèze , le cardinal voulait : 1" intimider la reine par cette démarche ; T séparer les églises de France des églises allemandes ; 3° se ménager un appui en Allemagne , dans le cas où lui et les siens seraient obligés de fuir de-

(n ^^dm. de Condé , t. vi, Légende du cardinal , p. 73. (2) Mém. de Coudé, \. 11 . p. 27, 340 , 377. — Mém. de la ligue , t. 1 , p. 8t.

vant leurs adversaires et de quitter la France. H se proposait aussi de conférer avec quelques ministres luthériens de la confession d'Augsbourg , dont il ne se trouvait guère éloigné 5 et c'était par ce moyen qu'il espérait se ménager l'appui des princes allemands (0.

Un passage de Brantôme semble conOrmer celle dernière partie du récit de Théodore de Bèze. «Je l'ay vu souvent , dil-il , discourir de la confession d'Augsbourg et l'approuver à demy, voire la prescher, plus pour plaire h aulcuns messieurs les Allemands que pour aultrechose, ainsy qu'on disoit , comme je le vis une fois à Reims , pour une semaine saincle , et devant madame sa mère , publiquement, où il le faisoit beau ouyr; car, encore qu'il fust bien sçavant , il n'estoit si profond en science, comme remply d'éloquence (2).

Faut-il en conclure , avec la plupart des historiens , qu'il voulait établir eu France la confession d'Augsbourg (3) , ou bien faul-il penser , avec Caslelnau et de Thou , « que les propos du cardinal touchant cette confession étaient un subtil moyen qu'il voulait inventer pour diviser les luthériens d'avec les calvinistes de France , et empêcher les premiers de porter secours aux

(1) Th. DEBÈzt;, 1. IV, p. 691.

(2) Brantôme, t. ii, p. 256, 257. — Castelnau, 1. m, ch. x, p. 137.

(3) A/em. de Condè , t. iv, p. 29. — « Le cardinal de Lorraine, dit Leraontey , entama des négociations avec les princes allemands pour rendre la France luthérienne, et s'en faire déclarer patriarche. •• (V. ses CEmI/Tca- , notice sur Gaspard de Coligny , t. m, p. 549. — Mém.de la Ligue, t. i, p. 81.^

seconds (0 ? » C'est l'opinion qu'ont suivie, eu la dénaturant, quelques historiens modernes. «En ramenant sans cesse la controverse sur ce point fondamental de la cène , il engageait, dit M. de Sismondi, les théologiens des deux églises réformées à se prononcer d'une manière toujours plus tranchée , à s'aigrir les uns contre les autres, et à perdre de vue la cause de la liberté religieuse (2). »

Tout ceci ne prouve qu'une chose : c'est que l'esprit de parti est singulièrement étroit dans ses vues et injuste dans ses jugements. Ce voyage en Alsace , cette conférence avec les ministres du duché de Wurtemberg , avaient le même but que la réunion de Poissy , la conciliation des opinions, la pacification des états chrétiens. Loin de chercher a attiser les haines , à éterniser les divisions , a séparer plus profondément les communions dissidentes , le cardinal cherchait à les fondre , à les réunir autour d'un symbole commun , qui devait être celui de l'Eglise romaine, mitigé et modifié dans sa parlie variable et, pour ainsi dire, humaine. Le cardinal de Lorraine allait à Saverne pour engager le duc de Wurtemberg à envoyer ses ministres au concile P). Les princes protestants , effrayés des progrès des doctrines

(1) De Thou , 1. XXIX, p. 127. —Th. de Bèze, 1. iv, p. 691.— ^]ém. de Casielnau, l.iu, chap.x, p. 187.

(2) Histoire des Français , t. xvui , p. 261 .

(3) C'est le nonce Prosper de Sainte-Croix qui nous fournit ce curieux renseignompnt dans sa f orrespondance.

calvinisles, commençaient h s'apercevoir qu'ils faisaient fausse route , et ils n'auraient pas été fâchés d'être ramenés dans le bon chemin , pourvu qu'ils le pussent faire par des moyens honorables ('). Le cardinal de Lorraine crut pouvoir profiter de cette disposition pour faire encore une tentative de conciliation entre les catholiques et les luthériens. C'est pour cela qu'il avait prié le duc de Wurtemberg d'amener avec lui à Saverne quelquesuns de ses théologiens , afin de conférer avec eux. En même temps qu'il engageait le duc Christophe , et par lui les autres princes d'Allemagne, à intervenir auprès des chefs des réformés de France , « pour moyenner la paix et apaiser les troubles et séditions (2) , » il s'efforçait de prouver que , dans le cas où la guerre civile viendrait malheureusement a éclater, comme la religion luthérienne se rapprochait beaucoup plus de la calho- Hque que la doctrine de Calvin , les pi'otestants allemands étaient intéressés à embrasser le parti du roi de France plutôt que celui des rebelles (^).

Le duc de Wurtemberg s'était fait accompagner de deux savants professeurs de théologie , Jacques André

(ij Lettre du nonce P. de Sainte-Croix, dans le Recueil des srjnodes nationaux, par Aymon, l. 1, p. 102, 103. Arch. car., t. vi, p. 57.

(2) Mém. de Condé , t. m, p. 373. — « M. le cardinal de Lorraine estoit allé à Savorne pour délibérer avec aulcuns princes el ministres protestants des moyens de pacilier la chrestienté. » [Arch.cur,, t. IV, p. 376.)

(3) Belcarius, 1. XXIX, p. 779. — Dom Marlot, 1. iv, p. 815. — Dom C\LMET, Hist. de Lorraine , t. vu, 1. xlix, p. 56.

L't Breiilius. Ce dernier était l'auteur de la confession de Wurtemberg , qui n'était que la reproduction et la confirmation de celle d'Augsbourg. « C'était , dit Bossuet (1) , l'homme le plus célèbre de tout le parti , après Mélanchton. » Le cardinal de Lorraine conféra trois jours avec lui . et , si l'on en croit l'auteur des Mê-^ moires de Condéi'^) , il se serait accordé avec le ministre sur les articles de la justification . de l'invocation des saints, des prières pour les trépassés, etc.: il aurait promis d'appuyer au concile les points dont on était convenu. Ce qui est certain . c'est que le cardinal de Lorraine se retira très-content de ces conférences, et qu'il en témoigna sa satisfaction a Brentius , en lui laissant, comme souvenir, une magnifique coupe d'argent doré. Le duc de "Wurtemberg n'était pas moins satisfait du cardinal de Lorraine et des deux sermons que Son Eminence avait prononcés devant lui : il s'engagea même a envoyer ses ambassadeurs et ses théologiens, non pas directement a Trente , mais dans quelque lieu voisin de cette ville , où le concile pourrait envoyer commodément des députés qui conféreraient avec les siens. Le cardinal de Lorraiue devait présider la conférence. Si les députés convenaient ensemble des principaux points contestés, ou jugeaient qu'il fût nécessaire d'aller au concile . le duc promettait de s'en rapporter à

(1) Hist. des variations , 1. viii , ch. xvii.

(2) Mém. de Condé, t. vi , p. 11. — Th. de Bèze, 1. iv, p. fi91.

ce qu'ils décideraient (0. Après trois jours d'entretien , le cardinal de Lorraine quitta Saverne vers la fin de Février , charmé d'avoir fait entrer Brentius dans ses sentiments , et fondant les plus belles espérances sur ce nouvel essai de réconciliation.

Cet abouchement du cardinal de Lorraine avec le duc de Wurtemberg et avec les ministres luthériens fit grand bruit. Les princes d'Allemagne en furent tous informés (2) • la cour de Rome et le concile , qui se rassemblait alors, s'en émurent (3). La cour de France même s'en préoccupa , et en donna avis a l'ambassadeur français à Rome (^). Le cardinal de Lorraine crut devoir en instruire le pape directement, et l'abbé de Manne fut chargé de cette mission. R devait le prier de procéder sur le dogme avec lenteur et retenue , « afin que les protestants ne refusassent pas de se rendre au concile, voyant qu'il n'y avait plus rien a faire (»). »

Si tous ces faits ne sufTisaient pas pour réfuter les accusations des historiens protestants , et pour détruire cette opinion d'un autre écrivain de nos jours (c), qui ne voit dans cette démarche qu'une intrigue et de

(1) Lettre de Prosper de Sainte-Croix , dans le Recueil des synodesnationaux , 1. 1, p. 99. — Arch. cur., t. vi, p. 57-5S.

(2) Mém. de Condé , t. m , p. 373.

(3) Fra Paolo , 1. VI , p. 4G2.

(4) Mémoire pour le concile de Trente, p. IGl, 163.

(5) Lettre du nonce Prosper de Sainte-Croix , dans les Synodes' nationaux, p. 103. — Négociations du cardinal d'Esté, p. 182.

(6) Capefiguk , Hist. de la réforme et de la Ligue , t. ii , p. 228

2Si> la mauvaise foi , nous pourrions rappeler les paroles du cardinal de Lorraine lui-même , et citer ici la lettre qu'il écrivit , quelque temps après cette entrevue, au duc de Wurtemberg.

Ses intentions y sont très-clairement exprimées.

Lettre du cardinal de Lorraine au duc de Wurtemberg.

« Nous avons toujours voulu que le ministère de la prédication ne fût entrepris par personne sans l'authorité du roy : car nous avons, jusques a cette heure, expérimenté trop a nostre grand dommage la force que les mauvais ministres ont eue de soulever les peuples, se saisir des deniers du roy, abattre les temples, piller les trésors, chasser les évesqueset les prestres, avecque infinis saccagements, avecque un lieutenant du roy , chevalier de l'ordre , en mettre deux prisonniers , et en chasser trois aultres de leurs charges, desquels deux sont princes du sang, M. de Montpensier et M. le prince, son frère , et M. de Bouillon , de Normandie : et ne pardonner ny aux femmes , ny aux petits enfants es lieux où ils ont eu puissance, qui nous contraindra, s'ilz abusent de la pa-* tience du roy , de ne rien espargner a faire obéyr et reconnoistre Sa Majesté, et nous délivrer de telle tyrannie : mais, Monsieur, encore que Dieu nous permette quelque repos, ce sera pour peu et toujours a recommencer , si nous ne venons a quelque bonne assemblée, sainte réunion desdiles églises et fructueuse réformation, et vous supplie , Monsieur , croire que je le sens et pense ainsi ^ et

^85 depuis mon (lé[)art d'auprès de vous , j'en suis toujours entré en grand' espérance et désir de vous y servir ; et si j'en cognois quelque chemin, je m'y employerai sans espargner ma propre vie; et désirre de tout mon cœur pouvoir estre si heureux, que quelque occasion de voyage vers Sa Majesté impériale me fût donnée. S'il se tenoit quelque dietle ou assemblée des princes en Allemagne , j'espérerais y estre accompagné de quelques personnes des plus scavants et désireux du repos public et réconciliation des églises. On m'a mandé que a Trente, il ne se dressera rien es controverses des dogmes, et que l'on attendra l'hyver. Je y fais de mon costé tout mon pouvoir, en crainte que cela ne amène nouveaulx troubles. Je ne scay toutefois que en asseurer. »

Il terminait en disant : « Il nesortira rien indigne du sang dont nous sommes issus, ny du nom de chrétiens que nous voulons porter, en tout ce qui nous sera possible, jusques à la mort.

» Paris, 22 May 1562(1).»

On le voit, le cardinal avait de tout autres intentions que celles que lui prêtent ses ennemis , et les historiens catholiques n'ont guère mieux jugé cette démarche que les protestants.

Ce fut, au surplus, le sort de tousleshommes modérés du catholicisme, a celte époque , de voir leur conduite calomniée , leurs intentions méconnues. Ce fut celui du

( 1) Mém. de Condé , t. m , p. 454.

cardinal Pool en Angleterre ; celui du modeste et savant Contarini, au retour de la conférence de Ratisbonne. Les esprits ardents , absolus , regardaient comme une apostasie toute concession faite aux protestants , comme si ces bommes avaient jamais transigé sur le dogme et sur la substance même de la foi. Avec eux cependant les destinées du monde catholique auraient pu suivre un autre cours , et la papauté n'aurait probablement pas vu la moitié de l'Europe échappera sa domination.

Jamais , du reste , les grands hommes de l'Eglise ne perdirent de vue ce projet de réunion. Au xvif siècle Bossuet reprit la pensée du cardinal de Lorraine, et essaya de nouveau de réconcilier les églises luthériennes avec l'Eglise romaine. Ce fut, on le sait, l'objet d'une controverse fameuse entrp ce grand homme et Leibnitz , c'est-à-dire entre les deux esprits les plus élevés du xvn" siècle. Les espérances de Bossuet, comme celles du cardinal de Lorraine , se fondaient sur les nombreux rapports qui existaient entre la confession d'Augsbourg et h religion catholique.

« Les luthériens, dit-il, reviendraient de beaucoup de choses, et j'ose dire de presque tout, s'ils voulaient seulement prendre la peine d'en retrancher les calomnies dont on nous y charge, et de bien comprendre les dogmes, où l'on s'accommode si visiblement à notre doctrine (0. » Bossuet , on le voit , n'avait pas une bien grande aver-

(1) Histoire des variations , 1. m , ch. 6S.

sion pour ta confession d'Augsbourg. Le cardinal de Lorraine pensait de même au xvi*^ siècle , et il sera à jamais regrettable qu'un plan si beau , si grand , si conforme aux intérêts , aux besoins de l'Eglise et de la société, n'ait pas pu se réaliser.

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