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CHAPITRE XIII

KuiT DE janvier; retodr du cardinal de lorraine a paris.

Pendant que le cardinal se rendait en Alsace, le chancelier songeait à fixer la situation des protestants et à leur accorder enfln ce qu'ils demandaient depuis si longtemps, la liberté de conscience et l'exercice public de leur culte. L'entreprise était grave et présentait de sérieuses difficultés : les troubles qu'avait excités l'édit de Fontainebleau auraient dû apprendre au gouvernement qu'elle était inexécutable. Le chancelier, sachant bien qu'il n'avait rien h obtenir du parlement ni des états généraux convoqués régulièrement , adopta un autre moyen. Il convoqua à Sainl-Germain une assemblée composée de magistrats choisis par lui-même dans les huit parlements de France , et presque tous protestants secrets ou déclarés. Ce fut dans celte assemblée

qu'il énonça pour la première fois l'idée de la séparation de l'Eglise et de l'état. « Il ne s'agit pas ici, dit-il , de constituer la religion , naais la république. Plusieurs peuvent estre citoyens qui ne sont pas bons chrestiens, etc. , etc. (0 » Ces grandes maximes n'étaient malheureusement vraies que dans la tête de L'Hospital : elles étaient entièrement fausses pour cette époque, et surtout pour la France, où l'état politique et l'état religieux étaient si complètement confondus-, pour qu'elles devinssent l'opinion générale, il fallait quarante ans de guerres civiles (2).

C'est dans celte assemblée que fut arrêté ce fameux édit de Janvier qui annulait celui de Juillet, et qui autorisait les assemblées des calvinistes hors des villes seulement, « avec injonction a tous de se comporter modestement , et défense expresse de faire enrôlements , impositions , créations de magistrats , synodes et consistoires , sans l'autorisation du roi (3). »

Cet édit, qui nous semble à nous si simple , si conforme a la raison , à l'équité , mit toute la France en combustion. Les réformés, qui, depuis six mois, étaient comblés des faveurs du gouvernement , et qui s'attendaient a une liberté entière , dédaignèrent une pure tolérance , et se chargèrent de faire eux-mêmes ce que

(1) 3Iém. de Condé , t. ii , p. 612.

(2) Lavallée , Hist. des Français , t. ii , p. 434.

(3) Mém. de Condé, t. m, p. S, 21. — Bèze . 1. iv, p. 674.— .

DeTiIOL' , 1. \XIV , p. 123. — ISAMRERT, t.\I\ , p. 124.

les ministres n'osaient entreprendre pour eux. Cependant , dans la prévision des troubles qui allaient éclater, le parlement refusa pendant deux mois d'enregistrer cet édit, et répondit aux injonctions du chancelier : Non possumus , nec volunms , nec debemusi^). On ne tint pas compte des remontrances énergiques qu'il présenta par l'organe de son président de Tliou, et on lui enjoignit de procéder dans le plus bref délai à l'enregistrement. Le parlement , qui voyait dans cet édit la ruine du pays , résista encore , et il fallut trois lettres de jussion et une émeute excitée par les protestants pour lui forcer la main (2).

Les prévisions du parlement ne tardèrent pas a se réaliser. « Les protestants , tenant au poing l'édict de Janvier, l'estendoient par delà les bornes, et disoient haultement que si on ne vouloit leur bailler des temples, ils en prendroient (3). » Dans une foule d'endroits , les autels furent renversés , les images brisées , les prêtres chassés ou massacrés , la nouvelle religion préchée jusque sur les places publiques (4). A ces excès, les catlioliques répondaient par d'horribles représailles. Le sang coulait partout, a Sens, a Amiens, à Troyes , à

(1) Mém. de Condé , Journal de Bruslaut , t. i , p. 70.

(2) Idem, 1. 1 , p. 73 ; t. m , p. 20.

(3) D'AUBIGNÉ, t. 1, 1. m, p. 121).

{4) V. Ap. Archives curieuses: 1» Discours des troubles advenus à Lyon , par Gabriel de Saconnav ; 2" Discours du saccagement des églises catholiques , par Dom. Claude de Saijnctes , t. iv, p. 218-360.

Toulouse , à Marseille , etc. Partout les deux partis étaient aux prises , en sorte qu'il eût fallu un gouverneur dans chaque ville pour mettre l'édit à exécution (0. On se défiait tellement les uns des autres , que personne n'osait punir les perturbateurs de la tranquillité publique (2). On préludait par une multitude de petits combats partiels h la guerre civile. « Ainsi , dit M. Antoine Barbaro . ce fatal édit entraîna a sa suite toutes les calamités que la France a essuyées depuis (3). »

La fermentation était grande . dans Paris surtout , où le catholicisme était tout-puissant par le parlement , par son université et par ses innombrables corporations. Aussi, on n'avait pas osé y publier l'édit de Janvier en la forme accoutumée, « en sorte qu'il était nul ('*).)) « Entre toutes les cités de France , cette ville se promettoit d'estre bien gardée , et qu'elle seroit exempte des presches , comme elle fut et a tousjours esté (s). »

Les protestants s'efforçaient pourtant d'entraîner Paris dans le mouvement. <( Les adversaires , écrit l'ambassadeurd'Espagne, préparent quelque grande entreprise (f^).» Le prince de Condé y organisait son parti, et , sous les

(1) Mém. de Condé , t. iv, p. 382 , 383.

(2) Méyn. de PhiUppi , dans la collection Petitot , t. xxxiv, p. 346 et suiv.

(3) Relat. des amb. icnidens , t. ii , p. 73.

(4) Lellre du nonccProsper deSainle-Croix. Àrch. cur., t. vi, p. 47.

(5) Mémoires de Caslelnau , I. m , cii. vu , p. 169. (g) Mémoires de Coudé , l. ii, p. 2S.

\enx mêmes du gouvernement, faisait, contrairement a redit de Janvier, des amas darmes. Il ordonnait des collectes, rassemblait des soldats , etc. Les ministres calvinistes l'aidaient de leur mieux ('). Ils faisaient payer vingt sols aux personnes riches qui se présentaient a la communion : sept sols à chacun des pauvres (2). On introduisait dans la ville des étrangers qui arrivaient par bandes de cinq ou six hommes tout armés et prêts au combat (3), Déjà, disait-on, neuf cents maisons étaient désignées au pillage (*). La terreur régnait dans tous les quartiers, et Paris semblait devoir être le champ de bataille où allait se vider ce grand débat.

Ce fut au milieu de cette fermentation que la cour partit pour Fontainebleau. Quoiqu'on eût désarmé les Parisiens, c'était laisser le champ libre à la fureur des partis ; c'était, pour ainsi dire, abdiquer le gouvernement. Il fallut bien alors recourir aux seuls hommes qui pussent rassurer et contenir cette multitude immense prête à éclater : on se décida à rappeler les princes lorrains.

On lit partout que le duc de Guise et le cardinal de Lorraine , son frère , ne venaient à Paris que pour faire annuler l'édit de Janvier , et on les représente comme des chefs de parti prêts 'a allumer la guerre

(1) Lettres de Prosper de Sainte-Croix. Ap. Arcfi. cur., t. \i,p. 71.

Ce) Idem, p. 103.

('») Discours sur le saccaj^cnieiit des églises catholiques. Arc/i. cur., l. IV, p. 3S0.

civile , si la reine ne voulait céder a leurs volontés.

Prouvons que, au contraire, ils venaient l'un et l'autre à Paris pour aider le gouvernement a pacifier les troubles, et que, pour éviter la guerre, ils se montrèrent prêts à faire les plus grandes concessions.

Il est certain, d'abord, que tout le monde regardait la lutte comme inévitable. «Les affaires de France sont dans une telle situation , écrit Prosper de Sainte-Croix , qu'il faut que la balance penche d'un côté ou de l'autre (0. » La reine elle-même, malgré toutes ses démarches, malgré toutes ses manœuvres , ne croyait plus pouvoir y échapper ; et c'est pour cela que, de concert avec le roi de Navarre, qui venait d'abjurer le calvinisme, elle avait engagé le duc et le cardinal a venir a la cour (2). Elle avait besoin de ce dernier pour l'aider à trouver de l'argent. Ce fut , on le sait , pendant le voyage du duc et à son passage a Wassy , qu'eut lieu ce massacre qui fournit un prétexte de plus aux ennemis des princes lorrains. De Thou avoue lui-même que ce fut un événement fortuit (3), Mais comment faire croire aux protestants que le meurtre des fidèles n'était point prémédité.^ Le duc de Guise alla prendre son frère à Reims C^^), et tous deux

(1) Lettre de Prosper de Sainlc-Croix. Ap. Arc. cur., t. vi, p. 54.

(2) Négociations du car cVmal d'Esté, p. 166.

(3) De Thou, 1. xxix, p. 169. — Voyez quatre relations du massacre de Wassy dans les A/c'/h, de Condé , t. m, p. 111, 149. — Brantôme, t. m , p. 221. — Castelxau , 1. m, ch. vu , p. 81.

(4) Les protestants nous reprcseuteul le cardinal de Lorraine « regardant en saiclo l;i tuerie, - tandis qu'il était à Reims.

se dirigèreiU vers NaïUeuil , et de la allèrent a Paris. François de Cuise y fut accueilli avec un enthousiasme incroyable. « On criait partout : Vive Guise! comme on crie : Vive le roi! quand le roi vient. » C'était déjà le même entraînement qu'au temps des barricades. Mais François de Guise n'était pas , comme son tils , un grand séditieux qui faisait fuir le roi , et qui s'installait à sa place dans son Louvre. Il ne se laissait pas enivrer, comme le chef de la Ligue , par celte bruyante popularité qui a perdu tant de liéros ; mais , toujours plein de modération et de sagesse , il faisait taire ces acclamations enthousiastes qui retentissaient autour de lui (0: « Et , quand la cité lui envoya oQVir tous les biens et puissances , s'il en vouloit prendre la protection , il respondoit qu'il estoit venu pour obéir au roy qui l'appeloit (2). » Aussi, « le peuple disoit qu'il ne faisoit rien par ambition , mais pour le zèle de la foy catholique, ce qu'il ne disoit pas des autres, chose qui augmentoit la malveillance de ses ennemis et de ses envieux (^). »

Tandis que les principaux bourgeois de Paris faisaient dire au duc de Guise que, s'il avait besoin de 20,000 hommes pour sa garde . ils étaient prêts a les armer 5 tandis qu'ils lui offraient de grosses sommes d'argent pour maintenir la religion catholique W , la reine-mère,

(1) Mém.de Castelnau , 1. m , cli. vu , p. 1C9.

(2) Mém. de Condé , t. ii , p. 28. Lettre de Chantonnoy. (."i) Mém. de Castelnau, I. m , eh. vu , p. ic'J.

(4) Lettre de Prosper de Sainlc-Croix. Ap. Arc/i. cur., t. iv, p. jj.

gardienne timide d'une royauté impuissante , emmenait le jeune Charles IX de Melun a Fontainebleau , et attendait les événements, en proieà la plus grande perplexité. Elle avait donné tant de gages au prince de Condé , qu'elle n'osait s'en détacher ouvertement -, et c'est sans doute pour contenir sa fougue et son impatience qu'elle lui écrivait ces lettres, où elle semblait implorer sa protection, et se remettre elle et son fils entre ses mains. Au fond, elle ne voulait pas se séparer des catholiques, parce qu'elle savait qu'ils étaient beaucoup plus nombreux , et qu'ils étaient , après tout , le plus ferme appui du pouvoir royal (0:mais elle savait bien aussi que, si elle se jetait entre les bras des triumvirs, elle allait être effacée par le cardinal de Lorraine, l'âme du triumvirat (2). Les triumvirs lui envoyèrent le cardinal de Guise pour la rassurer (3) et lui déclarer qu'ils ne songeaient nullement à lui enlever le gouvernement, mais à maintenir la tranquillité publique : il fallait, pour cela , empêcher les ministres de prêcher et de soulever le peuple i^). Pour montrer a la France qu'ils n'agissaient point comme chefs de parti , ils voulaient que la régente prît l'initiative elle-même , et qu'elle se chargeât de faire sortir les ministres calvinistes de Paris (s) , où ils ne pouvaient

(1) Davila, 1. m, p. 107.

(2) Dans les retiuêtes du prince de Coudé , le cardinal est désigné comme le chancelier du triumvirat. (V. Mém. de Condé, t. iv, p. 27.)

(3) Lettre de Cliantonney. Ap. Mém. de Condé , t. 11 , p. 27.

(4) Mém. de Condé , t. ii , p. 29.

(5) [AHlre de Prospcr de Sainle-Croix, Aiv/i. cur. , t. vi, p. 40.

rester plus longtemps , sans exciter un soulèvement général.

La cour avait commis une grande faute en quittant Paris, le principal fondement du parti du roi (0. Il fallait l'y ramener, et rendre le jeune roi aux vœux delà population parisienne. Le prévôt des marchands, qui s'était rendu à Fontainebleau , à la tête d'une députation , avait vainement engagé la régente à rentrer dans la capitale-, rien ne pouvait la faire sortir de la neutralité. Elle attendait sans doute que le parti le plus fort, le plus actif, le plus hardi vhit la tirer d'embarras. Le prince de Coudé y songea j il alla rassembler ses partisans à Meaux , pour de là marcher sur Fontainebleau. Le moment était décisif : les triumvirs prévinrent le prince et ramenèrent le roi à Paris. Il était temps qu'il arrivât. Paris , dit Prosper de Sainte-Croix , allait être livré au saccagement, si M. de Guise n'y était pas venu, et le roi ensuite (2). Mais les protestants publièrent immédiatement que le roi était prisonnier des triumvirs (3), et , sous ce

(1) Davila, 1. 111 , p. 152.

(2) t.ettre de Prosper de Sainte-Croix. Arch. curieuses, t. vi, p. 61. — Mém. de Condé, t. m, p. 419.

(3) « Les huguenots , dit Tavannes , s'aydenl des lois de Testât comme de l'Escriture , en tant qu'elles leur nuisent ou profitent; disent que l'entreprise d'Amboise estoit juste sous le roy François deuxiesme , majeur de quinze ans ; qu'il avoit besoin du roy de Navarre et du prince de Condé pour gouverner ; et au temps que le roy Charles IX n'en avoit que onze , ils disent que le roy de Navarre , qui devoist par les lois en estre tuteur, le tient prisonnier. » {Mém., p. 332.)

prétexte, le prmce de Condé , furieux d'avoir manqué l'occasion d'enlever la reine, appela la noblesse proteslanle aux armes. On publia immédiatement une déclaration , par laquelle le roi affirmait qu'il était parfaitement libre , qu'il était venu volontairement à Paris, que sa captivité était une calomnie inventée par le prince de Condé pour justilier sa conduite , qu'il s'agissait encore moins de la religion catholique que de la conservation de l'état (0, etc. En même temps, pour ôter tout prétexte de soulèvement aux protestants , on publia une autre déclaration qui confirmait l'édit de Janvier, et autorisait le libre exercice delà nouvelle religion dans tous les lieux où il était établi, 'a la réserve du territoire de Paris, où l'expérience avait appris qu'il ne pouvait être toléré , sans occasionner des troubles. Le roi , du reste, n'entendait pas s'interdire la liberté de restreindre ou d'abréger l'édit, suivant le temps et les circonstances (11 Avril). Pour éviter une collision entre les deux partis , on enjoignit aux réformés de Paris d'évacuer la ville dans le délai de vingt-quatre heures , sans en excepter les mem bres du parlement eux-mêmes.

C'était le cardinal de Lorraine qui , dans ce moment décisif, inspirait toutes ces mesures et dirigeait avec son frère tous ces mouvements, h Combien, dit Pasquier, que tout se fasse de deçà sous le nom du roy ou du roy de Navarre , toutesfois M. de Guise a la plus grande

(t) Mcm. de Castelnau , 1. m , eh. ix , p. 180.

pail au gasleau ('). «Dans un conseil tenu à Sainl-Germain-l'Auxerrois, M. le cardinal exposa , de la pari du roi de Navarre, lieutenant de Sa Majesté, « queceulxde ladicte religion s'estoient emparés de plusieurs grandes villes du royaume ; il falloit pourvoir que cela n'advînt pas a Paris. Les présidents dévoient donc assembler les chambres et advertir ceulx delà nouvelle religion de se retirer, de peur que le peuple ne leur courust sus pour les piller et saccager (2) . » Ainsi , c'étaient les catholiques qui menaçaient a leur tour les huguenots , et la fureur du peuple était si grande , que le gouvernement pouvait à peine l'enchaîner. Dès le 15 Avril, L'Huilier , neveu de l'ambassadeur d'Espagne, écrivait 'a son oncle : « Toutes choses sont icy en si grand trouble , que si Dieu n'y met la main avant dix jours , j'ay peur que vous n'oyez parler du plus beau massacre qui fut depuis la passion de Jésus-Christ (3). » — « En effet , si les Parisiens eussent été libres de prendre les armes , pas un des hérétiques n'eût échappé ('5). » Dès cette époque , on pouvait pressentir la Saint-Barthélémy. Il est donc certain , quoi qu'on dise , que les triumvirs rendirent alors un véritable service au pays en ramenant dans son

(1) Pasquier, t. II , 1. IV, p. 98. « Encore que le roy de Navarre fust lieutenant général du royaume et que le connestable demeurast en sa charge , tout passoit par les mains de ceux de Guise. » {Mém . de Condé, t. vi , p. 76.)

(2) Mém. de Condé , t. in , p. 470.

(3) Voyez Ncgocmtions sous François II, introduction , p. 32.

(4) Hclat. des amb. vénitiens. M. A. Barbaro, 1. 11 , p. 71.

â98 véritable centre celte royauté errante, et en la replaçant an milieu de la population parisienne. Qu'aurait fait la capitale, qu'aurait fait la France, si Catherine deMédicis s'était jetée , avec le jeune Charles IX , entre les bras du prince deCondé? Les conséquences qu'aurait entraînées une pareille faute sont incalculables. La reine-mère le comprit plus tard ; elle comprit qu'elle avait été trompée (<), et que ces princes lorrains, dont on disait tantde mal, étaient, en définitive, les plus fermes défenseurs du trône. On sut bientôt à quoi s'en tenir sur la valeur de ces protestations de fidélité et d'obéissance si souvent répétées par les chefs calvinistes. A Orléans , autour du prince de Coudé , on agitait ouvertement la question de savoir s'il est plus avantageux que le royaume soit électif ou héréditaire (2). Dans W, Midi , quand on les menaçait de l'autorité du roi : « Quel roi ? disaient-ils ; c'est nous qui sommes les rois. » Les réformés entendaient aussi fort singulièrement la liberté religieuse. Dans les villes où ils étaient les maîtres , et particulièrement dans le Midi , le culte catholique était aboli ou interrompu par la fuite des prêtres. Les huguenots battaient monnaie avec les vases sacrés, fondaient les cloches pour se procurer de l'artillerie, pillaient les recettes du roi, chassaient les magistrats (s), etc. Qu'on s'étonne

(1) Lettres de Prosper de Sainte-Croix. Ap. Ârch. cur., p 73, 77.

(2) Idem, ibidem.

(3) ■< Le lundi 4 Mai , Rouen fut pris par les calvinistes. Le parlement écrivit en celte façon au roi : « Les bien vostres humbles et

des violences exercées par les catholiques , et des mesures sévères du pouvoir !

Une requête , rédigée le 4 Mai par le cardinal de Lorraine , et adressée au roi par les triumvirs , faisait connaître à la France les motifs qui avaient dirigé jusque la leur conduite. Ils disaient que , dans les circonstances présentes , ils ne pouvaient s'éloigner du roi sans se couvrir eux et leur postérité du reproche ineffaçahle d'avoir abandonné l'honneur de Dieu , le bien de l'Eglise , la sûreté de la personne du roi et le salut du royaume menacé d'une ruine prochaine , s'il n'y était promptement pourvu. Ils demandaient au roi qu'il lui plût de déclarer par un édit : 1° qu'il n'entendait pas tolérer en France deux religions , et qu'il ne permettait point d'autre exercice que celui de la religion romaine ; 2° qu'il voulait que tous les officiers de la couronne , de sa maison et de sa justice prêtassent serment de catholicité, sous peine de privation de leurs offices 5 3" que le même serment fût exigé de tous les ecclésiastiques et que les bénéhces de ceux qui refuseraient de s'y soumettre fussent mis entre les mains du roi : 4° que les monastères et autres lieux consacrés au service divin, qui avaient été saccagés et démolis par les sectaires, fussent réparés et relevés à leurs dépens ; 5° que tous ceux qui avaient pris les

obéissants serviteurs et subjects de voslre court de parlement , qui a esté et qui n'est plus. » {Mém. de Condc , t. i , p. 85 , 86. Voyez encore Mc'm. de Philippi , d'Achille Gamon , ap. Collection Petitot, t. x\xiv, p. 340; Arch. ciir., t. iv, p. 380, 382.)

armes sans le consentement du roi de Navarre les posassent à la première réquisition , ou fussent déclarés rebelles, ennemis du roi et de la patrie ; 6° que ce prince, comme représentant de la personne du roi , eût seul le droit d'assembler les gens de guerre et de prendre tous les moyens propres à assurer la tranquillité publique.

Ce qui se passait en ce moment dans les provinces ne justifiait que trop les craintes et les mesures des chefs catholiques. En moins de trois semaines, les huguenots s'étaient emparés des principales villes du royaume , parmi lesquelles , Rouen , Tours , Lyon , Poitiers , Montpellier , « ce qui estonna fort la cour et les catholiques , voyant que c'estoit chose difficile de les en chasser sans répandre beaucoup de sang(0. » Quoique beaucoup plus nombreux , les catholiques , qui ne s'attendaient pas a la guerre civile, s'étaient vus écrasés par leurs adversaires avant même d'avoir pu songer à se défendre (2). Et cependant , malgré tous ces excès des réformés , le gouvernement ne voulait pas encore se prononcer contre eux. Le roi , par le conseil de ceux qui l'entouraient , dit un contemporain , faisant plus qu'il ne devait , envoya quatre fois vers le prince de Condé pour le ramener a l'obéissance (3). Le cardinal de Lorraine voulait qu'il fût appelé dans le conseil , et qu'il y jouît de tous les honneurs dus a son rang i^). Le parle-

(1) Mémoires de Casfelnau , 1. m , ch. ix, p. 181.

(2) Idem, ch. vm , p. 190.

(3) Mém. de Condé , t. i , p. 79.

(4) Idem, t. Il, p. 360. — DeThou, 1. xix, p. 199.

ment lui écrivait dans le même sens une lettre pleine de modération et de sagesse ; il y réfutait toutes ses accu» sations contre la maison de Lorraine avec la plus parfaite franchise , et l'engageait, au nom du roi , au nom de la tranquillité du royaume , à se séparer des rebelles. Le malheureux prince, enchaîné par son parti , répondit a la requête du triumvirat et aux remontrances du parlement par des bravades et des insultes. Il mettait à sa soumission deux conditions principales : l'exécution pleine et entière de l'édit de Janvier, l'éloignement des triumvirs, et particulièrement du cardinal , « ce monsieur, disait-il, qui a dicté la requeste, et qui est si sçavant pour pallier ses mauvais desseins. Cette loy qu'il impose au roy est la ratière qu'il a tendue a Orléans avant les estats (0. )) Il adressait au cardinal une multitude de reproches absurdes ; il l'accusait d'avoir fait un traité avec l'Espagne pour l'extermination des fidèles de l'église de France , d'avoir violé la promesse qu'il avait faite un an auparavant à un prince de l'empire, « auquel il avoit dict qu'il trouvoit toutes bonnes choses et salutaires en la confession d'Augsbourg et conformes à la religion catholique. » Il fallait qu'il rétractât ce qu'il avait plusieurs fois avancé , en présence de la reine , contre l'opinion de l'Eglise romaine sur la transsubstantiation , sur le purgatoire , les images , etc. (2)

(1) Mém. de Condé, t. ii, p. 3 20.

(2) Idem , loc. sup. cit. — De Thou, 1. xxix , p. 203 . — Mém. de Castelnau, 1. ui , ch. x , p. 187.

Celait la , il faut le reconnaître , de bien misérables prétextes de rupture. Souscrire aux demandes principales du prince de Condé était impossible. Les nouvelles qui arrivaient chaque jour des provinces apprenaient suffisamment que la première était inexécutable en ce moment, L'édit de Janvier était repoussé par l'immense majorité de la nation. Les hommes éclairés , aussi bien que la multitude , regardaient comme une débauche monstrueuse qu'il y eût exercice de deux rehgions dans une même ville (0. Le cardinal de Lorraine jugeait bien la situation, lorsqu'il disait en plein parlement : « Quand la reine accorderoit ce que demande le prince, le peuple n'y obéiroil , et on auroit une guerre plus dangereuse que la première contre les catholiques plus forts que les autres (2), » Quant à la seconde condition , la reine , qui comprenait maintenant que les triumvirs l'avaient mieux servie qu'elle ne pensait, était peu disposée à l'accepter et à se priver, en ce moment difficile, de l'appui du duc et du cardinal. Ceux-ci , d'ailleurs , étaient moins disposés que jamais a céder la place , « pensant que cela dérogerait beaucoup à leur honneur. » Conseillers de la royauté, ils ne pouvaient s'éloigner du trône sans l'exposera une ruine certaine. Appelés par les catholiques , ils compromettaient leur cause , et trompaient leur confiance par leur retraite. « Aussi n'avoient-ils pas grande volonté

(.1) V. PaSQUIER, t. II, 1. IV, p. 89.

(2) Mém. de Condé , t. ni , p. 48a.

de sortir de cour, tant pour maintenir leur crédit et puissance, que pour estre sommés et interpellés parle nonce du pape et tous les catholiques, de maintenir la foy et vraie religion contre les huguenots ('). »

Cependant ceux-ci étaient réellement plus forts qu'on ne pensait. Déjà ils étaient maîtres des plus fortes places du centre ^ ils tenaient les ports de mer , et de dixsept départements où Ton recevait les deniers du roi , il n'y en avait plus que trois de lihrcs. Tous les autres étaient tombés au pouvoir des rebelles, ou étaient devenus inutiles, car l'accès en était impossible (2). Ils se seraient également rendus maîtres de Paris , si les triumvirs n'avaient pris les mesures nécessaires pour faire échouer leur projet (3).

Il fallut prendre un parti. L'armée royale marcha sur Orléans, qu'occupait le prince de Condé. La guerre civile allait donc éclater , extrémité cruelle que nul n'osait envisager sans effroi. Il faut lire dans les mémoires de Lanoue les terreurs des deux partis en ce moment solennel. « Les larmes sortoient des yeux , dit-il , quand on songeoit aux désolations universelles qui surviendroient, la guerre s'attachant une fois C*). » La reine pourtant ne désespéra pas encore d'amener une pacitkation ; dans les premiers jours de Juin, elle fit im voyage de vingt lieues,

(1) Mém. de Castelnau , 1. m , cli. \ , p. 187.

(2) Leltrede r.deSaiiitc-Croix, Arcfi.mr., p. 103. r'Jaiiv. 15G2. (i) Idem, ibidem.

(i) Mi'm.de Lanoue., p. l;n.

et se rendit près du village de Toury, pour conférer avec le prince de Condé. Celui-ci insistant toujours sur l'exécution de l'édit de Janvier , sur l'éloignement des triumvirs et du cardinal, la reine lui dit qu'il était impossible d'entretenir deux religions en France, que l'édit de Janvier avait été aboli presque partout, à Paris, en Languedoc , en Provence et ailleurs (0. Il n'était plus guère observé que dans la Normandie et dans quelques autres villes. Tout le clergé, une partie de la noblesse et presque tout le peuple le repoussaient, et il était impossible d'en commander l'exécution sans bouleverser la France. A la fin , elle aurait peut-être consenti au second article , si elle n'avait pas craint de blesser ceux qui en étaient l'objet, et si le roi de Navarre , qui était devenu catholique ardent, ne s'y était énergiquement opposé (2).

Les triumvirs et le cardinal crurent un instant que leur présence à la cour était le principal obstacle ï. la pacification , et ils s'engagèrent a se retirer , pourvu que le roi de Navarre fût obéi , que les villes prises par les huguenots fussent remises entre ses mains , et que l'édit de Juillet fût observé de point en point (3). En même temps.

(1) Mém. de Condé, t. m , p. 489.

(2) Mém. de Castelnau, 1. m, ch. xi , p. 124. — De Thoi:, 1. XXX, p. 209.

(3) Voyez dans les Mémoires de Condé la lettre du duc de Guise au duc de Wurtemberg. « Il s'agissoit , dit-il , de rendre au roy l'obéissance que les vassaux et subjects luydoibvent, les villes et places qui avoient esté occupées. Il s'agissoit de la restauration et réparation d'une infinité de larcins, de voleries, de pillerîes, etc., etc.,

pour montrer qu'ils étaient prêts a exécuter leurs engagements, les triumvirs se dirigèrent vers Chàteaudun, pendant que la reine entreprenait un second voyage , el allait s'aboucher de nouveau, près de Beaugency, avec le prince.

Comme il était inutile de revenir sur l'édit de Janvier, la reine lui ollVit la liberté de conscience pour lui et ses coreligionnaires , et l'exercice privé de la religion réformée , dans l'intérieur de leurs maisons , pour eux et leurs familles. Le prince de Condé répondit aux propositions de la reine, en disant qu'il ne pouvait rien accepter sans l'avis des seigneurs du conseil. La reine, faisant allusion à tout ce qu'il avait dit de sa prétendue captivité, lui dit : « C'est donc vous qui estes prisonnier, et non moy (0, » Le prince lui déclara alors qu'il était prêt a quitter le royaume , pourvu que l'édit de Janvier fût observé , et l'exercice public de la religion assuré. La reine accepta -, le prince, « qui ne s'attendoit pas qu'on dût le prendre au pied levé , se retira en riant (2) , mais entre les dents , » et alla rendre compte de l'entrevue à son conseil. Les chefs protestants étaient tout déconcertés -, heureusement, on trouva moyen de le dégager de sa parole. L'amiral Coligny, d'Andelot et Théodore de Bèze lui représentèrent

qui , de jour ou jour, tlcscouvrcut que la religion en est bien csloignée. » {Mém. de Condé, t. m, p. 527.)

(1) Mém. de Condé , t. m , p. 489.

(2) Mém. de Lanotie , p. 141, 142.

qu'il n'avait pu disposer ainsi de sa personne ni de celle des confédérés; que, d'ailleurs, il ne pouvait s'absenter sans se perdre et condamner la cause qu'il avait embrassée. Pour justifier un tel acte de déloyauté , on prétendit qu'on avait intercepté une lettre adressée au cardinal de Lorraine , par laquelle on lui mandait que la reine-mère et le roi de Navarre n'avaient d'autre désir que d'abolir et exterminer la religion des huguenots , et que les forces du roi étaient désormais assez considérables pour en venir à bout (0. Cette lettre supposée servit de prétexte a la rupture. Les huguenots voulaient la guerre (2) ; elle commença.

(' Personne , pourtant , disait le cardinal au parlement, n'avoit pris plus grande peine que la régente pour conserver la paix. Elle entreprit deux voyages, seule , avec cent chevaux ; fît , la première fois , vingt lieues par un temps pluvieux et humide ; il fut inutile. Elle fit quatorze lieues la seconde fois , arriva de nuict, fort lassée et travaillée , et , néanmoins, infeliciler successil (3). »

A la fin de Juillet, le parlement rendit un arrêt qui déclarait rebelles et ennemis du roi et de la couronne

(i; HJém. de C'aslelnau, I. m , ch. xi , p. 19â,

(2) « Nous ne serons jamais bons amis, disait le protestant Lanoue, que nous n'aj'ions un peu escrimé ensemble. » {Mém., p. 142.)

(3) Discours faict dans le parlement de Paris par M. le cardinal de Lorraine , dans lequel , par ordre de la reine-mère et du roy de Navarre , il faict part de l'eslat des affaires. {Mcm. de Condé , t. ni > p. 4S9.)

de France, séditieux et perturbateurs publics, criminels de lèse-majesté divine et bumaine, tous ceux qui avaient pris les armes contre le roi es villes d'Orléans, Lyon . Rouen, Meaux , Bourges, Poitiers , Angers, Angoulême , etc.; pillé , saccagé, volé et démoli les églises et les monastères; attenté contre le saint-sacrement , brûlé les reliques et ossements des corps saints , abattu les croix , les images 5 ravi et dérobé les croix, calices, ornements, joyaux, meubles des églises et monastères-, violé les sépulcres des rois, princes, ducs, comtes et seigneurs 5 saisi et pris les deniers et finances du roi , etc., etc. (0

Le 3 Août, le cardinal se rendit a l'hôtel-de-ville , y déclara l'intention du roi et demanda une subvention de 600,000 livres pour aider Sa Majesté. Le corps de ville offrit cette somme avec empressement , et la guerre commença (2).

Il était temps , au surplus , que le gouvernement prit cette décision , car on était menacé d'une guerre étrangère (3). On ne saurait mieux comparer la situation de la France, à cette époque, qu'à ce qui se passa en 1792, au moment oîi la révolution française, brisant le pouvoir de Louis XVÏ , parut avoir ébranlé tous les trônes de l'Europe. Le calvinisme, avec ses allures républicaines , avec son vandalisme révolutionnaire, semblait tout aussi

(1) Mnn.de Condc , t. i , j». 92.— DeThot, I. -xxx, p. 250.

(2) Me m. de Condé , t. i , j). 9.3. (.3) Tdew , \. III, \). 'iSO.

menaçant, au xvi^ siècle, aux souverains catholiques. Tous s'imaginaient que les peuples voulaient renverser les trônes et se former en républiques. Le roi d'Espagne s'inquiétait pour les Pays-Bas , et ne voyait qu'avec effroi « ces amys de nouvellelés , qui ne se soucient de troubler le ciel et la terre, pourveu cependant qu'ils puissent venir à leur affaire , tenant fin d'abolir Testât du roy de France et venir a communautés, qui est un exemple pour tous les princes voisins, de la conséquence que tout hommede jugement peut entendre (1). » Les princes d'Italie s'en effrayaient aussi : le duc de Florence offrait au roi de France 6,000 hommes et sa propre personne , « sans prétendre qu'on lui en ait de l'obligation , en vue de ce que la ruine de la France mettait dans un grand danger les affaires d'Italie (2). » Le duc de Savoie et le duc de Ferrare ne se préoccupaient pas moins de l'état de la France , et le pape s'en alarmait plus que personne, car il avait le plus a perdre si la France devenait calviniste (3). Tous les princes chrétiens pensaient que les innovations consacrées par l'édit de Janvier dans un royaume aussi peuplé , aussi puissant que la France , seraient funestes a la \m\ du monde. « Il ne suffit pas de plaindre ce royaume , dit l'ambassadeur vénitien Correro 5 tout prince chrétien

(1) Mémoire envoyé par le roi d'Espagne au moment où la guerre civile a éclaté. Communiqué par M.Louis Paris.

(2) Lettre du nonce Prosper de Sainte-Croix, f' Juin 1562, p. 104.

(3) Idem, ibidem.

doit être désolé de ce qui s'y passe, comme s'il s'agissait de sa propre cause , car les huguenots ne s'arrêteront pas aux limites de la France : ils espèrent et ils disent hautement pouvoir changer la chrétienté tout entière. S'ils avaient le dessus , on ne saurait prévoir ce qui pourrait arriver ('). »

Aussi des hruits de guerre couraient de toutes parts. Des lettres venues de Rome, de Venise et d'Allemagne annonçaient qu'une vaste coalition se préparait contre la France; que les princes catholiques d'Allemagne, que le roi d'Espagne , le pape , les ducs de Savoie , de Florence , d'Urhin , de Ferrare , armaient en commun pour dompter l'hérésie (2), Ainsi , si le roi de France voulait échapper à l'intervention étrangère , il se voyait dans la nécessité de faire la guerre a ses propres sujets , aiin de n'avoir pas sur les bras une partie de l'Europe. La guerre était donc nécessaire. « Si elle n'avait pas eu lieu, le roi se trouverait 'a présent dans une affreuse détresse, et la France serait presque tout entière a la merci des rebelles (3). » Nous n'avons pas, heureusement, a nous occuper de ces guerres atroces « où pères , frères , fds se poursuivoient impitoyablement ; où se commirent toutes sortes de sacrilèges , voleries , assassinats , parricides , paillardises , incestes , avec une licence débor-

(1) Relat. des amb. vénit. Jean Corp.ero , t. 11 , p. 137.

(2) Mém. pour le concile de Trente , p. 1.30, 134.

(3) Relat. des amb. vcnilicns. Jean CoBurRo , t. ii , p. 1 19.

dée de mal faire de part et d'autre (0. m Reportons nos regards vers une autre scène , et suivons le cardinal de Lorraine au concile de Trente.

(i) Mém.de Castelnau ,\. m, ch. x, p. 192.

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