CHAPITRE XIV
LES DERNIÈRES SESSIONS DU CONCILE DE TRENrE ; DÉPART DU CARDINAL DE LORRAINE POUR TRENTE; FRAYEUR DES ULTRA- MONTAINS; PROJETS DU CARDINAL; ÉTAT DU CONCILE A SON ARRIVÉE (1562-1503).
C'était la France, nous l'avons vu , qui , grâce aux réclamations énergiques , persévérantes du cardinal de Lorraine , avait amené la papauté , malgré ses répugnances, à convoquer le concile général. Elle n'avait pu obtenir, il est vrai , que ce fût un nouveau concile , ni qu'il fût convoqué ailleurs qu'à Trente ; mais elle ne désespérait pas encore d'y amener les protestants , et elle comptait , par une réforme sévère , arrêter au moins les progrès de l'hérésie , si elle ne pouvait réunir à l'Eglise ceux qui s'en étaient séparés. Nous avons été témoins des efforts que fit le cardinal de Lorraine pour engager le duc de Wurtemberg (') à envoyer ses théolo-
(1) Voy. le chap. xii, p. 27».
gieus au concile. Il tâcha également d'y amener les représentants (le l'Angleterre (i) . et seconda les démarches que faisait l'amhassadeur delà reine Elisabeth pour obtenir l'ajournement des délibérations du concile , jusqu'il ce que Sa Majesté britannique eût pris une résolulion. Il fallait , disait-il , ôter à cette reine et aux autres princes tout motif sérieux de se séparer de l'Eglise romaine , et , pour cela , on devait leur faciliter tous les moyens de venir au concile (2). Catherine de Médicis, qui fondait aussi les plus grandes espérances sur cette nouvelle assemblée pour la pacification du royaume , faisait elle-même à la reine Elisabeth les plus pressantes instances, ainsi qu'aux princes allemands-, et, si elle n'avait pas encore envoyé à Trente ses ambassadeurs et ses évêques , c'est qu'elle attendait la décision des uns et des autres (3). Malheureusement, ses espérances et celles du cardinal de Lorraine s'évanouirent bientôt. On apprit que les princes luthériens , réunis en assemblée générale à Naumbourg , avaient décidé qu'ils n'accepteraient le concile qu'a la condition que le pape n'y présidât pas , ni par lui , ni par ses légats. Elisabeth fit à peu près la même réponse (4).
(1) Lettre du nonce Prosper de Sainte-Croix. Dans les .4rc/i. cwr., t. M, p. 82 , 130.
(2) Négociations dit cardinal d'Esté, p. 166.
(3) Lettre de Sainte-Croix, loc. stip. cit. — Mémoires pour le concile de Trente , p. 303.
(4) DeThoc, I. xxvin. — Pallavicini, Hist. conc. irid., l. xv , cap. ni , n° 8.
Ces conditions , qui excluaient du concile l'intervention de la papauté, ne pouvaient être acceptées ^ d'ailleurs , en déclarant , contrairement aux intentions de la France exprimées par le cardinal de Lorraine , que ce nouveau concile n'était que la continuation du précédent, le pape montrait assez qu'il désespérait du rapprochement. Comment , en effet , les protestants auraient-ils pu accepter les décisions d'une assemblée , dont les décrets antérieurs avaient condamné déjà les articles les plus importants de leurs croyances? Il aurait fallu que le concile fût nouveau , que tous les actes émanés des précédentes sessions fussent révisés et soumis à une discussion nouvelle ; et c'est à quoi le pape et le roi d'Espagne ne pouvaient consentir. L'activité du concile fut donc , par ce fait seul , circonscrite au cercle assez restreint des nations catholiques. Son but fut principalement de développer davantage et de préciser le dogme sur quelques points qui n'étaient pas encore assez nettement déterminés , d'accomplir , avant tout , la réforme intérieure de TEglise , et enfin de donner des règles disciplinaires uniformément applicables (0.
Cette entreprise était elle-même pleine de diflicullés et de périls , et le pape ne pouvait l'envisager sans inquiétude. C'était la France qui préoccupait le plus vivement Sa Sainteté. C'était de la France qu'étaient partis, au xv^ siècle, ces cris de réforme qui avaient retenti si
(1) Ra^kf, , Hisf. de la papauir , t. ii , y. ) 19.
puissamment dans les grands conciles de Pise, de Constance et de Bâle. C'étaient les docteurs français qui avaient mis en quelque sorte a l'ordre du jour ces formidables paroles, qu'il fallait réformer l'Eglise dans son chef et dans ses membres. C'étaient ces mêmes docteurs qui avaient proclamé la suprématie du concile sur le pape, et il était à craindre qu'au nom de cette maxime, le concile ne s'emparât de l'initiative , ne mît en avant et ne fît résoudre des propositions contraires à l'autorité du Saint-Siège.
L'attitude des ambassadeurs du roi de France , qui étaient arrivés a Trente dans le mois de Mai avec quelques évêques, la liberté toute française avec laquelle ils s'étaient exprimés dans la congrégation qui s'était tenue pour leur réception, les demandes qu'ils adressaient aux légats ne justifiaient que trop les inquiétudes et l'anxiété du pape Pie IV (0. Il disait que Lansac, l'un d'eux, était un ambassadeur de huguenots : il lui reprochait d'avoir dit à table, en présence de plusieurs prélats, qu'il viendrait tant d'évêques de France et d'Allemagne , qu'ils chasseraient l'idole de Rome. Enfin, on ne parlait partout de la France que comme d'une nation hérétique 12),
Les inquiétudes du pape redoublèrent , quand on ap-
(1) Pie IV regardait la situation comme désespérée: « Che voleté che/aciamo ? disait-il souvent : Che si importa bene , la Prancia si perde? Saremo vescovi di Rama. » [Mém. pour le concile, p. 400.)
(2) Mém. jjour le concile, p. 192, 212, 240. — Fba Paolo, Hist. du concile de Trente, 1. vi , p. 565.
jjrlt que le cardinal de Lorraine songeait h venir au con^ cile, a la tête de soixante évêques français et de douze docteurs de la faculté de Paris. Ses grands projets de réforme , les concessions importantes qu'il devait demander a l'assemblée, jetaient Pie IV dans un extrême embarras : l'autorité de son nom et de sa parole, l'ascendant qu'il exerçait sur les évêques français , tout lui inspirait de l'ombrage (0. Comme le départ du cardinal avait été plusieurs fois ajourné, on faisait mille conjectures a Piome sur la probabilité de son arrivée. On chercbaita deviner ses intentions , et Sa Sainteté s'adressait «( aux gens aigus et subtils, et leur demandait de lui mettre par écrit ce qu'ils pourraient juger et prévoir à la venue du cardinal (2). » On s'efforçait de rassurer le Saint-Père, et on disait du cardinal de Lorraine qu'il ne pourrait venir a Trente , « qu'il était endetté , malaisé , à cause de ses acquêts, de la subvention qu'il faisait k ses frères , à cause des déprédations qu'avaient subies ses maisons et ses propriétés. On ajoutait qu'il ne voudrait pas quitter ses frères dans des temps si mauvais, et que , d'ailleurs , quand il viendrait , il ne pourrait mener à lin ses entreprises (3). » On ne s'en préoccupait pas moins au concile de Trente. Des courriers partaient incessamment pour Rome, et allaient informer le pape
(1) Pallavic , 1. xvni , cap. vu , n" 2.
(2) Mém. pour le concile , p. 307. Lettre de M. de l'Isle à la reinetuère.
(3) Mém. pour le concile , ibidem.
de ce qui se disait touchant son arrivée et ses projets. Quelques-uns l'attendaient avec impatience, et pensaient « qu'avec son aide et son autorité , on pourrait faire de meilleures choses que ce qui s'était fait jusqu'alors (0.» Cependant la nouvelle de son départ arriva, et comme le bruit courait qu'il devait travailler a mettre dans son parti les Allemands et les Espagnols (2) , qu'il songeait à demander la réforme du conclave en ce qui concernait l'élection des papes, et qu'il voulait faire décider les questions par nation et non par tête (3) , le légat Simonetta manda au cardinal Borromée qu'il croyait nécessaire de finir le concile avant l'arrivée des Français , ou de le transférer dans un lieu où le pape pût se trouver afln de contenir les novateurs par sa présence (*). Un tel projet était impraticable; ainsi que le disait Lansac, c'eût été se moquer du roi de France et du monde. Le pape le sentit ; mais pour conserver la principale influence dans le concile , et pour renverser les plans du cardinal de Lorraine , il fit partir pour Trente tout ce qui restait d'évéques en Italie , tous les coadjuteors et même ceux qui avaient donné la démission de leurs évêchés. L'évéque de Bitonto était malade ; il lui ordonna de partir (5). Il
(1) Mém. pour le concile, p. 312-31C.
(2) Prosper de Sainte-Croix. Lettre du 5 Août 1562. « Ceci, écrit le nonce au cardinal Borronaée, doit vous tenir lieu d'un avis trèsimportant. » {Arch. cur., t. vi, p. 111.)
(3) Idem, ibidem.
(4) Fra Paolo, ]. vir, p. 595 et suiv.
(5) De Thou, 1. XXXII, p. 345. — Fra Paolo, 1. vi , p. 565. — ilém. pour le concile , p. 307, 323.
écrivit en même temps au roi lrès-catlioli(jue , pour le prier d'enjoindre aux évoques de son obéissance de se concerter avec les Italiens, afin d'opposer une majorité puissante aux Français (0.
Le pape , au surplus, ne dissimulait nullement son mécontentement et sa mauvaise humeur de la venue du cardinal (2). u Le cardinal de Lorraine, disait-il a l'ambassadeur de France , est un second pape j il a 300,000 écus de revenus en bénéfices , et il ne manquera pas de faire des remontrances au concile contre ceux qui ont plusieurs bénéfices ^ ce qui lui conviendra mieux qu'au pape, qui ne jouit que du seul pontificat , dont il se contente (3). »
Ce qui semblait donner plus d'importance aux projets du cardinal , c'est qu'il était, disait-on, disposé à commencer la réforme par lui-même et à renoncer à tous ses bénéfices , pour ne conserver que son archevêché de Reims W. On allait donc avoir à combattre un formidable adversaire : il fallait à tout prix le désarmer, le gagner, ou bien lui susciter tant d obstacles , de dégoûts, qu'il ne pût jamais parvenir à l'exécution de ses projets. Ce fut la pensée h laquelle on s'arrêta..
(i) Fra Paolo, 1. VI , p. 56i.
(2) « Qu'avoil-on besoin de lui . disoit Pie IV ? sa présence n'ctoil-elle pas plus nécessaire à la cour du roi de France ?» (De Thou , t XXXII, p. 345.)
(3) Ménupour le concile, p. 301, 309. Lettre de M.^ de l'Isle à la rtnne.
(4) Màn. povr le concile, p. 303, 31 i. Lettre de M. de l'Isle au roi.
Pie IV donna ordre a ses légats de le recevoir à trente* avec les plus grands honneurs , et en même temps il envoya au concile l'évêque de Viterbe , Sébastien Gualteri , pour épier toutes ses démarches et le contre-' carrer dans ses entreprises (0.
Bientôt on apprit que le cardinal de Lorraine était arrivé à Brescia. Le pape n'en fut pas plus tôt informé , qu'il envoya au-devant de lui l'évêque de Monteliascone pour le complimenter et l'accompagner jusqu'à Trente. Les légats , de leur côté , lui députèrent dans le même but l'évêque de Sinigaglia , qui le rencontra avec son cortège près du lac de Garde. En même temps , on réglait a Trente le cérémonial de sa réception. Le cardinal Madruccio , accompagné de plusieurs prélats , devait aller au-devant de lui jusqu'à un mille de Trente , tandis que les légats l'attendaient à la porte de la ville (2).
L'entrée du cardinal de Lorraine à Trente ressembla à un véritable' triomphe. Il marchait entre les cardinaux de Mantoue et Seripando. Les deux autres légats venaient ensuite, suivis des ambassadeurs ecclésiastiques de l'empire, de la Pologne, et de cent trente-et-un prélats. Les ambassadeurs laïques de France , de Venise et de Florence précédaient à cheval. Quatorze évêques français , trois abbés , dix-huit théologiens , dont douze étaient docteurs de la faculté de Paris , et les autres
(0 Mém.pour le concile , p. 321, 32 2.
(2) Fra Paolo, l.vii, p. 60fi , 607. — Pallav., 1. xviii , cap.
XVîl , p. 21.
étaient amenés par des évêques , l'accompagnaient. Ce puissant renfort releva le courage des prélats , qui étaient fort mécontents de la conduite des légats et de Tanarchie qui régnait dans le concile. « Si jamais nous devons nous attendre à aucun bien , ce sera a son arrivée , » écrivait l'ambassadeur de France (0.
Un historien moderne prétend que la présence du cardinal de Lorraine modifia l'attitude de la France dans le concile. « C'était, dit-il, le parti catholique qui surgissait pour balancer l'influence des hommes à opinions modérées et parlementaires (2). » Il semblerait , d'après cela , que le cardinal de Lorraine représentait à Trente une opinion, et les ambassadeurs une autre, ce qui est faux. Il existait un accord parfait entre les évêques de France et les ambassadeurs du roi 5 les uns et les autres poursuivaient le même but avec une égale ardeur sous la direction du cardinal de Lorraine (s). Procurer à l'Eglise une bonne et sévère réformation et faciliter aux protestants tous les moyens de réunion ^ écarter toutes les mesures qui pouvaient les aigrir et susciter de nouveaux troubles ; maintenir les droits et les privilèges de l'Eglise et du royaume de France , tout en conservant l'autorité du
(Il Mém.pour le concile , p. 296. M. de Lansac au roi.
(2) M. Capefigl'e , His(. de la réforme et de la Ligue, t. ii , p. 358.
(3) " Nous n'oublierons rien , écrit M. do Lansac, un des ambassadeurs du roi , pour obéir et satisfaire à ce qui nous sera commandé par mondit seigneur cardinal. » {Mém.pour le concile , p. 295, 353.)
Saint-Siège : telle était la pensée que la France voulait faire prédominer dans le concile. Le cardinal de Lorraine venait donner à cette grande pensée de réforme et de conciliation l'appui de son érudition , de son éloquence et de l'ascendant qu'il exerçait dans le monde religieux aussi bien que dans le monde politique.
Le cardinal de Lorraine était à Trente le chef véritable , le centre du parti français. Les ambassadeurs n'agissaient que d'après ses ordres , et toutes les instructions qu'ils recevaient de la cour de France leur prescrivaient de suivre en tout les conseils , et de s'en rapporter a la prudence et à la dextérité de M. le cardinal. C'était chez lui que se réunissaient les ambassadeurs pour examiner ensemble les affaires qui se présentaient, les matières qui devaient être soumises au concile , les mémoires , les instructions , et particulièrement celles qui concernaient la réformation (').
Avant d'aller plus loin , voyons quelle était la situation du concile ; constatons la diftérence des opinions et la diversité des intérêts qui s'y trouvaient en lutte ; nous jugerons mieux quels obstacles le cardinal devait rencontrer dans l'exécution de ses desseins ; nous comprendrons en même temps pourquoi la France n'obtint qu'une satisfaction incomplète , et comment son but principal , qui était la pacification des troubles et h. réunion des protestants , fut manqué.
(1) \oyez Mëm. poîir le concile ,[). 3 \%, ^32.
La plupart des questions de dogme avaient été résolues , on le sait, dans les premières sessions du concile de Trente; et on ne pouvait guère, pour Icnter de les mettre d'accord avec les opinions protestantes , les soumettre à un nouvel examen , sans ébranler l'organisation intime de l'Eglise catholique. C'est pourtant ce qu'aurait voulu le cardinal de Lorraine , dans son zèle
ardent pour la pacification universelle. Mais la papauté ,
mais la plupart des évéques et des docteurs de l'Eglise n'auraient jamais suivi ce hardi et puissant génie dans cette difficile et périlleuse entreprise. On ne pouvait donc songer à obtenir des réformes et des changements que dans l'organisation extérieure de l'Eglise, dans la discipline et dans celte partie de la doctrine qui était indépendante des dogmes. Mais ici encore se présentaient de graves difficultés.
En effet , les demandes adressées au concile par les grandes puissances catholiques étaient proportionnées au besoin que chacune d'elles avait de la pais , et à son désir de satisfaire les protestants. Or , on était loin d'être d'accord sur ce point. Le roi de Fraiice et l'empereur d'Allemagne étaient animés des mêmes vues ; mais le pape et le roi d'Espagne étaient loin de s'y associer et de consentir a leurs demandes. Le pape , qui déjà désespérait presque de la France , se serait résigné a la voir tomber dans le schisme plutôt que d'accepter les propositions de ses ambassadeurs. Les Italiens , qui se préoccupaient moins des maux de la France que de
la conservation de l'ancien état de choses . partageaient les idées et secondaient avec ardeur les desseins de la papauté. Le roi d'Espagne , qui comptait plus sur la force des armes que sur les décrets du concile pour la répression de l'hérésie, était tout dévoué au Saint- Siège. Les évêques d'Espagne se seraient volontiers ralliés aux Français sur certains points , mais Philippe II avait grand soin de renfermer leur opposition dans de justes hornes : et , d'ailleurs , sur la plupart des questions importantes , les prélats espagnols pensaient comme les Italiens.
Il y avait donc deux grands partis en présence dans le concile de Trente. L'un, formé par les Allemands et les Français, voulait ménager un accord entre les catholiques et les protestants , et, dans ce but , faisait volontiers quelques concessions. L'empereur, par tolérance, le roi de France , par tolérance aussi , mais encore plus par nécessité, voulait qu'on mitigeât .sur quelques points la doctrine et la discipline de l'Eglise catholique , pour les rapprocher autant que possible des idées protestantes, et amener ainsi la réunion. L'autre, composé des Italiens et des Espagnols , repoussait tout accommodement qui tendait à altérer les vieux usages de l'Eglise et a affaiblir l'autorité du Saint-Siège. Le pape et le roi d'Espagne , représentants d'une rigide orthodoxie , étaient les chefs de ce parti. Et il y avait d'autant moins d'espoir de rapprocher ces deux tendances opposées , que le pape, fort du nombre des Italiens, qui étaient
trois contre un dans le concile (0 , et appuyé par le roi d'Espagne , qui favorisait ses vues , pouvait se promettre une victoire certaine.
Non-seulement chaque prince avait ses besoins , ses intérêts à faire prévaloir dans le concile , mais chaque église voulait aussi défendre ses droits, ses privilèges, ses usages particuliers. La religion catholique, fondée sur des principes absolus, immuables, universels, avait dû pourtant se modifier dans sa forme extérieure , suivant les lois , les mœurs , le génie particulier de chaque nation. C'est ainsi que l'église de France différait de celle d'Espagne ou d'Italie , et qu'elle avait toujours proclamé certaines doctrines , obéi à certaines maximes dont l'orthodoxie avait toujours été fort contestée au-delà des monts; c'est ainsi que la constitution du clergé de France avait dû se plier aux institutions de la monarchie , et que ses rapports avec le pouvoir temporel étaient réglés par d'autres lois que celles qui dominaient dans les deux péninsules. 11 pouvait donc arriver que des mesures applicables a l'Espagne ou à l'Italie ne convinssent pas à la France, et qu'un remède utile à d'autres pays portât atteinte à la constitution du royaume et de l'église de France. De la la difficulté, ou , pour mieux dire, l'impossibilité de satisfaire des prétentions et des besoins opposés ; de là les intrigues , les agitations qui marquèrent les dernières sessions du con-
(1; Mém. pour le concile , p. 44 1 . Lettre de M. Claude de Sainctes , flocteur en théologie , à M. Claude Despence , docteur en théologie..
cile de Tienle ; de là rinterveiition de la politique dans les délibérations d'une assemblée qui avait été convoquée dans un but purement religieux -, de la les négociations actives des cours entre elles, pour résoudre par les moyens diplomatiques des questions qui n'auraient pu trouver une solution au milieu des luttes passionnées de la discussion. Ce fut au milieu de ce conflit d'opinions et d'intérêts que le cardinal et les évêques de France se présentèrent au concile.
Le mémoire dont le cardinal de Lorraine était chargé de poursuivre avec instance l'exécution , portait sur deux points principaux, la réformation des mœurs et la doctrine. Sur le premier point , « il falloit corriger les cérémonies, retrancher les superstitions et tous les autres abus qui ne servent qu'a tromper le peuple -, ne conférer les bénéfices qu'a des sujets capables et irrépréhensibles, tant dans les mœurs que dans la doctrine. Sa Majesté , a son grand regret , se plaignoit de la vie impudique des personnes ecclésiastiques qui apportent tant de débauchement et de corruption parmi le peuple , outre le scandale que l'on prend des ministres, qu'il lui semble nécessaire qu'il y soit promptement pourvu. Si mieulx ne se peut , elle demande qu'a tout le moins les prestres soient faits de tel âge qu'ils aient moyen de satisfaire a leurs promesses et d'estre en partie hors de la suspicion (0. »
(1) Mémoire baillé a M. le cardinal de Lorraine quand il est parti pour le roncile. [)»m 1rs M(^}vnires pour le concile , p. 33.3, 'y,iS.
Quant 11 ce qui concerne la doctrine, Sa Majesté demandait principalement la concession du calice, c'esth-dire la communion sous les deux espèces. « Nous avons la certitude , disait le roi , que la concession du calice aux laïques calmera beaucoup de consciences inquiètes , réunira a l'Eglise catholique des provinces entières qui s'en sont séparées , et sera un des meilleurs moyens d'apaiser les troubles du royaume. » On demandait aussi l'administration des sacrements dans la langue nationale , le rétablissement des prônes , l'instruction et le sermon à la messe , le catéchisme pour les enfants , la permission de chanter les psaumes en français , toutes choses dont on attendait le plus grand succès. Ensuite , pour ramener dans le sein de l'Eglise tant de provinces et de royaumes qui en étaient séparés , il fallait accorder aux hérétiques tout ce qui était possible , comme le mariage des prêtres, la permission de jouir des biens ecclésiastiques qu'ils avaient usurpés , etc. (0
Le cardinal se proposait aussi de traiter quelques autres points de doctrine alors fort controversés , et notamment des images , de l'invocation des saints , des indulgences , etc., etc. « Pour ce qui est des images , Son Eminence avait projeté de mettre en délibération si on ne pourrait pas accorder à ceux qui voudraient s'en servir de les garder , et a ceux qui en improuveraient l'usage , de n'en retenir aucune , et donner la même li-
(1) Mém. pour le concile , loc. sup. cit.
berté touchant l'invocation des saints (i). » Quant aux indulgences, il trouvait que de grands abus avaient eu cours jusque la dans l'Eglise 5 il voulait que le concile déclarât nettement pourquoi elles ont été établies , et quel en doit être l'usage sans abus (2).
11 suffit d'énoncer ces propositions et de faire connaître ces demandes pour comprendre immédiatement qu'elles ne devaient pas être accueillies par le Saint- Siège. Accorder la communion sous les deux espèces , l'usage de la langue nationale , le mariage des prêtres , rendre facultatif le culte des images , c'était altérer profondément l'institution catholique ; c'était transformer, pour ainsi dire , l'Eglise romaine. Est-il bien sûr d'ailleurs que toutes ces concessions aient suffi pour arrêter le mouvement et amener la réunion ? Le pape , il faut le dire , jugeait plus sainement la situation , quand il répétait sans cesse aux ambassadeurs que les princes se trompaient forts , s'ils pensaient que ces concessions jointes à la réformation dussent ramener les hérétiques. Tous ces abus qu'on attaquait n'existaient pas dans le christianisme primitif, et, cependant, dès cette époque, n'avait-on pas vu d'innombrables hérésies déchirer le sein de l'Eglise (3)?
(1) Prosper de Sai^te-Cp.oix. Mcmoire adressé à M. le cardinal Borromée. (ircA. citr., Ire série, t. vi, p. m.)
(2) Mémoires jiour le concile , p. 46&. Mémoire envoyé à Trente par M. de Morviliers.
(3) Fra Paolo, 1. vil, p. 677.
En effet, la source principale des maux qui aflligeaient l'Eglise n'était point à Rome , comme le pensaient les partisans les plus sincères delà réforme : elle était dans la situation même de l'esprit humain au wf siècle, dans cet amour de l'indépendance qui agitait la société, dans ce besoin nouveau de penser, de juger librement, en sorte que, « les griefs une fois redressés, les abus une fois supprimés , la révolution religieuse n'en aurait pas moins continué son cours. Après avoir demandé la réforme, dit M. Guizot , on aurait demandé la liberté. La crise religieuse du xvi^ siècle n'était pas simplement réformatrice, elle étaitessenliellement révolutionnaire (0.»
Ce caractère n'avait point échappé a la pénétration des papes. Mais, sous prétexte que le rétablissement de l'unité était impossible, fallait-il repousser les réclamations générales du monde catholique qui demandait la réforme des abus? Ne fallait-il pas , au contraire, raffermir et concentrer les débris de cette unité , en épurant l'Eglise romaine , en mettant son clergé à l'abri des attaques, des réclamations de la réforme hérétique. C'était là une entreprise éminemment sage, politique, chrétienne , et , a défaut de résultats plus considérables , elle suffirait seule pour absoudre le cardinal de Lorraine de la témérité de quelques-unes de ses tentatives.
(l) Histoire de la civilisation en Europe , 12* leçon , p. 356.