CHAPITRE XV
RÔLE 1)U CARDINAL DK LORRAINE AV CONCILE; SA MODÉRATION; DISCUSSIONS SUR LA RÉSIDENCE ; MÉCONTENTEMENT DU CARDINAL; SON VOYAGE AUPRÈS DE LEMPEREUB ; QUERELLE ENTRE LES AMBASSADEURS DE FRANCE ET d'eSPAGNE; VINGT - TROISIÈME SESSION.
On attendait avec impatience le moment où le cardinal paraîtrait dans l'assemblée. Une indisposition qui dura quelques jours ne lui permit pas de s'y présenter avant le 23 Novembre. Il s'y montra pour la première fois , ce jour-la , dans une congrégation générale où se trouvaient réunis tous les prélats, au nombre de deux cent dix-huit , tous les ambassadeurs et une foule de curieux , que le désir de voir et d'entendre l'homme le plus éloquent de l'époque y avait attirés (0. I Quand Lansac eut lu les lettres de Sa Majesté , le car-
(l) Mém.pourle concile. M.dei'Isleau roi, p. 349. — Pallavic.^ 1. XIX, cap. m, n° l.
3S0 dinal de Lorraine prit la parole et lit une peinture si vive' et si éloquente de l'état de l'Eglise , et de la France en particulier, que toute la compagnie en demeura merveilleusement satisfaite et en grande admiration (0. Il fit appel a la modération des pères , et les invita a rejeter loin d'eux toute pensée hostile aux protestants et à travailler sérieusement a la réforme de la discipline ecclésiastique. C'était, disait-il, le seul moyen de conserver l'autorité chancelante de l'Eglise , de retenir la France dans l'obéissance du Saint-Siège et de réunir les nations séparées. Le cardinal indiqua nettement la ligne de conduite que lui et les Français se proposaient de tenir au concile. Eviter toutes les questions inutiles, toutes les discussions frivoles ou irritantes ; concilier, autant que possible, les opinions opposées : tel était le rôle qu'il s'imposait et auquel il devait rester fidèle jusqu'à la fin (2).
L'occasion s'offrit immédiatement à lui d'intervenir comme médiateur dans le débat qui s'agitait en ce moment. Le concile était alors occupé à dresser les canons sur le sacrement de l'ordre , et on traitait depuis longtemps déjà, sans pouvoir s'entendre, la question de l'institution et de la résidence des évêques. Il s'agissait de savoir si elles étaient l'une et l'autre de droit divin
(1) Mé)n. pour le concile. Lettre de M. de Lansan au roi, p. 352.
(2) Pallav.. 1. xix , cb.ia, p. 3. — Mém. pour le concile d*. Trente, p. 328.
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ou de tlroit posilil', c'est-à-dire, si les évêqiies tenaient leurs pouvoirs immédiatement de Dieu ou du pape. Les Italiens soutenaient celte dernière opinion , et la première était énergiquement défendue par les Espagnols et les Français. La discussion fut très-vive . et l'évêque de Cadix, Avosmédian, souleva contre lui une véritable tempête, pour avoir dit qu'il y avait eu des évoques célèbres qu'aucun pape n'avait institués ; les Italiens jetèrent les hauts cris , parlèrent d'anathème , d'hérésie , et demandèrent l'éloignement du prélat espagnol (0. 11 y eut dans l'assemblée un si grand tumulte, que le cardinal de Lorraine fut obligé de prendre sa défense; il déclara tout haut que , si de semblables scènes se renouvelaient , il se retirerait avec les Français , et irait tenir en France un concile national(2).
L'autorité du Saint-Siège était , comme on le voit , engagée dans cette question ; c'était un terrain brûlant et sur lequel on ne pouvait marcher sans exciter de violents orages. Après avoir exposé avec une grande érudition la doctrine de l'église gallicane sur cette matière , le cardinal proposa deux formules qui tendaient à accorder les sentiments divers qu'avait fait naître cette discussion , et qui conciliaient l'indépendance de l'épiscopat avec la suprématie du Saint-Siège (3). Ces formules déplurent aux légats, qui les remirent à leurs canonistes,
(1) Paixav., 1. XIX, cil. V , n°.s. — Fr\ Paolo, 1. vu , p. 6(7.
(2) FnA Paolo, ibidem.
(3) Pai.lw , l.xix , ch VI.
et les envoyèrent ensuite à Rome avec leurs oDserva-' lions '0.
Le cardinal de Lorraine était vivement blessé de cetteconduite des légats. Ceux-ci , en effet , avaient adopté une singulière tactique à son égard. Ils le flattaient, suivant les instructions qu'ils recevaient du pape 5 ils paraissaient le consulter en toutes choses , sollicitaient son arbitrage dans les questions litigieuses, puis passaient outre, si ses décisions leur déplaisaient. Les Italiens faisaient naître des objections 5 on soumettait alors les formules qu'il avait proposées à des commissions composées d'ultramontains qui les désapprouvaient, ou bien on les adressait au pape , qui les faisait examiner à son tour par ses théologiens ; puis on les renvoyait à Trente sous une forme nouvelle que les Français ne voulaient plus accepter. C'est ainsi qu'il n'y avait plus de liberté dans le concile, comme disait le cardinal , ou plutôt qu'il y avait deux conciles , l'un à Trente , l'autre bien plus réel à Rome (2).
Les difficultés qu'avait soulevées la question de l'institution des évéques se renouvelèrent à l'occasion du décret sur la résidence. Le cardinal de Lorraine traita cette question avec son habileté ordinaire , et recueillit de nouveaux applaudissements. Mais toutes ces discus-
(1) Pall.\v.,1. xi\ , cil. vni.
(2) Fra Paolo ,!.vii , p. 639. M. deLansac disait la même chose autrement : il assurait que les légats faisaient venir le Saint-Esprit par la valise du courrier de Rome.
sions, qui passionnaient si vivement les esprits , ne touchaient que médiocrenrient le prélat français 5 il aurait voulu qu'on en vînt immédiatement « à celte tant nécessaire réformalion en laquelle aulcuns ne se peuvent persuader devoir entrer ('), » et que les légats s'efforçaient par tous les moyens d'ajourner indéfiniment (2).
Ce fut au milieu de ces débats que l'on reçut a Trente la nouvelle de la bataille de Dreux. Le triomphe des catholiques excita une grande joie dans le concile , et une messe solennelle d'action de grâces fut célébrée par le cardinal de Lorraine , sur qui rejaillissait en partie l'honneur de la victoire remportée parle duc de Guise sur les protestants.
On a dit que , dès cette époque , le cardinal de Lorraine avait changé d'attitude , s'était rapproché des légats du pape et avait abandonné ses premiers desseins. « Pie IV, dit l'historien auquel nous faisons allusion , put dès lors compter sur un ferme appui du prélat français 5 c'est que la victoire de Dreux ayant donné beaucoup de cœur aux catholiques , le parti modéré n'était plus écouté. Les instructions se modifièrent à raison de la puissance du parti catholique (3). » Rien n'est moins
(0 Mém. pour le concile, p. 355. Lettre du cardinal de Lorraine, 17 Décembre 1562. — Fra Paolo, 1. vu , p. 027.
(2) « Les Italiens, dit de Thou , trembloient au seul mot de réforme. » ( L. XXXV , p. 5C8.)
(3) M. Capefigue, Hist.de la ré/orme et de ta Ligue, t. 11, p. 363-64.
exact que cette assertion. Les faits suivants vont le prouver.
Le pape ne se félicita pas autant qu'on pourrait le croire de la victoire des catholiques. « Il craignait qu'elle ne rendît les évoques plus insolents , plus animés a poursuivre ce qui sert a leur autorité et diminue celle du Saint-Siège (0. » Et en effet , ce fut précisément à cette époque que les ambassadeurs français présentèrent ces articles de réformation si redoutés du pape et des Italiens. Ils étaient au nombre de trentequatre. Les demandes qu'ils contenaient épouvantèrent les légats , qui les transmirent immédiatement au pape. Quand il en entendit la lecture, Pie IV s'écria, dans son impatience, que les Français voulaient abolir la daterie, la rote, et enûn toute l'autorité apostolique (2). H manda à ses légats que , s'ils étaient obligés de proposer ces articles , ils eussent a se concerter avec les prélats les plus dévoués au Saint-Siège, et à commencer par les moins dangereux. La discussion en fut donc ajournée , et l'on continua celle sur la résidence.
C'était encore le cardinal de Lorraine qu'on avait chargé de rédiger ce décret , de concert avec le cardinal Madruccio , évêque de Trente , un des prélats les plus jeunes et les plus distingués de l'assemblée. Les légats y trouvèrent encore a blâmer. Ils voulaient faire entrer
(1) Mém. pour le concile, p. 377. Lettre de M. de l'Isle au roi- Janvier 1563.
;2) Fp,\ PaOI.o, I.VII, p. G37.
dans ce dëcret le canon entier dressé par le concile de Florence , qui établissait la suprématie du pape sur le concile. Cette doctrine était contraire à celle que les conciles de Constance et de Basle avait proclamée, et qu'on suivait en France. A cette occasion, le cardinal de Lorraine adressa a Breton , son agent a Rome , un mémoire que celui-ci devait faire connaître au Saint- Père. Comme ce mémoire exprime parfaitement la situation du concile, à cette époque, et les dispositions du cardinal , nous allons en citer les principaux passages.
« Nous ne faisons rien , disait-il , et je ne vois ici nulle façon de procéder qui me plaise; sed aliorum esse judicium. Je n'eusse jamais pensé qu'il fust possible voir une si grande contradiction des choses sainctes et bonnes. Tous ceulx qui se veulent nommer à Rome et icyles grand? detfenseurs du Sainct-Siége apostolique, soubs ce manteau le perdent , pensant plus , les iings à ung chapeau de cardinal , les aultres par ces tumultes et fascheries à abréger les jours de Sa Saincteté , et à ung nouveau papat, qu'à apaiser l'ire de Dieu , retenir les provinces qui branlent , et révoquer celles qui sont perdues. Je prie Dieu qu'il préserve Sa Saincteté , et nous la garde longuement. Cui syrcnarum canins et adulalores debenl esse suspecli. Nunc ad décréta venio quœ tantam de nobis tragœdiam excitârunt. »
Il envoyait le décret de la résidence avec ses objections et le cinquième chapitre de la doctrine De sacramento ordinis.
Il ajoutait : u Si de telles disputes . qui me semblent hors de propos , et qui sont pour achever de perdre la France , et , par conséquent , le peu d'obéissance qui reste au Sainct-Siége de Rome , il advient mal , inno^ cens sum ego, prœdixeram.
» Je désire faire service à Sa Saincteté; car je m'j' sens obligé , et pour l'aucthorité du Sainct-Siége , je veulx répandre mon sang , mais tant que s'y trouvera et que je le pourray faire avec ma conscience , laquelle je captiveray tousjours soubs la détinition et auclhorité de l'Eglise 5 mais je n'en feray jamais si bon marché que je sois venu icy pour renverser le royaume de France, perdre ma réputation et me damner. Vous mettrez cecy en italien , et le lirez a Sa Saincteté et a M. le cardinal Borromée , auxquels je veulx bien me faire entendre ; car aux aullres opinions et humeurs si estranges que celles que je vois maintenant 'a Rome , je responds : Major est orbis urhe. d
Il faisait ensuite connaître son opinion sur la résidence: il pensait qu'il ne fallait pas exprimer qu'elle était de droit divin , <( de peur de laisser occasion à beaucoup de gens débiles de blasmer beaucoup de choses passées , et se scandaliser de la juste absence des prélats. » Il sulfisait d'établir nettement qu'il fallait résider.
Quant à l'institution des évêques, il disait : « Prorsùs sum aliemis ah eâ sententiâ ut dicam beafissimum papam solum esse aut unum Christi vicarium i
imo omnes et episcopi et curati sunt Chrisli vicarii. Je ne confesserai jamais , si l'Eglise ne le définit, queunus €St episcopaliis et Pelrus fuit umis , à Pctro omnes alii autem non fuerimt apostoli nisi per Ulum : has enim proposiliones faJsas habeo.
» J'en advertis et m'en descharge, et appelle Dieu et Sa Saincteté en tesmoings. Bref, mon advis est pour cette heure se passer de tels mots , et que le Sainct- Siége demeure en son aucthorité et sa possession. »
Quant au litre tiré du concile de Florence , et qui tendait à établir la suprématie du pape, il disait : « Je ne puis nier que je suis François, nourry en l'université de Paris , en laquelle on lient l'aucthorité du concile pardessus le pape, et sont censurés comme hérétiques ceulx qui pensent le contraire. Qu'en France , on tient le concile de Basle pour général en toutes ses parties, que l'on suit celuy de Basic, et tient-on celuy de Florence pour non légitime et général , et, pour ce, l'on fera plustost mourir les François que d'aller au contraire. »
Il demande en conséquence, « qu'on abandonne telle discussion : Affliclo regno non danda est afjîicfio; les hérétiques sont déjà assez offensés, les catholiques sont tous gouvernés et conduits par les théologiens, qui crieront jusques au ciel : les privilèges du royaume sont fondés et appuyés sur cette vérité , et pour ce telle dispute , si elle se propose , ne servira qu'à la séparation du royaume , car de penser que nul prélat françois s'y accorde , c'est une folie ; les ambassadeurs
Ô58 protesteront , et voila un beau schisme commencé (0! »
Ce n'était pas sans raison que les légats s'efforçaient d'introduire dans la législation de l'Eglise des maximes aussi favorables au Saint-Siège. On voulait placer le pape au-dessus du concile, et par là au-dessus de la réforme(2h Après avoir établi ainsi la suprématie du Saint-Siège , on aurait , comme à Constance, posé au concile la question de savoir s'il peut procéder à la réforme des abus , sans la participation directe du chef de l'Eglise. La négative n'aurait pas manqué de passer par l'influence des Italiens, qui étaient en majorité dans le concile , et la réforme était encore une fois éludée , ou du moins on aurait laissé a la papauté le soin de l'exécuter. C'est précisément ce que craignait en ce moment le cardinal de Lorraine, et c'est pour cela qu'il voulait qu'on laissât de côté toutes ces questions et qu'on « cheminât de bon pied au fait de la réforme. »
On le voit, le cardinal de Lorraine était fort mécontent de ce qui se passait à Trente. Ces contradictions qu'il essuyait journellement, l'ajournement indélini des sessions lui causaient une impatience qu'il ne pouvait contenir. On voulait rompre le concile, disait-il aux ambassadeurs des diverses puissances , en les priant d'en écrire à leurs souverains (^). En même temps, il ne cessait d'inviter les
(1) Mém. pour le co«c//e. Le cardinal de Lorraine à Breton, son agent à Rome , p. 554 et suiv.
(2) Mém. pour le concile , p. 441.
(:!) Fr,\ P\OLO, 1. vu , p. 539. — Il se plaint aussi au roi de nelrf
r)39 légats à contenir les brouillons, a dissiper les brigues et à rendre la liberté au concile -, autrement , si les choses ne se passaient pas mieux, il protesterait, puis retournerait en France avec les ambassadeurs et les évoques (0.
On n'était pas moins mécontent a la cour de France, et Catherine de Médicis ne cessait d'écrire a l'empereur pour le prier de seconder les Français, a l'effet d'obtenir une bonne et complète réformation. Elle engageait le cardinal de Lorraine à aller voir Ferdinand a Inspruck. " Vous qui voyez clair en toutes choses, lui disait-elle , et qui savez comme tels grands princes se doivent manier, vous saurez beaucoup mieux tirer de luy le fond de son intention sur le fait du concile et sur les principaux moyens de le conduire a bonne fin (2). »
Le cardinal de Lorraine partit donc le 12 Février pour Inspruck , accompagné de neuf évêques français et des plus habiles théologiens. Son départ inquiéta beaucoup les légats, qui députèrent immédiatement vers l'empereur un des hommes les plus émincnts du concile , Commendon, pour contre-balancer l'inlluencc du cardinal auprès de Sa Majesté impériale, et pour justifier, s'il était nécessaire , la conduite des légats. Le cardinal de Lorraine conféra quelques jours avec l'empereur , sans qu'on pût rien découvrir îi Trente de ce qui s'était passé
secondé ni par le roi d'Espagne, ni par l'empereur. (Voy. Mém. potir le concile, p. 356.)
(1) FuA Paolo, loc.sup. cil.
(2) Mrm. pour le concile. I.i lire du 10 Janvier 150?. , p. 034.
dans cette entrevue. Ces négociations secrètes de la France avec l'Allemagne n'étaient pas, on le pense bien, de nature à rassurer le souverain pontife. Les événements qni suivirent prouvèrent que Pie IV était toujours vivement indisposé contre le cardinal , et qu'il ne voyait qu'un ennemi dans l'homme qui s'efforçait alors de concilier tous les intérêts, et de satisfaire tout le monde. Le premier légat , le cardinal de Mantoue , venait de mourir, et il fallait le remplacer. Le pape, qui affectait pour Charles de Lorraine les plus grands égards, et qui le recommandait sans cesse au respect et a la déférence de ses ministres, aurait dû , ce semble , jeter les yeux sur un personnage aussi miiversellement considéré , et dont l'ascendant était aussi grand dans les cours catholiques de l'Europe qu'au concile même. Les Allemands suppliaient l'empereur d'en faire la demande au pape : mais Pie ÎV ne lui en donna pas le temps. Il n'écouta pas davantage le cardinal Labourdaisière, ambassadeur a Rome , qui recommandait son illustre compatriote. Le cardinal , lui dit le Saint-Père, est un chef de parti 5 et il nomma le cardinal Jean Morone président du concile (0.
(1) FraPaolo , 1. vu , p. 6H0. — Mémoire pour le concile, Tp. 408.
« Le pape , écrit l'évèque dOrléaiB à l'évéque de Rennes , son neveu , est merveilleusement irrité contre le cardinal de Lorraine , et il dit qu'il se fait copo di /Jo;-<e pour ruiner le siège apostolique. Voilà conunent ce pauvre seigneur est traité de tous côtés. Les huguenots le tiennent pour leur plus grand ennemi. Le pape ne l'aura pas moins odieux, s'il continue à parler de réformation. » {Addit. avx Menu de Castclnau , t. ii , p. 4'i6.'i
Ce fut au milieu de ces ennuis , de ces tribulations , que le cardinal reçut la nouvelle de la mort du duc de Guise. Il en fut altéré. Le chef de l'armée royale ot catholique succombait le lendemain d'une victoire, au moment où il allait forcer le calvinisme dans un de ses principaux boulevards. Sa mort remettait tout en question, li n'y avait pas la seulement une immense perte de famille, une grande douleur pour l'amitié fraternelle; c'était la pins rude atteinte que le cardinal de Lorraine pût essuyer dans ses espérances et dans ses plans de restauration catholique. Dans cette grande lutte engagée contre l'hérésie, le cardinal et son frère étaient les deux plus redoutables champions de la religion nationale. L'un était la tête, pour ainsi dire, l'autre le bras de la royauté. L'un combattait par la parole, l'autre par l'épée. « Le duc de Guise, dit de Thou, exécutoit avec une merveilleuse promptitude des desseins presque toujours conçus par son frère (i). » Jamais, peut-être, on n'avait vu dans une même famille deux hommes aus.si remarquables et si étroitement unis de sentiments et de pensées , malgré la diversité de leur génie : jamais on n'avait vu dans deux frères d'aussi bri!!antes , d'aussi hautes qualités au service d'une même cause. On conçoit aisément quelle fut la douleur du cardinal a cette triste nouvelle. Dans son découragement, il voulait demander au pape la permission de retourner en France
(1) Dr Thot , 1. xxiii. p. 37.">
3i5 pour aller s'ensevelir dans son archevêché de Reims, y passer le reste de sa vie à instruire son peuple par ses prédications, et à diriger l'éducation de ses neveux. Mais il n'est pas donné a de tels hommes de goûter le repos auquel ils aspirent, dans l'amertume de leurs déceptions. Leur mission , c'est la lutte , c'est le travail , c'est le rude fardeau du pouvoir , sous lequel ils succombent bien souvent avant le temps.
Comme les congrégations se trouvaient en ce moment suspendues , il fit le voyage de Venise, pour y trouver , dit-il lui-même , « quelque consolation aux pertes tant grandes qu'il a faites(0. » Il y passa la semaine sainte et les fêtes de Pâques au monastère de Saint-Georges. La seigneurie lui fit les plus grands honneurs , «selon le temps et selon son deuil iV. » Le doge et les principaux sénateurs allèrent le visiter. C'est là qu'il reçut la nouvelle de la paix qui venait de se conclure en France. Quoiqu'il n'approuvât pas toutes les conditions du traité d'Amboise, qui autorisait le culte protestant dans les maisons des nobles et dans toute l'étendue des domaines des seigneurs hauts-justiciers, et, enfin, dans une ville par bailliage , il reconnut cependant que la reine avait cédé à des considérations puissantes , et qu'elle avait montré beaucoup de sagesse, « pour avoir
(1) Mém. pour le concile , p. 421. Instruction donnée par M. le cardinal de Lorraine au sieur de Viliemur.
(2) Mévi. pour le concile, p. 410. Lettre de Jean de Morvillers, ambassadeur à Venise. 14 Avril 1503.
accordé telles choses , et remis ùs mains dii roy le royaume tant esbranlé (0. »
Si l'on en croit Paolo, la mort du duc de Guise et le traité de pacification auraient fait changer de direction au cardinal de Lorraine. « Lorraine, dit-il, voyant son frère mort , changea de mesure et de desseins. Comme il ne manqua pas de voir que la conduite qu'il avait tenue jusque la ne tournerait ni a son avantage ni à celui de ses amis , il résolut de se concilier la bienveillance du pape, et, par là, il fit changer de face aux affaires du concile (2). »
Que veut dire Fra Paolo? que le cardinal de Lorraine se rapprocha des légats et du pape, pour donner l'appui de la papauté à sa maison , qui par la mort du duc de Guise avîiit perdu son principal soutien? C'est, en effet, l'opinion qu'ont suivie tous les historiens modernes, qui ne peuvent voir que de l'égoïsmc au fond des intentions les plus droites et des déterminations les plus naturelles de cet homme illustre. Cette opinion est-elle fondée? Les faits vont répondre. Il est vrai que les agents du pape voulurent exploiter cet événement pour lui faire abandonner tous ses grands projets , et que le nonce Prosper de Sainte-Croix écrivait au cardinal Borromée : « Le cardinal de Lorraine ne poursuivra pas si vigoureusement ses demandes à cause de la mort de sori
(1) Mém. pour le concile , p. 423. Instruction de M. le cardinal de Lorraine au sieur de Vilieraur allant vers l'enapereur.
(2) Fra Paoi.o, I. vu , p. 661.
frère ; c'est pourquoi mon sentiment est qu'il pensera beaucoup plus a donner satisfaction à Sa Sainteté qu'à la cour de France. On ferait bien de le caresser, puisque les négociations qu'on pourra faire avec Son Eminence dans cette conjoncture seront d'une très-grande importance , si on les sait ménager avec discrétion ('). »
On résolut de profiler de cet avis , et , suivant les instructions du cardinal Borromée , les agents du pape mirent tout en œuvre pour vaincre l'opposition du cardinal. On avait songé a transférer le concile à Bologne, et on aurait bien voulu le faire concourir à cette translation , sous prétexte que la présence du pape et de l'empereur contribuerait efficacement à lui donner une prompte et heureuse issue. L'évêque de Vinlimille ^ Visconli . fut chargé de lui faire cette ouverture et de sonder sa pensée sur ce projet. Mais le cardinal , qui craignait que cette mesure ne fût un moyen d'éviter la réformation , lui flt comprendre qu'il était inutile d'y penser ; puis , venant à la réformalion , il lui dit qu'elle était nécessaire , depuis le chef jusqu'au moindre membre 5 que le mal était arrivé au comble ; qu'il avait cru longtemps qu'il y avait plus d'abus en France que partout ailleurs , mais que depuis il avait reconnu qu'ils étaient bien plus grands encore en Italie; qu'il avait jusque "a usé de ménagements, dans l'espérance devoir
(1) Lettres du nonce Prosper de Sainte-Croix. 28 Mars 15G2. Arch. cur., t. VI, p. 140.
enfin ses vœux satisfaits 5 mais que maintenant il se sentait obligé de dire librement sa pensée , pour le soulagement de sa conscience et pour le service de Dieu, et que, la première fois qu'il opinerait , il ferait connaître toute sa pensée sur celte question (0.
En effet , dans la congrégaion qui se tint le 14 Mai , il invectiva si longuement contre les abus touchant le sacrement de l'ordre , qu'il occupa presque seul toute la séance. Son discours déplut tellement aux Italiens , que le légat Simonetta ne put s'empêcher de dire qu'il parlait comme un luthérien, et que plût a Dieu qu'il n'en eût pas les sentiments (2), Sans trop s'inquiéter de ces propos offensants , il dit a peu près les mêmes choses au premier légat, au cardinal Morone, qui , sachant combien il importait de lui plaire, était venu à son retour d'Italie le visiter pontificalement, précédé de la croix et suivi d'un grand nombre de prélats. « Le Saint-Siège, lui dit-il, est digne de tout notre respect; mais il ne faut pas que sous ce manteau il couvre et protège tant d'abus. Sa Sainteté, qui se montre si zélée pour la réformation des autres églises , ne devrait pas trouver mauvais que les évêques proposassent un certain nombre d'articles pour réformer les cardinaux et le reste de la cour de Rome i^). » Jl n'avait pas abandonné non
(1) Fra Paolo, 1. vji , p. 671. — Pallav., 1. xx, ch. ix.
(2) Fra Paolo ,Hv. vu, p. 681.
(3) Fra PaoIiO , l. vin , p, 693.
54G plus , comme on l'a dit, la cause des libertés de l'église gallicane; car, dans la congrégation du 15 Juin, il défendit hautement la supériorité du concile sur le pape , et dit , en présence de dix évêques, que pour lui c'était une vérité aussi certaine que le fils de Dieu s'est fait homme (1). Le lendemain, le général des jésuites Lainez , le grand représentant des idées italiennes au concile , ayant soutenu la doctrine contraire et attaqué avec emportement celle de la Sorbonne , le cardinal en fut si blessé, que Lainez fut obligé d'envoyer le soir même deux de ses compagnons , les jésuites Torrès et Cavillon, pour lui présenter ses excuses, et l'assurer qu'il n'avait pas eu l'intention d'offenser Son Eminence ni les évêques de sa nation. L'évêque de Verdun voulait répondre au général, qui lui paraissait avoir soutenu des opinions si étranges: le cardinal lui représenta qu'il valait mieux laisser sous silence de pareilles assertions que de les discuter -, qu'il fallait prendre garde seulement que les décrets du concile n'ouvrissent la porte a une pareille doctrine (2).
Ce n'était pas seulement a Trente que l'on intriguait contre le cardinal de Lorraine, que l'on traversait ses démarches , que l'on combattait ses projets. C'était lui qui , dans celte importante affaire du concile, dirigeait Catherine de Médicis, et toutes les dépêches qui venaient
(1) Fra Paolo , 1. viii , p. 696.
(2) Fra Paoi.o, l.viii, p. G98.
de France étaient rédigées sous son inspiration et d'après ses conseils (0. Cependant le nonce du pape, quiicon* naissait toute la mobilité de Catherine de Médicis et son antipathie pour le cardinal , l'engageait îi conférer avec lui , lui promettant de tout communiquer au pape et de favoriser ses demandes. Prosper de Sainte-Croix fait cela , dit-il , « afin que les afl'aires puissent prendre un bon train et produire l'effet qu'on souhaite, a savoir que Sa Sainteté soit informée du véritable état de toutes choses , et que l'autorité du cardinal soit diminuée (2). » H était difficile, ou, pour mieux dire, impossible que le cardinal de Lorraine triomphât de la coalition qui s'était formée contre lui a Trente, et des intrigues diplomatiques du dehors. Aussi commençait-il h désespé^ rer complètement du succès du concile, a Le cardinal, écrivait Claude de Sainctes , est plongé au plus profond des ennuis et des fascheries qui luy eussent pu arriver , et ne reçoit icy aucune consolation ; ains tous les jours luy surviennent nouvelles fascheries , tant des affaires de France que du concile, auquel d'autant plus qu'il s'efforce de bien faire , et contenter Dieu et le monde , autant plus on s'efforce de luy contredire et empescher toute bonne résolution (3). »
(1) Fra Paolo, 1. va, p. fi77.
(2j Lettre de Prosper de Sainte -Croix. (V. Arch. cm-., t. vi, p. 146, 147.)
(3) Mém. poîir le concile. Lettre de Claude de Sainctes à Claudd bespcnce. 1 5 Juin 1 5G2 , p. 440.
La plupart (les évoques et des docteurs français étaient découragés. Déjà les théologiens envoyés par le roi s'étaient retirés, et les autres insensiblement auraient suivi leur exemple , s'ils n'avaient été retenus par le cardinal de Lorraine. « Il semble, écrit l'un d'eux, qu'on prétend nous chasser par ennuy, ou tirer de nous quelque chose qui préjudicie à la vérité. Il n'y a celuy qui ne voudroit estrecn Sorbonne, voire en danger d'y mourir (0. »
Les réclamations incessantes, les plaintes continuelles des Français leur attirèrent bientôt une nouvelle humiliation qui faillit rompre le concile et bouleverser la paix du monde.
La France était, depuis un temps immémorial, en possession du droit de préséance dans toutes les cours de l'Europe. Ses représentants venaient immédiatement ^près ceux de l'empereur, qui était considéré comme le chef temporel de la chrétienté. Philippe II , cependant, fier de son titre de roi très-catholique et de l'immense étendue de ses états , prétendait nous enlever ce droit. Plusieurs fois déjà ses ambassadeurs nous l'avaient disputé , notamment sous Henri II et sous François II.
La dispute se renouvela au concile de Trente (2), à l'arrivée du comte de Luna, quand il s'agit de déterminer la place qu'il devait occuper dans les congrégations.
(1) Mévi.pour le concile , p. 441.
(2) Voyez la lettre qu'écrivit à ce sujet le roi de France à son ambassadeur près de l'empereur. Dans les Négociations sotis Fran^ çois II, p. 50.T.
On avait fait d'abord un arrangement qui semblait garantir les droits du roi de France sans blesser la majesté du roi d'Espagne ; mais celui-ci n'avait point renoncé à ses prétentions , et il n'attendait qu'une circonstance favorable i)our les faire valoir. Le pape, qui voyait dam Philippe II le plus ferme appui de la foicatholiquc et de l'autorité du Sainl-Siége, se montrait disposé à lui donner une satisfaction d'autant plus complète, qu'il avait besoin de ramener à son parti un certain nombre de prélats espagnols attachés au cardinal de Lorraine.
Pie IV se plaignait sans cesse de la vive opposition qu'il rencontrait dans les évoques d'Espagne , et il suppliait le roi de prendre les mesures nécessaires pour les contenir. Philippe II , a qui il ne convenait pas que l'épiscopat fût trop puissant , acquiesça sans peine aux désirs de Sa Sainteté , qui , de son côté , se montra prête a tout accorder W. Pie IV écrivit donc au cardinal Morone, le premier légat , pour l'inviter à donner au roi d'Espagne la place qu'il demandait. Comme on voulait surprendre les Français , l'ordre du pape devait demeurer secret jusqu'au moment de l'exécution. Voici ce qui arriva :
Le 29 Juin , jour de Saint- Pierre , au moment où le concile était assemblé dans la cathédrale de Trente pour entendre la messe, le maître des cérémonies sortit tout-a-coup de la sacristie , apportant un fauteuil couvert de velours noir , qu'il plaça entre le dernier des car-
(1) Pallav., 1. XXI , ch. xviii , no6 7-13.
dinaux et le premier des patriarches. Le comte de Luria parut aussitôt , et vint s'y asseoir, au grand étounement de tout le monde (0. Le cardinal de Lorraine changea de couleur, et avec une grande altération dans les traits et dans la voix, demanda aux légats quelle était cette innovation, et d'où procédait ce nouveau degré d'honneur qu'ils attribuaient au comte , au grand préjudice de la France (2). Le débat dura jusqu'à la fin de l'Evangile : au moment du sermon , les légats se retirèrent dans la sacristie avec le cardinal de Lorraine 5 la , on montra à celui-ci un bref de Sa Sainteté , par lequel elle ordonnait que le comte de Luna aurait place en chapelle et aux congrégations, et qu'il y aurait deux encensoirs et deux paix pour honorer en même temps l'ambassadeur du roi de France et celui d'Espagne. Le cardinal de Lorraine et les ambassadeurs français furent si émus et si transportés de colère, qu'ils déclarèrent qu'ils voulaient protester, et « lâchèrent quelques paroles peu honnêtes pour Sa Sainteté (3). » Comme le comte de Luna paraissait disposé a profiter de la faveur du pape, et les légats prêts a exécuter le bref, le cardinal de Lorraine leur déclara que, s'ils passaient outre, il monterait en chaire, le crucifix en mai n , crierait miséricorde et conj urerait les pères et le peuple de sortir de l'église , pour ne pas être
(1) Fra Paolo, 1. VIII, p. 701. — Pallavic, l.xxi, ch. vin, n° 8-.
(2) Mémoire de ce qui s'est passé le jour de Saint-Pierre à Trente^ Dans les Mém. pour le concile , p. 453.
(3) Idem, ibidem.
témoins d'un schiswie effroyable , qui allait entraîner la ruine de la chrétienté entière (i). Les légats, émus de ces paroles, prièrent le comte d'agréer que l'on ne tînt point chapelle le dimanche suivant, et qu'on ne donnât ce jourla ni l'encens ni la paix a personne. Tandis que Du Ferrier rédigeait une protestation, qu'heureusement on n'eut pas besoin de produire , le cardinal de Lorraine écrivit au pape la lettre suivante (2):
« Très-saint père , je ne puis exprimer par mes paroles le chagrin que je ressentis le vingt-neuvième de ce mois , quand je vis que messieurs vos légats , sans en avertir , avoient consenti que le comte de Lune vînt à la messe , et quand j'appris qu'ils avoient délibéré entre eux de lui assigner une place dans l'église , et lui faire donner l'encens et la paix en même temps qu'aux ambassadeurs de France ; ce qu'on peut appeler innovation , et changement de l'ancienne coutume toujours observée, au préjudice de notre roi. Je ne puis me taire dans une affaire de si grande conséquence, et pour être membre du saint siège , et dévoué serviteur de votre sainteté , je ne sçaurois me dispenser de lui dire avec tout le respect qui lui est dû , que je suis extrêmement surpris qu'elle ait pii ordonner de faire une chose capable de mettre les armes a la main des plus grands
(1) FraPaolo, 1. VIII, p. 701, 704.
(2) Cette lettre était écrite eu italien : on la trouve dans les Mémoires du concile. Nous donnons ici la traduction du continuateur de Fleury. V. t. xxxiii , 1. clxxv, p. 387, in-'i".
princes de la Chrétienté , de soustraire la France de sa soumission au saint siège , et de causer le plus pernicieux schisme qui ait jamais été dans l'église. Je supplie votre sainteté de me vouloir permettre, avec toute la modération possible , de lui dire librement ce que je pense de cette affaire , en le soumettant à sa censure et h son jugement. Je la prie de vouloir considérer le bas âge du roi , les grands bienfaits de ses prédécesseurs envers le saint siège, et de-là penser combien grand est le tort qu'on lui fera, si de la part de votre sainteté, qui doit être le père commun et le protecteur des pupilles , on lui enlevé , sans avoir entendu ses raisons , un bien dont ses prédécesseurs ont joui paisiblement , et sans aucun empêchement. En etTet , n'est-i! pas étrange que votre sainteté ait voulu prescrire en quelque sorte ali concile une telle sentence, sans entendre la partie , et tenter avec le consentement du même concile, de porter un si notable préjudice a un roi de France mineur. Je veux laisser au jugement de votre sainteté, si l'on doit approuver une telle conduite : je lui dirai seulement que sans la grande prudence et piété du comte de Lune , et notre modération , il n'eût pas tenu à vos légats , que la fête de saint Pierre ne fût devenue la plus funeste et la plus malheureuse journée que la Chrétienté eût jamais vûë; mais je laisse cela pour me plaindre avec modestie et humilité , que votre sainteté m'ayant fait dire par Musot mon secrétaire , et par les légats , qu'elle avoit une telle confiance en moi , qu'elle vouloit qu'on me commnni-
quàt tout ce qui se feroit dans le concile , et toutefois je n'ai sçu aucune chose , mais plutôt le contraire : cela cependant ne m'inquiète en rien, ne voulant être occupé qu'à servir votre sainteté : mais ce qui me touche et qui me déplaît extrêmement , c'est la défense faite à vos légats, sous peine de désobéissance, de me communiquer les choses qui me regardent en particulier, montrant par- là combien vous vous méfiez de moi , de ne pas vouloir que les affaires dans lesquelles je pourrois servir mieux qu'aucun autre, me soient communiquées : ce qui me fâche d'autant plus , que ni mes actions, ni mon entier dévouement à votre sainteté ne l'ont aucunement mérité.
)) Je supplie toutefois votre sainteté , de croire que je défère à ses jugemens , et que toutes les injustices qu'elle m'a faites et me fera , je les regarderai comme des faveurs , me persuadant qu'elle n'a agi ainsi , que parce qu'elle sçait qu'elle peut prendre en moi toute assurance : C'est pourquoi je puis bien dire , que si cette affaire m'eût été communiquée dans le tems , je me fusse employé , pour faire en sorte que le succès en eût été plus heureux, et sans offenser personne, ce qui n'a pu se faire , parce que nous avons été surpris : avec tout cela néanmoins le mal auroit été encore plus grand, si je ne m'en fusse mêlé avec le secours d'un bon prélat Espagnol , qui persuada au comte de Lune de se contenter qu'on ne donnât ni encens ni paix , pas même à vos légats 5 et il est très-certain que le moindre mal qui en
pouvoit arriver , étoit la dissolution du concile , parce que les légats, sans aucun égard a ce que je leur disois, vouloient absolument exécuter les ordres de votre sainteté , a laquelle je prendrai la liberté de dire , puisque le rang que je tiens dans l'église, et le zélé que j'ai pour le bien public m'obligent d'en agir ainsi , que si ce qu'elle a ordonné s'exécute , nos ambassadeurs déclareront que , puisque votre sainteté a abandonné l'office de père , pour prendre la qualité de juge , en donnant sa sentence , sans entendre les raisons du roi leur maître , qu'on A'eut rendre égal de supérieur qu'il est, ils ne consentiront jamais a un pareil jugement , et feront valoir leur droit , sans aucun respect , ni pour le concile , ni pour personne, comme ils le jugeront à propos.
» Au reste votre sainteté est trop bien informée que le ressentiment des grands princes , qui sçavent qu'on leur fait tort , leur fait perdre toutes sortes de considérations et de respects , et que leurs ministres pour ne pas manquer à l'obéissance qu'ils leur doivent , sont quelquefois forcez de faire avec chagrin plusieurs choses qu'ils ne voudroient pas. L'importance de cette affaire m'engage à ne rien dissimuler a votre sainteté ; et j'ajouterai qu'il n'y a ici aucun prélat ni italien ni espagnol instruit de cette affaire , qui ne la condamne et qui ne crie contre elle. Ce qui m'engage a vous supplier par les entrailles de Jésus-Christ , de ne pas vouloir être auteur et cause de tant de maux ; mais plutôt de dissi^ per toutes ces traverses, et ne point interrompre les
progrès du concile , dont on pouvoit attendre une lin prompte et heureuse sans cet accident. Je promets que, s'il plaît à votre sainteté de se départir du préjudice qu'elle veut porter aux droits de mon souverain , je m'employerai de toutes mes forces pour la continuation tranquille du concile. S'il y a dans cette lettre quelque chose qui puisse offenser votre sainteté , je la supplie de le prendre en bonne part , et de l'attribuer au zélé que j'ai pour le bien général de la Chrétienté , au désir de son repos et de sa bonne réputation. J'ai crû qu'il étoit à propos de lui envoyer Musot, mon secrétaire , la suppliant de croire tout ce qu'il lui dira. Je baise les pieds de votre sainteté avec toute humilité. »
Cette déplorable affaire aurait infailliblement amené la dissolution du concile , si le cardinal de Lorraine n'était pas resté maître de lui-même , et s'il n'avait pas su contenir les ambassadeurs et la plupart des évêques français, qui voulaient partir le lendemain. Grâce à l'ascendant qu'il exerçait sur eux , la protestation n'eut pas lieu , et la tempête s'apaisa (i).
Il était a craindre aussi que cet incident ne retardât encore la session ajournée depuis si longtemps. Le cardinal de Lorraine obtint des prélats français et des prélats espagnols qu'on ne reviendrait point sur les questions si longtemps débattues de l'institution des évêques et de la résidence , et , par sa médiation , on
[l) Fka Paoi.0,1. VIII, p. 710. — Pallavic, l.xxi, ch. xii, n°. 1.
put enfin tenir la session le lo Juillet 5 en sorte que ce qui paraissait impossible auparavant , dit Paolo , réussit par la dextérité de ce prélat (0. Les canons sur l'ordre y furent arrêtés 5 on y approuva aussi le décret sur la résidence et dix-huit autres décrets sur la réformation. Le dernier et le plus important ordonnait l'établissement d'un séminaire auprès de chaque cathédrale , afin d'assurer d'une manière convenable le recrutement du sacerdoce. Cette institution , dont la pensée appartient au cardinal de Lorraine, fut jugée dès lors si précieuse, que les pères s'écriaient d'une commune voix : « N'eussions-nous tiré d'autre fruit du concile . nous serions encore amplement dédommagés de nos épreuves. »
(I) Fra Paolo, 1. viii, p. 710.