CHAPITRE XVI
UN nu CONCILE.
On commençait enfin à appliquer le remède sur la plaie , mais avec beaucoup de prudence et de ménagement ; et il était facile de voir que , si le parti français persévérait dans ses demandes , il s'exposerait à de nouvelles humiliations et s'attirerait de nouveaux échecs. Le cardinal de Lorraine le comprit, et , au lieu de poursuivre un but impossible à atteindre , il ne songea plus qu'à terminer le concile le plus tôt et le mieux possible. Il se montra dès lors plus facile, plus complaisant pour les légats du pape. Et comme le cardinal de Warmie s'étonnait de ne plus lui voir le même zèle pour la réforme , il lui répondit qu'il était encore dans les mêmes dispositions, mais que l'expérience lui avait appris qu'il
ne fallait attendre du concile qu'une réforme imparfaite (i).
Il aurait fallu . pour arriver au but que poursuivait la France, faire des concessions auxquelles la papauté n'aurait jamais consenti. Jamais les Italiens , jamais les Espagnols eux-mêmes n'auraient voulu accorder la communion sous les deux espèces, ni le mariage des prêtres, deux articles sur lesquels la France fondait les plus grandes espérances. On pensait également qu'avec une réforme sérieuse , on aurait pu obtenir beaucoup de succès auprès des protestants; or, on voyait maintenant qu'il fallait renoncer a l'espoir d'obtenir cette réforme telle qu'on la désirait a la cour de France et a la cour impériale. Le pape dominait dans le concile par la quantité d'évêques italiens qui étaient sous la dépendance absolue de ses ministres. Tous s'associaient aux craintes de la cour romaine, et combattaient tout ce qui pouvait blesser ses intérêts ou diminuer son pouvoir. Cette puissante coalition avait fini par triompher des efforts des évêques et des ambassadeurs français. Au lieu de réformer l'Eglise , pour les seuls besoins de laquelle on était assemblé, on ne parlait plus que de réformer les princes, et on attaquait leurs prérogatives avec plus de chaleur que les erreurs des réformés f2). Que fallait-il faire? régler sa conduite suivant le temps et les circonstances ,
(1) Fuv Paolo , 1. VIII , p. 725.
(2) Addif. aux Mcm. de Castelnau , t. ii , 1. v, p. 339.
3S0 faire ce que l'on pouvait plutôt (|ue ce que l'on voulait , ainsi que le disait le cardinal de Lorraine lui-même (i), et laisser iinir le concile. Ce fut l'avis qu'il donna à Ca* therine de Médicis , qui , croyant de son côté avoir rétabli la paix en France par le traité d'Amboise , et désespérant d'obtenir ce qu'elle demandait , engagea le cardinal à se montrer plus trai table et à se concilier la bienveillance du pape, dont on pouvait avoir besoin (2).
A partir de ce moment , on chercha donc moins à décider qu'à concilier , par une habile médiation , les opinions qui avaient donné lieu a tant d'emportement et d'inimitiés (3). On prépara immédiatement les matières qui devaient être traitées dans la prochaine session , et, le 30 Juillet, les légats présentèrent aux ambassadeurs trente-huit articles nouveaux de réformation , afin d'avoir leur avis, avant de les soumettre à l'examen du concile. Le cardinal de Lorraine , afin de ne pas prolonger la discussion , leur conseilla de retrancher ceux qui devaient rencontrer le plus d'opposition (4). Il y avait, en effet , un parti d'évêques assez nombreux qui était ouvertement opposé à tout projet de réforme , et les deux tiers même des pères avaient déclaré qu'ils ne procéderaient jamais à la réformalion de l'ordre ecclésiastique , si on ne travaillait aussi à la réforraation de&
(1) Fra Paolo , 1. via , p. t)88.
(2) Idem, ibidem.
(3) Ranke, Htst. de la papauté , t. ii, p. iSt.
(4) Fra Paolo ,1. VIII , p. 725.
princes ; cent d'entre eux avaient signé un écrit par lequel ils annonçaient qu'ils étaient prêts a se retirer, si le chapitre des princes n'était pas proposé (0. Cette opposition jeta le concile et les partisans de la réforme dans un nouvel embarras. Les nombreux rapports du clergé avec l'état , sa dépendance a l'égard des princes , dans l'ordre temporel , avaient donné lieu à beaucoup d'abus , qu'il était impossible d'atteindre sans blesser les droits et les prérogatives des souverains. De là une nouvelle opposition delà part des ambassadeurs. Le roi de France , ayant reçu ces articles, dont quelquesuns étaient contraires aux libertés de l'église gallicane et aux lois du royaume , écrivit au cardinal de Lorraine et à ses ambassadeurs, pour leur signifier de se retirer si ou voulait toucher aux droits et aux privilèges delà puissance séculière. Le cardinal lui répondit « que pour ce qui concerne la réformation des rois et des princes , la proposition a été faicte par messieurs les légats , qui ne l'ont pu refuser à l'instance d'aulcuns prélats , qui sont subjecls de quelques princes desquels ils sont contre les droicts et les privilèges de l'Eglise , si maltraictés, qu'ils désireroient que, se faisant une bonne et générale réformation , elle fust donnée pour mettre ordre à tels abus et oppressions. Mais , d ajoutait-il, «que l'on ait jamais pensé a toucher aux droicts et aucthorité des rois , mesmement des vostres , Sire ^
(1) Mém. pour le concile^ p. 534.
ne à choses qui vous peust porter aulcun préjudice, il ne se trouvera poinct. Et nous aultrcs , qui avons cet honneur d'estre très-humbles subjects de vous , Sire , qui tenez le premier lieu entre les princes chrestiens , nous ne consentirons jamais à chose qui se conclust contre vostre service (0. »
Ce nouveau conflit entre la puissance ecclésiastique et le pouvoir séculier jetait le souverain pontife dans les plus grands embarras. Chargée de représenter et de défendre les intérêts généraux du monde chrétien , la papauté devait tout a la fois maintenir l'indépendance de l'Eglise, et ménager les princes dont le concours lui était si nécessaire. Pie IV, livré aux préoccupations les plus douloureuses , ne voyait plus qu'un moyen de met- Ire un terme à toutes ces luttes qui scandalisaient les fidèles et faisaient sourire les protestants. Il pensa que personne n'était plus capable de le seconder dans cette circonstance que le cardinal de Lorraine, et il lui écrivit une lettre flatteuse pour l'engager à venir à Rome. Le cardinal, qui, lui aussi sans doute, était fatigué de la lutte, accueillit avec joie cette invitation du pape. Il pensa qu'une entrevue avec Sa Sainteté pourrait calmer bien des ressentiments et résoudre bien des diflîcultés. Après avoir informé le gouvernement français de son projet, il partit pour Rome le 17 Septembre, accompagné de six évéques et de quelques docteurs. Plusieuri^
(1) Mém. pour le concile, loc. sup. cit.
prélats , que sa présence seule retenait au concile , profltèrent de cette occasion pour retourner dans leurs diocèses , en sorte qu'il ne restait plus a Trente que l'archevêque de Sens , les évoques de Lectoure , de Châlons, de Saintes, de Monde, de Verdun, de Nismes, et l'abbé de Clairvaux (0.
Le pape fît un magnifique accueil au cardinal de Lorraine. Il le logea dans son palais, et le visita môme publiquement, ce qui était un honneur sans exemple. Les membres du sacré collège montrèrent le même empressement. Le cardinal fut enchanté de cette réception. u Tous les honneurs, faveurs, bons traitements dont le Saint-Père se peut adviser, écrit-il à i'évêque de Rennes , il me les fait de si bon cœur que j'ay grande occasion de m'en contenter. Tous messieurs de nostre collège me font toutes les caresses et honnestetés qu'ils peuvent (2) . »
Le temps était favorable pour obtenir le concours du cardinal. Il arrive un moment où les âmes les plus fermes se fatiguent de la lutte , où les volontés les plus énergiques fléchissent sous d'insurmontables obstacles. Cet homme naguère si intrépide , si fier , si hautain , se montra respectueux , soumis. Ce pape d'au-delà les
(1) Mém. pour le concile, p. 503. Lettre de MM. Du Ferrier et Pibrac. 25 Septembre 1563.
(2) Lettre du cardinal de Lorraine à Tévêque de Rennes. Ap. Addii, aux Mcm. de Cost , t. ii, 1 v, p. 271. — Fra Paolo, 1. viii, p. 738.
monts courba sa tête altière devant le pape de Rome, devant le chef de l'Eglise catholique. La réconciliation fut complète. Ce n'est pas que nous pensions avec Paolo que Pie IV gagna le cardinal de Lorraine en lui promettant de faire des cardinaux à sa prière, en lui laissant entrevoir la possibilité de le faire son successeur ('). Au risque de paraître un peu optimiste , nous aimons à penser que des personnages qui sont si haut placés, et aux mains de qui sont confiés de si grands intérêts, n'agissent pas toujours sous l'empire de considérations exclusivement personnelles. Tout en faisant la part de l'influence que l'amour -propre flatté par un brillant accueil a pu exercer sur les dispositions du cardinal à cette époque , nous croyons que la supposition de Paolo est inadmissible. Dans les circonstances on l'Europe chrétienne se trouvait placée , le conclave n'aurait jamais voulu donner pour chef à l'Eglise un Français. Le cardinal de Lorraine, qui avait fait trembler le concile et la cour de Rome par ses grands projets de réforme, n'avait pas la moindre chance d'obtenir les suffrages des cardinaux. 11 le savait mieux que personne, et il était trop habile pour se laisser tromper par une semblable promesse. Il n'est même pas probable qu'elle ait été faite , car Pie IV ne pouvait pas ignorer le mécontentement que le cardinal avait excité dans le sacré collège. Il faut donc chercher
(1) Fra Paolo , 1. viii p. 738.
ailleurs encore que dans l'intérêt personnel le motî^ véritable de ce rapprochement , et reconnaître qu'il était commandé par les circonstances.
Les demandes du cardinal de Lorraine au concile et l'obstination avec laquelle il les avait poursuivies l'avaient mis en opposition avec les légats et avec la cour de Rome. Il fallait maintenant effacer l'impression produite par cette opposition , et ne pas donner prise aux adversaires de l'Eglise, en leur donnant le spectacle des divisions qui régnaient parmi ses chefs.
Le cardinal lui-même depuis longtemps s'affligeait de ces divisions et du scandale auquel elles donnaient lieu. C'est pour cela qu'il avait cru devoir faire quelques concessions sur certains points qu'il avait défendus d'abord avec beaucoup d'opiniâtreté. « Jusques aux faquins et valets d'hostellerie, dit-il, on crie que icy nous avons institué une guerre entre Jésus-Christ et Nostre Saint- Père (1). »
Longtemps aussi on avait cru à la cour de Rome que les Français ne venaient au concile que pour ruiner l'autorité du Saint-Siège, et ce préjugé n'avait pas peu contribué à exaspérer contre eux les Italiens , et à les rendre hostiles à toute espèce d'innovations. Le cardinal , de son côté , pensait que la cour romaine ne voulait pas sérieusement la réforme , et il s'était mon-
(1) Mém. pour le concile. Lettre du cardinal de Lorraine au sieur Breton, son agent à Rome , p. 5.52.
tré d'autant plus opiniâtre dans ses demandes , qu'elles rencontraient plus d'opposition. Son voyage à Ronne dissipa ces préventions qu'il inspirait et qu'il avait luimême conçues. Tandis que le pape ne peut trouver d'expressions assez fortes pour vanter le zèle du cardinal , non-seulement en ce qui regarde le concile , mais aussi en tout ce qui concerne le bien général (0, le cardinal , lui aussi , déclare qu'il a trouvé Sa Sainteté animée du désir sincère de procurer le bien de l'Eglise par une sainte rélormation (2). Faut-il conclure de ces paroles qu'il avait déserté la cause qu'il avait ardemment défendue jusque la, et qu'il avait abandonné les idées modérées dont il s'était fait le représentant? Nous ne le croyons pas. En modifiant son langage, en tempérant ses exigences , le cardinal de Lorraine ne fit que s'accommoder au temps , aux circonstances et aux vues mêmes de la régente et du conseil. En homme prudent et habile, il dut se contenter d'un moindre bien pour éviter un plus grand mal. Ne pouvant accomplir la réforme par le concile telle qu'on la désirait , ni faire prévaloir la pensée de la France au milieu des intrigues et des intérêts qui divisaient les pères , il abandonna à la papauté le soin de compléter cette réforme qu'il avait lui-même provoquée. D'ailleurs , la nécessité d'un retour sincère h la sévérité des sentiments et à la pureté
(1) Lettre du pape Pie IV, citée par Rankf. , t. 11 , p. 135.
(2) Mémoires pour le concile. Lettre du cardinal à l'évéque dl Rennes- {Addit. avxMéniotrex de Caatelnau , t. i , li v, p, 271.)
des habitudes ecclésiasliques était tellement sentie par tout le monde . qu'il n'était plus permis au pape luimême de s'y soustraire. « Il y a, dit le savant historien de la papauté , une force irrésistible dans les idées générales d'une époque , une fois qu'elles sont arrivées à la dominer. Le retour vers une discipline plus rigoureuse qui s'était développée au sein du catholicisme, ne pouvait plus ni être reculé , ni être suspendu dans sa marche W. »
Ce qui faisait espérer au cardinal de Lorraine que l'œuvre de la restauration religieuse ne serait point abandonnée, c'est que la cour de Rome était alors sous l'influence d'un homme qui était lui-même partisan d'une réforme rigide, et qui devint plus tard l'expression la plus complète de cette régénération qui allait s'accomplir dans l'Eglise catholique : cet homme, c'était le neveu du pape Pie ÎV, le cardinal Charles Borromée , archevêque de Milan. Charles Borromée inspirait la plus grande confiance au cardinal de Lorraine , comme on peut le voir par quelques lettres. Il n'est pas étonnant que ce mélange d'humilité et de science, de douceur et d'austérité qu'on remarquait en lui, ait produit son effet sur l'archevêque de Reims et vaincu son opposition. Le pape Pie IV lui-même ne repoussait pas entièrement la réforme , mais il ne pouvait souffrir que le concile retendît jusqu'à la cour de Rome, et portât la moindre
(i) Histoire de la papauté , t. ii , p. 114.
atteinte h l'autorité du Saint-Siège. Or, comme il n'était jamais entré dans la pensée du cardinal de Lorraine d'abaisser le pouvoir pontifical , il ne fut pas difficile de s'entendre, et les principaux motifs de dissentiments se trouvant ainsi écartés , on ne songea plus qu'a prendre les mesures nécessaires pour terminer le concile a la plus grande satisfaction de tout le monde. On se fit mutuellement des concessions. Le cardinal de Lorraine ne parla plus de réformer aussi sévèrement la cour , le conclave, les cardinaux ; le pape , de son côté , promit de se relâcher sur la réformation des princes , et tout , dès lors , parut s'acheminer vers une heureuse et pacifique issue.
Mais, pendant que le cardinal de Lorraine négociait avec le pape, un nouvel orage éclata a Trente. Les légats avaient profité de son absence pour remettre en avant les articles de la réformation des princes , malgré la promesse qu'ils lui avaient faite , avant son départ, de ne plus en parler, ou du moins de le faire avec tant de modération que la France n'y fût pas intéressée. Ces articles accordaient au clergé une fouie d'immunités qui tendaient à le soustraire h la juridiction séculière et à l'affranchir de toutes les charges établies par le roi sur ses sujets. L'ambassadeur Du Ferrier protesta, et huit jours après se relira a Venise , avec son collègue Pibrac, suivant les ordres qu'il avait reçus de la cour (0. Cette pro-
(0 Fra I'aolo, I. VIII, 11. l'il,—Mém. pour le concile , p. 532-533.
testation excita de vives clameurs contre les Français: le cardinal de Lorraine, en ayant été informé, s'emporta vivement et contre les ambassadeurs «qui lui semblaient avoir agi avec irréflexion, et contre les légats qui avaient proposé de nouveau des articles que l'on était convenu de modifier ou de supprimer (0. Du Ferrier n'eut pas de peine à justifier sa conduite en s'appuyant sur les or^ dres qu'il avait reçus du gouvernement français, et sur les intentions manifestées par le cardinal lui-même (2), Le roi écrivit aussitôt a ce dernier, lui rendit compte de tout ce qui s'était passé dans cette circonstance, et dit qu'il approuvait complètement l'opposition de ses ambassadeurs au concile. Le cardinal, qui avait été mal informé , loua à son tour la conduite de Du Ferrier et reconnut que la protestation était nécessaire, indispensable (3). Il s'en plaignit même au pape qui le chargea d'arranger celte affaire, et qui lui donna toutes les instructions nécessaires pour la clôture du concile.
L'empereur et le roi de France, qui voulaient en finir, se trouvaient maintenant d'accord avec le pape. Le roi d'Espagne seul persistait , et son ambassadeur refusait de consentir h la clôture. La réforme, telle qu'on l'avait faite, ne satisfaisait point les évêques espagnols, et le comte de Luna menaça un jour de protester. Le cardi-
(1) Fra Paolo , ]. VIII , p. 747.
(2) Mém. pour le concile, p. 504 , 505, 518 , 531.
(3) Mém. pour le concile , p. 523.
liai de Lorraine intervint encore et le fit désister de son opposition. Tout le monde étant d'accord, la session se tint le 11 Novembre, et l'on y approuva la doctrine sur le mariage et les nouveaux décrets de réformation. Les principaux imposaient au pape l'obligation de n'appeler aux fonctions épiscopales et au cardinalat que des sujets capables , ordonnaient la convocation régulière des conciles provinciaux tous les trois ans, recommandaient aux évéques ainsi qu'aux curés la prédication , et aux premiers, la visite annuelle de leurs diocèses , établissaient des règles pour le choix et l'examen des curés, interdisaient la pluralité des bénéfices , etc., etc. Il y avait parmi ces décrets quelques articles contraires aux privilèges , aux libertés de l'église gallicane et aux droits des princes ; et c'étaient ceux-là particulièrement qui avaient excité la protestation des ambassadeurs. Le cardinal de Lorraine dit qu'il acceptait l'ensemble des chapitres , sauf ceux qui concernaient les droits , les privilèges des princes et les coutumes de la France. Il déclara, en son nom et au nom de tous les évêques français , que la France ne les recevait que comme une préparation a une réformation entière et générale, espérant que le pape , en temps et lieu , compléterait l'œuvre des pères, soit en rétablissant les anciens canons de l'Eglise , soit en convoquant un autre concile général(i). Il demanda pour tous les évêques français que
(1) « Cum his corruplissiiuis teraporibus et nioribus hitelligam
sa protestation fût insérée dans les actes du concile , el qu'on lui en donnât une attestation authentique.
Le cardinal de Lorraine, en rendant compte à la reine de ce qui se passa dans cette session , lui disait : « La session s'est faicte avec grand accord et par l'opinion de tous les pères , qui estoient plus de deux cents : a esté dict que les clauses apportées au décret qui touchoit nostre royaume seroient ostées -, ce que moy pour les François ay dict , et prins acte (0. »
Il restait encore un assez grand nombre de matières à terminer , par exemple , celle des indulgences , des images, du purgatoire, et celle non moins importante de la réformation. Mais, sur ces questions encore, la plupart des pères prétendaient qu'il fallait s'en tenir à la doctrine reçue par l'Eglise. « Le plus grand nombre des
non posse ea quibus maxime opus est adhiberi remédia , intérim assentior et probo ea quœ sunt nunc décréta. Non quod ea judicem silis esse ad integram œgrotantis rcipublicae Christi curatiouem , sed quod sperem his priùs lenioribus foraentis adhibilis, cùm graviora medicamenta pati potuerit Ecclcsia, pontif. maxim el maxim. sanct. D. N. Pium pro suà insigni pictatc et prudentià diligenter curaturum ut ea quœ desunt implens, et efflcaciora invcnicns remédia, in usum veteribus jàm diù abolilis canonibus revocatis , et maxime quatuor veterum illorum conciliorum, quœ quantum fieri poterit observanda cssecenseo; vel si expedire videbilur, frequcntiori œcumenicorum conciliorum celebrationc. morbum ab Ecclesià propulsans, eam suœ. pristinœ restituât sanilati. Hanc autem meam mentem et sententiam tùm meo , tùm omnium Gallia? episcoporum nomine in acta referri volo. » (Declarationes et protestationes iliust. card. cà Lothar., aj). Mém. pour le concile, p. 571.)
(i) Mém. pour le co)iCil«, p. 54 2. Lettre du cardinal de Lorraine à la reinc-nière.
3T1 prélats , écrivait l'évêque d'Orléans , n'estoieiit d'advis d'enfoncer si avant cette matière , de sorte que l'on n'estera pas la racine de la maladie (0. » On ne fit donc que revoir ces différents points de doctrine, pour corriger quelques abus. Le cardinal de Lorraine, à l'occasion des images, produisit un décret de la faculté de théologie de Paris , qui fut approuvé par tous les pères (2). Comme la discussion ne pouvait plus durer longtemps, le cardinal proposa d'expédier le reste de la réformation dans une seule session et de terminer le concile. Morone communiqua cette proposition aux ambassadeurs laïques et ecclésiastiques qui l'adoptèrent tous , excepté celui d'Espagne qui voulait, disait-il, attendre la résolution de son maître (-i"). Les congrégations n'en continuèrent pas moins, et l'on s'entendit sur toutes les questions, excepté sur celle qui concernait les privilèges des chapitres. Les plus grandes difficultés venaient de l'Espagne. Le roi, dont les intérêts, cette fois, n'étaient pas conformes à ceux du Saint-Siège , voulait restreindre quelques-uns de ces privilèges, tandis que le pape s'efforçait, au contraire, de les maintenir et de les étendre encore , sachant bien que la soumission absolue des chapitres aux évêques diminuait beaucoup l'influence de la papauté sur l'église
(1) Mém. pour le concile , p. 467.
(2) PaLI.AVIC, 1. XMV, p. 2 , .'>.
(",) Fr\ Paoi.o , 1. VIII , p. 771.
d'Espagne. Par la médiation du cardinal de Lorraine les légats entamèrent des négociations avec les évêques espagnols , et ceux-ci finirent par se contenter d'une autorité bien inférieure à celle qu'ils s'étaient proposé d'obtenir.
Le comte de Luna s'obstinait encore h vouloir la prolongation du concile , lorsqu'on apprit que le pape était dangereusement malade. Comme on craignait une vacance du Saint-Siège pendant la tenue du concile , on résolut de devancer le jour de la session , qui eut lieu le 3 Décembre. On y lut les décrets sur le purgatoire, sur les indulgences, sur le culte des saints , avec les autres chapitres concernant la réformation et particulièrement celle des monastères.
Cette session , qui était la vingt-cinquième depuis l'ouverture du concile, sous Paul ÏII, fut la dernière. Quand tous les décrets lurent lus et approuvés , le cardinal Morone , le premier des légats , donna la bénédiction au concile , et dit : « Après avoir rendu grâces a Dieu, révérendissimes pères, retirez-vous. » Ils répondirent : « Ainsi soit-il. » La plupart pleuraient de joie de se voir ainsi arrivés au terme de leurs travaux. Tous ces vieillards , oubliant leurs dissentiments , leurs animosités , s'embrassèrent avec une vive émotion et se félicitèrent mutuellement d'avoir mis la main a une entreprise commencée , poursuivie au milieu de tant d'orages, et terminée enfin aux acclamations pacifiques du monde chrétien. Le cardinal de Lorraine, ceredou-
table chef de l'opposition , cet adversaire puissant que les Italiens avaient vu arriver avec tant d'effroi au milieu d'eux , mit le sceau a la réconciliation on composant lui-même les acclamations qui terminaient ordinairement ces grandes assemblées. Après avoir fait des vœux pour la longue vie du pape , des empereurs , des rois, des princes, pour la longue durée des républiques -, après avoir désiré aux évêques un heureux retour dans leurs églises , il les invita à garder à jamais les décrets du saint et sacré concile œcuménique, en disant : « C'est la foi de saint Pierre et des apôtres -, c'est la foi des Pères, c'est la foi des orthodoxes (0. »
Les dernières paroles de ce grand ennemi de l'hérésie furent encore des paroles de paix. C'était un usage pratiqué par tous les conciles de fulminer l'anathème contre les hérétiques , en nommant les auteurs de l'hérésie. Plusieurs prélats voulaient qu'on se conformât à cette ancienne coutume de l'Eglise ^ mais le cardinal s'y opposa en disant que nommer les vrais chefs , condamner seulement Luther et Calvin, ce serait irriter les princes et les hérétiques eux-mêmes 5 qu'il ftdlait s'accommoder au temps, aux circonstances , et s'en tenir a la formule générale (2). Ce fut sans doute avec un regret profond que cet homme , qui avait fait tant d'efforts pour appeler et réunir dans le concile les
(1) Fra Paolo, 1. VIII, p, 7S9.
(2) Fra Paolo, 1. VIII, p. 789.
membres dispersés de la chrétienté , prononça ce formidable anathème qui achevait la séparation des catholiques et des protestants , et consacrait a jamais peut-être la rupture définitive de l'unité religieuse.