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CHAPITRE XVIH

PETOUR DU CARDINAI, A PARIS; COKCILE DE REIMS} GUERRE CARDINALE (1564-1565).

Le cardinal de Lorraine était revenu de Trente vers la fin de Décembre, et il avait reparu a la cour dans les premiers jours de Janvier. Son retour ne manqua pas de ranimer les inquiétudes des prolestants. « Beaucoup se sont émus de la conclusion du concile, écrit un membre du conseil, l'évêque d'Orléans , et se sont persuadés que le cardinal de Lorraine revenoit avec l'intention de faire recevoir , de contraindre par force les subjects du roy à l'observation d'iceluy, et abroger l'édict de pacification. Les autres vouloient que cela fust exécuté ainsi 5 mais le cardinal , a son arrivée , a faict profession devant le roy , la royne et tous les princes et seigneurs du conseil , qu'il estoit tout autant esloigné

(les troubles que subject du roy ; qu'il ne venoit que pour ayder Sa Majesté à maintenir la tranquillité publique et obéir au roy. Bien désiroit-il que comme il estoit permis à ceux de la nouvelle religion de suivre la doctrine de leurs ministres , que les catholiques pussent aussi en toute liberté observer la doctrine qui leur estoit baillée de l'Eglise. Quant a l'observation de l'édict , voyant , disoit-il , que le temps ne permettoit pas de rien innover, ny de rien altérer, luy-mesme conseilloit au roy de le faire observer, et que le premier qui le violeroit fust bien chastié (i). »

Les huguenots n'en publièrent pas moins que le cardinal n'avait d'autre intention que de leur faire la guerre. Comme on levait alors des décimes sur l'Eglise pour le rachat du domaine aliéné , ils dirent qu'il a revenoit en faire la cueillette , » pour s'en servir contre eux -, et , sous ce prétexte , le mot d'ordre fut donné à toutes les églises, et partout on se mit sur le pied de guerre (2).

Quelques jours après , le cardinal rendit compte , à Fontainebleau, de sa légation, et supplia le roi, suivant la promesse qui lui en avait été faite , de mettre à exécution les décrets du concile. Il s'éleva à ce sujet une discussion très-vive entre lui et le chancelier L'Hospital. Le chancelier, toujours favorable aux réformés, rendait souvent des édits sans l'avis du conseil. Tout

(1) Addit. aux Mém. de Castelnau , 1. v, p. 530.

(2; Mém. de Cowrfd. Journal de Bruslart, 1. 1 , p. 142.

récemment il avait adressé au parlement de Bourgogne des lettres qui autorisaient ceux de la religion à appeler des ministres pour instruire leurs enfants (0. C'était, au jugement des catholiques, un moyen indirect de rétablir dans toutes les villes du royaume , et surtout îi Paris , les conventicules secrets ; c'était une infraction au traité d'Amboise , qui défendait expressément les prêches clandestins. Le parlement de Dijon , auquel cette déclaration avait été adressée , députa à la cour deux de ses membres , pour lui présenter des remontrances sur cet édit. Ceux-ci , ne pouvant obtenir audience de la reine-mère , s'adressèrent, mais sans succès, a presque tous les maîtres des requêtes pour faire parvenir leurs représentations dans le conseil. Aucun d'eux n'avait osé faire un rapport qui ne pouvait manquer de le compromettre auprès du chef de la magistrature. Les députés de la cour de Dijon eurent alors recours au cardinal de Lorraine, lui expliquèrent leur embarras et le déterminèrent sans peine a remplir les fonctions de maître des requêtes.

Le cardinal se plaignit en plein conseil de ce que les catholiques n'avaient aucun moyen de se faire entendre, et dit qu'il ne comprenait pas pour quel motif les maîtres des requêtes n'avaient pas voulu présenter ladite requête. Le compte qu'il rendit de cette affaire remplit d'étonnement et d'indignation le cardinal de Bourbon

(I) Mnn. (le Conclé , t. ii, p. 19t.

et les autres conseillers , qui n'avaient jamais entendu parler de cette déclaration. Le premier s'écria qu'il n'y avait plus de conseil et qu'il n'y assisterait jamais. Le chancelier , pris au dépourvu , dit au cardinal de Lorraine : « Eh quoi ! Monsieur, estes-vous déjà venu pour nous troubler.? » Cette apostrophe inconvenante, il faut le dire , transporta de colère le cardinal , qui était naturellement vif , impétueux. « Je ne viens point troubler, répondit-il, mais empescher que vous ne troubliez comme vous avez faict par le passé , bélistre que vous estes. — Voudrez-vous donc , reprit le chancelier , que ces pauvres gens auxquels le roy a permis de vivre en liberté de leurs consciences ne fussent aulcunement consolés?— Oui . répondit a son tour le cardinal , je l'empescheray autant que je pourray-, car on sait bien qu'en tolérant telles choses , c'est tacitement permettre les conventicules et assemblées secrètes. Et vous, qui estes de par moy tout ce que vous estes , osez-vous bien me dire que je viens vous troubler.?» — Le cardinal de Bourbon demanda a son tour au chancelier s'il se croyait le droit d'expédier des ordonnances qui n'avaient point été communiquées au conseil ; puis , rompant à ces mots la séance , il passa avec tous les autres conseillers dans la chambre delà reine-mère, qui, tout aussi embarrassée que le chancelier , leur fit ordonner par le roi de retourner immédiatement dans la salle du conseil, où ils recevraient une entière satisfaction. La déclaration fut révoquée comme contraire a l'édit de pacifîca-

lion , avec défense expresse au chancelier d'en sceller , h l'avenir , aucune qui n'eût été auparavant examinée dans le conseil. Le chancelier fut obligé de dévorer cet affront (0. Le conseil fini , l'ambassadeur d'Espagne arriva et remit a la reine des lettres de son maître , qui l'affectèrent vivement, parce qu'il lui reprochait son ingratitude et ses duretés envers la maison de Lorraine, qui seule soutenait la religion catholique en France. Il s'étonnait , dans d'autres lettres adressées au cardinal, de le voir supporter tant d'indignités. Le cardinal dit à l'ambassadeur qu'il les supportait pour le service du roi et de la reine, « auxquels pour mourir il ne voudroit désobéir en rien, w H ajouta , toutefois, que c'était pour maintenir la religion catholique , « laquelle chose ne se faisant pas , il criera si haut que tous les princes de la terre en oyront parler (2). )> Catherine de Médicis , encore tout émue de celte scène et des reproches que lui adressait Philippe II, dit au cardinal qu'il fallait qu'il eût écrit au roi d'Espagne. « Que vous ai-je donc fait , mon cousin? » ajouta-t-elle. Le cardinal protesta qu'il n'avait rien écrit , ce qui fut ratifié par l'ambassadeur qui déclara qu'il avait instruit son maître de tout ce qui se passait a la cour (3). »

(1) Mémoires de Condé. Relation de la dispute qui s'est élevée dans le conseil du roy, entre le cardinal de Lorraine et le chancelier L'Hospital. T. v, p. 50.

(2) M6m.de Condd , ibidem.

^3) L'Etoile, Mémoire pour servir à l'histoire de France, p. 64.

Le chancelier L'Hospital avait prévu que l'affaire du concile allait bientôt le mettre aux prises une seconde fois avec le cardinal de Lorraine. Il eut soin , pour s'assurer la majorité, d'appeler auprès de lui un certain nombre de magistrats dont la plupart étaient huguenots, s'il faut en croire la dépêche de l'ambassadeur d'Espagne (1). Le cardinal ayant exposé le besoin qu'avait le clergé d'une prompte réformalion , la peine qu'il avait prise avec les ambassadeurs du roi pour la rendre aussi générale, aussi complète que le permettaient les circonstances , le profit que la France en retirerait en l'adoptant , et le tort qu'elle se ferait dans l'esprit des autres nations chrétiennes, si , après s'être montrée la plus ardente à provoquer la convocation du concile , elle était la seule qui refusât d'y adhérer ; il supplia le roi , la reine , les princes et les grands de se rappeler les engagements qu'ils avaient pris avant son départ , et de les mettre 'a exécution. Malgré toute son éloquence , il ne put persuader la plus grande partie de l'assemblée. L'Hospital , au nom des libertés de l'église gallicane auxquelles , nous l'avons vu , les décrets du concile avaient porté de graves atteintes , combattit la proposition du cardinal. Il allégua que la publication du concile ramènerait infailliblement la guerre , et demanda au cardinal s'il irait volontiers s'exposer aux coups pour soutenir sa demande. Le cardinal répliqua que si l'on

(1) LcUrede Ghantonney. Ap. Mnn. de Coudé , t. ii, p. 191,

avait eu la guerre , il n'en avait jamais été d'avis, et qu'il lallail sen prendre a celui qui avait signé l'édit de Janvier, source de tant de maux pour la France (0. La discussion allait encore s'envenimer lorsque le roi mit fin au débat (2). Le cardinal n'insista pas, et les évêques furent autorisés seulement à publier ceux des décrets du concile qui concernaient la discipline et qui n'étaient point contraires à la constitution de l'église de France (3).

C'est de cette époque que date la séparation définitive du chancelier L'Hospital et du cardinal de Lorraine. Jusque la, malgré quelques dissentiments passagers, ces deux hommes avaient vécu en bonne intelligence , et ils avaient arrêté d'un commun accord les mémoires qui contenaient les demandes si modérées qu'adressait la France au concile. L'Hospital, toutefois, n'avait pas été fâché devoir le cardinal s'éloigner de la cour, et son absence lui avait paru une occasion favorable pour appliquer plus facilement ce système de tolérance et de concessions qu'il conseillait a Catherine de Médicis. « Le chancelier a de l'affection pour le cardinal, écrit le nonce Prosper de Sainte-Croix ; néanmoins il ne le veut pas en ce pays (4). » Malheureusement on voyait plus ^îlairement

(1) Brantôme, 1. 1 , p. 387.

(2) Idem , ibidem.

(3) Addit. aux Mém. de Castclnau, t. ii , p. 339.

(4) Lettre da nonce Prosper de Saiute-Croix. Ap. Arch. eur.,ç. i46.

59C que jamais que ce système était impraticable, et le traité d'Amboise était loin d'avoir donné au royaume la tranquillité qu'on en attendait. Il fallait donc revenir au système du cardinal de Lorraine, et c'est ce que L'Hospital n'entrevoyait peut-être pas sans éprouver cette tristesse involontaire et ce secret dépit qui accompagnent presque toujours les bonnes intentions qui échouent.

A en juger par le froid accueil que trouva le cardinal auprès du grand-chancelier a son retour du concile de Trente , et aux récriminations amères de celui-ci , il est évident que tout bon accord avait cessé d'exister entre ces deux hommes que la communauté des goûts littéraires et des pensées politiques avait si intimement liés a une certaine époque. Le cardinal ne vit plus de bon œil le chancelier qu'il accusait d'ingratitude envers sa maison et de connivence avec les chefs des réformés. Le chancelier, de son côté , ne se montra pas plus satisfait du cardinal qu'il soupçonnait d'avoir voulu l'écarter du conseil 5 et , quand un peu plus tard il résigna ses fonctions, il parut, dit Mathieu, «étrangement passionné contre ceux qui avoient aidé à eslever sa vertu à cette première dignité de la justice souveraine (0. »

Le cardinal de Lorraine resta pendant quelque temps a la cour , prêcha plusieurs fois en présence du roi , de la reine et de tous les huguenots du conseil (2) 5 puis il re-

(1) Hist. de France, 1. v, p. 313.

(2) Lettre (le Chaiitonney. Ap. M('m. de Condc , t. lu

tourna dans son archevêché de Reims pour y mettre a exécution les décrets de discipline arrêtés au concile de Trente. Au mois de Novembre 1565, il convoqua un concile provincial auquel assistèrent les évoques de Soissons, deChàlons, de Senlis , de Noyon, d'Amiens. L'archevêque de Sens et Tévêque de Verdun, qui se trouvaient alors a Reims , furent invités à prendre part aux délibérations. Vinrent ensuite les députés des chapitres et les abbés des monastères. Le concile s'ouvrit le dimanche 26 Novembre, et dura jusqu'au 13 Décembre. Dans la première congrégation , on chargea quelques docteurs de dresser une profession de foi conforme aux décrets du concile. Dans la seconde, le cardinal , voulant donner l'exemple de la réforme , demanda instamment qu'on la commençât par lui-même, et déclara qu'il s'en rapportait pour cela aux évêques de Châlonset de Soissons. On commença ensuite la discussion des statuts de discipline, dont l'examen dura jusqu'au 12 Décembre. Outre les règlements publiés par le concile, on en proposa d'autres arrêtés par l'assemblée de Poissy; mais on jugea convenable d'en différer l'adoption jusqu'à ce que les évêques dans leurs diocèses , les abbés dans leurs monastères , eussent examiné quelles étaient les réformes les plus nécessaires à introduire. Ces articles ajoutés concernaient la célébration des offices divins , la réforme des bréviaires et des missels , du chant et de la musique, la vénération des reliques et des images , la publication des indulgences , l'établissement des se'

minaires, la proscription des jeux et danses, etc. (0

Les autres règlements portaient principalement sur les devoirs des curés , sur la résidence, sur l'administration des sacrements, sur la promotion aux ordres sacrés, etc. Parmi les autres affaires traitées dans le concile, les principales furent l'érection de Cambrai en métropole , et le jugement du cardinal de Châlillon , l'évêque apostat de Beauvais. Le cardinal de Châtillon avait , on le pense bien, dédaigné de se rendre au concile et de s'y faire représenter. Il fut déclaré contumace. L'archevêque de Reims s'abstint en celte circonstance de donner son avis, de peur qu'on ne l'accusât d'agir sous l'influence de l'inimitié qui existait entre la maison de Lorraine et celle de Châtillon. Il fut décidé qu'on en écrirait au roi, et l'évêque de Beauvais fut provisoirement condamné (2).

Dans la lettre de convocation , on n'avait pas oublié les églises distraites de l'archevêché de Reims , les diocèses de Tournay , d'Arras et de Cambrai. Nous avons déjà parlé de ce démembrement qui attira au cardinal de Lorraine de si injustes accusations. Il pensait bien que ses anciens suffragants allégueraient que, placés

(1) On proposait d'interdire les danses dans toutes les occasions. Le cardinal de Lorraine fut d'avis qu'on les tolérât daus les noces. Il tenait, disait-il , de sa vertueuse mère , que les danses sont moins dangereuses que l'oisivelc. ;,V. pour l'histoire de ce concile, Labbe. Collée t. conc., t. xv, p. 43 et suiv. ; les Actes de la province ecclésias' tique (le Ileims , publiés par Mg^GoussuT, t. m, p. 154, 155, (56; Dora Marlot, t. u , 1. iv, p. 819.)

(2} Les Acles de la province ccclésiasiiq^ie de Reims , loc. sup.cit.

maintenant sous la juridiction de Cambrai , ils n'avaient pas d'ordre 'a recevoir de lui. L'archevêque de Reims n'en déclara pas moins, a la tête de ses comprovinciaux, que le changement fait a Cambrai était contraire à tous les canons , et que, comme métropolitain de Reims, il emploierait tous les moyens légaux pour conserver les prérogatives de son siège (0.

Tous ces règlements reçurent dans le diocèse une prompte application, et le cardinal de Lorraine n'oublia rien de ce qui pouvait y ranimer la foi. Il institua des processions auxquelles il assistait lui-même, les pieds et la tête nus, a la tête de son troupeau. Il visitait son diocèse , prêchait dans les villes , dans les villages , distribuait l'eucharistie pendant des jours entiers, s'appliquait à tous les détails de son administration avec un zèle infatigable (2). Il établissait a Reims un séminaire , le premier qui fut fondé en France. Il encourageait les jésuites , appelait à Reims le célèbre Edmond Auger , dont les protestants disaient que , s'il n'avait pas été catholique , il n'aurait jamais existé un plus grand orateur ^ il ouvrait sa magnifique maison de Meudon aux capu-

(1) « Rem omnem contra sanctorum pontificum , conciliorumque nicaeni, ephesini, chalcedonensis canones susceptam, quod cùm ità esse nobis persuasum sit, statuimus orani ratione adbibere juris reraedium , ne quod ad provincia; ornamentum de manu in manum nobis traditura est , nostrà negligentiâ ab alio occupatiim ut probrum nobis objici possit. » (Dom Marlot, t. ii , I. iv, p. 819.)

(2) Conjonct. des lettres et armes , fol. 18.

cins(i); enfiu , il propageait partout où s'exerçait son influence le zèle qui l'animait pour le rétablissement de la discipline et la restauration des études. Son exemple fut bientôt suivi par la plupart des évêques, et, en quelques années, la réforme avait produit en France des résultats si considérables , que , an rapport d'un ambassadeur vénitien, le nombre des protestants, en lo80, avait diminué de 70 pour cent, et que le bas peuple était redevenu tout-a-fait catholique (2).

Après le synode, le cardinal songea à repartir pour Paris, et comme il ne pouvait s'aifranchir des nouvelles lois rendues sur la discipline et concernant la résidence, il se lit délivrer des lettres qui l'autorisaient a quitter son diocèse. Le prince de Condé, qui se trouvait en ce moment à Soissons , parut oublier un instant ses anciens démêlés avec lui , et lui fit un excellent accueil. Le cardinal de Lorraine profita de ses bonnes dispositions et employa l'influence de Catherine de Bourbon , sœur du prince, pour le rattacher à la cause catholique (3). Il alla même jusqu'à lui offrir la main de sa nièce Marie Sluart. Mais ce projet de mariage ne faisait pas le compte des huguenots , qui craignaient qu'on ne leur enlevât leur chef principal i^) . Ils employèrent tous les moyens pour

(1) Hilarion deCoste, fiist. catholique, p. 418.

(2) Lorenzo Priuli , cite par Ranke. \. Hisl. de la papauté, t. m, p. 181.

(3) Mdm. de Condé, 1. 11 , p. 150 , 151.

(4) Idem , ibidnn.

AOi traverser cette nouvelle tentative de conciliation. Ils persuadèrent à ce [)rince faible que le cardinal voulait rendormir par de belles paroles , liront courir diverses pièces en prose et en vers pour le détourner de cette alliance , et finirent par le regagner complètement (0. La réconciliation cependant paraissait en si bon train à cette époque , que dans le démêlé qui s'éleva bientôt entre le cardinal de Lorraine et le maréchal de Montmorency, le prince prit ouvertement la défense de son ancien ennemi.

Le cardinal , nous l'avons dit , se rendait a Paris , et comme sa vie n'était plus en sûreté, il ne marchait qu'accompagné d'un certain nombre d'arquebusiers qui lui servaient de garde. Le maréchal de Montmorency , gouverneur de risle-de-France, qui le haïssait mortellement, lui lit signifier de ne pas se présenter dans la capitale avec sa compagnie, de peur d'exciter quelque mouvement. Le cardinal ne tint pas compte de cette injonction , et ne daigna pas informer le maréchal qu'il était porteur d'un brevet, ce que celui-ci, du reste , savait parfaitement. Mais à peine avait-il dépassé la porte Saint-Denis , qu'il se trouva en face de Montmorency , escorté de 300 arquebusiers, qui firent feu sur les gens du cardinal, et en tuèrent ou blessèrent plusieurs. Le cardinal , qui n'était pas brave , sauta de cheval , défendit aux siens de tirer sous peine de la vie, et se réfugia dans la maison d'un

(l) Addit. aux Uém. de Caslelnuu , t. ii , p. 456.

marchand. Ses serviteurs, n'osant désobéir à ses ordres, en firent autant , laissèrent là leurs armes et leurs chevaux , et se dispersèrent dans les boutiques voisines (0.

Le cardinal attendit la un de celte échauffourée qui pouvait avoir les plus graves conséquences , et se retira le soir , a pied, a l'hôtel de Cluny. Le lendemain , le maréchal de Montmorency passa plusieurs fois sous ses fenêtres , comme pour le braver, et le cardinal eut grand'peine à contenir l'ardeur du duc d'Aumale, qui voulait venger cet affront fait a son frère. S'il eût voulu , les bourgeois de Paris n'eussent pas manqué de le seconder, et cette bravade eût été bientôt punie (2). Il se borna à présenter son brevet au parlement et à adresser au roi, qui voyageait alors dans le Midi . une plainte sévère contre Montmorency -, puis , voyant que sa présence irritait les uns et animait les autres, il quitta Paris et revint en Champagne. Cette conduite du maréchal fut généralement blâmée, et le prince deCondé, apprenant ce qui venait de se passer , ne put s'empêcher de dire que , si Montmorency avait voulu faire périr son ennemi , il n'en avait pas assez fait , et que s'il avait seulement voulu l'humilier , il en avait fait trop. Le bruit se répandit même que Condé songeait à ramener le cardinal dans

(1) Méyn. de Condé, t. vi , p. 91, 92. — Brantôme , t. ii, p. 428 el suiv. — Mém. de Castelnau , 1. vi , ch. ii , p. 1 63 . — NJathiec , 1. y» p. 2S9, — De Thou , 1. XXXII , p. 533 , 537.

(<2) Mathieu , Hist. de France , 1. v, p. 283.

Paris , et à venger l'injure qui lui était faite (•). Les Parisiens, qui adoraient les princes lorrains, étaient prêts à s'armer pour sa querelle ; mais il ne pouvait pas songer à embraser la capitale pour satisfaire une misérable vengeance d'amour-propre. Montmorency n'en était pas moins très-inquiet , et tout le parti protestant en émoi. Le maréchal, pour se mettre à l'abri d'une attaque , crut devoir appeler auprès de lui force gens armés, invita Coligny à lui prêter assistance et se prépara à recevoir le prince de Condé. Mais celui-ci arriva sans armes et sans escorte , et l'émotion causée dans Paris par cette affaire se calma (2).

Quelque temps après , on vit éclater de nouveau dans ce qu'on nomma la guerre cardinale cette même jalousie qui animait la noblesse contre les princes lorrains. La tactique des ennemis du cardinal était , on le sait , de le représenter comme un bomme subissant toujours quelque influence étrangère , soit celle de l'Espagne , soit celle de Rome. Cette fois , il voulait , pour s'attirer la faveur de l'empereur d'Allemagne , faire retomber sous la domination de l'empire les Trois-Évêchés , dont il avait lui-même favorisé la conquête. On voit d'avance toute l'absurdité d'une pareille supposition. Elle fut accueillie cependant , accréditée par les libellistes du

(1) Mém. de Condé , Journal de )3busl*rt, tu, p. 150 , 151, (Q) Mém. de Condé , loc. sup. cit.

40-i temps et reproduite par les historiens (0. De quoi s'agissait-il donc dans cette guerre cardinale?

La France , on le sait, n'avait pas encore converti en occupation définitive la conquête des Trois-Évêchés , et les liens de subordination féodale qui rattachaient a l'empire les villes de Metz , Toul et Verdun subsistaient toujours. Comme administrateur du temporel de l'évêché de Metz , comme seigneur du pays messin , le cardinal de Lorraine était donc vassal de l'empereur d'Allemagne 5 il en recevait l'investiture , et les appels ressortissaient à la cour impériale. Au même titre , il pouvait nommer et destituer les capitaines des villes et places du diocèse de Metz et recevoir leurs serments , exercer entin tous les droits de la souveraineté. Plusieurs fois déjà ce pays avait été dévasté par des bandes de reîtres , qui venaient au secours des calvinistes de France , et les officiers de l'évêché avaient été obligés d'attacher sur les chemins les pannonceaux de l'empire pour empêcher le pillage. Ces mesures n'ayant pas sufïi , le cardinal , afin de prévenir le retour de semblables brigandages , sollicita et obtint de l'empereur une sauvegarde pour les places et terres de son évêché ; et , en même temps , il destitua les capitaines des villes de Vie , de Moyenvic , d'Alberstroff comme trop favorables aux protestants , et il en établit d'autres à leur place. Le gouverneur de Marsal , l'Espagnol Pierre Salcède , an-

(1) Voyez Sis.MONui , Hist. des Français , t. wiii , p. 442.

cienne créature de la maison de Lorraine , et qui , tout récemment , avait été destitué de ses l'oiictions de bailli à cause de sa connivence avec les protestants , voulut s'opposer a la publication de cette sauvegarde , sous prétexte qu'elle tendait a diminuer l'autorité du roi et qu'elle constituait une véritable trahison envers la France. Il résolut en même temps de s'opposer a l'entrée des troupes du cardinal dans les places de l'évêché, se saisit du château de Vie, d'Alberstroff, en chassa les officiers , et se conduisit comme si le roi de France avait été le véritable maître du pays, et comme s'il eût été son représentant. Il fit publier, et les ennemis du cardinal répétèreut dans leurs écrits, que son but était de faire rentrer les évêchés de Metz , Toul et Verdun sous la protection de l'empereur, afin de se faire mettre, avec son aide, au nombre des princes de l'empire. « C'estoit, ajoutent-ils , donner entrée à l'empereur pour répéter les terres du pays et le faire victorieux sans combattre , et devant que les estats en eussent ordonné. »

Cette accusation, encore une fois, était ridicule, et le conflit survenu entre le lieutenant du roi et les gens du cardinal n'avait d'autre cause que la haine et le ressentiment de Saîccde. Le duc d'Aumale chercha à apaiser le différend, mais le lieutenant du roi a Metz, qui s'entendait avec Salcède, ne voulut accepter aucune proposition. Le cardinal alors jeta dans Vie quelques troupes qui assiégèrent celles du roi retirées dans le château. Le siège dura trois jours au bout desquels les assiégés se rendi-

rent. Aussitôt que cette querelle avait éclaté, le cardinal de Lorraine avait envoyé vers le roi son maître-d'hôtel , le comte de Buren , pour savoir s'il autorisait l'entreprise du sieur de Salcède. Le roi le désavoua et enjoignit à Salcède de remettre les places entre les mains du cardinal. Ces troubles avaient duré depuis le milieu jusqu'à la fin de Juillet : ils n'eurent d'autre résultat que de fournir de nouvelles armes aux ennemis des princes lorrains qu'on représenta, dans de mordants pamphlets, comme toujours vendus aux étrangers (i).

(1) Le plus spirituel , le plus mordant de tous ces pamphlets est celui qui est intitulé : La guerre cardinale. Il est dans les Mémoires de Condé , t. vi. — Voir aussi De Thou , 1. xxxvii , p. 552 ; Mém. de Condé, t. II, p. 162; Dom Calmet, Hist. de Lorraine, 1. xux,

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