CHAPITRE
Naissance de Charles de lorraine, son édccation , son entrée
A LA cour, son premier VOYAGE A ROME.
Charles de Lorraine , deuxième fds de Claude de Lorraine et d'Antoinette de Bourbon , naquit au château de Joinville , le 17 Février 1525. C'était l'époque oi^i la réforme commençait à agiter l'Europe occidentale , où l'anabaptisme faisait une première explosion dans les provinces voisines du Rhin , et donnait au mouvement religieux les allures formidables d'une guerre contre la société. Cette circonstance ne pouvait manquer d'être remarquée par ses panégyristes , qui publièrent « qu'il estoit venu au monde quand l'hérésie naissoit , afln qu'il oppugnast les hérétiques (0. » Ce fut, au reste,
(1) £a conjonction des lettres et armes des deux très-illustres princes lorrains , par Nicolas Boucher , docteur en théologie* Reims, 1579, p. 8.
le sort de presque tous les membres de cette maison^ de passer aux yeux du peuple pour « les appelés de Dieu(0. » Quand Charles-Quint vint avec toutes ses forces assiéger Saint-Dizier , la terreur se répandit jusque dans Paris ; mais les habitants reprirent confiance , quand ils virent le roi se promener dans les rues de la ville avec monseigneur Claude de Lorraine (2), Bien plus grande encore était la confiance qu'inspirait son fils François. Après la désastreuse bataille de Saint- Quentin , qui amena les Espagnols jusqu'à trente lieues de Paris , les soldats disaient dans la déroute que , « si monsieur de Guise eût été la, ce malheur ne fût pas advenu (3). » Quand son fils Henri , le chef de la Ligue , entrait dans Paris , le peuple criait Hosannah !
Charles de Lorraine passa ses premières années à Joinville , sous la garde vigilante de sa pieuse mère Antoinette de Bourbon , « vrai sacraire de bonté et (l'honneur, » a dit un des plus ardents ennemis de son fils (*). C'est là que cette noble duchesse consacrait une vie obscure à élever ses enfants et à répandre des bienfaits autour d'elle (&). Antoinette de Bourbon avait tout
(1) 3Iém. de Castelnau. CoDect. Petitot, t. xxxiii, I. i, ch. m, p. 9,
(2) Brantôme, 1. 11 , p. 312.
(3) Mémoires de Tavannes. Collect. Petitot , t. xxiv, p. 202,
(4) Régnier de la Planche. V. son mordant pamphlet intitulé le Livre des marchands. In-îol., Paris, 1836 , p. 423.
(5) On ne la désignait dans le pays que sous le nom de la bonne dame.
ce qu'il (allait pour briller a la cour : un grand nom , un esprit distingué, une beauté remarquable -, mais le luxe bruyant de cette cour et la vie licencieuse qu'on y menait alors n'allaient pas à cette femme simple et vertueuse. Elle n'y paraissait guère qu'à de rares intervalles , pour satisfaire aux convenances rigoureuses que lui imposaient sa naissance et son rang. La place de cette austère mère de famille n'était pas a la cour de François P"" , de Henri II , où les maîtresses des rois éclipsaient les reines de France. Parmi ses nombreux enfants , Antoinette de Bourbon paraît avoir particulièrement aimé Charles ^ et on voit souvent leurs noms réunis dans quelques-unes des pieuses fondations dont elle a doté la ville de Joinville. Elle le conserva auprès d'elle jusqu'à l'âge de dix ans, jusqu'au moment où le jeune Charles entra au collège de Navarre.
Le collège de Navarre était alors le collège des princes : François F"" y avait été élevé; quelque temps après les deux princes qui allaient personnifier les deux grands partis religieux du temps, et qui devaient bientôt se rencontrer sur des champs de bataille opposés , Henri de Guise , le chef futur de la Ligue , et Henri de Béarn , qui devait être Henri IV , y passèrent ensemble leurs premières années. Charles de Lorraine ne tarda pas à y révéler les qualités d'esprit qu'il déploya plus tard dans sa vie publique. Il était, dit un de ses biographes, (I capable de toutes sciences, vif, aigu, subtil, prompt à tontes choses, cupide de veoir et d'ouyr , et
de coguoislre de tout et de tous ; méditant toujours quelque chose en soy-mesme , n'estant jamais oysif (^). » On retrouve la, dans leur germe, cette prodigieuse activité et cette aptitude universelle qui en firent plus tard un des hommes les plus remarquables de son temps. Le chancelier Olivier , qui l'avait connu dès sa plus tendre enfance . l'appelait iin prodige de nature et d'esprit ^2). Sa renommée d'écolier franchit bientôt l'enceinte du collège, et appela sur lui l'attention du roi. Le jeune Charles avait, d'ailleurs, a la cour un puissant protecteur : c'était le cardinal de Lorraine , son oncle , qui jouissait alors de toute l'amitié de François F^ Jean de Lorraine lui présenta son neveu. « Le roy, admirant en lui une taille et façon vrayment de prince, un jugement par-dessus son âge , une doctrine épurée des impertinences de l'école et un zèle brûlant a la défense de la religion , le donna pour précepteur a son fds (3). » Quoique plus jeune de quelques années que le dauphin , Charles de Lorraine s'attira bientôt toute sa confiance ^ et il sut lui inspirer dès lors assez d'estime pour que, devenu roi , il l'appelât dans le conseil , dont il devint bientôt un des membres les plus influents. Les ennemis du cardinal (et jamais personne n'en eut de plus ardents) , pour expliquer celte profonde intimité qui s'é-
(1) Ço)}jonct. de lettres et armes , etc., p. 9.
(2) Dom Marlot, Histoire de la ville , citéet université de Reims, ■X. IV, 1. XII, p. 302.
(3) Matihei', Histoire de France , 1. 1 , 1. viii, p. 408.
tablit entre lui et le jeune héritier de la conroinie , nous le représentent flattant ses vices, et servant de ministre il de honteuses passions (0. Mais il n'est pas nécessaire de recourir a de telles suppositions, pour rendre com})te de l'ascendant qu'exerce naturellement une intelligence supérieure sur un esprit médiocre , un caractère énergique et entreprenant sur une âme faible et indécise. D'ailleurs , un tel métier décèle encore plus de bassesse et de corruption que de souplesse et d'habileté dans celui qui s'y livre 5 la jeunesse et l'éducation de Charles de Lorraine repoussent cette infâme accusation. Que l'entraînement de l'exemple et l'ardeur de l'âge l'aient exposé à des séductions , à des faiblesses , à des fautes, c'est ce qu'il est plus facile de comprendre que d'excuser (2). Qu'il ait cherché a plaire a la duchesse de Valentinois , toute puissante sur l'esprit du dauphin , et qu'il ait montré peu de scrupule à rechercher sa faveur et sa protection , c'est ce qui paraît incontestable (3). «Pour du tout s'asseurer , ils se jetteront du commencement au party de cette femme , spécialement le cardinal , qui estoit des plus parfaits en l'art de courtiser (^). »
(1) Mémoires de Coudé, t. vi , p. 12 , 13.
(2) Voy. BuANTO[\iE , l. m , p. 285.
(3) De Tiiou , Histoire universelle, 1. 1 delà Iraduclioii IVauraise, ]. m , p. 184, 185.
(4) Histoire puriicidière de la cotir de Henri II. Ap. Archiver, curieuses , i" série , t. m , p. :?8l.
Du reste, les années qu'il passa à !a cour avant d'entrer aux affaires ne furent point un temps perdu pour la science. « Il ne suivoit tellement le roy, que , cependant, à certaines heures, il retournast à ses estudes. Retiré qu'il fust des escholes , et comme n'ayant plus personne pour regarder après lui , il ne prenoit point plaisir à avoir de beaux chevaux (comme il advient), ny à nourrir des chiens , ny a aller courir le cerf ou le sanglier 5 mais le temps que les uns employoient aux jeux , les autres à la paulme et autres passe-temps , le loysir qui luy restoit après avoir fait son devoir en cour, s'estant retiré en son logis , il l'employoit a remémorer ses estudes , à ouyr les plus excellents docteurs en philosophie, en loix , en théologie, lesquels il accostoit , et desquels suivoit volontiers la compagnie; et souvent assistoit a leurs disputes, ou publiques es escholes, ou particulières au logis. Il n'estoit point honteux d'appeler à disner ou soupper les gensdesçavoir, quoyque ils fussent de petite maison ; ny de recevoir ceux qui se présentoient d'eux-mesmes , et deviser avec eux. Demeurez, disoil-il , afin que nous philosophions (0. »
Cependant le moment était venu pour lui d'embrasser la vie active. Destiné a l'Eglise, Charles de Lorraine avait été de bonne heure pourvu d'une des plus importantes dignités ecclésiastiques du royaume. Il n'avait encore que neuf ans, suivant dom Marlot (2), (piand,
(1) Conjonct. des lellres , cic. p. 10.
(2) Dom MvRi.oi , l. IV, 1. MI , eh. w, p. 302.
l'archevêché de Reims étant tlevemi vacant par la mort de Robert de Lenoncourt (1y32), il fut désigné pour lui succéder. Mais, a cet âge, il ne pouvait être archevêque qu'en expectative , et Jean de Lorraine conserva le titre et l'administration du diocèse jusqu'à ce que son neveu eût atteint sa seizième année. Il s'en démit alors, avec le consentement du pape, et Charles de Lorraine put , en vertu d'une dispense , exercer le gouvernement temporel et spirituel de la province de Reims (20 Avril 1538). Toutefois, ce ne fut que sept ans après. au mois de Février iSio, qu'il fut consacré dans la chapelle du château de Joinville , par le cardinal de Givry , évêque d'Amiens. Au mois de Mai suivant , il reçut le pallium des mains de l'évêque de Châlons ; et .^ après être allé ensuite revêtir 'a Paris la dignité de chancelier de l'ordre de Saint-Michel , il revint à Reims où il fit son entrée solennelle le 6 Décembre 1546. Il prit possession de son archevêché au milieu d'un immense concours de monde , que la curiosité et la religion avaient attiré, ce jour-là, dans la métropole. Des indulgences avaient été accordées par le pape à tous ceux qui feraient leurs dévotions dans l'église de Reims 5 et le nombre de ceux qui accoururent fut si grand , que la vaste basilique ne put les contenir (0. L'année suivante, François l*"^ mourut (1547), et Henri II monta sur le trône.
(1) Dom Marlot, t. iv,l. xii,ch.xv, p. 302.
Jusque là . les fils de Claude de Lorraine ne jouissaient pas encore d'un grand crédit a la cour. Charles était tout simplement Monsieur de Reims (0: et François, comte d'Aumale, n'avait encore d'autre réputation que celle de vaillant capitaine. Les autres frères se poussaient comme ils pouvaient '^2) . Cependant, si l'on en croit certains historiens, ennemis de la maison de Guise, dès cette époque , les princes lorrains avaient inspiré quelque inquiétude a François I"; et ce prince avait, en mourant, recommandé a son successeur de se défler de leur ambition ; « prévoyant , dit de Thou , que si jamais ils entroient aux affaires, ils dépouilleroient ses propres enfants et ruineroient la France sans ressources (3). « Le même historien, il est vrai, ajoute que d'abord on ne crut pas a ces paroles, qui ne prirent consistance que beaucoup plus tard , a l'époque où l'influence toujours croissante des deux frères menaça l'autorité de Catherine de Médicis , et fit trembler les protestants i^). Tout le monde connaît la fameuse prédiction qui courut vers l'année 4560 , sous la forme de ce quatrain :
Le feu roy devina ce point Que ceux de la maison de Guize Metlroient ses enfants en pourpoint Et son povre peuple en chemise.
(1) Mémoires de Condé , légende du cardinal , t. vi , p. 44.
(2) Id., ibid.
(3) DeTkoc , l.iii , p. 183; Mém. de Condô , t.vi, loc. siip.cit.; Mém. de la Ligue, 1. 1 , p. 39.5.
(4) DeTiiot, Incsup.eit.
Ce qu'il y a de plus remarquable dans cette prédiction, ce qui l'a accréditée , c'est qu'elle s'est presque accomplie. Faut-il en conclure que François F' , à son lit de mort, entrevit la Ligue et les barricades? Nous ne le pensons pas. François P' est mort parfaitement tranquille sur l'avenir de cette couronne qu'il laissait entre les mains de son fils Henri; et rien, à cette époque, n'annonçait encore celte grandeur à laquelle la maison de Lorraine est ensuite parvenue. Rien ne faisait entrevoir k ce prince que les guerres civiles désoleraient un jour son beau royaume, et qu'à la faveur de ces guerres, les Guises s'élèveraient jusqu'aux marches du trône. Ce n'étaient pas deux jeunes seigneurs, dont l'un avait vingthuit ans et l'autre vingt-deux, qui pouvaient paraître menaçants pour la dynastie des Valois. Et d'ailleurs, s'il avait tant redouté leur ambition , pourquoi les aurait-il comblés jusqu'à la fin de ses bienfaits? Pourquoi les aurait-il si près approchés du trône, s'il avait pu penser qu'un jour ils le renverseraient pour s'élever sur ses ruines ? Il n'y a rien de vraisemblable en tout cela (0.
Ce qui l'est davantage , c'est que François r"" a pu craindre que la complaisance de son successeur pour les princes lorrains ne compromît un jour l'unité de la monarchie. En effet , comme héritiers de la maison
(1) « Ne fault ajouter foy, dit Brantôme , à ce proverbe, qu'on est allé je ne sais quellement trouver, que le roy François disoit que ceux de Guise mettroient les roys de France et leurs enfants en
chemise Ce sont les roys qui les ont mis plustost en chemise. »
^Brantôme, t. m, p. 253.)
(lAnjou . les princes lorrains ne dissimulaient nullement leurs prétentions sur l'Anjou et la Provence , et ils n'auraient pas été fâchés défaire rendre à leur famille ces deux importantes provinces (0. A l'époque du mariage de leur troisième frère, depuis ducd'Aumale, avec une des filles de la grande sénéchale Diane de Poitiers, ils avaient obtenu du dauphin la promesse d'être réintégrés dans le comté de Provence , à son avènement. Le roi ne l'ignorait pas; et il avait dû mettre son fils en garde contre toute aliénation de ce genre. C'est ce qu'indique ce passage de la légende du cardinal : « Sçavoit le roy François que ces esprits pourroyent remuer quelque chose, et, sous le prétexte des duché d'Anjou et comté de Provence , brouiller le royaume. Pour cette cause ne les favorisoit-il que bien a point (2). » Telle est l'origine, tel est le sens de cette prétendue prophétie, que la jalousie intéressée de Catherine de Médicis exploita habilement contre les princes lorrains, atin de les rendre odieux au peuple. Pour discréditer ces puissants personnages qu'elle redoutait, et dont elle ne pouvait se passer , elle ne trouva rien de mieux à faire que de les représenter comme des ambitieux qui convoitaient la couronne; et elle fit courir, douze ou quinze ans après la mort du roi sou beau-père, cette prédiction que nous avons rapportée (3) .
(1) Mémoires de Coudé, t. vi , p. 6.
(2) Id., ibkl
(3) De Tiioc, Hisf. univ.,]oc.su\). cit.
Quoi qu'il en soit, l'avènement de Henri II hâta singu-^ lièrement la fortune des deux frères ; tout jeunes qu'ils étaient, ils se virent appelés à siéger dans le conseil a côté des princes du sang et du connétable de Montmorency, que le nouveau roi venait de tirer de sa disgrâce, et dont il avait fait son premier ministre. Le connétable fut chargé de la direction générale des affaires 5 et les princes lorrains partagèrent le second rang avec le maréchal de Saint-André (0. Quelque temps après son avènement, Henri II les présenta lui-même a Montmorency, son compère, son compagnon de la table et du lit (2), et lui dit : « Mon compère , voicy les disciples que je vous présente pour apprendre de vous et vous obéir comme a moy-même. Je vous prie de les instruire dans mes affaires, pour m'y faire service sous vous , tant que vous vivrez. » Puis , se tournant vers eux , il ajouta : « Je vous le baille pour vostre père et maistre; aimezle et faites ce qu'il vous dira, car je le tiens moy-même pour mon père et meilleur amy, et pour le plus loyal serviteur que mon père ait eu, ne que je saurois avoir (3).
Bientôt le roi mit le comble à ses faveurs, en demandant pour le jeune archevêque de Reims le chapeau de cardinal. La promotion de Charles de Lorraine ne se fît pas attendre : elle eut lieu le 27 Juillet , le lendemain
(1) DeThou, 1. m, p. 184.
(2) Mémoires de Tavannes. Collection Petitot, t. xxiv, p. 226.
(3) Mémoires de Condé , légende du cardinal , p. 1 1.
même du jour où il avait sacré le roi à Reims (0. Il fut désigné sous le nom de cardinal de Guise, jusqu'à la mort de Jean de Lorraine , son oncle , qui devait lui laisser son titre en même temps que ses bénéfices. Depuis ce moment, Charles de Lorraine fut toujours associé au gouvernement de Henri II ^ et il a attaché son nom à tous les actes importants de ce règne.
On sait qu'au moment où François P' mourut , la France avait deux ennemis redoutables , l'Angleterre et l'Espagne. Pendant toute la durée de son règne, ces deux puissances s'étaient presque constamment unies contre nous -, et leur alliance avait plus d'une fois compromis l'indépendance du territoire , et l'existence même de la nation. La mort de Henri YIII , les embarras inséparables d'une minorité laissaient la France assez tranquille du côté de l'Angleterre ^ mais l'Espagne la menaçait toujours du même danger ; et , depuis que son rival était descendu dans la tombe ; depuis que les protestants avaient été battus à Muhlberg, Charles- Quint se trouvait plus puissant que jamais.
Henri H, a son avènement (1547), se trouvait donc dans la même situation que son père : les mêmes périls pour la France et pour l'Europe lui commandaient une politique semblable à celle de François P"". Aussi , les premières années de son règne furent-elles marquées par d'importantes négociations, dont le but était de don- Ci) Dom Marlot, 1. xii, ch.xvi, p. 30".
nor a la Franco dos alliés contre ses ennemis naturels ^ contre l'Angleterre et contre l'Espagne. On négocia en Ecosse pour enlever ce pays îi l'alliance anglaise , et le rattacher à la France par le mariage de Marie Stuart avec le dauphin. On négocia en Italie , pour soutenir dans toutes leurs tentatives les adversaires de la maison impériale. Sur ces deux points les princes lorrains déployèrent d'autant plus d'activité , que l'intérêt national était essentiellement lié à celui de leur ambition. En Ecosse , ils appuyaient toutes les mesures propres à fortifier l'alliance française par un mariage qui augmentait leur importance , et qui les rapprochait du trône. Comme représentants de la maison d'Anjou, ils avaient de vagues prétentions sur le royaume de Naples, et ils devaient naturellement encourager, de ce côté, toutes les entreprises qui ouvraient quelque chance de gloire et d'agrandissement h leur maison.
L'Italie, qui avait été si souvent le théâtre de nos succès et de nos revers, sous les règnes précédents , appela tout d'abord l'attention du gouvernement de Henri II. Le danger, en effet, y était imminent.
Les derniers restes de l'indépendance italienne périssaient sous les coups de Charles-Quint. Déjà maître du royaume de Naples et du duché de Milan, il préludait par un assassinat à l'asservissement de l'Italie centrale. Le pape Paul III, avant d'entrer dans les ordres sacrés, avait eu un fils, Pierre-Louis Farnèse, qu'il avait investi des duchés de Parme et de Plaisance, démembrement du
domaine du Saint-Siège. Ce fils avait e'té poignardé dans son palais : et aussitôt six cents soldats espagnols s'étaient emparés de Plaisance. OctaveFarnèse, sou héritier, luttait sans espoir contre Fernand de Gonzague, gouverneur de Milan, pour la conservation de Parme. Il s'agissait de savoir : si Charles-Quint se rendrait maître de cette dernière ville, ruinerait la puissance du Saint-Siège et soumettrait a sa domination la Péninsule entière ; ou si la France, qui pouvait seule s'opposer efficacement à ses desseins, arrêterait ses progrès, et maintiendrait, tout à la fois, l'indépendance de l'Italie et celle de la papauté. Le successeur de François I" ne pouvait pas hésiter un instant a prendre la défense du pape qui, de son côté, paraissait tout disposé à se jeter entre les bras de la France . La mort de Pierre Farnèse n'était pas la cause unique des soucis et des préoccupations de la papauté. La question religieuse , qui agitait en ce moment tous les esprits, venait encore ajouter aux embarras de sa situation. Paul III avait, deux années auparavant, convoqué un concile général à Trente . pour rétablir la paix dans l'Eglise. En même temps, il avait réuni ses efforts à ceux de Charles-Quint , pour accabler les protestants d'Allemagne ; mais il n'avait pas tardé a s'apercevoir que la grande victoire de Muhlberg (1347) n'avait servi qu'à fortifier le pouvoir impérial, sans rétablir dans les états germaniques l'autorité du Saint-Siège et l'unité de l'Eglise. Toute la conduite de Charles-Quint montrait, d'ailleurs, qu'il ne voyait dans le concile qu'un
moyen d'étouffer la révolution protestante h son profit, et qu'il prétendait en faire l'instrument de ses ambitieux projets. En même temps, il comptait exploiter, dans le concile même , les idées de réforme et d'opposition à la cour de Rome, pour tenir la papauté en échec et la placer sous sa dépendance -, de sorte que cette grande assemblée eût encore servi , entre ses mains , à opprimer le 8aint-Siége (0.
Paul III , devinant les intentions de Charles-Quint , avait voulu soustraire le concile à son influence , en le transférant dans une ville d'Italie. Les évêques reçurent l'ordre de quitter Trente, sous prétexte qu'une maladie contagieuse rendait dangereux le séjour de cette ville , et ils revinrent à Bologne. Mais l'empereur protesta contre cette translation , et chargea son ambassadeur à Rome de signifier au pape sa protestation. Si Paul III ne cédait a ses volontés, il se chargeait lui-même de pourvoir à la pacification des troubles religieux (2).
Dans de telles circonstances, une sage politique conseillait à Henri II de soutenir le pape dans son opposition contre l'empereur, et de profiter de ses bonnes disposi* lions , pour relever l'influence française au-delà des monts. C'était, pour le roi de France, une belle occasion d'illustrer le commencement de son règne par une glorieuse application des principes politiques de Fran-
(0 FraPaolo , Hist.du concile de Ti-enfe, 1. i , p. 70; 11 , p. 240. — De Thou , 1. III , IV, p. 350-400.
(2) Fra Paolo, 1. II , p. 248, 249. — De Tiiou , 1. m , p. 343.
d6 çois F' . Il songea h négocier une alliance avec Panl III contre l'empereur, et il chargea le jeune archevêque de Reims de cette délicate mission. Comme il fallait dérober à la curiosité publique le véritable motif de ce voyage en Italie , Charles de Lorraine parut n'aller a Rome que comme chargé de l'ambassade d'obédience , et afin d'y recevoir des mains du pape le chapeau de cardinal ^0. Charles de Lorraine partit donc pour l'Italie, vers le mois de Septembre de la même année. L'arrivée du jeune ambassadeur y produisit une vive sensation , et ranima dans toutes les villes qui se trouvaient sur son passage les espérances du parti national (2). C'est que, à cette époque comme aujourd'hui , les peuples opprimés avaient constamment les yeux tournés vers la France. Au xvi'' siècle , comme de nos jours , les Italiens aimaient à placer dans le génie sympathique de noire nation l'espoir de leur délivrance. A Florence, à Sienne, Charles de Lorraine put remarquer combien la domination impériale était détestée. Dans cette dernière ville, l'ambassadeur de Charles-Quint , qui l'y avait précédé d'une demi-heure avec cent hommes d'armes , empêcha toute communication avec lui (3). A Rome, il excita
(1) Mathieu , 1. ii , p. 46. — Fra Paolo , I. m , p. 258. — Mém. de Tavarmes. Ap. collect. Petitot, t. xxiv , p. il.
(2) « Ceux qui^Lavoyent toujours désiré voyr les fleurs-de-lys en Italie s'en esjouissoieut. » (Mathieu ,1. 11, p. 49.)
(.s) RiBiER , Lettres etmémoires d'état , t. u, p. 71, '?. Leitredu cardinal de Guise au roy. Oct. 1547.
encore à un plus haut degré l'attention publique. Le lendemain de son arrivée , il fit son entrée chez le Saint-Père , entouré du plus nombreux cortège qu'on eût jamais vu autour d'un cardinal (0. Le pape le reçut avec une distinction extraordinaire : il le logea dans son palais, et lui donna un appartement qui touchait au sien. Quelques jours après, au moment où il sortit pour aller faire visite aux cardinaux espagnols , quatre cents gentilshommes vinrent se ranger autour de lui et voulurent l'accompagner partout où il allait -, partout il rencontra sur son passage les plus vives sympathies pour la France. « Le peuple romain , écrit-il a Henri II, parle au moins autant français qu'italien , ou , pour le moins , sait bien dire : Vive France (2) ! »
Tout ce qu'on voyait , du reste , dans ce jeune représentant de la France, justifiait parfaitement la réputation qui l'avait précédé au-delà des monts. Ses éminentes qualités étaient relevées par l'extérieur le plus brillant. Son biographe a tracé ainsi son portrait : « Afin que je ne touche point ici la beauté de sa forme, la gracieuseté de son front ouvert et large , les douces œillades de ses yeux azurés, la dignité de sa face, en quoy reluisoient merveilleusement la grandeur et excellence de son esprit singulier, il estoit haut de stature, telle qu'on voit com-
(1) RiBiKR , Lettres et mémoires d'état , t. ii , p. 71, 72. Lettre du cardinal de Guise au roy. Oct. 1547.
(a) Id., Wid.
munément es illustres princes lorrains , surpassant presque tous de toute la teste-, la face un peu longuette, le regard droit , mais un peu baissé en terre quand il prioit ou qu'il méditoit quelque chose 5 le visage joyeux et riant, gay et allègre en compagnie : mais, estant seul, portant Tair d'un homme pensif, et qui discourt en son esprit des hautes entreprises et cogitations de conséquence ; la couleur brune et un peu rougeâtre au-dessus des joues , quelquefois aussi jaunâtre , quand il estoit triste ; le devant de la teste élevé, ample et éminent, ce qu'on dit appartenir à ceux qui sont de vif et subtil esprit à inventer et à excogiter d'eux-mesmes quelques grandes choses, sans estre enseignez d'ailleurs 5 de complexion corporelle autant forte et ferme qu'elle estoit nécessaire pour soutenir les travaux qu'il luy estoit besoin d'endurer au maniement des affaires de si grand poids qu'il avoit journellement en main (0. »
Pendant son séjour à Rome, il charma et étonna tout le monde par son élégance et sa libéralité. Mais ce qu'on admirait surtout dans un si jeune homme, c'était ce don merveilleux de la parole , que nul n'a surpassé en son temps. Cette éloquence , qui lui était naturelle , brilla de tout son éclat dans le consistoire qui se tint le 14 Décembre, et où il devait recevoir le chapeau. La plupart des cardinaux y assistaient, ainsi que les ambassadeurs des princes chrétiens. Le représentant de Sa
(1) Conjonction des lettres ci armes , etc., p. 8.
Majesté impériale prolita de cette occasion pour faire connaître les volontés de son maître; et il vint déclarer solennellement au pape que , si le concile n'était pas rétabli a Trente , il protesterait contre les décisions de l'assemblée de Bologne (i).
Le langage de Cbarlesde Lorraine fut bien différent, u II s'exprima, dit Mathieu, gravement , doctement , élégamment (2).» Il rappela les services que les rois de France avaient rendus à l'Eglise et à son chef ; il insista particulièrement sur l'éloge du feu roi , et sur les efforts qu'il avait faits pour assurer l'indépendance de tous les autres princes ; puis il déclara que le roi son successeur voulait rester iidèle aux exemples que lui avaient laissés son père et ses ancêtres, et qu'il était très-décidé a soutenir la papauté dans un temps où elle était si vivement attaquée. « Le Saint-Père n'ignore pas, ajoutait-il, en quelles extrémités une trop grande sécurité jeta les papes Jean XIII , Grégoire VII , Pascal II et Alexandre III, jusqu'à ce que leurs successeurs eussent recouvré, avec le secours des rois de France, leur ancienne autorité que les empereurs avoient usurpée (3). » De Tliou ajoute ; « La politique du cardinal mit en usage ce dernier trait, pour rouvrir la plaie que la mort du duc de Parme avoit faite dans le cœur du
(1) De Thou, t. IV, p. 290 et suiv. — Fra Paolo , 1. m , \). 258,
(2) Mathieu , 1. ii , p. 43. — De Tiiou , 1. iv, p. 350. (3l De Thou , I. iv, p. 3 50,
souverain pontife , et pour tourner au profit de la France toutes les contestations qui naissoient chaque jour entre Je pape et l'empereur au sujet du concile (0.» Charles de Lorraine , toutefois , avait évité de rien dire qui pût révéler le but secret de sa mission , ou qui pût fournir a l'empereur un juste motif de se plaindre. Il réserva pour les audiences particulières les communications qu'il avait a faire au pape, au nom du roi de France. Dès le lendemain , on examina les chances , on discuta les conditions , et on jeta les bases d'une ligue dans laquelle devaient entrer le roi Henri II , le pape , la république de Venise et les -cantons suisses, pour la conservation et la défense de la liberté italienne (2). Paul III accueillit avec empressement les ouvertures du jeune ambassadeur , et se montra tout disposé à conclure avec Henri II une alliance contre l'empereur. Il ne reculait même pas devant la pensée d'appeler les Turcs en Italie , et d'envoyer des secours aux protestants d'Allemagne. Pour fortifier ses dispositions , le cardinal étalait aux yeux du pape toutes les forces de la France : les troupes de cavalerie et d'infanterie, tant nationales qu'étrangères, que le roi avait alors sur pied ^ les galères qu'il entretenait sur l'Océan et sur la Méditerranée 5 celles auxquelles on travaillait, et qui seraient en état de tenir la mer au printemps suivant ^ les sommes auxquelles montaient les
(1) DeThol, l.iv, 11.350.
(2) RiRii.R , t. M , p. 7i. Le cardinal de Guise au roy.
revenus du royaume , et !es secours extraordinaires qu'il avait droit d'attendre de l'affection des Français , dès que la guerre serait déclarée(0. « Tout cela est a vous, très-saint Père , et j'ai l'ordre de vous l'oflrir, pourvu que , ressentant , comme vous devez , l'injure qui vous a été faite, vous soyez dans la ferme résolution d'en tirer raison. »
Cette ardeur belliqueuse du jeune cardinal, cette éloquence vive séduisaient le vieux pape, qui s'entretenait avec lui et discutait des heures entières sur les relations du Saint-Siège avec la France. << J'ai lu , disait^il, dans de vieux livres , j'ai entendu dire par des gens éclairés, pendant mon cardinalat, et j'en ai fait moimême l'expérience depuis que je suis pape , que jamais le Saint-Siège n'avait été puissant et dans la prospérité que quand il était allié avec les Français. Dans les instants de refroidissement, de rupture, au contraire, il n'avait éprouvé que des revers ; il ne pouvait pardonner a Léon X , ni à Clément , ni surtout h lui-même, d'avoir favorisé l'empereur. Mais , s'écriait-il , quelques années me restent peut-être a vivre , et je m'en servirai si bien , que je laisserai le siège romain dévoué au roi de France 5 ma propre famille s'attachera à lui par des iens indissolubles , et , enfin , je ferai de lui le premier prince de la terre (2) . »
(1) RiBiER , t. II , p. 74. Le cardinal de Guise au roy.
(2) RiBiEP. , t. il , p. 75. Le cardinal de Guise au roy. Oct. 1547.
Bientôt les bases d'une ligue défensive furent arrêtées , et un premier traité conclu. Une armée de 20,000 hommes devait veiller à la sûreté de l'Italie. Le roi paierait les deux tiers de la dépense , et le pape l'autre tiers. Horace Farnèse , gendre du roi , devait recevoir l'investiture du duché de Parme, et le roi s'obligeait à y entretenir une garnison de 10.000 hommes. Le cardinal, cependant , n'était pas encore satisfait ; et bientôt il entretint le souverain pontife du projet d'une ligue offensive (0. Dès cette époque, il agita même la question d'une entreprise sur Naples : tout semblait promettre un heureux succès. Il n'y avait, en effet , ni troupes, ni munitions , ni artillerie dans tout le royaume; et tout le peuple était irrité. La tentative faite par Pierre de Tolède pour y établir le tribunal de l'Inquisition , avait excité un soulèvement formidable : et, quoique le tumulte eût été apaisé, il régnait encore une grande fermentation dans les esprits (2). Chaque jour le cardinal voyait arriver chez lui des nobles Napolitains qui s'étaient réfugiés à Rome, et qui venaient implorer sa protection. Ils ne sollicitaient que quelques secours pécuniaires, et un chef digne de les commander. Si Henri II ne voulait pas accepter la couronne de Naples . ils demandaient qu'il leur fût au moins permis de l'offrir au duc d'Aumale , frère aîné du cardinal (3). Ils ajoutaient que , si la France
(0 RiBiEB, t. II, p. Si. T.e ranlinal de Guise au roy. 9.1 Nov. 1547. (2) Id., ibid.
Ci) Id., ibid.
voulait se déclarer, avant la tin du mois, Naples, Capoue, Noie , Aversa , etc., seraient entre les mains des Français. Le cardinal de Guise pressait vivement le roi d'accepter ces propositions , et lui représentait avec raison que jamais l'occasion ne serait plus favorable. « Il faut, lui écrivait-il , que le pape en ait nouvelles avant le i2 Décembre, atin qu'il poursuive, ou qu'il déclare, et moi aussi, à ces pauvres Napolitains de ne se plus abuser (0. »
En même temps qu'il poussait à la guerre , Charles de Lorraine indiquait les moyens d'en assurer le succès. 11 était impossible que l'on formât sur les côtes de l'Italie méridionale un établissement solide et durable aune si grande distance de la France , si l'on n'était maître de la mer. Or, les forces maritimes du roi de France et du pape n'étaient pas en état de contre-balancer celles de Charles-Quint , secondé par l'amiral génois André Dofia. Les Vénitiens , en accédant a la ligue , pouvaient seuls rétablir l'équilibre : on résolut de solliciter leur adhésion , et le pape chargea son nonce à Venise de négocier celte importante affaire (2) ,
On rencontra de ce côté plus d'obstacle qu'on ne s'y était attendu. Le sénat de Venise, instruit par les revers de la France pendant le règne précédent , refusait de sortir de la neutralité. La longueur des négociations
(1) RiBiER , t. II , p. 85. Le cardinal de Guise au roy. Nov. 1547^
(2) ld.,ibid.
qui s'engagèrent à ce sujet , les lenteurs des Vénitiens ne permirent pas au cardinal de Guise d'attendre en Italie le résultat de sa mission ; et il repartit pour la France , vers la fin de Décembre , laissant au cardinal Dubellay le soin de poursuivre l'œuvre qu'il avait si heureusement commencée (0.
(1) RiBiER , t. 11 , p. 85. Le cardinal de Guise au roy. Nov. 1547.