CHAPITRE XXI
LE CARDINAL DK LORUAINE l'ROTFXTEOR DES LETTRES.
On a pu voir dans le cours de ce travail qu'une des plus graves et des plus constantes préoccupations du cardinal de Lorraine fut la restauration des études au sein de l'église de France. Dans un siècle de science et d'érudition , il eut tous les instincts élevés de son temps , il partagea son goût et son enthousiasme pour les lettres , et il se servit , pour les encourager , de toutes les ressources qu'une illustre naissance , un grand nom , une haute position et d'immenses revenus mirent a sa disposition. Déjà , par la fondation d'une université à Reims , il avait donné à sa ville archiépiscopale un gage éclatant de son amour pour le progrès des études. Il songea aussi à doter d'une semblable institution l'évéché (le Metz. Il avait d'abord pensé a élever dans cette
ville nue maison de jésuites , et Edmond Auger étant venu prêcher le carême a Reims, en 1569. il en conféra avec lui. Edmond Auger fut . on le sait , le grand organisateur des collèges de jésuites en France au xvi" siècle, et c'était à lui que s'adressaient ordinairement ceux qui voulaient fonder un établissement de ce genre. Quelque temps après, sur les instances du duc de Lorraine, Charles III . le cardinal se décida à placer ce nouveau collège dans une ville de ses états, et il choisit Pont-a-Mousson, au centre des Trois-Evêchés. Mais on ne se contenta pas de fonder dans cette ville un simple collège, on y établit une université. Charles III , de concert avec le cardinal, qui était administrateur perpétuel de l'évêché de Metz . crut que le remède le plus efficace pour prévenir l'introduction de l'hérésie dans ses états (0, était la fondation d'un grand établissement où l'on enseignerait la théologie, le droit canonique et civil , la médecine, la philosophie et les belles-lettres. Le cardinal et le duc de Lorraine s'adressèrent donc au pape Grégoire XIII , et le prièrent de concourir à l'exécution de cette noble entreprise (2).
Le pape, par une bulle du 5 Décembre 1572, autorisa cette fondation a laquelle on affecta, avec les bâtiments et les revenus de la commanderie de l'ordre de Saint-An-
(1) - L'université de PoTil-à-Mousson, dit dom Calmet, avoit particulièretoent pour but de former de bons théologiens pour gouverner les paroisses. » {Histoire de Lorriine, t. v, 1. xxxiv, p. 770.)
(2) Dom Calmet, Histoire de Lorraine, t. v, 1. xxxiv, p. 766.
loniii k Pont-a-Moussoii , une portion des revenus de l'évêché de Metz , de l'abbaye de Gorze et de tous les monastères et prieurés situés dans les évêeliés de Metz , Toul et Verdun. Soixante-dix. jésuites furent altacbés au nouvel établissement , et cbargés de l'enseignement de la théologie, de la philosophie et des lettres. Les facultés de droit et de médecine furent seules régies par des docteurs séculiers. Charles IH accorda de nombreux privilèges à l'université de Pont-h-Mousson, qui devint bientôt très-florissante. L'heureuse situation de cette ville sur les bords si riants de la Moselle, la fertilité du sol et la beauté du pays, mais surtout le talent et l'habileté des professeurs y attirèrent un grand nombre d'élèves. Des hommes tels que Maldonat , Sirmond , Salméron répandirent un tel éclat sur cette nouvelle fondation , qu'on y accourut de toutes les parties de la France, et même de l'Allemagne (0.
L'université de Pont-a-Mousson fut , pour ainsi dire , le dernier legs que fit le cardinal aux lettres et aux sciences , car il mourut avant même qu'elle ne fût complètement organisée. Avant de terminer ce travail , voyons encore le cardinal dans ses rapports avec les gens de lettres et avec les savants du xvi^ siècle ; cherchons quelle a pu être son iniluence sur le mouvement général des esprits a cette époque.
C'est un spectacle intéressant que de suivre l'affran-
(1) Dom Calmkt, His/oire de Lorraine , l. v, 1. \x.\iv, p. 766.
chissement graduel de l'intelligence et le progrès dti libre examen sous François P*^ et ses successeurs. La postérité ne doit pas seulement se montrer reconnaissante envers ces princes pour avoir généreusement encouragé les arts, les lettres, les sciences^ on doit leur tenir compte surtout de la noble résistance qu'ils opposèrent à l'esprit rétrograde de ceux qui voulaient enchaîner la pensée à la routine et aux traditions du passé.
Sous François I", les arts avaient trouvé en France un facile et brillant accueil. C'est que les arts, nous venant d'un pays catholique , l'Italie , et puisant leurs inspirations au sein du catholicisme même , charmaient tout le monde et ne portaient ombrage à personne. Il n'en fut pas de même, quand de hardis et laborieux génies entreprirent de populariser en France l'étude des langues de l'antiquité , et particulièrement l'étude de la langue grecque. La Sorbonne , qui représentait en France la tradition du vieil enseignement et qui régentait en souveraine les intelligences , s'émut et résista opiniâtrement à l'invasion de l'hellénisme. C'était au sein de l'hellénisme que s'étaient produites la plupart de ces hérésies qui avaient si longtemps troublé l'Eglise primitive , et on craignait que la diffusion de la langue grecque ne ranimât des doctrines depuis longtemps ensevelies sous les décrets des conciles , et ne fournît des armes aux nouveaux hérétiques. Heureusement , François P*^ ne partagea point ces craintes ; il soutint les no-
iiO valeurs , et la fondation du collège des Trois-Langues annonça la défaite de la Sorbonne et le triomphe de la langue grecque.
Toutefois , si les lettres antiques étaient a peu près émancipées , si l'hellénisme avait obtenu en France droit de cité, si la langue grecque , la langue de l'hérésie , était naturalisée sur le sol de notre patrie , la philosophie avait a prendre sa place dans le grand mouvement du xvi" siècle ^ elle avait a fonder ses droits , à conquérir son indépendance. Or, les circonstances paraissaient toujours assez peu favorables à sa cause , et le jour de son triomphe paraissait encore assez éloigné. François F"", dans ses dernières années , effrayé du progrès des innovations religieuses, avait pris parti pour les défenseurs de la tradition contre ses adversaires , et la toute-puissance d'Aristote , dont le nom représentait l'ancienne doctrine philosophique , avait été maintenue. Quand le roi mourut , le gouvernement , qui retlète toujours dans une certaine mesure les idées et les tendances contradictoires d'une époque , hésitait entre la scholastique et le bon sens , entre la tradition et le libre examen, entre Arislote et Ramus. Il s'agissait de savoir à qui resterait la victoire.
A l'avènement de Henri II , l'issue de la lutte semblait encore incertaine. Il y avait dans le parlement un parti qui repoussait ouvertement toutes les innovations ; la Sorbonne , toute-puissante par son iniUience sur l'esprit public et sur le pouvoir lui-même , était animées
d'un semblable esprit. En dehors de ces deux grands corps , dont les arrêts étaient des lois pour le pays, il y avait beaucoup de gens qui attribuaient à l'exercice de la raison le progrès de l'hérésie , et qui confondaient dans une même aversion les réformes de toute espèce. Le premier ministre du roi Henri II était de ce nombre. Le connétable de Montmorency « estoit persuadé que les lettres avoient engendré les hérésies et accreu les luthériens qui estoient au royaume , en sorte qu'il avoit eu peu d'estime les gens sçavants et leurs livres (i).» Quand le premier mjnistre pensait ainsi, on pouvait craindre que son influence sur un prince faible et peu lettré n'arrêtât la marche des esprits et ne jetât le pouvoir dans la réaction.
D'un autre côté , les réformés , dans leur enthousiasme exalté pour l'antiquité biblique et pour le christianisme primitif, n'étaient pas loin de regarder comme de véritables païens les amis de la littérature et des arts antiques. Emportés par un puritanisme excessif et par une haine violente contre l'Eglise romaine, ils auraient volontiers supprimé le catholicisme et banni de la cour et du pays ces poètes brouillons. « qui metloient en avant toutes sortes de vilaines chansons et de lascive musique (2). » Il y avait là un double écueil qu'il fallait éviter. La France ne pouvait pas plus partager les pré-
(I) V. Regnïer de la Planche, sous François II , p. 170. (?,) Mt^m. de Coudé , t. ai , p. 50.
veillions laiialiqucs du connôKiblt' de Montmorency (|uo le puritanisme exagéré de Calvin Elle ne demandait pas mieux que de faire tourner le mouvement des esprits au profit de la raison et de la civilisation , mais elle voulait y arriver sans passer par la réforme héréticpie et sans rompre avec son passé. Elle voulait sortir de l'ornière étroite où la retenait la Sorbonne , sans se jeter dans les témérités de l'école calviniste. Pour que la France se maintint dans cette ligne de sage hardiesse et de liberté modérée , il fallait que le pouvoir lui vînt en aide, il fallait qu'un esprit large et de haute portée conciliât le pouvoir aux besoins nouveaux, et, sous la protection de la royauté, ouvrît la route à toutes les innovations légitimes. Ce fut le rôle'de Charles de Lorraine sous Henri II et sous son successeur. Suivant Etienne Pasquier, Charles de Lorraine fut en son temps la seule ressource des bonnes lettres et discipline i^). Recherchons dans l'histoire du temps si les faits justifient cet imposant témoignage.
Il est certain d'abord qu'a la mort de François F' , tous les regards , toutes les espérances des savants , des gens de lettres se reportèrent sur le jeune cardinal. On attendait beaucoup d'un prince qu'on voyait toujours entouré d'hommes instruits 5 qui, au milieu des persécutions dirigées contre Ramus , avait gracieusement
(1) p]t. Pasquikr, I. II. •< Ce fut une bonne guerre, (lit ailleurs Pasquier , que l'on entreprit lors contre l'ignorance. » {Uecficirhcs de la France, \. 11 , i. vu , p. 70'>. , in-fol.)
accepté la dédicace de ses Eléments cVEudide, el avait inauguré son entrée au pouvoir par la fondation de l'université de Reims. On le regardait généralement comme le seul homme capable alors de continuer l'œuvre de François P^ Sous le dernier règne , on avait songé à donner au collège des Trois-Langues un développement proportionné aux besoins intellectuels de la France , et il ne s'agissait de rien moins que d'allouer a ce grand établissement une somme annuelle de 100,000 écus, destinée au traitement des professeurs et k l'entretien de six cents jeunes gens qui devaient être élevés dans les hautes sciences , et qui répandraient ensuite dans tout le pays , comme prêtres et comme professeurs , les lumières qu'ils auraient puisées a ce grand foyer d'éducation publique. François 1" mourut sans avoir fait tout ce que les savants attendaient de lui, mais son projet ne périt pas avec lui. Le savant et vertueux Duchâtel , qui avait inspiré au roi cette noble pensée , en poursuivit l'exécution sous le règne de son successeur. Devenu grand-aumônier de France sous Henri II , il associa ses efforts a ceux de Charles de Lorraine pour la réforme des études et pour la réorganisation de l'église gallicane (1). On attendait les plus grands résultats des efforts réunis de ces deux hommes et de l'immense crédit dont ils jouissaient à la cour. Personne ne doutait que
(i) « Cardiiialis I.otharingius oplimam Ecclesise ordinationem illo (Caslellano) adjiilore agitahat. » {f''it. Petr. CasL, auctore Gallasuo, p. lio.)
Charles de Lorraine ne menât a l)onne lin renlrej)rise plusieurs fois commencée sous François I'', et toujours entravée par le mauvais vouloir de quelques ministres (0, On croyait qu'aussitôt que la France serait soitie de la guerre qu'elle soutenait alors contre l'Espagne, le cardinal n'aurait qu'à faire signe au roi pour obtenir les sommes nécessaires à la fondation d'un grand établissement des hautes études en France. Malheureusement les guerres continuèrent jusqu'à la iin du règne de Henri II, et les troubles religieux qui éclatèrent sous les règnes suivants ne permirent pas de donner suite à ce grand projet (2).
Charles de Lorraine n'en eut pas moins l'honneur de fonder, à cette époque, le libre enseignement de la philosophie dans notre pays et d'émanciper , dans la personne de Ramus, l'esprit philosophique. Ramus, on le sait, venait de lever le drapeau de l'insurrection contre la grande autorité des écoles , contre Aristote. Dans des thèses d'une singulière hardiesse pour le temps , il soutenait que tout ce qu'Aristote a enseigné n'est que
(1) « Quarum rerum peHiciendarum gloria, quœ ad imraortale Jilterarulu decus pertinent illustrissimum et bonarum artiura amanlissiûiuiD cardinalem lotharingium raanet. » [Fit. Pelr. Casl. , p. liO.)
(2) « Qui cùu) lilteras et earum professores lubens admodum in suam iidem et clientelam exccpit, ità quà valet in llorcntissimà régis aulà aucloritate et gralià , primum quidem , quandociimquc volet , vel solo nutu, alterum autcm festà pace in lucem ex tcnebris bellorura densis tandem aliquaiido revocatà conlicere potorit. » {Ibidem.)
AU
fausseté et chimère. (Quœcumque ab Aristotele dicta sunt , ficla esse et commenlitia.)
La Sorbonne , gardienne inquiète et vigilante des vieilles traditions, poussa un cri d'indignation. L'union intime de la philosophie avec la théologie avait rendu sacré, pour ainsi dire, le nom du philosophe grec. On croyait qu'attaquer ses ouvrages, c'était saper la religion dans ses fondements : l'université se souleva en masse, et un procès criminel fut intenté à l'audacieux professeur. Le conseil du roi voulut envoyer Ramus aux galères ; mais Duchàtel intervint , et on se borna a fermer la bouche à l'adversaire d'Aristote et à interdire ses livres dans tout le royaume (0.
Ceci se passait trois ans avant la mort du roi , et , quand Henri II monta sur le trône, la disgrâce de Ramus durait encore. Le cardinal de Lorraine se souvint de léditeur d'Euclide , de l'ancien domestique du collège de Navarre , du célèbre professeur devenu la victime de la philosophie. Il ne put supporter plus longtemps celte intolérance pédanlesquede la Sorbonne, et fît casser larrèt du conseil. Grâce a Charles de Lorraine, Ramus, comme il ledit lui-même, recouvra la liberté de la plume et la liberté de la langue (2). Encouragé par cette haute protection , il reprit ses leçons et parla plus haut que
(1) Voyez pour toute cette affaire. Du Bollay, Hist. de l'université, l. VI, p. 93. — Bavle, Dictionnaire critique , art. Ramus.
(2) « Me adcomm?ndationem cardin. Lothariugii, Henricus raaiiibus et liiiguâ solviî. » (V. Ram. Op. Oratio lial)ita anno 1551.)
4SS jamais contre Aristote. Bientôt après, le cardinal deLorraine le fit nommer professem- de philosophie et d'éloquence au collège de France (0 -, et sa voix, contenue jusque-là dans l'étroite enceinte du collège de Presles , retentit publiquement dans Paris, et appela autour de sa chaire une innombrable jeunesse. Dès lors, la logique naturelle et le bon sens eurent un organe , et l'enseignement philosophique entra dans une nouvelle voie. Cette éclatante protection accordée à Ramus par Charles de Lorraine était un fait de la plus haute importance; c'était de la part d'un prince de l'Eglise un coup aussi hardi qu'habile-, c'était répondre au besoin le plus impérieux d'un siècle qui réclamait en toute chose le libre examen ; c'était devancer la réforme elle-même , qui ne voulut jamais aller si loin. Pour rompre ainsi en visière avec les préjugés et les vieilles idées, au risque de soulever les clameurs de la Sorbonne , il fallait une élévation et une indépendance d'esprit bien rares non- seulement chez les hommes d'église , mais encore chez les réformés eux-mêmes.
On ne peut s'empêcher ici de rappeler un fait bien propre a ébranler la foi de ceux qui croient que la réforme a donné au monde la liberté d'examen. Quelques années plus tard, Ramus embrassa le protestantisme et fut obligé de quitter la France. Il espérait au moins obtenir une chaire de professeur à Genève, dans le centre
(1) Ibidem. — V. aussi Moreri , art. Ramu».
/io6 même Jii calvinisme. Tliéodore de Bèze, non moins effrayé que la Sorbonne de l'audace de ses doctrines, lui fit savoir que Genève n'avait ni place, ni argent h lui donner (0, et que , d'ailleurs, il avait eu tort d'attaquer Aristote, ce qui prouve que l'esprit sectaire était aussi dur et aussi étroit que celui de Messieurs de la Sorbonne.
Ce ne fut pas seulement à la philosophie que Charles de Lorraine procura la protection du pouvoir. La philologie , la poésie , les sciences reçurent aussi de lui les plus grands encouragements. Tous les grands hellénistes qui s'étaient formés, sous le règne précédent, à l'école de Guillaume Budé , les Turnèbe (2) , les Daurat(3) , les Danès furent comblés de ses faveurs. Aussi , la plupart d'entre eux lui ont dédié leurs ouvrages les plus importants. Même le docte Masson remarque que presque tous les livres qui ont été publiés en France pendant trente ans ont été placés sous l'illustre patronage de son nom('i).
Ceux néanmoins qui ont rendu le plus d'hommages à Charles de Lorraine furent les poètes contemporains , suivant l'usage. Si l'on en croit un des plus illustres
(1) Th. DE BÈZE, episf. 33.
(2) Turnèbe lai a dédié sa belle édition de Philon , qu'il publia en l'année 1.552. Cette année-là même le cardinal lui fit donner la direction de l'imprimerie royale.
(3) Il fut nommé professeur et lecteur du roi en 1560,
(4) Elog. Papyr. Mf/5.ç., p. 443.
(l'entre eux, Ronsard, (jni se fait sans doute l'écho des regrets et des plaintes de ses confrères, la tristesse était grande an Parnasse français , quand François F' mourut. Le nouveau roi paraissait incliner plutôt aux pensées guerrières qu'aux arts de la paix. Il excellait moins dans les exercices de l'esprit que dans ceux du corps , et il préférait la conversation de Madame de Valentinois aux entretiens des savants. La cour était livrée à l'empire des maîtresses et des hommes de guerre. Les poètes avec leur exagération ordinaire dirent que c"en était fait de la poésie , si Charles de Lorraine n'était pas venu.
Dès le commencement que Dieu mit la couronne Sur le chef de Henry, il n'y avoit personne Qui triste ne pleurast les lettres et les arts; Tout l'honneur se donnoit à Bellone et à Mars ; La muse esloit sans grâce, et Phébus contre terre Gisoit avec sa harpe, accahlé de la guerre.
Heureusement Charles de Lorraine tendit la main au dieu de la poésie et le releva.
Et alors nos bocages, Reclus pour si longtemps entre les buissons verts , Commencèrent aux vents à murmurer leurs vers (l).
Ronsard, qui eut une si grande vogue en son temps . qui, dans l'orgueil de ses triomphes, pouvait dire à tous les poètes contemporains :
Vous êtes mes sujets, et je suis votre roi , (1) V. OEiiv. de llonsard, épilrc à Charles de Lorraine,
Ronsard fut une des créatures les plus dévouées du cardinal de Lorraine. Celui-ci l'avait connu au collège de Navarre, et il devint plus tard son protecteur. Il le fut pendant toute sa vie(0. Le chef de la Pléiade était un des familiers, un des commensaux du cardinal ; il avait même au château de Meudon son petit logement, qu'on appelait la loiir de Ronsard (2). Quoiqu'il y fût un peu à l'étroit, le grand poète eût été assez heureux, s'il n'avait pas eu parfois 'a essuyer les railleries mordantes de maître Rabelais, qui trouvait sa muse un peu mercenaire , et ce roi des poètes par trop impécunieux (3). Du reste, les poètes de cette époque , riches de gloire , mais pauvres d'argent, étaient presque tous faméliques comme leur maître et semblaient n'attendre leur vie que du cardinal. Du Rellay, Baïf, Daurat, qui en grec surpasse les Grégeois, comptaient souvent sur une épître pour vivre le lendemain. L'énergique auteur de VlUustralion de la langue française, Joachim Du Bellay, se plaint souvent au cardinal des rigueurs de la fortune. « La poésie, s'écrie-t-il avec amertume, ne rai)porle rien a celuy qui s'y livre. » C'est le cri unanime des poètes antérieurs au xix" siècle.
Qui fit ut una suo sit musa ingrata poetae Et semper vatem sors inimica premat ?
(1) T^ic de Ronsard, par Binet.
(2) Jugements et observations sur Rabelais , par Jean Bernieh , p. ô2. Paris, 1697.
(3) Ibidem.
At tu qui cunctos prœclaris artibus anteis , Cuique aileo soli iiumina et astra favent ,
Haec mihi concilia : tune mi, tuncCarole, divis Sidcribusquc ipsis tu mihi major eris.
On croirait entendre un contemporain d'Horace priant Mécène de le recommander a Auguste.
Le cardinal de Lorraine fut donc le pi^otecteur déclaré de celte docte Pléiade , expression brillante, mais exagérée de cet enthousiasme qu'inspirait alors l'étude de l'antiquité, fl encouragea puissamment ces réformateurs littéraires , dont le tort fut de faire violence au génie national . en poussant trop loin l'imitation antique , mais qui n'en donnèrent pas moins a la langue et à la poésie françaises une fermeté , un éclat , une élévation auparavant inconnus.
Ces hardis novateurs , « qui disposaient en conquérants de la langue et de la littérature (0 , » avaient, d'aillem's , un caractère politique qui les recommandait à la faveur du pouvoir. C'était la répugnance pour la réforme et le zèle pour le catholicisme. Du Bellay emploie la raillerie contre le calvinisme; Ronsard, dit son biographe . arma les muses au secours de la foi. Tandis que , suivant ses expressions, «le cardinal bataille en robe , et son frère en harnois , )> il met , lui , sa plume de fer au service de la religion , il demande avec colère
(ï) Tableau de. lu littéral, franc, au xvi" siècle , par M. Saint-Marc Girardiu , p. C9.
4G0 quelle est cette doctrine prôchée a coups d'épée, quel est
Ce Christ empistolé , tout noirci de fumée.
Un tel poète , on le sent , devait plaire a la maison de Lorraine.
Parmi tous ces écrivains que Charles de Lorraine mit à Tabri du besoin ou des rigueurs du pouvoir, il faut encore placer le grand bouffon du xvi^ siècle, Rabelais. Chose singulière , et qui peint bien les contradictions et les inconséquences de cette époque ! Cet homme, qui se moque sans cesse des papegots , des évêgots , des cardingots. trouva les admirateurs les plus sincères et les plus chauds défenseurs parmi les évêques et les cardinaux. Le cardinal de Chàtillon se fait son avocat auprès du roi contre les docteurs de la Sorbonne ; le cardinal Du Bellay l'attache à sa suite comme médecin , et le cardinal de Lorraine lui fait donner la cure de Meudon pour l'avoir a côté de lui. Odet de Chàtillon aime et protège l'auteur de Pantagruel , parce qu'il trouve dans ses satires contre l'Eglise romaine un prétexte à l'apostasie qu'il médite ; les cardinaux Du Bellay et de Lorraine le recherchent pour son étonnante érudition, pour son incroyable gaîté , et pour cet esprit merveilleux qui reluit à travers le cynisme de son badinage. Ces prélats, instruits, spirituels, s'associaient volontiers aux plaisanteries de Rabelais contre la grossièreté et l'ignorance des moines ; hostiles par tradition aux abus de la cour romaine , ils applaudissaient sans
4Gi trop de scrupule h ses attaques contre Rome , « la ville la plus moinante de la moinerie. '> Ce ([ui leur plaît dans ses foîlastries joyeuses, c'est ce vif amour de la science, ce goût exquis pour l'antiquité , qui était commun à tous les grands esprits du temps ; c'est un singulier besoin d'en finir avec la barbarie du moyen- âge , et cette insurmontable aversion « pour ces gens qui ne veulent ou ne peuvent oster ce brouillard gothique et plus que cimmérien dont le monde est enveloppé. » Au fond, le cardinal de Lorraine avait la même antipathie pour les moines que Rabelais , lui qui , au concile de Trente , (t veult qu'on réforme sévèrement la moinerie , qu'on en réduise le nombre et qu'on instruise bien ce qui reste; qu'aulcun ne demeure oisif et inutile, comme ils sont presque tous maintenant (0. » Ainsi , Rabelais, malgré son cynisme , servait a sa manière la cause de la réforme catholique, et, en attaquant par le ridicule les moines , les thèologastres de la Sorbonne , il arrivait , par des moyens différents , au même but que le cardinal de Lorraine.
Toutes ces attaques devaient lui susciter nécessairement bien des ennemis, et plusieurs fois déjà, sous François P", on avait essayé de le rendre suspect d'hérésie aux yeux du roi et de provoquer des poursuites contre lui. Ces intrigues se renouvelèrent sousHenri II. et ce fut pour le mettre à l'abri de toute inquiétude que
(l) Mémoires pour le eoncile de Trente, p. 474.
46-2 Je cardinal de Lorraine , de concert avec Diane de Poitiers , obtint pour lui un privilège du roi , qui l'autorisait a faire imprimer et mettre en vente la Suite des faicts et dicts héroïques de Pantagruel , non moins utiles que délectables, tant ceulx qui ont desjà esté imprimés que ceulx qu'il délibère de nouvel mettre en lumière. On voulait par la donner a Rabelais un gage de sécurité au moment où les persécutions religieuses redoublaient contre les protestants(i). A la laveur de ce privilège, le quatrième livre de Pantagruel fut publié. Dieu sait quelle tempête il excita contre l'auteur. Ce quatrième livre était bien plus hardi, en effet, que les précédents , et il fallait que Rabelais comptât bien sur ses puissants protecteurs pour railler aussi impitoyablement les moines qui sont volontiers en cuisine , le carême , la cour de Rome, et l'autorité du pape lui-même. Le parlement commença des poursuites , mais , cette fois encore, l'esprit de Rabelais gagna sa cause devant la cour et devant le public.
Charles de Lorraine aimait , on le voit , à protéger les talents les plus opposés. Ainsi , a la même époque , il donnait une main à Rabelais et l'autre à L'Hospital , c'est-a-dire à la folie d'un côté , et à la sagesse de l'autre.
Nous ne voyons guère dans L'Hospital que le plus
(1) Voyez la savante notice du bibliophile Jacob. {Œuvres de Rabelais , dans la collect. Charpentier, p. 58 et suiv.)
grave des magistrats , un autre Caton le Censeur, suivant le portrait de Brantôme, « avec sa grande barbe blancbe , son visage pasle , sa façon grave ; » mais , quand on parcourt ces poésies légères , échappées dans un moment de loisir a la plume élégante et facile de ce grand personnage , quand on lit ces quinze ou vingt épîtres qu'il a adressées a Charles de Lorraine , on est étonné de trouver en lui un habile et ingénieux courtisan. Lui aussi se plaint de la sévérité du sort: il confie discrètement a sa muse les soucis que lui inspire l'avenir de son enfant ; il appelle adroitement les libéralités du cardinal sur sa famille. Déjà, au xvf siècle, les temps sont durs pour les lilles à marier ; la beauté n'est pas une dot suffisante , et les jeunes gens s'éloignent impitoyablement des demoiselles sans fortune(0. Que faire? Il pourrait , comme tant d'autres, s'enrichir par des voies illicites; mais sa sévère probité rougirait de recourir a de honteux moyens ; il aime mieux confier à Charles de Lorraine , le maître des faveurs , le soin de réparer l'injustice du sort (2).
Il n'y a pas un événement dans la vie du cardinal qui n'ait aussi inspiré la muse de L'Hospital. Est-il légère-
(1) NuUae unquàm sine dote puella) Sal placuere viris. Duram malè docta juveulus Paupericm refugit , velul exiliabile monstrum.
(Epist., I. I, p. 100.)
(2) Hoc prohibera malum mcque his absolvere curis Tu potes et dotera natis, alimenta parenti
Poscere. {Epist., 1. 1 , p. 100 )
ment indisposé , il le supplie de ménager une jeunesse si chère à la France. Il l'engage à descendre des hautes régions de la politique, à quitter la cour et à venir oublier parmi les amis des muses les soucis du pouvoir (0. Le bruit s'est répandu que les princes lorrains vont être disgraciés , il ne peut en croire ses oreilles; Dieu aurait-il aveuglé l'esprit du roi , qui veut se priver ainsi de ceux à qui il doit toute sa grandeur (2)? Les voyages du cardinal à Rome , les négociations du traité de Cateau-Cambrésis (3), le mariage de Marie Stuart sont pour L'Hospital autant d'occasions d'écrire des vers charmants, délicats et de la plus pure latinité.
Qu'on ne s'y trompe pas : ce n'est pas sans raison que L'Hospital chante un hymne continuel à son protecteur. Ce qui pourrait paraître une basse adulation n'est, chez lui , que le cri de la reconnaissance. En effet , L'Hospital doit tout à Charles de Lorraine , et ce n'est pas pour celui-ci un médiocre honneur d'avoir encouragé ce beau génie. En vain on revendique pour d'autres le mérite d'avoir élevé L'Hospital a la chancel-
(1) Excute reges Magnificos atque haec uobiscura oblivia pota.
{Epist., 1. 11, p. 81. >.
Cape gaudia ruris Cum nymphis geniisque loci, cum paupere vatum Musarumque sacro conventu. (Jbid.)
(2) Ep., ]. Yiii , p. 153.
(3) Lib. V, p. 244.
krie ; lui-même a pris soin de nous dire le nom de ses bienfaiteurs :
Cum vestrà pariler successit et aucta est Res raea ; crevit honoscura vestro noster honore (1).
Plus tard l'amitié de ces deux grands hommes s'altéra au contact des passions religieuses ; mais la maison de Lorraine n'oublia jamais la famille de L'Hospital, et au jour funèbre de la Saint-Barthélémy , la fille du chancelier n'échappa au poignard des assassins que par la protection de la duchesse de Guise.
Ainsi se justifie l'éloge parfaitement désintéressé que Pasquier adresse à Charles de Lorraine , en lui dédiant le deuxième livre de ses lettres, si intéressantes, si précieuses pour l'histoire du \\f siècle. Il fut réellement le Mécène des savants, des poètes, des artistes 5 ses plus doux moments étaient ceux qu'il passait avec eux, loin des haines furieuses des partis. Tous ceux qui se distinguaient par l'esprit, tous ceux qui se vouaient à la science trouvaient à l'hôtel de Cluny ou dans son magnifique château de Meudon , qui lui a servi comme de Tusculum U) , une généreuse hospitalité. Là se rencontraient, dans ces réunions savantes du xvf siècle, les intelligences les plus élevées du temps. On y voyait à côté des parlementaires les plus graves , tels que
(1) Epist , 1. VI, p. 307.
(2) Conjonction des lettres et aimes , etc., fol. 95.
L'Hospilal , Etienne Pasquier , de Thou , père de l'historien , Arnaud Du Ferrier,les poètes de la Pléiade, Ronsard , Du Bellay, Baïf , Jodelle , Rémi Belleau , Ponthus de Thiard, etc. Turnèbe, l'homme le plus savant qui ait paru depuis mille ans, suivant Montaigne, y paraissait à côté du sombre Ramus, encore tout meurtri de ses luttes contre les écoliers que la Sorbonne avait déchaînés contre lui. AMeudon, Rabelais venait prendre place à la table du cardinal, à côté du grand théologien Claude Despence, ce qui ne l'empêchait pas de se moquer des docteurs sorbonistes. Parfois aussi il décochait quelques-uns de ses traits sur ce grand Monsieur de Ronsard , qui n'osait pas trop se commettre avec lui , dans la crainte d'être battu. Contenu dans son cynisme par la présence de ses illustres paroissiens, comme il appelait les princes de Lorraine , et surtout par celle de la belle et intelligente duchesse de Guise , le curé de Meudon répandait dans ces réunions le charme de son intarissable verve et de ses plus fines joyeusetés. C'était à Meudon surtout que le cardinal aimait à donner rendez-vous aux amis des muses. C'est là que, fmjant l'orgueil de son rang, il oubliait les pénibles préoccupations de la politique dans de doctes entretiens qu'a encore chantés L'Hospital.
Tel apparaît Charles de Lorraine , quand on étudie sincèrement sa vie , protégeant tous les talents , favorisant toutes les innovations utiles, encourageant tous les progrès. Et pourtant il a persécuté les protestants ! C'est
que « la persécution , comme Ta dit un éminenl historien de notre temps , était la jurisprudence universelle (les diverses communions chrétiennes. Sans s'apercevoir de cet excès de contradiction , celui qui aurait été martyr dans un lieu se faisait hourreau dans un autre (i). » Calvin brûlait les ennemis de sa croyance à Genève , comme faisait le cardinal de Lorraine a Paris, et les hommes les plus doux , les plus modérés , Mélanchton , Théodore de Bèze approuvaient le supplice de Servet. Les violences du cardinal , motivées d'ailleurs par de puissants motifs politiques , ne furent donc que l'application des idées du temps, une inspiration de l'esprit même du xyi"" siècle. Du reste , il n'y a pas dans la révolution religieuse qui s'accomplit alors un progrès véritable que Charles de Lorraine n'ait accepté ou même devancé. En protégeant Ramus contre ses adversaires, il a favorisé la réforme des études i)hilosophiques en France; en venant en aide aux poètes de la Pléiade , en encourageant leurs efforts, il a secondé la réforme littéraire à laquelle Ronsard a attaché son nom. En mettant le clergé catholique en face des protestants, dans des discussions publiques , il l'a forcé à sortir de son inertie , et il a ranimé en lui le goûtdu travail. En harcelant sans cesse la papauté , il l'a obligée a convoquer le concile de Trente, et à travailler a la réforme de l'Eglise elle-même. En fondant deux universités . l'une à Reims . l'autre à Pont-
(1) MiGNET, Noiices d mrinn'ivex , t. ii , p. l.U.
à-Mousson , il a créé deux grands foyers de lumières dans deux des provinces les plus importantes du royaume, dans la Lorraine et la Champagne ; et par là il a mérité de prendre place parmi ces grands génies du xvi" siècle qui ont si puissamment contribué à la restauration de la foi religieuse , au renouvellement des études , aux progrès de l'intelligence et au mouvement général de la civilisation,
CHAPlTïiE XXll.
Après avoir passé neuf mois k Rome , le cardinal de Lorraine revint en France. Il trouva le pays de nouveau en proie à la guerre civile. La Saint-Barthélémy , en effet , n'avait pas anéanti le parti protestant , et , après le premier moment de terreur, il s'était relevé plus menaçant que jamais. La royauté n'avait rien fait pour soutenir l'attentat dont elle venait de se souiller , et elle avait augmenté les haines sans ajouter à sa force. Quelques villes , telles que Montauban , Nismes , Saumur, La Rochelle, qui devait être jusqu'au temps de Richelieu le boulevard du calvinisme en France , se révoltèrent. Le duc d'Anjou vint l'assiéger a la tête de
i 0,000 hommes , mais les opérations du siège furent si mal conduites , qu'au bout de six mois et après vingtneuf assauts, l'armée royale n'était pas plus avancée que le premier jour. C'est alors qu'on apprit que le duc d'Anjou venait d'être élu roi de Pologne. La reine-mère, dans l'ivresse de sa joie et de son orgueil maternel, envoya immédiatement Villeroy au duc d'Anjou pour l'engager a traiter à quelque prix que ce fût. Le cardinal de Lorraine voulut épargner encore cette humiliation à la royauté , et , persuadé que la ruine du calvinisme était attachée à la prise de La Rochelle , il représenta dans le conseil que l'honneur de la France était intéressé a la prise de cette ville , et qu'elle s'attirerait une éternelle infamie si on en levait le siège sans l'avoir soumise à l'obéissance du roi (0. La reine-mère fut un instant embarrassée de cette opposition nouvelle, qu'appuyait le maréchal de Biron. Elle en écrivit au duc d'Anjou, qui, dans son impatience départir pour la Pologne, menaça Biron, intimida les partisans du cardinal de Lorraine, et écarta tous les obstacles qui empêchaient les conclusions de la paix (2).
Les Rochelois traitèrent, non-seulement pour euxmêmes , mais aussi pour leurs coreligionnaires de Nismes et deiMonlauban. On leur accorda le libre exercice du culte protestant , amnistie complète et réintégration
(1) Vaiullas . Hist. de Charles IX , 1. x, p. 457-
(2) Bu sMOMr. , l. m ])• H-
dans leurs biens et honneurs , et tant d'autres concessions , que la religion réformée se trouvait dès lors constituée dans une indépendance a peu près complète. Les calvinistes formèrent désormais un corps dans l'état, jusqu'à ce que Richelieu, reprenant la pensée du cardinal de Lorraine , elfaçàt les suites de ce honteux traité et rétablît l'unité dans le royaume.
Toutes ces fautes, du reste , ne profitaient à personne plus qu'à la maison de Lorraine , et le duc de Guise grandissait , sous la tutelle de son oncle , de toutes les faiblesses du pouvoir. Le temps n'était pas loin où le chef de la Ligue, soulevé par le mouvement populaire, allait se poser comme le rival d'un faible monarque et recueillir, au profit de son ambition particulière , les fruits de la reconnaissance que les catholiques devaient à son oncle et à son père.
Après avoir accompagné le nouveau roi de Pologne jusqu'à la frontière , le cardinal de Lorraine était venu reprendre sa place dans le conseil , lorsqu'une nouvelle conspiration vint l'exposer, lui et toute la cour, au plus sérieux danger. Un nouveau parti venait de se former, celui des politiques , composé de catholiques mécontents , de courtisans avides et de quelques grands seigneurs , qui , sous prétexte du bien public , aspiraient à se rendre indépendants. Ils reconnaissaient pour chef le duc d'Alençon , frère du roi , et comptaient parmi leurs principaux membres les frères Montmorency. Le cardinal de Lorraine était chez l'un d'eux , a Chantilly,
où, dans des conférences familières, il s'efforçait de faire oublier au maréchal leur ancienne querelle et leurs \ieilles inimitiés de famille , lorsqu'on apprit que les agents du duc avaient résolu d'enlever la cour, de chasser Catherine de Médicis et les Guises , et de donner le gouvernement au plus jeune Irère du roi. Heureusement, la conspiration fut découverte et facilement étouffée. Mais on ne put empêcher les protestants sur lesquels s'appuyaient les conjurés de prendre les armes. Ce fut au milieu de ces désordres , et à l'approche d'une cinquième guerre civile , que le jeune Charles IX termina , a l'âge de vingt-cinq ans , un règne si douloureusement agité. Le cardinal de Lorraine était a Reims, où il se rendait tous les ans vers Pâques , quand il apprit sa mort. Le dimanche suivant, il monta en chaire, prononça son oraison funèbre, et prit pour texte ces paroles si admirablement appropriées a son sujet : Sœpè expugnaverunt me à juvénilité meâ, dicat nunc Israël. Il excita une profonde émotion dans son auditoire , quand il rappela qu'à son sacre, le jeune roi , qui n'avait que douze ans , parut accablé sous le poids des ornements dont il était chargé , et qu'il se mit a pleurer ; et , comme on lui demandait pourquoi il pleurait , il répondit que la couronne qu'il avait sur la tète était trop pesante. Quel prince, en effet, dut trouver jamais le diadème plus lourd 'a porter.^
Le cardinal de Lorraine se rendit ensuite 'a Paris . où il célébra les funérailles du feu roi j puis , comme abbé
de Saint-Denis , il alla recevoir et déposer son corp? dans la sépulture de ses prédécesseurs. C'était le troisième monarque que, dans un intervalle de quinze ans. il voyait descendre dans la tombe. Il ne devait pas survivre longtemps au dernier et au plus malheureux. Les douloureuses préoccupations auxquelles il était en proie depuis si longtemps s'augmentaient chaque jour, et la mort de Charles IX venait encore en redoubler l'amertume et l'intensité. De violentes douleurs de tête qu'il éprouva en allant jusqu'à Lyon à la rencontre du nouveau roi qui arrivait de Pologne, lui faisaient pressentir une fin prochaine. Du reste, quoique jeune encore et doué d'une organisation qui atteignait alors toute sa puissance, il voyait sans regret approcher sa fin prématurée. Trompé dans ses plus chères espérances et découragé par les obstacles que l'injustice et les passions des hommes opposaient sans cesse à ses grandes pensées , il disait que , dans le chagrin où il était de ne pouvoir apporter de remède aux maux de l'Eglise et du royaume , il souhaitait, si c'était la volonté de Dieu , qu'il le tirât de ce monde (0. Il attendit le roi à Lyon , et là , dès la première conférence qu'il eut avec lui, il l'engagea fortement à bannir la simonie de l'Eglise , à ne conférer les bénéfices qu'à des sujets capables , à rétablir les élections canoniques. Il lui fît approuver aussi l'institution des chevaliers de l'ordre de la Passion , espèce de
(1) Lettre d'Edmond Auger. Voy. sa vie, I. iv, p. 291.
Ali coiitrérie religieuse et guerrière destinée a la défense de la foi (i).
De Lyon , le roi se rendit a Avignon, et c'est là, qu'après une courte maladie , le cardinal mourut , en Décembre ^574, à l'âge de quarante-neuf ans, «d'une fièvre symptômée d'un extrême mal de teste. « Comme tous les actes de sa vie, sa mort a été pour les historiens du temps un sujet de commentaires. Suivant les catholiques, il mourut comme un saint 5 les huguenots , qui l'avaient poursuivi toute sa vie de leurs sarcasmes et de leurs injures , ne l'épargnèrent pas même dans ses derniers instants (2),
Ainsi mourut le cardinal Charles de Lorraine , a la tleur de l'âge , et dans toute la maturité de ces facultés brillantes dont la Providence l'avait comblé. «. C'estoit , dit un historien protestant , un personnage doué de grands dons et grâces, d'un esprit élevé, mais en mesme temps ambitieux et aspirant a choses haultes (3). » On lui a souvent reproché cette ambition , et on af-
(1) La conjonction des lettres et armes, p. 87, 88.
(2) L'ÉTOILE , Journal de Henry III , collect. Petitot , t. tlt , p. 107. Cet auteur rapporte que pendant plus d'un mois après la mort du cardinal, Catherine de Médicis n'osa demeurer seule : elle s'imaginait le voir à toute heure : « Un jour , en se mettant à tahle, elle laissa tomber son verre en s'écriant : « Jésus! voilà M. le cardinal de Lorraine qi^ je vois. « La nuit aussi elle en avoit des appréhensions , au (ure de ses femmes de chambre , et se plaignoit souvent qu'elle ne le pouvoit oster de sa fantaisie. • {Journal de Henry III , p. 110.)
(3) La Place, 1. i, p. 52.
4'if5 fecte encore aujourd'hui de le regarder comme la cause principale des maux qui affligèrent la France en son temps. Il serait plus juste de dire avec Le Laboureur* que la source de ces maux fut la jalousie qu'il excita par son mérite et son crédit à la cour (0 , ou plutôt encore l'esprit d'anarchie qui agitait le pays au xvi'' siècle. Sous trois règnes consécutifs , et particulièrement sous François 11 etCharles IX, il combattit les projets des séditieux avec une énergie et une persévérance qui les désespérèrent. C'est pour cela qu'ils lui ont prodigué les accusations les plus injurieuses, et qu'ils l'ontchargé des crimes les plus odieux. Les plus indulgents veulent qu'il n'ait montré tant de zèle pour la foi que pour appuyer sa propre grandeur et servir les intérêts de sa maison , en associant ses destinées à celles du catholicisme en France. Mais , si l'on ne peut nier que le désir d'avancer les siens n'ait exercé une certaine influence sur sa conduite, il faut reconnaître qu'à la différence des médiocrités ambitieuses , il subordonna toujours ses intérêts à ses principes, et qu'il se montra toujours prêt à résigner le pouvoir et à quitter la cour plutôt que de compromettre sa dignité et d'engager sa conscience. Quand , à la suite de ces réactions si fréquentes dans ces temps orageux , le prince de Condé ou Coligny entraient en faveur , quand le gouvernement penchait vers les idées protestantes , le cardinal de Lorraine se retirait avec ses
1 Addif. aux Mém. de Castelnau,i. i, 1. i , p. 277.
4TG neveux dans son archevêché de Reims , et il n'en sortait que sur iinvitation de la régente ou du roi . qui ne purent jamais se passer impunément de ses conseils. S'il n'avait tenu compte que de ses intérêts particuliers, comme il le répétait lui-même, n'avait-il pas eu mainte occasion de renoncer aux affaires pour passer paisiblement sa vie parmi les siens , loin de toute préoccupation et de tout danger, loin de ces haines mortelles , de ces infâmes accusations et de toutes les embûches qu'on lui tendait chaque jour (0 ? Dans un siècle où, suivant Lanoue , les hommes étaient si paresseux aux affaires publiques (2), où, suivant de Thou, tous les ordres étaient corrompus (3) , le cardinal de Lorraine aima le pouvoir et s'en montra digne par l'étendue et la prévoyance de sa pensée, parla grandeur de ses sentiments éminemment français et par la rare énergie de son caractère. Qui pourrait aujourd'hui lui en faire un crime? Gouverner en maître un grand royaume était un besoin pour celte âme si ardente et si active. De plus, il croyait remplirun devoir impérieux en apportant à la royauté le secours de ses lumières et de ses conseils. Il répétait sans cesse à ses neveux que « pour la moindre fascherie du monde , laisser à faire son office et désister, c'est vray signe d'un homme léger , inconstant, aisé a dégouster, et qui n'est
(1) Conjonction des lettres et armes , etc., p. 91.
(2) Mém., p. 134.
(3) De Thou, 1. xxiii, p. 376.
aulcunement propre à manier les affaires d'estat (0. » tl leur rappelait en même temps qu'il n'y avait pas de dépit, pas de jalousie, pas de mécontentement, si grand qu'il fût , qui pût les détourner de la fidélité qu'ils devaient au roi et au royaume. Voila pourtant l'homme qu'on a accusé d'avoir préparé l'usurpation du trône pour sa famille. Et non-seulement cette ac* cusation a été soutenue par tous les libellistes et les historiens protestants , mais elle a été reproduite parles catholiques eux-mêmes. « Ce fut lui principalement , dit le cardinal d'Ossat, qui chercha a établir la prétention des Lorrains à la couronne, en faisant composer sous François II un ouvrage où il était dit que la maison de Lorraine descend en ligne droite, de père en fils, de Charlemagne. Il ne se contenta pas d'exhorter ses neveux a recouvrer la couronne -, il composa des mémoires sur cet objet , que M. de Guise trouva dans ses papiers après sa mort. Ces mémoires renfermaient tout le plan raisonné et arrêté de tous les événements qui se sont succédés depuis (2). ))
Nous avons dit au commencement de ce travail ce qu'il faut penser de toutes ces accusations ; nous ajouterons seulement ici que jamais le cardinal n'a écrit les mémoires dont on le dit l'auteur, et, qu'a moins d'avoir été un prophète , il n'a pu deviner d'avance la tournure
(1) Conjonction des lettres et armes , etc., fol. 91, 92.
(2) Discours sur les effets de la Ligue, dans la Vie du cardinal d'Ossat, p. 40-45. Paris, 1771.
que prendraient les événements, ni régler la conduite de son neveu d'après des circonstances que le temps seul pouvait faire naître.
Au surplus, les ennemis de sa maison ont eux-mêmes fait justice de cette accusation. Qu'on lise dans la Satire Ménippée, qui ne l'a certes pas ménagé , le discours de M.d'Aubray, l'orateur du tiers-état. Celui-ci s'adresse aux neveux du cardinal :
« Je ne suis pas de ceulx qui croient que messieurs vostre père et oncle eussent de leur temps jette les fondements de l'édifice que , vostre frère et vous , avez basti depuis. Encor qu'on parle des mémoires de Da- \id et de Piles , qui ont pronostiqué mieux que Nostradamus tout ce que nous avons veu depuis leur mort, et qu'on asseure que monsieur vostre oncle avoit dressé un formulaire de tout l'ordre qu'on y devoit tenir. Mais je ne puis croire que luy, qui avoit de l'entendement ce qu'homme pouvoit avoir, eust pu espérer de faire ses neveux roys de France , voyant encor trois frères , enfants de la maison royale en droite ligne, touspuissans et en la fleur de leur âge , prests a se marier : et ne pouvoit pas deviner qu'ils mourroient sans lignée, comme ils ont faict par après. D'ailleurs, il voyoit grand nombre de princes du sang royal qui ne s'estoient point frottez 'a la robe des hérétiques : cela luy devoit couper toute espérance a ses désirs. Je sçay bien que de son temps il a esté autheur que l'archidiacre (de Verdun) , et depuis encor celuy de Thoul , ont escrit que ceulx de
la maison de Lorraine estoient descendus de Charle-
magne par les masles, mais , enfin , il n'y a
pas apparence que de ce temps-la mondit sieur vostre oncle peust aspirer à la royauté , ayant tant d'obstacles et de testes, ou à combattre, ou a faire mourir par glaive ou par poison : bien est vray que, dès son commencement, il fut ambitieux des grandeurs et du gouvernement de Testât plus que nul autre de son âge : et ne fais doubte qu'il n'ayt désiré posséder les rois et les tenir , s'il eust peu, en curatelle, comme faisoient anciennement les maires du palais, pour disposer de tout à son appétit , et avancer ou reculer tous ceulx qu'il luy eust plû : qui est ce à quoy ordinairement les plus grands aspirent. Cependant y estant à peu près parvenu, comme il a faictde son vivant, il vous avoit assemblé et préparé les matériaux , desquels vous avez basti ce superbe dessein d'empiéter la couronne. Vous ayant laissé en main premièrement de grands biens , de grands estats , les premiers offices et charges du royaume , de grands gouvernements, force gens obligez par bienfaicts, force serviteurs , force intelligences avec le pape et le roy d'Espagne, et aultres princes de vos parents et alliez : et, qui plus est, une grande opinion envers le mesme peuple que fussiez bons catholiques et ennemis jurez des
huguenots (0 » Personne n'a le droit d'être plus
sévère envers le cardinal de Lorraine que les auteurs de
(1) Satire Ménippée , 1. 1 , p. 122.
la Satire Ménippée, et nul ne doit prétendre à juger avec plus de finesse et de bon sens ses intentions et ses projets à l'égard de sa famille. Il est inutile d'insister plus longtemps sur ce point.
Ou lui a aussi reproché son avarice, et ses ennemis disaient qu'il plaçait a Venise les revenus de ses immenses bénéfices et les sommes énormes que la dilapidation des finances mettait entre ses mains (0. Il fut, il est vrai , extrêmement âpre a s'enrichir, et il se lit donner neuf ou dix évêchés et autant d'abbayes; mais il serait difficile d'affirmer qu'il fut infidèle dans la gestion des deniers du roi. Ce qu'il y a de certain, c'est que cet homme , à qui ses bénéfices donnaient tous les ans 300,000 écus, mourut pauvre ; qu'on fut obligé de vendre sa vaisselle et d'emprunter de l'argent aux bourgeois de Reims pour fournir aux frais de ses funérailles (2), S'il a eu de grandes richesses , il y a eu beaucoup de ^ens qui les ont partagées (s). Quoiqu'il administrât trèshabilement son revenu particulier, il laissa pour plus de 200,000 écus de dettes a son neveu Henri (^). « Un chascun , dit Brantôme , pensoit très-belle et bonne la succession de M. le cardinal de Lorraine; mais M, de Guyse me dist après sa mort, que je luy disois et faisois la
(1) Mém. de Condé, t. m , p. 442.
(2) Conjonction des lettres et armes , etc., p. 92 , 93.
(3) Idem , ibidem.
(4) Idem , ibidem.
guerre qu'il seroit a cette heure Tort riche, et qu'il payeroit ses dettes aux dépens de la succession nouvelle, il me jura qu'il luy avoit laissé autant de dettes que monsieur son père, et, pour ce, qu'il vouloit vendre du bien pour s'en oster, car elles l'importunoient par trop. Voila pourquoy il vendit le comté de Nanteuil , l'une de ses bonnes pièces (0. »
Veut-on savoir quel emploi Charles de Lorraine faisait de ses immenses revenus ? 11 entretenait à Reims , de ses aumônes , 2,000 catholiques réfugiés d'Angleterre et d'Irlande (2). Il nourrissait les pauvres de cette ville , fournissait chaque année des pensions aux ordres mendiants et a leurs chapitres , tant généraux que provinciaux ; il faisait élever et instruire à ses frais une multitude d'étudiants , dotait le collège et l'université de Reims, fondait dans son archevêché et a Joinville, sa ville natale, des établissements de bienfaisance (3), répandait partout ses largesses avec la magniticence d'un prince et l'intelligence d'un esprit supérieur. Il faut aussi songer à celte multitude d'agents qu'il entretenait en France et à l'étranger, a C'esloit , dit encore Rrantôme, une des grandes dépenses qu'il faisoit qu'à sçavoir des nouvelles de toutes les parts de la chrestienté, voire d'ailleurs (^). » Cette police secrète, qu'il payait assez
(Ij Bbapjtome, Fie du duc de Guise ,1. m ,\i. 252, 253.
(2) Conjonct. desletlres et armes, fol. 28-92.
(3) Entre autres le grand hôpital.
(4) Brantôme , t. m , p. 26G.
largement , les pensions , les secours qu'il accordait aux gens de lettres, aux artistes, aux théologiens qu'il avait toujours autour de lui , avaient absorbé une grande partie de sa fortune. Il avait fait aussi , durant la guerre civile , tant pour le service de l'Eglise que de l'état , des dépenses énormes qui dépassaient de beaucoup ses revenus annuels. Au concile de Trente , on l'avait vu nourrir pendant plusieurs mois les docteurs, les théologiens que le roi y avait envoyés. « Nous sommes tous pauvres et indigents, dit l'un d'eux , l'argent du royaume est failly h tous il y a plus de quatre mois, et fussions morts il y a longtemps , sans monseigneur le cardinal de Lorraine , qui nous a donné a vivre (0, »
Sa passion pour les arts lui avait aussi coûté fort cher : comme tous les princes de cette race brillante des Lorrains , et plus qu'eux tous , le cardinal de Lorraine aimait les tableaux et les statues , les curiosités de toutes sortes. « Chascun s'estudie, lui dit Pasquier, en lui dédiant le deuxième livre de ses lettres , a vous apporter en vos maisons de parades quelques anticailles de marque(2). » Ses voyages en Italie avaient singulièrement développé ses penchants d'artiste , et il ne visitait jamais cette terre, toute resplendissante alors de l'éclat des arts , sans en rapporter quelque objet précieux , quelque riche tableau. C'était dans sa magnifique maison de
(t) Mémoire pour le concile de Trente, p. 440. — Lettre de M.Claude de Sainctes à M. Claude Despence. 15 Juin 1563. (2) Et. Pasquier, t. Il, liv. II, p. 28.
Meudou, dans le beau château de Joinville , vrai séminaire des princes catholiques, que l'on pouvait apprécier son amour délicat pour les beaux travaux. C'est à Reims, toutefois, quilfautaller chercher, parmi les beaux manuscrits de la bibliothèque , parmi les somptueuses tapisseries, parmi les tableaux de la cathédrale(i), les plus nombreux monuments de sa bienfaisance et les plus curieux témoignages de son goût. <( Il est à remarquer, dit un historien rémois , que jamais il ne retournoit à Reims qu'il ne rapportât des dons pour son épouse i"^). »
(1) En revenant du concile de Trente, il donna à la cathédrale plusieurs tableaux , qu'il avait couiraandés aux premiers artistes de l'Italie: la JS'aiicité da Tintoret , le NoU me tangere du Guide, la Descente de croix de Thadée Zucharo , et le Lavement des ineds , le plus beau tableau que la France possède de J. Mutiano. {Note fournie par M. H. Paris. )
(2) CocQUAULT , bibliothèque de Reims. C'est lui aussi qui introduisit l'imprimerie à Reims. Nicolas Bacquenois, qu'il amena de Lyon vers 1548, fut, à ce qu'il parait, le premier typographe de celte ville. Il a rendu bien d'autres services c.:ix Rémois. Pour en donner une idée , il nous suffira d'extraire des manuscrits du chanoine Lacourt le passage suivant: « La ville de Reims, dit-il, changea entièrement de face sous le pontificat de ce grand homme. La piété y régna, la politesse s'y introduisit, les mœurs s'y formèrent , la science y fleurit par les récompenses qui y estoient attachées. » — Les intérêts matériels ne furent pas non plus négligés. « Il y avoit , du costé de l'occident, plusieurs marais irapratiquables et dont on ne tiroit aucune utilité. Le cardinal, appuyé de l'authorité duroy, entreprit de les faire dessécher, en donnant plus de profondeur au lit de la Vesle , ce qui réussit ; on tira ensuite des sommes considérables de ces marais infructueux , qui ont esté convertis en prés et en jardins dont la ville tire de l'utilité et de l'agrément. Les sommes qui en provenoient furent employées à perfectionner les fossés de la ville et les remparts : ce travail occupa les pauvres, et , pendant sept ans que dura la disette des grains , on les lit subsister
Bien plus vif encore était son amour des lettres, pour lesquelles il conserva toute sa vie un véritable culte. Ses meilleurs , ses plus doux amusements étaient, nous l'avons dit , ceux qu'il passait avec les hommes instruits. C'était parmi eux qu'il oubliait, dans des conversations érudites, les soucis du pouvoir. Érudit lui-même et familiarisé par de fortes études avec les langues de l'antiquité et avec quelques-unes des langues modernes, il charmait tous ceux qui l'abordaient par ses manières séduisantes, par son instruction variée et par l'attrait irrésistible de sa parole. « Le cardinal de Lorraine , dit l'ambassadeur vénitien, est très-lettré ; il sait le grec, le latin , l'italien , et il parle cette dernière langue de manière à nous étonner nous-mêmes. Il est fort versé dans les sciences , et particulièrement dans la théolo-
par cet ouvrage. A l'égard des pauvres , ou intirmes, ou invalides, on les distribuoil par les paroisses , et les bourgeois s'en chargcoient tour à tour.
» Un dessein aussi utile l'occupoit encore. Il avoit déjà fait construire la halle de Saint-Remy. 11 vouloit en faire bastir une autre mire les deux marchés : l'endroit estoit spacieux, et cette comniodilc mauquoil à la ville. 11 avoit déjà dressé les plans, et, pour faciliter la dépense , il avoit donné ordre de faire venir par batteaux les bois de la forest de Joinville.
» La crudité des eaux des puits causoit plusieurs incommodités , surtout parmi les pauvres. Il forma le projet de faire venir les eaux des fontaines des montagnes voisines par des canaux qui les auroient distribuées dans la vdle. L'estat des sommes à dépenser estoit aussi dressé; la mort inopinée du cardinal l'erapescha d'exécuter ce dessein.
» En 1550 , il fonda et dota le Bureau des pauvres ou de la Miséricorde.
» Eu 1572 , il lil des règlements pour l'administration de l'IIotel- Dieu, elc, etc. »
gieC). » C'est le jugement qu'en ont porté tous ceux de ses contemporains (|ui n'étaient pas intéressés à nier ses grandes qualités. Les prolestants eux-mêmes ont rendu hommage a son génie. Quelle influence dut exercer, au xvi" siècle , l'homme dont Théodore de lièze disait : « Si j'avois telle élégance que M, le cardinal de Lorraine , j'espérerois convertir et rendre moitié des personnes de la France à la religion de laquelle je fais profession (2) ! » Castelnau , Etienne Pasquier, Michel Montaigne en parlent dans le même sens. Brantôme , qui l'a moins flatté que son frère , le grand duc de Guise , dit que « M. le cardinal fut tenu , depuis la création des cardinaux , l'un des premiers qui ayent esté ; je ne dis pas qu'aulcun d'eulx , ou en saincteté , ou en debvoir , ou en aultre sorte et en aultre particularité, ne fust plus que luy excellent ; mais celuy-cy fust fort universel , et pour tout il avoit un esprit fort subtil , bon jugement et bonne rétentive. Il estoit de très-bonne grâce et belle façon , parlant très-bien et très-éloquemment de toutes choses, aussy bien des mondaines que des divines. Il estoit fort prompt, argut et très-subtil en ses paroles et devis , disoit-on qu'il avoit un esprit familier. Pour faire fin , ce cardinal a esté un très-grand personnage en tout, et s'est rendu si excellent, qu'il s'est acquis le.
(1) Relat. des ambassad. vénitiens. Jean Michel , t. f , p. 439.
(2) Extrait d'un journalier faict à Reims par uu bon bourgeois , de ce qui se passoit en 15C.0. (Dans les Négociations sous François Il , p. 799.)
nom de la perle de tous Jes prélats de la chreslienté en son vivantes. »
Dans un temps où le clergé était si rudement attaqué, les ennemis du cardinal ne pouvaient pas manquer de décrier ses mœurs et de suspecter la sincérité de sa foi. Personne n'a été, sous ce double rapport, en butte à plus d'accusations injurieuses. L'imagination libertine des pamphlétaires s'est plu à lui prêter les plus coupables passions. Aies en croire, il ne respecta ni les liens sacrés du sang, ni la majesté des reines de France. Sa nièce, Marie Stuart , sa belle-sœur, la duchesse de Guise , la reine Catherine de Médicis furent tour a tour l'objet de ses infâmes amours. Nous n'essayons pas de réfuter ces accusations que rien ne justifie. Nous croyons facilement , sur la foi de Brantôme , « qu'il fut bien mondain en ses jeunes et beaux ans , et qu'il eut alors de trèsbonnes fortunes (2) 5 » mais il ne tarda pas a prendre des habitudes plus sévères , et , en I06I , l'ambassadeur vénitien J. Michel, dont le témoignage a bien quelque autorité , disait : « L'extérieur de sa vie est très-honnéte et très-convenable a sa dignité, ce qu'on ne pourrait pas dire des autres prélats dont la vie est scandaleusement déréglée (3). » Quant au reproche d'hypocrisie fondé sur ce qu'il était intéressé a défendre la religion
(1) Brantôme, t. m , p. '255.
(2) BUANTOME, t. 111, p. 285.
(3) Relaf. des amb. vénitiens, t. i , p. 439.
catholique '0, il serait difficile de Taccepter sur un aussi frivole motif. Quand, comme le cardinal de Lorraine, on a , pour soutenir sa foi, sacrifié son repos, sa fortune, son propre honneur, et jusqu'au sang des siens, on a, ce semble, acquis le droit de braver aux yeux de la postérité les soupçons injurieux de ses ennemis. Le cardinal de Lorraine était profondément attaché au catholicisme, parce qu'il était la religion de son enfance et celle du pays. Il avouait de bonne grâce les abus de l'Eglise et les vices du clergé , mais il pensait que les désordres , quels qu'ils fussent , ne pouvaient autoriser l'abandon de la foi , ni justifier la rupture de l'unité religieuse. Il estimait , avec beaucoup d'hommes sages , que , en matière de religion, a il n'y avoit rien si asseuré que de suivre l'ancienne foy , l'ancienne doctrine , les anciennes cérémonies et les anciennes loix publiées et gardées depuis les Apostres (2) . » L'obéissance a l'Eglise lui paraissait inséparable de la fidélité au roi , et il combattait les innovations , parce qu'il ne voyait journellement « que tumultes et divisions pour la diversité de religion dans le royaume de France -, » jugeant en véritable homme d'état la situation de la France et embrassant de son regard pénétrant et étendu l'ensemble de ses destinées, le cardinal comprit que , par intérêt politique , au-
(1)« Il estoit fort religieux, et pour ce fort hay des huguenots; mais pourtant le tenoit-on pour fort caché et hypocrite en sa religion , de laquelle il s'aydoit pour sa grandeur.» (Brantôme, t. m , p. 256.)
(2) Mém. de Castelnau, 1. m , ch. vi , p. 159.
tant que par devoir religieux . elle avait tout à gagner en restant fidèle a la tradition catholique. Pour quiconque pénètre au-dessous de la surface des événements, ce fut cette pensée qui flt sa force et qui le maintint si longtemps au pouvoir . au milieu de tant de haines accumulées , au milieu de tant de conspirations dressées contre lui. Ce fut cette même pensée qui fonda la puissance de sa maison , parce qu'elle répondait à tous les instincts populaires du xvf siècle, et qu'elle faisait alors du grand parti catholique un parti véritablement national. La conservation de l'unité religieuse , comme moyen de maintenir la grandeur et la puissance de la France , tel est le but qu'il poursuivit toute sa vie. C'est ce grand intérêt qui domine toutes ses vues, qui explique toute sa conduite, qui inspire tous les actes de sa vie politique et religieuse , et leur imprime, a travers certaines variations apparentes, une puissante unité. Il n'a pas réalisé tout le bien qu'il a voulu , mais il a empêché beaucoup de mal. Il a échoué dans ses grands projets de conciliation : qu'importe pour sa renommée? L'équitable histoire n'enregistre pas seulement les actes de ses héros , elle doit tenir compte aussi de leurs intentions.