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CHAPITRE IH

DEUXIÈME VOYAGE DU CARDINAL DE LORRAINE A ROME; IL FACILITP LA CONQUÊTE DES TROIS ÉVÊCHÉS ; SON TROISIÈME VOYAGE EN ITALIE ; NÉGOCIATIONS AVEC LE PAPE PAUL IV; EXPÉDITION DU DUC DE GUISE EN ITALIE.

Depuis que le cardinal de Guise avait quitté l'Italie, les négociations qu'il avait entamées avec le Saint- Siège languissaient. Le pape Paul III qui, d'abord, avait embrassé avec chaleur les propositions de la France, était retombé dans ses incertitudes, dans ses hésitations. Espérant toujours que Charles-Quint lui rendrait les duchés de Parme et de Plaisance , il avait ajourné , pendant près de deux ans , la conclusion de la ligue offensive dont le cardinal avait jeté avec lui les premiers fondements; et la mort était venue le surprendre au milieu de ces tergiversations (10 Novembre 1549).

Cependant , la mission de Charles de Lorraine en Italie n'avait pas été sans résultat. L'apparition du jeune ambassadeur français , le langage énergique qu'il avait tenu dans le conclave « avaient puissamment servi a l'exaltation du nom du roi (0. » D'un côté, l'attitude de la France avait ranimé la confiance des Italiens, et empêclié le pape de courber la tête sous la volonté impérieuse de l'empereur. De l'autre, les protestants d'Allemagne, voyant le roi de France traverser les ambitieux projets de la maison d'Autriche, avaient repris courage , et n'attendaient plus qu'une occasion favorable pour recommencer la guerre (2). Dans de telles circonstances, l'élection d'un nouveau pape était de la plus haute importance ; et les deux souverains rivaux rattachaient a cette élection les plus grands intérêts . C'était pour l'un et pour l'autre une question d'influence en Italie ; c'était pour les Italiens eux-mêmes une question d'indépendance 5 car, suivant que le pape était entraîné par ses affections vers l'Autriche ou vers la France, l'Italie voyait renaître ses espérances d'affranchissement , ou tombait de plus en plus sous la domination impériale.

Aussi, les intrigues furent vives dans le conclave, qui se trouva divisé en trois partis : celui des Impériaux , celui des Français , et le troisième , composé en grande

(1) Matfiiel , Histoire de France, 1. 11, p. 4o. (■2) Iiiem , p. 48.

partie d'Italiens , qui avaient h leur têle le cardinal Alexandre Farnèse (0. La France y était représentée par douze cardinaux , qui reconnaissaient pour chef Charles de Lorraine. Celui-ci était arrivé a Rome dans les premiers jours de Décembre, avec des instructions qui désignaient comme candidats de la France le cardinal de Ferrare , le cardinal Jean de Lorraine, puis les cardinaux Salviati , Rodolphi et Delmonte. Le cardinal de Ferrare, dont la maison était dévouée à la France , fut d'abord vigoureusement soutenu 5 mais l'appui des Impériaux lui manqua. Le cardinal Jean de Lorraine, qui parvint a réunir jusqu'à 29 voix, échoua par le même motif. Salviati ne fut pas plus heureux , parce qu'il ne put obtenir le concours des Farnèses. Après divers choix qui n'aboutirent a aucun résultat , le cardinal de Guise jeta les yeux sur le cardinal Delmonte (2). Comme légat du pape au concile de Trente, celui-ci avait déployé une grande fermeté et résisté plus d'une fois à Charles- Quint ; et c'est pour cela que la France appuyait sa candidature. Mais les circonstances n'étaient plus les mêmes : et, depuis , Delmonte s'était rapproché des Impériaux. Tout en ménageant les Français, parce qu'il savait qu'il était porté sur la liste du roi , il avait pris des engagements avec Charles-Quint. Une craignit pas d'en prendre aussi a l'égard de la France ; et le cardinal de

(1) FraPaolo, t. m , p. 280. — De Thoc , 1. vi, p. 395-

(2) RiBiER , t. II , do la page 250 à la page 268.

4^2 Guise, ayant obtenu de lui les garanties que demandait le gouvernement français , le mit en avant, entraîna les Farnèses dans son parti et assura son élection (0. Delmonte monta sur le trône pontifical sous le nom de Jules m.

Ce fut au retour de son voyage d'Italie que mou^ rut le cardinal Jean de Lorraine. Charles de Lorraine , jusqu'alors désigné sous le nom de cardinal de Guise , prit celui de cardinal de Lorraine, sous lequel il est connu. Il n'hérita pas seulement de ce nom -, il recueillit encore , ditBayle , une succession très-ample de bénéfices à la mort de son oncle , dont il ne paya pas les dettes (2), Ce dernier fait, relevé par tous les historiens, a attiré de vifs reproches au cardinal. Il y répondit, sans doute , en disant qu'il était lui-même très-obéré ; que les bénéfices n'étaient point obligés aux dettes; et, qu'après tout, il ne pouvait se ruiner pour payer les aumônes et les largesses de son oncle (3). On ne sait jusqu'à quel point ses créanciers trouvèrent bonnes toutes ces raisons.

(1) RiBiER , t. Il , de la page 250 à la page 268.

(2) Bayle, Dictionnaire critique, t. m, art. Lorraine. — De Thou, 1. VI, p. 480. — Régnier de la Plaische , p. 190. — Mém. de Condé, t. vi , p. lO et suiv.

(3) « Il portoit ordinairement , dit Brantôme , une grande gibecière que son valet de chambre ne failloit d'emplir tous les matins de trois ou quatre cents escus , et tant de pauvres qu'il rencontroit, il raetloit la main à la gibecière , et ce qu'il en tiroit sans considération le donnoit sans y rien trier. . .» (Brantôme,!, vu, p. 540.)

Les condilioiis imposées par le gouvernement français au nouveau pape étaient relatives au concile de Trente et à l'affaire de Parme et de Plaisance, dont nous avons parlé. La politique de la France sur ces deux points consistait : i°-à empêcher que le concile, transféré à Bologne par le pape Paul III , ne fût rétabli à Trente , et ne fournît à Charles-Quint les moyens d'asservir l'Allemagne 5 2° à maintenir le duc Octave dans la possession de la ville de Parme. Jules III avait promis au cardinal de Lorraine de rester parfaitement d'accord avec le roi de France sur ces deux questions (0. Mais a peine fut-il élevé à la chaire de saint Pierre, qu'il n'osa résister à Charles-Quint, quand celui-ci réclama impérieusement le prix de la protection qu'il lui avait accordée a l'époque de son élection. Il annonça le rétablissement du concile a Trente , et en fixa la reprise au printemps de l'année suivante ; puis il abandonna complètement Octave Farnèse, que menaçait le gouverneur de Milan j et il ne lui laissa d'autre ressource que de se jeter entre les bras de la France. Cette conduite de Jules III excita l'indignation de Henri II, et le cardinal de Lorraine, sur qui retombait la responsabilité d'une élection aussi malheureuse, vit un instant son crédit ébranlé. Ses ennemis cherchèrent a le perdre dans l'esprit du roi. Mais il n'eut pas de peine à se justifier, en représentant a Henri II qu'il n'avait fait que se conformer

(1) Mathieu , 1. u, p. 62-64^

aux instructions qui lui avaient été transmises , et qui désignaient le cardinal Delmonte comme candidat de la France. Immédiatement il rédigea . d'après l'ordre du roi, un mémoire très-menaçant qu'on adressa à l'ambassadeur français a Rome , et qui fut lu en plein consistoire (0. Celte démarche hardie excita davantage encore la colère des Impériaux et l'aversion du pape pour la France. Les premiers s'attachèrent a représenter le roi comme l'ennemi du repos public ; et comme on parlait en France de tenir un concile national , le pape l'accusa de vouloir , au mépris du Saint-Siège , rompre le concile général et préparer un schisme dans l'Eglise. Henri II, sans s'intimider, protesta contre la réunion des pères a Trente . prit ouvertement le duc de Parme sous sa protection , conclut avec son frère Horace Farnèse le traité d' Amboise , et la guerre dite de Parme éclata (2),

Elle n'eut pas seulement pour théâtre l'Italie : car , malgré le soin avec lequel les deux adversaires principaux déclaraient qu'ils avaient pris les armes l'un et l'autre pour défendre leurs alliés, il était évident que chacun d'eux combattait pour un intérêt plus général , plus élevé , et que , dans cette querelle particulière . il s'agissait toujours de la prépondérance politique en Europe. Aussi, la guerre se propagea rapidement

(1) Mathieu, 1. u, p. G2-r4.

(2) DeThov, 1. Mil , p. 113.

sur tous les points , en Piémont , sur les bords du Rhin et dans les Pays-Bas. Henri II , reprenant les projets de son père, rentra dans l'alliance protestante-, il se ligua avec les princes d'Allemagne , prit le titre de protecteur des libertés germaniques, et s'engagea a faire marcher une armée sur les bords du Rhin.

Les princes lorrains profitèrent de cette occasion pour exécuter un projet qu'ils méditaient depuis quelque temps , pour rattacher par un mariage le duché de Lorraine à la France. Personne ne contribua plus que le cardinal de Lorraine à l'exécution de ce projet, dans lequel les intérêts de la France se confondaient avec ceux de la maison de Lorraine. En effet , quoique Antoine, duc de Lorraine , leur oncle, eût fait reconnaître formellement, à la diète de Nuremberg , l'indépendance de son duché , Charles-Quint ne dissimulait nullement ses prétentions sur cette importante province de Lorraine , « qui sert comme de gakrie pour entrer en France . •» La duchesse Christine , sa nièce , n'était que trop disposée à seconder ses ambitieux projets (0, Elle confiait les emplois les plus importants du pays à des Allemands , sollicitait les secours des princes de l'empire , et se plaçait elle et son fils sous la protection des armes impériales (2). Les princes lorrains aperçurent de bonne heure ce danger,

(1) Dom Cai.met, Histoire de Lorraine , 1. xxxiv, p. 675-76.

(2) Lettre de Marillac au roi. Dans la collection Michaud et Poujoulat, t. VI, p. 57.

aussi menaçant pour leur maison que pour la Francd elle-même. Ils résolurent de le prévenir, en intimidant ta duchesse , et en lui enlevant la tutelle de son fils et la régence du duché de Lorraine. En même temps , ils songèrent a gagner les principaux habitants du pays, pour en assurer la neutralité, en cas de guerre avec l'Autriche: ou plutôt pour en faciliter la conquête. Dès le mois de Juillet (îooO) , le cardinal de Lorraine écrivait h son frère le duc de Guise , qui se trouvait a Joinville : « Le roi désireroit que vous parlassiez bien à Madame de Lorraine et aux principaux du pays , afin qu'il puisse estre assuré d'eux (0. » Le mariage du jeune duc de Lorraine avec une princesse française , avec une des fdles de Henri II , était un excellent moyen d'affermir a la cour le crédit naissant des deux frères . et de cimenter l'alliance de la Lorraine et de la France. Le cardinal chercha a attirer la duchesse a Fontainebleau avec son fds , pour faciliter la conclusion de cette affaire, et pour réconcilier la duchesse elle-même avec la maison de France. « Si on pouvoit faire, écrivait-il encore, que le fils vînt à Fontainebleau avec sa mère , pour faire la révérence au roy et parler du mariage, tout iroit bien (2). » Mais la duchesse Christine était une femme hautaine, ambitieuse: elle n'obéit que quand le roi de France se montra prêt a envahir la Lorraine.

(1) Voyez Mcmoires du duc de Guise, collection Michainl, t. VI. Lettre du cardinal de Lorraine au duc de Guise, il Juillet 1550, (5) Idem, ibidem.

Au pi'inlemps de raniiée suivaiile (lijo'â) , une année de 38,000 hommes se dirigea vers les bords du Rhin , sous le commandement du connétable de Montmorency. Le roi lui-même l'accompagnait. Après avoir séjourné quelque temps à Joinville , il se rendit à Toul , où le cardinal de Lorraine le fit entrer 5 de là il s'achemina vers la capitale du duché, et s'installa à Nancy, dans le palais ducal. La duchesse Christine avait montré trop d'attachement aux intérêts impériaux pour qu'on lui laissât plus longtemps la tutelle du jeune duc et le gouvernement du duché de Lorraine. Le duc de Guise et le cardinal de Lorraine convoquèrent les états de la province à Nancy , et leur proposèrent de déférer la régence à Nicolas de Lorraine , comte de Vaudemont , oncle du jeune duc. Les Lorrains, qui supportaient avec impatience la domination d'une femme étrangère, consentirent sans peine à cette proposition (0. Le jeune duc fut enlevé à sa mère et envoyé à Reims , puis à Fontainebleau , pour y être élevé avec le dauphin : la régence fut donnée à M. de Vaudemont , dont l'attachement à la France était bien connu.

La duchesse Christine ne pardonna jamais cette conduite au duc de Guise et au cardinal son frère , qu'elle accusait, non sans motif, d'avoir conseillé cette politique au roi de France (2). Après avoir donné un

(1) Dom Cauiet, Hlsiolre de Lorraine, t.v, 1. \xxiv, p. 677-78. — Mathieu, 1. ii, p. 91.— DeTiiou , t. ii, I. x, p. 236 et suiy.

(2) Brantôme, t. v, p. 32'i.

libre cours aux larmes que lui arrachait la blessure faite a sa tendresse et a son orgueil maternels , elle quitta le pays et alla chercher un asile auprès de l'empereur, son oncle (0.

Alors , l'expédition ressembla à une promenade militaire. Le cardinal de Lorraine précédait l'armée , négociait ; le connétable de Montmorency n'avait plus qu'à prendre possession (2). A Metz, on avait habilement semé la division entre les riches et les pauvres -, on avait réveillé l'antipathie du peuple contre la bourgeoisie , qui s'était emparée de toutes les places et de toute riufluence dans le gouvernement delà cité. Aussi, quand le corps municipal ordonna qu'on prît les armes pour s'opposer à l'entrée des troupes , personne ne bougea 5 et le connétable pénétra dans la place , sans verser une seule goutte de sang. Une bonne garnison fut établie dans cette ville , qui , depuis . est restée a la France (3).

La ville de Verdun n'offrit pas plus de résistance. Là, comme à Metz, comme à Toul, les magistrats séculiers empiétaient chaque jour sur l'autorité épiscopale. Là aussi les riches s'efforçaient d'exclure les pauvres de toutes les charges publiques. Le cardinal de Lorraine, qui était évêque de cette ville, neut pas de peine à per-

(1) DeThOU, t.II, 1. \, p. 3'27.

(2) Idem, ibidem.

(3) Dom Calv.et, t. v, l.\\xiv, p. 078 et suiv. — Bri.CAF.ics , ].x\v, p. S2S.

suader au peuple qu'il avait lout h gagner en se plaçant 80US la protection de la France. Quand toutes les mesures furent prises , le connétable se présenta à la tête des troupes, et s'empara de la place sans tirer l'épée. Le roi y fit son entrée, accompagné du cardinal de Lorraine, qui assembla le peuple dans le palais épiscopal , monta sur une estrade , le barangua , puis lui proposa de nouvelles lois qui lurent acceptées, malgré l'opposition du sénat municipal. Les anciens magistrats furent rempla ces 5 et l'autorité suprême partagée entre le roi , comme protecteur , et révéque(0.

La prise de Verdun facilita la conquête d'Ivry , d'Arlon , de Cernay, etc. Le roi distribua partout des garnisons ; puis il rentra dans ses états, après avoir assuré à la France, par la conquête des Trois-Evêchés , une libre communication avec l'Allemagne 5 après avoir ouvert à nos armées la route du Luxembourg , de l'Alsace , et donné a la province la plus exposée du royaume trois puissants boulevards (2).

Ces rapides succès de la France avaient complètement changé la face des affaires en Italie. Tandis que le roi opérait en deçà du Rhin cette formidable diver-

(1) Histoire de Verdun, in-4o, p. 441. — Dom Calmet, t. v, 1. xxxiv, p. G78.

(2) Le fanatisme et la haine étouffent si complètement le sentiment national chez les ennemis du cardinal de Lorraine , qu'ils ne peuvent lui pardonner d'avoir contrihué à la prise de Metz. V. les Mémoires de Condé, t. vi, p. 20, 21; Régnier db la Planchki

sion , Charles-Quint , poursuivi jusque dans ses états héréditaires , était obligé de traiter avec les princes protestants à Passau. Au-delà des Alpes, le pape Jules III, effrayé par la prise de Metz , rentrait dans l'alliance française par l'entremise du cardinal de Tournon : Octave Farnèse était maintenu dans la possession de la ville de Parme.

Mais l'empereur , une fois délivré des protestants, voulut se venger de ses défaites sur la France , et recouvrer les Trois-Evêchés. A la tète de 130,000 hommes, il vint mettre le siège devant Metz. Le duc de Guise s'immortalisa par la défense de cette place, dont la conquête devait nécessairement entraîner celle de la Lorraine. « Toute l'espérance du roy et la conservation du royaume est entre vos mains et en vostre place, lui écrivait le cardinal de Lorraine ; toutes nos affaires dépendent du lieu où vous estes (0. »

On sait quel fut le résultat de cette invasion. Après avoir tiré onze mille coups de canon , Charles-Quint fut obligé de regagner les bords du Rhin avec une armée diminuée des deux tiers. La victoire de Renti , l'année suivante (15o4) , vint mettre le comble à la gloire du duc de Guise et achever la ruine des espérances de l'empereur. « Si Sa Majesté très-chrétienne avait poursuivi sa victoire , non-seulement elle se serait em-

(i) Lettre du cardinal de Lorraine au duc de Guise. 29 Nov. 1552; Collection Michaud , t. vi , p. 130.

parée de Bruxelles , mais de tous les pays qii'elle aurait voulu conquérir. Déjà l'empereur avait l'ail seller son cheval et préparer ses bagages pour s'enfuir. La faute en fut au connétable de Montmorency , qui passait auparavant pour un homme pusillanime , et qui passe a présent pour un vrai lâche , puisqu'il craignit de poursuivre un ennemi battu et presque en fuite. Il en fut bafoué partout : a la cour , sur les places publiques , on débitait sur lui des sonnets et des vers latins , dans lesquels on le représentait comme un homme lâche et sans cœur(0. » Ainsi , malgré ses échecs sur quelques points , malgré l'épuisement de ses finances , l'avantage restait a la France -, et, si l'on comparait maintenant la situation des deux adversaires , on ne voyait plus dans l'ambitieux Charles-Quint qu'un prince découragé , vieilli et prêt à aller ensevelir dans la retraite la douleur et la honte d'avoir fui deux fois devant l'ennemi 5 tandis que le roi de France emportait de cette guerre l'honneur d'avoir sauvé les libertés germaniques et donné a la France de nouvelles barrières contre l'empire. Nous avions été moins heureux en Italie , il est vrai ; mais , là encore , de braves capitaines avaient dignement soutenu Thonneur des armées françaises 5 nous occupions les trois quarts du Piémont , une partie du Montferrat et la plus grande partie de la Corse. Montluc , après la défaite de

(1) Relations des atubassadcurs vniiticns, dans la Collcclion da documents inédits , 1. 1 , p. 379.

Marciano, n'avait évacué la ville de Sienne qu'après une capitulation glorieuse , et après avoir stipulé en faveur des Siennois le rétablissement de leur ancienne constitution (1). Jamais, depuis Charlemagne , la France n'avait possédé une aussi grande étendue de territoire (2). Toutefois , la gloire principale du roi Henri II était d'avoir pu constater et révéler au monde la faiblesse de cette ambitieuse maison d'Autriche , et d'avoir ruiné à jamais ses vastes projets de domination universelle. Dans de telles circonstances . on pouvait traiter avantageusement de la paix. Des négociations s'ouvrirent sous la médiation de la reine d'Angleterre ^ et les plénipotentiaires des puissances belligérantes se réunirent entre Arras et Calais , près du village de Marcq. La France y fut représentée par le cardinal de Lorraine, le connétable de Montmorency , Charles de Marillac , évêque de Vienne , et Jean de Morvillers , évêque d'Orléans. L'empereur y envoya Jean de Lacerda, duc de Medina-Cœli , le comte de Lalain , Antoine Perrenot , évêque d'Arras , le président Ulric Viglius et Nicolas Braven , président du conseil de Malines. Les Espagnols , habitués depuis longtemps a parler en maîtres , redemandaient à la France ce qu'elle avait pris au duc de Savoie en Piémont, aux Génois dans la Corse, au duc de Mantoue dans le Montferrat, et les villes enlevées à

(1) Dk Thoc , 1. XV, p. û66.

(2) VAUiLi.AS, Histoire de Henri II, 1. iv, p. 393.

l'empereur dans la dernière guerre , c'est-li-dire Metz. Toul et Verdun. Le connétable de Montmorency, qui voyait les Guises grandir par la guerre, et qui ne voulait pas leur laisser l'occasion d'augmenter encore leur crédit , était assez disposé à accepter ces propositions , pourvu que les ennemis rendissent aussi les places et les territoires qu'ils occupaient (0. Mais le cardinal de Lorraine, plus jaloux de la dignité de la France, répondit que le roi s'était justement approprié ce qu'il avait enlevé au duc do Savoie , comme lui appartenant du chef de son aïeule. Quant aux Génois, il déclara que le roi ne leur restituerait pas ce qu'il leur avait pris dans la Corse, à moins que , suivant les anciens traités , ils ne se remissent sous la suzeraineté de la France-, que, pour le duc de Mantoue, il ne devait pas se plaindre , puisque, sans blesser ses droits, on avait seulement enlevé aux ennemis les places qu'ils occupaient sur ses terres , afin de mettre les provinces voisines en sûreté. Il tint le même langage au sujet des villes de l'empire, Toul, Metz et Verdun (2). Les Impériaux ne répondirent a cette déclaration que par des promesses vagues, et la conférence fut dissoute , sans amener aucun résultat. Bientôt ou put s'apercevoir que l'empereur ne voulait que gagner du temps, et que, tout en demandant la paix, il faisait de nouveaux préparatifs de guerre. Les

(1) DiiTuou, t. m , I. XV, p. 572.

(2) Idem , p. 574.

5-4 piénipotentiaires français et les ambassadeurs de la reine d'Angleterre se retirèrent, sans avoir rien terminé. La guerre , en effet , continua en Italie 5 mais elle fut moins heureuse pour les Français, qui perdirent une partie de leurs possessions en Corse et dans la Toscane (0.

Les hostilités duraient encore, lorsque Charles-Quint donna au monde le spectacle inattendu de son abdication. Abandonné de la fortune, qui n'aime pas les vieil-^ lards, il avait laissé l'empire a son frère , et le royaume d'Espagne à sou fils Philippe H , pour aller cacher ses derniers jours dans la solitude de Saint-Just.

Dans le cours de celte mémorable année , oii Charles- Quint déposait le fardeau du pouvoir impérial , montait sur la chaire de saint Pierre un des plus redoutables ennemis de l'Espagne. Le cardinal Jean-Pierre Caraffa venait de succéder, sous le nom de Paul IV, a Marcel II, qui n'avait régné que vingt-deux jours. A peine élu , le nouveau pape, excité par l'ambition de ses neveux et par de vieux ressentiments contre l'empereur , songea a renverser la domination espagnole en Italie avec le secours de la France. On revint alors à ce fameux projet d'alliance devant lequel le pape Paul III avait toujours reculé ; et Henri II , toujours prêt à accueillir les demandes des papes , envoya le cardinal de Lorraine et le cardinal de Touruon en Italie , pour en conférer avec Sa Sainteté. Les deux prélats s'embarquèrent à Toulon,

(1) Dt Tuou , l. m , 1. XV, p. 574.

au mois d'Août de l'année i55o; mais une violente tempête rejeta sur les côtes de Provence le bâtiment qui les portait. Le cardinal de Lorraine , impatient de partir, n'attendit même pas le retour du beau temps. Il prit la poste , accompagné de deux domestiques seulement , traversa l'Italie incognito , et arriva a Rome longtemps avant le cardinal de Tournon (0.

A son arrivée, l'Etat-Romain était déjà en feu. Les vassaux du Saint-Siège étaient en pleine révolte , et ils étaient appuyés par l'Espagne (2). Malgré les intrigues des ambassadeurs impériaux , le cardinal de Lorraine n'eut pas de peine à affermir le pape Paul IV dans le parti français (3) ; et bientôt on arrêta les bases d'une ligue dont le but était d'affranchir la Péninsule du joug espagnol. On devait faire entrer dans cette ligue la république de Venise et tous ceux qui voudraient y accéder pour défendre l'indépendance commune W. Le traité d'alliance conclu par le cardinal de Lorraine avec le pape portait : que le royaume de Naples , s'il pouvait être recouvré , serait donné à l'un des fils du roi autre que le dauphin ; que le prince auquel le pape en donnerait l'investiture affranchirait le peuple des tributs et impôts que les Espagnols lui avaient imposés ;

(1) )3elcarius, I. xxvu , p. 840 et suiv.

(2) Pouvoir accordé à Mg'- le cardinal de Lorraine allant à Ronie< Dans la collection Michaud , t. vi , p. 200.

(3) Fra Paolo, 1. IV, p. 320.

(4) De Tnou, 1. xvi, p. ci4.

que le roi de France détendrait le pape Paul IV et le Saint-Siège contre tous ses ennemis , et que cette défense serait le principal objet de la guerre^ qu'il prendrait sous sa protection les Caraffa , leur constituerait des apanages dans le midi de l'Italie; que tous les exilés seraient rappelés et rétablis dans leurs biens , etc. (i) Ce traité signé (16 Décembre iSoo), le cardinal de Lorraine députa aussitôt au roi le sieur Louis de Saint- Gelais , sieur de Lansac , pour lui en faire connaître les conditions ; puis il se rendit a Ferrare , où il engagea le duc Hercule dans l'entreprise, et ensuite à Venise, où le sénat lui fit les plus grands honneurs, sans, toutefois, vouloir sortir de la neutralité. Le gouvernement vénitien se contenta de témoigner sa bonne volonté au roi de France, et de faire des vœux pour le succès de l'entreprise (2). Mais, pendant que le cardinal de Lorraine menait avec tant d'activité cette importante négociation, le connétable de Montmorency profitait de son absence pour ramener le faible Henri JI a son système de paix (s) , et pour lui faire conclure a Vauxelies , avec Charles-Quint , une trêve de cinq ans. L'amiral de Châtillon , son neveu , qu'il associait à toutes ses pensées politiques, avait été chargé de cette mission. Quand le cardinal de Lorraine apprit qu'on songeait a conclure la paix, il supplia le

(1) De Thou, Histoire universelle , 1. xvi , p. 615.

(2) Idem , ibidem.

(3) Idem , 1. XVII , p. 23.

roi d'attendre son retour , afin de connaître mieux l'état des affaires. «S'il m'entend parler, écrivait-il k son frère , je suis sur qu'il la fera plus à son avantage (0. Cette trêve, en effet, telle qu'on la proposait, était moins favorable à la France qu'à l'empereur, qui n'ignorait pas les négociations du cardinal avec le Saint-Siège et les dangers auxquels elles exposaient ses possessions dllalie. Aussi, avait-il pensé qu'il fallait, sans perdre de temps, désarmer Henri II , soit par une paix définitive , soit par une suspension d'hostilités, afin de permettre à son fils de s'affermir dans ses nouveaux états , et de se procurer les moyens de recommencer la guerre. Le cardinal de Lorraine pénétra son intention -, et il ne vit dans cette démarche de l'empereur « qu'un moyen pour nous amuser , pour rompre et divertir les entreprises du roi (2). » — (c Si nous venons a manquer au pape , disait-il dans une autre lettre , le roy perd la Toscane , perd sa foy , sa réputation , stabilit la grandeur du roy d'Angleterre en Italie (3), laisse piller Rome et subjuguer toute l'Eglise (^). » Les ennemis du cardinal , et , entre autres , de Thou , qui ne voit en lui qu'un brouillon , un intrigant , ont prétendu qu'en pré-

(t) Lettre du cardinal de Lorraine , datée de Rome , 17 Novembre 1555. Dans la collection Michaud, t. vi, p. 252.

(2) Ibidem, Lettre datée de Venise, le 17 Janvier 1555, p. 231.

(3) Philippe II , on le sait , venait d'épouser Marie , reine d'Angleterre.

(4) Lettre du cardinal de Lorraine, 21 Septembre 1555. Ap. col- Isct. Michaud, t, vi.

cipitaiit la France dans une nouvelle guerre , il n'avait d'autre but cjue de placer son frère sur le trône de ?yaples , et de s'assurer a lui-même la papauté (0. Mais u telles personnes , dit Brantôme, discouroient la pluspart par passion, plus que par raison (2). » Leduc de Guise ne songeait nullement 'a se faire roi , et le cardinal de Lorraine portait en lui-même deux obstacles qui devaient l'exclure éternellement de la papauté : il était Français et prince appartenant à une maison puissante. Il faut donc chercher les motifs de sa conduite ailleurs que dans son intérêt personnel (3). Il faut les chercher dans les nécessités mêmes du moment.

En effet, cette trêve, qui fut conclue pour cinq ans, ne changeait rien à la situation , et elle laissait chacun des prétendants avec toute la vivacité de ses ressentiments et toute la hauteur de ses prétentions. Elle n'eut d'autre résultat que d'exciter les plaintes et les réclamations du pape , qu'elle trompait dans ses espérances 5 et elle

(1) De Thou, 1. XVI, p. 613. — Voyez aussi Regkier de la Planche, p. 3, 203.

(2) Brantôme , t. m , p. 21G.

(3) « On disait que le duc de Guise voulait être roi et le cardinal de Lorraine pape. On fit cent libelles pour les en convaincre , et on y joignit des prédictions de François I" et de Henri II, qui se publièrent avec tant d'autorité en France , que beaucoup de gens en furent persuadés. Plusieurs des grands , qui n'en croyaient rien ^ feignirent d'y ajouter foi , pour l'inlcrêt qu'ils avaient à s'opposer à leur puissance. Le parti huguenot, déclaré ouvertement contre eux, servit beaucoup à cela, parce que les meilleures plumes étaient de son côté. » {Addition aux Mémoires de Casielnau , t. i , p. 396.)

blessa profondement les Guises , dont elle renversait tous les plans. " Que le roi de France considère , disait Paul IV a l'ambassadeur Crancais , en quel étal lui et son royaume se trouveront, si le roi d'Angleterre se lait une fois seigneur des états de l'Eglise , et par ce moyen tienne le royaume de France environné de tous côtés -, étant monarque de toute l'Italie , roi d'Espagne , d'Angleterre et comte de Flandre. Ledit seigneur sera assiégé de tous côtés dans son propre royaume , et aura à faire et à soutenir la guerre partout (i), » Personne , d'ailleurs , ne croyait que cette paix fût sincère et durable , et chacun se précautionnait contre les chances d'une guerre que tout le monde regardait comme inévitable. Le duc de Florence, Cosme de Médicis, allié de l'empereur , fortifiait ses frontières du côté de la Romagne , et fournissait tous les secours possibles au ducd'Albe, gouverneur de Milan (2). Le pape, de son côté , confiait la défense de ses places à de vaillants capitaines , tels que Flaminio des Ursins et Strozzi qui s'était distingué, dans la dernière guerre, au service de la France (3). Enfin , quoique la trêve fût publiée partout depuis quelque temps , les hostilités continuaient sur tous les points, en Piémont, dans la Toscane et dans la Corse W. Octave Farnèse venait de nouveau d'aban-

(1) RiBiER , t. II , p. 667. Lettre de M. de Selve au roy.

(2) DeThou, 1. xvii , p. 16.

(3) Idem , p. 21.

(4) Jdem , p. 15.

donner l'alliance française pour se rapprocher de l'empereur ; et sa défection . en livrant a Charles-Quint les villes de Plaisance et de Parme, et tous les châteaux du Parmesan , rendait presque désormais impossibles nos communications par terre avec la Toscane et le royaume de Naples (i). De l'autre côté des Alpes, le gouverneur de Luxembourg fomentait des intrigues a Metz . corrompait les soldats de la garnison , et faisait sur cette ville trois entreprises successives, qui, heureusement, furent déjouées par la vigilance du gouverneur Vieilieville. Vers Pâques , un mois après la trêve , des soldats gascons , gagnés par le seigneur de Barlemont , s'étaient engagés a livrer Bordeaux a ce dernier (2). C'est ainsi que les événements venaient déjouer la politique timide et incertaine du connétable , et semblaient justiGer les projets hardis du cardinal de Lorraine.

C'est alors que le cardinal Charles Caraffa vint en France , pour rappeler au roi les engagements qu'il avait pris avec le pape , et pour l'exciter à la guerre contre l'Espagne. Il trouva la cour partagée en deux factions puissantes , dont l'une avait pour chefs le connétable de Montmorency et l'amiral de Coligny . auxquels se ralliaient tous les amis de la paix : les princes lorrains étaient à la tête du parti de la guerre, et

(1) DeThoc , 1. XVII, p. 15.

(2) Discoins siir la rupture de la trêve, parCh. dbMarillac. Ap. Arch. cur., l" série , t. m . p. 199.

ilenri II flottait indécis entre les uns et les autres (0.

Charles Carafl'a , ayant échoue dans ses négociations auprès du connétable, s'adressa au cardinal de Lorraine, qui appuya chaudement ses réclamations dans le conseil et finit par ramener le roi à sa politique (2). Henri II , encouragé par ses derniers succès , se décida à porter la guerre en Italie. Si Ton en croit de Thou , le connétable de Montmorency , en qui la hauteur du caractère n'excluait pas la complaisance du courtisan , ne s'opposa plus à une résolution qu'il avait d'abord combattue. Instruit par l'expérience du passé, il espérait que cette expédition ne serait pas plus heureuse que les précédentes , et il se consolait, d'avance, des revers qu'il prévoyait , en pensant que toute la responsabilité de cette guerre retomberait sur ses rivaux , les princes lorrains (3),

Quelque part qu'on doive faire a l'ambition de famille dans la direction que le cardinal de Lorraine imprima alors aux affaires extérieures de la France , il est impossible de ne pas reconnaître , au moins , qu'il apporta dans sa conduite plus d'unité, plus d'esprit de suite , et surtout un sentiment plus vif de la dignité nationale que le connétable de Montmorency. Il ne s'agissait pas , nous l'avons dit , de donner au duc de

(J) Mémoires de Tavannes , t. xxiv, p. 186.

('i) Idem , ibidem.

(3) De Tfiou , l.'xvii , p. 25. — Belcarius , 1. xxvii , p. 890i

6'2 (Tuise îa couronne de Naples , et encore moins de procurer au cardinal l'appui des Caraffa, atin de le porter plus tard , avec leur concours, au siège pontifical. L* question était plus importante et plus élevée. Il s'agissait alors de savoir : si la France poursuivrait contre lefils de Charles-Quint, contre l'héritier de ses vastes projets , de ses ambitieuses prétentions à la monarchie universelle , la lutte glorieuse qu'elle soutenait depuis plus de trente ans ; si elle continuerait à jouer le rôle de protectrice de l'indépendance italienne, ou si elle renoncerait a toutes ses alliances en Italie ; si elle laisserait tomber la papauté sous les coups de l'Espagne , et abandonnerait a Philippe II cette prépondérance européenne que son père avait si longtemps convoitée.

Quant à la rupture de la trêve, dont on a accusé aussi le cardinal de Lorraine (0, on sait comment se conduisirent en cette occasion les alliés de l'empereur et les Impériaux eux-mêmes. « En Italie, dit de Thou , elle fut publiée bien plus tard que dans les autres contrées , soit par la négligence des Impériaux , soit par une supercherie qui leur devint funeste (2). » Et, d'ailleurs , les Espagnols ne l'avaient-ils pas violée eux-mêmes les premiers en attaquant le pape , qui était compris dans le traité (3) ? Jamais le roi d'Espagne

(1) Reo'ier de l\ Planche , p. 200, 20t.

(2) DeThoc ,1. XVII , p. 15.

(3) Mémoires de François de Ruhutin. Collection Petilot, t. xxxi, p. 430.

?ravait été si près de soumettre à sa domination la Péninsule entière. Tout récemment il s'était rendu maître de la république de Sienne j et l'occupation de cette ville et de son territoire, jointe à l'alliance du duc de Florence , le rendait maître de la Toscane. L'état ecclésiastique , enveloppé de toutes parts , soit par les possessions espagnoles , soit par celles des alliés de l'Espagne , se trouvait dans l'impossibilité de résister au duc d'Albe. Presque toutes ses places étaient sans défense ; ses finances étaient épuisées par les guerres précédentes et par la négligence du dernier pape (0. Il fallait donc que la France désavouât son passé, ou qu'elle continuât la guerre contre l'Espagne. On choisit ce dernier parti, qui était au moins le plus glorieux , s'il ne fut pas le plus utile a la France.

Henri II, toutefois, ne voulut pas s'engager dans une nouvelle lutte , avant d'avoir cherché a obtenir satisfaction par les moyens pacifiques. Il avertit l'empereur et le roi d'Espagne des torts qu'on leur imputait , et leur fit connaître toutes les conspirations dont ils étaient accusés. La réponse de Philippe II fut empreinte d'une telle aigreur, qu'on dut s'attendre a la guerre (2). On ajourna cependant jusqu'à la fin de l'été , et on ne se détermina 'a envoyer des secours au pape que quand, les prévisions du caidinal de Lorraine s'étant réalisées, on

(1) De Thou , 1. XVII , p. 10 et suiv.

(2) Mémoires de François de liabiiliu. Dans la collcclioii Pclitot, t. XXXI , p. 430.

apprît que les ducs d'Albe et de Florence s'étaient avancés jusqu'aux portes de Rome, et tenaient Paul IV assiégé dans sa capitale.

La guerre se faisait déjà en Italie entre le pape et le roi d'Espagne , lorsque le duc de Guise passa les Alpes, à la tête d'une armée de 12,000 hommes de pied et de 1 ,200 chevaux. Cette armée était évidemment trop faible pour entreprendre la conquête du royaume de Naples ; mais on comptait sur les secours du pape et du duc de Ferrare, et sur une puissante diversion des Turcs. Tout manqua au duc de Guise : le duc Hercule d'Esté refusa de suivre son gendre, alléguant la nécessité de défendre son duché. Au lieu de 12,000 hommes, qui devaient se trouver réunis dans la marche d'Ancône , le pape put 'a peine en fournir 1 ,500 ; et Contignac , l'ambassadeur de France a Constantinople , gagné par l'or de l'Espagne, empêcha la descente des Turcs (i). Dès lors , il devenait impossible de faire une tentative sérieuse sur le royaume de Naples. Le duc de Guise assiégea inutilement la petite ville de Civitella, qui en défendait l'entrée du côté des Abruzzes. La place fut bravement défendue par les habitants et par le duc d'Albe , et le duc de Guise fut obligé de ramener ses troupes dans l'Etat-Romain. Les hostilités s'y prolongèrent sans amener aucun événement décisif , jusqu'au

(1) Mémoires de Tavannes. Collection Pelitot , t. xxiv, p. 190, 191. r DeThou , l.wiii , p. 100.

moment où le duc de Guise , indignement abandonné ou trahi par les CaralVa (0, repassa en France et revint auprès du roi , qui avait plus que jamais besoin de sa présence. Ainsi s'était évanoui encore une fois l'espoir de détruire la domination espagnole dans la Péninsule. L'inconstance et la mobilité des Italiens venaient , nonseulement d'exposer à un misérable échec la gloire du plus grand capitaine du temps ; elles avaient euôore appelé sur la France une formidable invasion. Cependant, quoique cette expédition d'Italie n'eût pas répondu aux espérances du roi , elle n'avait pas été entièrement inutile. Le duc de Guise, bien qu'il n'eût rien fait d'éclatant , croyait n'avoir pas perdu son temps , puisqu'il avait forcé le duc d'Albe à évacuer les terres du Saint- Siège et a employer toutes ses forces pour défendre les frontières du royaume de Naples (2). Le pape Paul IV lui-même reconnaissait que, sans le secours du roi de France , il n'aurait pu obtenir la paix du roi d'Espagne (3). Dans le reste de l'Italie, on ne pouvait assez blâmer la conduite de nos alliés , et on n'avait pas assez d'éloges pour celle du roi. « Il n'y a ni petit , ni grand , écrit le cardinal de Tournon au roi , qui ne cognoisse le grand debvoir que vous avez fait en cette ligue , et

(1) « Les Caraffa eussent mieux aimé le royaume de Naples pour eux que pour M. de Guise. » ( Mémoires de Tavannes , dans la collection Petitot, t. XXIV, p. 191.)

(2) De Thou, 1. xviii, p. 123.

(3) Mathieu , Histoire de France , 1. m , p. 1 76.

qui ne parle des mauvais offices de vos alliés (0. n La guerre n'en retomba pas moins de tout son poids sur la France ; et 50,000 Espagnols , appuyés par 8.000 Anglais , tombèrent a l'improviste sur la Picardie. Le connétable de Montmorency entreprit de les arrêter sous les murs de Saint-Quentin , et essuya une épouvantable défaite (Août 1557). La plus grande partie de la noblesse resta sur le champ de bataille, ou tomba entre les mains de l'ennemi ; le connétable luimême fut fait prisonnier. La nouvelle de ce désastre répandit partout la terreur et la désolation : déjà on croyait voir l'ennemi aux portes de Paris. L'immobilité des Espagnols, après la bataille, sauva la France. Dans ce pressant danger, Henri II , privé de son connétable, incapable d'agir par lui-même , se jeta entre les bras des princes lorrains (2). Il confia la direction des affaires au cardinal de Lorraine « pour l'assurance qu'il avait de sa suftîsance et fidélité (3)-, d il rappela le duc de Guise d'Italie , et lui donna , avec la lieutenance générale du royaume , le commandement d'une nouvelle armée. Puis le roi fit un appel a la nation et convoqua une assemblée de notables pour les premiers jours de Janvier. Les députés des différents ordres rivalisèrent de dé-

(1) RiBiER , l. II , p. 705. Le cardinal de Tournon au roy.

(2) Mémoires de Tavannes , t. xxiv, p. 200.

(3) Mémoires du voyage de M. le duc de Guise en Italie. Dans la collection Michaud et Poujoulat , t. vi, p. 323. — Mémoires de La Chastre. Collection Petitot , t. \xxii, p. 480.

vouement. Le clergé , par l'organe du cardinal de Lorraine , promit de grandes sommes d'argcsnt; la noblesse déclara qu'elle était prête, comme toujours, à verser son sang pour le pays. Le tiers-état ne montra ni moins de générosité , ni moins de patriotisme. Comme on avait immédiatement besoin d'argent, le cardinal réunit chez lui les députés des villes, et leur représenta que le roi avait besoin de trois millions d'écus d'or; que le clergé en paierait seul un million , outre les décimes 5 que , pour accélérer la perception des deux autres , on allait'' dresser une liste de deux mille bourgeois les plus riches, qui avanceraient au roi chacun mille écus, dont on leur paierait la rente jusqu'à ce qu'ils fussent remboursés. Mais les députés n'osèrent se charger d'une mission qui pouvait les rendre odieux ; et il fallut répartir cette somme entre les provinces et les villes du royaume.

Au milieu de ces embarras , le duc de Guise releva la fortune de la France par un coup d'éclat. Au moment où on s'y attendait le moins, au milieu de la consternation universelle , au fort d'un hiver très-rigoureux , il enleva Calais par surprise ; et , en effaçant les derniers vestiges de la domination anglaise sur le continent , il se rendit l'homme le plus populaire de la France. Peu de temps après , il s'empara de Thionville ; et tout semblait promettre à cette guerre une heureuse issue , lorsque la défaite éprouvée à Gravelines par le maréchal de Thèmes , et de misérables intrigues de cour déterminèrent le roi de France à conclure la paix.

Le cardinal profita de l'enthousiasme qu'avait excité la prise de Calais , pour consolider la grandeur de sa maison par le mariage de Marie Stuart , sa nièce . avec le dauphin. Il fit presser cette affaire dans les états d'Ecosse par l'ambassadeur d'Oysel , qui gouvernait ce pays par les conseils de la France. En se détachant peu à peu de la duchesse de Yalentinois pour se rapprocher plus intimement de la reine, le cardinal obtint de Catherine de Médicis un consentement qu'elle avait longtemps refusé. Sept mois après la prise du connétable , le mariage fut accompli ; le jeune François fut appelé le roidauphin, et Messieurs de Guise devinrent les oncles du futur roi de France (0.

(1) La Place, L i , p. le.

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