‹ Le cardinal de LorrainChapitre 8 sur 23 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

tE CAflDlNAI, DE LORRAINE PREMIER MINISTRE SOUS FRANÇOIS II ; CONJURATION d'aMBOISE, SON CARACTÈRE, SES RÉSULTATS.

Le règne si court et si agité de François II n'a guère inspiré aux historiens que des paroles de colère et d'indignation contre les hommes qui , sous son nom , dirigeaient alors le gouvernement de la France. L'histoire de ce prince ne semble leur rappeler que les rigoureuses exécutions d'Amboise et les sanguinaires projets du cardinal de Lorraine. L'établissement du tribunal de rinquisilion , l'échafaud du prince de Condé sont a peu près les seuls souvenirs qui s'attachent a la mémoire de ce dernier. Que, sous prétexte de la liberté de conscience, l'esprit de révolte éclate dans la société ; que les mécontents, voulant renverser le gouvernement illégitime et lyrannique des Guises , entreprennent de désarmer la

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royauté , en lui enlevant ses ministres et en les faisant mourir 5 qu'ils appellent l'étranger dans le royaume , et qu'un prince intrigant , ambitieux , allume la guerre civile , pour se venger des dédains de la cour : on se montre presque indulgent pour de tels actes. En revanche , on décharge toute son indignation sur les hommes qui furent, à cette triste époque , les véritables défenseurs de la tradition monarchique et religieuse de la France. Au moins sera-t-il permis de demander à ces historiens , avec Bossuet : a Que devient la société , si de tels attentats sont impunis ? Que devient la royauté , si on les exécute a main armée dans le propre palais du roi W? »

Tâchons de nous soustraire à toutes ces préoccupations : essayons de faire ressortir les faits ignorés et de rectifier ceux que la passion a dénaturés.

Ce fut une solennelle époque dans notre histoire que celle où la couronne se trouva placée sur la tête presque mourante du jeune François IL a Je prie Dieu , disait Pasquier , qu'il luy plaise d'avoir pitié de tous les pauvres subjects de la France , qui sont maintenant infiniment suspens et aux escoutes, pour sçavoir quelle traite prendra toute cette histoire tragique (2). » Tous ceux qui aimaient leur patrie durent éprouver ces tristes pressentiments et faire les mêmes vœux. Il était facile

(1) Histoire des vurialions , 1. x, ch. wxii.

(2) El. Pasqiif.r, 1. IV, p. "8 , iii-fol.

de prévoir , en eflet , k quelle impuissance la royauCé allait être exposée sous des princes enfants , et quel abîme de malheurs allait s'ouvrir pour la monarchie. Suivrait-on la politique des règnes précédents , ou bien , au risque de bouleverser l'ancienne constitution du royaume , abandonnerait-on la France aux espérances et aux tentatives des novateurs (0? Voilà dans quelle alternative le gouvernement se trouvait alors placé.

François II entrait dans sa seizième année, quand il monta sur le trône. Il était donc majeur, d'après les lois du royaume 5 il pouvait composer le conseil a son gré, et gouverner par lui-même. Mais il était évident que ce jeune prince , aussi faible d'esprit que de corps , ne serait roi que de nom , et que la direction des affaires allait passer entre les mains de quelques-uns de ces ambitieux qui entouraient le trône. Il s'agissait de savoir a qui allaientêtreconlîées, dans ces temps difficiles, les destinées de la France. La solution de cette question ne pouvait pas être un seul instant douteuse. Il y avait près de François II deux anciens conseillers du feu roi , qui se recommandaient l'un et l'autre par une éminente capacité , par de grands services rendus a la France pendaiît le dernier règne , et qui avaient sur leurs rivaux l'immense avantage d'être les oncles du jeune monarque ;

(1) « L'espérance de ceux de la religion réformée , dit Th. de Bèze, estoit très-grande et très-apparente après le trespas du roy Henry.. ». (Liv. 111, p. 220.)

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c'étaient les princes lorrains. Tout semblait les porter à la première place dans le gouvernement. Le connétable de Montmorency était vieux, discrédité depuis la bataille de Saint-Quentin 5 et , de plus , il n'était pas moins détesté de la reine-mère que des princes lorrains euxmêmes. Les princes du sang étaient absents ; n'ayant plus, d'ailleurs, avec les Valois qu'un degré de parenté très-éloigné , ils étaient depuis longtemps oubliés. Appuyés par leur nièce Marie Stuart , toute puissante sur l'esprit du roi , et par Catherine de Médicis , qui ne redoutait pas encore leur génie et leur ambition : soutenus par les vœux et les sympathies de la plus grande partie de la nation , le duc de Guise et le cardinal de Lorraine devinrent les maîtres du pouvoir,

« Tout suit, tout crie : Vive Guise (0 !» — « Le clergé de France et presque toute la noblesse, et les peuples qui tenaient la religion romaine , jugeaient que le cardinal de Lorraine et le duc de Guise étaient appelés de Dieu pour la conservation de la religion catholique établie en France depuis douze cents ans , et leur semblait nonseulement impiété de la changer ou altérer, mais aussi impossible sans la ruine de létat, comme, à la vérité , ces deux choses sont tellement conjointes et liées ensemble, que le changement de Tune altère l'autre (2). »

(1) Mémoires de Tavannes. Collection Pclitot, t. xxiv, p. 257.

(2) Mémoires de Castelnau. Collection Petitot, t. xxxiii , 1. i, eh. iii, p. 25. — Davila, 1. i, p. 19, 20. — De Tncr, l.xxiii, p. 682. — Regmerdf. i.A Planche, p. 7, 8 et suiv.

Le duc (le Guise fut nommé giaiid-maîlre de la maison du roi, en remplacement du connétable, et chargé de l'administration de la guerre. Le cardinal de Lorraine eut, avec l'administration des finances, la charge des affaires civiles , « la superintendance sur la politique (0, » c'est-a-dire , qu'il devint premier ministre. Quand les députés du parlement vinrent, suivant la coutume, féliciter le jeune monarque et lui demander à qui ils devaient désormais s'adresser , il leur répondit qu'il avait remis le gouvernement entre les mains de ses oncles. Il dit la même chose au connétable , qui , comprenant que le temps de la faveur était passé , songea à se retirer de la cour. Montmorency s'était bien attendu à cette disgrâce 5 aussi , comptant plus sur les Bourbons que sur les Guises , il avait engagé le roi de Navarre à venir a Paris , pour se mettre, en sa qualité de premier prince du sang, à la tète des afiaires. Mais lorsque celui-ci arriva, il était trop tard : les deux frères étaient déjà investis du pouvoir. Le roi de Navarre et son frère , le prince de Condé , ne trouvèrent à Paris qu'un froid accueil , et n'obtinrent que de stériles honneurs. Antoine de Navarre fut chargé d'accompagner jusqu'aux frontières d'Espagne Elisabeth , sœur du roi , qui avait été donnée en mariage au roi d'Espagne ; le prince de Condé dut se rendre

(1) Ri.GNiiiR DE LA Plancue , Hisloirc (le France soiis François IL In-fol., Paris, 1836, p. 12.

auprès de Philippe II, pour jurer, au nom de François II, la paix de Cateau-Cambrésis (0.

Après avoir ainsi éloigné de puissants rivaux , au risque d'en faire de redoutables ennemis , les princes lorrains appelèrent dans le conseil les hommes qui pouvaient le mieux les seconder dans le gouvernement de la chose publique. L'ex-chancelier Olivier, disgracié parla duchesse de Valentinois , sortit de sa retraite et vint prêter aux nouveaux ministres l'appui d'un talent élevé, d'une grande expérience et d'une parfaite intégrité. Le cardinal de Tournon , prélat d'une rare prudence , et consommé dans les affaires, au jugement de de Thou (2) , fut également rappelé. Le gouvernement des provinces et des villes fut confié a des hommes d'un dévouement éprouvé , et tous reçurent l'ordre d'obéir au duc de Guise comme au roi (3).

Le chef de la nouvelle administration , le cardinal de Lorraine, dont nous avons particulièrement à nous occuper, était certainement l'homme le plus capable de diriger les affaires, à cette époque. C'est, au moins, le témoignage que lui ont rendu ceux des contemporains à qui leur position permettait une entière impar-

(1) V. DE Thou, Histoire îiniverselle , 1. xxiii, p. 336. — Mém. de Casielnau , ch. m , p. 23. — La Place , 1. ii , p. 57.

(2) DeThou, 1. xxni, p.375.

(3) De Thou, 1. xxin, p. 375. — Mémoires de Tavannes. Collectioi^ Petitot , t. XXIV, p. 259.

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tialité, et qui avaient assez de lumières pour apprécier un ministre, un homme d'état.

« Le cardinal de Lorraine , l'homme principal de sa maison , ditl'ambassadeur vénitien Jean Michicl, seroit, sauf certains défauts , la plus grande puissance politique du royaume (0. Personne ne lui est comparable. Iln'apas encore achevé sa trente-septième année. Il est douéd'un esprit merveilleux, qui saisit a demi-mot l'intention de ceux qui lui parlent. Il a une mémoire merveilleuse, une belle et noble figure, une rare éloquence qui sedéploielargement sur tout sujet, mais surtout sur les matières poli tiques (2). » Avec cette incontestable supériorité sur tous ses rivaux , sur son frère même , le grand-duc de Guise , il n'est pas étonnant que le cardinal de Lorraine se soit emparé de la direction suprême du gouvernement sous François IL Aussi pendant le règne très-court, du reste, de ce prince, il conduisit tout a lui seul (3) 5 et c'est à lui qu'appartient , en bien comme en mal , l'initiative et, par conséquent, la responsabilité des grandes mesures qui furent prises a cette époque.

Voyons-le à l'œuvre, et, a travers les récits passionnés des contemporains , cherchons à démêler ses véritables intentions et à apprécier ses actes.

(1) « Uno dé piu notabili e raaggiori instromenti che si posson trovar nel governo d'un regno. »

(2) Relations des ambassadeurs vénitiens , t. i , p. 439.

(3) Et. Pasquier , t. Il , 1. II , p. 29. — Relations des ambassa-' deurs vénitiens, 1. 1 , p. 433.

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11 était impossible au roi , assurément , de réunir dans sou conseil de plus grands talents. Les hommes qui en faisaient partie étaient les représentants les plus éminents , les chefs les plus capables du clergé , de la magistrature et de Tarmée. Mais il y a des temps malheureux, où les intelligences les plus élevées , oîi les plus grands caractères ne peuvent suffire au gouvernement des choses humaines. On touchait à une époque oîi rien ne pourrait prévaloir contre le déchaînement des passions ; où l'énergie d'un cardinal de Lorraine , où la finesse d'une Catherine de Médicis , où la modération d'unL'Hospital viendraient également se briser contre la fureur des partis. Quelle que fût la conduite des ministres de François II , ils devaient s'attendre à rencontrer bieu des obstacles, à exciter bien des inimitiés. Les plus graves embarras assiégeaient le gouvernement j et Henri II , en mourant , laissait la France sous le double coup d'une crise religieuse et financière. D'un côté, le pouvoir avait à contenir les calvinistes qui formaient dans le royaume une minorité remuante , factieuse 5 qui réclamaient a grands cris la liberté de conscience , et qui se montraient prêts à la conquérir les armes à la main ; de l'autre , il avait a ménager les catholiques qui formaient l'immense majorité de la nation, et qui ne paraissaient pas le moins du monde disposés à supporter la moindre concession faite aux partisans de Calvin. Déplus, la France avait une dette énorme a payer : les guerres du rogne précédent , les prodigalités

H7 lie Henri II avaient laissé dans le trésor un délicit de 42 millions , somme énorme pour le temps. Le i)euple était tellement épuisé, découragé, que, dans plusieurs provinces, et particulièrement en Normandie et en Picardie (0, il avait abandonné la culture de la terre. On ne pouvait pas penser à augmenter les impôts pour combler le déficit 5 il fallait songer seulement a réaliser des économies , et , pour cela , se résoudre a des opérations rigoureuses qui devaient nécessairement faire un grand nombre de mécontents. Cette situation attira immédiatement l'attention du cardinal de Lorraine, « qui entendoit très-bien les finances et les savoit toutes sur le doigt (2). 1) Il songea, tout d'abord, a satisfaire les nombreux créanciers de l'état, qui réclamaient de toutes parts. Les Vénitiens voulaient être remboursés des sommes énormes qu'ils avaient avancées 5 les Suisses demandaient leur solde a grands cris 5 un grand nombre de banquiers demandaient aussi (3). On ne pouvait se créer de ressources , avons-nous dit, que par une stricte économie et par la suppression de certains emplois dont le service public pouvait se passer. On commença par la maison du roi 5 et les dépenses, qui, sous le règne précédent, s'élevaient à la somme de deux millions et demi W , furent réduites de oOO,000 francs. Un grand

(1) Relations des ambassad. vénitiens. Jean Michel, t. 1 , p. 409.

(2) Brantôme, t. m, p. 256.

(3) Idem, p. 210.

(4) Relations des ambassad. vénitiens. ]Qcin Miciiei. , 1. 1 , p. 405.

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nombre de places furent supprimées , et les officiers qui les occupaient furent congédiés, les uns avec un tiers , les autres avec la moitié de leurs gages.

Après cette suppression, on manquait encore de fonds pour entretenir ceux que l'on conservait , parce que le domaine de la couronne se trouvait réduit à rien par les ventes multipliées et par les libéralités indiscrètes de François I" et de Henri II. Le roi publia un édit portant révocation générale de toutes les aliénations frauduleuses et de tous les dons faits par ses prédécesseurs, à la réserve des apanages des princes du sang et des domaines accordés en usufruit aux filles de France. On excepta aussi les biens dont le produit avait été affecté aux besoins les plus urgents du royaume. Cet édit si sage et si juste fit jeter les hauts cris aux nobles , aux courtisans , qui , se voyant enlever une partie considérable de leur fortune , ne pardonnèrent pas au cardinal de Lorraine. On ne manqua pas de dire que ces opéralions , si nécessaires a l'état , n'avaient d'autre but que de satisfaire sa cupidité (0.

L'entretien de l'armée absorbait aussi des sommes énormes et hors de proportion avec le revenu public. Il fallait songer à la réduire autant que possible, sans trop exposer l'état et sans désarmer le gouvernement. On résolut de supprimer l'impôt destiné à entretenir les

(1) De Thou , Histoire universelle, 1. xxiii, p. 397. — Régnier pp. LA Plant.he , p. 18, in-fol.

50,000 hommes dont se composaient les troupes permanentes -, on réduisit toutes les forces du royaume aux i ,500 lances qui formaient le fonds de la milice nationale, et a G ou 7,000 hommes d'infanterie. Ce parti , tout nécessaire qu'il était , dans l'état d'épuisement oii se trouvaient les villes et les campagnes , devait encore jeter le gouvernement dans de graves embarras. Depuis trente ans que durait la guerre, il s'était formé une génération d'hommes qui ne connaissaient pas d'autre métier que le maniement des armes , et d'autre patrimoine que leur solde ^ en les privant subitement de leur état, on en faisait autant d'ennemis. Et, en effet, les officiers , qui , pour la plupart , étaient gentilshommes, aflluèrenl bientôt a Fontainebleau , pour réclamer , les uns des pensions , des bénéfices 5 les autres le paiement des sommes qui leur étaient dues. Le duc de Guise , qui aimait les gens de guerre et qui en était aimé , accueillait assez bien , à ce qu'il paraît , tous ces solliciteurs ; il les exhortait à prendre patience , et à attendre une occasion qui permît au roi de les dédommager, ou de les récompenser. Le cardinal de Lorraine, plus fier (0, ou plus embarrassé, ne sachant comment se délivrer de tant d'importunités , se porta , dit-on , à ime résolution assez étrange , et qu'on serait tenté de révoquer en doute , car les historiens les plus graves

(1) « En sa prospérité, dit Brantôme, i! estoit fort insolent et aveugle , ne regardant guère les personnes , et n'en faisant cas. » (T. m, p. 256.)

^^0 )) en disent rien. Une ordonnance du roi enjoignit a tous les solliciteurs qui se trouvaient à Fontainebleau de quitter la ville dans le délai de vingt-quatre heures , sous peine d'être pendus ; et pour donner plus de poids a cette injonction , on fit planter un gibet a la porte du château (0. Si ce fait est vrai , les deux frères reconnurent bientôt combien il est dangereux d'opposer la potence à des demandes plus ou moins légitimes. Tous ces gentilshommes , ainsi éconduits . retournèrent en province, pleins de ressentiment contre l'administration nouvelle. « Et pourtant, dit Brantôme, que pouvoient faire le roy et ses financiers que de renvoyer tels demandeurs jusques à une autre fois ; lesquels on n'eût pu rassassier pour dix revenus de la France , car les gens de guerre de tout temps ont eu cela , et comme de ce temps-là , que pour une petite arquebusade qu'ils avoient reçue , ou pour un petit service fait , il leur sembloit que le roy leur devoit donner l'or à pallées. L'importunité de telles gens déplut fort au roy et a ses financiers, voire à toute la cour (2). » Ces mesures financières qui permirent, dès le mois de Mars, de diminuer la taille , avaient excité une grande irritation au sein de l'aristocratie (s). Les édits rigoureux rendus contre la

(1) Regtsier de la Planche , p. 39. — Braktome , t. m , p. 210. — De Thou , 1. xxiii , p. 398.

(2) Brantôme , t. m , p. 211.

(3) Un peu plus tard, un édil proclama la suppression par voie d'extinction de tous les nouveaux oftices créés depuis trente ans. On

d2l religion nouvelle initèrent davantage encore les protestants , et les réunirent , avec les nobles , dans une haine commune contre le gouvernement.

Après environ trente ans , dit Rossuct , les réformés se lassèrent de tirer leur gloire de la persécution : leur patience n'alla pas plus loin (0. Sous les forts règnes de François F' et de Henri II , ils n'avaient pas songé à prendre les armes. La mort de Henri II et l'avènement d'un prince qui sortait a peine de l'enfance leur fournirent une occasion favorable d'éclater. Alors le parti ne se composait plus , comme cinq ou six ans auparavant , de quelques sectaires que la publication d'une ordonnance ou la vue d'un oflicier public suffisait à dissiper ^ c'était une immense corporation de citoyens de toute condition et de tout état , qui tenaient le jour et la nuit des assemblées politiques et religieuses , qui commençaient a calculer leurs forces. La France se couvrait d'églises dirigées par des chefs enthousiastes qui , familiarisés avec la prison et les supplices , soufflaient dans l'âme de leurs prosélytes l'audace dont ils étaient animes. Liées entre elles par un danger commun , elles entretenaient une correspondance active avec Calvin , avec les cantons suisses , avec l'électeur palatin et le

sait que le nombre en avait été prodigieusement augmenté sous François !"■ et sous Henri II. On peut croire raisonnablement que, sans les troubles religieux , le cardinal de Lorraine eût bientôt rétabli l'équilibre dans les finances.

(1) Histoire des variations, 1. x, cb.xxiv.

iaudgrave de Hesse, qui, ayant embrassé le même culte, se croyaient intéressés à favoriser son établissement dans un royaume voisin (0. « Les protestants , dit Castelnau, se représentoient le royaume d'Angleterre, de Danemarck, de Suède, d'Ecosse, de Bohême, les dix cantons principaux des Suisses , les trois ligues des Grisons , la république de Genève, où les hérétiques formoieut la souveraineté 5 a l'exemple des protestants , ils vou- Joient se rendre les plus forts , et pour avoir pleine liberté de religion , comme aussi espéroient-ils et pratiquoient-ils le secours et appuy de ce costé-la , disaût que la cause estoit commune et inséparable (2). »

Tout ce qui pouvait exciter la haine contre le gouvernement, soulever les passions, fut employé : des pamphlets violents furent publiés (3). Les uns traitaient de la constitution du royaume , comme si le royaume avait alors une constitution , et demandaient que le pouvoir fût donné aux princes du sang 5 que les états généraux fussent convoqués ; les autres , plus haineux , repous-

(1) « Dès ce temps-là, dit Tavannes, les huguenots estoient en dessein d'eslablir une démocralie ou aristocratie. » (Collect. Petitot, t. XXIV , p. 275.) Voyez surtout l'important Commentaire de Michel ScRiAKO, dans la Bdat. des amb. vénit., 1. 1, p. 539 et suiv.

(2) Mémoires , 1. i, ch. vu , p. 44.

(3) La plupart se trouvent dans les Mémoires de Condé. « On feroit , dit Le Laboureur, un volume de ces libelles publiés contre la maison de Lorraine; mais il y en a grand nombre qui seroient plus injurieux à la France qu'à la mémoire du cardinal de Lorraine , pouf les faussetés et les horreurs dont ils sont remplis. » {Addition aux Mémoires de Castelnau, 1. ii, p. 397 )

saient les Guises comme étrangers, quoiqu'ils fussent nés sujets du roi , les accusaient de vues ambitieuses sur la couronne et demandaient leur mort. C'était surtout le pouvoir du cardinal de Lorraine qu'on attaquait. On demandait : (c De quel droit un cardinal pouvoit avoir la charge du royaume, vu qu'il s'est astreint a un autre qui souventes fois est ennemi de la France , et duquel les droits sont souvent si peu accordants au profit du royaume (0. » Dans d'autres encore, on le représentait « assis sur le trône lilial , vêtu et paré d'énorme cruauté (2)», Quelques-uns, plus gais, passaient leur temps à le cliansonner et a faire sur son nom toutes sortes d'anagrammes (3).

Le gouvernement, craignant de se voir débordé par les calvinistes, lança des édits rigoureux qui défendaient, sous peine de mort, les conventicules secrets, et qui ordonnaient la démolition des maisons où se tiendraient ces sortes d'assemblées. En même temps on reprit le procès des parlementaires incarcérés sous le règne précédent. Quatre d'entre eux furent acquittés*, mais le diacre Anne Dubourg fut condamné. On avait cependant fait jouer bien des ressorts pour le soustraire au supplice. On l'avait sollicité par ses amis d'adoucir un peu les termes de sa profession de foi , et de la rap-

(1) I.\ Place , Comment, delà religion el de la république, 1. 11, p. 40. .

(2) Mémoires de Condé, t. i , p. 628.

(3) Voy. Régnier de i.a Planche , p. 26, 46.

procher autant que possible de la doctrine catholique?. MaisDubourg, tout plein des idées nouvelles, flatté de la perspective d'un glorieux martyre, obsédé par les exhortations du ministre Jean Malo, persista dans sa croyance. L'électeur palatin intervint alors, et demanda sa grâce au jeune François II, qui la lui aurait vraisemblablement accordée, sans l'assassinat du président Minart ('). Minart était un des membres de la commission chargée d'instruire le procès des cinq magistrats prisonniers. Il s'était toujours montré un des adversaires les plus ardents du calvinisme, et Dubourg avait dit, en le récusant, que, s'il ne se désistait, il pourrait bien pour quelque autre cause ne pas assister au jugement définitif. En effet, Minart fut assassiné le 17 Décembre par un Ecossais, nommé Robert Stuart, au moment où il se rendait au palais. On sut que les présidents de Saint -André et Lemaître devaient avoir le même sort s'ils assistaient ce jour-la à la séance (2).

Cet assassinat , que tout le monde attribuait aux huguenots , excita une grande fermentation dans Paris^. Tandis que les protestants accusaient le cardinal de Lorraine de tyrannie et de cruauté , les catholiques lui reprochaient sa trop grande modération (3) , l'excitaient

(1) Hist.de l'Eglise gallicane, par L.-P. Bertiher, t. xviii, p. 651.

(2) De Thou , 1. sxiM , p. 401.

(3) « On blàmoit la trop grande douceur que l'on disoit avoir esté tenue comme cause de tout le mal. » ( La Place , 1. ii , p. 36. — De TlIOU , 1. XMV, p. 405. )

h23 a sévir et lui l'Opréseiitaiciit qu'il n'était plus lui-même en sûreté. Il circulait, en effet, des couplets menaçants, dans lesquels on lui prédisait le sort de Minart (0. On pensa qu'il fallait se défaire d'un prisonnier qui , du fond de sa prison, avait le pouvoir d'armer des assassins contre ses juges et ses adversaires. Le malheureux Dubourg fut condamné au feu.

Cet acte de rigueur mit le comble à l'irritation des protestants. Les mécontents de toute sorte , protestants persécutés , courtisans désappointés , nobles humiliés par les hauteurs du cardinal de Lorraine, résolurent de se débarrasser de ces princes étrangers qui , disait-on , usurpaient la place des princes du sang. Dans des réunions secrètes, on avisa aux moyens de se délivrer du cardinal de Lorraine et du duc de Guise. Pour entraîner plus facilement la multitude , pour lever les scrupules des gens timides , on dressa des consultations que l'on fit examiner en France et que l'on envoya en Suisse et jusqu'en Allemagne. Les calvinistes s'adressèrent à leurs jurisconsultes, a leurs théologiens, qui décidèrent qu'on pouvait légitimement renverser le gouvernement usurpé par les Guises , pourvu que les princes du sang ,

(1) Brantôme rapporte un de ces couplets :

Gardes-toi , cardinal , Que tu ne sois traité

A la minarde

D'une stuarde.

qui sont les magistrats naturels du royaume , ou Vun d'eux se déclarât le chef de l'entreprise (').

Ce n'était pas le roi de Navarre qui songeait a prendre en main la cause de la noblesse et du protestantisme ; il n'avait ni l'ambition ni la résolution nécessaire pour se charger de cette tâche. Ce roi faible, indolent^ ne demandait qu'a gouverner paisiblement son petit royaume de Navarre 5 et , d'ailleurs , il avait juré de vivre avec Monsieur le cardinal de Lorraine, non-seulement comme ami, mais comme frère (2). Le prince de Condé était mieux préparé à ce rôle. Il était brave, actif, entreprenant , ambitieux , et les huguenots lui promettaient 100,000 écus par an, s'il voulait se mettre a leur tète (3). Le prince de Condé accepta 5 et les mécontents eurent un chef. Toutefois, comme il n'ignorait pas le danger auquel il s'exposait , il resta le chef muet de l'entreprise (4). Ce fut un gentilhomme obscur , La Renaudie , qui se chargea de l'exécution. C'est alors qu'éclata cette fameuse conjuration d'Amboise , dont les détails sont trop connus pour qu'il soit nécessaire de les rappeler ici. Il s'agissait, pour les conjurés, d'exterminer les

(1) La Place, 1. ii, p. 46. — Régnier ue la Planche, p. 129 et suiv. — Castelxau, I. i , ch. vin , p. 46. — Th. de )3èze, I. ni , p. 249 et suiv.

(2) Régnier de la Planche, p. 307.

(3) C'est l'ambassadeur vénitien Michel Suriano qui nous fourmi ce renseignement. {Relat. des ambassad. vénitiens , 1. 1, p. 557.)

(4) Brantôme , t. ii , p. 3n.

princes lorrains, et de mettre à leur place les Bourbons, Montmorency et les Cliàtillons , c'est-a-dire d'introduire le calvinisme dans le gouvernement. C'était , comme dit très-bien Tavannes , faire les affaires de M. le prince de Condé , et non celles du roi et du public (0. Le complot écboua. Tant de gens en avaient le secret, qu'il était impossible qu'il ne fût pas révélé. Les étrangers le connaissaient un mois avant qu'il éclatât , et le cardinal de Lorraine en avait été informé par le cardinal Granvelle. Les princes lorrains ne conservèrent plus le moindre doute, quand l'un des conjurés eut tout dit au secrétaire du cardinal. La cour, qui se trouvait alors a Blois . se transporta à Am.boise, ville capable de résister a un coup de main , et s'y mit en état de défense. On résolut, toutefois, de faire quelques concessions aux mécontents , pour les désarmer ; et un édit du 2 Mars leur accorda une amnistie complète pour le passé ; défense fut faite de poursuivre ceux qui seraient accusés pour le fait de religion 5 on exceptait seulement les prédicants et ceux qui avaient conspiré contre le roi ou ses ministres (2). Cette restriction exposait La Renaudie au même danger, soit qu'il abandonnât, soit qu'il poursuivît son entreprise. Il persista , et fut tué . avec la plupart de ses compagnons , dans la forêt

(1) Mémoires de Tavannes , t. xxiv, collection Pclltot , p. 275.

(2) Mém. de Condé, t. i, p. y , 11. — Davila , 1. i , p. 3G.

ISAMBEKT, t. XIV, p. 22.

12s de Château-Renaud. On crul alors que l'orage était passé , et on se hâta de publier un nouvel édit d'amnistie; mais de nouvelles troupes arrivèrent, et le danger parut assez grand pour que le duc de Guise fût investi de la lieuteuance générale du royaume. On essaya encore d'éviter l'effusion du sang , en accordant l'impunité à ceux qui déposeraient les armes et qui rebrousseraient chemin dans les vingt-quatre heures. Il leur serait ensuite permis de présenter leur requête au roi. En cas de résistance de la part des conjurés, on devait leur courir sus et les mettre a mort , comme coupables de rébellion. En effet , tous ceux qui furent rencontrés en armes furent massacrés. Le prince de Condé . posté par le duc de Guise à l'une des portes de la ville , à côté du duc d'Aumale, fut obligé , bon gré , mal gré , de tirer l'épée contre ceux qui s'étaient insurgés pour lui 5 (I en sorte qu'en moins de quatre ou cinq jours , les conjurés et leurs adhérents qui estoient a la cour et n'osoient dire mot , se trouvoient bien loin de leur compte (1). » • — « Beaucoup furent pris et pendus, pour servir d'exemple en cas si nouveau . et fut attaché quelque nombre aux créneaux du chasteau , pour estonner les autres : plusieurs furent aussi dévalisés sur les chemins, tant par les peuples que par les courtisans. Mais ces rigueurs n'apportèrent point de bien aux affaires de la France , car . en matière de conjurations et

(1) Mnnoires de Casfclnav , 1. 1 , cli, viii , p. 51,

de peines décernées contre une mulliliide , il suffit de punir les chefs et auteurs d'icelles, sans rechercher trop curieusement les conjurés ; au contraire, faut dissimuler bien souvent les cognoistre , afin que , comme le supplice de quelques-uns donne frayeur et crainte aux autres, la trop grande rigueur ne les porte au désespoir, la justice devant estre modérée par douceur et clémence, et non diffamée par cruauté. Joint qu'en cette alTaire la pluspart des conjurés ne sçavoient où ils alloient (O. » Il faut plaindre le sort de ces malheureuses victimes que le fanatisme ou la haine livra aux rigueurs du pouvoir et à la fureur de la multitude. On aurait même le droit d'accuser les princes lorrains de cruauté, si, en ordonnant tous ces supplices , ils avaient songé plutôt à satisfaire une vengeance personnelle qu'à châtier les ennemis de l'état. Mais il semble que le grand-duc de Guise , qui , en mourant , pardonna si généreusement a son assassin . doive échapper a ce reproche. Quant au cardinal , qui , dit-on , châtia avec tant de barbarie les auteurs d'une aussi criminelle tentative, n'avait-il pas fait tous ses eff'orts pour éviter l'effusion du sang? Deux fois il avait invité les conjurés a poser les armes -, il leur avait annoncé qu'ils seraient admis à présenter leur requête au roi ; et, au mépris de cette promesse et de l'édit

(1) Mémoires de Castelnaii, 1. i, ch. ix, p. 52. — Davila, 1. i , p, 35. — La Planche , p. V^'i. — Mém. de Condé , 1. 1, p. 3'2i. — - DkTiioij, l.Nxiv, p. 705.

ioO d'amnistie, ils avaient poursuivi leur entreprise. Evidemment ils étaient poussés par un tout autre mobile que celui de la religion. Et , en effet , de Thou nous apprend qu'il y en avait parmi les conjurés a qui l'indigence , des dettes , des crimes énormes faisaient souhaiter la guerre civile , et le nombre de ceux-ci , ajoute-t-il, était fort grand (0. La Renaudie était, il faut l'avouer, le digne chef de ces hommes perdus que la perspective d'un bouleversement social avait mis au service de l'esprit de secte et de l'ambition des grands. Et quand d'Aubigné, dans son indignation calviniste, s'écrie : « Les misérables, ils ont décapité la France ! » on peut, sans se rendre complice des violences du cardinal de Lorraine , penser raisonnablement que de pareils gens n'étaient pas la tète du pays.

Quoi qu'il en soit, la conjuration d'Amboise exerça sur l'esprit public une immense influence. Elle sépara de plus en plus les deux grands partis qui divisaient le pays. D'un côté , elle fit passer les protestants pour des séditieux et des rebelles aux yeux de la grande majorité des catholiques 5 de l'autre , elle popularisa parmi les réformés cette doctrine funeste qu'il est permis de prendre les armes contre le prince , pour la cause de la religion. Les catholiques regardèrent comme un fait inoui que des sujets vinssent présenter une requête au roi les armes à la main , « et disoient-ils que c'es-

(1) De Thou , l.xxiv, p. 46.3.

toit une chose bien estrange de vouloir donner la loi -d son maître , et principalement au roi , et qu'il ne lui soit loisible de faire eslection de tels serviteurs qu'il lui |)laira (^). » Certains huguenots disaient de leur côté : « Hier, nous n'estions pas de la conjuration, et ne l'eussions pas dit pour tout l'or du monde ; mais, aujourd'hui, nous le disons pour un escu, que l'entreprise estoit bonne et sainte (2). »

Tel fut le résultat de cette conspiration , qui devait tout à la fois donner satisfaction aux nobles et aux calvinistes également mécontents de l'administration des princes lorrains. Pour les uns , il s'agissait d'obtenir des places , des pensions , et de recouvrer leur indépendance sous le patronage des princes du sang. Les autres voulaient obtenir la liberté de conscience, et changer ensuite la religion du royaume (3). La conjuration d'Amboise fut la première tentative faite par la réforme pour s'imposer a la France 5 et ce fut en même temps une de ces réactions aristocratiques , qui , depuis plusieurs siècles , éclataient a la suite des règnes où le pouvoir avait été fort et redouté. Comme toujours on s'attaquait aux ministres pour arriver a la royauté .

(1) Mémoires de Castelnau, !. 11 , ch. i , p. 63.

(2) Brantôme, 1. 11, p. 334.

(3) Le parti qui s'était formé avait deux buts : l'un , et c'était le plus général , de changer la religion ; l'autre , plus secret , de chasser la maison de Lorraine. » {Relat. des ambassad. vénitiens, Michel SURIANO, t. I, p. 525.)

L'occasion était belle, a ravènement de François II, et l'aristocratie devait en profiter. Une Italienne, des Lorrains entouraient le trône et gouvernaient le roi. La noblesse de France était trop fière pour obéir a des étrangers. Elle pouvait enrôlera son service les passions religieuses soulevées par la réforme : elle s'en servit 5 et c'est ainsi qu'on a pu dire qu'il y avait eu dans cette affaire plus de mécontentement que de huguenoterie(0.

(I) Mém. de Condé, Journal de Bruslart, t, i , p. 8,

CHAPITUE VII.

CHANGEMEINT DE POLlTIQlJh; A l'ÉOAHD DES l'ROTCSTAlNTS ; j/liorr DE ROMOBANTIN.

La conjuration d'Amboise , particulièrement dirigée contre les princes lorrains, amenait infailliblement le bouleversement du royaume, si elle eût réussi. La royauté était à la merci des rebelles ; et la guerre civile qu'ils avaient préparée dans les provinces venant en aide a leurs projets , la France tombait dans la plus complète anarchie. C'est ainsi que le cardinal de Lorraine jugea le premier complot calviniste ; et, au lieu de regarder cette conspiration comme l'explosion des haines et des vengeances de la noblesse et du calvinisme contre sa maison, il ne voulut voir dans les conjurés que les ennemis de l'état. Cette prise d'armes , exécutée sans la volonté et les ordres du souverain , lui parut une révolte ou-

verte ; et , dans cette approbation donnée par les nouveaux évangélistes a la sédition , il aperçut le germe des révolutions qui allaient bouleverser la France.

Dans une lettre circulaire qui fut adressée à tous les parlements du royaume , il représenta cette conjuration « comme une abominable trabison qui tendoit a l'entière subversion de Testât. C'estoient la les fruits qui peuvent procéder des sectes, qui ne peuvent estre autres que division , et de la division ne se peut attendre que de la désolation. Combien falloit-il détester une telle faute, comme de vouloir proposer en armes requeste a leur prince , qui reçoit et donne accès , sans acception de personne, a tous ceux qui sont affligés. — Les armes, sans commandement du prince, qui en est dispensateur, ne se peuvent prendre , et nulle sédition ne peut estre approuvée par religion (0. »

Les protestants ne manquèrent pas de reconnaître l'esprit du cardinal dans ces pages exprimant lant au vif sa phrase et déguisée façon déparier. Ils y répondirent par un pamphlet très-violent contre la maison de Lorraine , dans lequel ils s'efforçaient « de détruire aucuns points calomnieux contenus en certaines lettres envoyées aux baillis, sénéchaux et lieutenants du rotj , par lesciucUes le cardinal et son frère ., ennemis mortels du nom chrétien , traîtres à la couronne , tyrans et pirates sur le peuple françois , veulent malicieusement et

(t) Méin. de Condé , 1. 1, p 350.— Hegmer de la Planche, p. 97.

d3tJ faussement charger les estais de France de rébellion, conjuration et autres crimes , desquels le ciel et la terre les connoissent eux-mesmes infects et coupables (0. »

Ce pamphlet n'est pas autre chose que la reproduciion des griefs des protestants contre les Guises et contre le cardinal , à qui il s'adressait particulièrement. On y trouve seulement quelques injures de plus que dans les libelles qui avaient préparc la conjuration d'Amboise. 11 en parut un autre un peu plus tard , tout empreint de la violence et de l'àpreté des haines et des passions du temps. Il était intitulé : Epistre au tigre de France (2) , et « dressé sur l'imitation de la première invective de Cicéron contre Catilina (3). » Le cardinal de Lorraine, qui , suivant La Place , lisait volontiers et réunissait tous les pamphlets qui se publiaient contre lui , fut vivement affecté de ce dernier. « Si le galant auteur eust esté appréhendé , dit Brantôme , quand il eust eu cent mille vies , il les eust toutes perdues (^). « Un pauvre libraire , qui se trouva en possession de l'ouvrage, fut arrêté -, et le peuple, dans sa fureur , ne laissa pas même aux gens de la justice le soin de lui faire son procès 5 il le traîna au gibet (î). Un marchand de Rouen , qui se trouvait la , et

(1) Mémoires de Condé, 1. 1, p. 360 et suiv.

(2) Mémoires de Castelnau, 1. i, ch. vu, p. 97. — DeThou, l.xxv, p. 513.

(3) Brantôme , t. vu , p. 550.

(4) Idem , ibidem.

(5) Ce pamphlet a été retrouvé , il y a quelques années , par M, 1- Paris , ancien bibliothécaire de Reims.

d36 qui paraissait s'intéresser à ce malheureux, eut le même sort (1).

Toutes ces haines, du reste, toutes ces violences rendaient les princes lorrains encore plus chers aux catholiques , et ne contribuaient qu'a rehausser leur crédit (2). Si l'on en croit la plupart des historiens , la conjuration d'Amboise , en rendant les deux frères plus puissants qu'auparavant , aurait provoqué de nouvelles rigueurs contre les calvinistes ; et c'est alors que le cardinal de Lorraine aurait songé a établir définitivement en France l'Inquisition (3) , non plus avec les ménagements dont on avait usé sous Henri II , mais avec la puissance terrible qu'elle possédait en Espagne et en Italie , entre les mains des Dominicains. Il n'y a pas, dans l'histoire de France, de fait plus accrédité que celui-l'a. Il est tout aussi généralement reconnu que ce fut L'Hospital qui, par l'édit deRomorantin , préserva la France de cette juridiction sanguinaire W. Examinons la valeur de ces deux assertions reproduites par tous les historiens.

Quand une opinion puissante veut prendre place dans la société, il est bien rare qu'un gouvernement , s'il est intelligent , n'en tienne pas compte et ne lui fasse pas quelque concession. Or , le calvinisme venait de révéler sa force et de montrer son audace ; les ministres de

(1) Régnier de la Planche, p. 176. — DeThou, I. \xv, p. 513.

(2) Mémoires de Castelnau , l. ii , ch. i , p. 64.

(3) DeTiioi- , 1. x\v, p. 503.

(4) Idem , ibidem. — Reonier de la Planche , p. 163.

François H ne pouvaient pas nK^connaitre sa puissance et les dangers qu'elle pouvait susciter. I.a prudence leur conseillait d'apporter dans leur système politique les tempéraments qu'exigeaient les circonstances. La conjuration d'Amboise avait surpris tout le monde. La reinemère , étourdie de ce coup , commença a se rap[)rocher des calvinistes (0 , écouta leurs plaintes et entra dès-lors dans ce système de ménagements et de transactions qu'elle pratiqua pendant toute sa vie. Le cardinal , lui aussi, fut « grandement estonné, » et pensa qu'il fallait tempérer un peu la rigueur dont on avait uséjusque là à l'égard des protestants W.

Une ordonnance d'amnistie vint inaugurer, vers la fin du mois de Mars, une politique nouvelle. Le roi y disait : « qu'il espérait plus à l'avenir de la douceur et de l'indulgence que de la sévérité des lois , et qu'il ne voulait pas ensanglanter les premières années de son règne par le supplice de ses sujets 5 qu'il accordait un pardon complet à tous ceux qui s'étaient rendus coupables d'hérésie , pourvu qu'ils rentrassent dans l'Eglise romaine (3). «

Le même édit défendait expressément aux sénéchaux, aux baillis et aux magistrats et autres juges de faire aucune poursuite contre les hérétiques. A la faveur de

(1) Mémoires de Tavannes , p. 283. — Mémoires de Castelnau , 1. I, ch. X, p. 58 , 59.

(2) La Place, 1. 11, p. 48.

(3) Df. Tnor , 1. xxv, p. 504 , 505.

cet édil, qui fut assez bien exécuté (i) , une foule d'exilés rentrèrent en France ; de nombreux prédicants accoururent de Genève , d'Angleterre , et vinrent ranimer le courage abattu des protestants , qui continuèrent partout leurs assemblées et l'exercice de leur religion (2). Tout, enfin , dit Tavannes , se faisait au profit des réformés (3) .

Ce changement de direction déplut a un assez grand nombre de catholiques qui pensaient que , si l'on eût continué les moyens rigoureux , on aurait abattu la secte , quand elle jetait les premiers fondements de sa puissance (^). Le pape blâma hautement l'amnistie accordée par le roi , et en témoigna tout son mécontentement a l'ambassadeur. Quel est donc votre roi , lui dit-il, qui se croit en droit de pardonner les offenses faites a Dieu (0 ? Le roi d'Espagne s'en inquiéta également -, et, ne trouvant pas le cardinal de Lorraine assez fidèle aux inspirations de sa politique , il chercha a l'éloigner du pouvoir (0).

C'est sans doute a ce mécontentement passager qu'il faut attribuer les intrigues de l'ambassadeur d'Espagne Perrenot de Chantonnay. frère de l'évéque d'Arras. Ce

(1) Mémoires de Casfelnau , 1. 1 , ch. xi , p. 59.

(2) Idem , ibidem.

(3) Mémoires de Tavannes , p. 283.

(4) CASTELNAr , loc. Sî(p. Cit.

(5) Fra Paolo . Histoire du conçue de Trente , 1. v, p. 405.

(6) L\ Place , 1. ii , p. 49.

remuant personnage, obéissant aux conseils de son maître, s'efTorçail alors de prouver a la reine que le seul moyen de rétablir la paix en France était de cbasser de la cour les princes lorrains, et de mettre le gouvernement entre les mains des princes du sang et du connétable (0.

C'est que Montmorency , en effet , était en faveur à la cour d'Espagne. Depuis le traité de Cateau-Cambrésis, il y avait auprès de Philippe II plusieurs seigneurs de sa maison. L'ambitieux monarque pensait sans doute que le connétable seconderait mieux que les princes lorrains l'établissement de son influence en France, Peut-être aussi voulait-il brouiller Catherine de Médicis avec le cardinal et par là exciter des troubles a la cour et dans le pays (2) .

Le cardinal de Lorraine se plaignit hautement de la conduite de Chantonney , et le roi de France écrivit à son ambassadeur en Espagne : a II faut que je vous dye que j'ai peu d'occasion de me contenter de l'ambassadeur qui est près de moy , lequel fait tant de mauvais offices , que j'en ai un regret extrême. Je ne voudrois pas faire maltraiter les serviteurs du roy mon bon frère , mais je voudrois bien qu'ils fussent plus désireux de l'entretennementde nostre amitié (3). «

L'avènement de L'Hospital au pouvoir vint prêter un

(1) LaPlacu, 1. II , p. 49. — DeThou, l.xxv, p. bU.

{•1) Idem , ibidem.

(3) Négociations soiis François II, par Louis Paris , dans la Collection des documents inédits. Le roi à i'évêque de Limoges, Mai 1560, p. 384.

nouvel appui au système de conciliation que semblait alors embrasser le cardinal de Lorraine. Olivier étant mort quelques jours après la conjuration d'Amboise (i) , le cardinal offrit la place de chancelier a Jean de Morvilliera, évêque d'Orléans, qui refusa. Il jeta ensuite les yeux sur Michel L'Hospital , qu'il avait placé comme chancelier a la cour de la duchesse de Savoie , et il le désigna au roi comme l'homme le plus capable de succéder a Olivier (2). L'Hospital était connu depuis longtemps du cardinal , a qui il avait toujours fait sa cour, et qu'rl avait plus d'une fois célébré dans de beaux vers latins (3) . Charles de Lorraine , qui appréciait son talent , s'était

(1) Tous les historiens nous présentent sa mort con>me l'effet du chagrin et des remords que lui causèrent les exécutions d'Amboise. Ils ajoutent , sans exprimer le moindre doute sur la réalité de ce fait , que le cardinal étant allé le visiter quelques jours avant sa mort, Olivier le repoussa, en s'écriant : « Ah! cardinal, tu nous fais tous damner ! o Disons avec Bayle : « Qu'il n'y a rien de plus aisé que de débiter : un tel , en mourant , a déclaré telle chose , et ceux qui on-t assisté à sa mort l'ont entendue. » (T. ii , p. 649 et suiv.)

Cette anecdote , comme tant d'autres , est de l'invention des huguenots. Il semble (fue quand de Thou lui-même la rapporte comme un on dit, les historiens modernes devraient être un peu plus réservés. « On a emprunté cette histoire , dit Le Laboureur, de ses généreux sentiments , et on s'est servy de la rencontre de sa mort , qui suivit peu après , à cause de son grand âge , pour en faire un exemple. » {Addit. aux Mém.de Castelnau , t. i, p. 277.)

(2) « Olivario cancellario vità functo, cardinalis Lotharingius , praeter domesticam suorum ac familiarium scntentiam, utMichael Hospitalis, homo quidera doctus, sed nullius religionis , et , ut ità dicam, aôso;, in ejus locuni surrogaretur, cffecit. » (Bflcarics, Lxxviii^ p. 397.)

(3) De Thoc , 1. \xv , p. 498. Rkcnier de i.\ Planche , p. 163.

f'ail son protecteur (1), et l'avait successivement élevé du rang desimpie conseiller au parlement à la présidence de la cour des com|)tes. L'IIospital avait déployé dans ses fonctions une rare prudence, un grand savoir et une inal-^ térable probité. Le cardinal mitle comble a ses bienfaits, en l'appelant aux fonctions, si actives et si difficiles alors, de chancelier du royaume. La reine-mère voulut se donner le mérite d'avoir fait ce choix , et elle fit dire secrètement à L'IIospilal qu'il ne devait qu'à elle sa dignité (2). Mais cette discrétion n'eût pas été nécessaire , si, en effet, la rusée Catherine, qui voulait s'attacher dès-lors cet illustre personnage , eût été l'auteur de sa nomination.

On a tout dit sur l'élévation d'esprit , sur la gravité de mœurs , sur la modération de caractère du chancelier L'Hospital ; et ce n'est pas nous qui chercherons à diminuer cette haute réputation de science et de sagesse parlementaires que les siècles ont consacrée; nous dirons seulement que les historiens ont singulièrement exagéré l'influence de L'Hospital sous François II : son rôle véritable ne commença que sous le règne suivant.

Ce fut une bonne fortune pour L'Hospital d'arriver au pouvoir en ce moment ; car il a passé pour l'auteur de toutes les mesures conciliatrices qui marquèrent

(1) « L'Hospital, dit Régnier de la Planche, estoit nourri , avancé et faict de leur main. » (Page 104 , édit. in-fol.)

(2) Dr Thotj , 1. XXV , p. 499.

cette époque du règne de François II. Ainsi . disent les historiens , c'est lui qui fait Tédit de Romorantin , et qui par la préserve la France de Tlnquisition 5 c'est lui qui prépare le rétablissement des anciennes assemblées de la nation , en convoquant d'abord l'assemblée des notables , puis les états généraux : c'est lui qui provoque la réunion d'un concile national , malgré le cardinal de Lorraine; c'est lui enfin qui réclame dès cette époque pour les protestants la liberté de conscience. Encore une fois , il ne s'agit pas ici de rabaisser le chancelier L'Hospilal pour élever à ses dépens le cardinal de Lorraine ; mais il faut rendre à chacun ce qui lui appartient; il faut discuter sérieusement des faits généralement acceptés sans examen , et rétablir là vérité sur une partie très-importante de la vie du personnage qui nous occupe.

Pour que L'Hospital eût pu faire adopter ces mesures décisives qu'on lui attribue , il faudrait admettre que , dès son entrée au pouvoir , il exerça dans le conseil la principale influence ; or, rien n'atteste cette influence , et tout prouve , au contraire, que le chancelier ne fut, à cette époque, que l'instrument du cardinal de Lorraine dont il était la créature. Il semblerait aussi que, pour faire triompher ces mesures , il eût à lutter contre de puissants rivaux ; qu'il eût un système particulier , et le cardinal de Lorraine un autre ; tandis que , pendant toute cette période , les deux ministres furent complètement d'accord et suivirent la même politique.

Quoiqu'on lise partout que , dès l'époque de son élévation , il prépara l'établissement de la liberté religieuse , il est certain que ce ne fut que dans les premiers temps du règne de Charles IX qu'il commença 'a proclamer ces principes de tolérance qui lui ont valu tant d'éloges. C'est alors seulement qu'il se sépara du cardinal pour se rapprocher du roi de Navarre , et que, « en ami de fortune , il abandonna les Guises pour se lier à ce roi (0. »

C'est un fait généralement reconnu que le premier acte du nouveau chancelier fut l'édit de Romorantin, qui attribuait la connaissance des crimes d'hérésie exclusivement aux évêques (2). On ajoute que c'était le seul moyen d'empêcher que l'Inquisition ne fût établie en France (3). « L'Hospital comprit, dit M.Villemain, et l'expérience justifia sa prévoyance , que nul évéque ne voudrait ensanglanter son diocèse par les supplices de ceux qu'il prétendrait convertir ; et qu'ainsi, la religion catholique serait moins accusée et la persécution moins rigoureuse (*). »

C'est une chose singulière qu'aucun historien n'ait remarqué qu'à l'époque où fut rendu l'édit de Romorantin, c'est-à-dire au mois de Mai, L'Hospital n'était pas encore

(1) Relat. des ainbassad. vénitiens. Michel Suriano , t. i , p. 551.

(2) L\ Place , 1. ii,p. 64. — Régnier ue la Planche, p. 359. — DeThou , 1. XXV, p. 7S0.

(3) Régnier de la Planche, p. 1G.3. — De Triov , loc. supr. cit. (i) ViLLEMAiN , Mélanrjes, Vie de L'Hospital, t. m , p. o8.

chancelier (0. Sa nomination est, il est vrai, ilii 1^' Avrils mais, avant d'accepter cette dignité, il voulut connaître les intentions du cardinal Bertrandi, a qui Henri II avait promis la place de chancelier si Olivier mourait avant lui. Il n'obtint ses lettres de provision que le 30 Juin , et c'est alors seulement qu'il commença à remplir ses fonctions de chancelier. Le 5 Juillet suivant , L'Hospital alla présenter l'édit de Romoranlin au parlement pour le faire enregistrer (2).

On est étonné de lire dans Régnier de la Planche , qui a servi de guide a tous les historiens , pour toute cette partie du règne de François II , « que cet édit ainsi expédié , ceux du parlement qui estoient a la dévotion de ceux de Guise ne se tirent tirer l'oreille a le publier, combien que, vivant Henry, ils n'y eussent voulu entendre , quelques poursuites et menaces qu'on leur eust sceu faire (3) . »

Les registres du parlement témoignent de la mauvaise foi ou de l'ignorance de Reg. de la Planche (^i. Le parlement , tout dévoué qu'il était aux idées catholiques plutôt encore qu'au cardinal de Lorraine , refusa d'abord d'enregistrer un édit qui restreignait son pouvoir ; et il

(1) Il faut pourtant excepter M. de Sisraondi, qui , du reste, n'en, tire aucune conséquence.

(2) La Place , t. ii , p. g4, C).

(3) Régnier de i.a Pla>che , p. .S60 , 3fi4,

(4) T. VI , p. m.

U5 Statua qu'avant de passer outre à sa vérification , il adresserait des remontrances au roi. En effet , le 5 Juillet , un des présidents , René Baillet, et le conseiller Jean Jacquelot se rendirent comme députés de la cour à Dampierre , maison de campagne du cardinal ; et ils lui présentèrent les lettres dont ils étaient chargés. Le cardinal répondit que la nécessité des temps exigeait qu'on apportât quelque changement à la juridiction ; qu'il était nécessaire d'user de quelque modération envers les réformés ; qu'au reste, le roi prendrait en considération les remontrances qui lui seraient faites, etc. Le roi ajouta , en répondant aux députés du parlement, qu'il prenait en bonne part les remontrances de la cour 5 mais qu'il y avait plus de six mois que l'édit avait été communiqué aux princes du sang et à son conseil , et que sa volonté était qu'il fût publié incessamment.

L'édit de Romorantin fut donc publié ^ mais , quoi qu'en dise R. de la Planche , ce ne fut qu'après des lettres de jussion ; et encore le parlement arrêta-l-i! qu'il ne serait publié que provisoirement. Un autre édit, rendu à la même époque , renvoya les évéques dans leurs diocèses , enjoignit aux curés de résider parmi leurs paroissiens , et de les fortifler dans l'ancienne foi par de bons exemples et par des prédications assidues (^).

Il est donc certain que cet édit de Romorantin , qui consacrait le rétablissement de l'ancienne juridiction

(1) DeThou, I. XV, p. 505. —La Plack, 1. ii , p. 01.

épiscopale, était préparé depuis longtemps, quand L'Hospital arriva à la chancellerie (0. 11 est certain aussi qu'il n'était point destiné à préserver la France de l'Inquisition dominicaine , puisqu'il avait été préparé par le cardinal lui-même. Le nouvel édit n'était qu'une application de cette politique modérée , dont l'édit d'amnistie du mois de Mars avait été le premier acte.

Qu'ya-t-il de commun, d'ailleurs, entre ces entretiens familiers, entre ces conférences pacifiques que le cardinal de Lorraine avait alors avec les ministres protestants, et les procédures , les bûchers de l'Inquisition (2).? C'est le grave de Thou qui a accrédité cette fausse opinion , que les historiens reproduisent encore aujourd'hui.

Suivant Reg. de la Planche , c'était en s'appuyantsur le roi d'Espagne et sur son alliance intime avec le Saint- Siège que le cardinal prétendait imposer a la France ce redoutable tribunal , dont l'établisssement avait été consenti par le parlement et le conseil privé (3).

Cette dernière assertion n'est pas plus vraie que la précédente. Comment le parlement, qui avait repoussé de toutes ses forces l'édit de Romorantin , aurait-il accepté si facilement cette juridiction étrangère qui lui paraissait si odieuse , et qu'il avait d'ailleurs toujours combattue? Quand, dans ses remontrances, il félicitait le

(1) Théodore de Bèze dit positivement que ce furent les princes lorrains qui firent rendre ledit de Romorantin. (L. 111 , p. 274.)

(2) L.\ Place, 1. n, p. 49. — Dt; Tiioi , 1. x\iv, p. ;)0.i.

(3) Histoire de François II , p. 358 , 361.

roi (le préférer la douceur et la clémence au système de rigueur suivi jusque la à l'égard des protestants, comment aurait-il laissé s'introduire en France ce tribunal si redouté de l'Inquisition ? Il est tout aussi faux d'avancer que le conseil privé avait approuvé le projet du cardinal (0. Les noms seuls des hommes qui composaient ce conseil suffisent pour détruire cette assertion. L'évêque de Valence , Montluc et Ch. de Marillac , archevêque de Vienne , en étaient les membres les plus influents 5 et l'on sait quelle était la modération de ces hommes. Ces deux prélats , que leur tolérance religieuse fit accuser de luthéranisme, ne pouvaient pas s'associer a l'exécution d'une pareille pensée.

Constatons maintenant quelle était l'attitude du cardinal de Lorraine a l'égard de la cour de Rome et de Philippe II, et voyons si, comme on l'a dit, le cardinal de Lorraine voulait appliquer a la France le système religieux de l'Espagne et de l'Italie. La grande alïaire du concile et les négociations auxquelles elle donna lieu nous éclaireront à ce sujet , et nous révéleront l'esprit qui dirigeait la politique extérieure de ce grand homme d'état (2\

(1) Regnif.r de la Planche , p. 164.

(2) C'est l'opinion de Bossuet , et on sait que , en général , il n'est pas facile de réformer ses jugements. V. Hist.des varialiuns , 1. ix , ch. xci,

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