‹ Le Cardinal de RetzChapitre 11 sur 51 · COMMENCEMENT DE SES INTRIGUES · texte numérisé non relu

COMMENCEMENT DE SES INTRIGUES

elle les marches des escaliers branlants des greniers, et il apprit à connaître ainsi cette partie curieuse de la population qui vivait de l'Eglise comme elle vit aujourd'hui des bureaux de bienfaisance, et qui n'en était pas pour cela moins turbulente et moins factieuse. Il vit aussi chez sa tante une autre catégorie de personnes, également intéressante pour ses futurs projets :

t Je voyais très souvent chez elle des gens bien vêtus, et connus même quelquefois, qui venaient à l'aumône secrète. La bonne femme ne manquait presque jamais de leur dire: « Priez bien Dieu pour mon neveu : c'est lui de qui il lui a plu de se servir pour cette bonne œuvre. » Jugez de l'état où cela me mettait parmi les gens qui sont sans comparaison plus considérables que tous les autres dans les émotions populaires. Les riches n'y viennent que par force ; les mendiants y nuisent plus qu'ils n'y servent, parce que la crainte du pillage les fait appréhender. Ceux qui y peuvent le plus sont les gens qui sont assez pressés dans leurs affaires pour désirer du changement dans les publiques, et dont la pauvreté ne passe toutefois pas jusqu'à la mendicité publique. Je me fis donc connaître à cette sorte de gens, trois ou quatre mois durant, avec une application toute particulière, et il n'y avait point d'enfant au coin de leur feu à qui je ne donnasse toujours, en mon particulier, quelque bagatelle : je connaissais Nanon et Babet. Le voile de M™* de Maignelais qui n'avait jamais fait d'autre vie, couvrait toute chose (1). »

En même temps que la tante, Gondi ne négligeait pas son oncle, l'archevêque de Paris, dont il con-

(1) OEuvres du cardinal de Retz, t. I, iIémoir(s, p. 166-167.

voitait décidément la succession . Le bonhomme , défiant, soupçonneux, et qui était de ceux qui n'aiment pas plus qu'il ne convient leurs héritiers, lui faisait assez grise mine. Mais Gondi voyait chez lui les chanoines et les curés du diocèse auxquels ce petit suppôt de Satan, aussi noir et aussi vicieux que son maître, ne déplaisait pas outre mesure.

« Je ne faisais pas le dévot, parce que je ne me pouvais assurer que je pusse durer à le contrefaire ; mais j'estimais beaucoup les dévots et, à leur égard, c'est un des grands points de la piété (1). »

Le bon Vincent de Paul, qui était l'indulgence même et qui avait un faible pour son ancien élève, se laissa prendre aussi à ses habiles mômeries, et il disait volontiers de lui : u II n'a pas assez de piété, mais il n'est pas trop éloigné du royaume de Dieu. » Gondi faisait d'ailleurs un singulier honneur à la robe qu'il portait, par les ressources de son esprit, alerte, ingénieux et habile à se servir d'une érudition plus apparente que réelle. Il triomphait dans les controverses religieuses où son amour de la bataille, faute de mieux, se donnait carrière; elles conférences qu'il eut, en 1G41, avec le célèbre ministre protestant Mestrezat eurent un grand retentissement. L'évèque de Lisieux, Philippe Cospeau, qui était un saint homme, se prit d'une grande affection pour lui et lui fit, trois fois la semaine, des leçons sur les Epîtrcs de

(1) Œuvres du cardinal de Retz, I, Mémoires, 1" partie, p. 179.

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