COMMENCEMENT DE SA RIVALITÉ AVEC MAZARIN
qui inquiétait déjà la sienne. « Quand on veut, disait-il ironiquement un jour, faire des actions de saint Ambroise, il faut commencer par vivre comme lui (1). » Gondi, auquel le propos était jeté en pleine face, le releva vertement, et ce ne fut pas la dernière des altercations qu'il eut avec le cardinal et où celui-ci, embarrassé dans sa prononciation italienne et sa difficulté à parler correctement le français, n'avait pas toujours le dessus. Les fantaisies amoureuses du coadjuteur, ses escapades et ses aventures galantes oij il entrait encore plus de vanité que de vice, étaient colportées malignement à la cour et faisaient la joie de la ruelle d'Anne d'Autriche ; mais elles passaient, sans l'affecter autrement, à côté ou au-dessus de son clergé. Les uns y trouvaient un exemple auquel les mœurs du temps n'étaient pas trop contraires ; les autres étaient trop éloignés de leur chef pour les voir et trop simples ou trop respectueux pour y croire. <c Toutes les puissances, dit avec raison Retz, qui abonde en observations de ce genre, précises et profondes, ne peuvent rien contre la réputation d'un homme qui la conserve dans son corps (2). y> Le coadjuteur, au moment où les circonstances le décidèrent à engager la partie, était maître de son diocèse qu'il menait comme un régiment, et ce n'était pas là une quantité négligeable.
On était en 1646. La Fronde, avant d'éclater au
(1) OEiivros du cardinal de Retz, t. I, Mémoires, 2* partie, p. 230.
(2) I/nd. p. 26 i.
grand jour, couvait dans tous les esprits. Retz, qui vit le mal et qui essaya d'en profiter pour sa cause personnelle, en a bien marqué, dans ses Mémoires, les premiers symptômes.
« Ce qui cause l'assoupissement dans les Etats qui souffrent est la durée du mal qui saisit l'imagination des hommes, et qui leur fait croire qu'il ne finira jamais. Aussitôt qu'ils trouvent jour à en sortir, ce qui ne manque jamais lorsqu'il est venu jusques à un certain point, ils sont si surpris, si aises et si emportés qu'ils passent tout d'un coup à Tautre extrémité, et que, bien loin de considérer les révolutions comme impossibles, ils les croient faciles, et cette disposition toute seule est quelquefois capable de les faire. Nous avons éprouvé et senti toutes ces vérités dans notre dernière Révolution. Qui eût dit, trois mois devant la petite pointe des troubles, qu'il en eût pu naître dans un État où la maison royale était parfaitement unie, où la cour était esclave du ministre, où les provinces et la capitale lui étaient soumises, où les armées étaient victorieuses, où les compagnies paraissaient de tous points impuissantes. Qui l'eût dit eût passé pour insensé, je ne dis pas dans l'esprit du vulgaire, mais je dis entre les Estrées et les Senneterres (1). Il parait un peu de sentiment, une lueur ou plutôt une étincelle de vie ; et ce signe de vie, dans les commencements presque imperceptible, ne se donne point par Monsieur, il ne se donne point par Monsieur le Prince, il ne se donne point par le§ grands du Royaume, il ne se donne point par les provinces. Il se donne par le Parlement, qui jusques à notre siècle n'a-
(1) François Annibal duc d'Estrées, né en 1573, maréchalde France en 1620, mort en 1670 Henri de Senneterre ou Saint-Nectaire, marquis de la Forte Nabert. ministre d'Etat, à peu prés du même âge que le duc d'Estrées. Ces deux grrands seigneurs passaient pour très fins, très avises, et leur opinion, en matière politique, faisait loi à la cour.