‹ Le Cardinal de RetzChapitre 26 sur 51 · L ENLÈVEMENT DE BROUSSEL · texte numérisé non relu

L ENLÈVEMENT DE BROUSSEL

Le 26 août 1648, l'occasion que Gondi attendait pour paraître en scène se montra enfin. Il y avait eu ce jour-là Te Deum à Notre-Dame : le coadjuteur, revêtu de ses habits pontificaux, avait solennellement reçu, au bruit des trompettes et des tambours, les drapeaux pris sur l'ennemi. Puis après le Domine salvumfac Regem, il avait donné la bénédiction à Leurs Majestés qui étaient ensuite retournées au Palais- Royal. Jusque-là, rien que d'ordinaire. Ceux qui épiloguent sur tout remarquèrent cependant que Comminges, lieutenant des gardes de la reine, était demeuré à Xotre-Dame avec quelques soldats. Les parlementaires qui n'avaient pas encore eu le temps de sortir prirent peur : il y eut une bousculade aux portes, et les robes rouges , effarées, s'enfuirent à travers la fou-le qui s'ouvrait devant elles sans bien comprendre encore les motifs de leur panique.

En réalité, c'était au bonhomme Broussel, conseiller delà grande Chambre, et que son opposition à la cour avait rendu fort populaire, qu'on envoûtait avant tout. C'est lui que, quelques instants après, Comminges enleva à son domicile rue du Port-Landry. La rue était étroite, les mouvements de la troupe difficiles, les esprits excités : l'arrestation ne se fit pas sans bruit ; la rumeur en courut partout en une seconde, et quand le coadjuteur. averti à la hâte, sortit de chez lui, il tomba au milieu de tout un peuple qui hurlait plutôt qu'il ne criait : Broussel ! Broussel! Broussel!

L'heure du coadjuteur était venue. Avec une rare présence d'esprit, il essaya de grefTer sa popularité sur celle du vieux conseiller. Son rang et sa dignité le servirent encore plus que son audace. Facilement reconnaissable à son rochet et à son camail qu'il avait pris soin de ne pas quitter, précédé en outre d'un homme qui portait la croix pastorale, il cheminait avec des airs de pacificateur à travers cette multitude d'énergumènes qui pliaient les genoux sous sa bénédiction sans cesser de rugir : Broussel ! Broussel! Broussel! Au Pont-Neuf la presse était énorme, les vociférations assourdissantes. Une nuée de gamins piailleurs et insolents venaient regarder sous le nez le maréchal de la Meilleraye qui s'y trouvait avec quelques gardes. Les pierres commençaient à voler : la situation était plus qu'embarrassante. Gondiet sa croix pastorale soulagèrent grandement la Meilleraye qui grondait en regardant du côté de la retraite. On se bousculait, on s'étouffait, on s'écrasait sur le Pont-Neuf. Le coadjuteur et la Meilleraye prirent le parti de se diriger vers le Palais-Royal pour réclamer à la reine la liberté du prisonnier, et de tous côtés retentissaient autour d'eux sur tous les modes les mêmes clameurs désespérées : Broussel ! Broussel ! Broussel !

Remarquez que Gondi n'avait pas encore pris délibérément parti pour rémeute. Si son tempérament de risque-tout l'inclinait vers le tapage et les aventures, sa vanité, son intérêt bien entendu, sa

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légitime ambition, les traditions de sa caste — et pourquoi ne pas le dire aussi, — les habitudes de l'ordre auquel il appartenait Tattiraient non moins fortement de l'autre côté. Mazarin n'était pas encore le personnage indispensable qu'avait été Richelieu. Tout un peuple soulevé contre lui faisait craindre qu'on ne vît bientôt la fm de sa puissance. Et pourquoi Gondi n'aurait-il pas été, comme et mieux qu'un autre, appelé à le remplacer? 11 ne faut pas que ce qui s'est passé nous aveugle sur ce qui aurait pu arriver. Gondi, premier ministre, était moins invraisemblable que Potier, l'évêque de Beauvais, qui avait passé au pouvoir, mais n'avait pas su le garder. Aussi son intérêt évident ce jour-là était de ne rien brusquer, et de paraître en médiateur entre la reine et le peuple de Paris. Comme le dit très justement Madame de Motteville, — qui, sans se piquer des lumières d'un homme d'Etat, en a quelquefois la finesse^ — il agissait sans doute de bonne foi en cette rencontre : car, comme son désirétait seulement d'avoir part aux grandes affaires, par quelque moyen que ce pût être, si par celle-ci il eût pu entrer dans les bonnes grâces de la reine et se rendre nécessaire à l'Etat, son ambition était satisfaite, il n'en aurait pas pris une autre.

Mais les choses ne se passèrent pas ainsi qu'il les avait rêvées. Sortant de la chaleur et du tumulte de la rue, tout plein encore du personnage qu'il venait de jouer et dont il s'exagérait naturellement l'impor-

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tance, il fut saisi par l'atmosphère glacée du Palais- Royal. Une reine aigre et défiante, un ministre sournoisement hostile, des courtisans malveillants ou platement railleurs, voilà ce qu'il trouvait au sortir de scènes désordonnées et grandioses où le peuple déchaîné laissait librement parler son instinct. Tout autre que lui, aprèstout, eût été offensé parla manière dont on reçut son rapport : les galants de cour firent des gorges chaudes sur ce prêtre qui se mêlait de ce qu'il n'avait que faire, au lieu de songer à prier Dieu. Bautru, qui était une sorte de bouffon de la reine, fut insolent et niais à sa manière accoutumée :

« — Madame, dit à la Régente ce misérable pitre. Votre Majesté est bien malade. Le coadjuteur lui apporte Fextrême-onction. »

Semblable accueil blessa cruellement la vanité de Gondi. La reine d'ailleurs ne voulut rien croire de ce qu'il avançait, et s'écria de sa voix de fausset aigre et élevée :

— Il y a de la révolte à s'imaginer que l'on puisse se révolter : voilà les contes ridicules de ceux qui la veulent. V autorité du roi y donnera bon ordre.

C'était pis que maladroit, c'était injuste. Le cardinal s'aperçut de la faute commise, à l'émotion qui passa sur le visage de Gondi, et il essaya de raccommoder les choses.

« Plût à Dieu, Madame, dit-il d'un ton doux, que tout le monde parlât avec la même sincérité que parle M. le coadjuteur. Il craint pour son troupeau ; il craint pour

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la ville ; il craint pour rautorité de Votre Majesté. Je suis persuadé que le péril n'est pas au point qu'il se l'imagine ; ipais le scrupule sur cette matière est en lui une religion louable. »

La reine parut se calmer ; mais la passion qui grondait en elle parlait par ses yeux et toute son attitude. Son courage naturel, son tempérament altier et violent d'Espagnole, son orgueil de reine et de mère du roi se révoltaient à l'idée du pactiser avec la misérable canaille qui grondait sous ses fenêtres. Livrée à elle-même, plus ignorante encore que hardie, elle eût tout perdu en voulant tout risquer. Quand le coadjuteur parla, en termes couverts, delà nécessité de rendre Broussel, elle eut un véritable sursaut de rage, et elle s'écria avec l'énergie populassière d'une dame de la Halle:

a Je vous entends. M, le coadjuteur : vous voudriez que je donnasse la liberté à, Broussel ; je l'étranglerais plutôt avec ces deux mains. »

En achevant cette dernière syllabe, elle lui portait ses mains presque au visage, en ajoutant :

« Et ceux qui... (1). »

Le cardinal intervint encore une fois, et seule sa parole était capable de calmer cette àme fougueuse, si peu maîtresse de ses transports. Mais Anne, rancunière et vindicative, ne pardonna jamais au coadjuteur la capitulation qu'il lui avait proposée, et à laquelle elle fut plus tard obligée de consentir.

(1) OEuvres du cardinal de Retz, Me'mo'res, t. II, 2* partie, p. 23. "

Pendant toutes ces discussions inutiles le temps avait marché — et le peuple aussi. Echauffés par leurs succès, les émeutiers, maîtres des rues, avaient poussé leur pointe jusqu'au Palais-Royal. Des barricades s'élevaient dans le voisinage et jusqu'en face des portes. Jusque-là les gardes avaient réussi à repousser les entreprises, encore timides, des soldats citoyens contre la demeure royale ; mais combien de temps allait durer cette impunité? Qui pouvait répondre que le bloc us du palais n'allait pas se transformer bientôt en si ège régulier ? Les avis qui arrivaient d'en bas jusqu'à la chambre oii se tenait la reine étaient de moins en moins rassurants. Le lieutenant civil, qui venait de traverser les barricades, parlait de son petit voyage en homme qui n'avait pas envie de le recommencer, et les mauvais plaisants de tout à l'heure devenaient blafards dans leur coin. Ce fut bientôt une véritable déroute. Tous ceux qui étaient là, et qui toutàTheure se moquaient du coadjuteur, étaient maintenant de son avis et juraient qu'il n'y avait plus qu'une chose à faire, c'était de rendre Broussel. Après avoir eu le tort d'effrayer des gens qui n'aimaient pas à avoir peur, il avait le tort encore plus grave de les forcer à reconnaître qu'il avait eu raison.

Ici il faut laisser la parole à Gondi. Les scènes qui suivirent et oii il fut berné de la belle façon on t été racontées par lui dans ses Mémoires, avec quelle verv3 et quelle chaleur, on le verra. Elles comptent

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parmi les meilleures pages de son livre. Ce serait péché que de les réduire.

« Nous éprouvâmes en ce rencontre qu'il est bien plus naturel à la peur de consulter que de décider. Le cardinal, après une douzaine de galimatias qui se contredisaient les uns les autres, conclut-à se donner encore du temps jusques au lendemain, et de faire connaître en attendant au peuple que la reine lui accordait la liberté de Broussel pourvu qu'il se séparât et qu'il ne continuât pas de la demander en foule. Le cardinal ajouta que personne ne pouvait plus agréablement ni plus efficacement que moi porter cette parole. Je vis le piège, mais je ne m'en pus défendre, et d'autant moins que le maréchal de la Meilleraie, qui n'avait point de vue, y donna même avec impétuosité et m'y entraîna pour ainsi parler avec lui. Il dit à la reine qu'il sortirait avec moi dans les rues et que nous y ferions des merveilles. « Je n'en doute point, lui répondis-je, pourvu qu'il plaise à la reine de nous faire expédier en bonne forme la promesse de la liberté des prisonniers : car je n'ai pas assez de crédit parmi le peuple pour m'en faire croire sans cela. » L'on me loua de ma modestie. Le maréchal ne douta de rien. « La parole de la reine valait mieux que tous les écrits. » En un mot, l'on se moqua de moi, et je me trouvai tout d'un coup dans la cruelle nécessité de jouer le plus méchant personnage où peut-être jamais particulier se soit rencontré. Je voulus répliquer : mais la reine entra brusquement dans sa chambre grise. Monsieur me poussa, mais tendrement, avec ses deux mains en me disant : « Rendez le repos à TEtat ; » le maréchal m'entraîna et tous les gardes du corps me portaient amoureusement sur leurs bras en me criant : « 11 n'y a que vous qui puissiez remédier au mal. » Je sortis ainsi avec mon rochet et mon camail, en donnant des bénédictions à droite et à gauche, et vous croyez

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bien que cette occupation ne m'empêchait pas de faire toutes les réflexions convenables à l'embarras dans lequel je me trouvais. Je pris toutefois sans balancer le parti d'aller purement à mon devoir, de prêcher Tobéissance et de faire mes efforts pour apaiser le tumulte. La seule mesure que je me résolus de garder fut celle de ne rien promettre en mon nom au peuple, et de lui dire simplement que la reine m'avait assuré qu'elle rendrait Broussel, pourvu que l'on fît cesser l'émotion.

« L'impétuosité du maréchal de la Meilleraie ne me laissa pas lieu de mesurer mes expressions : car, au lieu de venir avec moi comme il m'avait dit, il se mit à la tête des chevau-légers de la garde, et il s'avança l'épée à la main en criant de toute sa force : '< Vive le roi 1 Liberté à Broussel ! » Comme il était vu de beaucoup plus de gens qu'il n'y en avait qui l'entendissent, il échauffa beaucoup plus de monde par son épée qu'il n'en apaisa par sa voix. L'on cria aux armes. Un crocheteur eut un sabre à la main vis-à-vis des Quinze- Vingts. Le maréchal le tua d'un coup de pistolet. Les cris redoublèrent: l'on courut de tous côtés aux armes. Une foule de peuple qui m'avait suivi depuis le Palais-Royal me porta plutôt qu'elle ne me poussa jusques à la Croix du Tiroir, et j'y trouvai le maréchal de la Meilleraie aux mains avec une grosse troupe de bourgeois qui avaient pris les armes dans la rue de l'Arbre-Sec. Je me jetai dans la foule pour essayer de les séparer, et je crus que les uns et les autres porteraient au moins quelque respect à mon habit et à ma dignité. Je ne me trompai pas absolument : car le maréchal qui était fort embarrassé prit avec joie ce prétexte pour commander aux chevaulégers de ne plus tirer, et les bourgeois s'arrêtèrent et se contentèrent de faire ferme dans le carrefour ; mais il y en eut vingt ou trente qui sortirent avec des hallebardes et des mousquetons de la rue des Prouvelles qui ne furent pas si modérés et qui, ne me voyant pas ou ne

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me voulant pas voir, firent une charge fort brusque aux chevau-légers , cassèrent d'un coup de pistolet le bras à Fontrailles qui étail auprès du maréchal l'épée à la main, blessèrent un de mes pages qui portait le derrière de ma soutane, et me donnèrent à moi-même un coup de pierre au-dessous de l'oreille, qui me porta par terre. Je ne fus pas plutôt relevé qu'un garçon dapothicaire m'appuya le mousqueton dans la tête. Quoique je ne le connusse pas du tout, je crus qu'il était bon de ne le lui pas témoigner dans ce moment, et je lui dis au contraire: a Ah! malheureux ! si ton père te voyait ! » Il s'imagina que j'étais le meilleur ami de son père, que je n'avais pourtant jamais vu. Je crois que cette pensée lui donna celle de me regarder plus attentivement. Mon habit lui frappa les yeux : il me demande si j'étais M. le coadjuteur, et aussitôt que je le' lui eus dit, il cria : « Vive le coadjuteur ! » Tout le monde fit le même cri, l'on courut à moi, et le maréchal dq la Meilleraie se retira avec plus de liberté au Palais- Royal, parce que j'affectai, pour lui en donner le temps, de marcher du côté des halles.

u Tout le monde me suivit et j'en eus besoin. Car je trouvai cette fourmilière de fripiers toute en armes. Je les flattai, je les caressai, je les injuriai, je les menaçai ; enfin je les persuadai. Ils quittèrent les armes, ce qui fut le salut de Paris, parce que si ils les eussent eues encore à la main à l'entrée de la nuit .qui s'approchait, la ville eût été infailliblement pillée.

«Je n'ai guère eu en ma vie de satisfaction plus sensible que celle-là, et elle fut si grande que je ne fis pas seulement de réflexion sur l'effet que le service que je venais de rendre devait produire au Palais Royal. Je dis devait, car vous allez voir qu'il y en produisit un tout contraire. J'y allai avec trente ou quarante mille hommes qui me suivaient, mais sans armes, et je trouvai à la barrière le maréchal de la Meilleraie, qui, transporté de la manière dont j'en avais usé à son égard, m'embrassa

presque jusques à étouffer, et il me dit ces propres paroles : « Je suis un fou, je suis un brutal, j'ai failli à perdre l'Etat et vous l'avez sauvé. Venez, parlons à la reine en Français véritables et en gens de bien, et prenons des dates pour faire pendre à notre témoignage, à la majorité du roi, ces pestes de l'Etat, ces flatteurs infâmes qui font croire à la reine que cette affaire n'est rien. » Il fit une apostrophe aux officiers des gardes en achevant cette dernière parole, la plus touchante, la plus pathétique et la plus éloquente qui soil peut-être jamais sortie de la bouche d'un homme de guerre, et il me porta plutôt qu'il ne me mena chez la reine. Il lui dit en entrant et en me montrant de la main : o Voilà celui, Madame, à qui je dois la vie, mais à qui Votre Majesté doit le salut de sa garde et peut-être celui du Palais- Royal. » La reine se mit à sourire, mais d'une sorte de souris ambigu. J'y pris garde, mais je n'en fis pas semblant; et pour empêcher M. de la Meilleraie de continuer mon éloge, je pris la parole. « Non, Madame, il ne s'agit pas de moi, mais de Paris soumis et désarmé qui se vient jeter au pied de Votre Majesté ». — « Il est bien coupable et peu soumis, repartit la reine avec un visage plein de feu : si il a été aussi furieux que Ton me Ta voulu faire croire, comment se serait-il pu adoucir en si peu de temps ?» Le maréchal, qui remarqua aussi bien que moi le ton de la reine, se mit en colère, et il lui dit en jurant : « Madame, un homme de bien ne vous peut flatter en l'extrémité où sont les choses. Si vous ne mettez aujourd'hui Broussel en liberté, il n'y aura pas demain pierre sur pierre à Paris. » Je voulus ouvrir la bouche pour appuyer ce que disait le maréchal: la reine me la ferma en me disant d'un air de moquerie : « Allez vous reposer. Monsieur, vous avez bien travaillé (1) . »

Gondi sortit de là enragé, c'est rexpression qu'il

(1) OElivres du cardinal do Rotz, t. TI, Mémoires, p. 24-30, 2^ partie.

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emploie lui-même, et on peut l'en croire sur sa parole. La grossièreté d'une femme bornée et qui n'avait d'esprit qu'autant que Mazarin voulait bien lui en donner, le jeta sans rémission dans le parti des factieux. Avoir été bafoué lui parut encore plus insupportable que d'avoir été méconnu ; et quand il apprit qu'au souper de la reine sa vanité et ses prétentions de tribun du peuple en soutane avaient amusé toute la table, sa résolution fut arrêtée. Un peu d'adresse l'eût peut-être retenu dans le parti de la cour. La fourberie subtile de Mazarin le poussa sur la pente où il n'avait déjà que trop de penchant à s'abandonner lui-même, et le soin de son orgueil blessé, d'accord avec ses goûts, en fit le chef de parti qu'il avait toujours rêvé d'être.

Les bouffons de cour après tout avaient vu juste, si leurs railleries s'étaient trompées d'heure. Gondi avait en lui l'étoffe et Fâme d'un vrai tribun. Il n'aimait ni ne comprenait le peuple ; mais il savait lui parler sa langue. La foule, au lieu de lui faire peur, l'attirait : elle ne produisait pas sur lui cette sensation d'étouffement mêlée de vague crainte que les gens nerveux connaissent et que plus d'un démocrate, même parmi les audacieux, n'a pas toujours ignorée. Il se glissait avec une aisance surprenante parmi ces milliers d'êtres inconnus qu'une même passion a rassemblés, et qui s'apaisent ou qui grondent au gré des émotions qu'on leur suggère. Il les séduisait ou les amusait à vrai dire plus qu'il ne les

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dominait. L'encolureet la voixde taureau des grands conducteurs dépeuples lui faisaient défaut, et il en était réduit, pour racheter celte disgrâce de la nature, à faire le Scapin. Son carrosse au besoin lui servait de tréteau, et du haut de cette chaire improvisée il haranguait les bons bourgeois, ébahis de voir leur archevêque dans la posture d'un charlatan qui vend son élixir. Il jouissait de leur surprise, et s'amusait lui-même comme un page de ses propres gamineries. Si l'expression eût été inventée, on eût dit de lui, comme on ne manquerait pas de le faire de nos jours, que c'était un prélat essentiellement parisien. Peutêtre fut-ce cette humeur bouffonne, ce manque déplorable de sérieux qui l'empêcha d'être jamais vraiment populaire. De toutes les comédies, celle de la gravité plaît par-dessus tout au Français, et bien que Gondi ne l'ignorât pas, sa véritable nature s'échappait toujours par quelque endroit. 11 ne convint jamais qu'à demi à la foule, qui de toutes les puissances est la plus exigeante et qui veut, pour se laisser conquérir, qu'on la serve d'abord à genoux. Sous la courtisanerie du coadjuteur, trop empressée pour être naturelle, on sentait toujours la pantalonnade. Sa physionomie maligne démentait, aux heures les plus sérieuses, la correction de son maintien, et eût-il même réussi à prendre l'air de méditation obtuse sous lequel plus d'un homme d'Etat a caché sa nullité, il avait trop de vanité pour ne pas soulever un des coins du masque, en laissant deviner à tous que ce n'était là

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