‹ Le Cardinal de RetzChapitre 27 sur 51 · LE DUC DE BEAUFORT · texte numérisé non relu

LE DUC DE BEAUFORT

{Bt'production du .Uusi-e de Versailles)

GONDl CHEF DE PARTI

qu'une attitude. Le bonhomme Peuple n'aime pas que ses domestiques, après avoir servi respectueusement la piquetle dont il se régale, lui fassent la grimace par derrière. Aussi Gondi, dans cette course à la popularité au bout de laquelle il comptait trouver le pouvoir, eut-il d'abord le désagrément d'être dépassé par deux rivaux qu'il méprisait profondément: un vieux magistrat, Broussel, emphatique, déclamatoire et sincère, simple et bon dans son intérieur, pompeux et violent dans la vie publique, plus capable de signaler avec véhémence les abus que d'indiquer les moyens d'y remédier: un de ces tempéraments honnêtes, mais irritables et colériques que le besoin dopposilion tourmente jusqu'à la fin de leur vie; ensuite un noble, un petit-fils d'Henri lY. M. de Beaufort, qui avait un beau cheval, de beaux yeux, de belles dents, de beaux cheveux, qui saluait avec grâce, chevauchait dans les rues avec adresse et tirait des larmes par sa bonne mine aux yeux de toutes les commères qui le voyaient passer. Broussel avait le prestige de sa bonhomie bourgeoise, de ses mœurs pures et d'une voix qui s'élevait infatigable — plus d'une fois à contre-temps — en faveur du bien public. Mais, si éclatante qu'ait été au moins pendant une heure sa popularité, elle pâlit en face de l'engouement qui s'attacha tout à coup à Beaufort et qui lui resta longtemps fidèle. Gondi enrageait: un vieux conseiller qui croasse et un jeune cavalier qui caracole, la belle affaire 1 II oubliait que le peuple

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juge avec son imagination et qu'il mesure rarement sa faveur à l'intelligence ou au mérite. Cet homme si fin a eu, comme les autres, ses heures de naïveté.

Il n'en fut pas moins un incomparable révolutionnaire. Malgré ses hésitations sincères ou fausses du début, ce petit archevêque noiraud, à l'œil clignotant et aux manières indécises, qu'on eût sans le connaître pris pour un grimaud de sacristie, était né factieux et conspirateur. Il avait le sens et le désir du pouvoir ; mais il n'en avait pas le respect. En véritable Italien, il alliait le goût des intrigues longuement et subtilement tissées avec celui des coups de main aventureux, éclatant à Fimproviste dans un ciel serein. Sa hauteur dédaigneuse et son incontestable bravoure ne l'empêchaient pas d'être l'ami des petits moyens, des petites choses et des petites gens. Sans deviner l'avenir du peuple, il comprenait la puissance latente qui dormait dans ce grand corps, et il essaya de l'éveiller à son profit. Ce descendant des Gondi florentins n'était pas seulement un conspirateur des ruelles. Il avait des amis ou des agents dans tous les mondes, et il avait étendu sur Paris un vaste réseau de relations, de secours, d'aumônes et de camaraderies de tout choix et de toute provenance. C'est peut-être là le côté le plus curieux de la vie politique de Gondi et par oii il mérite le plus d'être comparé aux organisateurs, j'allais dire aux entrepreneurs de nos grandes révolutions modernes. Nous avons déjà vu avec quel art il avait su ramas-

GONDl KÉVOLUïlONNAllil-: (H

ser son clergé dans sa main et tonrner à son profit les aigreurs légitimes des rentiers contre les caisses royales. La suite ne démentit pas ces premières promesses. Il y avait une force dans Paris que la royauté avait eu le tort de dédaigner ou de laisser inactive ; c'était la milice bourgeoise. Corps de parade, bon tout au plus en apparence pour assister aux processions ou recevoir les rois à leur entrée dans la capitale, elle pouvait, suivant l'heure, prendre de l'importance et devenir pour la cité un élément de paix ou de désordre. Les bourgeois qui la composaient avaient déjà l'état d'esprit qui a rendu célèbres les gardes nationaux leurs successeurs ; raisonneurs et crédules, ils détestaient Mazarin, respectaient la reine tout en en disant du mal, vénéraient profondément le petit roi et trouvaient — en quoi ils n'avaient pas tout à fait tort — que les affaires n'allaient pas très bien. Une révolution était-elle le moyen de les faire marcher de nouveau? Personne ne le pensait à part soi ; tous l'affirmaient à haute voix. Quant aux chefs, c'étaient, pour la plupart, des conseillers au Parlement, des maîtres des requêtes, des maîtres des comptes, de gros marchands fort riches et fort considérés, mais qui presque tous, par esprit de corps et par intérêt, étaient fort avant dans l'opposition parlementaire. Cette situation de la milice bourgeoise explique en partie l'attitude guerrière que prit le Parlement après la fuite de la reine et du roi en janvier 1649. L'œil perçant de Retz avait

deviné de bonne heure le parti qu'on pourrait tirer d'un corps d'armée aussi considérable, dans une ville oii la police était réduite et tout à fait impuissante. Il s'était attaché à connaître et, si possible, à s'attacher une bonne partie des officiers, et ce devint là une force considérable entre ses mains. Ajoutez que Gondi ne se borna pas aux manteaux noirs, comme on disait alors, c'est-à-dire aux bourgeois d'importance. Il avait autant et plus peut-être encore de connaissances, d'amis ou d'obligés parmi les manteaux gris, c'est-à-dire parmi les petits bourgeois et les gens du peuple. Il s'était mis au courant des prétentions ou des plaintes particulières de chaque corporation ; et ce n'était pas un mince honneur pour tous ces artisans d'avoir dans sa personne un patron aussi actif, aussi remuant — et, malgré son rang et sa naissance, — aussi bon enfant. Les libraires de la Samaritaine qu'on avait expulsés du Pont-Neuf sur la plainte de leurs confrères brevetés et patentés de la rue Saint-Jacques étaient tout dévoués à Gondi ; ils comptaient sur lui pour obtenir la permission de se réinstaller dans leur ancien quartier général, bien connu des amateurs du temps et qu'on appelait la bibliothèque commune de tout Paris. Gondi avait aussi des accointances avec les marchands de bois des ports qui disposaient d'un personnel fait exprès pour l'émeute, crocheteurs, mariniers, débardeurs et ravageurs, tous gens de main et aussi de sac et de corde, recrutés dans la

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bohème la plus basse de la population ouvrière. Mais c'était surtout aux Halles qu'il avait réussi à se créer une clientèle dont les expansions, pour être parfois un peu gênantes, n'en caressaient pas moins doucement sa vanité. Là encore, il est vrai, on lui préféraitBeaufort ; et sa mine chafouine auprès des dames de l'endroit avait moins de succès que la belle figure régulière et les longues boucles blondes du galant paladin; mais Gondi avait pour lui son caractère sacré qui, dans ce milieu spécial, n'avait pas tout à fait perdu son prestige. Les fripiers lui obéissaient comme un seul homme ; les bouchers, qu'il a toujours été bon pour un chef de parti d'avoir avec soi, étaient tout disposés à saigner comme un veau le premier qui lui ferait de la peine, — fût-ce même, fût-ce surtout le cardinal Mazarin. Quant aux marchandes de marée, elles raffolaient de leur petit archevêque, et leurs poumons étaient tout à son ser.vice. Lune d'elles, madame Anne, digne ancêtre de madame Angot, menait le chœur avec un feu et une originalité locale d'expressions qu'on peut aisément deviner; et son nom, dans les chansons du temps, se trouve fréquemment accolé à celui du coadjuteur. Un archevêque et une marchande de poisson : ce simple rapprochement en dit assez : Gondi parle sans cesse, dans ses Mémoires, de la comédie que fut la Fronde. On voit qu'il n'avait pas tout à fait tort. Mais le mot FARCE, au moins en ce qui le concerne, eût encore été plus exacl.

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