‹ Le Cardinal de RetzChapitre 29 sur 51 · MATHIEU MOLE · texte numérisé non relu

MATHIEU MOLE

[Reproduction du Musée de Versailles)

LA FRONDE PARLEMENT Ali: li

une garnison espagnole à Paris, un parti aussi désespéré sentait un peu trop sa Ligue. La menace de l'approche de l'archiduc, jointe à la nouvelle toute fraîche de l'exécution de Charles P"", inclinaient d'autre part la cour à traiter. La reine fit bon visage aux députés que le Parlement lui avait envoyés pour lui expliquer l'admission insolite du bernardin ; le premier président Mathieu Mole et le président de Mesme eurent des conférences particulières avec le duc d'Orléans et M. le Prince, et de ces négociations sortit la paix de Rueil.

Elle ne fut pas labienvenue pourGondi, et il avait essayé de la traverser d'abord de toutes ses forces. Les généraux, d'accord avec lui, avaient fait sortir les troupes de Paris pour les avoir plus solidement dans la main et les avaient établies à Yillejuif.

— « Le premier président (Mathieu Mole), qui était tout d'une pièce et qui ne voyait jamais deux choses à la fois, s'élant écrié, sur le camp de Villejuif, avec un transport de joie que le coadjuteur n'aurait plus tant de crieur à gages dans la salie du Palais, et le président de Mesme ayant ajouté: « ni tant de coupe-jarrets », Sennetaire repartit à l'un et à l'autre : « L'intérêt du coadjuteur n'est pas de vous tuer. Messieurs, mais de vous assujettir. Le peuple lui suffirait pour le premier : le camp lui est admirable pour le second. S'il n'est plus homme de bien que l'on ne le croit ici, nous avons pour longtemps la guerre civile (1). »

L'opinion de Sennetaire paraissait d'autant plus

(1) Œuvres du cardinal de Retz. t. II. Mémoires, 2' partie, p. 319.

plausible que les Espagnols avaient fait un mouvement en avant. A la date du 10 mars, l'archiduc Léopold était près de Ham, et il avait dépêché deux messagers, déguisés en ramoneurs de cheminées, par lesquels il demandait aux généraux de Paris comment ils voulaient qu'il vînt et, si comme ami, qu'ils lui envoyassent la route et tinssent les étapes, les assurant que ses troupes ne feraient aucun dégât. Les imaginations pressées à Paris voyaient déjà cet honnête archiduc, qui ne quittait pas son chapelet de la journée, fraternisant avec l'archevêque de Corinthe : c'étaient deux cœurs bien faits pour s'entendre. La précipitation des délégués du Parlement qui fut une extrême habileté arrêta net ces combinaisons, elles ramoneurs remportèrent avec leur courte honte leur raclette aux Pays-Bas. Quand les généraux parisiens qui avaient l'œil sérieusement ouvert sur leurs intérêts virent qu'on traitait sans eux — et peut-être contre eux, — ils prirent peur. Ce fut une véritable déroute. Ces braves à trois poils, qui avaient tant discouru, tant paradé et tant caracolé dans les rues de Paris, eurent à cœur de prouver qu'ils maniaient aussi bien la plume que Fépée. Le premier président, en retournant à Saint-Germain, emporta des Mémoires volumineux oii chacun d'eux exposait ses prétentions.

0 M. de Vendôme envoya en forme sa malédiction à son fils s'il n'obtenait du moins la surintendance des mers qui lui avait été promise à la Régence pour récom-

pense du gouvernement de Bretagne. Les plus désintéressés s'imaginèrent qu ils seraient les dupes des autres s'ils ne se mettaient aussi sur les rangs. M. de Relzqui sut que M. de la Trémouille, son voisin, y était pour le comté de Roussillon et qu'il avait même envie d'y être pour le royaume de Naples, ne m'a pas encore pardonné de ce que je n'entrepris pas de lui faire rendre la généralité des galères (1\ »

Les plus obscurs officiers rédigèrent leurs cahiers oi^i les demandes, toute proportion gardée, étaient aussi grotesques. Tous ces gens-là étaient dans la posture d'un brigand qui, après avoir braqué son escopette au coin d'un bois sur un passant, s'aperçoit qu'il n'est pas le plus fort et lui tend humblement son chapeau. A la divulgation de ce fatras où ces impudents solliciteurs fixaient eux-mênles le tarif de l'aumône qu'ils entendaient recevoir, ce fut un éclat de rire universel, et il entrait dans ce rire plus de mépris encore que de gaîté. C'était, comme on l'a dit, la noblesse jugée par elle-même.

Et le coadjuteur? Le coadjuteur n'était pas homme à mourir tout seul dans une pose héroïque sur une barricade : il eût préféré continuer la lutte ; mais quand il vit que tout le monde s'en allait, il en fit autant. Ce ne fut pas néanmoins sans une certaine dignité. Il refusa, comme on Ta vu, de demander pour son frère, le duc de Retz, la généralité des galères que celui-ci réclamait depuis longtemps ; il ne voulut

(1) Œuvres do cardinal de Retz, Mémoires, t. II, 2° partie, p. 456-467.

pas être compris nominalement dans l'amnistie générale. 0 Comme je n'ai rien fait, écrivait-il à M. de Brissac, que ce que j'ai cru être du service du roi et du véritable intérêt de l'État, j'ai trop de raison de souhaiter que Sa Majesté en soit bien informée à sa majorité pour ne pas supplier MM. les députés de ne pas souffrir que l'on me comprenne dans l'amnistie. » Couvert par son litre et son siège au Parlement, Gondi à cette heure au moins n'avait pas grand'chose à craindre. Le peuple qui n'y voit pas si loin lui sut gré de son attitude, et c'était tout ce qu'il avait voulu.

Page 1