‹ Le Cardinal de RetzChapitre 31 sur 51 · SES A5IBIT10NS PERSONNELLES · texte numérisé non relu

SES A5IBIT10NS PERSONNELLES

point par où il doit périr apparaît clairement. 11 transporte dans une France monarchique oi!i le souverain est tout, les procédés d'nn État populaire. Il n'a pu se faire accepter ; il s'imposera. Un ministre tout-puissant lui barre la grande route du pouvoir. Il essaiera d'y arriver par le détour de la faveur publique, des séditions de la rue, des conspirations qui soulèvent tout un peuple pour la plus grande gloire d'un seul homme. C'est là son erreur, et dans la faute où il se laisse aller, son tempérament est complice de la situation que lui ont faite les événements. Les républiques antiques — et aussi quelques modernes — ont été, pour les ambitieux du type de Gondi, de merveilleux champs de culture. Pour une entreprise avortée, combien ont réussi qui n'ont dû leur succès qu'à la rouerie et au cynisme du metteur en scène. Et d'ailleurs, quand le coup a raté, qu'importe ? Ce n'est que partie remise. Si les factieux de haut vol ne deviennent pas premiers ministres dans un Etat fondé sur la souveraineté populaire, c'est qu'ils n'ont pas su durer. On parle toujours de l'ingratitude du peuple; mais il oublie aussi vite le mal qu'on lui a fait que les services qu'il areçus. Et en cela il montre, après tout, plus de bon sens qu'on ne veut lui en . accorder. Mais aussi il est le maître et ne doit compte de ses caprices à personne. Les souverains qu'il a remplacés n'étaient pas d'aussi bonne composition. Je vois d'ici la carrière politique d'un Gondi au xix^ siècle; il avait tout ce qu'il faut pour réussir

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au milieu de nous. Intelligence vive et primesautière, parole facile, conviction légère, une générosité de grand seigneur qui sait que la foui e a souvent soif, une affectation de camaraderie égalitaire que le peuple prend volontiers pour une véritable amitié, une remarquable aptitude à s'assimiler toutes les questions, sans en connaître à fond aucune, en faudrait-il davantage aujourd'hui pour le placer au premier rang? Mais au xvu* siècle le consentement populaire, sans être inutile, n'avait que la valeur que voulait bien lui accorder l'humeur timide ou peureuse du souverain. Et le jeu que joua Goiidi tourna mal pour lui parce qu'il se heurta à l'antipathie personnelle d'une nature rancunière et bornée comme celle d'Anne d'Autriche. L'accueil qu'elle lui fit, après la fin des hostilités, quand il alla lui rendre ses devoirs à Compiègne, fut à cet égard très significatif :

— Comme je montais Tescalier, un petit homme habillé de noir, que je n'avais jamais vu et que je n'ai jamais vu depuis, me coula un billet en la main, où ces mots étaient écrits en lettres majuscules : Si vous entrez chez le Roi, vous êtes mort. J'y étais: il n'était plus temps de reculer. Comme je vis que j'avais passé la salle des gardes sans être tué, je me crus sauvé. Je témoignai à la reine qui me reçut très bien, que je venais l'assurer de mes obéissances très humbles et de la disposition où était l'Église de Paris de rendre à Leurs Majestés tous les services auxquels elle était obligée. J'insinuai, dans la suite de mondiscours, tout ce qui était nécessaire pour pouvoir dire que j'avais beaucoup insisté pour le retour du roi. La reine me témoigna beaucoup de bonté et

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même beaucoup d'agrément sur tout ce que je lui disais. Mais quand elle fut tombée sur ce qui regardait le cardinal et qu'elle eut vu que, quoiqu'elle me fît beaucoup d'instance à le voir, je persistais à lui répondre que cette visite me rendrait inutile à son service, elle ne put plus se contenir, elle rougit beaucoup, et tout le pouvoir qu'elle eut sur elle fut, à ce qu'elle a dit depuis, de ne me rien dire de fâcheux. »

Retz ajoute, avec un accent de vérité qui désarme le critique le plus soupçonneux :

— « Je revins à Paris, ayant fait tous les effets que j'avais souhaité. J'avais effacé le soupçon que les frondeurs fussent contraires au retour du roi ; j'avais jeté sur le cardinal toute la haine du délai ; je m'étais assuré l'honneur principal du retour ; j'avais bravé le Mazarin dans son trône (1). »

C'est assez explicite. Par malheur, toutes les fois que Gondi se drape en Romain dans ses Mémoires, il y a des chances pour qu'il ait rêvé ce qu'il raconte. Si Mazarin n'a pas laissé de Souvenirs oii il lui donne le démenti — et rien n'est plus regrettable, car ces deux grands menteurs auraient fait la paire, à la grande joie de la galerie, — Gondi avait dans son entourage immédiat un conlident qui la trahi. C'est Guy Joly, conseiller au Chàtelet, Valter ego et l'àme damnée du coadjuteur et qui, après s'être assis à sa table pendant nombre d'années, a éprouvé le besoin de le trahir pour des motifs où il serait imprudent de

(1) Œuvres du cardinal de Retz, Mémoires, t. II, 2-' partie, p. o24, o26.

faire entrer l'amour de la vérité. Guy Joly, à propos de cette entrevue, proposée par la reine et repoussée fièrement par Gondi, dit expressément :

— « Le coadjuteur ne fut pas si difficile : il alla sans beaucoup de façon à Compiègne, sur les instances qui lui en furent faites, quoique plusieurs de ses amis l'en détournassent dans la pensée que ce voyage ne lui était proposé que pour le décrier dans l'esprit du peuple ; mais il n'écouta pas ces raisons, et il se figura qu'il suffirait de publiera son retour qu'il n'y avait été que pour rendre ses devoirs au roi et à la reine sans voir le cardinal. La vérité est pourtant qu'il le vit et qu'il eut une conférence avec lui de trois ou quatre heures pendant la nuit (1). »

Ce Guy Joly était du reste le digne serviteur d'un tel maître. Il avait du sang de barricadier dans les veines : nul ne s'entendait mieux que lui à allumer une sédition en criant : « Aux Mazarins ! aux Mazarins! » Après le retour du roi à Paris, il fut un des douze syndics qui, sous couleur de défendre les intérêts des rentiers, les ameutaient à chaque instant contre la cour. Dans cette Fronde, étrange et cocasse, où le monde semble renversé, ce sont de graves bourgeois, vêtus de manteaux noirs et ayant tous les dehors de l'honorabilité la plus parfaite, qui s'en vont presque tous les matins solliciter à grands cris le Parlement ou conspuer l'Hôtel de Ville. Joly conduisait l'orchestre et battait la mesure. Mais c'étaient

(1) Mémoires dé Guy Joly, collection Michaud et Poujoulat, t. II, p. 21), année l(j4y.

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là de petits exploits pour une àme agitée et impudente comme la sienne. Il s'illustra autrement à quelque temps de là en décembre 1649, dans une comédie qui n'était pas sans danger et où l'on reconnaît sans peine, malgré ses dénégations, le génie inventif du coadjuteur. Il s'agissait, pour obtenir une Assemblée générale du Parlement, de simuler un assassinat sur la personne d'un frondeur connu. On comptait — ce qui arriva en effet — que l'opinion publique prendrait le change et attribuerait le coup aux Mazarins. Le difficile était de trouver un patient de bonne volonté pour faire r«S5as6 me. Gondi s'offrit en personne; mais il n'appuya pas assez pour faire croire qu'il le souhaitât tout de bon. On lui préféra Joly qui joua son rôle en conscience. Le 11 décembre, il monta en carrosse et, au moment oîi il traversait, ainsi qu'il était convenu, la place Maubert, un gentilhomme aposté, M. d'Estainville. fonça sur lui brusquement à cheval et lui tira au-dessus de la tète un coup de pistolet qui ne l'atteignit pas, — naturellement. Emoi, cris, fureur, indignation du bon populaire, qui sera éternellement dupé ; exécrations contre les Mazarins : on voit le spectacle d'ici. Joly, pour mieux assurer le succès de la ruse, avait troué d'avance une des manches de son pourpoint et s'était fait une contusion au bras oii il devait cire atteint. Il se mit au lit : les médecins vinrent ; on loua Dieu du hasard qui avait amorti la balle dans sa course, et le Parlement s'étant assemblé ordonna qu'il serait

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informé sur cet assassinat. Pour comble de confusion et pour corser l'imbroglio, une sorte de fou, nommé le marquis de la Boulaie,qui était aux gages du cardinal, parcourut les rues avec cinq ou six braillards de son espèce en criant : (( Aux armes » , et dans l'étrange désordre oii étaientlesruesde Paris, pleines de mousquetades tirées au hasard par des peureux ou des ivrognes, deux coups de feu furent tirés sur le carrosse du prince deCondé qui passait sur le Pont- Neuf au clair de la lune vers les neuf heures du soir pour retourner à l'hôtel. Les Mazarins avaient tiré sur Joly ; les frondeurs tiraient sur le prince de Condé. Le tohu-bohu fut complet.

a Les flatteurs du Palais-Royal confondirent avec empressement et avec joie l'entreprise du matin avec l'aventure du soir: l'on broda sur ce canevas tout ce que la plus lâche complaisance, tout ce que la plus noire imposture, tout ce que la crédulité laplus sotte y purent figurer, et nous nous trouvâmes le lendemain matin réveillés par le bruit répandu par toute la ville que nous avions voulu enlever la personne du roi et la mener en l'Hôtel de Ville ; que nous avions résolu de massacrer monsieur le Prince et que les troupes d'Espagne s'avançaient vers la frontière de concert avec nous (1). »

Petitesse de sentiments, petitesse de moyens, les perfidies les plus malpropres mêlées à des bouffonneries dignes de Mondor et de Tabarin, ruses de mouchards et gaîtés de révolutionnaires, la Fronde est là

(1) OEuvres du cardinal de RlHz, Mémoires, t. II, p. 562. ,

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