‹ Le Cardinal de RetzChapitre 32 sur 51 · GUY JOLY · texte numérisé non relu

GUY JOLY

tout entière. Et les chefs des deux partis se valent. Je vois bien par oii Gondi est méprisable ; mais en quoiMazarin lui est-il supérieur? Dans cette histoire grotesque des deux assassinats, leur pitrerie fut de même force. Mazarin voulut empêcher Gondi d'aller au Parlement pour s'y justifier en payant d'effronterie, comme il en avait l'intention. A cet effet, la reine écrivit à l'archevêque de Paris de ne pas se faire suppléer cette fois par son coadjuteur et de prendre sa place au Palais dans la séance où Ton devait traiter l'affaire. Docile aux ordres des puissances et d'ailleurs jaloux de son neveu, l'archevêque promit tout ce qu'on voulut. Le pauvre ! il eût mieux fait, pour sa tranquillité, de dire non tout de suite. A quatre heures du matin, Gondi, le duc de Retz son frère aîné, Brissac son cousin vinrent le réveiller aux Capucins du faubourg Saint-Jacques oii il avait couché, pour le prier en conseil de famille de ne pas aller au Palais. Le bonhomme, de mauvaise humeur, fut inflexible. Il déclara qu'il siégerait au Parlement et qu'il y défendrait son neveu mieux qu'il ne pourrait le faire lui-même. On eut beau prier, supplier, menacer, rien n'y fit : il resta ferme en son dessein, et il fallut sortir de sa chambre pour lui permettre d'achever cette nuit d'hiver si malencontreusement interrompue. Mais Gondi avait plus d'un tour dans son sac, et celui qu'il en tira cette fois eût fait merveille sur les tréteaux du Pont-Neuf. L'archevêque, encore tout ému de l'assaut qu'il venait de subir,

RKTZ. O

commençait à calmer ses esprits quand son chirurgien le félicite d'avoir résisté avec tant de fermeté à ses neveux. On veut l'enterrer avant l'heure; mais il ne se laisse pas faire et il a bien raison. Il leur montrera qu'il vit encore ; et ce qu'il a de mieux à faire, c'est de se lever tout de suite pour aller au Parlement. Le vieillard obéit ; mais à peine a-t-ilmis le pied hors du lit que le chirurgien, changeant de ton, lui demande comment il se porte. — Mais fort bien, dit l'archevêque déjà un peu ébranlé parla frayeur que marquent la voix et la ligure du chirurgien. — Fort bien? dit celui-ci, cela ne se peut: vous avez trop mauvais visage. Il lui tâte le pouls, il se récrie : n Mais vous avez la fièvre ; elle n'est pas très apparente ; mais elle n'en est que plus à craindre. »EtM. de Paris tout étourdi, se regardant dans son miroir qui lui renvoie une face jaune et effarée, se remet dans son lit. Il n'en sortit pas de quinze jours, et Gondi alla au Parlement.

Il y eut là encore des scènes inénarrables, l'émeute dans la rue grondant sans savoir pourquoi, le Parlement assemblé avec fracas pour la poursuite d'une grande conspiration que le président de Mesme comparait à la conjuration dAmboise et dont personne ne pouvait parler sans rire : la sainte cohue des enquêtes, comme dit Gondi lui-même, hurlant à la moindre parole de Mole, rhomme à la grande barbe» les mouchards de Mazarin. alîublés comme à plaisir de noms de comédie, Canto, Pichon, Sociando, Laco-

LA GKANDE CONSPIRATION 99

mette, Marcassez, Gorgibus, venant faire devant les robes rouges des dépositions à dormir debout, le désordre et le gâchis le plus complet, une véritable bouillie pour les chats, et au milieu de tout ce bruit, de tout ce tintamarre, de toutes ces insultes qu'on se renvoie comme avec des raquettes sans en être autrement offensé, notre coadjuteur, toujours gai, souriant, frétillant, jouant à ravir plusieurs personnages avec cette impudence aisée que peu d'hommes politiques ont eue au même degré que lui. Quel dommage que tant de souplesse, d'activité^ d'ingéniosité parfois exquise, qu'une effronterie aussi divine n'aient pas été mieux employés ! N^importe : tel qu'il est, il est inimitable. Il tient tète à la grande Barbe, il soutient sans faiblir le regard étincelant de Monsieur le Prince, il se promène sans embarras au milieu de ses ennemis en laissant voir la garde d'un stylet qu'il porte continuellement dans la poche de sa soutane ; il a des réunions, des conférences, des entrevues^ des audiences. Dans tout ce tracas d'occupations, il trouve encore quelques minutes pour entretenir M""^ de Guémené ou M"^ de Chevreuse, et le plus extraordinaire, sinon le plus édifiant, c'est qu'il n'oublie pas entre temps ses devoirs d'archevêque. Il prêcha le jour de Noël, 25 décembre 1649, à Saint- Germain l'Auxerrois. Il y avait une foule épouvantable. On s'attendait à un sermon politique, à des allusions plus ou moins transparentes, peut-être à une charge à fond contre il signor Mazzarini; Il n'en

*>.*ii

fut rien. Le coadjuteur prêcha doctement, comme à son ordinaire, et traita en particulier tout ce qui regarde la charité chrétienne ; il parut plein de son sujet :

— a Toutes les bonnes femmes pleurèrent, en faisant réflexion sur l'injustice de la persécution que l'on faisait à un archevêque qui navait que de la tendresse pour ses propres ennemis. Je connus, au sortir de la chaire, par les bénédictions qui me furent données, que je ne m'étais pas trompé dans la pensée que j'avais eue que ce sermon ferait un bon effet ; il fut incroyable et il passa de bien loin mon imagination (1). »

Le petit monstre, malgré sa figure patibulaire, avait réussi à avoir pour lui toutes les dévotes de Paris. Il n'était pas encore passé cependant à l'état de relique populaire, comme Beaufort et Broussel, et ostensiblement, pour la foule niaise qui ne voit que l'extérieur des choses, il cédait le pas à ces deux importants personnages. En réalité il était devenu le vrai chef du parti des frondeurs, et après l'affaire de la grande conspiration qui avorta misérablement, comme on pouvait s'y attendre, ce fut avec lui que la reine et Mazarin s'entendirent quand ils résolurent de faire arrêter Monsieur le Prince. Une âme ordinaire et qui n'aurait pas eu la force de s'élever comme Gondi aux sublimités de la charité chrétienne aurait sans doute repoussé les avances d'une cour dont la bienveillance pour le coadjuteur avait été jusque-là le moindre

(1) Œuvres du cardinal de Retz, t. II, Mémoires, 2« partie, p. o93.

GONDI SE KAPPItOCIIE DE LA COUP. 101

défaut. Il se garda bien de le faire. Sur un simple billet qu'Anne d'Autriche lui fit tenir par l'entremise de M""' de Chevreuse, il alla au Palais- Royal. L'entrevue fut naturellement secrète et mystérieuse. Il s'agissait de ne pas donner l'éveil au prince de Gondé. Gondi vint à minuit, au cloître Saint-Honoré, en habit de cavalier. Là Gabouri, le porte-manteau de la reine, vint le prendre et le mena par un escalier dérobé au petit oratoire oij Anne d'Autriche était enfermée. L'heure, les précautions prises, le travestissement nécessaire, l'escalier dérobé, tout était fait pour enchanter Gondi — sans parler du sentiment de triomphe qui gonllait son cœur. La fière Espagnole capitulait : elle avait enfin besoin de lui, et il allait pouvoir traiter d'égal à égal avec Mazarin,

— Elle (la reine) me témoigna toutes les bontés que la haine qu'elle avait contre Monsieur le Prince lui pouvait inspirer, et que l'attachement qu'elle avait pour M. le cardinal Mazarin lui pouvait permettre. Le dernier me parut encore au-dessus de Tautre. Je crois qu'elle me répéta vingt fois .ces paroles : « Le pauvre monsieur le cardinal! » en me parlant de la guerre civile et de l'amitié qu'il avait pour moi. Il entra une demi-heure après. Il supplia la reine de lui permettre qu'il manquât au respect qu'il lui devait pour m'embrasser devant elle. Il fut au désespoir de ce qu'il ne pouvait pas me donner sur l'heure même son bonnet, et me parla tant de grâces, de récompenses et de bienfaits, que je fus obligé de m'expliquer, quoique j'eusse résolu de ne le pas faire, pour la première fois, n'ignorant pas que rien ne jette plus de défiance dans les réconciliations nouvelles que

l'aversion que l'on témoigne à être obligé à ceux avec lesquels on se réconcilie. Je répondis à M. le cardinal que l'honneur de servir la reine faisait la récompense la plus signalée que je dusse jamais espérer, quand même j'aurais sauvé la couronne ; que je la suppliais très humblement de ne me donner jamais que celle-là, afin que j'eusse au moins la satisfaction de lui faire connaître qu'elle était la seule que j'estimais et qui me pût être sensible (1). »

Laissons les protestations dn coadjuteiir pour ce qu'elles valent. Dans cette affaire, comme l'a dit une femme d'esprit qui le connaissait bien : n plus il avait cViiUérêts^ et moins il voulait paraître en avoir ». C'était la seconde fois que Mazarin lui agitait devant les yeux ce flamboyant chapeau de cardinal, et, quoi qu'il en dise, il était tout prêt à avancer la main pour le saisir. Mais l'heure n'était pas encore venue, le fruit avait besoin de mûrir : Gondi le sentait mieux que personne, et c'est ce qui explique son apparente modération. Dans l'espèce, il mérila largement la récompense qu'on lui promettait : sans donner autrement l'éveil au prince de Condé, il retourna comme un gant le parti des frondeurs et l'inclina vers le Mazarin, tout à l'heure encore honni et conspué par tous. Par les curés, qui continuaient d'être ses agents politiques les plus dévoués et les plus actifs, il conseilla le calme dans les rangs de la .bourgeoisie moyenne ; et quant au peuple, qui aurait pu créer

(1) OEuvres du cardinal de Retz, t. III, Mémoires, 2° partie, p. 8 et 9.

GONDi SE l'.APPr.ocHn; hv. la cour 103

plus d'embarras que les manteaux noirs, le jour de l'arrestation des Princes, on lui montra M. de Beaufort qui cavalcada bien avant dans la nuit à travers les Halles et vers la porte Dauphine à la tête de trois ou quatre cents chevaux. Ce fut suffisant : Beaufort était là, on posa les armes sans en demander davantage, et les chefs des frondeurs, avec une merveilleuse inconscience qu'ils semblaient avoir empruntée àGondi, allèrent faire leur cour à la reine. Ils étaient là tous au grand complet, emplissant la chambre d'Anne d'Autriche et l'épée à la main, mais dans le fourreau, faisant de grands gestes et jurant qu'ils seraient désormais les bons serviteurs du roi et les défenseurs de l'Etat. Pour qui connaissait les personnages, héros des barricades et autres, c'était édifiant. L'honnête M"*^ de Motteville,, qui eut la curiosité d'aller les voir, en revint profondément écœurée. Les frondeurs de ses amis auxquels elle en fit sa plainte de brave et digne femme convinrent volontiers qu'elle avait raison. On ne peut être de meilleure composition ; mais ce dernier trait achève de peindre l'état dame d'un frondeur en 1630 : ce n'était pas quelque chose de très propre ni de très ragoûtant.

Page 1