EMPRISONNEMENT ET ÉVASION DE RETZ
Les angoisses de Monsieur, oncle du Roi. — Ses velléités belliqueuses, suivies aussitôt d'un sérieux apaisement. — Retour de Louis XIV à Paris. — Dangers de la situation de Retz. — Il ne peut ou ne veut le comprendre. — Influence mauvaise de son entourage. — Il se rend au Louvre malgré la Palatine et est arrêté (l^"" décembre 16o2). Paris ne bouge pas. — Dix-huit mois de détention à Vincennes. — Le transfert à Nantes et l'évasion. — Retz en Espagne, puis à Rome (1654.)
Et Monsieur ? Il y a longtemps que nous n'en avons pas parlé. C'était en son nom que Gondi était allé porter des paroles de paix à Compiègne ; et ces paroles, peut-être à cause de l'ambassadeur, avaient été assez fraîchement accueillies. Monsieur, en son palais du Luxembourg où il discutait toute la journée avec Madame, ne décolérait plus depuis quelques semaines. Il était à chaque minute sur le point de prendre une résolution décisive ; mais il s'arrêtait toujours sagement à la limite qui sépare la délibération de l'action. Faire la guerre au roi, il ne pouvait s'y résoudre. S'unir avec Monsieur le Prince, il n'y pensait pas davantage. Apporter tout simplement sa soumission et se retirer ensuite à Blois, c'était encore un parti à prendre, mais auquel il résistait de toutes ses forces. Et c'est ainsi qu'il en revenait à
l'idée qui lui était familière de vivre au jour le jour en attendant les événements. Ils arrivèrent ces événements et ils le surprirent cruellement. Broussel ayant donné sa démission de prévôt des marchands, et Monsieur le Prince étant sorti de Paris, la cour se décida à y rentrer. A la première nouvelle qu'il en reçut, Monsieur en fut tout étourdi : la cour à Paris, sitôt que cela! Qu'allait-il devenir? Dans son émotion, on l'entendit lui aussi s'écrier comme les bourgeois en 164y :
Les ennemis sont aux fauxbourgs. Laquais, mon pot et ma cuirasse ;
mais aucun de ses laquais, connaissant l'humeur de leur bon prince; n'eut l'idée de lui obéir. Retz, auquel il demanda conseil, eut avec lui un entretien qu'il nous a rapporté dans ses Mémoires, et dont je me garderai bien, tant il est amusant, de supprimer une ligne :
« Je le trouvai dans le cabinet de Madame qui le catéchisait ou plutôt qui lexhorlait, car il était dans un emportement inconcevable, et Ton eût dit, de la manière dont il parlait, qu'il était à cheval, armé de toutes pièces et prêt à couvrir de sang et de carnage les campagnes de Saint-Denis et de Grenelle. Madame était épouvantée et je vousavoueque. quoique je connusse assez Monsieur pour ne me pas donner avec précipitation des idées si cruelles de ses discours, je ne laissai pas de croire qu'il était en elTet plus ému qu'à son ordinaire ; car il me dit d'abord : — Eh bien ! qu'en dites-vous? Y a-t-il sûreté à traiter avec la cour? — Nulle, Monsieur, lui répondis-je^
à moins que de s'aider soi-même par de bonnes précautions, et Madame sait que je n'ai jamais parlé autrement à Votre Altesse Royale. — Non, assurément, reprit Madame. — Mais ne m'aviez-vous pas dit, continua Monsieur, que le roi ne viendrait pas à Paris sans prendre des mesures avec moi ? — Je vous avais dit. Monsieur, lui repartis-je, que la reine me Favaitdit, mais que les circonstances avec lesquelles elle me l'avait dit m'obligeaient à avertir Votre Altesse Royale qu'elle n'y devait faire aucun fondement. » Madame prit la parole : « Il ne vous l'a que trop dit, mais vous ne l'avez pas cru. » Monsieur reprit : « Il est vrai, je ne me plains pas de lui, mais je me plains de cette maudite Espagnole. — Il n'est pas temps de se plaindre, repartit Madame : il est temps d'agir d'une façon ou de l'autre. Vous vouliez la paix quand il ne tenait qu'à vous de faire la guerre ; vous voulez la guerre quand vous ne pouvez plus faire ni la paix ni la guerre. — Je ferai demain la guerre, reprit Monsieur d'un ton guerrier, etplusfacilement que jamais. Demandez-le à M. le cardinal de Retz.
ail croyait que j'allais lui disputer cette thèse. Je m'aperçus qu'il le voulait pour pouvoir dire après qu'il aurait fait des merveilles si Ton ne l'avait retenu. Je ne lui en donnai pas lieu : car je lui répondis froidement et sans m'échauffer: « Sans doute, Monsieur ». — Lepeuple n'estil pas toujours à moi? reprit Monsieur. — Oui, Monsieur, lui repartis-je. —Monsieur le Prince ne reviendra-t-ilpas sijelemande?ajouta-t-il. —Je le crois, Monsieur, lui disje. — L'armée d'Espagne ne s'avancera-t-elle pas si je le veux ? continua-t-il. — Toutes les apparences y sont. Monsieur, » lui répliquai-je. Vous attendez après cela ou une grande résolution ou du moins une grande délibération ; rien moins, et je ne vous saurais mieux expliquer l'issue de cette conférence qu'en vous suppliant de vous ressouvenir de ce que vous avez vu quelquefois à la Comédie italienne. La comparaison est beaucoup irrespcclucuse, et je no prendrais pas la liberté de la faire si
elle était de mon invention: ce fut Madame elle-même à qui elle vint dans l'esprit, aussitôt que Monsieur fut sorti du cabinet, et elle la fit moitié en riant moitié en pleurant. « Il me semble, dit-elle, que je voisTrivelin qui dit Scaramouche ; ce que je t'aurais dit de belles choses si tu n'avais pas eu assez d'esprit pour ne pas me contredire (1). »
Le 21, le roi lit son entrée à Paris. On voit d'ici la figure de Monsieur. Il ne bougea pas du Luxembourg, et comme on ne le voyait pas venir, on lui dépêcha un exprès pour lui signifier qu'il eût à se retirer en province. Le roi, en cas de désobéissance, menaçait de descendre chez lui avec toute son armée. Ce fut le coup de grâce. Il déclara en gémissant qu'il était bien tard et qu'il ne savait pas où aller coucher^ mais que le lendemain matin sans faute il quitterait la capitale. Toute la journée se passa pour lui en transes épouvantables. Chaque mousquetade tirée en l'honneur du roi lui répondait dans le cœur. A tout instant il croyait entendre le tambour, et il se précipitait à la fenêtre pour voir le régiment des gardes qui venait l'assiéger. Commenl une âme d^une trempe aussi peu commune que celle de Retz avait-elle pu lier son sort à cette loque humaine, plus faite encore pour inspirer la pitié que le mépris '? Le lendemain, Gaston tint fidèlement sa promesse — c'est peut-être la seule
(1) OEiivres du cardinal de Retz, t. IV, Méinoircs, 2» partie, p. 394-
qu'il ait tenue — et partit même avant l'heure fixée, après avoir charitablement prévenu Beaufort et Retz de faire leur paix particulière, si cela leur était possible.
Retz paya d'audace. Il se présenta au Louvre, oîi on lui fit bonne figure. Si enthousiaste qu'eût été l'accueil des Parisiens, heureux de revoir leur jeune roi, la cour avait encore plus d'un motif pour se défier de leurs dispositions, et on ne se souciait pas, en arrêtant sitôt le coadjuteur, de rallumer des feux mal éteints. Mais on savait ou on croyait savoir qu'il avait poussé Gaston à la résistance, et si on résolut de patienter, la perte du coadjuteur dès ce moment n'en fut pas moins certaine. Se sauver ! il Teût peut-être pu encore en abjurant sincèrement toute idée de révolte et en allant passer à Rome quelques années. Mais il ne put se résoudre à descendre si vite du piédestal que lui avait fait la guerre civile. A sa manière il avait été pendant quelques années j'oi de Paris, et il ne l'oublia pas assez. Il cessa tout d'un coup d'aller au Louvre ; il parla beaucoup et même trop, suivant son habit^de; il assura qu'on ne lui ferait pas facilement quitter le pavé de Paris. Huit ou dixestafiers, armés jusqu'aux dents, ne quittaient pas d'une ligne sa précieuse personne. On assurait aussi — et nous n'avons pas trop de peine à le croire — qu'il avait gardé des intelligences parmi les rentiers. On l'accusait de les échauffer par-dessous main, de cabaler avec les principaux officiers des
milices bourgeoises ; bref, de recommencer toute cette cuisine infernale d'intrigues et de conspirations nocturnes dont l'habitude était devenue chez lui une sorte de seconde nature. C'est la punition des grands pécheurs qu'il soit difficile de croire à leur conversion. Les imprudences de Gondi pouvaient à bon droit faire douter de la sienne. C'est ainsi qu'il refusa d'assister le 13 novembre au lit d^ justice oii fut enregistrée la déclaration contre le prince de Condé : on en conclut qu'après avoir combattu le prince avec l'énergie que l'on sait, il ne voyait plus de salut que dans son alliance, et, l'intérêt personnel du Mazarin aidant, ainsi que les rancunes d\4nne d'Autriche, on résolut de le frapper.
Chez lui ou dans l'exercice de ses fonctions, il était difficile de l'atteindre. Les premières barricades avaient montré ce qui peut sortir d'une arrestation à domicile. Celle de Gondi, cardinal et futur archevêque de Paris, avait chance de soulever tout un peuple de dévots et de dévotes, et les tours de Notre- Dame seraient devenues pour la royauté une citadelle plus dangereuse que la Bastille ne l'était pour le peuple. Mais Gondi fut dupe en cette affaire de sa vanité et plus encore des illusions dont il était le premier à rire quand il les rencontrait chez les autres. Lui qui ne respectait rien eut la naïveté de croire que la cour et Mazarin n'oseraient pas porter la main sur son chapeau de peur de s'y brûler. Lui qui avait sondé les cœurs et les reins des peuples et
17) REiz
qui savait la foi qu'on peut fonder sur l'amitié des foules, il crut que Paris entier se lèverait comme un seul homme pour voler au secours de son bienaimé coadjuteur. Ces hommes trop forts périssent souvent par leur naïveté et l'estime bizarre qu'ils font de leurs adversaires, en leur attribuant des scrupules qu'eux-mêmes n'auraient pas eus à leur place. Ce ne furent pas les avis qui manquèrent à Gondi. La Palatine, qui était renseignée et qui avait un faible pour un esprit un peu semblable au sien, lui fit entendre des paroles significatives. Elle le pressait de prendre ses sûretés contre la cour ; lui ne voulait pas croire au danger ; « mais enfin, finit-il par dire devant son insistance, jusqu'où peut donc aller ce que j'ai à craindre ?
— c< Jusqu'à la mort! » repartit-elle brusquement. C'était peut-être aller un peu loin. Mais si Anne d'Autriche ne pensait pas à ensanglanter ses belles mains dont elle était si fière, d'autres à côté d'elle, l'abbé Fouquet par exemple, avaient déjà pensé à l'enlèvement ou à l'assassinat de Retz. Les procédés du coadjuteur se retournaient contre lui, et comme il est naturel, il refusait de croire à cette désinvolture et à cette aisance dans le cynisme dont il avait lui-même fourni d'illustres exemples. Il ne voulut pas ajouter foi à la Palatine. Il fut aussi victime de son mépris pour le Mazarin qu'à force de décrier il avait fini par croire plus pleutre et plus poltron qu'il n'était en réalité. Pendant que Mazarin le re-
SON EM^•.RISONNEME^T iTl
gardait tout doucement s'engager dans la nasse, ne bougeant pas, comme un pêcheur attentif, de peur de l'effrayer, lui, Gondi, sans s'apercevoir que d'autres temps étaient venus, faisait encore le truculent et le matamore. En même temps, il n'avait pu résister à des habitudes qui lui étaient chères, et il cédait encore une fois à cette démangeaison de négociations qu'il avait agréablement raillée chez les amis de Monsieur le Prince, mais qui avait sévi aussi fortement sur les siens et sur lui-même. Il faut dire aussi qu'il était mal entouré et mal conseillé. Retz a eu quelques amis dévoués qui furent plutôt attachés à sa personne qu'à sa fortune, et qui le conseillaient dans toute la sincérité de leur cœur : ainsi le fidèle Caumartin, homme sage, prudent et désintéressé. Mais à côté de Caumartin et de quelques autres, la cour du coadjuteur comptait, comme on peut croire, plus d'un personnage suspect, dont les avis flattaient doucement la vanité du maître. Les Montrésor, les Argenteuil et autres intrigants du même acabit poussaient à la confusion, espérant y trouver leur compte, et ils détournaient Retz des mesures qui, prises à temps, l'eussent peut-être sauvé. Il écouta son vieux compagnon de fêtes et de débauches, Brissac, de préférence à Joly, et il se rendit au Louvre le jeudi 19 décembre 1632, à neuf heures du matin. Le roi lui dit quelques paroles insignifiantes ; Anne d'Autriche, en l'apercevant, s'écria brusquement: « M. le Cardinal, on m'a dit que vous
aviez été malade ; on le voit bien à votre visage : mais il paraît pourtant assez bon pour juger que le mal n'a pas été grand »; et comme il sortait de la chambre de la reine, il fut arrêté dans l'antichambre par le capitaine des gardes, M. de Villequier. Retz était trop préparé à un événement de ce genre pour en être autrement surpris. 11 garda tout son sangfroid, mangea de bon appétit un dîner que M. de Villequier lui fit servir dans son appartement et fut ensuite conduit au château de Yincennes. Le peuple à cette nouvelle ne bougea pas. L'ancienne idole avait cessé de plaire, et Paris la laissa démolir sans montrer qu'il se souvenait du i)eau feu dont il avait brûlé pour elle.
tt Rien ne branla dans la ville. La douleur et la consternation y parurent; mais elles n'allèrent pas jusqu'au mouvement', soit que rabattement du peuple fût en effet trop grand, soit que ceux qui étaient bien intentionnés pour moi perdissent le courage, ne voyant personne à leur tête. L'on m'en a depuis parlé diversement. Le Houx, boucher, mais homme de crédit dans.le peuple et de bon sens, m'a dit que toute la boucherie de la place aux Veaux l'ut sur le point de prendre les armes, et que si M. de Brissac ne lui eût dit que l'on me ferait tuer, si on les prenait, il eût fait les barricades dans tout ce quartier-là avec toute sorte de facilité. L'Espinai m'a contîrmé la même chose de la rue Montmartre. Il me semble que M. le marquis de Château-Regnaut qui se donna bien du mouvement ce jour-là pour émouvoir le peuple m'a dit qu'il n'y avait pas trouvé jour, et je sais bien que Malcler qui courut pour le même dessein les ponts de Notre- Dame et de Saint-Michel qui étaient fort à moi y trouva
SON e:\ipp.isonnemlnt 173
les femmes dans les larmes, mais les hommes dans l'inaction et la frayeur. Personne du monde ne peut juger de ce qui frtt arrivé s'il y êùt eu une épée tirée. Quand il n'y en a point de tirée dans ces rencontres, tout le monde juge qu'il n'y pouvait rien avoir, et s'il n"y eût point eu de barricades à la prise de M. Broussel, Ton se serait moqué de ceux qui auraient cru qu'elles eussent été seulement possibles (1). »
Il y a toujours un cachot dans la vie d'un aventurier qui se respecte. Gondi eut le sien : il y resta près de quinze mois, et s'y ennuya royalement. 11 avait assez d'orgueil pour ne pas montrer son déplaisir à ses geôliers qui en eussent été ravis ; mais la souffrance n'en était pas moins cuisante.
« La vue de me trouver tous les matins en me réveillant entre les mains de mes ennemis me faisait assez sentir que je n'étais rien moins que stoïque. Ame qui vive ne s'aperçut de mon chagrin ; mais il fut extrême par cette unique raison ou déraison, car c'est en effet de l'orgueil humain, et je me souviens que je me disais vingt fois le jour à moi-même que la prison d'État était le plus sensible de tous les malheurs sans exception. Je ne connaissais pas encore assez celui des dettes (2). »
Un peu d'argent donné à propos humanisa le zèle de quelques-uns de ses farouches geôliers, et pendant toute sa captivité il correspondit régulièrement avec ses amis de l'extérieur. C'était d'autant plus nécessaire qu'on attendait de jour en jour la mort de l'arche-
(1) OEuvres du cardinal de Retz. t. IV. Mémoires, 2« partie. p.4o3-
(2) OEuvres du cardinal de Retz, t. IV, Mémoires, 2« partie, p. 462.
vêqiie de Paris, auquel Gondi, son coadjuteur, devait régulièrement succéder. Un notaire apostolique et greffier des insinuations, nommé Roger, s'introduisit dans la chambre de Retz, déguisé en garçon tapissier, et lui fit signer une procuration qui devait permettre de prendre pour lui possession de l'archevêché, en cas de mort de son oncle. Avec Retz, quoi qu'on fasse, on est toujours en plein roman. Ses amis, pour lui apprendre le décès de l'archevêque, avaient imaginé une foule de trucs ingénieux. On devait sonner d'une manière extraordinaire les cloches de Notre-Dame; la sonnerie de l'horloge delà Sainte- Chapelle, du château de Vincennes, répéterait deux fois la même heure. Enfin on avait, paraît-il, gagné le prêtre qui disait la messe devant Gondi, et le jour oii son oncle mourut, il en fut aussitôt averti par cet ecclésiastique qui, élevant la voix plus haut qu'à l'ordinaire, le nomma, dans le canon de la messe, Joannes Francisais Paulus, antistes nosfer, le nom de Paul le distinguant de son oncle. En cette occasion il fut admirablement servi par son clergé : son oncle mourut le 21 mars 1654 à quatre heures du matin, à cinq heures on prenait possession de l'archevêché en son nom, grâce à la procuration qu'il avait signée, et M. Le Tellier, qui arriva à cinq heures et quart pour s'y opposer, eut la satisfaction d'entendre qu'on fulminait les bulles dans le jubé. Le gouvernement avait été joué, et les Parisiens étaient trop de leur pays et de leur race pour ne pas en rire. Les curés.
SON EMPRlSONNEME.N'r 175
très montés en ce temps-là sur leur indépendance, s'agitèrent pour Gondi : il y eut des mouvements dans les églises qui pouvaient devenir dangereux. Le nonce menaça la Cour des censures ecclésiastiques. Ce diable d'homme en prison remuait encore tout Paris.
Obtenir de Gondi par tous les moyens possibles sa démission de l'archevêché de Paris fut dès lors la grande préoccupation de Mazarin, qui ne voulait pus laisser grandir cette petite Fronde ecclésiastique. Il y parvint en accordant à son prisonnier son transport de Yincennes au château de Nantes, avec promesse de la liberté et de sept abbayes désignées d'avance, aussitôt que le pape aurait agréé la démission. A Nantes, le cardinal de Retz fut confié aux bons soins du maréchal de la Meilleraye qui le traita avec civilité. On lui donna les violons presque tous les jours ; la chère fut parfaite ; les dames de la ville eurent la permission de venir souper avec lui, et l'on pense si elles furent empressées de connaître et de consoler ce héros de roman dont les aventures défrayaient depuis si longtemps toutes les conversations de province. A part les gardes qui ne le quittaient pas, mais qu'avec un peu d'imagination il pouvait considérer comme une escorte d'honneur, les fers du cardinal étaient supportables. Il n'en était pas moins entre les mains de ses ennemis. Mazarin, peu rancunier de son naturel, n'avait pas le goût de basses vengeances ; mais Anne d'Autriche eût voulu
i 76 RETZ
voir pourrir et périr le nouvel archevêque de Paris dans un cul de basse fosse. Louis XIY n'y contredi" sait pas, et plus d'un, autour d'eux, leurfaisait sa cour en les excitant à le transférer au Havre ou à Brest ; d'autre part, la Loire était là sous les yeux de Retz, au delà de la quelle se trouvaient les domaines de sa famille,un pays rempli de vassaux dévoués. La tentation de fuir était bien grande. Il y céda. Il fut décidé qu'il descendrait par une corde d'un bastion qui bordait la Loire et sur lequel il allait quelquefois se promener. BrissaCjle chevalier de Sévigné, Guy Joly, l'abbé Rousseau, frère de son intendant, d'autres encore se chargèrent de faire les préparatifs de l'évasion, et malgré certains contre-temps dont ces sortes d'affaires ne sont jamais.exémptes, elle réussit parfaitement.
« Je me sauvai un samedi 8 d'août (1654) à cinq heures du soir. La porte du petit jardin se referma après moi presque naturellement : je descendis un bâton entre les jambes très heureusement du bastion qui avait quarante pieds de haut. Un valet de chambre qui est encore à moi, qui s'appelle Fromentin, amusa mes gardes en les faisant boire. Ils s'amusaient eux-mêmes à regarder un jacobin qui se baignait et qui de plusse noyait. La sentinelle qui était à vingt pas de moi, mais en lieu d'où elle ne pouvait pourtant me joindre, n'osa me tirer parce que, lorsque je lui vis compasser sa mèche, je lui criai que je le ferais pendre si il tirait, et il avoua à la question qu'il crut sur cette menace que le maréchal était de concert avec moi. Deux petits pages qui se baignaient et qui me voyant suspendu à la corde crièrent que je me sauvais ne furent pas écoutés parce que tout le monde s'imagina qu'ils