SON EVASION
doucement vers Machecoul, capitale du pays de Retz, où on lui fit une réception triomphale. Il y avait à ce moment autour de sa personne plus de douze cents gentilshommes. Les paysans s'étaient également mis sous les armes, et ce coin de terre quia vu plus tard des scènes si terribles parut ce jour-là déjà assez menaçant au maréchal de la Meilleraye pour qu'il n'osât pas s'y risquer. Ce pauvre maréchal, depuis qu'il avait été si joliment dupé par son prisonnier, était dans im état de fureur indescriptible. Il sacrait comme un portefaix et s'emportait à chaque instant avec tant de fureur contre luimême qu'il s'en arrachait la barbe et les cheveux. Il n'attendait que des renforts pour agir, et Retz ne voulut pas en courir la chance. Malgré son épaule qui le faisait horriblement souffrir et qui d'ailleurs ne fut jamais bien remise, il partit pour Belle-Isle, et de là pour l'Espagne. Ce furent de nouvelles aventures et de nouveaux dangers qu'il supporta avec sa constance accoutumée.
— « Je m'eml^arquai sur une barque de pécheur où il n'y avait que cinq mariniers de Belle-Isle, Joly, deux gentilshommes à moi dont l'un s'appelait Boiguérin et l'autre Sales, el un valet de chambre que mon frère m'avait prêté. La barque était chargée de sardines, ce qui nous vint assez à propos parce que nous n'avionS que fort peu d'argent. Mon frère m'en avait envoyé ; mais l'homme qui le portait avait été arrêté par les garde-côtes. Monsieur son beau-père n'avait pas eu l'honnêteté de m'en offrir. M. de Brissac me prêta
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quatre-vingts pistoles, et celui qui commandait dans Belle-Isle quatre. Nous quittâmes nos habits, nous prîmes de méchants haillons de quelques soldats de la garnison et nous nous mîmes à la mer à lentrée de la nuit, en dessein de prendre la route de Saint-Sébastien qui est dans le Guipuzcoa. Ce n'est pas qu'elle ne fût assez longue pour un bâtiment de cette nature, car il y a de Belle-Isle à Saint-Sébastien quatre-vingts fort grandes lieues, mais c'était le lieu le plus proche de tous ceux où je pouvais aborder avec sûreté. Nous eûmes un fort gros temps toute la nuit. Il calma à la pointe du jour, mais ce calme ne nous donna pas beaucoup de joie parce que notre boussole qui était unique tomba par je ne sais quel accident dans la mer.
Nos mariniers, qui se trouvèrent fort étonnés et qui d'ailleurs étaient assez ignorants, ne savaient où ils étaient et ne prirent de route que celle qu'un vaisseau qui nous donna la chasse nour força de courir. Ils reconnurent à son garbe qu'il était turc et de Salé. Comme il brouilla ses voiles sur le soir, nous jugeâmes qu'il craignait la terre et que par conséquent nous n'en pouvions être loin. Les petits oiseaux qui se venaient percher sur notre mât nousle marquaient d'ailleurs assez. La question était quelle terre ce pouvait être. Car nous craignions autant celle de France que les Turcs. Nous bordeyâmes toute la nuit dans cette incertitude : nous y demeurâmes tout le lendemain, et un vaisseau dont nous voulûmes nous approcher pour nous en éclaircir nous tira pour toute réponse trois volées de canon. Nous avions fort peu d'eau et nous appréhendions d'être chargés en cet état par un gros temps auquel il y avait déjà quelque apparence. La nuit fut assez douce et nous aperçûmes à la pointe du jour une chaloupe à la mer. Nous nous en approchâmes avec beaucoup de peine parce qu'elle appréhendait que nous ne fussions corsaires. Nous parlâmes espagnol et français à trois hommes qui étaient dedans : ils n'entendaient ni l'une ni l'autre langue. L'un d'eux