‹ Le Cardinal de RetzChapitre 42 sur 51 · SON ÉVASION · texte numérisé non relu

SON ÉVASION

se mit à crier : San-Sebastien, pour nous donner à connaître qu'il en était : nous lui montrânn-s de l'argent et nous lui répondîmes San-Sebaslien pour lui faire entendre que c'était où nous voulions aller, lise mitdans notre barque, et il nous y conduisit, ce qui lui fut aisé parce que nous n'en étions pas fort éloignés (1). »

Voilà nos gens à terre, en grand danger d'ailleurs, avec leurair minable et leurs méchants habits, d'être pendus haut et court comme espions ou corsaires. Le cardinal de Retz put se faire connaître à temps ; on le soigna, on l'accabla de politesses et de présents, et il n'eût tenu qu'à lui de faire une entrée triomphale à Madrid. Il s'en garda soigneusement, et sur le conseil de ses amis il prit le parti d'aller à Rome. Mais il faillit ne pas y arriver. Le capitaine de la galère, donFernand Carillo, en hidalgo de la vieille roche, savait ce qu'il devait au très illustre cardinal dont on l'avait chargé. Ayant aperçu une frégate turque au sortir du passage de Bonifacio, il voulut régaler Retz d'une bataille navale en règle. Son Eminence, qui était un peu rassasiée de périls depuis sa sortie de prison, se serait fort bien passée du petit plaisir qu'on désirait lui faire, mais la bienséance lui défendait de s'y soustraire, et don Fernand donna la chasse à la frégate. Celle-ci fit force de voiles; la chiourme de la galère redoubla d'efforts et au moment oii tout allait bien, le pilote qui ne perdait pas de vue la frégate, amena le vaisseau sur un banc de sable.

(1) OElivres du cardinal de Retz, Mémoires, t. IV, 2« partie, p.53'2-o3o.

— « La galère toucha. Comme il n"y a rien à la mer de si dangereux, tout le monde s'écria : Misericordia. Toute la chiourme se leva pour essayer de se déferrer et de se jeter à la nage. Don Fernand Carillo qui jouait au piquet avec Joly dans la chambre de poupe me jeta la première épée qu'il trouva devant lui en me criant que je la tirasse ; il tira la sienne et il sortit sur la coursie, chargeant à coups d'estramaçon tout ce qu'il trouvait devant lui. Tous les officiers et toute la soldatesque firent la même chose, parce qu'ils appréhendaient que la chiourme où il y avait beaucoup de Turcs ne relevassent la galère, c'est-à-dire ne s'en rendissent les maîtres, comme il est arrivé quelquefois en de semblables occasions. Quant tout le monde se fut remis en sa place, il me dit de l'air de monde le plus froid et le plus assuré : « J'ai ordre, Monsieur, de vous mettre en sûreté. Voilà mon premier soin. Il y faut pourvoir. Je verrai après cela si la galère est blessée. » En proférant cette dernière parole, il me fit prendre à fois de corps par quatre esclaves, et il me fit porter dans la felouque. Il y mit avec moi trente mousquetaires espagnols auxquels il commanda de me mener sur un petit écueil qui paraissait à cinquante pas de là et où il n'y avait place que pour quatre ou cinq personnes. Les mousquetaires étaient dans l'eau jusques à la ceinture. Ils me firent pitié, et quand je vis que la galère n'était pas blessée, je les y voulus renvoyer, mais ils me dirent que si les Corses qui étaient sur le rivage me voyaient sans une bonne escorte, ils ne manqueraient pas de venir piller et égorger. Ces barbares s'imaginent que tout ce qui fait naufrage est à eux (1). »

D'ailleurs il n'était pas encore au bout de ses tri-

(1) ÛEiivres fin eardioal de Retz. Mémoires, t. IV, 2' partie, p. 564-

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bulations, La Fortune, qui voulait sans doute épuiser sur lui toutes les ressources de son imagination, lui réservait encore avant l'arrivée une manière de petit naufrage. On a dû s'apercevoir déjà que le péril n'enlevait pas à Gondi ses facultés d'observation, el la peinture qu'il fait de ce dernier assaut est un de ses meilleiH's récits :

— " Tout le monde était en prières, tout le monde se confessait, et il ny eut que don Fernand Carillo qui communiait tous les jours quand il était à terre et qui était d'une piété angélique, il n'y eut, dis-je, que lui qui ne se jetât aux pieds des prêtres avec empressement. I laissait faire les autres, mais il ne fît rien en son particulier, et il me dit à Toreille :

« Je crains bien que toutes ces confessions que la seule peur produit ne vaillent rien. » Il demeura toujours sur le tabernacle, donnant les ordres avec une froideur admirable, et en donnant du courage mais doucement et honnêtement à ces vieux soldats du terce de Naples qui faisaient paraître un peu d'étonnement; je me souviens toujours qu'il les appela « Sennores soldados de Carlo Quinto. »

a Le capitaine particulier de la galère qui s'appelait Villanueva se fît apporter au plus fort du danger ses manches en broderie et son écharpe rouge, en disant qu'un véritable Espagnol devait mourir avec la marque de son roi. Il se mit dans un grand fauteuil et il donna un coup de pied dans les mâchoires à un pauvre Néapolitain qui, ne pouvant se tenir sur le coursier, marchait à quatre pattes en s'écriant : «Sennordon Fernando, par l'amor de Dios, confession. » Le capitan en le frappant lui dit : « Enemigo de Dios,pides confession.» Et comme je lui représentais que la preuve n'était pas bonne, il me

répondit que Este veillaco scandalisait toute la galère (1). »

C'était assez de dangers. Echappé au naufrage comme au reste, le cardinal de Retz n'avait plus qu'à toucher terre, et c'est ce qu'il fit avec une satisfaction sans seconde, à Piombino, le 3 novembre

(1) OEuvres du cardinal de Retz, Mémoires, t. IV, 2" partie, p. 567-

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