QUALITÉS LITTÉRAIRES DE SON ŒUVRE
plus loin qu'elle ne veut aller. De ces quatre partis, le premier (1) •
. Mais je vous épargne le reste ; il y en a quatorze pages sur ce ton. Cet éternel raisonneur a la môme souplesse en littérature qu'en politique ; il devient, quand il le veut, le plus délicieux des conteurs. Les contemporains disent que son charme, son esprit, sa galanterie toujours fine faisaient à qui de droit oublier sa laideur. Je le crois sans peine. Comme les véritables causeurs pour qui une ruelle ou un salon ne sont jamais une salle de conférences, il aimait le dialogue, et il y était passé maître, c'est visible aux échantillons qu'il nous en a laissés. Chacun de ses dialogues est une petite comédie, aussi vivante que la réalité. Que dites-vous, par exemple, de celle-ci oii Anne d'Autriche est peinte au naturel? La grosse Suissesse est d'ailleurs un des modèles que Retz a le mieux attrapés : il s'agit des négociations entre les Frondeurs et la reine et de la coalition contre M. le Prince :
a Comme j'eusse été bleu aise de pouvoir pénétrer si cette proposition (l'éloignement des ministres) n'était point le hausse-pied de quelque négociation souterraine, je souris à celte question de la reine avec un respect que j'assaisonnai d'un air de mystère. La reine, dont tout l'esprit consistait en air, l'entendit et elle me dit : « Non, il n'y a rien que ce que vous voyez comme moi et comme tout le monde. Monsieur le Prince a voulu tirer
(l! OEuvres du 'lanlinal de Retz, Mémoires, t. IV. 2« partie, p. 113.
de moi de quoi chasser douze ministres par l'espérance de m'en laisser un qu'il m'aurait peut-être ôté le lendemain. L'on n'a pas donné dans ce panneau ; il en tend un autre, il me veut ôter ceux qui me restent, c'est-à-dire il propose de me les ôter, car si l'on lui veut donner la Provence, il me laissera le Tellier et peut-être que j'obtiendrai Servien pour le Languedoc. Qu'en dit Monsieur? — Il prophétise, Madame, lui répondis-je, car, comme je l'ai déjà dit à Votre Majesté, que peut- on dire en l'état où sont les affaires ? — Mais enfin qu'en dit-il, reprit la reine ; ne se joindra-t-il pas à monsieur le Prince pour me faire faire encore ce pas de ballet? — Je ne le crois pas, Madame, quand je me ressouviens de ce qu'il m'en a dit aujourd'hui, et je n'en doute pas quand je fais réflexion qu'il y sera peut-être forcé dès demain. — Et vous, dit la reine, que ferez-vous? — Je me déclarerai en plein Parlement, répliquai-je, et en chaire même contre la proposition, si Votre Majesté se résout à se servir de l'unique et souverain remède ; et j'opinerai apparemment comme les autres, si elle laisse les choses en l'état où elles sont. »
« Lareine,quis'étaitfort contenue jusque-là, s'emporta à ce mot ; elle éleva même sa voix et elle me dit que je ne lui avais donc demandé cette audience que pour lui déclarerla guerre enface. « Jesuis bien éloigné, Madame, et de cette insolence et de celte folie, lui répondis-je, puisque je n'ai supplié Votre Majesté de me permettre d'avoir l'honneur de la voir aujourd'hui que pour savoir de la part de Monsieur ce qu'il vous plaît, Madame, de lui commander pour prévenir celle dont monsieur le Prince vous menace. Il y a quelque temps que je disais à Votre Majesté que l'on est bien malheureux de tomber dans des temps où un homme de bien est obligé même par son devoir de manquer au respect qu'il doit à son maître. Je sais, Madame, que je ne l'observe pas en vous parlant comme je le fais sur le sujet de M. le cardinal; mais je sais en même temps que je parle et que
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j'agis en bon sujet, et que tous ceux qui font autrement sont des prévaricateurs qui plaisent et qui trahissent et leur conscience et leur devoir. Votre Majesté me commande de lui dire mes pensées avec liberté, et je lui obéis. Qu'elle me ferme la bouche : elle verra ma soumission et que je rapporterai simplement à Monsieur et sans réplique ce dont elle me fera l'honneur de me charger. » La reine reprit tout d'un coup un air de douceur, et elle me dit : — « Non, je veux au contraire que vous me disiez vos sentiments, expliquez-moi-les à fond (1). »
Retz est aussi bien à l'aise dans le récit familier que dans le dialogue. Il y porte cette pointe d'observation pénétrante et gouailleuse qui met en défiance les simples qui n'ont rien à laisser deviner et en colère les malins qui en ont trop. Nous avons déjà dit comment il avait traité la Suissesse; son ami Beaufort en particulier avait déjà cruellement éprouvé les effets de sa verve : le coadjuteur, tout en lui faisant bon visage, ne lui avait jamais pardonné d'être plus populaire que lui. Le jour où il put dauber sur lui, il s'en donna à cœur joie. On sait que le roi des Halles avait mérité ce trône aussi bien par son langage qui se rapprochait terriblement de celui de ses sujets que par sa bravoure et sa bonne grâce. Sa conversation était semée depataquès qui feraient aujourd'hui la joie des petits journaux: il parlait comme madame Gibou ou madame Pochet ; il disait : « J'ai une confusion aubras )),aulieud'uneco;i/«s7'oy*,etcentautres bourdes
(1) OEuvres du cardinal de Relz. t. III, Mémoires, 2' partie, p. 386- 3S8.
pareilles qu'on se répétait, à peine écloses, comme les mots du jour. C'est pain bénit qu'un adversaire de cette épaisseur : Retz l'arrangea de la belle manière. Il publia sous son nom, en mai 1652, le Manifeste de monseigneur le duc de Beaufort, général des armées de Son Altesse Royale. Beaufort y emploie le jargon qui lui était habituel ; ce fut un éclat de rire général. Voici quelques extraits de cette excellente plaisanterie :
<£ Voici (c'est Beaufort qui parle) d'étranges incidents et qui sont capables d'entoxiquer les gens : puisqu'on se moque de moi, on se peut bien moquer d'un autre. On spécularise sur tout. Quand je parlai dans le Parlement des trois points si fameux dans l'histoire, on fit des chansons qui me rendirent tout ébaubi. Quand je ne voulus pas me battre contre Gersay, contre Saint- Maigrin, contre M. de Candale, contre Rungay, contre Brancas, on prit la liberté de dire que je n'étais pas vaillant, et n'y eut pas jusques à un bonhomme de la Grande Chambre qui me loua de ce que je n'étais pas adonné à la monomachie. J'ai souffert tout cela pour me conserver au public comme si c'eût été des nèfles, et je n'avais pas sitôt fait un tour au Palais et fait changer d'avis par un cHn d'œil à toute la Compagnie que je retournais chez moi tout aussi hurlupé que si j'eusse abattu tous les Mazarins (1). »
Il continue en parlant des hémisphères (émissaires) du cardinal, et de la constellation (consternation) de ses amis. La plaisanterie est facile ; mais elle manque rarement son etTet. Le ton des Mémoires est natnrel-
<1) OEuvres du cardinal de ReU, t. V, Pamphlets, p. 207-208.
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lement plus sérieux; mais on y retrouve la même note ironique que dans les Pamphlets. La sympathie manque presque constamment à Retz, et aussi la faculté d'admirer. Le courage physique a cependant le don de l'émouvoir : il parle volontiers des occasions oi^i il l'a vu se manifester; il est et il laisse entendre qu'il est bon juge en la matière. Alors il est impartial; il rend volontiers hommage à l'intrépidité du Premier Président, mais c'est toujours un hommage un peu étonné. La couardise lui paraît sans doute naturelle aux gens de robe comme aux bourgeois.
Le personnage de Retz est rempli de contrastes, et ses Mémoires aussi. On y trouve de longs morceaux d'éloquence politique dont la lecture est plutôt difficile, et, au sortir de ces landes un peu arides qui nous amusent moins que la princesse Palatine ou l'étonnant Monsieur, on tombe tout à coup sur des pages chaudes, colorées, vibrantes, plcinçs des cris des colporteurs, des pétarades des mousquets, des vivats et des applaudissements de la foule. Retz a au plus haut degré le sens du mouvement et de la vie : il sait faire parler et agir les masses. Il les remue et il les pétrit dans son récit comme il faisait dans la réalité. Il a toujours son armée dans la main. Nous avons déjà cité quelques-unes de ses descriptions, la journée des Barricades par exemple, qui est si enlevée et si pittoresque; 1649, celle qui suit, n'est pas moins remarquable. C'est au moment où l'on discutait au
Parlement l'accord de Rueil (mars 1649): le peuple était fort échauffé contre les traîtres qui avaient négocié de leur plein pouvoir avec le cardinal :
« L'on n'entendait cependant dans la salle , dans les galeries et dans la cour du Palais, que des voix confuses et effroyables : Point de paix ! point de Mazarin ! Il faut aller à Saint-Germain quérir notre bon roi ; il faut jeter dans la rivière tous les mazarins.
« Vous m'avez quelquefois ouï parler de rintrépiditédu Premier Président : elle ne parut jamais plus complète ni plus achevée qu'en ce rencontre. Il se voyait l'objet de la fureur et de l'exécration du peuple: il le voyait armé ou plutôt hérissé de toutes sortes d'armes, en résolution de l'assassiner ; il était persuadé que M. de Beaufort et moi avions ému la sédition avec la même intention. Je l'observai et je l'admirai. Je ne lui vis jamais un mouvement dans le visage, je ne dis pas qui marquât de la frayeur, mais je dis qui ne marquât une fermeté inébranlable et une présence d'esprit presque surnaturelle qui est encore quelque chose de plus grand que la fermeté, quoiqu'elle en soit, au moins en partie, l'effet. Elle fut au point qu'il pritles voix avec la même liberté d'esprit qu'il avait dans les audiences ordinaires et qu'il prononça du même ton et du même air l'arrêt formé sur la proposition de MM. le Coigneux et de Bellièvre qui portait que les députés retourneraient à Rueil pour y traiter des prétentions et des intérêts de MM. les Généraux et dé tous les autres qui étaient joints au parti et pour obtenir que M. le cardinal Mazarin ne signât point dans le traité qui se ferait tant sur ce chef que sur les autres qui se pourraient remettre en négociation.
« Cette délibération assez informe, comme vous voyez i ne s'expliqua pas pour ce jour-là plus distinctement et parce qu'il était plus de cinq heures du soir quand elle