ORIGINE DE SA FAMILLE
servie par un esprit souple et pénétrant, une rare faculté d'observation qui, à travers les cas particuliers, perçait jusqu'au fond de la nature humaine : une incomparable dextérité à user des hommes et des circonstances, enfin une intelligence politique de premier ordre qui, pour n'avoir pu donner toute sa mesure, n'en était pas moins capable de vues sérieuses et de desseins à longue échéance. Audace dans la pensée, promptitude dans la décision, finesse mêlée d'énergie, fougue qui n'excluait ni la clairvoyance ni la prudence, qu'a-t-il manqué à Gondi pour être un grand homme d'Etat, sinon de s'être assigné un but qui fût plus digne de ses efforts que sa propre glorification, et puisqu'il méprisait les hommes, les connaissant si bien, de ne s'être pas tant estimé soi-même? La vanité a été le point faible de ce caractère : elle a obscurci son jugement, elle a affaibli sa lucidité, elle lui a caché la force de ses adversaires, elle lui a exagéré la sienne, et, pour tout dire, c'est elle qui a été la principale ouvrière de sa ruine et qui l'a conduite du chœur de Notre-Dame à une cellule du bois de Yincennes. C'est elle encore qui, au déclin de sa vie, lui a inspiré ses Mémoires et en a fait, malgré tout leur agrément, une œuvre de mensonge et de rancune.
La famille des Gondi était d'origine italienne. Elle se rattachait à une maison très. honorée et assez ancienne de Florence. Les Gondi de France se séparèrent
de la branche mère au commencement du xvi® siècle :
UETZ
leur chef, Antoine de Gondi, par une inspiration singulièrement heureuse, passa les monts et vint exercer la haute banque dans la ville de Lyon. C'est là qu'il se maria, et que Catherine de Médicis le prit à son service avec sa femme Marie-Catherine de Pierre- Vive, qui fut plus tard chargée de la nourriture des Enfants de France. La fonction était délicate, mais elle ouvrait la porte à toutes les faveurs, et Catherine de Pierre-Vive n'oublia pas les siens. Ces Italiens, subtils, adroits et sans préjugés — le cardinal de Retz avait de qui tenir — firent rapidement leur fortune. Le fils d'Antoine, Albert, devint comte de Retz, maréchal de France, duc et, par surcroît, seigneur de cent mille livres de rente.
De si rares bienfaits étaient mal justifiés par des services qui n'avaient rien d'éclatant. J'en excepte la Saint-Barthélémy oii le zèle d'Albert de Gondi fit merveille. On cria bien un peu à la cour ; mais les Gondi avaient le vent en poupe : ils en profitèrent. Les maisons les plus fières ne dédaignèrent pas leur alliance : l'Eglise leur fut aussi hospitalière que l'armée et la marine. L'évêché de Paris (archevêché en 1622) tomba entre leurs mains ; deux Gondi avant le nôtre devinrent cardinaux. Tant d'heur et tant de gloire expliquent bien des prétentions chez celui dont nous écrivons l'histoire. Ses allures de tribun du peuple ne doivent pas faire illusion : il pensa et il vécut toujours en grand seigneur. La place qu'il réclamait au pouvoir lui semblait naturellement due.
SON ENFANCE i \
Mazarin lui fit toujours l'effet d'un valet qui a pris la place de son maître, et son ambition se réclamait autant et plus encore peut-être de ses ancêtres que de lui-même. Il faut, pour le comprendre, le considérer avant tout à ce point de vue, qui était aussi celui de son époque. Sur cette question du sang, sa vanité fut toujours intraitable. Cet homme qui avait tant d'esprit perdait la tète quand il s'agissait de ses ancêtres. Vers la fin de sa vie, dans sa retraite, et quand il avait tant de raisons de penser à des choses plus sérieuses, il s'occupait sans cesse de sa généalogie. Il la rectifiait, il l'augmentait^ il se piquait d'y trouver jusqu'à cinq cents quartiers et plus, sans aucune mésalliance. Il essayait sans succès de le faire croire aux autres. Sa plus belle découverte en ce genre fut celle d'un certain Braïus Philippi, fait chevalier (?) par Charlemagne en 786 : la date était aussi sûre que l'existence du personnage ; mais Gondi, qui ne respectait rien et ne croyait pas à grand'chose, adorait pieusement dans ce paladin hypothétique la tige première de sa famille.
François-Paul de Gondi naquit au mois de septembre 1613 — son acte de baptême est du 20 — au château de Montmirail en Brie. Il était fils de très haut et très puissant seigneur messire Philippe- Emmanuel de Gondi, lieutenant pour le Roi es mers du Levant et Ponant, général des galères de France, et de très honorée dame madame Françoise-Marguerite do Silly. Ses premières années se passèrent
dans un milieu de douceur et de piété grave qui n'eut aucune influence sur son humeur turbulente. Vincent de Paul lui donna ses premières leçons : M. et M^^ de Gondi, qui étaient dévots, prêchèrent d'exemple : rien ne semble avoir eu de prise sur ce gamin terrible dont les défauts éclataient déjà avec violence à tous les yeux. Après la mort de M™^ de Gondi (23 juin 1623), Vincent de Paul renonça à sa tâche; M. de Gondi, abreuvé de dégoûts par Richelieu, se retira d'un monde qui se retirait de lui et entra à l'Oratoire. L'enfant fut alors mis au collège de Clermont, chez les Jésuites. Sa vanité, la haute idée qu'il avait de sa naissance et de lui-même, son caractère à la fois impérieux et impatient de toute règle, s'accommodèrent mal de la vie de collège. La souplesse insinuante de ses nouveaux maîtres qui avaient bien des raisons pour ménager un aussi brillant élève, eut encore moins facilement raison de lui que la bonté de son premier précepteur. Gondi oublia avec une facilité, qui était l'un des plus vilains défauts de son caractère, la solide instruction qu'il devait aux Jésuites; mais il leur garda toujours rancune des égards insuffisants qu'ils lui avaient témoignés. Peut-être en voulait-il encore davantage à ces hommes fins et sagaces, à ces observateurs clairvoyants de l'enfance, de l'avoir connu dans un âge qui ne lui permettait pas encore de se déguiser. Quoi qu'il en soit, ce temps de la vie fut plus agité pour lui que pour les autres. Etrangement inquiet,