‹ Le Cardinal de RetzChapitre 9 sur 51 · SES DUELS ; SES AVENTURES · texte numérisé non relu

SES DUELS ; SES AVENTURES

bilieux, toujours prêt à l'attaque et à la riposte, il eut plus d'une querelle avec ceux de ses camarades qui n'étaient pas disposés à souffrir son humeur altière. Peut-être aussi VAbbe\ comme on l'appelait à Glermont, s'en prenait-il à son entourage des déceptions que lui avait déjà apportées l'existence. Il avait deux frères, tous deux ses aînés : lun, destiné à devenir le chef de la famille, Pierre deGondi, d'abord général des galères, puis duc de Retz ; l'autre, Henri marquis des îles d'Hyères, qui devait être d'Eglise. Henri avait de l'ambition et disait qu'il voulait être cardinal, afin d'avoir le pas sur son frère aîné ; mais il périt misérablement à la chasse d'un accident de cheval. Du coup, la vie de François-Paul changea de direction. H était d'épée ; il devint homme d'Eglise, pour obéira la volonté de son père qui désirait que l'archevêché de Paris ne sortît pas de la famille. C'est ainsi que Richelieu, pour des raisons analogues, était entré dans les Ordres; et le fait était si ordinaire à l'époque qu'il mériterait à peine d'être signalé sans le contraste piquant qui existait cette fois entre le caractère du néophyte et la vocation à laquelle l'appelaient les intérêts de sa maison. Chanoine de Notre-Dame^ malgré lui, dès 1627, le jeune écolier — il avait à peine quinze ans — prit à cœur de montrer que la soutane ne le gênait guère : il eut des aventures dignes des plumets les plus fendants du temps, courtisa les belles, se battit en duel derrière les Minimes du bois de Yincennes

et au delà du faubourg Saint-Marcel avec des adversaires plus âgés que lui. Tout Paris retentit du bruit de ses frasques — il avait bien compté là-dessus, — et l'écho en arriva jusqu'aux oreilles de son père. Le bonhomme, si dévot qu'il fût réellement, n'en parut pas autrement ému, et rien ne put le détourner du dessein qu'il avait entrepris de consacrer son fils à la défense des droits de l'Eglise et de la maison de Gondi. Retz en donne finement la raison dans ses Mémoires.

y « Je ne crois pas, dit-il, quMl y eût au monde un meilleur cœur que celui de mon père et je puis dire que sa trempe était celle de la vertu. Cependant et ces duels et ces galanteries ne l'empêchèrent pas de faire tous ses efforts pour attacher à l'Eglise l'âme peut-être la moins ecclésiastique qui fût dans l'univers; la prédilection pour son aîné et la vue de l'archevêché de Paris qui était dans sa maison produisirent cet effet. Il ne le crut pas et ne le sentit pas lui-même . Je jurerais même qu'il eût lui-même juré, dans le plus intérieur de sou cœur, qu'il n'avait en cela d'autre mouvement que celui qui lui était inspiré par l'appréhension des périls auxquels la profession contraire exposerait mon âme : tant il est vrai qu'il n'y a rien qui soit si sujet à l'illusion que la piété. Toutes sortes d'erreurs se glissent et se cachent sous son voile : elle consacre toutes sortes d'imaginations, et la meilleure intention ne suffît pas pour y faire éviter les travers (1). »

V âme peut-être la m.oins ecclésiastique... J'aimerais mieux qu'il eût dit la moins religieuse. L'ex-

(1) OEuvresdu cardinal de Retz, t. I, Mémoires, i" partie, p. 89-91.

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pression a trahi là sa pensée. Religieux, il ne l'était en aucune façon : son cynisme et son impiété ont fait de lui quelque chose de pis qu'un mauvais prêtre ; mais aussitôt qu'il eut accepté carrément la situation qui lui était imposée par les circonstances, il montra les qualités qu'on demandait en ce temps-là à un membre de la haute Eglise. Il avait pour lui la naissance; il y ajouta de l'activité, de l'entrain, un zèle, un peu bruyant, qui convenait à ceux dont il recherchait la faveur ; les faubourgs le trouvèrent à leur goût, il ne déplut pas davantage à son clergé où il sut se créer des amitiés fanatiques. Les fonctions de coadjuteur de l'archevêque de Paris, qui ne seraient aujourd'hui qu'un ministère sacré, furent pour lui un poste de combat oîi il défendit avec énergie les droits de l'Eglise qui étaient aussi les siens. Ce serait trop de dire que sa tenue ait édifié ses paroissiens : on ne voit pas non plus qu^elle les ait grandement scandalisés, et sur ce point, sans le décharger en entier de tout reproche, il faut concéder beaucoup à l'esprit du siècle. Les souvenirs de la Ligue étaient encore tout chauds : Richelieu paraissait en cuirasse aux tranchées de la Rochelle ; Sourdis commandait ses flottes, et Lavalette ses armées. Mazarin, pour ne pas en citer d'autres, était un étrange cardinal. Si excentrique et si fantaisiste qu'il nous paraisse, Retz ne fut pas une exception et les bonnes femmes, qui se précipitaient à genoux sur le pavé pour lui demander sabénédiction, le pre-

liaient fort au sérieux. Faisons comme elles, en nous figurant bien qu'il n'a pas toujours joué un rôle et qu'à force d'entrer dans la soutane du prêtre il avait fini par en prendre l'esprit.

Sur ce point délicat, Gondi lui-môme, à la distance où il écrit ses Mémoires, se fait illusion ou exagère par vanité son hypocrisie et ses dérèglements. Il n'était pas, à vingt ans, aussi noir qu'il le dit ; et dans ses aventures galantes qu'il nous raconte avec la complaisance d'un vieillard qui n'est pas entièrement corrigé, il entrait moins de calcul que de passion juvénile et d'emportement sensuel. On en jugeait ainsi dans son entourage, où personne ne semble avoir pris au tragique les fantaisies du jeune abbé. Ses duels même passaient inaperçus, malgré le soin qu'il prenait, avec sa vantardise habituelle, d'en faire courir le bruit en tous lieux. Le jeune homme se résolut alors à suivre son destin et à courir la carrière ecclésiastique qui s'ouvrait si facile devant lui. Il y porta son intelligence rapide et lumineuse, son incomparable facilité, mais aussi ses mœurs plus que relâchées, son incurable amour-propre, ses prétentions qui dépassaient de cent coudées ses mérites. Il y introduisit aussi, ce qui était comme la marque particulière de sa nature, l'amour de la réclame, le goût de la violence et du tapage, la recherche d'une popularité de mauvais aloi. Pour tout dire, dans les débuts du futur coadjuteur, il y eut passablement de puffisme ; et, avec toutes ses qualités auxquelles per-

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sonne ne rendait plus justice que lui-même, il s'y montra plus effronté qu'audacieux, plus bruyant qu'adroit, et plus fanfaron qu'habilement ambitieux. Il avait soutenu son premier acte public en 1631 au collège de Glermont pour le baccalauréat en théologie. Mais ce ne fut que sept ans après qu'il affronta les épreuves de la licence. Dans l'intervalle, il n'était pas resté inactif, et il avait prêché ses premiers sermons en public avec sa hardiesse accoutumée. On lui avait conseillé de commencer par de petits couvents où il se serait habitué peu à peu à l'usage de la parole. C'était le connaître bien ma] : il fallait à ce tempérament de mousquetaire un théâtre plus digne de ses exploits, et il prit d'assaut les premières chaires de Paris, comme il eût fait une demi-lune ou un bastion. Il prêcha TAscension, la Pentecôte, la Fête- Dieu aux petites Carmélites de la rue Chapon, en présence de la reine et de toute la cour. Le succès fut grand. Richelieu, auquel on vantait le jeune prédicateur, secoua la tête et dit : « Il ne faut pas juger des choses par Tévénement, c'est un téméraire. » Le grand cardinal avait ses raisons pour ne pas aimer lesGondi^ et les manières bruyantes du dernier venu, son débraillé, ses affectations d'indépendance ne pouvaient que lui être profondément antipathiques. Il lui trouvait le visage patibulaire. Retz, qui nous a rapporté quelques propos du cardinal à son endroit, a involontairement oublié celui-là. D'autres raisons augmentèrent encore la défiance de Richelieu. Il fit

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au jeune abbé des avances qui furent mal reçues : il apprit en outre que Gondi, lié avec tous les conspirateurs du temps, avait composé un ouvrage imité librement de l'italien de Mascardi et intitulé : La conjuration du comte Jean-Louis de Fiesgue. Ce morceau historique ou plutôt ce pamphlet était une audacieuse apologie de l'entreprise de Fiesque et une attaque à peine dissimulée contre TEminence rouge qui écrasait la France sous le poids de sa tyrannie. Retz n'avait pu ou osé imprimer son ouvrage ; mais le manuscrit en courait sous le manteau, et Boisrobert qui savait tout, entendait tout et rapportait tout au cardinal dont il était l'espion familier, ne manqua pas de lui en remettre un exemplaire. « Voilà, dit Richelieu après l'avoir lu, un dangereux esprit. » Une pareille appréciation, tombée d'une bouche aussi autorisée, exalta jusqu'à l'outrecuidance la vanité de Gondi : cet écolier en soutane se crut de taille à braver le maître, se lia d'amitié avec le comte de Soissons, donna asile à l'un de ses serviteurs, un musicien flamand nommé Van Broc, que la police vint chercher jusque sous la paillasse de son lit, et fit si bien par toutes sortes de provocations et d'imprudences qu'à la fin sa famille s'inquiéta. A la suite d'une soutenance en Sorbonne pour le bonnet de docteur, oii il avait refusé, très justement d'ailleurs, de céder la première place à l'abbé de la Mothe-Houdancourt, parent et protégé du cardinal, on trouva qu'il était à propos de l'éloigner quelque temps de

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France, et bon ^ré mal gré le jeune téméraire partit pour l'Italie. Il y resta dix mois, dont trois entiers à Rome, et s'il faut en croire la plus mauvaise langue du monde, Tallemant des Réaux, qui l'accompagnait dans ce voyage, il eut assez d'empire sur lui-même pour ne donner aucune prise à la médisance. Le cas était assez rare pour que lui-même ait cru devoir le noter dans ses Mémoires, et son passage à Rome, par suite de ôette singularité et de quelques autres circonstances accessoires, comme son affaire avec le prince de Schomberg, ne resta pas inaperçu.

« Je fis le tour de la Lombardie et je me rendis à Rome sur la fin de septembre. M. le maréchal d'Estrées y était ambassadeur. Il me fit des leçons sur la manière dont je devais vivre qui me persuadèrent ; et quoique je n'eusse aucun dessein d'être d'Eglise, je me résolus à tout hasard d'acquérir de la réputation dans une cour ecclésiastique où l'on me verrait avec la soutane.

« J'exécutai fort bien ma résolution. Je ne laissai pas la moindre ombre de débauche ou de galanterie : je fus modeste au dernier point dans mes habits, et cette modestie qui paraissait dans ma personne était relevée par une très grande dépense, par de belles livrées, par un équipage fort leste et par une suite dé sept ou huit gentilshommes, dont il y en avait quatre chevaliers de Malte. Je disputai dans les écoles de Sapience qui ne sont pas, à beaucoup près, si savantes que celles de Sorbonne, et la furtune contribua encore à me relever.

«Le prince de Schomberg, ambassadeur d'obédiencede l'Empire, m'envoya dire, un jour que je jouais au ballon dan-^ les thermes de l'empereur Anlonin, de lui quitter la place ; je lui fis répondre qu'il n'y avait rien que je n'eusse rendu à Son Excellence si elle me l'eût demandé

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par civilité ; mais puisque c'était un ordre, j'étais obligé de lui dire que je n'en pouvais recevoir d'aucun ambassadeur que de celui du Roi mon maître. Comme il insista et qu"il m'eut fait dire pour la seconde fois par un de ses estafiers de sortir du jeu, je me mis sur la défensive, et les Allemands, plus par mépris, à mon sens, du peu de gens que j'avais avec moi que par autre considération, ne poussèrent pas l'affaire. Ce coup porté par un abbé tout modeste à un ambassadeur qui marchait toujours avec cent mousquetaires à cheval fit un très grand éclat à Rome, et si grand que Roze que vous voyez secrétaire du cabinet et qui était ce jour-là dans le jeu du ballon, dit que feu M. le cardinal Mazarin en eut dès ce jour l'imagination saisie et qu'il lui en a parlé depuis plusieurs fois (1).

Le récit est agréable ; peut-être même est-il vrai, bien que Tallemant n'en parle pas, et que Gondi ait une facilité déplorable pour inventer des histoires qui tournent à son honneur ; mais le saisissement prétendu du cardinal ^lazarin est un peu gros pour notre crédulité. Le rusé Italien ne s'étonnait pas à si peu de frais. Quoi qu'il en soit, notre voyageur revint' à Paris, où on s'était fort bien passé de lui, et il fit en sorte qu'on s'aperçût tout de suite de son retour. Jamais on n'avait vu un ecclésiastique de qualité plus agité et plus tapageur. Gomme il le dit lui-même, il se signalait dans sa profession et de toutes les manières. Ses retraites à grand fracas étaient connues de la cour et de la ville : le temps que lui

(1) Œuvres du cardinal de Retz. t. I. Mémoires, 1" partie, p. 123.

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