‹ Le cardinal de Retz et l'affaire du chapeauChapitre 104 sur 218 · ÉTRANGE RENCONTRE · texte numérisé non relu

ÉTRANGE RENCONTRE

des amis des princes. Tout finit cependant par rentrer dans le calme, grâce à la fermeté du président Mole, qui obtint de la reine qu^elle examinerait la réponse de M. le Prince et qu'elle publierait une déclaration d'innocence en sa faveur. La reine, craignant pour les jours de Retz, lui défendit de retourner au palais le lendemain. Ce jour-là même le prélat, conduisant la procession de la grande Confrérie, qui, de la Cité, se dirigeait vers le couvent des Cordeliers du faubourg Saint-Germain, rencontra par hasard face à face le prince de Condé. M. le Prince, qui n'était pas moins incrédule que le coadjuteur, descendit de carrosse, s'agenouilla, avec tous les signes extérieurs de la plus profonde dévotion, et le prélat lui donna sa bénédiction accompagnée d'un profond salut, « tant fut grande, s'écrie malicieusement un contemporain, l'humilité chrétienne de l'un et la bonté pastorale de l'autre* ».

La reine, enchantée des sérieux obstacles que le coadjuteur, avec autant de courage que d'habileté , suscitait tous les jours à M. le Prince, témoignait à tout venant sa satisfaction.

Retz se flatte dans ses Mémoires d'avoir été en faveur pendant quelques semaines, et, à l'en croire, il aurait fait de rapides progrès dans l'esprit de la reine. Comme il était le plus entreprenant des hommes auprès des femmes, même du plus haut rang, il eut Tétrange folie do vouloir plaire à la reine et de s'emparer par ce moyen de la direction suprême des affaires. Il mit M""" de Chevreuse dans

* Journal d'un Parisieti,

ROLE d'amoureux JOUÉ PAR RETZ. 277

sa confidence y et elle entra dans sou projet avec la vivacité d'une femme qui aimait follement Fintrigue et qui supposait que la reine, d'humeur assez changeante, finirait par oublier Mazarin. Un jour M"* de Garignan avait dit à la régente que le coadjuteur était fort laid, et elle lui avait répondu qu'il avait « les dents fort belles et qu'un homme n'était jamais laid avec cela ». Sur ce simple mot, jeté en l'air et qui, par le fait, n'avait aucune portée, le coadjuteur et la duchesse bâtissent l'intrigue la plus étrange que l'on puisse imaginer. Il fut convenu entre eux que le galant prélat jouerait auprès de la reine le rôle d'amoureux, qu'il se donnerait auprès d'elle des airs rêveurs, qu'il contemplerait sans cesse ses belles mains, et qu'il pesterait contre le cardinal en simulant les transports de la jalousie. M""' de Chevreuse se chargeait du reste. A propos de rien, notre héros demande deux ou trois audiences secrètes à la reine. En homme rompu au métier, il se donne des airs embarrassés, « il pousse l'inquiétude et Temportement contre le cardinal jusqu'à Textravagance ». La reine, fort coquette de son naturel, comprenait le jeu, sans en faire semblant, et ne parut point s'en formaliser. Elle en parla confidentiellement à M*"^ de Chevreuse qui, d'abord, « fit la surprise et l'étonnée », et qui, tout à coup en so frappant le front, comme si une idée lumineuse eût éclairé soudain un point resté obscur jusque-là dans son esprit, feignit d'avouer à la reine qu'elle avait vu souvent le coadjuteur plongé dans une rêverie profonde, sans qu'elle pût deviner pourquoi. Sans cesse, lui dit-elle, il parlait de la vie passée de Votre Majesté avec une eu-

278 UNB RETBAITE POUTIQUE A UMOURS.

riosité singulière et entrait dans mille et mille détails. Mais, ajouta M""' de Chevreuse, qui craignait de s'être trop avancée, je ne puis croire « que le coadjuteur soit assez fou pour s'être mis cette vision dans la fantaisie » . La reine finit par croire à une passion si bien jouée : elle en fit Taveu à son amie, et le coadjuteur en profita pour Ten convaincre de plus en plus. En restant dans les bornes du plus profond respect et de la galanterie la plus raffinée, il n'exprimait sa prétendue passion que par sa contenance et par voie indirecte. Il feignait dans ses conversations avec la reine de passer tout à coup « de la rêverie à l'égarement », et il éclatait et « s'emportait contre le cardinal » . La reine, qui était fort curieuse et qui espérait sans doute enchaîner à sa cause, pour quelque temps du moins, le factieux prélat, ne fit rien pour le détromper. Mais Retz n'était pas homme à s'abuser longtemps. Il comprit bientôt, suivant une de ses expressions favorites, que, si a le bénéfice n'était pas desservi, il n'était pas vacant », et qu'en perdant cette espérance il perdait du même coup celle du ministère.

Cependant le Parlement s'était entremis auprès de la reine pour étouffer l'affaire de M. le Prince. Le duc d'Orléans, afin de n'avoir pas à se mêler au conflit, s'était prudemment retiré dans sa maison de Limours, sans qu'il fût possible à la reine de le faire sortir de sa retraite. Enfin, le 1" septembre, la régente promit d'oublier le passé et de ne pas donner suite à l'accusation, si M. le Prince consentait à rendre visite au roi et à rentrer au conseil. Condé voulait plus encore. Il entendait que la reine envoyât au

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