DOUBLE JEU DE MAZARIN ET DE RETZ
De son côté, le coadjuteur, pour enlrer dans le jeu du cardinal, lui envoyait par Pennacors mille protestations de dévouement et d'amitié, ce La reine, écrivait Mazarin à M. de Pennacors le 10 février, a été trës-aise de ce que vous me marquez des sentiments et de la conduite de M. le Coadjuteiur. Ce n'est pas que Sa Majesté en doutât, puisque son honneur et son intérêt se rencontrent également à tenir la parole qu'il a donnée. Il se peut assurer que, de quelque malice que l'on se serve, on ne fera pas concevoir d'autres sentiments à Sa Majesté, et que, de son côté, elle demeure ferme pour l'exécutioti de ce qu'elle lui a promis, et à conserver une affection trèsparticulière pour lui et ses intérêts \.. » Il s'agissait évidemment du chapeau du coadjuteur, et nous savons à quoi nous en tenir sur la sincérité de Mazarin. « S'il y a quelque chose d'importance, ajoutait celuici, et que M. le Coadjuteur veuille faire savoir par une personne de la dernière confiance, je crois que vous voudrez bien en ce cas prendre la peine de faire le voyage*. »
Au fond, les sentiments de Mazarin pour le coadjuteur n'avaient jamais cessé d'être ceux d'un implacable ennemi. Le même jour, il s'ouvrait sur la conduite de celui-ci avec la plus entière confiance au marquis de Noirmoutier, lieutenant général et gouverneur du Mont-Olympe, qui y résidait en ce moment et qui avait trahi secrètement la cause du
1 Mazarin à Pennacors. Poitiers, 2 février 1S52. Areh^dumin, det aff. étr. Lettres de Mazarin, t. XXX.
• Archives du ministère des aff, étrangères. Framee. Lettres de Mazarin, t. XXX.
MAZARIN A POJTIERS. 427
coadjuteur. Il se plaignait amèrement à Noirmoutier des manœuvres secrètes du prélat, ajoutant « qu'il n'en avait été nullement surpris et que, depuis longtemps, il n'en attendait pas autre chose* ».
A l'arrivée de Mazarin à Poitiers, Turenne et le duc de Bouillon vinrent lui oiïrir leur épée, et le marquis de Ch&teauneuf, chef du Conseil, se retira fort dignement. Les armées du roi étaient partout victorieuses. M. le Prince, obligé de céder aux forces supérieures du comte d'Harcourt, avait été contraint d'abandonner la Saintonge et de se replier sur la Guyenne pour y continuer la lutte. Une révolte qui venait d'éclater en Anjou et qui avait à sa tête le gouverneur de la province, le duc de Rohan-Chabot, avait été étouffée en moins d'un mois par le maréchal d'Hocquincourt, qui était entré dans Angers après trois semaines de siège*.
Quelle était pendant ce temps la situation de Paris? Le coadjuteur y avait rêvé, un peu trop tard pour que cette combinaison eût chance de succès, la formation d'un tiers parti armé, destiné à tenir à la fois en échec Condé et Mazarin et à les exclure l'un et l'autre de la direction des affaires. Il avait fait proposer au Parlement de s'unir avec le duc d'Orléans, et le Parlement, tremblant de crainte, avait rejeté cette proposition. Ainsi, dès le début, le tiers parti recevait un coup mortel. Le Parlement avait lancé contre Mazarin des arrêts terribles, et il avait reculé à la seule pensée de les faire exécuter à main
' Archives du minûtèi'e des aff. étrangères. France, Lettres de Mazarin, t. XXX. ' MémoireB de Turenne.
4!2B TRAITÉ D*ALLUNCE KNTRK MONSIEUR ET CONDf^.
armée. Il en avait naïvement confié Texécution à Tautorité royale. Il n'avait pris aucune mesure ni pour Tattaque ni pour la défense. Seul, le duc d'Orléans, secrètement poussé par le coadjuteur, avait eu quelque velléité de s'opposer par la forc« à la marche du cardinal. Il avait retiré de Tarmée du maréchal d'Aumout ses régiments de la province do Languedoc, dont il était gouverneur, et leur avait adjoint les régiments qui portaient son nom et celui de son fils. Il envoya ces troupes près de la ville d'Orléans, dans laquelle sa fille, la grande Mademoiselle, devait bientôt pénétrer par surprise et qu'elle sut rallier au parti des princes *.
Le 24 janvier, il signa avec M. le Prince un traité d'alliance. Le coadjuteur n'y était pas compris, mais il était formellement stipulé que le duc le prenait sous sa protection et se réservait le droit de maintenir avec lui une étroite union. Cet article pouvait faire présager une réconciliation, à un moment donné entre M. le Prince et le coadjuteur, et Mazarin; qui avait eu vent du traité, vivait dans une crainte mortelle d'une telle collusion. Sur ces entrefaites, le Parlement reçut une lettre du roi, qui contenait un blâme indirect de la conduite du duc d'Orléaus (15 février 1682). Le roi se plaignait de ce que « de mauvais esprits » s'étaient servis du nom de son oncle pour faciliter l'enlrée en France des Espagnols, réclamée par le duc de Nemours. Le coadjuteur ne manqua pas d'en ressentir le contre-coup et de se voir à deux doigts d'une révocation. Fort
1 Mémoires de Turenne.