‹ Le cardinal de Retz et l'affaire du chapeauChapitre 184 sur 218 · RETZ ET LE NONCE EN FRANGE · texte numérisé non relu

RETZ ET LE NONCE EN FRANGE

semblé une fois et Ton a ordonné que les autres parlements seraient invités de donner pareil arrêt. M. le duc d'Orléans fit entendre à la compagnie qu'il serait à propos de prendre garde que ceux qui étaient saisis des deniers publics ne les emportassent à la Cour, mais ces messieurs n'y voulurent pas mordre. Je n'opinai pas à cet arrêt plus qu'au premier. »

Gomme on le voit, le coadjuteur refusait de prendre part aux arrêts contre Mazarin par un avis ou par un vote; mais il ne négligeait rien secrètement pour pousser le Parlement aux mesures les plus extrêmes contre lui. « Le Mazarin, poursuivait-il, a déjà fait six journées de marche en France ; il était avant-hier à Épemay.Il est entré avec quatre ou cinq mille hommes de cavalerie ou infanterie, qui marchent avec quatre pièces de canon. M. le Prince a repassé la Charente avec ses troupes, et l'on croit, s'il n'est pas d'accord, qu'il y aura peut-être combat.

« Je ne sais si je vous ai mandé ce qui s'est passé entre M. le nonce et moi en présence de M. l'évêque de Ghâlons *, il y a déjà quinze jours. Je lui dis, en parlant des longueurs du Pape, que si je n'étais pas homme pour mériter d'être cardinal sur une première nomination, j'étais peut-être trop glorieux pour y prétendre pour une seconde. A quoi M. de Châlons ajouta qu'il était vrai et que, sans ma considération, le clergé de France aurait bien fait connaître au Pape qu'il est peu satisfait du mépris qu'il leur témoigne depuis si longtemps. Gela étonna fort le bonhomme.

> Félix Vialartde Herse, évéque de Châlons depuis le 6 juillet 1642. n était un des plus intimes amis de Retz, quoiqu'ils fussent de mœurs fort différentes.

436 MONSIGNOR CUIGI ET LA PRlNGESSli: DE ROSSAKO.

Je ne doute pas qu'il n'en ait écrit, el pourtant j'estime que cela ne fera pas mauvais effet. Tenez pourtant le secret à cet égard.

« Témoignez toujours que vous appréhendez une révocation, tant parce que je me suis fort emporté contre le Mazarin qu'à cause que l'on soupçonne qu'il soit raccommodé avec M. le Prince. Vous pouvez aussi parler hautement sous le nom de M. le duc d'Orléans et au mien. Ce n'est paS, entre vous et moi, que je croie que ma nomination soit sitôt révoquée, mais il est pourtant bon que vous agissiez de la façon que je vous dis.

« Caressez toujours bien M. Chigi, et ne laissez pas aussi échapper les occasions que vous avez de profiter de votre négociation avec la princesse de Rossano ; n'y épargnez rien... »

Dans la lettre suivante, du 19 janvier, le coadjuteur engageait l'abbé Charrier à faire en sorte que le pape ne put se douter qu'il existait un traité secret entre lui, Paul de Gondi, et Mazarin, ce qui eut infailliblement empêché le pontife de lui donner le chapeau.

a ... 11 court ici un bruit que le Pape fera uuo prumoliou pour ses créatures sans en faire pour le» couronnes ; à quoi je ne vois point d'apparence. Je suis comme persuadé que ma nomination ne sera pas sitôt révoquée. Vous savez ce que je vous ai mandé sur cela par ma précédente et comme vous devez parler là-dossus. Surtout prenez garde de ne pas faire paraître que j'aie quelque intelligence avec le Mazarin, car, en vérité, cela n'est pas, tâchant seulement do me méuHger tout doucement...

LE DUC n'ORLÉANS ET CONDÉ. 437

« Je vois bien que la négociation prétendue do M. le nonce, que vous m'aviez annoncée par votre courrier exprès, est une malice du Pape pour vous amuser, le nonce ne m'en avant encore rien dit;

« L'entrée du Mazarin en France a fait ici de nouvelles affaires : M. le duc d'Orléans semble tourner du côté de M. le Prince et se vouloir présentement unir avec lui ; mais c'est avec tant de contrainte que je crois que cette union durera peu, ou qu'elle ne produira pas grand'chose. Quant à moi, je périrai plutôt que de me raccommoder avec ce traître. Pour cela, je n'en suis pas moins bien avec Monsieur ; au contraire, je vous assure que j'y suis toujours au meilleur état du monde, et qu'il m'a considéré comme celui qui doit empêcher M. le Prince, duquel il se défie fort, de lui mettre le pied sur la gorge.

« Le Mazarin a passé à Gien la rivière de Loire, où deux jours auparavant l'on avait refusé l'entrée aux troupes de Monsieur, quoique le gouverneur lui eût répondu de la ville.

« Monsieur est prêt de former un Conseil chez lui sur les affaires présentes ; il ne tient qu'à moi d'y entrer. Je ne sais si je le dois faire ; ce n'est pas que je craigne de m'expliquer contre le Mazarin. Je le fais tous les jours dans le public, mais par d'autres raisons, et particulièrement parce que je vois que les affaires ne peuvent pas aller assez loin par les biais que l'on y veut prendre, et ainsi je crains d'attirer sur moi les dégoûts des peuples qui peutêtre me donneraient le tort des mauvais événements. Je prendrai là-dessus mes résolutions dans peu. M. de Chavigny sera de ce Conseil, et ainsi

438 NOUTELLES DU JOUB.

obligé de paraître publiquement contre la cour, ce qui ne lui est pas fort avantageux. Je lui ai fait donner cette botte. »

Chemin faisant, le coadjuteur racontait à Tabbé les nouvelles du jour :

« M. de Nemours * arriva ici hier au soir ; il a va ce matin Monsieur, et doit partir après-demain pour aller > commander quelques troupes des princes qui sont sur la frontière ; il a pensé être pris en venant ici. M. de Sillery, qui était avec lui, a été plus malheureux, ayant été arrêté.

« Bougy, maréchal de camp dans Tarmée de M. le comte d'Harcourt, a enlevé deux des quartiers d« M. le Prince, où l'on dit qu'il y avait bien six cents chevaux. Il y a près de trois cents prisonniers : les régiments qui ont été défaits sont Enghien, Conti, Favas, Duras et La Force.

« Le cardinal n'a pas voulu rendre M. Bitault*: sur quoi le Parlement a ordonné que Ton y renverrait une seconde fois, et que l'on signifierait à M. d'Hocquincourt qu'il en demeurerait responsable, lui et toute sa postérité. Paris, au surplus, est autant paisible que jamais.

« Quand l'ambassadeur vous parlera de moi sur toutes ces affaires ici, témoignez-lui que, par tout ce que vous pouvez juger de mes dépèches, vous me croyez beaucoup d'aigreur contre M. le Prince, et faites-lui entendre, sans lui dire et sans qu'il puisse

i Charles- Amédée de Savoie, duc de Nemours.

* L'un des deux conseillers au Parlement qui avaient été envoyée par cette compagnie pour s'opposer à la marche du cardinal ]ia> larin, et que les troupes de celui-ci avaient arrêté.

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