PROJET DE MARIAGE REPOUSSÉ
évèque désigné de Metz, qui n'était pas et qui n*cntra jamais dans les ordres ^
Ce fut en cette circonstance que deux hommes d'un sens profond et au coup d'œil sûr et pénétrant, deux amis delà cour, le maréchal d'Estrées et M. de Senneterre, afin d'assurer pour l'avenir le repos de rÉtat, proposèrent au cardinal Mazarin le mariage de son neveu avec une nièce du coadjuteur. Plusieurs princes ne trouvèrent point indignes d'eux d'épouser les nièces du tout-puissant ministre. Le cardinal avait « donné de tout son coeur » dans le projet de d'Estrées et de Senneterre. Le coadjuteur, lui, fit le dédaigneux et « s'en éloigna à proportion », ne pouvant se résoudre, nous dit-il, « à ensevelir sa maison avec celle de Mazarin , et parce qu'il n'avait jamais assez estimé la grandeur pour l'acheter par la haine publique ». A ces avances il répondit « civilement mais négativement ». Fort habiles courtisans, Senneterre et d'Estrées surent colorer son refus de manière à ne blesser en rien le ministre; du moins il n'en fit pas semblant. Us obtinrent même que le coadjuteur serait choisi comme l'un des plénipotentiaires pour la paix générale, mais on se garda bien de lui tenir parole quand le moment fut venu. La vérité est que si cette alliance avait eu lieu entre la maison de Gondi et celle de Mazarin , Retz n'eût plus été qu'en sous-ordre et sous la dépendance du premier ministre. Or, il avait d'autres vues et d'autres visées.
^ Afin d'administrer son diocèse , la cour lui avait donné pour •uffragant Nicolas Coeffeteau, évéque de Dardanie.
GHikTEAUNEUF, GARDE DB8 SCEAUX. 97
« que le pape le ferait volontiers cardinal et en trouverait les moyens, s'il voulait entrer dans les dernières liaisons, mai^ que, ces lettres n'étant pas signées, il n'y fit point de réponse ni beaucoup de réflexions, quoiqu'on lui eût indiqué les lieux où il pourrait l'envoyer, parce qu'il ne voulait pas qu'on le pût accuser de s'être remué pour des intérêts particuliers, et qu'il croyait aussi que les Espagnols pouvaient avoir part à cette proposition plutôt pour . brouiller que pour la faire réussir ^ ».
La vérité est que le coadjuteur, comme nous le verrons plus loin, avait, dès cette époque, fait des ouvertures à la cour de Rome, afin de sonder ses dispositions à son égard dans le cas où il serait nommé par la reine au cardinalat.
Quelle était alors la position de Mazarin ? Il avait à tenir tête à la fois «à deux guerres, l'une dans le nord contre les Espagnols et Turenne, l'autre dans le midi contre les Bordelais, qu'avait soulevés la domination tyrannique de leur gouverneur, le duc d'Épernon, et auxquels étaient venus se joindre les ducs de Bouillon et de La Rochefoucauld avec leur petite armée .
Avant de quitter Paris pour surveiller de plus près les opérations militaires du nord, Mazarin feignit de donner satisfaction aux frondeurs en choisissant en qualité de garde des sceaux le marquis de Ch&teauneuf, ami de M*"' de Ghevreuse. C'était un homme vieilli dans les emplois, d'une grande capacité et dont l'énergie, malgré son grand âge, allait
* Mémoire de Servien et de Le Teliiei* à Mazarin^ rfti 15 avril
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jusqu'à la férocité. Peudaut treize ans, il avait été prisonnier de Richelieu, dont il se croyait appelé par son mérite à être le successeur. Aussi considérait-il le titre de premier ministre donné à Mazarin comme une usurpation. Toutefois, entré dans le ministère, il n'osait conspirer ouvertement contre son rival et il appartenait encore bien plus à la cour qu'aux firondeurs. Dans ce choix, Mazarin avait trouvé ua obstacle à opposer aux prétentions de Retz au cardinalat, car le vieux Chàteauneuf, qui croyait qu'il ne lui manquait qu'un chapeau pour être un autre Richelieu, espérait d'un jour à l'autre obtenir de la reine sa nomination. Le nouveau garde des sceaux, dont le jeu n'était pas plus franc que celui de Mazarin, afin de ne pas se faire un ennemi d'un homme aussi dangereux que le coadjuteur, lui écrivit pour l'assurer qu'il ne songerait jamais à la pourpre , avant qu'il l'eût obtenue lui-même. Mazarin se proposait aussi un autre but en choisissant un frondeur pour le représenter et pour diriger le cabinet en son absence, c'était de discréditer les frondeurs dans Paris, en laissant croire qu'ils étaient étroitement ralliés à sa cause. La vérité est que Chàteauneuf était fort résolu à sacrifier tous les frondeurs à ses intérêts personnels, et en particulier le coadjuteur, dont il révélait à la cour tous les projets et toutes les confidences. La fortune sembla d'abord favoriser les armes du cardinal dans le nord. Le maréchal du Plessis força les ennemis à lever le siège do Guise et à battre en retraite. 11 s'agissait de réduire la Guyenne. Le 29 juin, le cardinal conduisit à Bordeaux le jeune roi et la reine à la tête d'une armée*
FAUSSRTÉS DES MÉMOIRES DE RBTZ. 99
Il avait laissé à Paris le duc d'Orléans et le coadjuteur. Il était rassuré par la haine profonde que Tun et l'autre nourrissaient contre M. le prince, et il espérait que rien de grave ne pourrait être suscité par eux en son absence. Il comptait d'ailleurs pour les surveiller sur la vigilance et le dévouement des secrétaires d'État Le Tellier, Servien et Lionne, qui lui semblaient alors tout à fait dévoués à sa fortune. Retz affirme dans ses Mémoires que, pendant l'expédition de Guyenne, « il agit avec la même sincérité que s'il eût été le neveu du c€U*dinal Mazarin », et il ajoute que ce n'était pas assurément par amour poiu* le ministre, mais dans Tunique fin de s'opposer aux progrès de la faction de M. le prince. Il soutient de plus qu'il n'entama ses négociations avec la cour pour obtenir le chapeau qu'après la reddition de Bordeaux, et que les deux premières lettres adressées à la cour pour cette afiaire par Le Tellier et M"' de Chevreuse lui parvinrent lorsqu'elle était à Fontainebleau, c'est-à-dire sur le point de rentrer à Paris. Sur tous ces points essentiels, Retz a voulu en imposer à la postérité pour cacher ce qu'il y eut alors de peu honorable dans sa conduite. Au moment de l'arrestation des princes, il avait déclaré au cardinal, avec une feinte humilité, qu*il ne voulait à aucun prix obtenir la pourpre au moyen de la guerre civile. A l'en croire, il aurait alors refusé sa nomination, ainsi qu'une riche abbaye. Un peu plus tard, il fait de nouvelles protestations à Mazarin qu'il ne veut pas mettre à profit les événements pour obtenir le chapeau, et, dès le 23 mars. 1650, c'est'-à-dire deux mois après l'arrestation de
100 PREMIÈRES DÉUARGHES A ROHID.
Condéy qui avait eu lieu le 18 janvier^ le cardinal apprend par ses espions qu*il a entamé des inteUigences avec la cour de Rome pour s assurer de ses bonnes dispositions dans le cas où il serait nommé par la reine au cardinalat. Ce n'est donc pas, conmie il le soutient dans ses Mémoires, après l'entrée de la cour et de Mazarin à Bordeaux qu'il lit ses pre* mières démarches pour obtenir de la reine sa nomination : ce fut pendant les complications de la guerre de Guyenne, alors que le cardinal avait à lutter contre les Bordelais révoltés et Tarmée des princes, qui s'était jointe à eux. Comme on le verra bientôt, les dates des premières lettres ministérieUes relatives à l'affaire du chapeau sont bien antérieures à celles que Retz nous indique. Ce simple rapprochement suffira pour que l'on sache à quoi s'en tenir sur le désintéressement et la candeur dont il se pique dans ses Mémoires. Au milieu de ses fautes et de ses crimes, il avait un sentiment très-vif de ce qu'il faut respecter devant les honmies. Sur ce point seulement, il avait la conscience tendre et délicate. Il eût rougi d'afficher avec cynisme ses félonies et ses apostasies. C'est pour cela qu'il se donne tant de peine pour couvrir ses manques de foi d'un semblant d'innocence. Malheureusement pour lui, peu de ses contemporains se laissaient prendre à ses airs d'homme vertueux et de bon citoven.
Un historien, homme d'esprit, M. Bazin, sans avoir eu connaissance des lettres ministérielles inédites que nous citons, avait pourtant touché juste en nous disant que Retz, ici plus qu'ailleurs, s'était donné la liberté a d'arranger les faits à sa guise,
RETZ ET MIRABEAU. iOi
de déplacer les événements et de confondre les dates ».
La position de Retz à cette époque était la plus fausse du monde. H avait à la fois des engagements envers la cour et envers le peuple, et il ne pouvait servir Tune ostensiblement sans se nuire auprès de Tautre. Il fallait se ménager avec le plus grand soin entre ces deux puissances : jouer tantôt le rôle de royaliste, tantôt celui de tribun du peuple. Telle fut plus tard la situation de Mirabeau. De la cour, Retz avait à espérer le chapeau de cardinal, mais c'était dans la faveur populaire qu'il puisait toute sa force, aussi était-il fort soigneux de la conserver, même au préjudice de l'autre. Il ne se fiait pas plus à la bonne foi de Mazarin que Mazarin ne se pouvait fier à la sienne. Il voulait vivre sur sa réputation d*homme désintéressé jusqu'au moment où il serait pleinement en possession du chapeau. Il mettait le plus grand soin à ne pas se compromettre à l'égard de la cour, tout en caressant de son mieux la multitude. Ne soyons pas dupes de Retz lorsqu'il nous affirme que, pendant la guerre de Bordeaux, devenu suspect de mazarinisme, « il courut des périls plus grands que celui des batailles ». Ces périls n'ont jamais existé que dans sa brillante imagination. La vérité est qu'il ne cessa de jouer le rôle d'un factieux, et que Turenne et M"* de Longueville ne se trompent pas lorsque, dans les manifestes qu'ils lancent contre lui à cette époque, ils le traitent de « tribun du peuple ». Ce qui est hors de doute, lorsque l'on parcourt les correspondances ministérielles du temps, c'est que, en l'absence de la cour, il mit toute
iOi LA PASSION DU CHAPEAU.
SOU application et les merveilleuses ressources de sou génie d'intrigue à susciter mille obstacles au raffermissement de l'autorité du cardinal ^ En cela, il était appuyé par le Parlement, par le peuple, par le duc d'Orléans, le duc de Beaufort et par une partie des frondeurs. Il avait remplacé La Rivière dans la faveur du duc d'Orléans. Il résolut de la mettre à profit le mieux possible pour se faire donner le chapeau du favori disgracié. Dès le commencement du mois d'août 1650, il s'était ouvert de ce violent désir au duc d'Orléans et à M"' de Chevreuse. Le Tellier ne tarda pas à en être informé par le marquis de Laigues, amant en titre de la vieille duchesse, et par Chftteauneuf, l'ancien amant plus heureux de la belle dame aux jours de sa jeunesse, et qui vivait toujours avec elle sur le pied de la plus grande intimité. « J'ai eu un entretien avec un confident de M. de Laigues, écrivait Le Tellier à Mazarin (14 août), où j'ai appris que la maladie de M. le coadjuteur procède de l'envie qu'il a d'être cardinal, ce qui se rapporte à ce que j'ai mandé que M. le garde des sceaux m'avait dit sur ce sujet... »
Le 18 août, Le Tellier adressait à Mazarin un long mémoire des plus curieux sur les premières ouvertures que fit le coadjuteur afin d'obtenir le chapeau. Afin d'amuser le prélat en son absence, le cardinal avait donné carte blanche à M"' de Che: vreuse et à M. de Bellièvre pour lui donner satisfaction sur tout ce qu'il pourrait désirer, et Retz, après quelques hésitations, avait fini par leur avouer que
' Leth-e de Maznnn à U Tellier, 6 juillet 1630.