‹ Le cardinal de Retz et l'affaire du chapeauChapitre 32 sur 218 · FAUX FUYANTS · texte numérisé non relu

FAUX FUYANTS

de SOU esprit ; qu'elle âavaii aussi que, quoique en se raccommodant, lors de la détention de M. le prince, il eût donné les mêmes assurances et promis les mêmes choses qu'il offrait à présent en demandant la nomination au cardinalat, que néanmoins elle était persuadée que, n'en ayant rien tenu la première fois, il y avait apparence qu'il ne serait pas plus fidèle en la seconde ; qu'il était vrai qu'il lui avait fait porter parole qu'il ne désiraitpoint être cardinal, qu'il n'y songeait point, et que la reine pouvait disposer de la nomination en faveur de qui bon lui semblerait;.... que son esprit était dans la même assiette et qu'on pouvait avec raison appréhender de lui une mauvaise conduite ; qu'au surplus, eUe ne croyait pas qu'il qu'il fût bon de le faire cardinal, mais qu'il fallait lui faire une réponse qui ne le pût cabrer, parce qu'il y avait à craindre qu'il ne se prévalût de la disposition présente pour brouiller. Et nous concertâmes , ajoute Le Tellier, qu'elle lui dirait que, lorsque les princes furent arrêtés et qu'on s'était raccommodé avec lui, il avait donné toutes sortes d'assurances qu'il ne songeait point a être cardinal, que la reine s'était engagée à M. de Metz, et qu'il fallait voir ce qui en réussirait; qu'en tous cas, ce n'était pas une affaire à traiter par lettres et qu'il fallait attendre le retour de Sa Majesté pour aviser à ce qui serait à faire. Je convins avec elle qu'elle ne lui donnerait aucune sorte d'espérance de la part de Son Éminence, ni la moindre parole qui pût être interprétée en ce sens-là, mais que, d'elle-même, elle pouvait lui faire connaître que, pour obliger la reine à une chose de cette nature, il fallait faire des

IlfSTRUCTlONS DE MAZARIN. 119

avances de sorte que Sa Majesté fût elle-même sollicitée de songer à les reconnaître... »

M°** de Chevreuse s'acquitta de sa mission et s'empressa de faire connaître à Le Tellier dans quelles dispositions elle avait trouvé le chef de la Fronde. Le Tellier se hâta de son côté d'en instruire Mazarin : « M"' de Chevreuse me dit hier qu'elle avait fait la réponse à M. le coadjuteur, qui d'abord s'était fort emporté, mais que, depuis, il témoignait plus de modération et [promettait] de se bien conduire, parce qu*il espère par là obliger la reine à le nommer pour être cardinal '. »

Mazarin, fort au courant des mauvaises intentions de son adversaire et craignant qu'il n'en vînt aux dernières extrémités, faisait adresser le même jour à Le Tellier, par Colbert, trois dépêches coup sur coup, afin de parer aux dangers de la situation. Mazarin venait d'apprendre que Retz avait conseillé au duc d'Orléans de s'emparer de la personne des princes et de traiter seul des conditions de la paix avec les envoyés de l'archiduc. Il savait de plus que le duc d'Orléans avait envoyé à l'archiduc le sieur de Verderonne pour l'assurer qu'il était disposé à entrer en pourparlers avec lui '.

« Dieu n'a jamais fait un plus méchant homme que le coadjuteur I » écrivait Colbert à Le Tellier '. Il lui disait, à Tappui de cette opinion, que le cardinal était instruit du dessein secret du coadjuteur

* Po8t-8criptum de la dépêche précédente du 10 septembre 1650.

* Lettre du 5 septembre 1650, dans les papiers de Lenet, Bibl. nat. Mémoires de Guy Joly.

* Lettre du 17 septembre 1650, datée de Bourg ^Quyenne^.

120 LKTTRE DE COLBERT A LE TELUER.

d'entratner le duc d'Orléans à traiter de la paix générale avec l'archiduc, à l'exclusion du premier ministre, et que ce même coadjuteur préparait avec les frondeurs un coup de main pour enlever les princes prisonniers à Marcoussis.

En conséquence, au nom de son madtre, Colbert engageait Le Tellier à « détacher par tous les artifices possibles le duc d*Orléans du coadjuteur », et à travailler M"" de Montbazon pour qu'elle le brouillât avec son amant, le duc de Beaufort.

« Son Éminence vous conjure encore, lui écrivaitil le même jour, de ne rien oublier pour décréditer M. le coadjuteur et M. de Beaufort, et d'examiner avec M. le garde des sceaux ce qu'il y a à faire pour empêcher que ces gens-là n'empestent davantage les esprits, car si l'on n'y remédie promptement, va les mauvais sentiments qu'ils témoignent, il n'y a personne qui ne conclue irrémédiablement la perte entière de la monarchie, quelque bonne intention que Son Altesse Royale ait de soi. Pour tenir M"* de Chevreuse dans ce sentiment, ajoutait Colbert, on pourrait convenir de tout avec elle, l'assurant d un entier repos, des bonnes grâces de la reine au dernier point et d'avantages plus solides, cela s'exécutant. On pourrait même lui parler de quelque mariage pour sa fille, que l'ou ferait réussir par des grâces que la reine pourrait faire, comme serait un des enfants du prince Thomas (de Savoie), que M"' de Chevreuse souhaite, m'en ayant parlé en cette conformité... Il faut se servir de toutes les rencontres, et même les rechercher soigneusement, de désunir M.^ de Beaufort d'avec le coadjuteur, ce dernier

INSTRUCTIONS CONTRE RETZ, Mi

étant bien plus dangereux que l'autre... » Golbert finissait sa dépèche en engageant Le Tellier à effrayer le duc d'Orléans y afin de le faire sortir de Paris'. Dans une troisième dépèche qu*il lui adressait le même jour et qui était une analyse d'un mémoire du cardinal, il lui disait : n Le sacrifice de M. le cardinal est le prix que M. le coadjuteur promet de payer pour le cardinalat. Sa Sainteté, le sachant ennemi de M. le cardinal, lui a fait dire diverses fois qu'il se fit nommer et qu'il le promouvoirait à l'instant. Il faut déclarer à Son Altesse Royale, de la part de la reine, qu'il ne s'engage point à demander la nomination et que Sa Majesté se souvenait de l'opinion qu'il avait toujours eue du coadjuteur et de ce qu'il lui en a dit; qu'elle est persuadée, comme tout ce qu'il y a de gens de bien dans le royaume ,... qu'il y a [en lui] une intrigue perpétuelle qui ne cessera jamais qu'il n*ait perdu TÉtat. Que Son Altesse Royale considère si le coadjuteur ne pense et ne travaille à être le maître, puisque, outre son esprit ambitieux, et les cabales qu'il entretient partout le font assez connaître, les promesses de grande fortune qu'il fait espérer à tous les principaux domestiques de Son Altesse Royale et particulièrement à ceux en qui il a créance, si jamais il en pouvait faire, ne peuvent permettre d'en douter. — Il serait bon de dire en confidence à Son Altesse Royale la manière dont M. le coadjuteur s'est entretenu avec tout le monde : qu'il faut tenir Son Altesse Royale par principe de crainte. Et il suit cette

* Dépêche du 47 septembre, datée de Bourg (QajeDDe}.

\ii INSTBICTIOXS CONTRE RETZ.

maxime, ayant déjà imprimé dans Vesprit de Son Altesse Royale qu'il a tout crédit dans le Parlement et dans la ville, et ensuite il lui est fort facile de lui inspirer des terreurs paniques... Le coadjuteur ne perd pas un moment de temps pour mettre sur le tapis une autre affaire plus épineuse (la demande de se faire nommer Tun des plénipotentiaires pour la paix) et telle que, dans le refus ou dans Tacquiescement, il espère venir à bout de Son Éminence. Déclarer à M"* de Chevreuse que presser (M. le cardinal) sur cela, c'est le presser de quitter la place et s'en aller, ce qu'il ne fera point, étant en état de la conserver encore longtemps. Se persuader que le coadjuteur fixe son esprit est prétendre que l'eau s'arrête dans le penchant... Enfin, si ladite dame ne détourne cette proposition, Son Éminence se tient pour dit qu'elle agit pour faire que M. le coadjuteur ait sa place... » Colbert ajoutait que, « pour retarder la nomination (du coadjuteur au cardinalat), on pouvait prétexter que l'exclusion par le pape n'était pas encore donnée à M. de Metz (Henri de Bourbon- Vemeuil), et qu'on ne pourrait l'abandonner qu'apK'S avoir fait toutes les instances possibles et avoir la dernière réponse de la cour de Rome ».

« M. le coadjuteur remet toujours à se déclarer pour Son Éminence après qu'il sera satisfait, poursuivait Colbert, et quelque chose qu'elle fasse pour lui, il ne l'est jamais, et il est certain qu'il ne peut plus solennellement promettre d'être des amis de Son Éminence à présent, quand on lui promettra de le contenter sur sa nouvelle prétention (d'être cardinal) , qu'il ne l'a déjà fait trois ou quatre fois, avec

CONDITIONS POSÉKS. lâH

les dernières protestations, en présence de M. de Laigues et de M"' de Che vineuse. »

Mazarin exigeait d'abord, avant de se prononcer sur la question du chapeau, qu'au fond il voulait éluder, que le coadjuteur fit des avances, qu'il donnât des gages certains de dévouement à la reine et à lui, qu'il se compromit en un mot et devint ostensiblement mazarin. Mais Retz, qui ne doutait pas qu^on ne le jouât s'il se soumettait à un tel rôle, pour lequel il se sentait d'ailleurs peu porté, fit toujours la sourde oreille « et ne donna pas dans le panneau » .

u La proposition (de M. le coadjuteur), disait Golbert, eût été plus réussible s'il eût fait supplier par M"' de Chevreuse que l'on sursit à sa nomination au cardinalat quelque temps, afin que, en lui accordant le temps de rendre quelque grand service à l'État et de faire une déclaration de publique et irrétractable amitié pour Son Éminence, la reine pût après, assurée de ces deux points, lui donner une grande marque de son estime et affection avec la nomination. Et il aurait bien pu se fier plus à Son Éminence qu'elle n'a sujet de se fier à lui, car, après tant de paroles données, il n'y a personne qui voie s'il a aucune affection pour Son Éminence, et, au contraire, quoiqu'il ne puisse pas reprocher à Son Éminence qu'elle y ait manqué en la moindre petite chose... C'est tout le contenu écrit au mémoire de Son Éminence sur lequel il vous donne tout pouvoir d'augmenter, diminuer, supprimer et déclarer tout ce qu'il convient sur le fondement qu'il faut gagner dn temps... »

124 LR GOADJCTEDR JOUÉ PAR MAZARIN.

A quelques jours de là, Mazarin écrivait à Le TeUier ' : « Il faut endonnir le plus qu'on pourra M. le coadjuteur pour Tempécher d'autant de mal faire, et cependant se prévaloir de toutes les occasions pour le décréditer auprès de Son Altesse Royale et de Madame... » Retz avait témoigné le désir à la cour, comme nous Tavons dit, d être nommé chef de la députation que Ton se proposait d'envoyer à l'archiduc pour traiter de la paix générale. Dans l'espoir d'obtenir cette mission, et malgré la réponse évasive qu'on lui avait faite à propos de ses prétentions au cardinalat, il paraissait trèsadouci et assez bien disposé à agir de concert avec la cour '. Mais lorsqu'il apprit qu'il n'était point du nombre des députés choisis par la reine et le cardinal, il entra dans de véritables transports de fureur '. « M. le garde des sceaux me dit hier, écrivait Le Tellier à Mazarin, en date du 24 septembre, qu'on avait été obligé de veiller deux nuits de suite M. le coadjuteur, qui était enragé de ce prétendu mépris et qui, pour se venger de Son Éminence, cherchait toutes les plus extrêmes voies qu'on saurait imaginer. » Il était tellement outré de dépit et de colère qu'il fit « travailler les forts du port Saint-Paul pour leur faire prendre les armes ». Mais les choses en restèrent là. A partir de ce jour, il jura de tirer du cardinal une éclatante vengeance, et on verra bientôt comment il le fit repentir de ses deux refus. En attendant, il s'en allait disant, à qui

1 Bourg, 23 septembre 1650.

• Lettre de Le TeUier à Mazarin^ du 17 septembre 1S50.

* Le TeUier à Matarin, 20 septembre 1650.

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