PRÉTENDUS CONSEILS DB CAUMARTIN A RETZ
sang et un ministre, et que la réputation qui, dans la première affaire, consistait dans le désintéressement, tournait en celle-ci sur Thabileté ; qu'il y allait dépasser pour un sot ou pour un habile homme; que M. le prince m'avait cruellement offensé par Taccusation qu'il avait intentée contre moi; que je l'avais outragé par sa prison ; que je voyais par le procédé du cardinal avec moi qu'il était aussi blessé des services que je rendais à la reine qu'il l'avait été de ceux que je rendais au Parlement; que ces considérations me devaient faire comprendre la nécessité où je me trouvais de songer à me mettre à couvert du ressentiment d'un prince et de la jalousie d'un ministre qui pouvaient à tous les instants s'accorder ensemble; qu'il n'y avait que le chapeau de cardinal qui pût m' égaler à F un ou à F autre par la dignité, et que la mitre de Paris ne pouvait, avec tous ses brillants, faire cet effet, qui est toutefois nécessaire pour se soutenir, particulièrement dans les temps calmes, contre ceux auxquels la supériorité du rang donne presque toujours autant de considération et de force que de pompe et d'éclat.
c( Voilà ce que M. de Gaumartin et ceux qui m'aimaient véritablement me prêchaient depuis le soir jusques au matin, et ils avaient raison, car il est constant que si M. le prince et M. le cardinal se fussent réunis et qu'ils m'eussent opprimé par leur poids , ce qui paraissait désintéressement, dans le temps que je me soutenais, eût passé pour duperie en celui où j'eusse été abattu. Il n'y a rien de si louable que la générosité, mais il n'y a rien qui se doive moins outrer. J'en ai cent et cent exemples.
146 MANOEUVRES DU COAJMUTEUR.
Gaumartin, par amitié, et le président de Belliëvrey par intérêt de ne pas me laisser tomber, m'avaient assez ébranlé, au moins quant à la spéculation, depuis que je m^étais aperçu que je me perdais à la cour même par mes services, mais il y a bien loin d*ètre persuadé à Tètre assez pour a^r dans les choses qui sont contre notre inclination. Lorsque Ton se trouve en cet état, que Ton peut appeler mitoyen, Ton prend les occasions, mais on ne les cherche pas. »
Et c'est ici seulement que Retz commence à entrer en matière dans ses Mémoires sur l'affaire du chapeau , sur ses premières démarches à Rome et sur ses ouvertures à la cour, qu'il prétend n'avoir faites qu'au moment où Mazarin et la reine étaient en route pour Paris et sur le point d'arriver à Fontainebleau. Or, nous avons vu par toutes les lettres ministérielles qui précèdent le peu de compte qu'il faut faire des affirmations les plus solennelles de notre aimable conteur.
Par d'habiles manœuvres, il avait si bien circonvenu le duc d'Orléans, il lui avait si bien persuadé qu'à sa nomination à la pourpre était attaché le salut de l'État et la perte de Mazarin , que ce prince, malgré l'extrême timidité de son caractère, avait embrassé les intérêts de son nouveau favori jusqu'à l'entêtement. Le duc de Beaufort se piqua aussi d'honneur et se montra résolu à soutenir le coadjuteur de toute son influence.
C'est fort de ces appuis, et surtout de celui de M"* de Ghevreuse, que Retz avait entamé sa dernière campagne, qu'il avait affiché ses prétentions, la menace à la bouche, devant Michel Le Tellier^ et
REFUS DU CUAPEAU. 147
que, bien persuadé que le cardinal ne se résoudrait pas facilement « à laisser tomber le chapeau sur sa tète » , il avait résolu de le lui arracher en lui faisant peur d'une nouvelle guerre civile. Mais le cardinal, vainqueur de Bordeaux, prenait des airs victorieux et parlait en homme qui se croyait déjà sûr de faire la loi. Ce fut à Fontainebleau qu'il reçut, par M"' de Ghevreuse et par le duc d'Orléans, la demande pressante du coadjuteur. M"* de Ghevreuse « assura à Mazarin qu'il voulait être tout à fait de ses amis, pourvu qu'il le fit cardinal * ». La duchesse et Gaston appuyèrent de tous leurs efforts la demande du factieux prélat et donnèrent à entendre au ministre tout le mal qu'il pourrait lui faire en cas de refus. La reine repoussa fortement cette impérieuse demande; quant au cardinal, sans refuser, il proposa un délai, fondé, disait-il, sur ce qu'un puissant monarque ne doit jamais céder à une menace. Sur de nouvelles instances du duc d'Orléans et de M*"* de Ghevreuse, le cardinal parut se rendre. D'après ses conseils secrets, la reine feignit de se radoucir et promit de soumettre la question au conseil. G'était un refus déguisé, — le duc d'Orléans ne put s'y méprendre, car le conseil se composait du cardinal, de Le Tellier et do Servien, tous deux à sa dévotion, et du garde des sceaux, intéressé tout le premier à ' faire échouer le coadjuteur. Le cardinal ayant feint de supplier la reine « de condescendre à la demande du duc d'Orléans », tous les membres du conseil s'y montrèrent fort opposés. La scène était arrangée
* Mémoires de Af"« de Motteville.
t-48 SCÈNE DE UAUTB COMÉDIE.
d*avance, et Retz la raconte avec un esprit sans pareil : « Le garde des sceaux perdit tout respect et accusa le ministre de prévarication et de faiblesse ; il mit un genou en terre devant la reine pour la supplier, au nom du roi son fils, de ne pas autoriser, par un exemple qu'il appela funeste, Hnsolence d'un sujet qui voulait arracher les grâces l'épée à la main. La reine fut émue, le pauvre M. le cardinal eut honte de sa mollesse et de sa trop grande bonté, et M"** de Chevreuse et de Laigues eurent tout sujet de reconnaître que j'avais bien jugé et qu'ils avaient été cruellement joués. » « Il est vrai, ajoute Retz, qui convient franchement de la folie de son coup de tète, il est vrai que j'en avais aussi donné, pour ma part^ une occasion très-belle et très-naturelle. J'ai fait beaucoup de sottises en ma vie, voici à mon sens la plus signalée. » C'était une faute sans doute, mais une heureuse faute, puisque ce fut à elle qu'il dut plus tard sa nomination.
Chàteauneuf ne se contenta pas de faire échouer la demande du coadjuteur, après lui avoir promis de lui céder la place ; il conseilla à Mazarin de le faire arrêter, ainsi que le duc de Beaufort,« disant, malgré l'extrême liaison qu'il avait avec eux, que ces deux hommes seraient toujours pernicieux au repos de l'État * » . Mais le cardinal n'osa se résoudre à ce coup de vigueur, qu'il avait proposé lui-même dans sa correspondance, non plus qu'à l'arrestation du duc d'Orléans qu'on lui avait vivement conseillée. Il se contenta, ce qui n'était ni de la sagesse ni de lapru-
» Mémoires de Jl"« de MoUeviUe.
OFFBES DE MAZARIN A RETZ. i49
dence, de donner un certain éclat au refus du chapeau, il assaisonna même son refus de paroles très-dures, accusant Retz d'être un fort méchant homme et un républicain ^ Il l'exaspéra ainsi gratuitement en lui ôtanttout moyen d'un accommodement, tout retour honorable ; il le justifia en quelque sorte de se porter aux dernières extrémités.
A peine le cardinal Mazarin fut-il de retour à Paris avec le roi (15 novembre) qu'il comprit toute l'étendue de sa faute. Pour la réparer, il fit offrir au coadjuteur,par M"' de Chevreuse, les abbayes d'Ourscamps et de Saint-Lucien, le payement de ses dettes et la charge de grand aumônier, mais le coadjuteur refusa tout fièrement et se prépara à la guerre. « Je l'aurais refusé, dit-il dans ses Mémoires, s'il y eût ajouté douze chapeaux. » Le jour même de sa rentrée à Paris, Mazarin, avec le consentement du duc d'Orléans, qu'il avait surpris à Fontainebleau, et malgré l'opposition des frondeurs, fit transférer les princes du château de Marcoussis au Havre. Les frondeurs et le coadjuteur à leur tête feignirent d'être au désespoir de cette translation, bien qu'au fond elle leur fût très - indifférente , puisque, en quelque lieu quils fussent, Mazarin était également maître de leurs personnes. A peine s'acheminaientils vers le Havre, qu'un complot s'ourdissait secrètement dans l'ombre pour assurer leur délivrance.
Le mestre de camp Amauld, l'ami des princes, entama des négociations secrètes avec le coadjuteur,
t Voir les numéros 150, 153, 169 des Imirueticm de Mazarin relatives aux ^rondeurs dans les Mémoires de Retz, Edition Charpentier, t. III, à Tappendice.