‹ Le cardinal de Retz et l'affaire du chapeauChapitre 61 sur 218 · ARRIVÉE DES PRINCES A PARIS · texte numérisé non relu

ARRIVÉE DES PRINCES A PARIS

silence dans Paris, tout trembla, comme dans le désert tout se tait et tout tremble à l'approche du lion.

Quelle attitude allait-il prendre, soit à Tégard de la reine, soit à Tégard du duc d'Orléans et des frondeurs, ses nouveaux alliés? Mazarin expulsé, à qui serait réser\'ée la plus grande part d'autorité dans le gouvernement? Le bruit courait que Condé voulait jeter la reine dans un couvent, s'emparer de la régence conjointement avec le duc d'Orléans et reculer la majorité du roi jusqu'à Tâge de dix-sept, ans , comme cela avait eu lieu plusieurs fois. Dans ce premier moment de surprise et de consternation, il n'eût tenu qu'à lui de se faire proclamer roi ', sans que personne eût osé le contredire. L'occasion était unique. Mazarin avait fui devant lui, la reine était captive dans son palais; le duc d'Orléans, circonvenu par M"* de Chevreuse et par le coadjuteur, eut consenti sans trop de peine à partager le pouvoir; les frondeurs eussent prêté à Condé l'appui de leur force, de leur génie de l'intrigue et leur immense popularité. Les principaux intéressés eussent trouvé tous leurs avantages dans cette ligue aristocratique dont le mariage de M"* de Chevreuse avec le prince de Conti était à la fois le gage et le trait d'union. Le retour de Mazarin eût été à jamais impossible; la cour réduite à l'impuissance et forcée de subir le joug. Soit manque d'audace , soit « aveuglement », Condé ne fit pas la moindre tentative pour tenir ses engagements et pour mettre ce plan à exécution.

* Mémoirtg de la ducheste de Semout's.

18â ESPÉRANCES DE RETZ.

Il n^étaii pas de la trempe des grands ambitieux. Le coadjuteur avait eu soin de faire reconnaître par les princes, dans le traité signé avec eux, qu'il était le principal auteur de leur délivrance. Eux avaient déclaré « que quand bien même ils sortiraient de prison sans qu'il parût que le coadjuteur et ses amis fussent la principale cause de leur liberté, ils ne l'en considéreraient pas moins comme l'ayant voulue et procurée ». Il semblait que, par la force des choses et les stipulations du traité, le pouvoir dût être partagé entre le grand Condé et le duc d'Orléans. Pendant quelques jours, le coadjuteur se crut au comble de ses vœux, et bien que la cour, afin de l'écarter de la direction des affaires, eût choisi le vieux marquis de Ghftteauneuf comme successeur de Mazarin, il comptait pour peu de chose un tel obstacle et se croyait seul digne de recueillir Théritage du ministre exilé. Mais, soit crainte, soit négligence, soit ingratitude, M. le Prince ne se donna pas le moindre mouvement pour favoriser les prétentions de Retz auprès de la reine. Le seul point sur lequel l'entente était pleine et entière, c'était de maintenir Texil du cardinal et d'empêcher la reine d'aller le rejoindre. Le jour de leur arrivée, les princes avaient été présentés à la reine en grande pompe au Palais-Royal, et en la quittant leur premier soin avait été d'ordonner que l'on redoublât de surveillance aux portes de la ville pour l'empêcher de fuir. Le 27 février, les princes étaient proclamés innocents par une déclaration royale lue au Parlement et rétablis dans toutes leurs charges, honneurs et dignités. En même temps, les Parlements de

ARRÊTS DE PROSCRIPTION CORTBE XAZABtN. i83

Rouen, de Metz, de Grenoble, d'Aix, de Toulouse, de Bordeaux, se liguaient avec celui de Paris contre Mazarin. Ce mouvement général qui éclatait contre lut et le» arrêts de proscription du Parlement rendus contre sa personne lui firent comprendre que son retour à Paiis était pour le moment impossible. Il céda à l'orage et se retira à petites journées vers l'électorat de Cologne, qu'il avait choisi pour sa résidence.

La reine fut invitée par le Parlement de Paria à le faire sortir du royaume, dans quinze jours, aux termes de i'arrét d'expulsion. Comme il n'avait pas eacore franchi ta frontière le 11 mars, le Parlement, lui supposant avec raison un esprit de retour, ne mit plus de bornes à son exaspération. Ce jour-l& même il rendit un arrêt fulminant qui ordonnait qu'information serait faite de plusieurs crimes d'État qu'il avait commis ; qu'on s'emparerait de sa pcrsonne dans tous les lieux du royaume 01*1011 pourrait le découvrir, et que tous ses biens et revenus seraient saisis sur-le-champ. Cependant la reine, prisonnière des deux partis qui s'étaient ligués contre elle et son favori, n'aspirait qu'au moment de les diviser et de recouvrer sa liberté. De profonds dissentiments rég:naient dans le cabinet. Le vieux garde des sceaux Chàteauneuf ne songeait à rien moins qu'fi remplacer Mazarin comme premier ministre et k obtenir le chapeau de cardinal, au détriment du coadjutcur. Étroitement lié avec le duc de Beaufort, avec la duchesse de Chevreuse et les principaux frondeurs, il était le représentant et le défenseur des prétentions de la Fronde dans le ministère, sauf sur les points

184 OUYKHTURËS DE LA HEIN£ A COMDÉ.

OÙ ses intérêts personnels étaient en désaccord avec ceux du coadjuteur. Les secrétaires d'État Le Tellier et Servien, et le secrétaire des commandements de la reine, Lionne, semblaient accepter docilement la direction du garde des sceaux et se détacher peu à peu du ministre absent.

Le coadjuteur se crut un moment mettre de la situation et appelé à succéder à Mazarin, qui le considérait, à bon droit, comme son plus dangereux ennemi et comme le princip^d auteur de sa ruine. Les amis de Paul de Gondi le voyaient déjà premier ministre et cette opinion était assez accréditée. « On pouvait croire, dit M'"'' de Motteville, que si la reine se voulait servir de ses conseils, Télévation de son esprit, qui n'était plein que de grands desseins, son activité, sa hardiesse et sa fermeté viendraient à bout de toutes les difficultés que la faiblesse du cardinal Mazarin]]ne pouvait surmonter. Mais les expédients*qu*il proposait étaient si forcés qu'ils ne pouvaient pas aisément s'attribuer à magnanimité.»

Il ne restait à la reine qu'une seule marche à suivre : brouiller Gondé avec les frondeurs. Elle chargea dans le plus profond secret Servien et Lionne de lui faire des ouvertures. Elle lui offrit, sans qu'elle eût le moindre dessein de tenir cette promesse, l'échange de son gouvernement de Bourgogne pour celui de Guyenne, qui était bien plus important, et la Provence pour le prince de Conti à la place de la Champagne, sans^ compter la forteresse de Blaye pour La Rochefoucauld, afin d'agrandir son gouvernement du Poitou. Ces offres furent bien accueillies. Condé, dans son aveuglement et son orgueil, D*avait

i;ONDÉ TRAHIT LES FRONbËUas. 185

que du mépris pour les frondeurs, «qu'il cousidérait comme les derniers des hommes du monde et incapables de pouvoir la moindre chose contre lui* ».

Cependant le duc d^Orléans, poussé par le coadjuteur, dénonça au sein du Parlement les secrétaires d'État Le Tellier, Scrvien et Lionne, comme les continuateurs de la politique de Mazarin et les accusa formellement de travailler à le séparer du prince de Condé. 11 fit plus, il demanda à la reine Téloignement de Le Tellier ; mais, enhardie par les dispositions secrètes de Condé, dont elle venait de s*assurer Tappui, elle opposa un refus formel à cette demande. Le Parlement avait adressé à la reine, comme nous Tavons dit, une remontrance pour que désormais les étrangers et les cardinaux fussent exclus des conseils de la couronne. C'était frapper du même coup que Mazarin le coadjuteur et Chàteauneuf qui, tous les deux, ne désiraient le chapeau que pour être premiers ministres. Dès que la reine fut entrée en pourparlers avec M. le Prince, elle n'hésita plus et résolut d'obtenir cette satisfaction du Parlement (30 mars). £n même temps elle fit entrer dans son conseil, avec le titre de secrétaire d'Etat, le comte de Chavigny, ami dévoué de Condé, et qui avait autrefois exercé les mêmes fonctions sous Richelieu. Le 3 avril, elle donna sa parole au Parlement de faire sceller la déclaration contre les cardinaux. Le président Mole, à cette occasion, n'avait pas épargné le coadjuteur, « disant de lui que c'était un esprit plein d'ambition et de desseins factieux ,

* Mémoires de la duchesse de Nemours.

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