CONDÉ ET LES FRONDEURS AUX PRISES
donné les frondeurs. Plein de confiance en de tels appuis, Gondé s'imagina qu'il n'avait plus qu'à parler en maître pour être obéi sur-le-champ. Servien et Lionne avaient eu la faiblesse de passer un traité avec La Rochefoucauld, par lequel ils s'engageaient, au nom de la reine, à livrer à Coudé, en échange de son gouvernement de Bourgogne, celui de Guyenne, dont la lieutenance serait réservée à La Rochefoucauld, avec le commandement de la ville de Blaye, et le gouvernement de la Provence au prince de Gontî. G'était, en quelque sorte, constituer au profit des deux frères un royaume du Midi qui, à un moment donné, pouvait se séparer de la France. Lorsque Mazarin vit Gondé et les frondeurs aux prises, il feignit seulement alors de s'apercevoir du danger. Au risque de s'attirer l'inimitié de M. le Prince, qui, par ce même traité, s'était engagé sinon à favoriser son retour, du moins à ne pas s'y opposer et à en souffrir les conséquences, il refusa de ratifier le traité. « Le plus grand bonheur que le cardinal pût avoir, écrivait-il à la reine le 12 mai, est que son rctourn'a pas été stipulé dans un accommodement par lequel on accordait à M. le Prince des établissements au-delà de l'imagination et tels que, s'ils ont lieu, il est impossible que, tôt ou tard, il ne soit ruiné par le roi, ou qu'il ne se rende plus puissant aux dépens de Sa Majesté ; car le cardinal, aimant comme il fait le service du roi, eût été au désespoir de se voir rétabli par un moyen qui est si préjudiciable à l'État. Ge qui pourrait arriver de mieux au roi et à la reine serait, s'il se rencontrait tels obstacles, que l'échange des gouvernements
193 LE GOADJUTEDR SIFFLE SES LINOTTRS.
promis par la reine n'eût pas lieu. Il n'y a rien que Sa Majesté ne doive faire pour cela, car ce sera une plaie qui saignera longtemps et qui peut-être sera fatale au roi. Plaise à Dieu que je sois un mauvais prophète ! » Avant que la reine eût reçu cette uQble lettre, qui Teût détournée peut-être d'une faute capitale, elle avait déjà consenti à rechange, demandé par Gondé, du gouvernement de Bourgogoe dont il était en possession, contre celui de Guyenne qu'abandonna le duc d'Épernon pour passer à celui de Bourgogne (18 mai). Mais peu de jours après, cédant aux considérations que faisait valoir Mazarin. elle ne voulut donner aucune suite aux autres clauses du traité, et M. le Prince en fut transporté de fureur.
Cependant le coadjuteur, dans sa solitude, ne se contentait pas « de siffler ses linottes >». Par l'entremise de M"' de Chevrcuse, qui avait soif de vengeance autant que lui, et qui avait conservé d'intimes relations avec Anne d'Autriche, il avait fait offrir de nouveau ses services à la reine et même au cardinal. Mazarin, en grand politique, oublia sur le champ ses griefs contre M"* de Chevreuse et contre le coadjuteur, afin d'avoir plus de force pour écraser son plus grand ennemi du moment. Cette fois, il voulut réparer la faute qu'il avait commise en se donnant deux adversaires à la fois. Il écrivit donc surle-champ à la reine ces lignes vraiment caractéristiques et qui devraient être sans cesse méditées par les hommes qui sont à la tête des affaires :
« Pour le parti de M"* de Chevreuse, le coad-
julcur ol les autres, qui ont k la tMc Son Altcss*s
PROFONDii: MAXIME DE MAZARJN. 1U3
Royale, je ne dis rien, parce que vous aurez su les offres qu'ils ont faites au cardinal, et la passion qu'ils ont de s'attacher à la reine pour se garantir de M. le Prince, qu'ils croient leur mortel ennemi, et
pour s'en venger même, s'ils pouvaient // ne
faut pets que Sa Majesté ait aucun scrupule de se raccommoder avec des gens qui lui ont fait du mal et qu^elle a juste sujet de haïr et de perdre y car les princes les plus sages en ont usé mille fois de là sorte, quand le bien de leur service l'a ainsi voulu. La règle de leur conduite ne doit jamais être la passion de la haine ou de Camour, mais fintérét et l'avantage de l'État et le soutien de leur autorité * / »
Une telle politique est d'autant plus digne d'être remarquée que, peu de temps auparavant, le 10 avril, Mazarin, encore sous la vive impression des coups terribles que lui avait portés le coadjuteur, avait envoyé de lui à la reine un portrait où il le peignait sous les traits les plus noirs, l'accusant de n'avoir aucune religion, aucune foi, et d'être le plus dangereux et le plus ambitieux des hommes '.
Jamais la partie n'avait été plus belle pour le coadjuteur. Mazarin était exilé et M. le Prince irrémissiblement brouillé avec la reine. N'ayant pu trouver ni auprès de l'un ni auprès de l'autre une situation à la hauteur de ses vues ambitieuses, il résolut de les détruire l'un par l'autre et de se frayer à l'aide du duc d'Orléans une voie au ministère. Pour y parvenir, il ne cessa de provoquer en secret le Parlement à rendre de nouveaux arrêts contre le ministre
> Brûlh, 12 mai 1651.
* Mazarin à la reine^ BrÛlh, 10 avril 1651.
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