‹ Le cardinal de Retz et l'affaire du chapeauChapitre 67 sur 218 · INVENTIONS DE RETZ BANS SES MÉHOIRES · texte numérisé non relu

INVENTIONS DE RETZ BANS SES MÉHOIRES

nous le verrons bientôt, que ce fut la reine qui lui fit cette horrible proposition,* mais on sait à quoi s'en tenir sur la véracité de Retz. S*il fallait Ten croire, ce n'est pas lui qui aurait fait le premier des avances à la cour, mais c'est la reine qui lui aurait envoyé le maréchal du Plessis, pour lui offrir, sans préambule et à brûle-pourpoint, le titre de premier ministre '. C'est ici que nous allons surprendre notre habile conteur on flagrant délit d'invention. Lorsque le maréchal du Plessis. fut entré, « il m'embrassa en me disant : « Je vous salue comme notre ministre. » Comme il vit que je souriais à ce mot, il ajouta : « Non, je ne raille point, il ne tiendra qu'à vous que vous ne le soyez. La reine me vient de commander de vous dire qu'elle remet entre vos mains sa personne, celle du roi son fils et sa couronne... Il me conta ensuite tout le prétendu traité de

* Guy Joly dit formellement dans ses Mémoires que ce ut Lionne, secrétaire des commandements de la reine, « qui fut chargé d'entrer dans le détail de cette négociation avec le coadjuteur » ; que Lionne, «< pour cet effet, se rendit secrètement chez le comte de Montrésor. où le coadjuteur alla dans le carrosse de Joly^ qui fy accotnpagna t- — «Ces messieurs, ajoute Guy Joly, témoin oculaire, dont toutnou» atteste sur ce point la véracité, après une conférence de trois heures, ajustèrent facilement toutes choses et convinrent d'une union parfaite et de bonne foi, moyennant la prison de M. le prince. Après quoi, le coadjuteur promit, au nom du parti, de travailler au retour du cardinal, se réservant de prendre dans les assemblées du parlement tels avis qu'il lui plairait, même contraires en apparence, afin de conserve)' son crédit pour être toujours en état de servir utilement dans les occasions, et le sieur de Lionne s'engagea, au nom du cardinal, à procurer toutes sortes de grâces au coadjuteur et à 8e< amis...* Ce récit nous parait des plus véridiques, et le lecteur trouvera sans doute quelque intérêt a le rapprocher de celui de Rets, qui fourmille d*inventions.

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M. le Prince avec Servien et Lionne.... Il me dit que le cardinal avait mandé à la reine que, si elle ajoutait le gouvernement de Provence à celui de Guyenne, sur lequel elle venait de se relâcher, elle était déshonorée à tout jamais, etc., etc. ; que le cardinal ajoutait : « qu'il aimait mieux être toute sa vie mendiant de porte en porte que de consentir que la reine contribuât elle-même à cette diminution, et particulièrement pour la considération de lui, Mazarin. » Jusqu'ici le récit de Retz est parfaitement conforme à la vérité. La lettre existe, nous lavons re-^ trouvée dans les archives du ministère des affaires étrangères, et nous l'avons mise sous les yeux du lecteur. Retz jusqu'ici en donne le sens, sans la citer textuellement. Mais tout ce qui suit, tout le surplus qu'il prétend avoir été contenu dans cette même lettre, écrite de la main du cardinal, et que le maréchal du Plessis mit sous ses yeux, est une pure invention. « Je ne me ressouviens pas, dit Retz, d'avoir vu en ma vie une si belle lettre. Yoici ce qui me la fit croire ostensive. Ce n'est pas de ce qu'elle n'était pas en chiffre , car elle était venue par une voie si sûre, que je ne m'en étonnai pas, mais elle finissait ainsi : «Vous savez, Madame, que le plus capital ennemi que j'aie au monde est le coadjuteur; servezvous-en. Madame, plutôt que de traiter avec M. le Prince aux conditions qu'il demande ; faite!&4e cardinal, donnez-lui ma place, mettez-le dans mon appartement; il sera peut-être à Monsieur plus qu'à Votre Majesté ; mais Monsieur ne veut point la perte de l'Ltat ; ses intentions, dans le fond, ne sont pas mauvaises. Enfin tout, Madame, plutôt que d'accorder à

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M. le Prince ce qu'il demande. S'il l'obtenait, il n'y aurait plus qu'à le mener h Reims ^ » « Voilà la lettre du cardinal, ajoute Retz ; je ne me ressouviens peut-être pas des paroles, mais je suis assuré que c'en était la substance. Je crois que vous ne condamnerez pas le jugement que je fis dans mou âme de cette lettre. Je témoignai au maréchal que je la croyais trës-sincëre, et qu*il ne se pouvait, par conséquent, que je ne m'en sentisse très-obligé ; mais comme, dans la vérité, je n'en pris que la moitié pour bonne du côté de la cour, je me résolus aussi, sans balancer, d'en user de même du mien, de ne pas accepter le ministère, et d'en tirer, si je pouvais, le cardinalat. »

Il est parfaitement vrai que dans une et même dans plusieurs de ses lettres, que nous citons. Mazarin conseille à la reine de ne consentir à aucun prix à donner le gouvernement de la Guyenne au prince de Coudé, tandis que le prince de Gouti aurait celui de Provence. Mais dans aucune do ces lettres il n'est question de confier la direction du ministère au coadjuteur ni même de lui donner le chapeau. Mazarin ne cesse, au contraire, de dire, dans toute cotte partie de sa correspondance, qu'il ne faudra

< « Mazarin, dit Victor Cousin, écrivit À la reine une !ettr<> quVUe devait montrer à Retz, et que Retz, tout fin qu'il étnit, eut la bonhomie (tadfnif*er, son ambition et son-amour propre ne lui laissant pas voir le piège qu'on lui tendait. » {Madame de Lonquepille pendant la Fronde.) La flu de cette lettre dans laqueUe Mazarin aurait offert le ministère au coadjuteur est une pure invention de celui-ci. Elle n*a jamais existé. Ce n'est donc pas Retz qui a été la dupe de Mazarin , mais c'est Tillustre écrivain que nous venons de citer, qui s'est laissé prendre aux contes de Retz.

HETZ ET LE MARÉCHAL l>i: PLESSfS. 199

accorder de grâce d'aucune sorte au coadjuteur que lorsqu'il lui aura donné, ainsi qu'à la reine, des gages certains, des garanties publiques de son dévouement.

Nous avons parcouru attentivement toutes les lettres de Mazarin, déposées, soit aux archives du ministère des affaires étrangères, soit à la bibliothèque nationale dans les fonds Colbert et Baluze, soit dans d'autres dépôts, et nous pouvons affirmer qu'il n'en existe aucune dans laquelle il ait conseillé la chose du monde à laquelle il eût répugné le plus, c'est-à-dire de céder sa place au coadjuteur.

Suivons le récit de cette scène si vivante, si naturellement contée qu'on a besoin , pour en douter, d'avoir sous les yeux les preuves matérielles qu'elle n'a jamais existé que dans l'imagination de Retz. a Je répondis au maréchal du Plessis que j'étais sensiblement obligé à la reine, et que, pour lui marquer ma reconnaissance , je la suppliais de me permettre de la servir sans intérêt; que j'étais très-incapable du ministère pour toute sorte de raisons ; qu'il n'était pas même de la dignité de la reine d'y élever un homme encore tout chaud et tout fumant, pour ainsi parler, de la faction; que ce titre même me rendrait inutile à son service du côté de Monsieur et encore beaucoup davantage de celui du peuple... » On sait le reste. Pour laisser croire que son désintéressement fut poussé jusqu*à la magnanimité, Hetz suppose que ce fut lui qui indiqua Châteauneuf comme le successeur désigné de Mazarin , bien qu'il sût, à ne pas en douter, que l'ambitieux vieillard l'avait secrètement miné à Fontainebleau pour empêcher sa nomination au cardinalat. D'après

iOO ENTREVUE DE RETZ ET DE LA RBIMË.

le récit de Retz, le maréchal l'engagea à rendre visite à la reine , et comme il hésitait , le maréchal a jeta sur la table un papier, en disant : « Tenez, <i lisez , vous iierez-vous à cela? j» C'était un écrit signé de la reine , poursuit Retz , qui me promettait toute sûreté, si je voulais aller au Palais-Royal. » Retz, s'il faut l'en croire, baisa le billet avec un profond respect et le jeta au feu, en disant : « Quand me voulez- vous mener chez la reine? » A minuit, il se rendit au cloître Saint-Honoré et par un escalier dérobé il fut mené au petit oratoire de la reine. Poursuivant sa comédie, il nous assure qu'elle n'oublia rien pour lui « persuader de prendre le titre de ministre et l'appartement du cardinal au Palais- Royal » , mais que lui, comprenant qu'elle avait plus que jamais Mazarin « dafis r esprit et dans le cœur », jugea prudent de ne pas céder à ses instances. Et ici, Retz va rentrer pleinement dans la vérité, lorsqu'il nous assure que la reine « lui montra de nouveau le cardinalat, mais comme prix des efforts qu'il ferait pour le rétablissement de Mazarin ». Tous les témoignages contemporains confirment cette partie de son récit. Il fit à la reine un trèshabile discours, rempli de ménagements infinis pour ne la blesser en rien. Il lui insinua que le meilleur moyen de sauver la royauté était qu'elle renonçât au cardinal. Il lui jura qu'il avait « une passion violente de racheter par ses services v ce que le malheur des temps l'avait contraint de 'faire; il essaya de lui persuader que le seul moyen de la servir auprès du duc d'Orléans et du peuple, c'était qu'il ne se réconciliât pas avec le cardinal.

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