FUITE DE CONDÉ A SAINT-MAUR. 2S
pour leur témoigner un dernier étonnement, et que celui de la reine ne serait pas moindre, entendant un tel discours, après les offres qui m'avaient été faites de leur part, et que vous auriez plutôt cru, étant dans mes intérêts comme vous êtes, qu'on vous proposerait quelque chose de plus avantageux pour moi qu'on n'avait fait jusqu'à présent... » Dans cette même lettre, le cardinal disait que le coadjuteur lui avait offert, par l'entremise du marquis de Noirmoutier , de marier son neveu Mancini avec M"' de Chevreuse et que, de leur côté, les dames de Chevreuse useraient de tout leur crédit pour faciliter son retour. Cette clause fut insérée, en effet, dans le traité des Frondeurs avec Mazarin qui fut passé au mois d'août suivant.
Cependant Lionne, soit par le désir de se faire bien venir de M. le Prince, dont il croyait les affaires en meilleur état qu'elles ne l'étaient effectivement, soit par faiblesse, avait révélé à un ami de Coudé les nouveaux projets d'arrestation que l'on méditait eontre lui. Le prince, qui était le plus intrépide des hommes sur le champ de bataille, mais qui ne se sentait pas suffisamment aguerri contre les rigueurs d'une nouvelle prison, perdit son assurance habituelle. A quelques jours de là, ayant appris que le coadjuteur, dans une conférence nocturne, avait proposé de nouveau de l'arrêter, et ayant été averti, vers les deux heures du matin, presque en même temps^ que deux compagnies des gardes se dirigeaient vers le faubourg Saint-Germain, peut-être pour l'arrêter dans son hôtel, il sauta sur-le-champ à cheval et courut à toute bride se réfugier dans sa maison de
ââ8 DIS&RACË DES SECRÉTAIRES d'ÉTAT.
Saint-Maur. Il y fut bientôt rejoint par le prince de Conti, par la duchesse de Longueville et les ducs de Nemours, de Bouillon, de Richelieu et de La Rochefoucauld.
Le lendemain (7 juillet), le prince de Conti, au nom de son frère, se présenta au Parlement pour expliquer les motifs de sa retraite. Il accusait nommément Le Tellier, Servien et Lionne, les agents secrets de Mazarin, d'avoir voulu attenter à sa liberté, et déclarait que M. le Prince ne pourrait se croire en sûreté dans Paris que lorsque la reine les aurait éloignés de ses conseils. Condé, dans une lettre qui fut présentée au Parlement, prétendait même que Ton avait voulu attenter à sa vie ; il y déclarait qu'il était prêt à revenir à Paris, mais qu'il exigeait pour sa sûreté que la reine éloign&t de sa personne les trois secrétaires d'État, Servien, Lionne et Le Tellier, qui représentaient la politique de Mazarin. Cette lettre ayant été envoyée à la reine, elle déclara, dans une réponse écrite, adressée au Parlement (8 juillet), que M. le Prince n'avait aucun motif fondé de craindre pour sa liberté ; qu'elle n'avait nullement l'intention de faire revenir le cardinal Mazarin; qu'à l'égard des secrétaires d'État dont il demandait l'expulsion, elle n'avait eu qu'à se louer de leurs services, et que, s'il persistait à se tenir éloigné de la cour, il laisserait supposer qu'il avait de mauvais desseins.
Le coadjuteur, afin d'attirer Condé dans le piégo, demanda (le IS juillet) au sein du Parlement, « que les (rois personnes qui donnaient tant de légitimes soupçons à M. le Prince fussent éloignées, ainsi que
PORTRAIT DE UONNË PAR HAZARIN. ââ9
tous les adhérents^ fauteurs et domestiques du car^ dinal Mazarin, » Et le 14, le duc d^Orléans, d'après les conseils du coadjuteur, provoqua un arrêt portant que a la reine serait remerciée de la parole qu'elle avait donnée do ne pas faire revenir le cardinal Mazarin, et très-humblement suppliée d'en envoyer une déclaration au Parlement,... comme aussi de donner à M. le Prince toutes les sûretés nécessaires pour son retour... » La reine sacrifia d'autant plus volontiers Servien et Lionne, qu'elle partageait en ce moment contre eux les soupçons de Mazarin; mais elle eut grand'peine à se séparer de Le Tellier. Ces trois secrétaires d'État eurent ordre de quitter la cour le 19 juillet. Mazarin, comme nous Tavons dit plus haut, avait été informé, depuis peu, que Lionne avait révélé à un ami du prince que la cour avait formé le projet de l'arrêter de nouveau. Il sortit de sa modération habituelle et adressa à l'abbé Ondedei, qui devait pendant quelques temps remplacer Lionne comme son principal agent, une lettre dans laquelle il se plaignait avec amertune de l'insigne trahison du secrétaire des commandements Avant de le prendre à mon service, lui disait-il, ce n'était que le petit commis d'un secrétaire d'État. « Le peu qu'il sait, poursuivait-il, il l'a appris à mon service. Il a gaspillé au jeu et dans les festins les sommes qu'il soutirait au surintendant, et il n'a pas tenu à lui que je ne sois mort de faim. (Notez qu'en ce moment Mazarin était accusé en plein Parlement d'avoir détourné neuf millions de livres des caisses de TÉtat et de les avoir touchés à l'étranger par le moyen du banquier Contarini.) Lionne,